28 décembre 2007
Le paysan du néolithique et le hussard noir de la république
J’ai reçu, comme les autres membres du petit monde des amateurs de littérature occitane limousine, une lettre ouverte de Jan dau Melhau. Dans son inimitable calligraphie, l’écrivain, poète, conteur, musicien, y répond à quelques lignes insultantes et chagrines notées apparemment à chaud par l’écrivain Pierre Bergounioux dans ses Carnets de notes, à l’issu d’un débat public de la Foire du livre de Brive qui s’est tenu le 6 novembre 1999. Ce texte, où Melhau, à travers le conflit qui l’oppose à Bergounioux, précise sa position esthétique et philosophique, me paraît digne du plus grand intérêt, même si je n’en partage que très partiellement les idées. J’ai même l’impression que sur certains points essentiels, que je trouve absolument erronés, Melhau et Bergounioux sont hélas d’accord.
Aussi le lecteur trouvera-t-il ci-dessous :
1- l’extrait en question des Carnets de notes de Pierre Bergounioux
2- la lettre ouverte de Jan dau Melhau
3- mes propres réflexions sur les deux textes
1- Pierre Bergounioux
Sa 6.11.1999
À trois heures, débat à la Foire du livre, sur le thème empoisonné de la littérature et du territoire, avec R. Millet, Guy Goffette, Zoè Valdés, Jean de Melhau, une Italienne. L’affaire est mal engagée, sans clarté, sans qu’aient été définis deux ou trois principes. L’écrivain patoisant entretient la confusion. Comment dire, et lui dire, qu’il parle, dans une langue morte, de choses nulles, d’une économie primaire, auto-subsistante, d’une société retardataire, étrangère à l’histoire, à l’invention, à la vibration du présent. Et lorsque je me hasarde à suggérer que nous appartenons à un univers périphérique, dominé matériellement et symboliquement, des gens, dans l’assistance, se récrient, protestent qu’il n’y a plus qu’à mourir. Je me retiens de leur dire qu’ils sont déjà morts et ne le savent pas, comme le bœuf de Hemingway juste après le coup de merlin, que nous appartenons au passé. L’affaire me laisse mal content, irrité.
Carnets de notes 1991-2000, Lagrasse, Verdier, 2006, p. 1125 (j'ai mis en italiques la phrase discutée par Melhau).
2- Jan dau Melhau, lettre ouverte

Pierre Le Honteux, dit Bergounioux en patois limousin (on écrirait Vergonhos en bon occitan limousin). Le jour du fameux débat, il employa à plusieurs reprises l’expression « jargonner les patois d’òc ». Aussi évidemment qu’on parle une langue, on ne peut décemment que jargonner un patois. Tout ça est limpide. Curieux : dans certains de ses romans plus anciens, il s’est oublié à graphier quelques phrases en oc (car il y en a) dans leur forme classique naturelle apte à donner quelque cohérence et dignité à cette langue. Désormais il les graphie dans une phonétique française approximative ; elles ont perdu leur écriture, leur faculté même de s’écrire.
Lors du débat, j’avais expliqué que mon territoire s’extrayait de l’histoire, qu’il échappait au temps en revenant aux origines, au mythe, et que ma géographie, de même, si elle était quelque peu humaine, était moins physique que mythologique. Ce qui n’étonnera personne m’ayant lu tant soit peu. « Quand vous étiez visité par les Romains, lui avais-je dit en substance (alors qu’il nous expliquait son nom par le latin, faisant fi de la négligeable parenthèse de quinze siècles !), moi, j’étais chié par Gargantua ». Il avait aussitôt embrayé sur Rabelais, toute culture pour lui, toute référence ne pouvait être que livresque et littéraire, alors que je lui parlais du géant primordial, celui-là même à qui nous devons le mont Gargan et tant d’autres accidents géographiques.
Fussé-je aussi (premier de la lignée) de la fameuse galaxie Gutenberg, je suis essentiellement de culture orale. Il pense, lui, tout devoir à l’école, à l’écrit qu’il ressent comme une promotion, une accession à la culture, la seule possible, alors que pour moi c’est une perte, une régression, un abandon sinon un reniement. Pour lui, un paysan est inculte, pour moi il est au plus haut degré de civilisation (je parle d’un paysan, non d’un exploitant agricole qui sans doute lui semblerait plus acceptable).
Lui est impensable une culture populaire (j’ose à peine dire paysanne) de tradition-transmission orale, constituée de contes, de chansons, de prières, de musique et de danses, de rituels et de gestes, de savoir-faire et dire, d’un Savoir.
Lui est impensable une appréhension pertinente du monde autre que conceptuelle et scientifique : symbolique, métaphorique, mythologique, religieuse au sens large et premier du terme.
Je suis, ai-je l’habitude dire, un homme du néolithique revivifié par les siècles romans (XIe et XIIe), il est pleinement un produit de l’Histoire, et une parfaite réussite de l’école républicaine française enrichie de matérialisme dialectique excluant toute spiritualité encombrante.
Lorsqu’il soude ses outils agraires pour en faire des « œuvres de sculpture contemporaine » – ces outils que je place, en leur unicité, au plus haut de la création humaine –, c’est bien évidemment pour les neutraliser, les dénaturer, les soustraire à la mémoire des siècles obscurs, les faire accéder, eux aussi, à la culture, les faire participer à l’insigne « vibration du présent ».
Les termes hargneux qu’il emploie, me concernant, dans le texte de son carnet, dont on sent qu’il en a la nausée en les écrivant, mériteraient, chacun, son exégèse. Quelques mots de commentaire seulement.
« L’écrivain patoisant (il m’appela, durant l’entretien, Jean du Milieu, sans que susse bien si j’étais du milieu genre maffia ou du juste milieu) entretient la confusion (voir plus haut mon rapport au mythe). Il parle dans une langue morte (tant qu’il se trouve une personne pour parler, écrire ou entendre une langue, elle n’est pas morte. Fût-elle bien malade, nous n’en sommes pas là) de choses nulles (sait-il bien de quoi il parle, m’a-t-il lu ? Sans doute non ; il va de soi pour lui que dans une telle langue on ne peut parler que de choses nulles. Mais d’ailleurs nulles par rapport à quoi ? En soi ?), d’une économie primaire, auto-subsitante (je ne parle guère d’économie, mais me reconnais pleinement dans celle-ci qui pourrait se dire autonomie absolue, quel joli rêve !), d’une société retardataire (là encore par rapport à quoi ? à quelle autre, et selon quels critères ? Le vieux à la maison sur celui à l’hospice ? Le quartier de la cité sur la cité de banlieue ? Le chemin creux sur l’autoroute ? Le pas de l’homme sur la roue de la bagnole ?...), étrangère à l’histoire (plût à Dieu ou à diable ! La république l’y a pleinement fait participer. Souvenez-vous : « Tornarai pas ».), à l’invention (laquelle ? Le moteur à explosion ? L’énergie nucléaire des bombes et des centrales ? La vie sous perfusion et prothèse ? L’aspirateur de table ? Le portable ? etc…) »
Quant à « la vibration du présent », qui suit l’œuvre ressassante de P. B. envahie par le passé, chaque syllabe un peu plus, comme le buveur Dubonet des anciennes réclames par son apéritif, qui l’a entendu, de sa voix sourde et monocorde, former ses belles phrases verrouillées comme des phrases écrites, qui l’a vu une seule fois, en sa maigreur tourmentée, agitée jusqu’à l’insupportable de tics nerveux, saura à l’évidence comme il est en communion-adéquation parfaite avec le temps si remarquable qui lui est donné à vivre.
Lorsque la vibration devient tremblement !...
J’aurais tant d’autres choses à dire. Un dernier mot. L’avant-veille, parlant de son arrivée à Brive, sa ville natale, il note : « Je reconnais l’inimitable accent du cru. Je parlais comme ça. » Eh oui, mais grâces leur soient rendues, l’école et Paris vous en ont guéri, comme de la langue dont il était le dernier signe.
Pierre Le Honteux, mieux La Honte. Jamais nul ne fut si bien nommé.
Rideau.
Jdmelhau

Le Gargantua d'avant Rabelais
Grandes et inestimables Cronicques du grant et énorme géant Gargantua, 1532
3- Le paysan du néolithique et le hussard noir de la république
N’y allons pas par quatre chemins. Ces quelques lignes neurasthéniques de Bergounioux sont proprement indignes et souffrent au plus haut point du mal que l'écrivain dénonce chez son interlocuteur à la foire du livre : la confusion.
Il est en effet indigne de nommer l’autre par ce que l’on sait être pour lui une désignation dégradante. Jan dau Melhau (dont Bergounioux prend un malin plaisir à estropier le nom : Jean de Melhau, Jean du Milieu…) se définit comme un écrivain « occitan » et non pas, bien sûr, « patoisant » : il s’emploie au contraire à montrer, à travers une œuvre considérable et exigeante, la dignité de la langue qu’il manie, improprement appelée « patois ». Bergounioux sait fort bien que le traiter « d’écrivain patoisant » revient à le nier, lui et son œuvre, à le réduire au rang de nullité et de pauvre merde. Mais Bergounioux va plus loin encore : c’est la langue elle-même et la réalité humaine, culturelle et sociale dont cette langue fut pendant des siècles l’expression, qu’à travers Melhau, il traite de nullité et de pauvre merde ; une langue nulle (patois que l’on ne parle pas, mais « jargonne », morte de surcroît, crevée et bien crevée) servant à dire des « choses nulles ». Car l’énoncé – « il [Melhau, « l’écrivain patoisant »] parle… de choses nulles » –, entendons-nous bien, ne renvoie pas à l’univers littéraire singulier de Melhau, que Bergounioux ne connaît visiblement pas et ne veut surtout pas connaître, mais à la société, à l’économie et à la culture limousines elles-mêmes. Mais de quel Limousin s’agit-il ? Celui qui, à ses yeux, n’a pas su ou pu prendre le train de la modernité, ou trop tard : le limousin où l’on « jargonnait patois », où l’on ignorait la seule langue et la seule culture qui comptent (le français et la littérature française), où l’on pratiquait une « économie primaire, auto-subsistante », le limousin « retardataire », étranger « à l’histoire, à l’invention, à la vibration du présent ». Or ce Limousin-là n’existe pas, n’a jamais existé, il est une pure fiction, qu’une pseudo-modernité triomphante se donne comme repoussoir. Mais c’est d’abord le lieu commun dont il est la spécification locale, l’équation entre culture orale, économie autarcique, absence d’histoire, qui est faux et archi-faux. Nous savons depuis longtemps – c’est-là une donnée anthropologique et historique incontestable – qu’il n’existe nulle part de société immobile, de société sans histoire, de société étrangère au présent, à la nouveauté, à l’invention, pas même celles que l’on nommaient autrefois « primitives », faussement jugées « sans histoire ». Quant au Limousin, son histoire justement, pour peu qu’on s’y intéresse, montre que sa situation périphérique, pendant des siècles, par rapport au pouvoir central (une situation qui du reste ne constitue nullement une exception dans la géographie européenne et même française), ne l’a pas empêché d’entretenir des échanges économiques, culturels et humains constants et même intenses avec des territoires voisins ou éloignés. Sans revenir à l’époque où le Limousin fut lui-même un centre d’irradiation culturelle de premier plan, on pourrait dresser la liste de tous les éléments qui en font, sur certains plans, une terre – mais oui – d’avant-gardes : l’anticléricalisme, la laïcité, le socialisme… Plus d’une des valeurs que Bergounioux prétend devoir à la seule école républicaine, était bien déjà ancrée depuis fort longtemps dans ce territoire, transmise par des formes culturelles que, comme le remarque Melhau, l’auteur des Carnets déclare nulles et non avenues ; celles de l’oralité et de la langue qui les accompagnaient, le « patois », que Bergounioux ne peut évoquer sans un haut-le-cœur. En fait la confusion d’une pensée du lieu commun, assaisonnée de pompeuses références philosophiques (Michelet, Hegel, Marx) et l’indignité du reniement sont chez lui inséparables. Il le répète souvent, ce qui lui est une souffrance insupportable, et provoque chez lui une sorte écoeurement, c’est que cette culture et cette langue sont pour lui, purement et seulement, celles d’irrémédiables vaincus, de dominés spoliés de tous biens matériels et symboliques. Comme si la situation objective d’assujettissement obérait dans l’histoire toute possibilité d’invention, de création et d’abord de résistance, comme si la pensée, la raison, la beauté, la vie ne pouvaient être que du côté du vainqueur. Mais justement Bergounioux n’est pas un résistant, mais un converti hanté par la culpabilité d’être né affligé de la tare patoisante. Malgré un décrassage continu, il revient à la désolante et à la fois complaisante constatation d’être encore et toujours souillé par la tache du vieil homme. Sa culture et ses valeurs, les seules qu’il veuille reconnaître, sont celles du vainqueur, auquel il cherche autant que possible à s’identifier, sans jamais y parvenir vraiment – et de là vient son incurable mal –, car il traîne avec lui comme une âme en peine, la dépouille du vaincu. Aussi ne peut-il s’empêcher d’utiliser la première personne du pluriel pour clamer à la cantonade, à ceux qui auraient la moindre velléité d’auto-affirmation : « lorsque je me hasarde à suggérer que nous appartenons à un univers périphérique, dominé matériellement et symboliquement, des gens, dans l’assistance, se récrient, protestent qu’il n’y a plus qu’à mourir ». Il a alors cette phrase terrible : « Je me retiens de leur dire qu’ils sont déjà morts et ne le savent pas, comme le bœuf de Hemingway juste après le coup de merlin, que nous appartenons au passé ». Déjà morts, et d’autant plus qu’ils ne le savent pas, lui, qui a étudié, médité, sait qu’ils sont déjà morts et appartiennent irrémédiablement au passé. Lui et eux ensemble : « nous ». Et, à ce point, la confusion atteint son comble, car quelle est cette culture, voire cette humanité périphérique et défaite, morte du seul fait de n’être pas centrale et victorieuse ? La culture patoisante ? Mais il la rejette vigoureusement, il en secoue ses sabots comme de la bouse sèche… Il faut donc que ce soit finalement, tout autant, celle qui se dit en français, dans ses écrits et dans ce débat. Il est vrai que de centrale et impériale, la culture francophone est devenue elle-même périphérique depuis belle lurette. Cela, pourtant, ne veut bien sûr pas dire qu’elle est « déjà » morte, ou alors il faudrait le dire de toute langue et de toute culture, même dominante, parce que mortelle par essence. Vivre en périphérie, être pauvre, subir la domination, ce n’est bien sûr pas être rien, être nul, être mort. Dire cela, c’est simplement avoir perdu tout sens de la résistance et de la dignité. La haine, le dégoût de Bergounioux à l’égard de Melhau et de tout ce qui va avec, sont d’autant plus puissants qu’il s’agit en fait d’une haine et d’un dégoût de soi. La culture de l’auteur des Carnets de notes, sa forme mentale et psychologique, est celle du renégat malade de son reniement et qui, du reniement et de sa pathologie, a fait une œuvre d'une indéniable qualité dans laquelle se complaisent les convertis et leurs enfants. Le jeu de mot sur son nom est alors tentant et même irrésistible (voir le texte de Melhau, malheureusement terni par des considérations à mon avis déplacées sur le physique de l'écrivain). On pourrait ici, à l’opposé, déployer un long discours visant à montrer que la situation périphérique permet aussi à une société active, une société qui veut vivre malgré la domination, de maintenir des formes linguistiques et culturelles symboliquement dégradées, et de les revaloriser comme formes de résistance et outils d’invention. Mais une telle démarche est inconcevable de la part de Bergounioux parce que le savoir, la lumière, l’excellence est exclusivement du côté du dominant : en face, il n’y a qu’ignorance, obscurité, « idiotie rurale ». La formule est de Marx et Engels (Manifeste du Parti Communiste), ou du moins de leurs traducteurs (« abrutissement de la vie rurale » est sans doute plus exact pour traduire « der Idiotismus des Landlebens », ce qui n’exempte pas Marx ni Engels, en l’occurrence, d’une certaine idiotie), Bergounioux l’a reprise dans un « entretien » (le terme convient bien mal pour le produit d’un considérable travail d’écriture). Lisons-le car il éclaire les propos lapidaires des Carnets :
« Nos courtes personnes, nos lignées filiformes ne sont que les spécifications individuelles, trans-générationnelles d’un destin collectif, celui, en l’occurrence, des populations de la périphérie. Elles sont restées étrangères jusqu’au XXe siècle aux deux acquisitions majeures des Temps Modernes, qui sont les Lumières et l’abondance. L’Europe entière était acquise à la production en vue du marché, à la raison, à la langue française que nous jargonnions toujours un dialecte inchangé depuis l’an mille, sur les « mauvaises terres » de l’économie politique. Les catégories de pensées qui gouvernent l’action rationnelle, le projet de liberté dont elles sont les instruments, nous restaient inaccessibles parce que nous parlions patois, n’avions pas d’argent pour nous procurer des livres, le minimum de loisir, de recul qui permet d’étudier, de choisir, de changer, de devenir contemporain de soi-même et du monde. Michelet dit que l’histoire se ramène, d’abord, à la géographie. C’est la fixité de la terre, l’obstacle du relief, le travail écrasant, les routines, l’ « idiotie rurale » (Marx). L’éveil de l’histoire, c’est, outre l’écriture, le mouvement, la découverte, l’échange, l’entrée dans une durée linéaire, inventive, après celle, cyclique, immobile, des sociétés agraires auto-subsistantes. Si l’ontogenèse récapitule la phylogenèse, j’ai contracté, dans les premières années de ma vie, les usages et les vues qui avaient cours, depuis vingt siècles, sur la frange plissée, pauvre, anachronique du Bas Limousin »[1].
Lignes en vérité cocasses et pitoyables, non par le style flamboyant, mais par la vision caricaturale de l'histoire qui s'y trouve engagée, lignes terribles aussi, incapables de dépasser en ce début du XXIe siècle, l’anthropologie coloniale du XIXe siècle, ici appliquée au Limousin, présenté comme une exception, une espèce de tare géographique. L’Europe entière nageait dans la prospérité et parlait français (!), alors que « nous » jargonnions encore un dialecte de l’an mille en mâchonnant nos châtaignes au coin de l’âtre ! Ces lamentables fadaises ne répondent à aucune réalité historique et sociale. En Europe, la pauvreté était (et reste) en réalité présente partout. Les « dialectes » étaient et sont encore aujourd’hui abondamment parlés, y compris au cœur des métropoles (voir le cas de Naples, par exemple). « Jargonner patois », n’a jamais empêcher personne d’user de sa raison et de nourrir des projets d’émancipation. Rien de tout cela n’a d’ailleurs attendu la modernité cartésienne (et bien sûr francophone !) et encore moins l’école obligatoire, pour exister. Il est en effet absolument fallacieux, comme le démontrent suffisamment l’anthropologie moderne, les travaux des cognitivistes et les données dont disposent l’historien et le sociologue, d’opposer une humanité irrationaliste, primitive et prémoderne, à l’homme moderne, qui possèderait seul « les catégories de pensées qui gouvernent l’action rationnelle », parce qu’il parle certaines langues (le français en particulier !) élaborées à cet effet, et surtout parce qu’il pratique l’écriture. Ce partage du monde, cette manière de couper l’histoire et les sociétés humaines en deux, de diviser la culture humaine entre le mythe et la science, la superstition et la raison, l’ignorance et le savoir, relèvent eux-mêmes du mythe ; il s’agit même là de l’un des mythes constitutifs de l’idéologie des Lumières et, comme tel, il ne possède précisément aucune espèce d’assise rationnelle. Précisons bien que la critique de ce mythe n’implique nullement le rejet du projet d’émancipation des Lumières. Je dirai même volontiers qu’il en procède, si je n’avais la conviction, précisément, que ce projet n’a pas attendu le XVIIIe siècle pour se manifester, sous de multiples formes. Il me semble, par exemple, déjà présent, sous certains aspects, dans la littérature courtoise médiévale composée, comme on le sait, dans ce détestable patois encore parlé les vieux paysans retardataires du Limousin.
Les lignes qui précèdent montrent, je crois, suffisamment tout ce qui m’éloigne du même coup de Melhau, dont – je le répète – j’admire le travail de la voix et de l’écriture, la profonde intégrité et cohérence. En effet, trop souvent, Melhau semble accréditer l’idée selon laquelle la culture dont il est le dépositaire est principalement sinon même exclusivement, une culture « purement » populaire (je crois pour ma part à la circulation sociale et translinguistique des motifs culturels, et le géant Gargantua – dans lequel Bergounioux est incapable de voir autre chose que Rabelais –, en est un très bon exemple), une culture immobile, échappant à l’histoire et au devenir, une culture ancestrale, liée à la culture et au culte de la terre, une culture tout entière prise dans l’élément du mythe, qui repousserait comme sa pure négation le concept et la rationalité scientifique. J’ai bien peur en fait que Melhau et Bergounioux ne soient d’accord sur l’essentiel ; le premier s’employant à montrer la beauté et la grandeur de ce que le second méprise et vilipende avec l’énergie du renégat. Une phase de Melhau, dans sa lettre ouverte, m’a arrêté : « Je suis, ai-je l’habitude dire, un homme du néolithique revivifié par les siècles romans (XIe et XIIe) ». C’est vrai que je lui ai plus d’une fois entendu manifester cet éloge de l’ère néolithique prolongée selon lui jusque dans les années 1950 sous son verni chrétien. La Renaissance des siècles romans a d'ailleurs apporté une culture poétique et philosophique irréductible aux mythes pré-chrétiens et du reste à la « mythologie » et théologie chrétiennes triomphantes. Je fais pourtant partie de ceux que Carlo Ginzburg a convaincu de la persistance d’éléments culturels et cultuels du néolithique jusqu’à l’époque moderne. Ginzburg s’appuie lui-même sur l’immense réserve des travaux des folkloristes et des ethnographes, si souvent négligés ou révoqués par ses collègues historiens. Mais je ne pense pas que, même dans le Limousin du culte des sources et du Leberon, l’apport de la christianisation puisse être négligée, pas plus que, très tôt, celui des formes culturelles et politiques des vagues successive de renaissance et modernité (musicales, littéraires, etc. supposant encore une fois que la culture orale est perméable à la littérature et vice versa) qui ont traversé l'Europe, entre le XIe et le XXe siècle. Pour ne rien dire des immenses transformations qu’ont connues, au fil des siècles, du néolithique préhistorique jusqu’à 1950, les modes de vie paysannes et les techniques agraires (rappelons tout de même que le néolithique est sensé prendre fin avec l'utilisation des métaux !). Qu’un fil de mémoire, dans la culture orale et dans la transmission de certains savoir-faire et surtout de manières de se rapporter aux choses, aux animaux et aux hommes, puisse nous ramener très loin dans le temps, et bien en deçà du reste de la naissance de la langue limousine et même du latin, je ne le nie pas, et je ne vois d’ailleurs pas en quoi le tracteur y aurait imposé un point final. Mais il ne me paraît pas raisonnable d’affirmer la persistance massive d’une culture néolithique en Limousin ; cela me semble revenir à nier l’identité multiple, elle-même fort ancienne, des hommes d’ici.
Quoi qu’il en soit, je suis frappé par le fait que Bergounioux lui-même s'exprime volontiers dans les mêmes termes : « Les gens de mon âge qui ont vécu en province étaient infiniment proches du néolithique. Je me regarde comme un des derniers représentants du néolithique, c’est-à-dire de populations sédentaires, participant des rites de la vie agraire... »[2]. Lors d’un entretien plus ancien (25.07.95), à propos du personnage de l’institutrice Jeanne, dans Miette, il dit encore la même chose, la même chose que Melhau, mais en conférant à sa description un sens diamétralement opposé : « C’était l’une de ces fillettes qu’on tirait de la campagne, qu’on expédiait à la préfecture pour leur donner un certain nombre de principes universaux. La connaissance des nombres purs, celle de la langue française, qui était la langue de la capitale, de la classe dirigeante, des règles de morale, avec lesquelles elles revenaient dans ce peuple paysan et s’appliquaient à le dépouiller de ses vieilles croyances, de sa vieille ignorance, de sa vieille misère, de sa vieille superstition. Ces gamines de dix-huit ans étaient parachutées dans des coins qui n’avaient pas bougé, j’exagère à peine, depuis le néolithique. On continuait d’y jargonner en patois, le français n’y avait pour ainsi dire pas cours, la maison d’habitation et l’étable y étaient contiguës, les bêtes et les hommes y étaient séparés par une cloison de bois à mi-hauteur. Et ce sont des gamines et des gamins de dix-huit ans qui ont proprement arraché ces univers très anciens à l’archaïsme, à l’éternité, à la grande temporalité, pour parler comme Hegel »[3]. Jeanne, l’institutrice, est une héroïne de cette révolution : fin du néolithique ; abolition des vieilles croyances, vieilles ignorances, vielles misères, vieilles superstition ; élection de la raison, de la pureté des nombres et de la grammaire française ; jeunesse, merveilleuses jeunesse, fraîcheur, inventivité et liberté de l’école laïque et obligatoire ! Melhau, lui, nous dit, que le paysan, son paysan du néolithique, « est au plus haut degré de la civilisation ». Il a le mérite de prendre à revers l’idéologie bien pensante et en effet toujours dominante et dominatrice qui considère comme un immense progrès non seulement économique et social, mais culturel et moral, l’abandon du labeur de la terre au profit de l’admirable travail d’alphabétisation des culs-terreux. Pour ma part, je suis loin d’adhérer à ces hiérarchies des valeurs symboliques et sociales, que l’on place au sommet de la pyramide le paysan supposé du néolithique ou l’institutrice de la troisième République. Je tire plutôt de la confrontation des deux auteurs la conviction que le simple reniement ne saurait tenir lieu d’émancipation, et que s’émanciper sans renier c'est résister.
JP Cavaillé
PS) Pour une analyse plus approfondie du traitement du "patois" dans la littérature de Pierre Bergounioux, Richard Millet et Pierre Michon, voir sur ce même blog : Patois de province et belle langue : les lieux communs en héritage.
Le Mont Gargan vu des Monédières
[1] Entretien avec Tristan Hordé, réalisé le 10 octobre 2006, à propos du Carnet de notes 1980-1990 et de École : mission accomplie, publiée sur le site de Poezibao.
[2] Cité par Jean Renaud, « L'obscur savoir de la littérature. Une introduction à la lecture de Bergounioux », sur le site Remue.net.
[3] Entretien de Pierre Bergounioux avec Mathieu Hilgers au sujet de Miette.

17 août 2006
Une littérature sans locuteurs : le dialecte limousin dans le Guide Bleu
Dans le tout nouveau Guide Bleu du Limousin, qui vient de paraître (2006, établi par Marie-Pascale Rauzier), trois petites pages sont consacrées au « Dialecte limousin ». Elles méritent une courte réflexion. Ces pages donnent en effet une information assez riche (s’entend : pour trois pages de texte) sur la littérature limousine, envisagée dans la diachronie : naissance de la poésie lyrique, troubadours, auteurs « patoisants » du XVIIIe siècle, « renaissance » du Félibre au XIXe siècle, écrivains à cheval sur les deux siècles, et même du XXe uniquement : Jean-Baptiste Chèze, Paul-Louis Grenier, Albert Pestour, Marcelle Deslpastre, Roger Tenèze… avec deux mots de description pour chacun. On notera cependant qu’aucun vivant, n’est nommé, à la différence des écrivains d’expression française, auxquels est consacrée la rubrique suivante (il est vrai étrangement plus courte : une seule page). Il s’agit donc d’une littérature active jusque dans un passé proche, mais apparemment aujourd’hui atone voire révolue.
Mais surtout une langue ne se réduit pas à sa littérature. Or sur la langue parlée, chantée, vécue, il n’y a à peu près rien, sinon un petit encadré sur les origines des noms de lieux et de personnes où apparaissent quelques mots d’occitan, d’ailleurs orthographiés convenablement … Vous me direz, c’est le problème des guides : entre les monuments, il n’y a rien, ou pas grand chose sur la vie sociale, la culture, etc. de même donc entre les monuments littéraires, pas de réalité linguistique vivante : cela n’est pas censé intéresser le touriste, pourvu qu’on lui réponde en un français compréhensible lorsqu’il demande où se trouve le menhir ou l’église romane. Voire, mais enfin, ce déficit est regrettable et révélateur…
Révélateurs d’abord les premiers mots : « Issu de la langue occitane, le dialecte limousin a connu ses heures de gloire à l’époque médiévale… », etc. Bien sûr, il n’y a jamais eu « une » langue occitane originelle dont seraient issus, par la suite, « des » dialectes, dont le limousin. Mais cela est révélateur de la difficulté de comprendre, lorsque l’on est pétri de l’idéologie de la langue unique, qu’une langue puisse être constituée de plusieurs dialectes, sans que l’on ait à présupposer l’existence d’une langue non dialectale les ayant précédés dans le temps. Ainsi est-il guère pertinent d’écrire, par exemple, que « le dialecte limousin » fut « adopté par les poètes d’òc » à l’époque médiévale. Cela est même, littéralement, faux.
La notice du guide raconte comment, par la suite, à la Renaissance, après l’ordonnance de Villers-Cotterêts, le « dialecte » fut « remisé au rang de patois » : ce n’est que « dans les campagnes » qu’il conserve sa place « comme langue orale et familiale ». Fausse projection de la situation, disons des années 1930-1950, sur les siècles antérieurs, car jusqu’à ces années-là, la langue était parlée et abondamment dans les villes et les bourgs comme à la campagne. Je suis obligé ici de me répéter (voir, « La langue des cimetières » : l’oraison funèbre d’un "francophone" pour le "patois" limousin), mais c’est l’un des préjugés les plus tenaces, partagé par de trop nombreux occitanistes et pourtant démenti par toute la documentation et bien sûr la mémoire vive des urbains. Il ne suffit donc pas d’adopter un vocabulaire politiquement correct, parler de « dialecte » et non plus de « patois » (effort certes louable), pour s’affranchir des préjugés liés à la notion de patois. Évoquer le limousin des XVIe-XVIIIe, et même du XIXe siècle, c’est se souvenir d’un territoire où l’occitan limousin reste la langue de communication orale dominante partout, à quelques exceptions sociales près.
Le lecteur du guide devra en tout cas se contenter de cette très succincte allusion pour ce qui est de la langue orale : rien d’ailleurs n’est dit, sur le présent, qu’il s’agisse d’oral ou d’écrit. Comme si Delpastre, dont la date de décès est donnée (1998) avait été la dernière à écrire la langue, et surtout, comme si Delpastre avait écrit en une langue déjà morte depuis longtemps. C’est ainsi que le Guide Bleu, dans ces quelques pages, muséifie la langue à travers sa seule littérature. Et cela est évidemment très déplaisant et assez déprimant pour ceux la parlent et qui l’écrivent.
JP C
02 juin 2006
La guerre picrocoline et néanmoins meurtrière du patois contre l’occitan
Le deuxième tome de Vive le patois limousin !... ( Tornam l’I…) vient d’être publié[1]. Il contient de nombreux textes, dans ce que Mourguet appelle donc « patois limousin » : des traductions de fables de La Fontaine, fort littérales (et donc très éloignées des magnifiques adaptations de Jean Foucaud, qu’il serait urgent de rééditer), des niorles, historiettes, pensées, systématiquement accompagnées d’une traduction française, nombre de pièces aussi empruntées au Galetou, revue qui parut entre les années 30 et 50, et dont il serait urgent de republier également les bonnes feuilles (au moins le recueil séparé Lou Galetou pebra : niorlas légeras per dire à fi de veilhado) : des niorlas, évidemment, mais aussi de très amusantes publicités de l’époque en « patois ».
Tous ces textes, y compris, les reprises du Galetou, sont écrits à la façon Mourguet, dans un système graphique à géométrie variable, obéissant au principe « Ècrirè lu patouei coumo un’ lu parlo ! ». Mais que veut dire « écrire le patois comme on le parle ? » Hé bien cela veut dire, pour l’auteur, adopter une « orthographe phonétique basée sur le français ». On pourra trouver qu’il s’agit là d’une décision de bon sens, qui met les textes en limousin à la portée de tous. Mais il y a un hic : le français, lui, est très loin de présenter un système phonétique cohérent, ce qui ne peut manquer de déteindre sur le patois ! Et puis, jusqu’où poursuivre l’effort d’exactitude ? F. Mouguet reconnaît volontiers ses hésitations et ses variations dans la graphie et il s’aperçoit bien qu’il est loin de l’« écriture phonétique intégrale » vers laquelle il tend (p. 104). Mais comment pourrait-elle l’être, puisqu’elle prend comme base le français ? Cela semble exclu par principe. La seule solution, pour que la démarche aboutisse, consisterait à adopter le système de notation phonétique international, que l’on trouve dans les bons dictionnaires pour nous donner l’idée la plus précise des prononciations. Mais en fait, toute l’entreprise se ramène à l’obsession d’écrire le patois en français, coûte que coûte ; typique obsession d’un rapport monolingue à la lecture et à l’écriture. Notons enfin, pour montrer que l’entreprise est vouée nécessairement à l’échec, que le français lui-même ne s’écrit pas comme il se prononce, certes pas : nous avons appris à l’école, non sans peine en ce qui me concerne, à le lire, avec nos accents respectifs. Et nous ferons noter à Fernand Mourguet qu’il ne cherche jamais à transformer l’écriture du français pour l’adapter à son accent particulier, comme il devrait le faire en toute rigueur. Ainsi, moi qui me suis élevé dans la région d’Albi, devrais-je écrire le « paing » (ou le ping) et le « ving » pour être fidèle à ma prononciation ? Et d’ailleurs pourquoi pas ? Je trouve en effet, qu’en la matière nous manquons terriblement d’audace et d’inventivité. Aussi mes remarques ne sont-elles certes pas celles d’un puriste. J’ai découvert récemment les chroniques du « Père Menfouté » qui firent longtemps les délices des lecteurs du Petit Journal du Centre : la manière dont il fait parler le français en limousin est à la fois plein d’humour, d’efficacité et de finesse.
Mais justement, parce que je ne suis pas puriste, je ne comprends nullement l’acharnement de F. Mourguet contre la graphie classique adoptée aujourd’hui par l’énorme majorité des écrivains d’expression limousine en particulier et occitane en général. S’il la rejette, c’est pour l’unique raison, rédhibitoire à ses yeux, qu’elle n’est pas basée sur le français, mais se présente comme un codage autonome, dont l’acquisition est d’ailleurs infiniment plus simple que l’orthographe (ce seul mot en est un preuve flagrante) épouvantable du français. C’est pourquoi, l’adage destiné à ridiculiser la graphie classique, « pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?» se retourne exactement contre son auteur, quand on voit les difficultés qu’il rencontre pour s’accorder avec lui-même dans sa graphie à la française. La graphie classique est par ailleurs suffisamment malléable pour rendre les particularités locales avec tout autant de fidélité, et en tout cas avec beaucoup plus de rigueur que ne le fait F. Mourguet. Pour preuve, la récente et excellente édition de Jan Picatau, publiée par l’IEO et le Chamin de Sent-Jaume l’année dernière, qui reprend sans difficulté, en normalisant la graphie, ses inénarrables aventures du héros de Sent-Barracon, et cela – j’y insiste – , sans changer pour autant la langue, qui reste bien la même : il serait en effet absurde de parler d’une traduction du « patois » à « l’occitan ».
Ici, une mise au point est nécessaire : F. Mourguet ne cesse de répéter que le « patois » n’est pas « l’occitan », selon un préjugé hélas répandu. Il est sur ce point d’une absolue mauvaise foi, qui ne souffre aucune discussion. Il établit en effet cette fausse distinction entre ce qui serait deux langues séparées, sur la seule base de la différence de graphie. Or cela est absurde : si je code le français en morse, il ne devient pas pour autant du chinois ! Qu’il lise aussi le récit de Monique Sarazy, La Lison dau Peirat, récemment publié au Chamin de Sent-Jaume (deuxième prix de littérature du Val d’Aran 2005), et il pourra y retrouver, si du moins il accepte enfin d’être de bonne foi, son cher « patois », fût-il présenté en graphie classique. Certes, pour qui connaît la langue, mais ne l’a jamais lue que graphiée à la française, un temps d’accoutumance est nécessaire ; mais rien n’est plus simple ! Just do it ! Il ne faudrait tout de même pas rendre responsable les auteurs du fait que l’école ne fait pas son travail en ne donnant pas même les rudiments de lecture de la langue du pays, car c’est bien d’elle qu’il s’agit, et non d’un « occitan » parlé sur on ne sait quelle planète.
Mais le problème est justement là, ce livre faussement modeste résonne du plus grand mépris pour ceux qui travaillent à faire reconnaître le « patois » comme une langue à part entière, qu’ils nomment « occitan », sur des bases linguistiques incontestables. F. Mourguet ne va-t-il pas jusqu’à dire que ceux qui considèrent le « patois limousin » comme du « français écorché » n’ont pas tout à fait tort ? Ce qui lui paraît insupportable, c’est au fond cela : que l’on puisse considérer son « patois » chéri, bel et bon à condition de rester humblement à l’écurie, où est sa place naturelle, trente six degrés au-dessous du français, comme une langue ayant sa propre écriture, sa propre littérature, un langue qui s’enseigne et se transmet. Cela peut paraître paradoxal, mais cet amour du « patois » est celui d’une indignité consentie, d’une auto-humiliation perpétuelle, à travers l’invocation sans cesse répétée de ses « limites » étroites, de sa prétendue indigence intellectuelle, de son irréductible infériorité. « Le patois, répète-t-il, ne peut faire plus qu’il ne peut » (p. 245). Marcelle Delpastre, dont évidemment F. Mourguet ne prononce pas le nom, déclare au contraire dans ses Mémoires, qu’en entendant une conférence de Jean Mouzat à la fin des années 50, elle comprit tout à coup « que cette langue pouvait tout dire ». Cette découverte de l’universalité, de la beauté et l’intelligence du « patois », autrement dit de ses droit fondamentaux (toutes les langues ne naissent libres et égales !), est la condition à partir de laquelle il devient impératif de la transmettre et de l’enseigner. Or de quelle utilité peuvent être les livres de F. Mourguet pour la transmission de la langue et son apprentissage ? Aucune, parce que, comme il le dit lui-même, il ne s’adresse qu’à ceux qui, comme lui, la connaissent déjà. Il peut sans doute réjouir le cœur des pensionnaires d’une maison de retraite, et loin de moi d’en négliger l’importance de ce point de vue, mais je voudrais le voir à l’œuvre, avec ses livres, dans une salle de classe. Cette situation est, de toute façon, absolument hors du champ de ses préoccupations.
Mais il y a pire encore : l’étroitesse des références littéraires de F. Mourguet. Il consacre en effet un chapitre à ce qu’il appelle un « Petit monde de lettrés patoisants » et passe alors en revue une courte liste d’auteurs de La Veytisou ; car pour Fernand Mourguet, le monde de la littérature semble se limiter peu ou prou à la production de cette maison d’édition. Il en est alors réduit à énumérer des auteurs – Pierre Louty, Paul Malergue, René Limousin, etc. – qui écrivent tous… en français, mais qui ne dédaignent pas, ici ou là, de dispenser de maigres phrases de « patois », graphiées n’importe comment (mais à partir du français, ce qui est l’essentiel !)… Sont exclus par contre, a priori, tous ceux qui écrivent en limousin mais qui ont adopté la graphie classique... Chose plus étrange encore, il ne dit rien non plus des travaux de Maurice Robert, qui lui aussi, mais – il faut le reconnaître – de manière autrement plus cohérente, propose une graphie personnelle. C’est sans doute qu’il ne publie pas à La Veytizou ! Par contre, l’auteur critique évidemment les traîtres qui se mettent à la graphie classique, parmi lesquels – excusez du peu – André Dexet, alias Panazô lui-même. Ne dit-il pas que, vers la fin de sa vie, « s’avio mètu à écrirè coumo lous occitans tout èn countunian à parlèr patouei » ? Et d’ajouter : « Trobè quo doumaigè, et nè saï pè tout sou, vous répoudé… » (p. 90 « il s’était mis à écrire comme les occitans tout en continuant à parler patois. Je trouvais cela dommage, et je ne suis pas le seul, je vous le dis ») ? Mais lorsqu’il évoque Suzanne Dumas, alors là, il dépasse les bornes et il est impossible de laisser passer : « un tempérament de ponticaude », dit-il, « mais qui n’écrivait pas le patois…, dommage ». D’abord parler de Dumas à l’imparfait est sans aucun doute l’une de ces grosses bévues dont il avoue au début de son livre être coutumier. Ensuite, il oublie de dire qu’elle est l’auteure de deux recueils de contes de la Catarina daus Ponts. Mais bien sûr, vous aurez compris qu’il ne s’agit pas d’un véritable oubli : Dumas, que nous saluons au passage, a commis le crime irréparable d’écrire ses recueils en graphie classique ! Il n’empêche que Mourguet fait comme si ces livres n’existaient pas, et cela est déplaisant, injuste et pour tout dire malhonnête.
On dira peut-être que ce livre, comme le précédant, ne mérite pas tant d’attention. C’est un tort, d’abord parce qu’il est fort bien diffusé dans la région, et se vend beaucoup mieux que les ouvrages mieux faits et plus sérieux sur les mêmes sujets, et ensuite, parce que s’il en est ainsi, c’est qu’il répond à une attente de nombreux lecteurs attachés à leur « patois » natif, qui partagent spontanément son point de vue. Or celui-ci est tout simplement mortel, suicidaire pour la langue ; il est le point de vue de ceux qui refusent d’en reconnaître la dignité (« français écorché », etc.) et d’en assurer la transmission. Pour nous, qui sommes dans l’autre camp, cette idéologie, qui participe pleinement d’un quasi consensus pour l’abandon et de l’étouffement de la langue, est une peste. Et en effet nous avons à combattre la peste et le choléra : le choléra négationniste, qui consiste à dire que les « patois » sont morts depuis longtemps (voir les Carnet d’un francophone de J.-M. Borzeix), et la peste du sectarisme patoisant pour lequel il n’y a de bon patois que de chez nous, entre nous et pour nous.
Un dernier mot encore : ces querelles de graphie sont intéressantes. Pas seulement ni d’abord à mes yeux pour des questions linguistiques (science dans laquelle, je ne suis en fait pas plus versé que F. Mourguet) : car elles révèlent bien des choses qui n’ont rien à voir avec la langue elle-même, mais avec l’image que l’on s’en fait et le rôle social et culturel qu’on veut lui donner. Elles sont aussi terriblement dommageables du fait de l’intolérance des uns et des autres et elles ne sont pas pour rien (même si elles n’en sont certes pas la cause principale) dans le fait que les journaux limousins ont renoncé désormais à publier le moindre article dans la lenga dau país. Au fait, il serait plus que temps qu’ils se réveillent !
J.-P. Cavaillé
[1] Fernand Mourguet, Vive le patois limousin !... t. 2 Tornam l’i…, 2006, La Veytizou. Pour une critique du précédent ouvrage voir en date du 1 juin 2006.
01 juin 2006
Vive l'Occitan Limousin
L'article qui suit, a été rédigé en juin 2004 pour la presse locale (Populaire du Centre), qui n'a pas daigné le publier
Vive l’occitan limousin !
Malgré son titre à la ponctuation audacieuse et une savoureuse illustration de couverture, le livre de Fernand Mourguet, Vive le patois limousin, est un livre triste[1]. Triste parce que résigné. Et il n’est rien de pire que la résignation, qui renonce à faire vivre et même à laisser vivre, en décrétant comme déjà advenue la mort du malade. Car il est clair que, pour l’auteur, ce qu’il nomme son « patois » - celui que l’on parle, ou plutôt que l’on parlait à Flavignac et environs - est une chose morte ou proche de la mort, une chose du passé. Le tout est de contenir une « amertume » et une « nostalgie », qui ne sauraient d’ailleurs être vraiment légitimes, ne s’agissant que d’une chose sans grande importance, sans dignité culturelle et sans avenir : le « patois ». Car la résignation et l’autodépréciation culturelle sont ici inséparables : pour que vive le patois limousin, encore faudrait-il reconnaître qu’il est une langue à part entière, et que cette langue est l’occitan.
Au contraire le discours de la résignation et de l’autodépréciation se nourrit d’une opposition factice, mensongère et dommageable : l’auteur en effet oppose les vieilles gens des villages et des campagnes, qui parlent patois, et les « savants » ou prétendus tels, étrangers aux réalités paysannes et qui, comprend-on, ont inventé l’occitan ; soit, pour le dire avec lui (et dans sa graphie), il y aurait d’un côté « lo patouei del Galètou » (du nom d’une ancienne revue patoise limousine) et de l’autre « l’occitan daus sabènts ». Or cette séparation est fausse et malhonnête, aussi bien sur le plan linguistique que sur le plan social et culturel. Sur le plan de la langue, elle se cristallise autour de la question orthographique, intéressante en soi, mais présentée de manière fausse et biaisée. Par exemple, lorsque l’auteur écrit, pour contester les très rares panneaux routiers en occitan : « nous ne disions pas Aissa » pour désigner Aixe sur Vienne, « mais Aïsso », il est facile de lui répondre que Aissa (orthographe normalisée) se dit très précisément, selon une orthographe à la française, Aïsso, code de lecture que n’importe qui sachant lire et écrire peut s’approprier en une demi-heure ! Il s’agit donc très exactement du même mot, prononcé de la même manière et il n’est pire sourd que qui ne veut entendre ! Cette difficulté n’existe en fait que parce que l’école n’accomplit pas la tâche, que l’on peut estimer fondamentale, de délivrer l’apprentissage minimal qui permettrait la lecture de l’occitan normalisé et par là l’accès à ses expressions écrites contemporaines. Mais surtout, évidemment, faut-il rappeler, une fois encore, que le « patois » limousin, sans aucune discussion possible, dans toutes ses variantes locales, est l’un des dialectes qui composent ce que l’on appelle occitan ou langue d’oc. Sur le plan social et culturel l’opposition entre les locuteurs authentiques, gens simples de la terre, et les occitans, savantasses urbains, est tout aussi fausse et extrêmement perfide, tant il est vrai, d’abord, que plusieurs des grands écrivains d’expression occitane dont le limousin peut, pardon, devrait s’enorgueillir, ont partagé et partagent encore pour certains, la condition paysanne. On ne trouvera d’ailleurs dans le livre de F. Mourguet presque aucune mention à tous ces auteurs, à Marcelle Delpastre par exemple, poétesse, écrivaine et paysanne (cette année au programme du capes d’occitan) dont vient de sortir l’admirable dernier volume de Mémoires, à Joan dau Melhau[2], écrivain, conteur, musicien[3], à Yves Lavalade auteur de nombreux travaux linguistiques, lexicologiques, grammaticaux, à peine signalé, etc. etc. Aucune référence n’est faite aux activités de l’Institut d’Etudes Occitanes, au travail pédagogique des écoles Calandreta (M. Mourguet sait-il, veut-il savoir, est-il est prêt à accepter de savoir que des enfants à Limoges sont aujourd’hui scolarisés gratuitement, sans aucune discrimination sociale, en « patois » s’il y tient, c’est-à-dire en dialecte occitan limousin ?), aux activités de l’Institut d’Etudes Occitanes, aux cours d’occitan délivrés dans les collèges, lycées, universités (certes en nombre très insuffisant, mais c’est là une autre question…), bref à tout ce qui fait que la langue que l’on déclare morte est encore vive. Surtout, en se livrant à ce qui est bien un travail de deuil linguistique, je voudrai faire remarquer que F. Mourguet, qu’il le veuille ou non, tient le même discours que les « savants », si l’on entend par là tous ces écrivains d’expression française, que j’appellerai pour ma part volontiers les renégats du patois, ceux qui font des campagnes de leur enfance et de leur jeunesse la matière d’une littérature composée dans un français ultra-académique et surcorrigé, où rien de « patois » ne doit se faire entendre, où rien dans le ton et le style ne doit plus sentir son cul-terreux. Comme s’il fallait, pour pouvoir tirer gloire d’être né et d’avoir grandi au pays du « patois », accomplir le décrottage total et définitif de la langue. Quelques noms viennent ici spontanément à l’esprit : ceux des Richard Millet, des Pierre Bergounioux, des Pierre Michon[4]… dont on je ne juge pas ici la qualité littéraire, mais simplement l’attitude envers la langue et la culture paysannes. Comme Fernand Mourguet, ils affectionnent le mot de « patois », comme lui, ils ignorent tout, ou affectent plutôt de tout ignorer de la culture occitane. On voit par là comment se rejoignent la nostalgie patoisante (hors de Flavignac, point de salut) et l’idolâtrie du français comme religion de la langue unique, dont les temples sont nulle part ailleurs qu’en la capitale (Paris vaut bien un patois, ouplutôt : tous les patois du monde !).
Mais qu’on ne se méprenne pas, les lignes qui précèdent ne cherchent pas à contester la valeur documentaire et surtout émotionnelle de l’ouvrage de F. Mourguet, à nier sa valeur de témoignage d’une mémoire personnelle et collective à la fois (une partie de l’ouvrage contient de précieux souvenirs), ni à mettre en cause l’intérêt linguistique concernant l’occitan parlé dans cette partie du Limousin. Avec ce bémol toutefois à propos de la langue, qui rejoint les critiques précédentes, que les travaux déjà existants n’ont pas été suffisamment utilisés (et cités !), et surtout – le plus grave – que l’auteur s’obstine à refuser de reconnaître pour ce qu’elle est, c'est-à-dire, une langue justement.
Jean-Pierre Cavaillé
[1] Fernand Mourguet, Vive le patois limousin !…, Naves, éditions de la Veytizou, 2004.
[2] Marcelle Delpastre, Mémoires (Les lourdes chaînes de la liberté. Le passage du désert – la fin de la fable), Lo Chamin de Sent Jaume et Plein Chant, 2004.
[3] Voir par exemple le très beau cd réalisé en collaboration avec Bernard Combi Lo Diable es jos la pòrta, coproduction Lo camin de Sent Jaume et IEO Limousin.
[4] Voir l’ouvrage très révélateur à ce sujet de Sylviane Coyault-Dublanchet, La Province en héritage. Pierre Michon, Pierre Bergounioux, Richard Millet, Genève, Droz, 2002.
29 avril 2006
« La langue des cimetières » : l’oraison funèbre d’un "francophone" pour le "patois" limousin
Si vous parlez l’occitan limousin et écoutez France Culture, vous avez sans doute appris le 20 avril, grâce à l’émission d’Antoine Perraud Tire ta langue, que vous n’existez plus, que vous êtes morts et enterrés depuis longtemps et sans rémission. En effet, Jean-Marie Borzeix, président des francophonies de Limoges, ex directeur de France Culture présentant ce jour là son ouvrage Les carnets d’un francophone (Saint-Pourçain-sur-Sioule, Bleu Autour, 2006), évoqua son enfance sur le plateau de Millevaches et parla avec émotion d’une langue dont il dit qu’elle mourut dans les années d’après guerre, sans bruit et pour toujours : le « patois limousin », car c’est ainsi qu’il préfère la nommer, assura-t-il, sans plus d’explication. Antoine Perraud n'y trouva rien à redire, mais il faut dire que telle n’était pas du tout la question : il s’agissait, une fois de plus, uniquement, de chanter les louanges de la francophonie et la référence au « patois limousin » n’avait en réalité d’autre fonction que de montrer que le français lui-même est mortel et de communiquer ce sain frisson, idéologiquement correct, aux citoyens auditeurs. Ainsi, cars amics, vous êtes morts ; morts, tous ceux qui parlez pourtant encore sur les marchés et dans les villages ; morts, vous qui enseignez, qui apprenez ; morts qui écrivez ou qui chantez la langue. Morts, à l’Institut d’Etudes Occitanes, morts les enfants de Calandreta lemosina, morts, aux éditions du chamin de San Jaume, à la revue Lemouzin, mort, à la Librairie de Porte Panet à Limoges... Vous êtes morts, donc vous n’avez plus rien à dire, plus aucun droit, plus aucune revendication culturelle à faire valoir, sinon peut-être, à la limite, au titre de la muséographie et du patrimoine de nos aïeux. Avant que vous ne disparaissiez tout à fait, comme ces esprits tourmentés des défunts en attente du repos éternel que vous êtes, tout au plus vous pourra-ton confier l’entretien du cimetière. La place est libre ainsi, libérée pour ouvrir grand les portes et les oreilles aux seuls, incomparables, infinies délices de la francophonie.
Je voulus en savoir un peu plus et me procurai aussitôt le petit livre de Jean-Marie Borzeix, et j’y trouvai en effet un petit chapitre intitulé précisément, « La langue des cimetières » : « aujourd’hui, dans mon pays qui fut de langue d’oc, les cimetières sont presque les seuls endroits, à condition de rester silencieux et de tendre l’oreille, où l’on perçoive encore les modulations de la langue défunte » (p. 77). Peut-être ne faudrait-il pas se contenter de faire le tour des cimetières, mais entrer aussi chez les vivants ! Non pas que la langue se porte bien, certes non, parlée par des gens des bourgs et de la campagne pour la plupart retraités, survivant dans l’enseignement et la culture avec mille difficultés et bien peu d’aides (ou plutôt des aides inversement proportionnelles aux efforts mis en œuvre pour en assurer l’étouffement définitif). Mais si Jean-Marie Borzeix voulait vraiment, comme il l’affirme par ailleurs, donner une chance à la langue de son enfance, il faudrait qu’il commence par avouer qu’elle n’est pas uniquement parlée par les morts des cimetières et d’autre part qu’il en entreprenne la réhabilitation symbolique. Or sur ce point aussi, il fait tout le contraire. On retrouve en effet dans ses quelques pages le récit le plus commun sur la mort des patois dans nos campagnes, le passage de la diglossie à la langue unique : « J’ai vu mourir une langue. Au milieu du siècle dernier, dans les bourgs du plateau de Millevaches, les habitants changeaient de langue les matins de foire ; d’instinct, ils retrouvaient l’ancien temps en passant du français à la langue limousine parlée par tous les paysans menant dès l’aube leurs bêtes au champ de foire. Le patois avait le privilège d’être la langue de la terre, la langue d’avant l’école, d’avant l’émigration et la ville, la langue de l’enfance et des émotions » (p. 76). Hé bien non, ce récit n’est pas exact. D’abord, évidemment, il est faux de dire que les habitants « changeaient » de langue à la foire, car, pour la plupart, bien sûr, lo feirau n’était certes pas le seul lieu d’expression, et cela reste vrai aujourd’hui pour les personnes âgées, ici en très grand nombre, qui parlent encore. Il est aussi réducteur, simpliste, convenu de faire du « patois » la langue du passé, de la terre, de la campagne, de l’enfance et de l’émotion avec, en creux, la réciproque : le français comme langue du présent et de l’avenir, de la ville, de l’industrie, de l’âge adulte et de la raison. Ces pseudo-évidences, souvent partagées dans les milieux occitanistes, rendent d’emblée vaine toute forme de réhabilitation symbolique de l’occitan comme langue à part entière. L’identification de l’occitan à la vie campagnarde, en particulier, est tout à fait abusive : pour le limousin, par exemple, le processus de perte de la langue n’a précédé en ville que d’une courte génération, comme l’attestent les entretiens que nous réalisons dans les quartiers des Ponts à Limoges (bienvenu sur le site http://ponticauds.org !). Pendant des siècles, l’occitan fut tout autant une langue urbaine, liée à une grande partie des activités économiques et de la vie culturelle des villes. Il n’est ainsi pas fondé de lier le sort de la langue à celui de la civilisation paysanne, qui plus est, de la paysannerie d’avant la mécanisation, comme le fit Borzeix durant l’entretien à France Culture, comme le fait si souvent Jean Dau Melhau, pourtant si bien informé de toute la littérature limousine. Cela revient à considérer que l’occitan est la langue naturelle de l’agriculture à l’ancienne, qui bien sûr perd tout son sens et sa raison d’être avec l’exode rural et la mécanisation. Ces affirmations, absurdes d’un point de vue linguistique, sont démenties par l’histoire longue de l’occitan et de sa littérature, mais aussi par le fait incontestable que la langue la plus proche de l’occitan (au point que l’on peut très bien soutenir qu’il s’agit de la même), le catalan, est aujourd’hui sinon sauvé, en tout cas en bonne voie de l’être, parce que les locuteurs ont précisément refusé l’assimilation fataliste de leur langue à l’agriculture du néolithique (!) et se sont donné les moyens politiques de la promouvoir comme langue à part entière, et non comme un idiome intrinsèquement dépendant du travail de la terre.
Il faut reconnaître à Jean-Marie Borzeix un minimum de conscience culturelle, qui évoque les troubadours, mais il n’y a pour lui de littérature occitane que pour la plus grande gloire du français : « Ce patois si répandu n’était pas n’importe quelle langue. Avec ses infimes et infinies variantes selon les cantons, c’est la vieille langue limousine dans laquelle le troubadour Bernard de Ventadour a composé quelques-uns des premiers et des plus beaux poèmes de la littérature française, à l’époque lointaine où celle-ci s’écrivait en deux langues. On apprend cela dans les bons manuels » (p. 76). Les bons manuels sont donc ceux qui nous apprennent que les troubadours appartiennent au patrimoine de la littérature… française ! Cette appropriation rétrospective, infondée sur le plan linguistique (à dissocier, bien sûr, de celui de l’influence effective des œuvres) n’est pas nouvelle, et montre en l’occurrence le seul bon usage possible de la langue et de la culture occitanes : enrichir et conforter les mythes fondateurs de la francophonie. On notera d’ailleurs que Ventadour est le seul auteur cité dans ces Carnets d’un francophone, comme si entre lui et les paysans des années cinquante, il n’y avait rien, ou du moins rien de notable. Et pour cause ! Si Borzeix avait par exemple cité le nom de Delpastre, il aurait dû reconnaître l’existence d’un poète de premier ordre d’expression limousine (et, par ailleurs, d’expression française), qui a déployé toute son œuvre à une époque où, selon son dire, la langue était déjà éteinte.
De sorte que notre francophone résolu n’est guère crédible lorsqu’il semble appeler à une très improbable récupération des « langues régionales » (on notera toutes les hésitations du vocabulaire). Il s’agirait en fait de réutiliser (comment ?) les dépouilles de ces idiomes que le français a tués, non pour les parler à nouveau, mais pour accroître les chances de survie de notre belle langue nationale à vocation universelle : « … elle dispose de beaucoup d’atouts pour échapper dans le siècle qui vient au sort des langues régionales dont elle a provoqué l’extinction presque totale. On peut même rêver. Pourquoi les habitants de plusieurs provinces de France, devenues monolingues comme la mienne, autrement dit secrètement orphelines, ne recouvreraient-ils par une partie de leur mémoire linguistique disparue ? Ils seraient ainsi en connivence avec les habitants des pays francophones où les langues s’épient, s’attirent, s’engrossent, se fécondent. Une résurrection des langues régionales, nécessairement ténue, ne menacerait plus le français, qui règne désormais sans partage dans l’hexagone, mais stimulerait ses réflexes, ses muscles, sa vitalité, comme ailleurs dans l’archipel francophone » (p. 77-78). Mais comment ne pas voir, comme un nez au milieu de la figure, qu’un tel projet se condamne lui-même ? En effet que sous-entend ce discours ? Que les langues régionales pourraient – on peut toujours « rêver » – servir à revitaliser le français, parce que leur résurrection ne saurait être que « ténue » (qu’est-ce qu’une résurrection « ténue » pour une langue ?) et donc inoffensive pour le français, et cela parce que précisément, elles sont déclarées mortes et jugées réutilisables uniquement dans l’optique de la fécondation de la langue nationale menacée de consomption et de dessèchement. Il n’est donc pas étonnant que ces propos n’ouvrent à aucune espèce de considération sur les politiques linguistiques existantes et souhaitables. La naïveté (feinte ?) de l’auteur est à ce sujet confondante, comme le montre, à mon avis, les lignes qui suivent immédiatement le chapitre sur la langue des cimetières. Il regrette en effet le peu d’engouement des « français de souche » pour les langues indigènes des « pays francophones du Sud » et note que très peu « s’aventurent aujourd’hui à apprendre l’arabe au lycée et à l’université » (p. 78), mais il ne pose aucune question sur l’offre réelle d’enseignement, voisine de zéro. Pire encore, il ne se demande même pas si les populations de culture maghrébine ne devraient pas légitimement pouvoir bénéficier elles aussi, et en France même, d’un enseignement de l’arabe (dialectal et/ou classique) ou du berbère aux côtés du français. C’est qu’il y a bien des tabous qu’un francophone émérite ne saurait transgresser sans déroger à la religion de la langue unique (car c’est bien de cela qu’il s’agit au fond, malgré les déclarations de principe). Par exemple cesser de dire « patois » pour désigner les langues régionales (un terme qui n’a aucune pertinence linguistique, de pure (auto)dénigration sociale), ou pire encore, reconnaître que ces langues ne sont pas encore tout à fait mortes et qu’il y aurait sans doute des mesures politiques d’urgence à prendre pour leur revalorisation, leur enseignement et leur présence dans les médias.
Jean-Pierre Cavaillé
28 mars 2006
Clamar dins lo desèrt lemosin : L’enseignement de l’occitan dans l’académie de Limoges. Dominique Decomps
Communicacion facha per Dominique Decomps dins l’encastre de las Assisas de la Lenga occitana que se tenguèron a Lemòtges los 24 e 25 de març de 2006 , eveniment onte eran convidats de monde de l’Educacion nacionala per debatre dau subject. Se gardèron ben de venir.
Clamar dins lo desèrt lemosin :
L’enseignement de l’occitan dans l’académie de Limoges
Officiellement l’Etat permet l’enseignement des langues historiques de France, notamment pour ce qui concerne l’enseignement dans les établissements publics. Normalement voici ce que propose la législation en vigueur au niveau de l’Education nationale :
1- ECOLE PRIMAIRE : 2 systèmes
- Initiation, sensibilisation, dès la maternelle (environ 1H 30 par semaine)
- Bilinguisme, dès la maternelle. L’enseignement en immersion n’est pas possible dans le cadre de l’enseignement public (réservé aux école de type Calandreta).
2- Dans LE SECONDAIRE
- 6e et 5e : 2H hebdomadaires
- 4e, 3e : 3H en LV2 ou LV3 et le système de l’enseignement bilingue dans les établissements du secondaire.
LYCEE : poursuite en LV2, LV3, enseignement de spécialité, filières pour les grands commençants.
3 – Dans LE SUPERIEUR : Les LR peuvent être présentes à l’Université : fac de Lettres à tous les niveaux, dès la première année, et aussi dans les IUFM en formation initiale et en formation continue.
Les programmes d’enseignement détaillés, comme pour les autres langues ont été publiés en 2003 pour le primaire ; ceux du collège et du lycée sont rédigés.
Mais la REALITE LIMOUSINE est toute autre, et semble se complaire dans une passivité maladive !
8 collèges seulement concernés sur 3 départements, et pour la plupart il ne s’agit que de saupoudrage :
- en Corrèze : Seilhac ( de la 6e à la 3e), Argentat (6e, 5e), Meyssac (6e, 5e)
- en Haute-Vienne : interventions en 6e : Collège Donzelot à Limoges, Isles, Ambazac, St-Léonard de Noblat et Châlus avec un intervenant extérieur dans le cadre d’un projet MAEC (en 5e) . Rien en Creuse .
Plus de 90% des points d’enseignement en collège sont réduits à 1H hebdomadaire (épisodique parfois) en 6e ou en 5e. Les cours sont assurés souvent par des professeurs d’une autre discipline.
Il faut savoir que les cours existants dans ces collèges ne fonctionnent que parce que des enseignants se sont eux-mêmes proposés, ont insisté pour enseigner l’occitan.
A Argentat , en Corrèze, ce sont les parents d’élèves de 6e qui ont demandé l’ouverture de l’option, parce qu’ils étaient très déterminés.
SEILHAC : l’option a été ouverte en 1996, à la demande de l’enseignante en place.122 élèves sur le total de 141 donné par le Rectorat, qui manque vraisemblablement d’information puisque nous en avons recensé 232 par les collègues concernés ( mais c’est bien peu pour toute cette académie !) Ce qui se fait à Seilhac (occitan de la 6e à la 3e, avec un mi-temps de certifié d’occitan) pourrait, comme dans les académies du sud se faire partout, dans d’autres collèges du Limousin.
Zéro lycée (sauf un établissement privé à Limoges). Pour ce qui concerne les élèves de terminale des lycées d’enseignement public, l’occitan s’apprend clandestinement : cette année comme les années précédentes les anciens élèves de Seilhac doivent préparer aux épreuves selon leurs propres moyens.
L’Université en Limousin : quelques heures à la fac de Lettres en première et deuxième année.
Un demi-poste d’enseignant à l’IUFM de Tulle. Une formation sur deux ans pour certains professeurs d’école mais une « non-incitation » à utiliser leurs compétences, quand ce n’est pas une interdiction pure et simple d’enseigner dans les classes. On prend en compte l’habilitation pour l’anglais, mais pas pour l’occitan.
Dans le primaire : Rien d’officiel. (La Calandreta ne relève pas de l’enseignement primaire public pour le moment.)
Quelques initiatives isolées, clandestines en Corrèze et en Haute-Vienne ; aucune volonté de l’administration de s’y intéresser, encore moins de les encourager ou de les valoriser. Les actions innovantes tant vantées par le système de l’Education nationale sont niées lorsqu’il s’agit de l’occitan. Pour les élèves, apprendre l’occitan précocément c’est s’assurer un bon avenir de plurilingue dans l’avenir, et de meilleures capacités dans différents domaines.
Pourtant apprendre une autre langue que la langue 1 (français) avant 8 ans apporterait d’énormes bénéfices aux enfants :
* connaissance patrimoniale d’une langue de culture européenne
* accès à un vaste espace de création musicale, littéraire, artistique
* développer des compétences linguistiques irremplaçables qui ne se mettent en place qu’avant 8 ans. Ce serait ainsi ouvrir la porte à l’accès aux langues en général ; cela permettrait de réduire l’infirmité des Français monolingue qui ne peuvent qu’ânonner les langues étrangères. On veut de bons locuteurs d’anglais, d’allemand, d’espagnol, commençons par donner aux enfants la langue d’ici, et on vérifiera alors les remarquables progrès dans la suite des apprentissages d’autres langues.
Au collège et au lycée, comme pour toutes les disciplines il est nécessaire de recruter des professeurs qualifiés : enseigner une langue aux élèves c’est un métier spécifique, et il serait donc urgent de faire remonter au Ministère des demandes de postes de CAPES.
Normalement, ces questions devraient être abordées en réunion du CALR
Pour information je précise que dans le B.O. n° 18 du 5 mai 2005 de la Loi n° 2005-380 du 23 avril 2005 d'orientation et de programme pour l'avenir de l'école : (http://www.education.gouv.fr/bo/2005/18/MENX0400282L.htm), l'article 20 traite des langues et cultures régionales, il modifie l'article L. 312-10 du code de l'éducation : « Le premier alinéa de l'article L. 312-10 du code de l'éducation est ainsi rédigé : "Un enseignement de langues et cultures régionales peut être dispensé tout au long de la scolarité selon des modalités définies par voie de convention entre l'État et les collectivités territoriales où ces langues sont en usage." » NOUS SOMMES CONCERNES en Limousin aussi. Cet article invite à mettre en place des conventions de partenariat avec les collectivités territoriales.
- Dans un courrier en date du 15 avril 2005 adressé à M. l'Inspecteur Général des langues régionales et en copie aux Recteurs des académies concernées, M. le Directeur de l'enseignement scolaire au Ministère de l’Education nationale apporte, pour les langues régionales, les précisions suivantes :
1. L'enseignement des langues régionales, s'il ne fait pas partie du socle commun que doivent acquérir tous les élèves au cours de la scolarité obligatoire, reste naturellement un enseignement proposé aux élèves pendant leur scolarité. Le Conseil académique des langues régionales est maintenu dans les académies désignées par l'arrêté du 19 avril 2002.
2. Le projet de nouveau brevet des collèges prévoit d'inclure, pour tous les élèves qui le souhaiteront, une note de langue régionale. Seuls ceux de Seilhac en bénéficient. Est-ce là l’égalité républicaine ? Il y a nécessité de créer des postes de certifié d’occitan, d’en faire la demande au Ministère. Donc nécessité de réunir le CALR pour en parler.
3. A compter de 2006, les concours externes et internes de recrutement de professeur des écoles comporteront une épreuve d'admission obligatoire en langue vivante étrangère ; tous les candidats pourront demander à subir une épreuve orale facultative de langue régionale. En Limousin seul l’IUFM de Tulle dispense cette formation. Elle a été refusée aux candidats qui l’ont pourtant demandée à l’iufm de Limoges. Quelle égalité au concours ? Justice républicaine ?Elle devrait aussi pouvoir être proposée en Creuse. Pour cela il faut recruter des enseignants !
Les concours externes et internes spéciaux de recrutement de professeurs des écoles sont maintenus. Il comporteront comme à présent une épreuve d'admissibilité en langue régionale et une épreuve orale d'admission en langue régionale. Une candidate et une seule en Limousin au concours en 2002, restée sans poste spécifique , bien que son recrutement dût logiquement la conduire à enseigner l’occitan, mais il y a eu des blocages en Corrèze au niveau de sa nomination. Actuellement elle est en congé parental. Le concours n’a pas été rouvert dans l’académie depuis 2002 : selon le Rectorat il n’y aurait pas de besoin, mais comment procède-t-il pour les faire émerger ?
Le Conseil académique des langues et cultures régionales constitué par Mme la rectrice Liliane Kerjean en Mai 2003 n’a jamais été réuni à ce jour, alors qu’il doit se tenir deux fois par an, mais aucune réunion n’a jamais été programmée. La question posée à ce sujet par le CREO, récemment, au nouveau recteur Monsieur Patrick Hertzel a reçu la même réponse que précédemment pendant 3 ans : il faut attendre les circulaires de la rentrée (toujours la rentrée suivante) qui « définissent les mises en œuvre des objectifs considérés comme prioritaires ». Nous avons beau attendre les rentrées qui se succèdent , jamais aucune circulaire nouvelle ne pose l’occitan comme une priorité …. Donc à l’abri de cela, le rectorat de Limoges reste en sommeil.
Pourtant les Textes officiels précisent que l’enseignement des langues régionales relève de la responsabilité des Recteurs et des Régions. Alors qu’attendons-nous pour que la représentation négative qu’ont les jeunes de leur région change ? Qu’attendons-nous pour mettre en place un enseignement de l’occitan digne de ce nom ? Qu’attendons-nous pour suivre l’exemple donné par les autres rectorats, transmettre la langue et ouvrir les oreilles des enfants à d’autres espaces ?
Pour changer cette situation catastrophique et misérable, pour faire cesser le déficit de notoriété dont pâtit la langue occitane dans le pays de Bernart de Ventadour, il serait grand temps que les responsables limousins choisissent la voie de la découverte contre la voie de l’ignorance.
Limoges le 24 mars 2006, Dominique DECOMPS, présidente du CREO -LIMOUSIN
Un compte-rendut de las Assisas lemosinas sus :
Tout sur les Assises limousines sur :
http://assisasperloccitanenlemosin.hautetfort.com/
12 mars 2006
La consultation générique du Conseil Général de la Haute-Vienne
Ce petit article é