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La tiède langue des glaces

 

Ága est le titre d’un très beau film, accessible pour un mois encore sur le site d'Arte. L’histoire, simple, forte et elliptique, se déroule dans toundra glacée de la Sibérie près du cercle polaire, sur les étendues gelées de la Lena, dans la république Sakha (Iakoutie), l’une des plus orientales et des plus vastes de la Fédération de Russie. On y voit vivre, dans l’immensité du ciel et de la neige, un couple iakoute déjà âgé (Sedna et Nanouk) et leur chien de traîneau. Les enfants sont loin : un fils qui vient parfois les visiter sur sa moto-neige, et une fille, Ága, avec laquelle ils ont rompu, on ne sait trop pourquoi, et qui travaille au loin dans une mine de diamant…

On pressent la fin inéluctable d’un mode de vie (éleveurs de rennes sans rennes, le couple survit difficilement, de pêche et de chasse), mais aussi de plus lourdes et secrètes menaces, par les signes de nécrose qui corrompent les corps des animaux, des humains et de la terre même. La vie précaire et fragile de la toundra est alors comme aspirée, engloutie par l’immense trou en spirale, proprement dantesque, de la mine de Mirny. Ce film aurait presque pu être, tel qu’il se présente, un documentaire, vu la place faite aux gestes quotidiens et aux techniques traditionnelles, mais il s’agit bien d’une une fiction, en fait d’une fable à portée universelle, tournée par un réalisateur bulgare, Milko Lazarov, grâce à une production franco-allemande et bulgare. Dans les interviews qu’il a donnés et le dossier de presse du film, Lazarov raconte qu’il avait envisagé de tourner son histoire en Bulgarie même, puis en diverses contrées nordiques : Canada, Groenland et enfin la Iakoutie et ce fut justement l’incroyable vision de la mine de Mirny, béance à ciel ouvert de 525 mètres de profondeur, qui l’en a décidé. Ce qui est remarquable, sur une telle base, est l’énorme travail de localisation, d'ancrage dans la culture et la langue que Lazarov a manifestement accompli. Certes, je ne peux dire comment cette œuvre, avec sa reconstitution minutieuse d’une forme de vie à peu près disparue, est perçue par les Iakoutes eux-même et il serait très intéressant de le savoir. En tout cas Lazarov a pris soin de tourner entièrement son film avec des acteurs locaux, professionnels et non-professionnels. L’actrice principale, Feodosia Ivanova, qui joue la vieille Sedna, l’épouse du chasseur Nanouk, est dans la vraie vie une éleveuse de vaches. Sedna est l’épouse de Nanouk, lien explicite, et explicitement assumé par le réalisateur avec le personnage du fameux film de Robert Flaherty (1922) qui tentait de montrer la vie des Inuits à partir de leur propre regard, pure merveille à revoir en ligne (voir ici la première partie et là la seconde).  Par la force des choses, Nanook of the North était muet. Aga est entièrement tourné en langue Iakoute (Sakha tyla, désignation interne) et cela est aussi remarquable, les Iakoutes étant dans leur immense majorité bilingues (russophone et yakoute). Mais le réalisateur a choisi cette langue, minoritaire désormais en Iakoutie, sur son propre territoire, du fait de l’afflux de population extérieure (déportés, ouvriers, fonctionnaires). Le Iakoute est néanmoins parlé aujourd’hui par la plupart des autochtones, soit 40 % de la population ; cette situation minoritaire des Iakoutes ayant bloqué le processus de déclaration d’une République indépendante en 1991. Aussi n’est-il pas considéré comme une langue menacée, malgré une forte dévalorisation symbolique subie pendant les années du communisme.

Pour présenter cette langue en quelques mots je ne ferai guère mieux que le dossier de presse qui copie wikipedia, mais sans le dire ! Le Iakoute appartient à la famille des langues turques du Nord. On trouve une vidéo canadienne en anglais où un Turc et un Iakoute devinent des mots et des expressions à tour de rôle, et cela marche plutôt bien, peut-être (sans doute) grâce au choix lexical préalable car on ne saurait parler d’intercompréhension pour autant ; il faut dire que plus de 6000 km sépare la Turquie de la Iakoutie ! Comme le turc, le mongol (et bien d’autres), le Iakoute est une langue agglutinante, sans genre grammatical et présentant une structure syntaxique SOV (sujet objet verbe). L’un des personnages du film, un transporteur de billes de bois raconte à Nanouk qu’il a vécu deux ans avec une canadienne venue étudier « notre langue » et qui, ses études terminées, est repartie en son pays, comme Lazarov après son film. On trouve une vidéo un peu cucul la praline mais bien sympa de présentation de la langue par une jeune maman iakoute prof d’anglais. Elle est réalisée dans la langue de Shakespeare, mais contient des échantillons de Iakoute sous-titrés. Les informations qu’elle nous fournit nous donnent fortement l’impression que toute la société Iakoute travaille au maintien de la langue, à commencer par le soin apporté à la transmission familiale, dans un contexte de bilinguisme généralisé. 

Parce qu’il est parlé en Iakoute, ce film ouvre sur tout un monde, et il nous donne envie d’en savoir plus, et il suffit pour cela de faire quelques clics. On apprend rapidement qu’il existe en Iakoutie une épopée récitée et chantée, qui connaît de multiples variante, l’Olonkho, inscrite au Patrimoine Culturel Immatériel de l’UNESCO depuis 2008. L’un des chanteurs professionnels d’Olonkho était le père de Stepanida Borissova, une chanteuse que vous connaissez peut-être, car sa reconnaissance internationale est assez important. Borissova s’emploie à cultiver et moderniser la culture orale et chamanique iakoute. Sa voix est au sens littéral et étymologique, formidable et ses techniques de chant époustouflant (voir par exemple son Chaman song et surtout ses collaborations avec Jean Detheux) : par certains aspects Stepanida Borissova me fait penser à Bernard Combi, elle me communique la même impression de puissance tellurique: ils faudrait qu'ils se rencontrent !

Dans ma petite navigation iakoute, faute d’aller sur place (je vois qu’il va faire cette nuit - 40 dans la ville capitale de Iakoutsk, j’arrive même pas à imaginer la chose), j’ai trouvé aussi un bon article de sociolinguistique sur les « idéologies linguistiques » (les représentations dirai-je plus simplement) iakoutes contemporaines (Jenanne Ferguson, « Language Has a Spirit: Sakha (Yakut) Language Ideologies and Aesthetics of Sustenance »). L’auteur parle des représentations courantes de la langue, parmi les Iakoutes, non d'abord comme l’âme ou l’esprit du peuple (« idéologie » nationaliste classique), mais comme dotée elle-même d’un esprit propre (tyl ichichite : comme tout autre être vivant, chaque langue aurait son âme distincte), et également, concernant le pouvoir maternel du langage (ije tyl) de sustenter et soutenir ceux qui la parlent.

L’un des premiers poètes à avoir écrit en sa langue, Künde (Alexei Andreevich Ivanov, 1898–1934) dit ceci dans un poème bien connu des Iakoutes : Törööbüt Törüt Tyl (Langue maternelle), que je traduis – par la force des choses – de l’anglais :

Törööbüt

Törüt tyl,

Sörüün

Süögej kurduk [. . .]

Ubaghas oton

Uutun kurduk,

Ulakhan kujaaska

Utakh aharar,

Syrd’ygynyy köönn’übüt Sylgy kymyhyn kurduk [. . .]

« la langue maternelle est comme la crème fraîche […] comme le jus d’airelle par grande chaleur, elle apaise la soif, comme le lait pétillant de la jument, nous fermentons. »

 

Jean-Pierre Cavaillé

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Iakoutes, photographie des années 1890