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La Mission Brunot – août 1913

A propos de : La Mission Brunot – août 1913 – fin d’un bel été en Corrèze, sous la dir. de J. Bertière, par D. Decomps, E. Durif, V. Feola, D. Meunier, J.-M. Nicita, Département de la Corrèze, Archives départementales, Centre régional des musiques traditionnelles en Limousin, Tulle, 2014.

 

Genta dama, brave monsur Brunot e vos aitaben monsur l’operator, çai ’vetz vengut rendre omatge a nòstra tant polida e saborosa lenga limosina dins nòstra vila d’Argentat en Corresa del Bas Lemosin. Grand merci al nom del president e de tots los Felibres de l’Escòla de la Sentria. Enric IV passèt un còp a Argentat ; parlava nòstra lenga, mais la botèt un jorn dins lo topin embe la galina. Monsur Raimon Poncarat qui vai arcar nòstre pont lo 11 de septembre de 1913, n’aurà pas lo temps de l’aprendre. Mais vos, Mestre Brunot, l’embotilhatz per totjorn, grand merci, grand merci ! Discours de Joseph Francis Branchat de Léobazel, le 30 août 1913[1].

 

La Lettre du Limousin ayant brutalement disparu avec la région du même nom (voir ici : Le Limousin existe-t-il encore ? Chronique d’une mort annoncée), il n’y a plus pour moi d’autre possibilité pour faire connaître les publications intéressant la culture occitane limousine que d'utiliser ce blog, bien moins lu évidemment que la presse locale papier, gratuite ou non. J’avais déjà consacré un post sur ce blog au projet des Archives de la paroles de Ferdinand Brunot et au premier collectage sonore effectué en Limousin (1913), en donnant à lire un article, sans doute de la main de Brunot lui-même, de large diffusion, intitulé « Le Conservatoire des patois » (1910), texte d’ailleurs non signalé dans la publication qui me donne l’occasion de revenir sur le sujet. La présente publication à plusieurs voix sur la Mission Brunot en Corrèze est pourtant bien faite et correctement informée, qui associe un livre contenant une sélection des transcriptions des chansons et des monologues et dialogues enregistrés et un CD permettant d’écouter les enregistrements et de nous replonger ainsi, avec une effet de présence incroyable, dans le monde occitanophone du Limousin du tout début du XXe siècle.

Dans son texte introductif, Pascal Cordereix, conservateur à la Bibliothèque nationale, où sont déposées les Archives de la parole constituées par Ferdinand Brunot, souligne la nouveauté de l’intérêt pour la langue parlée et la parole vive en ce début du XXe siècle, dont témoignent à la fois la philologie romane et l’apparition de la phonétique expérimentale (p. 8). Que celle-ci se doit développée en même temps que naissaient et se perfectionnaient les techniques d’enregistrement n’est évidemment pas fortuit. Brunot, professeur de linguistique française à la Sorbonne, fut de ce point de vue, sans aucun doute, un novateur, passant contrat avec la maison Pathé pour dresser le projet extrêmement ambitieux d’un collectage général de tous les parlers et « patois de France », prévoyant entre autres choses le recrutement d’un maître de conférences enquêteur spécialisé. Comme Brunot l’écrit dans un article de 1912 : « en dix ans, le tour des dialectes français sera fait ; une admirable collection de 50 000 disques environ sera réunie, contenant le patois de plus d’un tiers des communes de France », projet réalisable grâce à une autre invention technique, la voiture, le professeur dressant lui-même les plan d’une « roulotte d’enregistrement » (p. 11). Hélas, Brunot ne put réaliser qu’une toute petite portion de son projet, à l’occasion de trois missions seulement, dans les Ardennes, le Berry et le Limousin, la guerre de 14 venant briser tous ses espoirs. Après la guerre, Brunot ne reviendra pas à l’étude des « patois », trop occupé par ses travaux de grammairien, de pédagogue et d’historien de la langue française stricto sensu. C’est aussi sans doute que le français, et son assimilation par tous les petits Français grâce à l’école républicaine, lui paraissait une tâche prioritaire par rapport à l’établissement d’un « conservatoire des patois », dont il faut bien comprendre qu’il était étranger à toute perspective de revitalisation, même si l’article qui présente le projet dans la presse, probablement de sa plume, regrette leur disparition imminente.

Brunot est en effet tout particulièrement connu pour les trois volumes, écrits en collaboration avec Nicolas Bony, de la Méthode de langue française, enseignement primaire élémentaire (1905 à 1911), qui visait justement, comme le souligne Gabriel Bergounioux dans un article lui aussi publié en 2014[2], à unifier le « répertoire lexical des enfants » et le substituer « aux mots du terroir ». D’un autre côté, il voulait donc, en ces années au moins, compenser cette perte irrémédiable dont il était l’acteur conscient, en conservant par le phonographe ce qui pouvait encore l’être, dans un musée qu’il ne concevait pas comme « une salle de curiosités » mais comme « une maison de science et de l’enseignement ». Mais il s’agissait bien de constituer des archives et non certes de promouvoir d’aucune façon les « patois ». Bergounioux remarque à ce sujet que « ce n’est pas la fabrique d’un corpus mais un conservatoire d’espèces vouées à la disparition, l’‘herbier’ que Gaston Paris appelait de ses vœux. Ces archives orales, paradoxalement, étaient des archives plus mortes que des livres. ». La remarque n’est pas fausse, mais il me semble exagéré d’affirmer, comme Bergounioux le fait en remarquant qu’il n’avait existé aucune tentative de transcription de ces enregistrements, que « décidément, l’archive n’était rien de plus qu’un moyen de l’oubli ». Cela est exagéré par rapport à l’ambition réelle du projet, réduit à néant par l’irruption du conflit mondial et la rupture culturelle radicale provoquée par celui-ci. Car Brunot disait bien, ou du moins laissait dire, dans l’article programmatique que j’ai publié, que la guerre impitoyable aux patois était une chose absurde et injuste ; nos « arrières neveux », disait le texte, « s’étonneront qu’ont ait laissé perdre ainsi ces trésors où notre langue eût pu puiser sans compter, et quand ils sauront quelle absurde guerre les gens de ce temps-ci firent aux bons vieux parlers de nos petites patries, ils nous jugeront sévèrement ».

Du reste, se retournant en 1928 sur son épisode de collectage limousin, Brunot paraît, au moins partiellement, conscient de la richesse de sa moisson : « Outre des conversations, j’ai pu recueillir des chansons dont quelques unes très précieuses, ainsi de la Passion de Jésus-Christ, dont un certain nombre de variantes. La plus curieuse est certainement celle que m’a donnée une « jongleresse », qui pendant la Semaine Sainte va chanter de porte en porte […] une autre est une chanson sur le « Pauvre Robespierre », que m’a chanté à Voutezac un « rouge », qui ne sait pas la Marseillaise » (cité par P. Cordereix, p. 18). Mais nous pouvons aussi tout simplement constater que Brunot n’a pas les outils intellectuels pour saisir tout l’intérêt de son travail. D’abord on peut noter, avec P. Cordereix, que « l’utilisation novatrice du phonographe est ici au service d’une vision archaïsante des patois et de leurs locuteurs. Ceux-ci sont perçus comme la trace persistante et figée d’un passé révolu, mais riche d’enseignements pour l’histoire… de la langue française » (p. 11). Cela pour le versant linguistique, mais c’est surtout sur le plan ethnographique que le déficit d’appréciation et d’outillage est criant, par rapport à ceux mobilisés par les meilleurs folkloristes de son époque. Brunot est en cela, sans aucun doute, tributaire de la séparation consommée depuis la fin du siècle précédent (voir le même article de Bergounioux) entre les études de langue – la dialectologie naissante – et les travaux d’ethnographie et de folklore ; une séparation qui ne sera sérieusement battue en brèche par les universitaires, dans leurs travaux de collectage, que très tard, à la fin des années 60 et au début des années 70 (voir Daniel Fabre et Jacques Lacroix et leur concept « d’anthropologie autochtone »). L’univers symbolique conté et chanté des paysans du Limousin, demeure visiblement étranger à ce professeur de linguistique.

D’ailleurs, à ce sujet, il est une donnée révélatrice. Brunot décida d’enquêter en Limousin, parce qu’il fut sollicité par des membres du Félibrige, en particulier Joseph-Francis Branchat de Léozabel, par ailleurs délégué du Touring-club, « bon vendeur de sa région », comme le note P. Cordereix. Le félibre vante par exemple à Brunot la ville d’Argentat, qui est, affirme-t-il, au centre de la France ce que Maillane, la patrie de Mistral, est au midi (p. 13). « Nous prendrons nos dispositions pour vous faire entendre ce qui s’en va pour toujours […] Nous serons du reste là pour vous piloter et vous éviter toute surprise. Comme auditions, il faudra dans certaines circonstances donner une petite gratification de quelques francs, mais ce sera sans doute souvent gratuit » (p. 14). Brunot se laissa convaincre et guider. Il s’en trouva bien, puisqu’il dira plus tard, dans un article publié en 1928 : « Quand on entreprendra l’enquête nécessaire, il conviendra d’appeler à la rescousse les érudits du pays ; on ne peut se fier à eux les yeux fermés, mais les indications qu’ils fournissent ont souvent un très grand prix. Le défaut de certaines enquêtes est d’avoir été poussées au hasard, hasard des lieux, hasard des personnes » (Revue de Phonétique, t. 5, cité p. 18). Ce refus de s’en remettre au hasard, pour capter la parole et ses contenus est très discutable, comme le remarque Pascal Cordereix, même s’il faut reconnaître la sagesse du professeur de Sorbonne, s’en remettant à ceux dont il a bien conscience qu’ils connaissent forcément le terrain mieux que lui.

Mais la culture de ces lettrés qui promeuvent la langue d’oc, est globalement fort éloignée de celle des paysans et villageois et cela s’entend très fortement dans les enregistrements, dont une partie est justement consacrée à la captation de la voix des félibres. Eva et Olivier Durif y insistent dans leur article : « ainsi, entre Marguerite Priolo, reine du Félibrige, déclamant les vers ampoulés de la poésie lettrée du revivalisme félibréen ou, plus généralement, les invités de Branchat de Léozabel, enregistrés à l’écart de la place publique dans le salon bourgeois de Mme Muzac à Argentat, et dans les traditions des « couillonades »[3] populaires chantées des Tromperie au moulin, l’interprétation sans façon de L’ase de la bela Marion de Rémy Perrier, enregistrée, autant qu’on puisse le savoir, dans la cour de la ferme des Perriers à Chaunac, c’est tout un monde social qui les sépare dans la compréhension et le rapport à un langage populaire » (p. 22). Le monde félibréen « se répand en histoires réécrites au XIXe siècle par des lettrés, et autres Cour d’Amour à la reine du félibrige », alors que Jeanne Sauviat, laveuse d’Allassac de 72 ans dit le « terrible conte de l’Enfant oiseau » et une jeune fille de 16 ans la « version du poussin Pelé » (p. 22). Entre ces deux mondes, hors la langue, il n’existe guère en effet de solution de continuité, le clivage social est ici redoublé par un clivage culturel évident qui s’exprime bien sûr aussi linguistiquement dans l’occitan utilisé (diction, lexique, etc.), alors même que, dans leur condescendance, les félibres sont sans aucun doute attentifs à la parole populaire (et il faut leur reconnaître au moins ce mérite).

Les pièces retenues appartiennent à trois registres : les chansons, les contes et les conversations ou monologues sur les activités quotidiennes. Dans ce dernier groupe d’enregistrements les protagonistes expliquent comment, en mots propres, on fait le pain, comment l’on tue et prépare le porc, comment on vendange, fane, etc. Il s’agit parfois de véritables saynètes qui suscitent d’ailleurs l’interrogation : comment et surtout par qui ont-elles été élaborées ? Ont-elles été improvisées, ou plus ou moins dictées par les félibres présents ? Parfois l’échange paraît très forcé, parfois au contraire très naturel et l’interlocution fort vive (« Ièu vòli que venietz deman ! Que quò siá bien entendut e i a pas de madama ni de monsur que tene, vòli que venietz deman ! – Eh ben tascharai moien de l’i anar deman. » (« Je veux que vous veniez demain ! Que cela soit bien entendu et il n’y a pas de monsieur et de madame qui tienne, je veux que vous veniez demain ! – Hé bien je tâcherai d’y aller demain ! » p. 59). Une conversation fictive entre une mère et sa fille, sur la fabrication du pain, se termine par l’amorce d’un vrai début de conversation, les protagonistes croyant la machine à enregistrer arrêtée, la fille demandant à sa mère comment elle fait pour gagner des sous, maintenant qu’elle reste toute seule. Ces quelques mots en disent plus peut-être sur la réalité vécue que tous ces échanges artificiels sur des activités choisies, et que tous ces contes et chansons arrachés à leur contexte d’énonciation « naturel ». C’est qu’il s’agit de sauvegarder pour un futur indéterminé une réalité dont on a décidé qu’elle était sur le point de disparaître, je dis bien décidé, et de manière fort arbitraire, car plusieurs locuteurs et chanteurs enregistrés, parfois les plus à l’aise dans la langue, sont des adolescents.

D’ailleurs, comme le souligne Dominique Decomps, « des collectages musicaux ont finalement retrouvé bon nombre de ces chansons dans les années soixante-dix du siècle dernier. De la même manière des locuteurs s’exprimant sur les mêmes sujets que ceux abordés en 1913 (le pain, la vigne, le porc, la lessive) étaient capables de fournir à nouveau le même stock lexical. Les structures grammaticales étaient restées intactes, seules quelques réalisations phonétiques commençaient à changer (notamment le - r - apical) ». Par contre au XXe siècle l’évocation des activités « traditionnelles » se fait désormais au passé : « autrecòps fasiam… » (autrefois nous faisions). Cela montre d’ailleurs qu’il y aurait pu bien sûr y avoir un avenir pour la langue après la disparition des activités considérées déjà en 1913 comme traditionnelles, si les choix culturels et politiques collectifs avaient été faits quand il aurait fallu les faire (évidemment, l’élu de service peut maintenant dire son mot en ouverture de l’ouvrage qu’il a contribué à financer, et c'est ainsi toute les élites politiques locales qui se dédouanent ici avec lui à bon compte).

A l’audition et à la lecture des textes de toutes ces chansons paysannes, une évidence saute à la figure : la liberté de ton et de contenu sur les questions de mœurs, là où la poésie des félibres se montre la plupart du temps si retenue et parfois si pudibonde. Chez les petits, l’équivoque grivoise est partout, et dans la bouche des deux sexes. Maria Faurisson, 45 ans, femme de chambre au Saillant chante : « Mon bergier n’a mas una flaüta/ per me far far turlututú » (« mon berger n’a qu’une flûte/ pour me faire faire turlututu… ». Dans la pastourelle bilingue Permets-moi belle meunière chantée par Marie-Louise Marcenac, 62 ans, porteuse de journaux à Objat, l’étranger francophone de passage entreprend la jeune meunière en lui promettant monts et merveilles si elle le laisse « entrer dans son moulin ». Mais elle lui préfère son Guilhaume et la chanson se termine par une belle chute : « Monsur l’aimi mai que vos./ Monsur vos emmerde vos. » (« Monsieur je l’aime plus que vous./ Monsieur je vous emmerde vous », p. 64). Berthe Fargues, 20 ans, d’Argentat chante : « Jauneta ont’anarem gardar/ Qu’ajam bon temps una ora, lonla/ Qu’ajam bon temps una ora. » (« Jeannette, où irons-nous garder/ Que nous ayons bon temps une heure, lonla/ Que nous ayons bon temps une heure », p. 84).

Dans cet univers on ne peut plus sexualisé des rapports amoureux, la question du risque de la grossesse, proprement obsessionnel, ne cesse de revenir : « Si la bela es tant desverdosa l’a bien mangée/ E la p’ita poma rondeta, l’a enceintée » (p. 50), et la chanson est chantée par une jeune fille de 19 ans. « V-en tot passant pel bòsc,/ La Margui s’es espinada, òh la, lidera,/ La Margui s’es espinada, òh là […] Mas au b’ quauqu’uns mes, ladira,/ L’espina n’es sauta(da), ladira/ L’espina n’es sautada. » (« Tout en passant par le bois,/ La Margui s’est piquée, oh ! là […] Mais au bout de quelques mois, Ladira,/ L’épine est sortie, Ladira », p. 51). « L’aiga de la font s’es troblada/ Au bot de nòu mes s’es glorifiada e tu tu tu / E tu tu tu que zo cal pas dire, tu tu tu tu » (« L’eau de la fontaine s’est troublée,/ Au bout de neuf mois, elle s’est vantée hé tut, tu, tu. / Eh tu, tu, tu, il ne faut pas le dire, tu, tu, tu, tu », p. 62).

Cette publication bien réalisée, bien illustrée de petite taille, accompagnée de courts textes de présentation, ne saurait toutefois se substituer à la transcription exhaustive des enregistrements de la Mission Brunot en Limousin. Je dis bien la transcription, puisque le son, comme on l’a dit, est de toute façon accessible à tout un chacun sur le site Gallica de la BNF. C’est pourquoi j’invite vivement Jean-François Vignaud et ses amis de l’IEO dau Lemosin à publier le travail qu’ils avaient préparé de leur côté, car je me souviens d’avoir vu entre leurs mains à la fois des transcriptions et des traductions d’une bonne partie, sinon de la totalité des enregistrements.

JP Cavaillé



[1] Gente Dame, cher Monsieur Brunot, et vous aussi Monsieur l’opérateur, vous êtes venus ici rendre hommage à notre si belle et savoureuse langue limousine, dans notre ville d’Argentat en Corrèze, Bas Limousin. Grand merci au nom du président et de tous les félibres de l’École de la Xaintrie. Une fois, Henri IV passa à Argentat : il parlait notre langue, mais il la mit un jour dans le pot avec la poule. Monsieur Raymond Poincaré, qui va passer sur notre pont le 11 septembre 1913, n’aura pas le temps de l’apprendre. Mais vos, maître Brunot, vous l’embouteillez pour toujours. Grand merci, grand merci ! », La Mission Brunot, p. 81.

[2] Gabriel Bergounioux, « Retour sur l’enquête dialectologique de Brunot en Berry et Limousin (1913) », Congrès Mondial de Linguistique Française – CMLF2014. SHS Web of Conferences,

http://www.shs-conferences.org

[3] Le terme à vrai dire me gêne, car il est trop tributaire du discours d’autodépréciation retors des conteurs et chanteurs populaires, comme Fabre et Lacroix l’ont bien montré dans La tradition orale du conte occitan : les Pyrénées audoises. Paris, PUF, 2 vol., 1973-1975 (p ; 258-259).