20 décembre 2009
Peut-on traduire le francitan en occitan ? Les aventures d’Aimé Lacapelle

Peut-on traduire le francitan en
occitan ? Les aventures d’Aimé Lacapelle
Jean-Yves Ferri, Aimé Lacapelle, Bêtes à Bon Diou, Paris, Fluide Glacial, 2007.
Jean-Yves Ferri, Aimé Lacapelle, Bèstias del Bon Dieu, trad.Claudi
Balaguer, Paris, Fluide
Glacial, 2009.
L’album
mythique de Ferri, Bêtes à Bon Diou,
est paru cette année en occitan.
Tout le
monde sait déjà – ou devrait savoir – qu’Aimé Lacapelle est agriculteur et
détective, membre du mystérieux Bureau d’Investigation Tarnaise. Au volant de
son tracteur, qui arbore les grands et doux yeux ronds des Pony d’antan, il opère entre Tanus et Naucelle, la vallée du Cérou et celle du Viaur, dans la
zone fatidique de la Rocade Nord, désormais fameuse, grâce à Ferri, dans le
monde entier. Il vit avec sa mémé, une vraie vieille d’avant l’existence des
mamies, qui roule les « r », spécialiste du trripoux et des patates
rrondes. On trouvera dans cet album paru en 2007 d’importantes révélations sur
sa vie privée durant la deuxième guerre mondiale, lorsqu’un coucou vint à se
poser près de la ferme avec à son bord un certain G** De G** (« J’aurais voulu rrésister... J’étais
pourr la Rrésistance mais... »).
L’album entier est une pure merveille, pas une histoire ne dépare ni ne montre le moindre signe de faiblesse narrative. Jugez un peu.
Coucarel est un innocent qui possède des dons étonnants, notamment celui de
la prophétie auto-performatrice.
Gédéon Capelet est le cousin haï de Toulouse,
qui commercialise des désherbants chimiques. Tout petit déjà, en vacance à la
ferme, il tyrannisait le jeune Lacapelle, mais la vengeance du cagadou sera
terrible !
Le docteur Caillot, de la Fédération Française de Cardiologie,
a choisi les habitants de St-Léon sur Cérou comme cobayes d’une campagne
anti-cholestérol. Les populations sont rétives, mais mémé Lacapelle prend les
choses en main.
Romuald et Odette, représentants de la gent volaillère, comme tous les animaux de la ferme ne s’expriment plus qu’en alexandrins (approximatifs) pour participer dignement aux « journées du patrimoine linguistique » ; mais décidément mémé Lacapelle n’a guère de tendresse, ni pour ses poules ni pour le patrimoine.
Enjalbert a épousé une superbe haïtienne qu’il a connu sur
internet. Depuis la disparition inexpliquée de sa belle, une étrange poule
semble persécuter l’ex vieux jeune homme...
Roger était pécheur émérite sur les
rives du Cagassou, jusqu’à ce que l’on construise la 6 x 2 voies (concept
intéressant très partiellement mis en oeuvre par la rocade 1 x 2 voies qui contourne
Albi depuis 30 ans). Il s’engagea alors dans une croisade désespérée et fatale,
déguisé en libellule avec sa bicyclette comme seule arme...
La plus belle et
poétique (oui !) de ces histoires évoque ces bêtes du « bon diou » qui se font
rares dans nos campagnes : le petit phandre, le glaude des cagadous, le
galutins des tables en formica, l’ascarit des galetas...
C’est bien
sûr la version originale en français que j’ai évoquée, qui regorge, comme les trois
albums précédents, de francitan : Coucarel est « un
cabournas » ; Gédéon dit des « coquinades » ; mémé
Lacapelle appelle son petit-fils « fantou » ; les
« putanier » et les « macarel » fusent, etc. Partout
l’occitan perce, ou affleure, de sorte que la traduction peut sembler
naturelle. Ne restitue-t-elle pas au fond la langue à elle-même?
Hé bien non, c’est tout le contraire. La traduction est d’autant plus difficile et acrobatique que le texte est justement saturé de francitan. Ferri fait du francitan sa matière linguistique, fonde sur lui ses jeux de mots, d'accents, d'expriession qui nourrisent le comique. La qualité de la traduction de Claudi Balaguer n’est pas en cause, quoique je la trouve parfois trop loin des parlers du nord du Tarn. Elle est en effet réalisée dans un languedocien qui est un peu de nulle part, non que je prêche pour ma paroisse, mais il se trouve que l’univers de Ferri est très précisément situé et il était important d’en tenir compte.
Le vrai problème est un autre, celui du retour,
quasi impossible, du francitan à l’occitan, parce que justement, comme je l'ai dit, le travail de Ferri sur la
langue étant accompli sur et dans le francitan. Ce francitan, on pourrait certes tle raduire
– non sans peine, en trouvant des transpositions analogiques – dans toutes les
langues du monde, mais très difficilement en occitan. Le francitan en effet contient
justement l’occitan et sa
francisation ; l’occitan y est présent comme langue de dessous, ou de
derrière, mais néanmoins substituée : tout le jeu consiste à l’évoquer en
le révoquant, pour mieux en farcir le français... Je suis sûr qu’il existe une
manière technique en linguistique et en rhétorique d’analyser ce que je veux
décrire ici, mais je ne la connais pas.
Je prendrai
un exemple : lorsque mémé Lacapelle déclare « Té Gédéon, reprends du
foie de génisse, au lieu de dirre des coquinades », la traduction
dit : « Té, Gedeon, torna
préner de fetge de jorga, en luòga de dire de coquinadas ! ».
Moi, j’aurais d’ailleurs traduit par : « Tè,
Gedeon, torna me prene d’aquel fetge de junega,
puslèu que de dire de coquinadas ! » Le problème cependant n’est
pas là, il est dans le fait qu’il est impossible de rendre ce qui fait la
saveur de la réplique encadrée par deux mots de
francitan... Ce jeu disparaît dans la traduction, parce que la langue dans
laquelle on traduit est justement de l’occitan, alors que si l’on avait traduit
en une autre langue il aurait pu sans doute été possible de trouver quelque transposition
dialectale. D’ailleurs je ferais volontiers l’hypothèse que l’accent aigu à
« té », s’il n’est une erreur de copie de Ferri, pourrait venir d’un désir
inconscient de conserver le mot francitan dans l’occitan lui-même. Mais sans
doute, ici, je surinterprète.
Un autre gêne : le même Gédéon, de Toulouse, ponctue toutes ses phrases de « con» ; le traducteur a laissé « con » dans l’occitan, mais « con » ne s’utilise pas à ma connaissance de cette façon, en tout cas pas dans nos contrées. Mais, il s’agit d’un simple problème de traduction, parce que l’on pouvait rendre par « puta », tout simplement. Cela fonctionnerait bien en occitan, mais alors l’évocation de Toulouse disparaîtrait.


L’échange,
dans cette histoire, repose sur le fait que Gédéon ne veut pas ressembler à ces
paysans qu’il méprise : il est un gars de la ville et son français dans
l’original s’oppose au francitan (les interjections « o’ putaniou » du petit Aimé dans leurs souvenirs d’enfance).
Cette situation peut parfaitement être rendue en occitan, et c’est ce qu’a très
bien fait Claudi Balaguer, par exemple lorsqu’elle traduit le petit Gédéon qui
snobe le petit Aimé en lui disant « Et toi, tu n’as qu’un tracteur de
pauvre paysan » par « E tu, as
pas qu’un tractoret de paure paisanàs », ce qui, pour le coup, est beaucoup mieux que
l’original. Du reste les répliques qui, en occitan, sonnent mieux et ont plus de
force qu'en français sont nombreuses; ce qui montre bien à la fois
la qualité du traducteur et de la langue pour rendre nombre des situations mises
en scène. Mais ce qui se perd est étrangement cela même qui donne envie de
lire cette bande dessinée, plus qu’aucune autre, en occitan.
En dehors
de ce paradoxe de l’extrême difficulté, voire ide l'mpossibilité de restituer le
francitan en occitan, je retiendrai trois choses de cette double lecture.
Traduire
évidemment, même les meilleures BD du monde, ne suffit pas : la
BD occitane la plus intéressante sera forcément celle qui sera pensée et bien sûr dessinée en
occitan ; je veux dire celle dont le récit, les répliques et le rapport au
dessin sera conçu entièrement dans la langue. Nous disposons d’assez nombreuses traductions, mais paraissent trop peu
d’album de création.
Concevoir
de telles BD n’est pas facile du fait de la raréfaction de l’usage social de la
langue ; les situations mises en scène sont forcément (désormais), pour
la plupart, traduites du français. Cela ne veut pas dire qu’elles seraient
mieux en français. Nous avons évidemment le droit de nous approprier en occitan
ce que nous entendons en français (ou en n’importe quelle autre langue), et
cela a du sens car ces livres nourrissent notre imaginaire et font vivre notre
langue au moins sous cette forme, évidemment insatisfaisante, mais à la fois
véritablement essentielle : l’écriture, la lecture à voix basse ou à voix
haute. Nous en sommes hélas souvent là, à nous raconter la langue avec les
livres pour ne pas l’oublier, quand nous n’avons plus personne avec qui la
parler.
Le francitan
lui-même n’est que trop souvent refoulé et banni : la réussite d’Aimé
Lacapelle consiste à l’assumer entièrement et d’en faire le creuset de
l’imaginaire et de l’humour à travers les personnage de St-Léon sur Cérou. Merci
à Jean-Yves Ferri donc, et bien sûr aussi merci à son traducteur.
Jean-Pierre Cavaillé

Voir aussi l'article consacré à Ferri et à la traduction en occitan de l'album sur Radio Pais.
09 octobre 2009
Peut-on parler breton dans une composition française ?

Dessin de Yann Sohier
Peut-on parler breton dans une composition française ?
Mona Ozouf, Composition française. Retour sur une enfance bretonne, Paris, Gallimard, 2009.
Ce livre, qui est à la fois et successivement, un essai d’ego histoire et une réflexion approfondie sur le conflit dans l’histoire de France depuis la Révolution de l’universel abstrait et de la diversité concrète, intéresse de bout en bout les questions sur lesquelles j’essaie de réfléchir et de débattre sur ce blog. Il est aussi écrit avec une grande clarté, une grande précision et concision. Mona Ozouf manifeste une remarquable capacité de distance et de mesure dans le récit familial, une émotion toujours contenue et dénuée de toute complaisance. Mon seul bémol dans ce registre, piégé que je suis par le titre, mais aussi un peu agacé par l’itinéraire d’une première de la classe qui n’a jamais quitté les écoles de sa vie [1], est qu’en effet, le livre trahit par moment assez fortement le travail appliqué de composition française. C’est ainsi d’ailleurs tout le rapport avec l’école laïque qui se trouve engagé, au centre du récit, mais aussi de la réflexion souvent aiguë de l’auteure.
La fille de Yann Skolaer
Mais il y a d’abord cette histoire singulière qu’elle relate ; Mona Ozouf est la fille d’un militant breton, Yann Sohier, instituteur proche du parti communiste, anticlérical et antifasciste, qui correspondit avec Célestin Freinet. Sohier, mort prématurément en 1935, à peine âgé de trente-trois ans, rédigeait seul une revue, Ar Falz, La Faucille, animé par le projet de répandre en Bretagne « les paroles émancipatrices des Reclus, Ibsen, Tolstoï, Proudhon, Renan, Kropotkine » (extrait de Ar Falz cité par M. Ozouf, p. 37). Il fut membre du Parti national breton, mais son attitude par rapport au fascisme montant fut sous sa plume on ne peut plus ferme, lorsqu’il qualifiait par exemple la revue Breiz da zont (Bretagne future) de « torchon jésuitique et fasciste » et ses auteurs de « petits papistes anti-juifs ». Mona Ozouf, pour autant, n’héroïse nullement son père, insiste sur la complexité et la versatilité des positions en ces temps troublés, laissant entièrement ouvert ce qu’auraient pu être les années de guerre de Yann Skolaer (Jean le maître d’école). Elle n’en remet pas moins à la place qu’elle mérite le livre détestable de Françoise Morvan (Nationalisme et dérive identitaire en Bretagne, Actes Sud, 2002), qui voit dans le racisme « la pente constante du mouvement breton » et dénonce ce qui aurait été le « flottement institué », l’ambiguïté de Sohier. Encore aujourd’hui, du reste, Sohier est traîné dans la boue d’un site minable dépendant apparemment de La Libre Pensée (ce qui n’est guère à l’honneur de cette dernière[2]), où des citations de documents tronqués, non analysés, non contextualisés, tiennent lieu de condamnation sans appel. Preuve en tout cas, s’il en fallait, que le combat de Sohier reste dans ses aspects essentiels (lutte pour la dignité de la langue et de la culture bretonnes) parfaitement d’actualité.
On aurait pourtant du mal à l’imaginer si l’on s’en tenait à la presse nationale qui rend compte du livre de Mona Ozouf, généralement de la manière la plus dithyrambique, mais en évitant presque systématiquement d’entrer dans le vif du sujet. Ainsi, Marc Riglet, dans le Magazine Littéraire, fait-il de Sohier « un militant régionaliste », voué « à la conservation des traditions et de la langue bretonnes ». Pourtant Mona Ozouf insiste bien sur le fait que son père se disait « patriote breton » et que son souci était bien plus profond et a plus ambitieux que la « conservation ». Du reste, elle prend soin d'exposer ce que l’on pensait chez elle du « folklore », tenu « pour un opium du peuple, la draperie décorative qui sert à dissimuler l’oppression double qui s’exerce sur le peuple breton : comme breton, puisque il sait lire et écrire la langue dont il ne se sert pas, mais n’écrit ni ne lit celle qu’il parle à la mer et aux champs ; et comme peuple, car il n’a évidemment pas été mieux traités que « les prolétaires de tous les pays » (p. 100). Je citerai aussi un autre court passage qui montre combien la question n’est pas celle de la « conservation », mais bien celle, toute différente, de la « désaliénation » sociale et culturelle : « Rien à la maison ne nous est plus familier, et objet de commentaires plus navrés, que le type du « Breton honteux ». Ce ne sont pas du reste les paysans aliénés que nous incriminons, mais l’espèce bien plus méprisable des « tudgentil », les petits bourgeois honteux de leur appartenance » (p. 97). Tel était l’état d’esprit de Sohier et de sa femme, mais, comme on le voit, tous les avertissements et toutes les précisions du monde n’y font rien : les grilles de lecture et le vocabulaire qui va avec demeurent les mêmes. Jean Mauduit, sur Canalacadémie, n’hésite pas à faire de cet engagement contre « l’impérialisme linguistique » de la France, le résultat d’une réaction personnelle aux brimades subies à l’École normale d’instituteurs de Saint-Brieuc, qui, du coup, rend Sohier presque excusable de ce qui est spontanément perçu comme un égarement : « Les révoltes sont toujours vécues au singulier et chacun tire de sa sujétion personnelle des conclusions générales, qui se transforment aisément en posture idéologique ». Comment en effet expliquer une posture aussi saugrenue que la dénonciation de l’impérialisme linguistique du français, sinon par les aléas psychologiques de l’histoire individuelle ?
Ce n’est en tout cas pas ce que fait Mona Ozouf, même si elle ne se prive pas d’entretenir une ironie bienveillante avec la phraséologie politique de son père, qu’elle désapprouve pour une part importante, pour les raisons que l’on verra, en respectant cependant sa démarche militante et sans désavouer sur le fond bien de ses idées.
Les trois mondes de Mona
Elle n’a que quatre ans lorsque son père meurt et elle sera élevé par sa mère, directrice de l’école de Plouha, et sa grand mère maternelle, très belle figure de femme bretonne bretonnante (le livre contient d’ailleurs d’intéressants développement sur la place des femmes dans la société des pêcheurs et paysans bretons), dont son père exigeait qu'elle lui parle breton. De sa grand-mère, elle évoque notamment la « langue vigoureusement accentuée, délibérément concrète : on ne pouvait jamais oublier, en [l’]écoutant […], de quel monde rural, savoureux et dru, en train de s’effacer, elle venait » (p. 70). J’ai souvent dit ce que je pensais de cette opposition entre les langues prétendues de l’abstrait et celles qui auraient reçu le concret en partage, entre la « saveur » de la langue des paysans et la fadeur de la langue des citadins ; Mona Ozouf est loin d’introduire une distance critique par rapport aux représentations sociales usuelles de langue, qu’elle déplore pourtant par ailleurs ; le breton de sa grand-mère paysanne est ainsi saisi du dehors, à travers le vocabulaire attendu et contenu de la bourgeoisie policée et cultivée à la mode de Paris. Cela est dommage, il existe sans nul doute d’autres façons d’approcher, en français, l’altérité linguistique et sociale. A plusieurs reprises, l’auteure décoche des flèches contre la sociologie de Bourdieu ; celle-ci au moins a-t-elle le mérite de nous pousser à nous défier de ce type d’image et de vocabulaire si largement partagé. Voilà comment je commence un paragraphe pour souligner les qualités du récit et des analyses du livre et le termine en cédant au penchant de la critique…
L’une des réussites de l’auteure, en tout cas, est de montrer comment l’enfant qu’elle était, évoluait simultanément dans trois mondes séparés par d’invisibles cloisons étanches : la maison engagée dans la cause bretonne et qui, ainsi, faisait « sécession », l’église, lieu inégalitaire par excellence, et où la langue n’est que le dernier « rempart contre l’impiété », l’école laïque enfin, lieu de l’égalité et du mérite qui comblait la petite fille modèle malgré les fortes limites pédagogiques de ses institutrices.
« L’école, et c’est là sa merveille, s’ingénie à nous rendre pareils » (p. 105) ; « elle est le lieu d’une bienheureuse abstraction, on y est hors d’atteinte de ce qui, à l’extérieur, est menaçant ou douloureux » (p. 108). Hors d’atteinte de l’extérieur, et surtout absolument fermée à la vie au dehors, à ce qui se passe autour d’elle : « Sur tout ce que la maison m’apprend, l’école est muette. Bien sûr, pas un mot de breton […]. Jamais un conte breton. Pas la moindre chanson bretonne. Et rien sur les métiers bretons : on fait silence sur les activités de nos parents […]. Nous sommes habituées à ne voir dans nos livres de lecture que des villages roses et bruns, alsaciens de préférence, tuiles, colombages, pignons pointus, cigognes, nœuds de soie noire des filles, pipes des vieillards » (p. 115). Mais la bonne élève, éternellement redevable à sa propre réussite, se reprend aussitôt, et attribue ces défauts à l’équipe enseignante prise dans la routine et sourde aux injonctions pédagogiques (ce ne sont pas pourtant ses institutrices qui ont écrits ses livres de lecture !) : « J’inclinerais aujourd’hui à penser que s’il régnait un tel silence en classe sur nos entours, si on faisait si peu de cas de nos ressources, la faute en revenait à une certaine indolence et à l’imperméabilité des institutrices aux consignes pédagogiques » (p. 119). En effet, elle « sait », du savoir de l’historienne (qui commença tout naturellement sa carrière de chercheur par l’étude de cette école à laquelle elle devait tant), que ces pratiques, qui provoquaient l’exaspération « de la maison », n’étaient pas véritablement représentatives. « Je ne peux plus aujourd’hui partager le procès de la maison. J’ai lu les livres nuancés et équitables de Jean-François Chanet et d’Anne-Marie Thiesse, j’ai participé moi-même aux enquêtes sur les instituteurs ; je sais que les instructions officielles, les revues pédagogiques et même le Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson, bible absolue, ne cessaient de déplorer les programmes conçus a priori, identiques pour le Nord et le Midi, et recommandaient de toujours commencer, dans l’enseignement de l’histoire et de la géographie, par ce que les enfants avaient sous les yeux » (p. 117). Il y a là un problème, car il me semble que ce que fait surtout apparaître l’expérience de Mona Ozouf est en effet un hiatus, au moins relatif, entre les instructions officielles et les pratiques effectives, à Plouha comme en bien d'autres lieux. Car il ne s’agit nullement d’une expérience isolée ; les témoignages d’une fermeture ou cécité à peu près complète de l’école au local sont innombrables. Et surtout, ils se répètent dans le temps… Á quelques petites différences près, j’ai vécu la même chose en albigeois dans les années soixante. Et puis, qu’en est-il aujourd’hui ? L’École est-elle plus ouverte à l’histoire et à la culture locale qu’autrefois ? Manifeste-t-elle un intérêt pour les « cultures d’origine » de ses élèves issus de familles immigrés ? Que disent à ce sujet les instructions officielles et les manuels ? Les travaux entrepris à ce sujet par James Costa (article à paraître dans la revue Lengas) sont assez édifiants… Pour ne rien dire de la relation aux langues régionales, qui reste un sujet épineux entre tous ; l’école publique, malgré les trop rares expériences de classes bilingues, allant jusqu’à ne pas même envisager ni imginer les quelques heures d’alphabétisation qui permettraient aux élèves de pouvoir au moins déchiffrer les panneaux bilingues en breton ou en occitan. Autrement dit, la question, à laquelle s’empresse de répondre Mona Ozouf de manière assez rassurante en s’appuyant sur les travaux de Chanet et de Thiesse, est toujours d’actualité et, y compris sur le plan historique, reste ouverte. Constater en effet, par exemple, que la pratique du « signal » n’était pas préconisée par les directives officielles n’a pas empêché, comme le remarque Philippe Martel dans son livre récent (voir ici même L’École française et les patois), sa très large application. Il pourrait en être de même de l’attention pédagogique pour ce que Mona Ozouf appelle joliment les « entours » et dont elle admet les limites, en vérité extrêmement étroites (exclusion de la langue, du social, etc.).
Elle fait cependant un constat très intéressant, en confrontant la culture et les livres proposés par l’école et ce qu’elle pouvait lire chez elle : « Quand j’entends aujourd’hui les pamphlets anticommunautaristes moquer lourdement les cultures minoritaires puériles, radoteuses et frileuses, je ne peux me retenir de comparer les deux bibliothèques de mon enfance. La plus universaliste n’était pas celle qu’on aurait cru » (p. 125). C’est grâce à une revue littéraire bretonne, Gwalarn, qu’elle apprend « le nom d’auteurs et d’œuvres dont l’école, et même plus tard le collège, ne soufflent mot : Tchekhov […], Eschyle et Hawthorne […]. Montrer que la langue bretonne était capable de rendre les nuances de la grande littérature, qu’elle n’était pas une langue morte […] Mon père avait lui aussi entrepris une traduction de Longfellow, en passant à moi » (p. 88). Elle disposait également chez elle d’une riche bibliothèque, ouverte au monde celtique et, en général aux minorités, galloises, provençales, etc. Ainsi lisait-elle le Barzaz Breiz, mais aussi le Mabinogion et le Kalevala, les œuvres de Liam O’Flaherty, de Synge, de Mistral… Cette bibliothèque accueillait « une foule de minorités culturelles, pour peu qu’elles fussent méprisées ou combattues. L’égalité, ici, en cela bien différente de celle de l’école, était l’abolition des injustices faites aux différences » (p. 148).
Ainsi, Mona Ozouf soutient-elle ce paradoxe fort intéressant : la culture révoquée comme particulariste et localiste par l’idéologie républicaine s’avère autrement plus universaliste que celle de la bibliothèque laïque. C’est une vieille idée reçue jacobine, dont l’auteure, en travaillant sur la Révolution française, a pu rencontrer à son état naissant (du moins sous sa forme républicaine, car elle était elle-même héritée du centralisme de la monarchie absolutiste) : « la province […] est vouée à incarner le particulier. Paris échappe à cette caractérisation péjorative, puisque par une vertigineuse cascade d’équivalences la capitale révolutionnaire s’identifie à la raison universelle » (p. 190). C’est ainsi que l’invocation de l’universel par la culture élaborée dans le lieu du pouvoir central cache si souvent le particularisme le plus mesquin. Comme l’auteure le constate : « l’idée que la France a reçu en partage l’universel dans sa particularité n’a pas quitté l’horizon de ce que je suis tentée d’appeler le républicanisme chimérique » (p. 235).
Deux images de la France
La dernière partie du livre est d’ailleurs constituée par un essai sur la dialectique de l’universel et du particulier dans l’histoire de la France moderne à partir de la Révolution, dont l’auteure est une éminente spécialiste. Deux représentations du pays s’opposent : « La France est la revanche de l’abstrait sur le concret », selon la formule de Julien Benda ; « la France est un vieux pays différencié », dit au contraire Albert Thibaudet. Bataille remportée depuis longtemps cependant par les premiers : la France des seconds « sait que la nation politique, sûre d’elle-même et dominatrice, n’a jamais été amicale pour la nation culturelle ; et que celle-ci, pour l’essentiel, a perdu la bataille des symboles » (p. 14). Formule remarquable, que les nombreux recenseurs de l’ouvrage feraient mieux de méditer avant d’évoquer le « régionalisme » et l’esprit de « conservation » de Yann Sohier.
Avant toute chose, il faut dire que l’historienne revendique son adhésion, quasi religieuse, aux idéaux révolutionnaires, en liaison avec son expérience de l’école laïque : dans la définition de la République, dit-elle, « comme « la confédération sainte d’hommes qui se reconnaissent semblables et frères », je reconnaissais une fois encore le credo de mon école primaire, la foi, immédiatement professée, dans l’universalité des hommes » (p. 182). Il est vrai que ce credo est devenu notre religion laïque, car il s’agit bien de croyance et de religion ; je ne parle pas ici en mécréant, mais tout au plus en philosophe, car c’est bien au nom de cette universelle fraternité que nous revendiquons l’égalité des langues et des cultures. C’est là le fondement métaphysique, ou plutôt théologique (une théologie de l'humain) de notre combat, et nous ne pouvons nier qu’il a, non pas exclusivement, mais grandement partie liée avec l’histoire de la Révolution. Dans l’expérience révolutionnaire, cet universalisme se fit cependant bien en un lieu précis, le lieu du pouvoir arraché à la royauté, la ville de Paris, et contre toute forme de particularisme régional, contre toute reconnaissance des régions (dont pourtant souvent les révolutionnaires étaient eux-mêmes issus) appréhendées dans leurs différences : « La couleur, la mémoire et l’esprit des lieux, nul ne songeait plus à les invoquer. Encore un mois, et la division départementale devait leur porter un coup fatal ». Comme le dit « un témoin perspicace, ceux qui n’avaient été jusque-là « que des Provençaux, des Normands, des Parisiens, les Lorrains »[3] – individus inférieurs par conséquent –, allaient désormais devenir français » (p. 185). L’ambition révolutionnaire condamnait, « dès l’origine à ignorer les appartenances particulières. De là à traiter celles-ci comme plaintes réactionnaires, voire comme entreprises contre-révolutionnaires, il n’y a qu’un pas » (p. 186). Ce pas, comme on le sait, fut vite franchi dans le combat paranoïaque contre le fédéralisme : durant le printemps et l’été 1793 « la répression de l’insurrection fédéraliste […] vient sceller le sort des particularités régionales » (p. 188). Pourtant, nous dit Mona Ozouf, dans les revendications des Girondins, on ne trouve « pas l’ombre d’une tentation séparatiste, et même pas d’affirmation de la singularité régionale. En revanche, on peut y voir grandir la méfiance envers la capitale » (p. 189), méfiance ô combien fondée : « C’est donc l’adversaire montagnard qui interprète les revendications des administrations modérées comme une volonté criminelle de sécession. C’est lui qui transforme le conflit entre la province et Paris en une lutte de la particularité contre l’unité » (ibid.).
C’est dans ce climat que se développe l’idée de la nécessité de l’éradication des « patois » ; alors qu’au début de la Révolution les idiomes locaux n’étaient perçus que comme de simples obstacles à la diffusion des idées nouvelles, pour Barère, dont tout le monde connaît la formule (c’est en substance le leitmotiv des soi-disant libres penseurs, qui sont restés sur ce point bloqués sur cette position absurde et paranoïaque), « le fédéralisme et la superstition parlent bas breton » (p. 191).
Mona Ozouf examine les effets paradoxaux de la chasse aux patois : « … en combattant ce que l’abbé Grégoire appelle « le fédéralisme des idiomes », ils font prendre conscience aux Occitans et aux Bretons de la spécificité de ce qu’ils appellent des patois. Alors même qu’ils ont entrepris de les faire disparaître, ils aperçoivent la connexité de la langue avec le « génie » d’un peuple » (p. 202) ; « en combattant la différence régionale au nom de la raison, [la Révolution] invente le régionalisme du sentiment. Ce sont Grégoire et Barère, désormais épinglés comme les assassins de la diversité, qui donnent au Midi son identité linguistique, à la Bretagne sa personnalité spécifique » (p. 204). L’existence d’une dialectique de ce type est indéniable, mais elle ne reposait bien sûr pas sur rien et c’est quand même un peu trop prêter aux riches que de dire qu’il revient à Grégoire et à Barère d’avoir conféré leurs identités aux régions ; c’est identité, sous des formes en effet sans doute en partie différentes, existaient fortement sous l’Ancien régime, et l’intervention des partisans de l’anéantissement n’ont fait que travailler sur ce qui existait bien sûr avant. Mais cette idée du monopole de la raison par la nation républicaine et par sa langue exclusive (Mona Ozouf cite Dulaure, inventeur de l’enquête ethnographique : « l’homme se dépouille de son caractère local à mesure qu’il devient instruit et raisonnable », p. 203) qui, de ce fait, conduisait à reconsidérer les régions et leurs patois du point de vue du « sentiment », est fort intéressante. Pour autant, nous ne sommes pas encore tout à fait disposés à dresser des statues à Barère et à l’abbé Grégoire : nos adversaires s’en chargent d’ailleurs fort bien !
Surtout, Mona Ozouf est très attachée à dresser la généalogie de ces deux visions de la France, dont on comprend qu’elles sont pour elle complémentaires (ce qu’elle déplore en fait est l’équilibre manqué et le triomphe au moins symbolique – moi je dirais réel dans ses effets – de l’une sur l’autre). Elle les voit apparaître dès le début, dans les jours qui suivent la fuite à Varennes et l’arrestation de Louis XVI, à travers tout ce qui différencie les Cordeliers des Brissotins : « l’unité cordelière supposée conjurer la déliaison des individus, est autoritaire et étatiste, imposée d’en haut et identique pour tous ». Chez les Brissotins, on met au contraire au contraire démocratie représentative et, dénuée du « fétichisme de l’unanimité » (p. 208), on est attaché à la formation d’une opinion publique « qui monte du social, n’est pas dans les mains de l’autorité politique. La logique d’une croyance à la prééminence du social sur le politique, à l’enracinement de l’opinion publique dans la liberté des sujets, c’est la renonciation au volontarisme politique » (p. 209). Ainsi, l’historienne, découvrit-elle « que les résistances à une république jacobine étaient apparues à l’intérieur même du projet républicain » (p. 210).
Certes, mais pour autant l’autre projet, indiscutablement plus démocratique, se donna-t-il jamais véritablement les moyens de penser la pluralité culturelle et linguistique ? Force est de répondre par la négative, quand on voit Mona Ozouf, faire l’éloge de Jules Ferry, comme digne descendant des Brissotins; Jules Ferry dont l’idéal, dit-elle, est « aussi éloigné des lamentations vulgaires contre la centralisation que des ferveurs jacobines » (p. 213). Il faudrait qu’elle nous dise tout de même ce qu’elle entend, à l’époque de Ferry, par « lamentations vulgaires contre la centralisation », centralisation dont l’ancienne élève de la rue d’Ulm ne juge certes pas qu’elle mérite d’être substantiellement mise en question[4]. L’idéal de Ferry, en tout cas, selon elle, « est qu’il puisse enfin exister en France, face à l’État, le contrepoids d’une société autonome, riche, comme en Angleterre, d’une presse libre pour enseigner aux individus leurs droits, d’associations pour les défendre, de meetings pour les proclamer… » (ibidem). Cette république de Ferry « devrait donc, en bonne logique, être plus accueillante aux traditions particulières » (p. 214). Or il n’en est rien, comme elle doit bien le reconnaître : « Si Ferry leur reste à ce point aveugle, c’est en vertu du singulier diagnostic qu’il porte sur les antagonismes qui menacent en France la cohésion nationale », la parti de la calotte et les laïcards, ces « deux nations ennemies » nées de la Révolution (p. 214). Mais c’est surtout, me semble-t-il que Ferry, même et surtout s’il n’en parle jamais, identifie la persistance des patois à laquelle l’école obligatoire doit mettre enfin un terme, à l’ennemi du progrès et du triomphe des idées de la Révolution. C’est là le sens même de sa politique scolaire. Mona Ozouf ne croit pas du tout que, comme certains le soutiennent, c’est « parce que Ferry pense toujours à ces langues menaçantes qu’il n’en parle jamais » (p. 215), car, à quelques exceptions près, « la francisation, réputée bénéfique, est alors un credo commun » (p. 216). Certainement… mais justement, l’élément linguistique s’avère alors un enjeu majeur ; il s’agit bien d’achever, ou d’accomplir le travail de la Révolution et il est clair que les idées jacobines en la matières avaient triomphé dans l’esprit même de ces républicains qui créèrent les mairies, donnèrent le droit d’association et luttèrent pour l’école obligatoire, évidemment exclusivement en français… Cette évidence, qui associait le français à l’instruction et les patois à l’ignorance était du reste un acquis fort ancien, qui remontait bien en deçà des jacobins et de la Révolution.
Et voilà qu’en fin de compte, sur la question de la langue, Thibaudet se trouve d’accord avec Barrère ; ainsi se trouvent réconciliées la France de l’unité abstraite et celle des différences composées, car le travail de composition suppose que les différences culturelles consistantes soient éliminées ou folklorisées : « L’aménité de Thibaudet, écrit Mona Ozouf, vient buter sur une exception, qui jette un doute sur sa description apaisée : la violence faite aux langues régionales. Plus on célébrait les différences semées par la nature dans les terroirs, et plus intolérable paraissait la diversité des idiomes, tant on faisait de la langue le plus puissant des facteurs d’identité » (p. 224).
Le salut par la hiérarchie
Ainsi, malgré ses efforts pour dégager de l’histoire une France républicaine antijacobine, l’auteure doit-elle convenir que celle-ci se donne une conception géographique de la diversité (« les différences semées par la nature ») qui annule en réalité les différences culturelles consistantes, les réduits aux spécialités régionales et aux poupées des Provinces.
Ainsi Mona Ozouf doit-elle admettre « la volonté éradicatrice de l’enseignement républicain, et la crispation des maîtres qui le dispensaient » (p. 225) et ne peut-elle que sourire à la proposition de Maurice Agulhon « qui incline à penser que l’État, en imposant le français à l’école, avait voulu donner au peuple « la possibilité de jouer sur deux registres d’expression, dont bénéficiaient déjà les bourgeoisies provinciales » » (p. 226-227). La réalité, dit-elle, est bien différente : « Il y a une langue écrite, enseignée, langue du journal, du suffrage universel, de l’école, de la caserne, du commerce, clé pour le monde moderne ; prestigieuse donc, une langue haute. Et une langue parlée, chuchotée plutôt, réservée au cercle proche et aux émotions partagées, incapable d’ouvrir les portes de l’emploi ; une langue basse, comme on dit que messe basse. La reléguer au cercle privé, c’est à terme la condamner à mort. Le temps y travaillera de manière plus efficace encore que la répression » (p. 227). Ce plaidoyer est évidemment fort juste, qui la conduit à relever ce que peut bien avoir de déraisonnable et, en substance, d’antidémocratique (bien qu’elle n’utilise pas le terme) les levées de bouclier contre la formule ajoutée récemment à la constitution (« Les langues régionales appartiennent à son patrimoine ») : « Cette simple adjonction, purement déclarative et nullement prescriptive, a paru pourtant constituer une agression contre l’État-nation, une insupportable offense à un républicanisme qui ne conçoit de citoyens qu’arrachés à leurs appartenances » (p. 228). Elle propose d’ailleurs une bonne critique de l’énoncé constitutionnel introduit en 1992 selon lequel « la langue de la République est le français » : « doit-on comprendre que le français est la langue républicaine par excellence ? Pourquoi n’avoir pas, plus simplement, écrit que le français est la langue officielle de la République ? » (p. 255). Elle démonte aussi très efficacement les fantasmes anticommunautaristes : « a-t-on jamais entendu les femmes parler d’elles-mêmes comme communauté ? Existe-t-il autrement que dans les outrances républicaines quelque chose comme une communauté occitane ? Et quel Catalan, quel Breton dirait que son appartenance établit une supériorité, ou même une étrangeté telle qu’elle lui interdit la communication avec les autres hommes ? » (p. 240) et se gausse justement de Régis Debray qui nous a appris que « la démocratie qui honore les communautés, est amnésique, quand la République, elle, est toute histoire » (p. 239).
La solution qu’elle propose, pour une meilleure reconnaissance de la diversité culturelle et des « langues régionales », fait cependant apparaître les étroites limites de cet engagement. Elle repose sur la notion de « hiérarchie », empruntée à Louis Dumont, entre les valeurs jugées supérieures par le sujet social et celles auxquelles il accorde un statut subordonné : « il nous faut distinguer les différents niveaux de nos vies, déterminer ceux où domine le point de vue du collectif et ceux où la particularité retrouve ses droits » (p. 247). Ainsi la subordination de la province à Paris, des particularités bretonnes (saisies comme individuelles) aux valeurs nationales (seules dignes d’être qualifiées de « collectives », comme si la pratique d’une langue pouvait être autre chose que collective !), est-elle pleinement justifiée ; il s’agirait seulement – mais reconnaissons que ce serait déjà en effet énorme – d’accorder réellement la possibilité d’expression et d’apprentissage des langues minoritaires : « … il faudrait en retour que soit abandonné le mépris constamment montré à la valeur subordonnée ; qu’on cesse d’assimiler toute langue minoritaire à un patois, et tout patois à une servitude ; et qu’on ouvre libéralement les possibilités d’apprentissage et de perfectionnement de ces langues aux individus qui le souhaitent » (p. 257). Une subordination bienveillante et respectueuse… Voilà la solution, et nous sommes bien loin, évidemment, du principe d’égalité. Mais celui-ci – l’égalité des différences, dans la différence – remettrait en cause le travail de composition à la française, travail de hiérarchisation et de subordination, à partir du centre du pouvoir et du savoir, et de cela, il n’en est pas question.
Jean-Pierre Cavaillé

Les grands parents maternels de Mona Ozouf le jour de leurs noces
"Vêtus de noir, sans même le brin de fleur d'oranger à la boutonnière, mes grand-parents sont raides l'un à côté de l'autre, regardant fixement l'objectif, attestant que le mariage est une chose grave : la romance, on le sent, aura peu de places dans ces vies rugeuses. Ils ne se sourient pas, ne se touchent pas. Ici, pourtant, la main de ma grand-mère est posée sur l'épaule de son jeune époux, dans un geste d'appropriation tranquille", p. 55.
[1] « … des écoles, je ne suis jamais sortie », p. 103.
[2] Voir, ici même, Libre pensée et monothéisme linguistique.
[3] Duquesnoy, 4 nov. 1789, Archives parlementaires, t. IX, p. 671.
[4] On peut d’ailleurs noter qu’elle pense incidemment la capitale comme le lieu par excellence de l’accès à la citoyenneté française, lorsqu’elle dit que les associations de Bretons et d’Auvergnats à Paris, loin d’avoir été des repaires de communautaristes (ce en quoi elle a tout à fait raison) « ont contribué à faire transiter les nouveaux arrivés à Montparnasse ou à Austerlitz jusqu’à la citoyenneté française » (p. 237). Ce qui implique qu’à Saint-Brieuc ou à Mende, ils étaient bien français mais non encore citoyens !
27 juin 2009
La Médée de Max Rouquette au lycée
La Médée de Max Rouquette au lycée
"Pòble que siam ! Pòble maudich ! Deu èsser escrich endacòm que devèm pas jamai s'arrestar. Qui l'astre de ma raça. Las caucidas secas, ròdas trachas dins l'espandi dau desèrt, lo vent d'ivèrn las enrebala sens pietat, sens relambi, jot la plòja e lo gèl. Siam pas mai qu'una caucida derrabada a sa tèrra e que ròda a tot vent e que s'estripa a totoa pèira. Sens repaus, n'autres que sabèm pas jamai ont es la pèira qu'i pausarem la tèsta a l'ora de tancar los uòlhs." Medelha, 1.
Une
édition de la traduction française de la Medelha
(Médée) de Max Rouquette à
destination des lycéens (c’est-à-dire d’abord de leurs professeurs) est
parue aux éditions Magnard, l’année dernière[1].
Il s’agit d’une excellente initiative,
digne d’être saluée, dans un contexte fort peu favorable à la reconnaissance de
l’existence d’une littérature contemporaine de langue d’oc. Hélas, ce contexte
se reflète largement dans le livre, piégé par les représentations
qui justifient l’exclusion de la littérature en langue d’oc des bancs de classe,
voire de sa dénégation pure et simple comme littérature. Nathalie Lebailly et Matthieu Gamard, qui ont réalisé l’appareil
pédagogique, s’efforcent pourtant de
défendre l’œuvre de Rouquette contre le discours dominant sur les langues
« régionales » et ce que l’on peut faire avec mais à la fois, ils ne se
donnent nullement les moyens de sortir du cadre général de ce discours de
domination lingusitique.
Certes,
Rouquette est bien présenté comme un auteur dont toute l’œuvre fut d’abord
composée en occitan et qui se consacra, sa vie durant, à la
« défense » de la langue d’oc et de la culture occitane. On ne
« défend » bien sûr que ce qui est menacé et les auteurs de
l’appareil critique font un bref rappel des « heurs et malheurs de l’occitan », très
bref, trop bref, car l’on passe de la poésie lyrique des troubadours à la
« renaissance » félibréenne du XIXe siècle, sans rien dire
de l’importante production des XVIe et XVIIe siècles et,
à moindre titre, du XVIIIe siècle. Au XXe siècle, le
tableau est presque idyllique : « linguistes et lexicographes
accompagnent cet essor culturel » et « depuis les années 1950,
l’enseignement de l’occitan au sein du système éducatif français est
autorisé ». La moindre des choses aurait été alors de faire ici ne
serait-ce qu’une référence à la loi Deixonne. Quelques noms d’écrivains
occitans sont cités (Robert Lafont, Jean Larzac, Yves Rouquette)… Tout cela va
très vite et, si la participation de Rouquette à « de nombreuses
revue » est signalée, aucune note n’apparaît dans la préface de l’œuvre où
l’auteur évoque le temps d’Occitania
et de Terra d’Oc (il manque au moins une
simple mention disant qu’il s’agit justement là de revues littéraires), où il affectionnait
de traduire les psaumes. On attendrait ici une référence au grand précédent constitué
par la traduction gasconne des psaumes par Pey de Garros, au tout début de la renaissance
littéraire de l’occitan du XVIe siècle – ici oubliée comme je l'ai dit – voire aux Saumes Pagans de la grande Delpastre,
qu’il serait bien intéressant de confronter avec ceux que contient la pièce de
Rouquette.
Par
contre un paragraphe est intitulé : « Rouquette et le refus de la
fermeture identitaire ». L'auteur de cette Médée, est-il dit, « fuit la tentation
du folklore ou du pittoresque qui enfermerait l’occitan dans un particularisme
régional ». C’est là, évidemment, inverser les rôles et se tromper de
langue, car le folklore et le pittoresque de nos régions sont des catégories
typiques de la production en français,
consacrée entre autres à ce qui était naguère encore désigné et décrit comme
« patois ». Or – j’y reviendrai – les éditeurs prennent soin
d’affirmer que l’occitan n’est pas un patois. Évidemment, la question qui
s’impose est double : pourquoi, lorsque l’on écrit en occitan, doit-on d’une
part résister à la tentation du pittoresque et du folklore, et d’autre part
refuser la fermeture identitaire ? Oserait-on dire cela de n’importe quel
auteur français jugé digne d’être enseigné au Lycée ? Et pourtant ! Mais
il en va ainsi : un auteur occitan, pour être digne de la littérature, est quelqu’un qui doit toujours manœuvrer entre
deux écueils : le Charybde du folklore et la Scylla du communautarisme.
Aussi les éditeurs s’empressent-ils d’affirmer que, chez Rouquette, « le
choix de l’occitan comme mode privilégié d’expression ne naît pas […] d’une
prise de position politique ou idéologique : c’est avant tout un choix
affectif, qui s’est imposé de lui-même ». L'écrivain d'Argelliers ne peut être un
véritable auteur que parce que le choix de l’occitan est chez lui « affectif »
et non « politique » !
Rouquette
n’a pourtant cessé, sa vie durant, de s’engager politiquement pour l’occitan,
essentiellement dans le cadre d’associations culturelles, mais il savait bien
sûr que la question linguistique est éminemment politique. Entre mille exemples
je citerai les reproches que lui adressait le grand lexicologue Dauzat,
farouche opposant de la loi Deixonne et qui ne voulait entendre parler que de
« patois » (voilà, entre autres choses, pourquoi j’ai parlé de récit
« idyllique »). En 1951, Rouquette avait écrit dans les Annales de l’Institut d’Études
Occitanes, dont il était le secrétaire général, un article intitulé :
« Une mesure d’intelligence et de justice, le projet de loi Deixonne »
dans lequel il citait entre autre le célèbre article de Jaurès de 1911 sur la
langue d’oc comme porte ouverte sur les autres langues latines et un article de Bebel,
fondateur du Parti Social-Démocrate allemand au XIXe siècle qui parlait d’un « peuple
dirigeant » imposant sa langue à un autre peuple. Dauzat répliqua :
« M. Rouquette se croit-il au lendemain de la Croisade contre les
Albigeois, ou veut-il insinuer que Paris tyrannise le Midi ? »[2]. Si
ce texte de Rouquette était réédité, il serait évidemment identifié aujourd’hui
comme relevant de cette « fermeture identitaire » dont les deux
éditeurs s’efforcent de dédouaner le dramaturge ; tâche essentielle, car
s’il en était autrement leur démarche de publication pédagogique deviendrait illégitime
et politiquement, civiquement, incorrecte.
On
aurait franchement préféré qu’ils soulignent, à l’attention des jeunes esprits,
que si la pièce a bien été créée en français en 2003 par Jean-Louis Martinelli
à Nanterre, elle n’a jamais pu à ce jour encore être montée dans sa langue
originale. C’est là tout de même réside le scandale de fait, l’immense
faiblesse de l’occitan, alors que l’on peut voir à Paris des pièces en sicilien
de Franco Scaldati ou d’Emma Dante. Cela pourtant aurait mérité d’être dit. Par
contre, ils insistent sur l’originalité de l’entreprise de Martinelli, qui
s’est entouré d’acteurs burkinabé et avait fait traduire les psaumes contenus
dans le texte de Rouquette en bambara, parce qu’il trouvait, selon les mots du
metteur en scène rapportés dans le livre, une « adéquation très forte
entre l’archaïsme de la langue de Rouquette, un langage absolument
métaphorique, et la sensibilité africaine ». On verra quelques extraits de ce très beau spectacle dans le 2e des DVD Max Rouquette, Retrouver le chant profond, réalisés par le CRDP de Monpellier (excellent et substantiel travail qui fait une large place à l'occitan, publié aussi 2008, très riche de contenus pédagogiques). Je suis pour ma part assez gêné par cette adéquation
établie entre la langue (française en l’occurrence !) de Rouquette, soi
disant archaïque, et la « sensibilité africaine » qui s’exprimerait
en bambara. La sensibilité de l’Afrique aurait à voir avec l’archaïque et les
langues d’Afrique auraient comme vocation naturelle de dire cet archaïsme. Certes Rouquette a cherché à exprimer, dans sa langue (l’occitan et
ensuite, par traduction, le français), le mythe en effet archétypique de Médée,
et il l’a fait magnifiquement, mais la langue qu’il utilise (non pas ce qu’il
en fait, appelé ici « sa langue », mais la langue dans laquelle il écrit : l’occitan) n’a évidemment aucune vocation naturelle à dire
l’archaïque, pas plus que le bambara. Ce n’est d’ailleurs pas ce que dit Martinelli
(ni les éditeurs de la pièce), mais on rode bien autour de l’idée, qui associe pour le meilleur et pour le pire l’occitan et le bambara, d’une opposition
structurelle entre l’archaïque et le moderne, entre des civilisations et des langues
archaïques (le bambara, l'occitan...), qui restent foncièrement extérieures à la modernité, et des langues
qui auraient la vocation de dire cette modernité (le français, l'anglais...). A cela s’ajoute autre chose : l’affirmation culturelle de la
diversité linguistique n’inclut pas les langues historiques de France, car le
fait est ; Martinelli fait entendre le bambara (idée à mon sens
excellente), mais ne s’est visiblement pas posé la question de la présence sur scène – à un titre ou à un autre – de la langue originale de l’œuvre.
Un petit détail : le bambara est présenté comme un « dialecte » d’Afrique de l’ouest, et non comme une langue (à la différence donc de l’occitan). Cette différence n’est pas éclaircie et, telle qu’elle est exposée, n’est guère satisfaisante. Le bambara est souvent considéré comme une « langue » à part entière (le bambara sert de lingua franca au Mali, où 80 % de la population le parle, etc.). A maintenir le terme de « dialecte », il aurait alors fallu dire qu’il s’agit de l’un des dialectes constitutifs de ce que l’on appelle les langues mandingues, ce qui aurait permis d’établir une comparaison avec le languedocien de Rouquette, dialecte de l’occitan.
Au titre des
instruments pédagogiques offerts aux lecteurs, on trouve, dans
« l’après-texte », un encart intitulé « histoires de
langues », très discutable. Après avoir donnée une définition sociale
(disons sociolinguistique) et non linguistique de ce que l’on appelle langue,
dialecte ou patois – « on nomme différemment une langue selon le statut du
groupe qui l’utilise » – le patois est défini comme « un parler local
employé par une population peu nombreuse et dont la culture est jugée de façon
plutôt négative » (c’est une citation non référée du Petit Robert 2006 ! qui retarde donc d’une guerre). Le premier
élément permet évidemment de conserver une pertinence pseudo linguistique
au terme de « patois » et de le maintenir (« le cauchois est un patois haut-normand »),
alors que les linguistiques, aujourd’hui, l’excluent très largement à cause du
deuxième élément (dévaluation culturelle) : le cauchois par exemple n’est
plus considéré depuis beau temps comme un « patois » mais comme un
« dialecte normand » (voir par exemple le site de Thierry Bulot
consacré à la langue normande). Selon une telle définition, évidemment, l’occitan parlé dans les villages est et reste un
patois ! Pourtant l'occitan est présenté ici comme « une langue
régionale ». Mais qu’est qu’une langue régionale ? une langue
« à part entière avec une culture écrite ». Cela veut-il dire
que sans culture écrite, il n’y a pas langue mais... patois ? Le basque à ce
compte là, cité comme « langue régionale », ne serait devenu une
langue qu’en accédant à l’écriture, c'est-à-dire assez tardivement. Ce qui est absurde... Le « dialecte » est défini quant
à lui de manière territoriale, comme « forme régionale d’une langue »
(encore le Petit Robert non signalé)…
Bref l’habituel méli-mélo de linguistique, de géographie et de représentations
sociales, qui ne peut guère éclairer à mon sens les élèves… Je reconnais aussi,
qu’en la matière, le travail de discernement critique et de clarté n’est pas
aisé, tant les représentations sociales, justement, viennent parasiter les
acquis de la linguistique. La solution de facilité consiste à recopier le Petit Robert…
Au
moins le livret présente-t-il positivement la langue et la culture d’oc et contient
même (audace inouïe !) un extrait de seize lignes du texte dans sa langue
originale… Il est complété par une
bibliographie des œuvres de Rouquette… exclusivement en français (donc aucun
renvoie direct à l’œuvre occitane) et un dossier de quinze pages de questions
pédagogiques sur le texte, comme l’exige la règle du genre. Un seule, qui porte sur la préface, touche à
l’occitan : « relevez les éléments qui montrent l’attachement de
Rouquette à la culture et la géographie occitanes ».
On aurait pu en ajouter quelques
autres du type :
- Avant
de lire ce texte, aviez-vous déjà entendu parler de l’existence de l’occitan ?
Si oui, dans quelles circonstances et en quels termes ? Si non, à votre
avis, pour quelles raisons ?
- Quel
est le territoire historique de la langue et de la culture occitanes ?
- Si
vous résidez dans celui-ci avez-vous été déjà en contact avec la langue et dans
quelles circonstances ? Avez vous bénéficié au cours de votre scolarité
d’une possibilité d’apprentissage de l’occitan ? Si oui, à quel niveau
d’études ? Si non, à votre avis, pour quelles raisons ?
Jean-Pierre Cavaillé
[1] Max Rouquette, Médée, présentation, notes, questions et après-texte établis par Nathalie Lebailly et Matthieu Gamard, Magnard, Classiques & contemporains, 2008.
[2] Je dois cette information à l’excellent livre de Philippe Martel, L’école française et l’occitan. Le sourd et le bègue. Voir sur ce blog : L'école française face aux "patois".
02 juin 2009
Dis-moi si tu as une marine de guerre et je te dirai si tu es une langue

Dis-moi si tu as une marine de guerre et je te dirai
si tu es une langue
Dans un recueil collectif de textes
consacrés à la problématique « langue et identité » publié à
l’université de Barcelone, la plupart écrits en catalan (Llengua i identitat, Massip Bonet, M. Àngels eds, Edicions
Universitat Barcelona, 2008), Patrick Sauzet, qui enseigne la linguistique
occitane au Mirail, à Toulouse, propose un long article en occitan, très
stimulant, au titre provoquant : « Se
pòt existir una lenga sens una marina de guèrra ? A prepaus de l’occitan »
: « Peut-il exister une langue sans une marine de guerre ? A propos de
l’occitan » (presque entièrement lisible sur Google books).
La formule est
connue : « Un langue est un dialecte avec une armée et une marine de
guerre » et fut sans doute exprimée d’abord en Yiddish par Max
Weinreich : « a shprakh iz a
diyalekt mit an armey un a flot ». Elle sert à illustrer en général
l’idée selon laquelle la distinction entre les notions de langue et de dialecte
n’est pas pertinente au sein de la linguistique elle-même, et ne s’établit
véritablement que du dehors, à travers des considérations sociolinguistiques, à
partir des représentations symboliques que les acteurs et locuteurs
(linguistiques y compris) se font d’un idiome donné et de son éventuelle
institutionnalisation (le statut de langue d’un idiome national ne faisant plus
question… au moins tant qu’il peut se prévaloir d’un corps d’armée !).
Je me contenterai d’essayer de résumer
l’argumentation de Sauzet pour, ensuite, poser quelques questions de béotien.
Le linguiste distingue d’abord deux
conceptions de ce que l’on entend par langue et de la relation langue dialecte.
Si l’on définit la langue comme « une
fixation et une réalisation particulières de la faculté biologique universelle
du langage » (je traduis)[1],
alors on dira à juste titre que tout ce qui est parlé par un être humain est
une « langue ».
A la fois, il paraît nécessaire d’avoir
une définition de ce que l’on entend par langue, quand on parle de
« langue française » ou quand on parle (ou ne parle pas) de
« langue occitane ». Cette définition ne peut que se référer au
statut social des pratiques linguistiques. Mais il y a deux façons d’envisager
cette référence au statut social d’un « parler » donné et de
considérer la relation entre langue et dialecte. Soit l’on considère que les
statuts de « langue » et de « dialecte », ou encore – dans
le cas français – de « patois », peuvent échoir à n’importe quel
parler selon les circonstances historiques. Soit, selon une autre conception,
la langue n’est pas simplement un statut de prestige social historiquement acquis
mais « l’assemblage, par un fonctionnement implicitement ou explicitement
commensurable, d’un ensemble, d’une conjonction de parlers ». Dans cette
définition, le « dialecte » désigne un ensemble intermédiaire de
« parlers » qui présentent au sein d’une langue « un degré
supérieur de ressemblance les uns avec les autres ». [2]
La première conception, simple et
claire, semble conduire à pouvoir faire l’économie de la notion de dialecte,
mais Sauzet remarque que la question n’est pas ici simplement celle de la
recherche d’une simplicité formelle mais plutôt d’une pertinence empirique, et
propose deux modèles globaux de la diversité et de la diversification
linguistique et partant du rapport langue-dialecte.
Le premier considère que la
diversification géographique d’une langue, à partir d’une langue supposée
homogène au départ, est aléatoire et continue. Toutes les langues sont des
parlers avec une histoire et un statut différents (selon, notamment, qu’elles
ont une armée ou pas). L’équation continuiste se présente ainsi : langue =
dialecte + X (par exemple une marine de guerre). Foncièrement ce modèle est
entropique ; c’est-à-dire producteur de désordre, de différenciation
incohérente et aléatoire.
Le second modèle affirme que la
diversification comporte la formation de cohérences et de ruptures relatives
(constitution par ères linguistiques). Soit l’équation suivante : langue =
dialectea + dialecteb… + dialectei …. +
dialecten (éventuellement le dialectei occupe la fonction
de standard). Ce modèle suppose qu’il peut y avoir entre les parlers « des
solidarités dans l’innovation ou la conservation (une forme de néguentropie),
que la transformation linguistique n’est pas pur désordre ».[3]
Il semble que le débat entre ces deux
modèles puisse advenir sereinement sur un plan strictement scientifique, dans
le souci de rendre compte rationnellement des phénomènes empiriques. Or cela
est impossible car ils sont en quelque sorte parasités par deux modèles de
nation ; le modèle « français », attaché à une conception
« élective » de la langue (un parler parmi d’autre est choisi comme
« langue » unique de la nation définie comme une instance politique.
Voir par exemple la définition fameuse de Sieyès : « la nation est un
corps d’associés vivant sous une loi commune et représentés par la même
législature ») et le modèle « allemand » – du moins est-il
appelé et stigmatisé sous ce nom en France – pour lequel une nation se définit
par des caractéristiques objectives : langues, traditions, etc. et qui
s’appuie sur la conception d’une solidarité objective entre des parlers,
antérieure au choix d’un standard linguistique (conception attribuée souvent à Herder).
En France, Sauzet le dit fort
clairement, c’est par « son lien avec le politique que le français (langue
du roi, puis de la République) est légitime et non parce qu’elle serait la
forme élaborée de la langue naturelle de l’ensemble des sujets ou des
citoyens »[4].
Je glisserai en commentaire qu’une
telle visée syncrétiste, qui contenait une critique des prérogatives de la
langue du roi et de la cour, a existé dans la France du XVIe siècle,
parmi les lettrés qui concevaient le français comme l’ensemble de toutes les
langues parlées par les sujets (quelques aperçus dans mes deux notes sur l’article
111 de l’Ordonnance de Villers-Cotterêt, 1
et 2) : la conception dite allemande me semble donc avoir existé comme une
possibilité, qui ne pouvait sans doute être que rejetée par le centralisme
politique, le renforcement de la puissance royale jusqu’à ce que l’on appelle
l’absolutisme, de sorte que tout ou presque, malgré les tentatives
fédéralistes, était déjà joué, au moins sur le plan linguistique, au moment de
la Révolution.
Sauzet cite
longuement Gaston Paris, qui fut le théoricien par excellence de cette
conception continuiste, entropique et élective, inséparable chez lui de la conception
française de la nation : « En faisant autour d’un point central une
vaste chaîne de gens dont chacun comprendrait son voisin de droite et son
voisin de gauche, on arriverait à couvrir toute la France d’une étoile don on
pourrait de même relier les rayons par des chaînes transversales
continues » (conférence de 1888). Cette représentation, selon laquelle il
y aurait contiguïté et continuité de tous les parlers de France, ce qui
implique l’affirmation pour le moins discutable d’une délimitation géographique
« naturelle » s’ajoutant à la décision politique, ou plutôt qui tente
de la fonder en « nature » (car la continuité linguistique a ses
limites géographiques hexagonales, comme par hasard), conduit principalement à
nier l’existence de langues régionales et en particulier l’existence de la
légitimité de toute séparation entre les parlers d’oïl et les parlers d’oc et a fortiori de l’existence d’une langue
d’oc. On connaît les sarcasmes de Paris – le bien nommé – à l’égard de Charles
de Tourtoulon et d’Octavien Bringuièr qui avaient entrepris d’explorer,
sac-à-dos, la limite[5].
« A la suite de G. Paris, tout un courrant de la dialectologie et de la
science linguistique dans l’Université française fonctionnera comme une
négation et une déligitimation de l’occitan. Nommer l’occitan
« patois » [au singulier ou au pluriel] a permis d’en bâtir une
science sans le reconnaître, d’en
parler à l’université sans le parler
ou l’enseigner. Nous n’en sommes pas encore sortis aujourd’hui »[6].
Henriette Walter en fournit un très bon exemple qui adore le mot de « patois »
et ne parle jamais d’occitan, sous prétexte que le mot est « politique ».
Récemment, un ami m’a signalé la vidéo d’un cours de l’historien américain John
Merriman (les pressés iront tout de
suite aux alentours des 7 mn), spécialiste d’histoire sociale et politique de la
fin du XIXe siècle, où il distribue pour ses étudiants allégrement « patois »
et « langues » sur la carte de France, selon on ne sait quel critère ;
l’occitan, comme tel, n’y apparaît évidemment pas, partagé entre provençal
(« a real language ») et le
languedocien, contenant lui même différents « patois », comme
l’auvergnat ou celui, non nommé (mais distingué du gascon), dans les Pyrénées,
« influenced by spanish » (sic). Déjà dans une conférence sur le
mouvement de 1905 à Limoges, Merriman parlait en 2005 du « patois »
des ouvriers de la ville. Cela prouve, si besoin était, que la catégorie
linguistique de « langue d’oc » n’a toujours pas réussi à s’imposer,
pas même parmi les intellectuels, ce que je constate du reste tous les jours en
discutant avec des collègues non spécialistes de la question. Mon avis sur ce
sujet n’ayant bien sûr aucune valeur, parce qu’identifié comme militant… Dans
son article Sauzet analyse et discute brièvement un outil récent, extrêmement
raffiné au demeurant, les Lectures par
G. Brun, Y. Le Berre et J. Le Dû de l’Atlas linguistique de la France établi
par Gilliéron et Edmond en 1900, d’inspiration continuiste, dont Sauzet dit les
mérites mais aussi les limites, en particulier, le fait de s’arrêter aux
frontières de l’espace, ce qui empêche de montrer les continuités extérieures à
la France (pour les langues autres que le français).

Mais la question de fond est bien celle
de la définition politique de la langue, admise et même cultivée par le modèle
continuiste : tout parler, peut être choisi comme langue, à l’exception de
tous les autres parlers présents sur le territoire où La langue est imposée par volonté politique. Et l’on en revient à
la citation de Weinrich : c’est la marine de guerre qui fait la langue.
Son acception est soit militante : « pour que notre langue soit
reconnue comme telle il nous faut une marine de guerre » ; soit
cynique : « sans marine de guerre, votre « parler », ne
peut que rester un patois, une non-langue ».
Sauzet passe en revue les raisons qui
font de l’occitan ce qu’il appelle une « langue nue » (« lenga nusa »). Il est évidemment
une langue sans État ; une langue dans un État qui ne reconnaît
d’existence publique qu’à une seule langue. Mais il est aussi une langue qui ne
peut trouver de force par une quelconque victimisation, et cela parce que la
place est déjà prise… par le français lui-même qui, bien qu’il n’ait
jamais été autant parlé dans l’hexagone, est considéré comme menacé par
l’anglais, et – suprême dérision – par les langues « régionales »
elles-mêmes ! Il y aurait bien la littérature, qui court depuis l’Europe
médiévale jusqu’à nos jours, mais que vaut la littérature par rapport à une
marine de guerre ? manifestement, même s’il n’en dit rien, Sauzet ne
partage guère l’optimisme des promoteurs de la théologie occitaniste du salut
par les œuvres (Cl. Sicre). Il met aussi en cause l’acceptation de la
subsidiarité linguistique, qui peut être tentante : comme la langue s’est
en effet maintenue sous la forme de sa spécialisation fonctionnelle dans un
usage familier et de proximité renonçant à tout prestige, et grâce au tabou
social et linguistique du français dans les couches populaires et surtout
paysannes (ce que Sauzet a montré en plusieurs de ses articles), des
sociolinguistes comme Wüest et Kristol ont reproché aux occitanistes de viser
pour leur langue une promotion à des fonctions prestigieuses perdues au lieu de
se consacrer à la préserver dans ses usages effectifs. Mais Sauzet remarque
très bien que la promotion et donc la valorisation de la spécialisation
fonctionnelle dans des usages globalement dépréciés est foncièrement
contradictoire. Il remarque en outre que cette position rejoint celle d’un
certain « réalisme linguistique », qui considère que la priorité dans
la situation d’inégalité linguistique est de renoncer à la langue par laquelle
les individus sont dépréciés en leur donnant la meilleur maîtrise possible de
la langue dominante. C’est la position de Bentolila, de Bourdieu (au moins du
« premier » Bourdieu), du « second » Louis-Jean Calvet et
de bien d’autres ; on peut même dire que c’est elle qui donna la meilleure
conscience du monde aux instituteurs qui faisaient naguère encore la chasse au
patois. Évidemment, ceux qui adoptent cette position ne se demandent jamais si
le bilinguisme – eux qui, aujourd’hui le pratiquent pourtant très généralement
en adoptant l’anglais comme langue de communication internationale et de
présentation de leurs travaux scientifiques – n’est pas une position plus forte
que la conversion sans partage (c’est-à-dire la soumission) à la langue unique
du pouvoir ; mais c’est que dans la plupart des cas, ils ont parfaitement
intégré la dévalorisation en sous-langues des parlers auxquels ils prêchent le
renoncement.
Si l’on adopte une attitude strictement
réaliste, qu’il serait absurde de rejeter, dès lors qu’elle consiste précisément
à prendre les choses comme elles sont, « il est sûr qu’une langue assurée
et incontestable est celle qui constitue un système de représentations fortes
(largement partagées) qui prolongent un ensemble important (quantitativement)
de pratiques. La faiblesse de l’occitan (une fois de plus) est double qui
consiste à correspondre à des pratiques numériquement en recul et de former un
système de représentations mal établi (contesté ou nié par le modèle français
dominant, concurrencé par d’autres modèles « patoisants » ou localistes :
gascon, provençal…) […] la faiblesse, le peu de diffusion de ces
représentations signifient une existence discutable, fantomatique pour la
langue »[7].
Cette faiblesse apparaît bien dans la tentation récurrente de parler de langues
d’oc au pluriel et rien ne la rend plus visible que le tableau des 75 langues
de France, dont l’occitan (ou « parlers d’òc ») en tant que tel n’est
qu’une parmi d’autres, alors que l’on pourrait discuter sur le statut de plus
d’une dans la liste (Sauzet relève que, plus d’une fois, il s’agit bien plutô
de dialectes). C’est alors précisément le choix des occitanistes, un choix pas
seulement ni d’abord linguistique (je ne dit pas pour autant qu’il n’est pas
linguistiquement fondé) d’opter pour « une » langue
dialectalisée (gascon, languedocien, provençal, limousin, vivaro-alpin), qui
dans une perspective comptable, se retourne contre eux. Pourtant ce choix, car
Sauzet reconnaît qu’il y a bien là d’un choix, reste le meilleur, et même le
seul véritablement cohérent dans la perspective d’un prolongement de la vie de
la langue. « L’occitanisme consiste à dire que, dans la diversité
historique et géographique que le mot « occitan » (ou « langue
d’oc » ou « provençal » lato
sensu) peut couvrir, il est possible d’y insérer sa propre pratique en voyant
le tout comme une langue, et que cela représente un choix (parce cela reste
toujours en partie un choix) d’un intérêt supérieur par rapport à d’autres
choix possibles pour les locuteurs (pour les sujets humaines engagés dans des
pratiques linguistiques que l’on peut nommer « occitanes »). […]
c’est l’intérêt d’un locuteur d’occitan d’être reconnu et de se reconnaître
comme locuteur d’une langue et non d’un patois, de la langue des troubadours et
à la fois de Goudouli, de Mistral, de Boudou, de Delpastre… et pas seulement
des auteurs de sa province ou du poète de son village, si jamais il y en eût
un »[8].
Car finalement, l’occitan n’a pas d’autre armée, d’autre flotte de guerre que
de se dire une langue.
Pour ma part, je suis largement
d’accord avec ces analyses de Sauzet, mais je voudrais seulement soulever un
problème. Que se passerait-il si, dans une situation entièrement différente,
par exemple d’hégémonie politique réelle du languedocien,
« l’intérêt » des locuteurs de tel parler considéré comme un « dialecte »
de l’occitan, était de le déclarer comme « langue », le cas échéant en
baptisant « dialectes » des sous-groupes ? C’est le scénario du
reste qu’essayent d’imposer en vain ceux qui font le choix du localisme
(certains gascons, auvergnats, provençaux, etc.). C’est la situation des
Corses, me semble-t-il, dès lors qu’ils refusent de considérer leurs parlers
comme relevant du toscan, et réclament le statut de « langue » à part
entière. C’est aussi celle des locuteurs des soi-disant dialetti italiques, situation compliquée par le fait que non
seulement le dialecte « toscan » occupe une position d’hégémonie
politique et culturelle comparable au français en France (avec des nuances
considérables cependant) mais encore que le terme « dialecte » (dialetto) est très fortement
dévalorisant (sans être aussi infamant que ne l’est celui de
« patois ») par rapport à celui de « lingua » (réservée à la langue standard de la nation, dotée de
la marine de guerre) ? Comment rendre une dignité linguistique àces
idiomes (certains en dangers immédiats de disparition, d’autres beaucoup plus
durablement installés) autrement que de les revendiquer comme
« langues » ? Du reste, aucun des arguments usuellement mis en
avant par les « dialectologues » italiens pour identifier ces parlers
comme dialectes, à la différence des parlers ayant accédé (depuis peu
d’ailleurs) au statut de langues (dont l’occitan, le ladino et quelques autres, plus les idiomes dits allogènes), ne me
paraissent convaincants. Pas même les arguments faisant appel à
l’intercompréhension, tout sauf évidente en bien des cas... On lira sur ce blog
le texte d’Amedeo Messina, défenseur de la « langue » napolitaine, consacré
aux problèmes de cette structuration « à l’italienne ». Car ce n’est
pas tout que de s’entendre sur la nécessité d’une différenciation scientifique
entre langue et dialecte, et même éventuellement d’opter pour le modèle par
ères (négentropique, qui me semble présider par exemple aussi à la
« dialectologie » italienne), encore faut-il s’entendre sur les
éléments probants de discrimination et – je voudrais bien me tromper – mais
j’ai bien peur qu’il n’y ait guère de consensus à ce sujet… En l’absence de
consensus, chaque groupe de locuteurs luttant pour la survie bricole avec des
éléments de linguistique, d’histoire, de littérature et d’idéologie politique afin
de se doter de cette reconnaissance symbolique minimale que le mot seul de
« langue » peut lui apporter. La solution occitaniste, à laquelle
j’adhère, consiste à dire que nous sommes simultanément dans le dialecte et dans la
langue (le tout de l’occitan est dans ses dialectes). Mais il s’agit d’une
solution ad hoc (si je puis
dire !), non exportable, c’est-à-dire, non généralisable dans le cadre
d’une défense articulée des cultures minoritaires de par le monde.
Jean-Pierre
Cavaillé
[1]« … una fixacion e una
realizacion particularas de la facultat biolofica universala de lengatge (la
capacitat de l’òme a parlar) », p. 110
[2] « … lo recampament, per foncianament implicitament
ou explicitament comensurable, d’un ensem, d’un conjunt de parlars que al
dintre d’uan lenga presentan un gra superior de semblança los uns amb los
autres », p. 111.
[3] “… de solidaritas dins l’innovacion o la conservacion
(una forma de neguentropia), que lo cambi linguistic es pas un pur
desòrdre », p. 112.
[4] « Es per son ligam amb lo
politic que lo francés (lenga del rei, lenga puèi de la Republica) es legitim
en França e non perqué seriá la forma elaborada de la lenga naturala de l’ensem
dels subjèctes o dels ciutadans », p. 113.
[5] Voir la réédition de l’Étude sur la limite géographique de la langue d’oc et de la langue
d’oïl (avec une carte) (1874) Édicions
dau chamin de Sent-Jaume, Royer, 87380 Meuzac en co-édition avec l’Institut d’études occitanes (IEO) du Limousin, 2005.
[6] « A la seguida de G. Paris,
tot un corrent de la dialectologia e de la sciéncia lingusitica dins
l’Universitat francesa foncionarà coma permés de ne bastir una sciéncia sens lo
reconéisser, de ne parlar a
l’universitat sens lo parlar o
l’ensenhar. Ne sèm pas encara sortits uèi ». p. 116
[7] « Dins une logica realista,
es segur qu’una lenga assegurada e incontestabla es la que constituís un
sistèma de representacions fòrtas
(largament partejadas) que perlonga un ensem poderós (nombrós) de praticas. Lo
flaquitge de l’occitan (un còp de mai) es doble de correspondre a de praticas
en recuol e de formar un sistèma de representacions mal establit (contestat o
negat per lo modèl francés dominant, concurrenciat per d’autres modèles
« patesistas » o localistas : gascon, provençal…). […] lo
flaquitge, la pauca diffusion d’aquelas representacions signican una existéncia
discutabla, fantaumatica per la lenga. », p. 122.
[8] « L’occitanisme consistís a
pretendre que l’occitan seriá una lenga increada e anistorica. L’occitanisme
consistís a dire que, dins la diversitat istorica e geografica de praticas que
lo mot « occitan » (o « lenga d’òc » o
« provençal » lato sensu)
pòt cobrir, es possible d’i inserir sa pròpria practica en vesent lo tot coma
una lenga, e qu’aquò representa una causida (perqué demòra totjorn per part una
causida) amb un interès superirior a d’autras causidas possiblas pels parlaires
(pels subjèctes uman engatjats dins de practicas lingusiticas que se pòdon dire
« occitanas »). [...] es l’intérès d’un parlaire d’occitan d’èsser
reconogut e de se reconéisser el coma
parlaire d’uan lenga e non d’un patés, de la lenga dels trobadors e a l’encòp
de Godolin, de Mistral, de Bodon, Delpastre... e pas solament dels autors de sa
província e del poèta de son vilatge, se n’i aguèt jamai un ». p. 127.
05 avril 2009
Mythes officiels, mythes alternatifs. Histoire de France, histoire d’Occitanie
Charles Martel "arrête" les arabes à Poitiers (tableau de Charles-Auguste Steuben 1837)
l'un des nombreux mythes de l'histoire officielle de France
Mythes officiels, mythes alternatifs. Histoire de France, histoire d’Occitanie
Je
viens de lire un livre récent de Georges Labouysse, Histoire de France. L’imposture. Mensonges et manipulations de
l’histoire officielle (IEO Éditions, 2007) et j’en ai complété la lecture
par la participation, vendredi dernier, à un débat public qui lui était
consacré à Limoges en présence de l’auteur, organisé par le Cercle Gramsci et
l’Institut d’Études Occitanes du Limousin.
Parler
de ce livre et de cette conférence, je préfère le dire d’emblée, me place dans
une position difficile. En effet, je partage avec l'auteur à peu près les mêmes engagements et je suis moi aussi convaincu de la nécessité et de l’urgence du
travail de déconstruction des mythes officiels de l’histoire de France, sans
lequel tout effort pour faire avancer la cause des langues minorées dans ce pays
est condamné par avance, car ces mythes excluent et légitiment l’exclusion
d’une telle reconnaissance. J’ai en outre le plus grand respect pour Régions et
Peuples Solidaires, mouvement dans lequel milite Labouysse. Pourtant, j’ai de
nombreuses critiques à formuler, car le livre me paraît souvent, par la
légèreté de ses instruments d’analyses et un usage à mon avis trop peu
rigoureux des termes et des notions, desservir une cause que je partage sans restriction. Mais, à la fois, j’ai bien conscience – et j’ai pu le constater
lors du débat – que ces critiques, mêmes assorties de toutes les précautions, ne peuvent
pas ne pas en fait laisser penser à nos adversaires jacobins qu’ils ont
raison, c’est-à-dire que leurs mythes sont supérieurs à nos arguments, et que cette
supériorité s’éprouve, selon eux évidemment, à leurs bons effets politiques ; en particulier le verrouillage,
double, triple verrouillage de la question des minorités culturelles et linguistiques.

Minorités ?
« Quelle place pour les
minorités nationales dans l’Histoire de France ? ». C’est la question qui
servait de titre à la conférence de G. Labouysse, dont le texte constitue la
première partie du livre, la seconde étant occupée par une très abondante
anthologie de textes, qui illustrent et nourrissent son propos. La réponse est
résolument négative : « aucune… ou presque ! »… On ne peut que partager le
constat, mais je note d’emblée l’ambiguïté ou plutôt la maladresse de
l’expression « minorités nationales » : signifie-t-elle « minorités » au sein
de la nation française, ou « minorités » représentant des nations potentielles
au sein de France ? Dans ce second cas, il faudrait tout de suite définir ce
qui est entendu par « nation ». De toute façon l’exclusion des minorités ne
concerne pas seulement, en France, celles des langues et cultures « historiques
» de la France, mais aussi toutes les autres, visibles ou invisibles,
culturelles ou sexuelles, etc. Ainsi, la question de fond est bien celle
d’envisager pourquoi le concept de « minorité » est politiquement et je dirai
même philosophiquement banni en France : c’est sur lui, n’oublions pas, qu’a
achoppée, entre autres, la ratification française de la charte européenne des
Langues régionales et minoritaires. Les notions d’égalité des citoyens, d’unité
et d’invisibilité de la République, telles qu’elles sont entendues par la
tradition jacobine dominante, excluent a priori la possibilité de reconnaître
l’existence de minorités. Les grands principes abstraits, obèrent et excluent
le réel. Pour cette idéologie là, il ne peut pas, il ne doit pas y avoir de
minorités ; s’il y en avait, la République ne serait plus elle-même. C’est
pourquoi, la simple constatation selon laquelle l’histoire de France ne fait
aucune place aux minorités est insuffisante.

Vincingétorix dépose ses armes devant César
Impostures ?
De
même, on ne peut se contenter, à mon sens, de dénoncer « impostures,
mensonge et manipulations de l’histoire officielle », puisque tel est le
titre de l’ouvrage. On pourrait dire que c’est là le lot de toutes les
histoires nationales, et l’on en trouverait alors aussi bien, au moins des manipulations frlagrantes, dans les ébauches
d’une histoire nationale occitane (voir infra)… Il faudrait, je crois, s’interroger d’abord
sur les mécanismes de constitution d’une histoire nationale mythique et sur ce
qui fait d’ailleurs que l’expression même d’histoire nationale mythique soit
une forme de pléonasme. Si l’on ne se pose cette question, alors on se
précipite tête baissée dans une histoire mythique alternative (infra). C’est pourquoi, je n’aime pas le
titre de ce livre, parce qu’il fait irrésistiblement appel à la rhétorique et à
la théorie du complot, là où il s’agit de bien autre chose et de processus
autrement redoutables et efficaces que ceux du complot et d’de la conspiration,
qu’il suffirait de confondre et de dénoncer pour en venir à bout. Les
mécanismes de constitution du mythe national sont autrement complexes, qui
intègrent en effet l’idée d’une manipulation moralement et politiquement
nécessaire et légitime du passé. Deux passage de Renan, tiré de Qu’est-ce qu’une nation ? est
particulièrement éclairant : « L’oubli,
et je dirai même l’erreur historique [doux euphémisme pour dire le mensonge
historique[1]],
sont un facteur essentiel de la création d’une nation. Et c’est ainsi que le
progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L’investigation
historique, en effet, remet en lumière des faits de violence qui se sont passés
à l’origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les
conséquences ont été le plus bienfaisantes. L’unité se fait toujours
brutalement ; la réunion de la France du Nord et de la France du Midi[2] a été
le résultat d’une extermination et d’une terreur continuée pendant près d’un
siècle. » ; « [...] l’essence d’une nation est que tous les
individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié
bien des choses. Aucun citoyen français ne sait s’il est burgonde, alain,
taïfale, visigoth ; tout citoyen français doit avoir oublié la Saint-Barthélemy,
les massacres du Midi au XIIIe siècle »[3].
Cette
conception de l’histoire nationale comme pieux mensonge et oubli nécessaire, qui
rappelle les « nobles mensonges » dans la République de Platon (le « mythe » de l’autochtonie,
etc.), a-t-elle aujourd’hui disparue, alors que semble triompher l’idée que
rien n’est pire que l’oubli imposé, le refoulement du passé qui ne passe pas,
sans rien dire de l’injonction éthique d’un « devoir de
mémoire » ? Rien n’est moins sûr car, foncièrement, substantiellement,
les mécanismes restent les mêmes : le travail de falsification et de
refoulement se poursuit au nom des grands principes républicains eux-mêmes. Reconnaître
l’existence de différences, et de groupes de citoyens dominés par d’autres et
dont la domination est parfaitement légitimée, une telle reconnaissance, soi-disant,
ruinerait l’égalité et la fraternité, et même – pourquoi non ? – la
liberté. La liberté du citoyen, n’est-elle pas celle de tous ces attachements
communautaires (à l’exception bien sûr des liens infrangibles qui l’attachent à
la communauté nationale unie par l’idéal républicain) ? Ce n'et pas l'un des moindres paradoxes de la conception jacobine de la liberté, que de "forcer" le citoyen "à être libre", pour reprendre la formule célèbre de Rousseau, en l'arrachant à tous ses liens corporatistes et plus gnéralement communautaires...
L’historien, de ce
point de vue, est un empêcheur de tourner en rond. Il ne peut pas ne
pas se demander, même s’il est occitaniste, comme je le suis, si le récit ou
les récits qui constituent l’imaginaire historique occitan sont plus vrais,
moins mythifiés, que ne le sont ceux de l’histoire officielle de France. A
commencer par l’idée qu’il a existé une civilisation occitane nimbée de toutes
les qualités éthiques, esthétiques et politiques antérieurement au désastre de
la croisade et de l’annexion (infra).
Labouysse
dénonce l’histoire mythique inventée au XIXe siècle par Ernest Lavisse
et consort, d’une France éternelle : ancienne Gaule dont les contours
étaient déjà ceux de l’hexagone, puis Franque et chrétienne (les wisigoths
ariens, autrement plus puissants que les Francs, étant passé sous silence), avec l’exaltation
obligée des croisades puis, surtout de la colonisation, assortie de la rhétorique des
« devoirs » et donc des « droits » des « races
supérieures » envers les « inférieures » (Jules Ferry[4], etc.).
Certes, cette critique doit être impitoyablement menée. Mais on ne peut nier
que le discours des manuels, depuis Lavisse, s’est considérablement déplacé.
Sur certains plans, il est même possible de parler de révision, en particulier concernant
le colonialisme, malgré les tentatives politiques d’en imposer l’apologie. Ce
qui n’a guère évolué est la conception hexagonale, centraliste, monolingue et monoculturelle
de cette histoire. Or je suis étonné que Labouysse, justement, ne cite pratiquement
pas dans son livre les manuels d’histoire récents (il a en pris par contre
plusieurs exemples lors de sa conférence), qui permettrait de montrer à la fois
ce qui bouge et ce qui persiste de cette mythographie. Il serait tout à fait
intéressant et nécessaire de conduire ce travail de manière systématique ;
l’analyse en serait sans doute plus difficile que celle du manuel de Lavisse, parce
que l’idéologie centraliste s’est faite plus prudente et plus insidieuse, qui
passe par le vocabulaire de la décentralisation et de la décolonisation.
D’ailleurs, dans l’anthologie qui occupe la plus grand part du livre, les textes vraiment contemporains sont rares. Mais surtout, il est assez difficile de s’y retrouver. Non pas que ces textes, connus ou non, ne soient pas intéressants et pertinents sur la question. Mais l’effort de présentation, de contextualisation et de mise en ordre thématique et chronologique est minimal et pour tout dire très insuffisant. Le lecteur ne dispose en outre d’aucun index qui l’aiderait à se repérer.

Clovis proclamé roi de France
Questions
de mots
Dans
le texte lui-même, malgré, je le répète, un accord de fond sur la démarche
(« décoloniser notre passé et nos manuels, et reconnaître les identités et
les mémoires régionales, culturelles, sociales, philosophiques et
religieuse », p. 47), j’ai souvent
été gêné par les raccourcis, anachronismes et amalgames dans l’usage des
notions et des catégories. Cette question des mots et des concepts est pour moi
essentielle, parce que les abus en ce domaine conduisent presque fatalement à
des erreurs, qu’un lecteur hostile, ou tout simplement critique, pourra à son
tour dénoncer comme des falsifications et des impostures. D’abord, il me semble que l’on ne puisse parler
« d’atteintes aux droits de l’homme » pour les périodes historiques
où cette notion n’existait pas et où de tels droits n’étaient pas reconnus (p.
22, 45, etc.). Certes ,un massacre est un massacre, en quelque époque qu’il ait
eu lieu, mais la manière dont il est perçu, représenté, dénoncé ou légitimé
change dans l’espace et dans le temps. On ne saurait faire un travail
d’historien digne de ce nom en appliquant des catégories normatives
contemporaines sur les événements du passé. C’est un fait, les droits de
l’homme ne sont pas applicables rétrospectivement : Simon de Monfort et
Innocent III n’ont rien à craindre de la cour pénale internationale !
Il
ne me paraît pas possible de dire non plus que l’Inquisition est l’ancêtre de la Gestapo
(p. 25 et 36). L’Inquisition est une juridiction, la Gestapo une police politique ; l’inquisition est un
tribunal des consciences contre les ennemis de la foi, la Gestapo traque des
ennemis politiques non pour assurer le salut de leurs âmes (éventuellement par
le bûcher), mais pour les anéantir.
Parler
de prélude de l’absolutisme avec Saint-Louis (p. 26) est pour le
moins déplacé ; pour que l’on puisse parler d’absolutisme, il faut une
conception de la monarchie, qui absolve, qui délie le monarque des lois ;
il faut reconnaître au monarque une potestas
absoluta, une puissance ab-solue. Cette conception du pouvoir monarchique a
une histoire, et l’on ne saurait certainement pas en parler pour des périodes
antérieures au XVIe siècle.
De
même, on ne saurait utiliser la notion de « totalitarisme » pour
désigner le régime politique de François Ier (p. 26), et pas plus
pour les souverains « absolus » de l’âge moderne. L’usage du terme
pour désigner les persécutions dont Louis XIV s’est rendu coupable contre les
protestants après la révocation de l’Édit de Nantes, est certes emprunté à Janine
Garisson, mais il est abusif. Il ne s’agit bien sûr pas de minimiser les crimes
des dragonnades. Mais le totalitarisme est autre chose ; la prétention
d’un pouvoir total de l’État sur la société civile, voire même le projet d’une
absorption de la société civile par l’État. Un roi comme François Ier,
ne disposait même pas d’une claire conception de l’État ; on ne peut donc
a fortiori parler de son « totalitarisme » pour désigner en fait son
autoritarisme et les mécanismes qu’il met en place pour renforcer son pouvoir
personnel et étendre les prérogatives royales.
J’étendrai
plus loin encore ces scrupules de langage à des expressions choc qui, sous un
rapport ou sous un autre, signifient bien une réalité, mais à la fois sont
susceptibles d’alimenter des polémiques stériles. Je pense d’abord à celle de
« colonialisme de l’intérieur », qui a fédéré la lutte sociale et
culturelle occitane dans les années 70. Certes il y a de bonne raisons de
parler de colonialisme, puisqu’il y a bien imposition depuis le centre, depuis le lieu du pouvoir, d’une
sujétion territoriale, économique, culturelle et linguistique. Mais alors
il faut noter deux choses. D’abord que cette imposition est de fait largement
acceptée par une grande majorité des assujettis (excepté peut-être en Corse, et
encore…), et surtout, surtout, que ces colonisés de l’intérieur se distinguent
foncièrement des colonisés de l’extérieur, en ce qu’ils sont des citoyens de
plein droit au sens du droit français, qui ne reconnaît en effet nullement
les droits culturels et linguistiques. La reconnaissance d’un déficit majeur de
démocratie n’autorise pas à parler sans de « colonialisme de
l’intérieur » sans prendre la peine de le distinguer de ce qui le distingue du « colonialisme de
l’extérieur ».
Labouysse
parle aussi d’« ethnocide culturel ». Cette expression est elle-même
gênante parce qu’elle introduit, fût-ce de manière métaphorique, l’idée
d’ethnie et de cultures ethnique, à mon avis insoutenable, qu’elle que soit
la définition que l’on en donne (mais on ne trouve nulle définition dans le
texte : rien n’y est jamais défini et c’est bien là tout le problème), et
tout particulièrement pour nos sociétés qui ont connu dans l’histoire, comme le
montre très bien Labouysse, un brassage humain permanent.
Il
m’est sans doute arrivé de parler moi-même de « Génocide linguistique ».
Certes, il y a bien eu et il y a encore une politique d’anéantissement
linguistique, assumée comme telle, et là encore, métaphoriquement, on peut alors
parler de « génocide ». Génocide est en effet un mot très fort, mais s’il
en est ainsi c’est qu’il évoque l’élimination physique de populations entières.
Or, en l’occurrence cela n’est évidemment pas le cas. Je veux dire que la
politique d’anéantissement n’a pas été purement et simplement imposée aux
populations ; celles-ci ont collaboré à ce processus. Après
tout, il n’est pas absurde de dire qu’elles-mêmes auraient pu résister plus
efficacement et durablement à cet anéantissement ; elles l’ont fait d’une
certaine façon, mais elles ont fini par renoncer, là même où la langue n’était
pas pourchassée : dans l’espace privée. Aussi, il me semble souvent que la
métaphore de « suicide linguistique » serait moins inexacte que celle
de « génocide », qui implique qu’il y ait des bourreaux et des
victimes clairement désignées, alors que le procès de la mort d’une langue,
lorsqu’elle n’est pas imposée par la violence (le massacre des locuteurs, la
dispersion des membres, l’interdiction formelle de la parler en quelque lieu
que ce soir : tout cela s’est vu dans l’histoire) est la conjonction, le
plus souvent, de contraintes externes et de choix internes aux groupes de
locuteurs. On peut bien sûr dire que les locuteurs ont été poussés à tuer leur
propre langue, puisque tout était fait pour qu’ils ne puissent plus la
transmettre, mais la métaphore du génocide est gênante, alors qu’il s’agit bien
pourtant d’anéantissement et d’élimination.
Je
ne veux certes pas imposer une quelconque police de la langue, une forme de
langage politiquement correct sur ces questions, mais je pense, qu’en ce
domaine comme en tout autre, la recherche des mots justes doit être permanente
et toujours à recommencer.

La mort de Roland à Ronceveau
Villers-Cotterêts
et le francien
Ce
qui m’apparaît chez Labouysse, comme un souci insuffisant d’exactitude
terminologique, est inséparable d’un manque d’exigence intellectuelle dans
l’analyse et la critique des mythes de l’histoire officielle.
Ainsi,
l’auteur est-il plusieurs fois tributaire de l’histoire mythifiée qu’il
critique.
J’en prendrai deux exemples, très rapidement, car j’ai
eu l’occasion d’en traiter déjà sur ce blog :
1- L’interprétation de la fameuse formule de
l’article 111 de l’Ordonnance de Villers-Cotterêts (« en langage maternel
français »), comme visant les langues vernaculaires autres que le
français, en plus du latin. Or la formule est ambiguë, peut-être délibérément, quand
on sait qu’en de nombreux textes des premières décennies du XVIe
siècle on considérait comme formant le langage français toutes les langues
maternelles parlées en France. La seule langue d’écriture juridique, en dehors
du latin (visé explicitement par l’Ordonnance), et du français proprement dit,
qui existait au XVIe siècle, l’occitan, ou plutôt ce qu’il en
restait, puisque on sait que ces écritures juridiques occitanes n’étaient plus
que résiduelles au moment de l’Ordonnance. En tout cas un juriste contemporain
comme Rebuffe, premier président du parlement de Paris, a interprété l’Ordonnance
comme ne mettant nullement en cause les écritures occitanes. Ainsi
Villers-Cotterêts est lui-même un mythe à déconstruire, comme j’ai essayé de le
montrer ailleurs.
2- De même, Labouysse évoque en passant, le
« francien », qui serait le français originel parlé en Île-de-France,
imposé ensuite au fil des temps à tous le territoire. Or celui-ci, comme l’a
montré Bernard Cerquiglini dans son livre récent, après Theodor Gossen et Anthonij Dees, n’a jamais existé : il
est une pure fiction de la linguistique historique du XIXe siècle.
Le français n’est nullement le « patois » du Bassin parisien, mais il se
serait constitué à travers la pratique écrite, en divers lieux du royaume (y
compris d’ailleurs en zone occitanophone) ainsi qu'en Bretagne et en Angleterre.
Mais,
pour ne pas être piégé par les mythes, il faut véritablement se donner les
moyens de les déconstruire et pour ce faire, on ne dispose de rien d’autre que
des méthodes et de la pratique historiennes, et celles-ci ne pourront pas ne
pas se retrouver en porte à faux, sinon en contradiction, avec les
simplifications dont se nourrit l’idéologie, y compris celle à laquelle l’historien
adhère lui-même.
L’âge
d’or occitan : mythe alternatif
Ainsi,
retrouve-t-on dans le texte de Labouysse la classique idéalisation de la
civilisation et de la culture occitanes à la veille de la croisade contre les
albigeois, où les cultures auraient cohabité harmonieusement. Cette histoire
est en effet très riche, mais elle est évidemment elle-même traversée de
conflits et de rapports de force qui interdisent à mon sens une (trop) facile
idéalisation. Pour ne rien dire de l'exaltation de l'hérésie cathare, sur des principes largement étrangers au catharisme réel. Mais l’Occitanie a elle-même besoin de ces mythes fondateurs… Le
grand royaume des Wisigoths, les cathares, les troubadours, les comtes de
Toulouse, les républiques communales… Ainsi, Labouysse collecte-t-il, tous les
éléments permettant, dans l’histoire des espaces occitanophones, de trouver la
préfiguration des idéaux éthiques et politiques contemporains qui animent Peuples
et Régions solidaires, comme beaucoup d’autres groupes. Certes, il est essentiel
pour nous, qui refusons d’être les clones de la capitale, de retrouver une fierté
culturelle et linguistique après ces longs siècles d’humiliation et de
dépression. Celle-ci peut-elle faire l’économie de l’élaboration d’un discours
mythique alternatif ? On ne peut se réapproprier son histoire, et donner
un sens à cette démarche, sans élaborer un imaginaire, qui déborde de tous
côtés ce que l’histoire peut assurer. Peut-on élaborer un imaginaire attractif
qui ne soit pas celui d’un récit mythique ? Il me semble que cela est
possible... Nous avons dans notre tradition culturelle une arme puissante pour
nous protéger des mythes nationaux : l’autodérision ; faisons en bon
usage…
Labouysse
fait état de ces chartes communale, où apparaissent des formules républicaines… Soit cette magnifique phrase des Fors de Bigorre (1097) : « Nous qui
valons chacun autant que vous et qui réunis, pouvons plus que vous, nous vous
établissions notre seigneur, à condition, que vous respectiez nos droits et
privilèges, sinon Non ». Mais je ne vois guère par contre de filiation
directe entre l’esprit de cette charte et les formulations républicaines de la
Révolution française invoquée par l'auteur. Il est d’ailleurs intéressant de
voir qu’il a existé un grand courant de républiques communales dans toute
l’Europe à la fin de l’époque médiévale, et qu’il n’y a là, nullement, une
spécificité occitane… et le lien qui unit le républicanisme moderne à ce passé communal
est fort complexe et certes pas univoque.
Dans
le même ordre d’idée, avancer que les notions occitanes de libertat, paratge et amor se concrétiseront plus tard dans la
Déclaration des droits de l’Homme et du
citoyen (p. 31), me paraît une affirmation non étayée. Rien en effet ne me
semble plus éloigné de l’éthique révolutionnaire que les valeurs de paratge et d’amor, telles qu’elles sont mobilisées dans la poésie des troubadours, qui appartiennent fondamentalement à l’univers de la féodalité (le « paratge » est d’abord l’expression de la dignité nobiliaire et de l’éthique chevaleresque qui
va avec ; on ne peut rien imaginer de plus éloigné de l’égalité républicaine) ; de même que la valeur de « libertat », revendiquée par les
communes médiévales, est on ne peut plus loin de la « liberté », non
pas d’abord commune et communale, mais bien individuelle, la liberté du
« citoyen » garantie par la loi, de la Déclaration des droits de
l’homme (« La liberté est le pouvoir qui appartient à l’homme
de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d’autrui »).
C’est sur ce principe là que s’appuient aujourd’hui nos revendication
linguistiques, bien évidemment. Autrement dit, force est de constater que la
condition de possibilité de nos revendications se trouve précisméent dans ce
moment de l’histoire où fut décrété justement la mort de nos langues ; ce
paradoxe mérite d’être médité, et nous montre toute l’impureté de l’histoire,
dont nous devons nous pénétrer si nous voulons échapper à la logique délétaire
du mythe.
Jean-Pierre Cavaillé
[1] Ma réflexion.
[2] Comme on le voit, le midi est pour Renan, une partie de
la France avant même d’être annexée. Bon exemple du mythe de l’éternité de la
France.
[3] Qu’est-ce qu’une
nation ?, 1996, p. 227-8. Voir aussi, le texte en ligne.
[4] « Il faut dire
ouvertement que les races supérieures ont un devoir vis-à-vis des races
inférieures. […] Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce
qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races
inférieures », débat parlementaire du 28 juillet 1885, cité p. 197.
02 avril 2009
Poësia pels Mohicans : Benedicta Bonnet

landa de Sent Laurenç
Poësia pels Mohicans
Benedicta Bonnet, De Bruja a ciau. De
bruyère à ciel, Poemas, Novelum-ieo, 2008.
Me
cal confesar qu’al primier agach, aquel titre me faguèt un pauc paur : De Bruja a ciau, de bruga a cèl, çò
diriam nosautres… Per ièu, aquò t’aviá un perfum de pastorela lemosina en
vestit folcloric sus una landa de carton-pasta, amb cotilhons e barbichet. Me
cal apondre per ma defensa, qu’aviaí pas legit los precedents recuèlhs de la Benedicta
Bonnet : Los uèlhs sus terra e Biòlas d’aiga… De landa n’i a ben una
dins aquel libreton, vertat, aquela de Sent Laurenç dins la comuna de La Ròcha
l’Abelha, al sud de Lemotges : « landa
blueia » ont se trapa la « ròcha
de serpentina », coma ditz la poësia, una poësia tant simpla e
leugièra, leugièra, coma un ventolet de la debuta d'estiu, qu’en lemosin es
un alen de prima tardiva. M’es estat dit
qu’aquel poèma, en son bon occitan, se pòt ara legir tanben sus un panèu a l’abroa d’aquèla landa
per acuelhir lo visitor. Es pro rar per èsser senhalat.
La de Benedicta Bonnet es una votz sens afectacion,
sens rambalh, sens sentimentalisme, al mai pròche dels luòcs e de la gent que
nos conta, monde que vivon pel campestre e pels vilatges, una votz que raja
doçament dins una mena de mormolh velat de malenconiá, tintada, de còps que i
a, d’un rebat d’ironia.
Lo second de sos tèxtes /
poèmas es una mena d’autoretrait en situacion :
Ma testa es pas facha per un monde tròp moderne.
Tasche de prener çò que me fai mestier […].
Mas en realitat, prene gaire.
Prendre gaire, mens que se podriá, per filosofia ò
simplament per manca d’interes dper aquel molon espaventós de tot çò que caldriá aver
per èsser de biais dins aquel monde dit modern. E aquò te creba, se vei plan a l’entorn :
es un mestier de galerian que te chuca la sang e l’eime ! Vaquí l’autora, dins
l’ostal pichonel de peira que ven d’aquistar, enrodada de « son bocin de terra » : « … me tròbe desjà a boifar, piaus breçats per
me garantir dau borrilh, a netir lo còr en festa, mon domeni ».
Sentiment novel, de « conte de fada », quand los enfants perduts
arrivan davant l’ostal encantat : « Me prene de l’i me sentir desjà chas me […] ; e entau plan per lo
prumier còp de ma vita ».
Defòra,
« Otrujas,
tranuja, me fan la festa.
Son aquí,
en permanença, tesmonhage de vita eternala. »
Autoretrait, mai que mai, d’un estat d’esperit, del
meravilhament primier, de la gauj d’èsser enfin al pòrt, puèi, sordament,
sornarudament, fin finala, lo dobte, l’inquietud que s’enfonilha, e la question
lancejanta :
Es-quò çò que vòle ?
Retrait
de se, encara, mas sens complasença, en arrièr de se, daissant la plaça a
l’identificacion del legeire, dins l’evocacion d’un lavador comunau, « rasís un riu », ont, dins un temps
pas tant luènh « l’i se netiavan […]
los topins ». Luòc retirat, silencios, ont una « joùna dau país » – se compren plan
qu’es un biais per parlar de se amb distancia e pudor – anava s’i sietar per i pantaissar,
« retener sas leiçons d’escòla »,
chantar, escriure, e mai i menar « son
quite amorós » (mas « pas
lo prumier, segur » !) :
« L’endrech era chausit per tot
quò.
Era coma ’na scena en sòrta,
Emb sos rideus belament eternaus
De fuelhas mai nauta erba… e ren mai. »
Coma
aqueste lavador pels topins, Benedicta Bonnet, sortida de Sent Iries la Percha
dins las annadas seissantas, restituís tanben de tròces de vida lemosina, d’ièr
e d’auèi, que fan partida de sa biografia. Per exemple, se remembra quora, drolleta,
per una dartra que li manjava lo babinhon, sa maire la mandèt trobar lo
Rirí de la Font que sabiá lo secret : li caliá anar cada matin a sieis oras, una
setmana de reng, sola en bicicleta, perque lo fachilièr deviá èsser a jun… La
paur al ventre, la mainatjona sentiá dins la nuèit sus las « espatlas se prueimar coma ‘na presença d’eime »
desconeguda. Un còp arribada, l’òme, « emb
son tison negre e freg, fasiá ’na marca de suja sur la partida a conjurar ».
Èra lo Rirí o ben un autre ? Parla tanben, endacòmai, non sens umor, d’un
medecinaire que deguns trobava pas a son ostal e que caliá anar querre pel
campestre : « la malaisança a lo
trobar, fau creure, era desjà la debuta d’una garison ».
Que
son venguts los òmes, que son vengudas las femnas d’aquel temps de vida
païsana ? Las femnas subretot, encara mai discretas, encara mens visiblas
que los òmes… n’i a encara empr’aquí, sufís d’agachar un pauc dins lo canton, e
mai dins la quite familha :
« S’es
benleu la darriera daus Mohicans, breçada de ton colet de testa, gardada d’un
davantau, a saubre enguera, dins queu país de lops, las boriar, las chastinhas […]
Puei, un
còp eissigadas sur la blancha pelha de cherbe, sur la taula de festa, visaràs
los darriers crestians las becar, las saborar, mai se’n gorniflar, a èsser
tundits coma daus belauds[1] »
E vaquí que la gesta la mas umil que se pòt
imaginar, lo de la païsana que balha a las polas lors forcadas de fem e de vers
de cada jorn, vaquí qu’aquela gesta de res (e parli pas de lorditge, que lo fem
per nosautres e plan tròp precios per èsser lord e per pudir) pòt sufir a donar
sens a tota una vida : « De pus
tòst pensavas ren valer, e veses aura que vales afen quauqua ren.
Si ta
vita de femna es boiradís de confusion, de sabe pas de que, mai s’aurés ;
es tanben facha de vita a l’entorn de te, que te sierv, e que saber
servir ».
D’autras pèças del recuelh parlan de la condicion
feminina dins lo monde rural :
Dins aquel temps
« Lo
trabalh comandava.
Avián la
prioritat :
La vita
d’un vedeu e lo pretz a puesse ne’n tirar ;
Lo
servici prometut au vesin ;
‘Nar a
l’enterrament de quauqu’un de conegut.
A creure
que tot quò aviá mai d’importança que la vita umana d’un d’entre ilhs. […] La
pudor, la duretat, ’na fòma de comunicar per l’essenciau, emb l’absença de
demonstracion […] fagueren çò que l’es ; çò que ’la demòra, en quauqu’un
luec, e maugrat ela ».
E puèi, e puèi, aquela femna, de la color del jorn
que se vei pas, « la trespasset »,
sola, sens desrengar degun :
« De
tota maniera, ’la sap ben que nos l’aimàvam,
Sens
jamai lo li aver montrat o dich un sole còp,
Emb de las
paraulas que benleu esperava de son vivent,
Tant la
retenguda per chascun de nosautres era de rigor »
Mas ièu me pensi qu’esperava pas aquelas paraulas non ditas,
que son tròp sovent las dels fuelhetons dels jornals e de la television, perque sabiá que
son messorguièras. Ela sabia, plan segur, que nosautres, avèm pas besonh de nos
daissar claufir lo cap amb aquela farlabica sentimentala per viure ;
puslèu nos empechariá de sentir çò qu’es vertadierament important, tròp
important per èsser dit, e qui vòl esprimir, coma lo fa tant belament,
prigondament, la Benedicta Bonnet, aquel monde nòstre, dels darriers Mohicans
del Lemosin, de las Cevenas o de l’Albigès, dèu balhar tota sa plaça a aquel
silenci essencial.
Pas cap de sentimentalisme
dins aquel poèma escrich coma una incantacion per balhar coratge, a qui es
benlèu a man d’acabar sa vida, aclapat per la malautiá :
Te repialaràs[2]
segur !
[…]
Veiràs, tendràs d’en pè !
Ton dalh totjorn valsará
Dins ta man per quò facha.
[…]
Tu zo faràs !
Aquel moment es benlèu un dels mai esmovents del
recuelh : se tracha pas simplament de dire aquí una messorga caritabla,
mas d’afortir que las gestas d’una vida, aquí la gesta ampla del dalhiaire,
auèi quasi avalida, son iscritas per totjorn dins la memòria dels vivents, e
benlèu tanben dins un autre espacì ont demoran serbat per l’eternitat dels
temps, çò que los quites òmes delembran. Es evidentament una mena d’illusion
poetica, mas a tot perdre necessaria per se tener « in pé » malgrat
l’absencia e lo silenci de la mòrt, quora la dalhaira es passada.
Aprèp
la dura jornada de trabalh, al païsan, d’estiu, la Benedicta Bonnet li ditz,
simplament : « Te demora mas,/
Lo brun de la nuech ’ribat, De prener lo fresche ». Solituda simpla e
prigonda d’una vida totjorn al despart del monde, mas sens rancòr, sens
pentiment : « Te demora mas /…./
De te laissar esmiraudiar/ De las biòlas d’estelas,/ De la festa d’a costat ».
Joan Peire Cavalier
[1] Belaud = pat.
[2] Repialar = reviscolar.
22 mars 2009
Des crocodiles en Périgord, ou les amours occitanes des inspecteurs généraux

Des
crocodiles en Périgord, ou les amours occitanes des inspecteurs généraux
Ara, mon còr, vos
contarai
Lo bon còr de la
cocodrilha.
Quant de lagremas an
rajat
Dels doç uòlhs de la
cocodrilha !
Font de bonur, per lo
qu'i vai,
de conóisser la
cocodrilha.
En aquel mond òrre e
tan dur,
se vos manja, quante
bonur !
quante bonur d'èstre
segur
qu'au mens i a
quauqu'un que vos plora.
L’été dernier, j’ai acheté à la Maison de la Presse de Fumel, sans savoir
de quoi il s’agissait exactement, un livre intitulé Périgord, Occitan et langues de France, paru en 2005. Ce sont les
actes d’un colloque qui s’est tenu à Périgueux en juin 2001, à l’occasion du
centenaire de la Félibrée du Bournat, sous l’égide de l’Institut Eugène le Roy
et la bienveillante tutelle de Xavier Darcos, alors maire de Périgueux[2].
Un livre dont l’intérêt est
proportionnel à la déception qu’il procure…
Cet ensemble est donc déjà
un peu défraîchi. Qui plus est, il est fort mal édité (très nombreuses
coquilles, textes non relus, etc.), souvent mal écrit, et globalement
décevant : très peu de choses sur les langues de France autres que
l’occitan et dans l’ensemble très superficielles[3] et
une approche globale de la question linguistique en Périgord pour le moins
frileuse et ambiguë. L’ouvrage en
lui-même est une expression de cette frilosité et de cette ambiguïté. Dans
l’avant propos signé de Guy Mandon, on trouve par exemple les mots suivants,
fort étonnants : « Beaucoup de textes en langues régionales ne sont
pas traduits : il faut alors se reporter aux ouvrages cités ! Mais il
m’a semblé que refuser, avec l’auteur [sic !
mais lequel ? celui dont il est question ci-dessous ?], la traduction
c’était préférer le risque d’incompréhension à celui du rendez-vous manqué avec
la grande beauté de ces exquis morceaux de littérature » (p. 10). Je me
suis mis à la recherche de ces nombreux morceaux exquis… Il n’y en a quasiment
pas : l’occitan, même en citation d’auteurs est largement absent du volume,
à l’exception d’un article de Marie-France Notz sur Arnaud Daniel, que le même
Mandon présente ainsi : « la communication ici présentée montre ainsi
et la subtilité des mots et le raffinement de la chose. Qu’on nous pardonne
l’absence de traduction ! Nous avions si peur de passer à côté d’une aussi
belle langue et du moment de bonheur que fut cette évocation » (p. 14). Flagornerie
pure ! Si des textes ont besoin de traduction (fût-ce en occitan moderne !),
ce sont bien justement ceux d’Arnaud Daniel, troubadour au style obscur,
hermétique, « trobar ric »
[trouver riche] et « trobar clus »
[trouver fermé, hermétique], tant, comme le dit Notz elle-même, il est « difficile à
comprendre ». De même, on nous présente comme un « grand
moment » la conférence de Le Roy Ladurie ; or le papier présenté par le
fameux historien, qui devait initialement parler de son Histoire de la France des régions, est pourtant insipide et tout à
fait hors sujet, qui nous entretient du voyage des frères Platters en pays
Catalan à la fin du XVIe siècle.
Plusieurs raisons me
conduisent cependant à consacrer une note à ce livre : d’abord parce qu’il
n’a manifestement eu que fort peu d’écho (du moins à en juger par sa présence plus que discrète sur
la toile) ; ensuite parce qu’il présente un cas, hélas assez commun dans nos
contrées, d’ouvrage consacré à l’occitan et aux langues de France, dont on
attendrait – étant donnée la situation d’extrême urgence dans laquelle se
trouve nos langues – une véritable attention et même un certain engagement, mais
qui se révèle en fait foncièrement hostile à une quelconque transformation des
politiques linguistiques qui, par une asphyxie préméditée, conduisent les
« patois » à une mort inexorable. Tout au plus, est-on disposé à les
réhabiliter comme langues, mais seulement à titre posthume. Du moins tel est
l’esprit qui anime manifestement les organisateurs du colloque et éditeurs de
l’ouvrage et d’une partie des intervenants, l’un d’eux n’étant nul autre que
notre actuel ministre de l’Éducation. Comme on verra, les propos de ce dernier
sont assez sidérants, et méritent d’être connus bien au-delà de nos régions… Malgré
tout,– et c’est la troisième raison d’en rendre compte – se font aussi
entendre dans cet ouvrage collectif des voix dissidentes qui défendent des
positions plus cohérentes. Enfin il présente quelques aspects historiques et
d’érudition intéressants.
Le gang des inspecteurs généraux d’histoire et géo
Deux inspecteurs généraux
d’histoire et de géographie semblent avoir eu l’initiative de cette rencontre
et donnent le ton de l’entreprise. Il s’agit de Guy Mandon et de Xavier Darcos.
Ils en ont invité un troisième : Jean-Louis Nembrini (aujourd’hui directeur général
de l'enseignement scolaire).
Si je mets en avant la profession et la qualité de ces intervenants, c’est qu’il
est largement question d’éducation dans les propos de Mandon et de Darcos. On
connaît l’extraordinaire promotion par notre actuel ministre de l’Éducation de
l’occitan et des
autres langues de France. Je parle ici bien sûr par antiphrase, et les propos
de nos inspecteurs sont intéressants, qui disent en gros, de manière
contournée, mais assez claire, que l’occitan est merveilleux et que son déclin
est fort dommage, mais qu’il n’est certes pas question de changer quoi que ce
soit à cette situation, et surtout pas au sein de l’Éducation Nationale.
Le pétard mouillé des « grandes
retrouvailles »
Le lecteur sent très vite
où l’on veut le mener à la lecture de l’avant propos de Guy Mandon, texte
embarrassé et confus, tissus de phrases creuses, de lieux communs et de
sous-entendus fielleux, agrémentés d’un généreux usage de la brosse à reluire
(voir supra). Le ton est donné
lorsque l’auteur salue l’initiative de la création de l’Institut Eugène le Roy par
le sénateur maire Darcos, et le travail de son administrateur Gérard Fayolle (qui
signe l’article conclusif du livre), en disant les deux hommes « animés par la
conviction que le temps des déchirements politiques autour des régionalismes
intégristes était passé » (p. 9). C’est quoi un régionalisme intégriste ?
Sont sans doute visés par là les mouvements occitanistes des années 60-70
analysés par François Dubet durant le colloque (voir infra), mais faute d’éclaircissements, nous en sommes réduits aux
supputations… Par contre le texte est tout vibrant des éloges clicheteux sur
l’exception française : la France possède une « langue au statut
depuis longtemps universels » (p. 9), elle est la Nation qui donna
« à l’Europe des Lumières sa langue et à l’Europe le drapeau de l’émancipation »
(p. 19). Aussi ne s’étonne-t-on pas de rencontrer un hommage appuyé à l’école
de Jules Ferry et à la déploration du retard du Périgord dans la scolarisation, mise en
rapport avec la persistance de l’occitan. Le Périgord, dit-il, « a surtout
souffert d’être trop longtemps privé de ce qui lui était indispensable dès lors
que les langues régionales – malgré elles évidemment – n’étaient plus capables
de cet apport » (p. 19). Quel « apport » ? Le discours
embrouillé ne le dit pas, mais on comprend bien qu’il s’agit des lumières du
savoir et du progrès. Je note que les « langues régionales » sont
déclarées incapables d’un tel apport, ce qui évidemment est faux : il est
plus correct de dire que, dégradées en patois, elles en ont été jugées incapables, et encore trouverait-on de
nombreuses exceptions. Dans son article (« De la fin du moyen âge au XXe
siècle : De la langue d’oc au patois, du patois à l’occitan »),
Mandon insiste sur cette idée, montrant à quel point il rattache la pratique de
l’occitan à une culture archaïque et dépassée, au risque d’ailleurs
d’interprétations historiques pour le moins étonnantes.
Ainsi analyse-t-il l’analphabétisme
massif des Périgourdins au XVIIe siècle comme un signe l’échec de la
Contre-réforme, à ses yeux inséparable de la maîtrise de la lecture et de
l’écriture et engageant un indiscutable progrès civilisationnel :
« privés du savoir lire et écrire, les Périgourdins le sont aussi des
moyens d’entrer dans une autre culture, celle qui entoure et accompagne des
pratiques religieuses faisant appel à des démarches plus personnelles et à une
vision plus construite du monde, bref à l’épanouissement d’une approche plus
individualiste et personnelle » (p. 84). Je me contenterai de constater
seulement que là où elle a triomphé, la Contre-réforme (en Italie, Espagne)
s’est fort bien accommodée de l’analphabétisme, développant d’ailleurs une
propagande par l’image permettant de faire l’économie de la lecture et de
l’écriture. On sait que la Contre-réforme a du reste violemment réprimé l’édition
des textes religieux en langue vernaculaire, partout où elle a pu (voir les
livres de Gigliola Fragnito, La Bibbia al
rogo et Proibito sapere). Qu’elle
offrait potentiellement aux masses populaires une « vision plus construite
du monde », comme l’affirme aussi Mandon, est également on ne plus
discutable. Et d’abord « plus construite » que quoi ? Pas un mot
ici sur la culture orale populaire, dont on se contente de supposer qu’elle
offre une vision du monde déficiente. Notons d’ailleurs que dans les régions
occitanes marquées par la Réforme, l’histoire de la langue, dans ses grandes
lignes, a été la même, encore qu’il y a sans aucun doute des différences
importantes à relever (voir les ouvrages de Robert Lafont sur cette question,
ici la distinction confessionnelle n’est pas même évoquée).
Ce sur quoi, par contre,
insiste l’auteur, ce sont les « ravages » qu’a pu faire en Périgord
« la privation scolaire », ne mettant jamais en doute l’idée que l’alphabétisation
ne saurait se faire en autre chose qu’en français : « l’amour pour la
langue d’oc ne doit tout de même pas faire oublier que le vrai malheur est
celui de cette grosse minorité d’élèves privés d’école encore pour une ou deux
générations » (p. 90). Mais quel rapport entre l’amour pour la langue d’oc
et les retards de l’alphabétisation (en français) du Périgord ? Cet
argument, hélas souvent utilisé, est évidemment complètement vicié, qui repose
sur la hiérarchie entre langue orale et langue écrite, et l’affirmation qu’il
est plus grave de rester analphabète que de perdre sa langue, et que l’on n’a pas
le droit de se plaindre de cette perte, puisqu’on y a gagné au change
le lire et l'écrire. En sourdine, l’argument est bien ce grossier paralogisme suivant
lequel l’amour immodéré pour la langue d’oc est une forme de justification de
l’analphabétisme qui n’a que trop longtemps duré dans nos régions. « Amour
immodéré » : c’est que la modération consiste en l’occurrence à
subordonner cette affection à un amour premier et essentiel pour le français,
un amour éperdu de reconnaissance pour le don d’un alphabet que seule pouvait apparemment
nous faire cette langue ! Cela permet d’écarter sans même l’effleurer la
question d’une alphabétisation bilingue. Car, l’on en revient toujours au même
point : l’occitan est une belle langue à condition de rester le plus
possible extérieure à l’école, ou au moins d’y être plutôt une objet qu’un
sujet d’étude, une matière enseignée plutôt qu’un médium d’enseignement (bref
toute la différence entre une langue vive et une langue morte). Les
récriminations par lesquelles se termine l’avant-propos sont à cet égard très
révélatrices : « Si on regarde le contenu de l’enseignement des
établissements bilingues tel que le proposait le Bulletin Officiel de
l’Éducation nationale à la rentrée 2001, on voit bien les difficultés que nous
risquons rencontrer [sic] à enseigner certains cours de discipline scientifique
ou faire fonctionner un conseil de classe en langue d’Oc ». Quand on va
voir le texte en question,
on se demande de quelles difficultés il s’agit, et quels sont ces épouvantails
de l’enseignement bilingue agités devant nous par Mr l’inspecteur
général. Aussi, lorsqu'il invoque les « grandes retrouvailles » avec
l’occitan (certes pour ajouter qu’elles sont « encore dans leur
enfance »), nous sommes fondés à nous demander comme il conçoit alors les
choses…

gendarmerie d'Apatou, sur le fleuve Maroni
Où l’on découvre l’idéologie
linguistique d’un ministre de l’Éducation Nationale
L’exposé de Xavier Darcos
(« Quel statut pour les langues régionales dans le système éducatif
français ? »), quant à lui, est assez ahurissant. Il s’agit d’une
sorte de conversation à bâtons rompus, sans doute saisie à partir de l’enregistrement,
très verbeuse, frôlant parfois l’incohérence et trahissant plus d’une fois une
connaissance plus qu’approximative du sujet[4]. Ce discours,
tout en portant l’occitan au pinacle, vise en substance à montrer qu’en matière
d’éducation au moins, on ne saurait faire pour lui ce qu’il mériterait. En
effet – logique imparable – il faudrait alors
en faire autant pour des langues qui lui sont de beaucoup inférieures ! Car
Darcos ne doute nullement qu’il existe une « hiérarchie » entre les
langues, et il n’hésite pas à utiliser d’ailleurs le terme : « J’ai
commencé par l’Occitan en le mettant en haut de la hiérarchie, une déférence
hiérarchique ». Donc, fort de ces hiérarchies, un homme de bon sens aura
envie de dire : « Va encore pour les langues d’Oïl, le Provençal [qui
n’est donc pas de l’occitan pour Darcos ?], l’Alsacien et le
Mosellan », mais « ça se complique évidemment lorsque l’on va vers
des langues qui sont quasiment [sic !] autochtones,
des langues en particulier des régions, territoires ou départements français
qui sont lointains, où là, il n’y a ni écriture, ni transmission orale
claire ». Ni transmission orale claire : les territoires d’outre-mer,
qui ont fait entendre dans les semaines passées leurs revendications
économiques mais aussi culturelles, et lingusitiques, apprécieront… « Je pense en
particulier à toutes les langues créoles de Guyane qui sont une grande
difficulté pour que l’administration arrive à s’y repérer, particulièrement le
créole, où l’on trouve des bases lexicales anglo-néerlandaises qui se sont compliquées
de Portugais et d’Anglais… » (p. 171). La description n’est guère claire,
ni soignée, on en conviendra, mais le créole mérite-t-il mieux pour notre
inspecteur ? Fier d’avoir eu à inspecter la Guyane, comme il le dit, remontant
le fleuve Maroni, il revint cependant de son voyage effrayé par ce qui lui
apparut une belle cacophonie linguistique ; d’où, explique-t-il, le
« désarroi dans lequel se trouve l’enseignement primaire guyanais »,
non pas pour enseigner toutes ces langues barbares, mais – rassurons-nous – le
français seul ! Il est pour le moins étonnant de retrouver pour la Guyane,
dans la bouche d’un inspecteur appelé à devenir Ministre de l’éducation, les
propos que l’on tenait jadis pour les campagnes françaises. Le mépris, à peine
voilé pour ces lambeaux de créoles et autres parlures « quasi-autochtones »,
vaut bien en effet celui que le mot de patois suffit à évoquer.
L’occitan, nous explique l’alors maire de Périgueux, certes, ce n’est pas pareil ! « On a là un appareil littéraire, un appareil critique, une histoire, des cours, des seigneurs, des troubadours, une histoire littéraire qui fait que l’on peut dire : « Écoutez, lorsque l’on voit ce qu’est l’occitan, pourquoi ne serait-il pas intégré dans l’éducation française ? »». C’est raisonner sans compter avec tous les autres prétendants, pour inférieurs qu’ils soient ! Car voilà, si l’on dit « va pour l’Occitan, va pour le Mosellan, pour les dialectes Rhénans, il faut aussi dire, va pour les langues mélanésiennes, va pour les langues Guyanaises » (p. 171). Et alors, vous vous rendez compte ? – Pas très bien, mais d’autres que moi auraient eu tôt fait de crier purement et simplement au racisme ! Enfin, on aura compris qu’il s’agit de fournir des arguments pour justifier la création du moins de postes possibles en occitan, comme dans les autres langues, y compris par l’invention d’hypothèses absolument spécieuses : « Si demain au collège de Périgueux ou de Marmande, un élève demande à faire l’option lourde, à la place de l’espagnol faire le choix du breton ou d’une langue mélanésienne, nous aurons certainement des difficultés à trouver un professeur qui viendra assurer cet enseignement pour lui ». Mais voilà, il apparaît en gros que c’est la même chose pour l’occitan… en Occitanie même ! Notre limousin en est un brillant exemple. On ne peut tout de même pas généraliser l’offre et créer des sections en veux-tu en voilà !
Enfin, et je n’invente rien, notre politique se félicite de ce que, fort heureusement, l’on n’est pas ici dans la même situation que dans certains départements et territoires d’Outre-mer : là bas « il y une revendication politique extrêmement forte » [on s’en est aperçu, en effet !] : « Imaginez que vous disiez : en Guadeloupe, à partir de maintenant, on enseigne plus les langues créoles, vous repartiriez roulé dans le goudron et les plumes ! Nous sommes en face de quelque chose qui appartient à l’identité, à l’histoire, d’une manière tellement uniforme, unanime, qui organise tellement la pensée politique, l’idéologie locale, qu’il est hors de question d’y toucher » (p. 176). Donc, amis des langues de France – c’est le pouvoir même qui vous en fait la leçon – vous ne serez jamais entendu si vous ne politisez pas vos revendications ! Ce s propos valent même pour une clé possibile sur les concessions récentes quand à la possibilité d'organisr un enseignement de créole en Île-de-France. En tout cas, s'il est un ministre qui a bien mérité le goudron et les plumes, c’est bien Darcos, et pas seulement pour sa politique en matière d’enseignement des langues ! Il est d’ailleurs assez étrange de se dire que l’on lutte depuis neuf semaines bientôt contre un adversaire au discours aussi misérable, qui n’est même pas à la hauteur de son cynisme.

slogan sur un mur de mairie en Guadeloupe
De la « citoyenneté
culturelle » ? oui, mais point trop n’en faut…
Quant à Jean-Louis
Nembrini, le troisième du gang (« Langues régionales et droits de
l’homme »), il commence très fort : « limiter (…) le mot « patois »
au sens qu’on lui donne souvent aujourd’hui, nourri d’un fort sentiment de
frustration et vecteur de condescendance ou de mépris, serait contraindre les
faits et la pensée » (p. 180). Cela veut donc dire qu’il y a un beau et
bon usage du mot ? A partir de là, on peut craindre le pire… Pourtant,
l’auteur développe une démonstration historique et politique tout à fait
favorable aux langues : après le temps de la citoyenneté civile, puis celui de
la citoyenneté politique et enfin celui de la citoyenneté sociale, voici venu le
temps de la « citoyenneté culturelle », qui ne peut que passer par la
reconnaissance des langues de France. L’État français, d’ailleurs, va dans le bon
sens : n’est-ce pas « en conformité avec ses décisions
pratiques » qu’il a « honoré de sa signature la Charte européenne des
langues régionales » ? C’est ainsi qu’une preuve se retourne en
contre preuve, puisque la Charte, comme on le sait, n’a jamais été ratifiée et
ne le sera apparemment pas de si tôt ! De toute façon, nous sommes
avertis : « l’Espagne ou le Royaume-Uni ne sont pas la France »
et de préciser : « les principes de l’universalisme qu’a fait la
République par ses choix particuliers, par exemple en accordant au droit du sol
la prééminence absolue sur le droit du sang, en refusant aussi que l’individu
puisse être contraint par sa communauté d’origine mais en acceptant comme une
richesse les cultures qui s’épanouissent sur son territoire, doivent demeurer
une référence intangible et le ciment de la Communauté
des citoyens. » (p. 191) Ces propos sont tout simplement insultants
pour l’Espagne et le Royaume-Uni qui ne sont certes pas des pays du droit du
sang (l’Espagne combine, comme la France d’ailleurs mais selon d’autres modalités, jus soli et jus sanguini, quant au Royaume-Uni, il est plus purement attaché au
jus soli que la France), et peuvent
tout autant que la France prétendre à l’universalisme des droits de l’homme[5]. Et
puis, il faut ajouter tout de même ceci, concernant le droit du sol dont
s’enorgueillit tant la France. Une seule et unique question : les sans-papiers,
sur notre sol, ont-ils « droit » au droit du sol ? Autrement
dit, nous n’avons aucune leçon à donner en la matière, et surtout pas de ces
leçons, qui au nom de la supériorité du droit français, justifient les restrictions,
de fait, des droits culturels.
Le mouvement occitan est-il soluble
dans l’eau claire ?
J’ai aussi trouvé de
l’intérêt à l’article du sociologue François Dubet sur l’histoire de
l’occitanisme (« La langue comme question sociale et politique »), pour
discutable qu’il soit. Il décrit le grand mouvement des années 60-70,
« comme une défense de la langue dans une conscience sociale qui prend
plusieurs aspects : conscience nationale, luttes économiques, affirmations
populistes liée[s] au nouveaux mouvement sociaux issus de mai 68, tentatives de
se former en acteurs politiques » (p. 95). Il s’arrête en particulier sur
le rôle majeur de Robert Lafont (qu’il aurait fallu articuler avec celui
de Félix Castan, auquel il n’est même pas fait allusion) d’une République décentralisée et fédérale. Dubet associe ce refus
du nationalisme à l’adoption du thème central de « colonialisme
interne » (dont il refuse de se demander, s’empresse-t-il de préciser,
s’il est vrai, vraisemblable ou faux), essentiel « pour fixer l’ambition
sociale et culturelle de la conscience occitane qui se forme ». Cette « vision
girondine » est donc aussi une « vision sociale et
socialisante » et l’on peut dire que l’occitanisme « n’a pas
raté Mai 68 » (p. 98). Par contre, selon lui, « l’arrivée de la
gauche au pouvoir en 1981 contribue […] à l’affaiblissement du mouvement
occitan ». Beaucoup d’occitanistes, selon lui (il manque des noms et des
chiffres, mais cela est en effet probable), ont été purement et simplement
assimilés à cette époque par les partis de gauche (p. 101). Quant à la
situation actuelle, il l’aborde à travers une réflexion pour le moins
nonchalante :« S’il est bon de baptiser les rue[s] et les villes de
noms occitans, s’il est bien de promouvoir des fêtes occitanes, s’il est utile
de défendre les calendreta [sic][6] et le
CAPES d’occitan, point n’est besoin pour cela d’un mouvement occitan organisé
et autonome ». Mais ne voit-il pas que toutes ces initiatives, éparpillées
de-ci de là, ne sont politiquement et culturellement, que cela à quoi nous en
sommes réduits, de reculade et reculade ? Certes, la question culturelle a
été mise au centre, désormais, de ce qui reste du mouvement occitaniste et je
serais le premier à m’en féliciter, si je ne voyais que sans le relais politique
(qu’il soit déclaré occitaniste, ou qu’il se coule dans d’autres formes
d’engagement), notre voix ne cesse de s’affaiblir, je veux dire sa résonance
politique et médiatique ne cesse de s’étioler, quoi que puissent prétendre
certains qui n’évoluent sans doute que dans le seul milieu occitaniste (et dans
les régions méridionales, parce qu’ici un tel discours serait impensable). Et
cela est un désastre pour la culture et la langue occitanes elles-mêmes. Lorsque
Dubet parle du succès de « certains thèmes occitans dans la classe
politique », j’aimerais bien savoir auxquels il pense. Quand il dit que le
projet occitan « s’est diffusé dans la société », et que le mouvement
« a contribué à une profonde mutation du récit historique et de
l’imaginaire national français », son optimisme me paraît en tout cas pour
le moins exagéré. Il est d’ailleurs entièrement contredit par le livre même dans lequel figure son texte il figure, un livre pourtant consacré à l’occitan et où l’on
retrouve à l’œuvre, comme on l’a vu plus haut, les mythes éternels du récit
national, utilisés contre toute velléité de politique culturelle occitane. Par
contre, je partage ses mots de conclusion : « A l’heure de ce que
nous appelons la globalisation, nous savons que nous vivrons dans plusieurs
mondes culturels et dans plusieurs espaces politiques. L’universalisme moderne
peut offrir une chance au local que le projet des Lumières, revisité par le
jacobinisme et par l’Empire, avait renvoyé dans l’enfer du passéisme et du
privé » (p. 102). Sauf que, là encore, on n’a affaire qu’à un vœu pieux :
il faudrait donner des gages, par sa propre approche de la question, de cet
investissement de la culture locale (Hic
Rodhus, hic salta !). Outre la faute sur calandreta, on ne peut que noter dans le texte l’absence de toute
référence un tant soit peu sérieuse à la production culturelle occitane, dont
la richesse est sans aucun doute pour beaucoup dans la persistance d’un
mouvement culturel né des ruines du mouvement social et politique des années 70.
Réponse du berger à la bergère
L’ouvrage contient
cependant aussi des articles qui répondent en fait indirectement aux précédents :
il eût été sans doute fort difficile de n’inviter à un colloque sur le thème en
question que des gens aussi « raisonnables » que des inspecteurs généraux !
Plus positivement, on peut aussi se réjouir de cette pluralité de vues. Il y a
d’abord la courte présentation de Marie-Anne Châteaureynaud (« L’occitan
aujourd’hui en Périgord, une langue vivante ? »), qui présente les
résultats de sa thèse de socio-linguistique. L’auteur apporte quelques données de
fond quant à la diffusion des idées occitanes, mais aussi de la limite de cette
diffusion. On note en particulier les résultats d’un sondage effectué en
1997 : 35 % des sondés déclarent comprendre l’occitan et le même
pourcentage se déclare très attaché à l’occitan et jusqu’à 56 % déclarent
souhaiter un enseignement pour leurs enfants. Mais à la question « le
parlez-vous ? » le pourcentage significativement tombe à 19 %. Qu’en
est-il dix ans plus tard ? En tout cas la demande scolarisation existait très fortement en 97 et existe probablement tout aussi fortement dix ans plus tard,
Darcos, ne peut le nier, et elle est même assez massive (plus de la moitié de la
population !). Les résultats sur la dénomination sont aussi
importants : 40 % disent patois et seulement 19 % occitan, auquel il faut
ajouter cependant, les 8 % qui parlent de langue d’Oc. Autre donnée
significative, qui devrait donner matière à réfléchir au rectorat : 26 %
ignorent s’il existe un enseignement et 26 autres % affirment qu’il n’existe
pas… Et notons qu’ils ne se trompent pas complètement, car la question des
lieux scolaire est déterminante : quelle est aujourd’hui l’offre scolaire
en primaire pour le Périgord ?
Philippe Martel, dans un
article auquel je souscris pleinement (« l’Occitanie, la France et
l’Europe, hier et aujourd’hui »), rappelle une évidence : « Non
ce n’est pas seulement la fatalité, sous son nom actuel de Modernité qui a
amené son déclin, mais un processus historique bien précis, de nature
politique, idéologique et aussi sociale » (p. 131).
Bernard Poignant, qui
venait de publier alors, Langues de France : osez
l'Europe ! apporte une défense et illustration de la position du conseil de l’Europe
et de l’esprit de la Charte des langues régionales ou minoritaire », très
utile, car l’auteur y répond de la manière la plus claire et la plus concise,
textes en main, aux accusations récurrentes dont la Charte fait l’objet en
France : favoriser le communautarisme, le séparatisme et les nationalismes
régionaux.

Monument à Arnaut Daniel. Salbertrand (Italie, Val de Suse)
Multilinguisme médiéval
L’ouvrage contient également quelques articles d’histoire médiévale, digne
de lecture : ceux de Gérard Gouiran (« Bertran de Born et les
Plantagenêts »), d’André Gabriel (« l’instrumentarium médiéval ») et de Jean Roux (« Périgeux
et le Périgord médiéval, entre latin, oc et oïl »). Jean Roux insiste sur
le fait qu’« en Périgord comme dans l’ensemble du domaine linguistique de
la langue d’oc, c’est l’occitan qui a commencé à concurrencer le latin dans la
rédaction des actes juridiques et administratifs, chartes, terriers, actes
notariés, délibérations de conseils de villes… accédant ainsi au statut de
langue écrite ‘officielle’ » (p. 57). Cette documentation permet ainsi de
montrer, pour Périgueux, la proximité de l’occitan au XIVe et au XVe
siècle avec celui qui est encore parlé et écrit aujourd’hui. Roux donne en
particulier une démonstration, à partir d’un exemple frappant, de la perte du
code graphique, par la confrontation de textes du début et de la fin du XVe
siècle, époque à laquelle l’écrit occitan d’ailleurs se raréfie: le mot « senhor » (seigneur en français,
orthographié ainsi dans les texte) y est désormais écrit « seignour », c’est-à-dire sur la
base du code graphique du français. Enfin, une chose très intéressante est la
description du Périgueux médiéval qu’il propose, aux antipodes de l’image d’une
communauté refermée sur elle-même, et qui montre combien le multilinguisme et
ce que l’on appelle aujourd’hui multiculturalisme, étaient alors une réalité
sans doute plus forte que celle que nous connaissons : « La situation
linguistique de l’époque en ce qui
concerne la diversité dialectale de l’occitan et la compréhension entre les
dialectes était bien différente de ce qu’elle est aujourd’hui : on entend
quotidiennement dans Périgueux par les marchants de Bergerac, de Sarlat et de
beaucoup plus loin, les gascons qui forment la grande majorité es garnisons
anglaises, les pèlerins de passage, toutes les formes dialectales de l’occitan.
Celles aussi bien sûr de la langue d’oïl. On y entend bien d’autres
langues : les bretons de Du Guesclin, les gallois servant dans les troupes
françaises, les arbalétriers génois de Bertrand de L’Isle-Jourdain, les
basques, les aragonais, les anglés
d’Anglaterra. Un médecin de Séville demande et obtient des consuls le droit
d’exercer son art à Périgueux. Le Périgueux médiéval résonne bien plus que
celui d’aujourd’hui de toutes les langues d’Europe » (p. 64). Un monde, bref, aux antipodes de la fiction selon laquelle le français nous aurait sauvé de la clôture et de l'enfermement régional.
Pour toutes ces raisons et déraisons, si vous passez par
Périgueux ou Fumel, arrêtez-vous à la Maison de la Presse : il vous en
coûtera 20 euros.
Jean-Pierre Cavaillé
[1] « Maintenant mon cœur, je vous dira/ quel bon cœur ont les crocodiles./ Combien de
larmes ont coulé/ de leurs doux yeux de crocodile !/ Quel bonheur que celui va,/ Pour rencontrer le crocodile./ En ce monde horrible et si dur,/ Oh! s'il vous mange, quel bonheur!/ Quel bonheur d'être aussi certain,/ qu'au moins, ici, quelqu'un vous pleure. », Max Rouquette, Bestiari I, p. 36-37 écouter la version
chantée de Laurent Cavalié
[2] Guy Mandon (sous la direction
de), Périgord, Occitan et langues de
France, Actes du colloque de Périgueux (29 et 30 juin 2001), Périgueux,
Copédit, 2005.
[3] On y trouve deux articles insignifiants sur le catalan et le basque et un texte plus substantiel de Ghjacumu Thiers sur l’individuation du corse, avec une très claire définition de théorique de la question « on désigne par ce terme l’ensemble des processus symboliques et socio-politiques par lesquels les locuteurs d’une communauté donnée déclarent parlent une variété particulière, originale et linguistiquement distincte et autonome des autres systèmes connus. Au gré des intérêts de cette communauté, le statut social et politique de la vérité en question peut être modifié au cours de l’histoire, allant jusqu’à entraîner à terme une nouvelle définition linguistique. C’est ce qui s’est passé pour notre langue qui se trouvait, il n’y a pas si longtemps encore, définie comme un dialecte toscan ou italien » (p. 143). Notons bien qu’il existe bien de tels efforts d’individuation par des groupes de locuteurs (ou de promoteurs non locuteurs, donnée à prendre en compte) de certains de ce que nous considérons, sur des bases à la fois linguistiques et socio-linguistiques, comme des dialectes de l’occitan. Le problème théorique considérable posé par cette approche est de concevoir, finalement, que la linguistique se laisse déterminer par la représentation de la langue qui s’impose ou domine à un moment donné parmi les locuteurs. La linguistique deviendrait en quelque sorte le bureau d’enregistrement des représentations socio-linguistiques dominantes. Cela n’est bien sûr pas acceptable, même s’il l’on ne peut nier qu’il existe, pour le meilleur et pour le pire, un lien dialectique entre ces représentations et le savoir linguistique (pour s’en convaincre, il suffit de nous rappeler qu’en effet il y a eu une linguistique des « patois », tant que la représentation sociolinguistique des langues minorées en France comme patois a dominé).
[4] Soit par exemple : « Si vous allez à la
Réunion, vous allez trouver un Institut national de formation qui, pour le 1er
degré, permet de s’initier à toutes les langues canaques », p. 177. Les
canaques de la Réunion peuvent se réjouir !
« Les Pays Bas, la Belgique, l’Espagne et le Portugal attribuent leur nationalité non seulement à l’enfant nés de leur nationaux, mais aussi, selon les modalités diverses, à l’enfant qui est né sur leur territoire d’un parent qui y est lui même né. Le Royaume-Uni et l’Irlande ont, pour leur part opté pour le jus soli : est citoyen britannique à sa naissance l’enfant né dans le Royaume Uni d’un citoyen britannique ou d’une personne qui y est établie. Le droit du sol et le droit du sang se complètent d’ailleurs : le double droit du sol fait des français jure soli qui donnent naissance à des français jure sanguini ». Michèle Mateno, « Pour tout savoir sur le code de nationalité français ».
[6] On voit que le seul mot occitan du texte compte deux
fautes… il faut évidemment lire « calandretas ».
Dans la communication de Darcos, il est aussi écrit les
« calendrettes » (alors que la francisation devrait évidemment être calandrettes).
16 janvier 2009
La place de l'occitan dans la Revue du Tarn

Caricature de Xavier Bach par Aluserpit : Revue du Tarn, n° 212
(per la grafia, coma vesètz, i a encara de progrèsses de far !)
L’occitan dans la Revue
du Tarn
Le directeur de la Revue
du Tarn, Robert Fabre, dans son intervention devant la Fédération des
Sociétés Intellectuelles du Tarn, publié dans le n° 211 de la revue (p. 499),
fait référence à ma tentative de collaboration avec celle-ci et à mon billet
paru sur ce blog, sur la rubrique Domeni
occitan que j’estimais en effet « sinistrée ». Je voudrais
rectifier rapidement les propos de Robert Fabre et me permettre quelques
considérations sur la situation actuelle de cette rubrique.
Robert Fabre me présente comme un « universitaire
parisien », sans doute parce que je travaille dans une université parisienne, mais je tiens à
souligner que, natif d’Albi, j’ai longtemps enseigné à Toulouse et que je
réside en Limousin, ce qui n’est bien sûr pas étranger à mon engagement pour l'occitan et à mon vif intérêt pour les initiatives allibeoises en faveur de la langue. Je suis donc universitaire à Paris, mais non universitaire
parisien. Il précise que la revue m'avait même publié quelques pages dans le n°
196, en 2004, et ajoute qu’elles « étaient en français ». Les textes
publiés (mal, car il s’agissait de billets tout à fait distincts les uns des
autres, qui furent présentés dans la revue comme s’il s’agissait d’un même article) l’étaient en effet,
mais j’avais joint aussi deux autres billets l’un en occitan,
l’autre doté d'un titre occitan,
qui n’ont pas été pris, sans aucune explication. Il ajoute que les pages publiées
étaient « très polémiques, notamment pour une expo albigeoise très
contemporaine », ce « qui n’avait pas plu à tout le monde, y compris
dans le bureau de la F.S.I.T » (je précise pour le profane :
Fédération des Sociétés Intellectuelles du Tarn). Or ce texte d’abord n’était
pas « très polémique », absolument pas, comme chacun peut en juger :
je soulignais d’emblée au contraire la grande qualité de cette exposition de
Kendell Geers, installée aux Moulins de l’albigeois, tout en mettant en cause
les clichés et les faussetés sur Albi ville cathare et sur les Cathares
eux-mêmes que l’on pouvait trouver dans la documentation. Quoi qu’il en fût, j’étais
très heureux de pouvoir me faire l’écho dans une revue, où ce n’était certes
pas la coutume, du remarquable travail et de la constance de Jackie-Ruth Meyer et de l’association
Cimaise et Portique, qui mériterait une reconnaissance locale autrement
importante. Je vois que, bien heureusement, les choses changent et que, dans la
même livraison, un article étoffé est consacré à l’exposition Buren au même
endroit et sous les mêmes auspices. Mais l’essentiel n’est pas là : je
constate qu’il suffit qu’un article ne plaise pas « à tout le monde »
dans le bureau de la F.S.I.T., pour que l’on ne donne pas suite à une
collaboration à peine entamée, en avançant le motif que la rubrique Domeni occitan est suffisamment pourvue.
Il ne m’a pas été difficile de démontrer que celle-ci était pourtant
calamiteuse, exsangue, et même, à la fin, absente (voir sur ce blog, Domeni occitan : rubrique sinistrée de la Revue du Tarn).
Elle est
maintenant confiée à l’IEO du Tarn ; en fait à son directeur, Xavier Bach.
On y peut lire, dans les trois derniers numéros, deux articles sur le
collectage du patrimoine chanté dans le Tarn, excellents au demeurant (les deux
pages du n° 212 font un rapide historique des activités essentielles de
l'association Cordae-La Talvera), mais très courts, et une page et demie, bienvenue, mais
trop brève aussi à mon goût, sur l’entrée par la toute petite porte des langues
régionales dans la constitution française (n. 211).
J’estime
pour ma part que l’occitan – la langue et la culture – méritent mieux qu’un
feuillet par numéro. Il me semblerait opportun de réunir une équipe susceptible
de présenter à la fois des articles d’érudition approfondis, des textes
d’analyses sur la situation de la langue, des échos des activités culturelles tarnaises
dans la langue ou autour de langue et enfin des textes de création. Il serait
aussi possible de rapatrier alors dans cette rubrique élargie les compte rendus
d’ouvrage et les notes sur la langue (voir dans le n° 211, Jean Roques, « l’Occitan
dans son école »). Ou bien, mieux encore, on pourrait supprimer la
rubrique, qui enclave la question occitane, en fait un domaine spécifique et
réservé, ce qu’elle ne doit pas être, et renforcer la présence des
interventions en français sur l’histoire et la culture occitanes et de la
langue elle-même, au fil des cahiers.
J’entends
déjà que l’on nous répondra sans doute ce que l’on nous répond toujours :
que l’on en fait déjà « beaucoup »… c’est qu’en France (il n’y a certainement pas là
une spécificité tarnaise), le quasi rien en matière de
promotion des langues et des cultures non francophones, est toujours jugé comme déjà
beaucoup trop. Aussi les choses ne me semblent hélas que trop simples : ou
la Revue du Tarn se donne les moyens de
participer réellement à la vie de la langue, sans préjuger bien entendu de toutes
ses rubriques habituelles et de ses numéros thématiques[1], ou
elle se contente de contribuer par sa propre inertie à la chronique d’une mort
annoncée.
J. P. Cavaillé
[1] Je tiens à saluer au passage la
qualité des deux derniers numéros 211 et 212 , le premier contenant les actes du colloque sur
l’actualité de la pensée de Jaurès et le second étant consacré aux relations du Tarn avec
l’Afrique du Nord (dossier articulièrement étoffé).
06 novembre 2008
L’école française face aux « patois »

L’histoire
des relations de l’école française et des langues dites « régionales »,
depuis les lendemains de la Révolution jusqu’à aujourd’hui est, pour qui se
situe du côté des langues minorées, proprement désolante, caractérisée par le
refus explicite, sans cesse réitéré, de laisser entrer les « patois »
non seulement comme langues à part entière méritant d’être enseignées, mais ne
serait-ce que comme outils pédagogique pour l’acquisition du français, car la pratique
constante de l’administration scolaire fut et demeure l’imposition d’un voile
d’ignorance sur les pratiques langagières effectives des petits français,
beaucoup plus que le combat contre les patois, leur répression « entre les
murs », qui a existé aussi du reste, malgré ce qu’une certaine histoire
républicaine iréniste voudrait nous faire croire (voir infra). Les revendications et propositions, jusqu’à la dérisoire et
malgré tout décisive loi Deixonne en 1951, n’ont pourtant pas manqué, répétées
inlassablement depuis le XIXe siècle jusqu’aux débats autour de la
tentative avortée d’intégration des écoles bilingues Diwan au service public,
se heurtant à la réitération des mêmes blocages idéologiques, formulés aussi
très exactement dans les mêmes termes, comme si les choses ne parvenaient
jamais à véritablement avancer, sinon ces dernières décennies, à petits pas, alors
que la mort des langues concernées s’accélère.
C’est
ce processus répétitif et exaspérant que décrit et analyse Philippe Martel dans
son livre, qui réunit une série de ses articles, L’école française et l’occitan, pour lequel il ne pouvait trouver
un meilleur sous-titre que celui de Le
sourd et le bègue, où d’ailleurs le sourd
s’avère de surcroît tout aussi bègue
que son comparse[1].
Martel
montre d’abord comment l’idée de revendication scolaire ne naquit pas avec les
mouvements régionalistes du XIXe siècle, mais s’insinua peu à peu
dans le Félibrige et encore sans faire l’unanimité parmi les militants. Au moment
de sa création, les promoteurs du Félibrige visaient tout au plus à
« assurer à la langue, par leur travail d’épuration linguistique, esthétique
et morale, la consolation d’une mort propre ». C’est le succès de Mirèio, en 1859 qui enhardit Mistral, en
1875 à désigner publiquement l’enseignement primaire au nombre des
responsables du déclin de la langue : « aquelo lengo d’o […] à l’escolo la coursejon e ié barron la porto au
nas » (« cette langue d’oc […] à l’école, ils la mettent en fuite
et lui barrent la porte au nez »). Deux ans plus tard, il abordait le
problème scolaire d’une manière frontale et extrêmement clairvoyante :
« rapelen-nous bèn que lou gouvèr
quinte que siegue, jamais aura l’idèio de douna quaucaren que ié demandon pas.
Es dounc indispensable de revilha pertout, e dins tóuti li classo, lou goust
emé l’ourguei de nosto parladuro » (« rappelons-nous bien que le
gouvernement, quel qu’il soit, n’aura jamais l’idée de donner quelque chose
qu’on ne lui demande pas. Il est donc indispensable de réveiller partout, et
dans toutes les classes, le goût et l’orgueil de notre langage », cit. p.
52).
En
cela, il avait d’ailleurs eu des prédécesseur. Il faut lire en particulier le
texte de la pétition au Corps Législatif déposée en 1870 par les celtisants
Henri Gaidoz et Charles De Gaulle (grand oncle de l’autre) et le
basquisant de Charencey, opportunément publié par Hervé Terral, dans la La Langue d’oc devant l’école[2]
ouvrage qui, par sa richesse documentaire, est parfaitement complémentaire de celui de Martel. On trouve déjà dans la lettre des pétitionnaires tous les
arguments inlassablement repris jusqu’à aujourd’hui, résumés ainsi par
Martel : « avantages du bilinguisme, nécessité de tenir compte des
langues parlées par des citoyens, intérêt culturel de l’étude de ces langues,
liens éventuels avec des langues parlées par des États voisins, etc. » (p.
20). Cette initiative rsta sans réponse, tuée dans l'oeuf par la guerre de 70 Les lignes
inspirées du grand linguiste Michel Bréal, écrites quelques années plus tard,
très favorables à la prise en compte des patois à l’école n’eurent pas plus
d’écho (deux des textes de Bréal sont aussi publiés par Terral).
La
pédagogie qui a le vent en poupe sous le Troisième République est celle de
l’inspecteur général Irénée Carré, dite méthode directe ou méthode naturelle,
voire même « méthode maternelle », qui consiste à enseigner le
français, comme s’il était langue
maternelle, c’est-à-dire en faisant abstraction de l’existence de la langue
première. Martel cite ces mots d’un nommé Poitrineau, inspecteur à Vannes, au
sujet du petit breton bretonnant entrant à l’école : « S’il a huit
ans d’âge physiquement, il en a trois à peine pour le développement
intellectuel. Y a-t-il lieu, dans ces conditions, de tenir compte des quelques
mots bretons qui lui ont suffi pour traîner jusque là une vie
rudimentaire ? Je ne le crois pas. Mieux vaut admettre qu’il ne sait rien
et commencer avec lui par le commencement, comme on fait à l’école
maternelle » (cit. p. 72)[3].
Martel remarque que l’ « on ne parle […] pas des implications
psychologiques d’une méthode fondée sur le refus brutal de ce que l’enfant
apporte avec lui : nos inspecteurs étaient sans doute incapables de voir
si loin, et qui en aurait été capable, à l’époque ? » (p. 81). Mais
au fait, cela a-t-il vraiment changé ? Car les mêmes problèmes se posent
avec les primo arrivants, et l’école d’aujourd’hui est tout aussi sourde aux
langues que l’élève apporte avec lui que ne l'était celle de la Troisième République. Un film récent, Entre les murs, le montre bien, et d’ailleurs malgré lui, où un
élève doit traduire ce que sa mère expose en bambara au conseil de discipline
du collège[4] :
à aucun moment il ne vient à l’idée du professeur si attentif et humaniste,
François Marin, alias l'écrivain François Bégaudeau, pas plus évidemment qu’à sa hiérarchie, que
la prise en compte des cultures et des langues d’origine pourrait être un outil
pédagogique, y compris pour apprendre le français. Ce qui se passe hors les murs,
décidément, est entièrement hors champ, hors jeu, hors circuit… Que l’on veuille
m’excuser cet excursus, mais il me semble s’imposer, en ce qu’il montre combien
en effet, depuis plus d’un siècle, l’école bégaie.
Ensuite,
c’est-à-dire tout au long du XXe siècle, tout n’est, en dehors de
quelques événements et légers déplacements, que répétition, à commercer par les
arguments des Ministres de l’éducation, des inspecteurs généraux et des membres
de l’Académie française. Écoutons le ministre de Monzie, en 1925, réagissant
aux revendications de la Ligue pour la langue d’oc à l’école : « Les
programmes des écoles primaires sont trop chargés pour qu’il puisse être
question d’autoriser les instituteurs à faire des leçons dans la langue du
pays. Mon devoir est de limiter à l’essentiel ce qui doit être enseigné aux enfants. Et l’essentiel, dans l’ordre
d’idées qui nous préoccupe, c’est l’enseignement du français » (cité p.
23). Programmes déjà surchargés, priorité absolue et en fait exclusive du
français… combien de fois n’avons-nous pas entendu cette chanson ?
Daladier, successeur de Monzie, dira qu’il ne faut pas enseigner les
« patois » parce qu’il y encore trop de gens qui les parlent (p. 59).
On n’utilise plus que fort rarement l’argument en France – et pour cause !
(bien qu’un élu de la Dordogne n’a pas hésité à l’employer cette année encore)
– mais notons que c’est celui que l’on agite fort en Italie aujourd’hui pour
s’opposer aux tentatives d’enseigner les « dialetti ».
Il
faut dire aussi que les revendications du félibrige sont à la belle époque
marquées par bien des faiblesses. D’abord, comme le remarque Martel, les desiderata sont toujours formulés
au nom de la France et du français : « enseigner le dialecte, c’est
d’abord améliorer l’enseignement du français, par les bienfaits d’une pédagogie
de la comparaison » (p. 53). Ce à quoi Mistral avait d’ailleurs été en son
temps l’un des rares à réagir : « Se
deu, la lengo nostro, n’intra un jour dins lis escolo que pèr estre utilisado à
l’enseignaço dóu francés, coume se fai pèr lou tudesc e coume se fai per
l’aràbi, e, basto se lou prouvençau noun devié dins lis escolo servi qu’à cira
li boto de son desdegnous rivau, autant vau que lou laisson, coume an fa jusquo
eici, viéure per orto e pèr campèstre » (« Si notre langue doit
un jour n’entrer dans les écoles que pour être utilisée à enseigner le
français, comme on fait pour l’allemand et comme on fait pour l’arabe, et, en
bref, si le provençal ne devait dans les écoles servir qu’à cirer les bottes de
son dédaigneux rival, il vau mieux qu’on le laisse, comme on a fait jusqu’ici,
vivre dehors et dans les champs », cité p. 56.)
Martel
s’arrête aussi sur le questionnaire envoyé en 1911 aux lecteurs d’une revue
militante Joseph Lhermitte, dit Frère Savinien, inventeur d’une méthode
pédagogique d’apprentissage conjoint du « provençal » et du français.
Les questions portaient sur l’opportunité d’enseigner la langue à l’école et
sur les actions à conduire pour atteindre cette fin. Parmi ceux qui répondent,
certains sont plus que frileux, sinon même hostiles à l’entreprise d’une
campagne pour l’introduction du provençal à l’école : « Ces réactions
mitigées traduisent tout simplement la conscience chez ces hommes de l’état
d’esprit de populations pour lesquelles le travail de l’école est d’enseigner
le français, et qui ne voient nul intérêt à défendre l’occitan » (p. 98).
Et en effet un certain Pastre rappelle que « l’immense majorité du corps
enseignant est hostile à nos idées » (p. 97), ou encore, Christian de Villeneuve-Esclapon, personnage étonnant s’il en fut, constate que « dans
le peuple, on regarde comme une infériorité le fait de la parler et ce
préjugé est tenace » (p. 103).
Vint
la guerre et la soi-disant promotion pétainiste des patois que l’on nous fait
payer si cher aujourd’hui encore. Martel remet les choses en place. L’arrêté
Carcopino de décembre 1941 dit en fait seulement ceci : « Les
instituteurs et les institutrices sont autorisés à organiser dans les locaux
scolaires, en dehors des heures de classe, des cours facultatifs de langue
dialectale (langues basque, bretonne, flamande, provençale) dont la durée ne
devra pas excéder une heure et demie par semaine » (p. 27). Une heure et
demie maximum d’enseignement facultatif… qui par ailleurs ne prévoyait aucune
formation des maîtres, mais donna lieu à une polémique intense notamment de
l’académicien Jacques Lacretelle, intitulant un article du Figaro, le 24 janvier 1942 : Le français seul ou le français langue unique. Tout un programme
que ne désavouerait pas aujourd’hui nos Mélenchon ! Lacretelle mérite
d’être cité : « l’idée procède sans nul doute de la politique de
retour à la terre et d’enracinement qui est préconisée avec tant de raison par
le gouvernement actuel. Mais la résurrection des dialectes et leur consécration
officielle doivent-elles être liées à cette idée ? Pour ma part, je
réponds non » (cit. p. 123). Retour à la terre, oui, mais exclusivement en
français ! Martel cite également un certain Pecquard. Celui-ci, le 10 décembre
1941, posait dans le Temps un argument
qui ne nous est que trop familier : « Le français, qui recule dans le
monde, va-t-il reculer en France aussi ? » (ibid.). Au-delà des polémiques et de l’image désastreuse donnée
pour les temps à venir de la compromission fichiste, concrètement, constate
Martel, « la tardive ouverture de décembre 1941 n’ouvre en fait sur rien
du tout, ne permet au mieux qu’un vague bricolage sous le signe du
bénévolat » (p. 128).
Pourtant,
deux ans après la fin de la guerre, en 1947 le Parti Communiste, avec le
vétéran Cachin, dépose « une proposition de résolution » en faveur de
l’enseignement du breton, à laquelle s’oppose farouchement la SFIO, puis
l’année suivante, une nouvelle proposition concernant le catalan. Le sénateur
socialiste Lamousse, en 1950 rétorque que l’on veut développer un
enseignement des langues régionales alors que les « disciplines de base
sont sacrifiées [ …] que l’élève du
cours moyen, le candidat à la sixième, n’est plus capable de faire une division
correcte, et ne sait plus l’orthographe » (p. 33). Voilà un argument que
certains avancent aujourd’hui avec la conviction qu’il est sinon nouveau en
tout cas postérieur au terrible soixante-huit (persuadés que les élèves des
années cinquante, c’est-à-dire eux, possédaient un niveau excellent en mathématique
et en orthographe… On voit que leurs maîtres pensaient autrement…). Deixonne,
député socialiste du Tarn, est en charge du dossier et désigné pour
« saboter le projet », selon les termes d’une lettre qu’un ami lui
adresse et auxquels il acquiesce (p. 155). Il s’exprimera même bien après, en
1988, en ces termes éloquents : « Voilà que ces messieurs ce chez les
curés et de chez les apparatchiks déposent des propositions de loi pour
attaquer l’œuvre de Jules Ferry, et introduire les langues régionales comme
machine de guerre, comme bombe à retardement dans les écoles de la
République » (p. 136). On peut être certains que de nombreux lecteurs
d’aujourd’hui jugeront que la prophétie pourrait en effet bien se vérifier ; alors qu'ils devraient au contraire se rassurer, quand on voit la modestie des
revendication en matière éducative des partisans des langues régionales.
D’aucuns surtout diront que Deixonne est largement responsable de cette menace
qui continuerait à peser sur l’école apostolique et républicaine, puisqu’il
finit par proposer, comme concession la plus avancée et réfléchie, un
enseignement facultatif pouvant être validé au baccalauréat.
Les
réactions violentes, à l’époque, ne manquèrent pas, comme celle, par exemple,
Georges Duhamel, encore un académicien : « si l’école communale
ouvre sa porte aux dialectes et aux patois […] c’est l’esprit même de la nation
qui se trouve en cause, c’est le génie même du pays que je vois menacé de
décrépitude et d’anéantissement » (p. 144). Inutile de rappeler que les
mêmes arguments ont été mobilisés cette année encore par l’Académie parlant
d’une seule voix, pour faire barrage à une mention du patrimoine linguistique
dans la Constitution (voir sur ce blog, Langues régionales : le sursaut républicain). L’un des opposants les plus virulents
à la loi Deixonne fut le dialectologue de grande renommée Albert Dauzat, auquel
Martel consacre un long article. Dauzat jugeait intolérable l’introduction à
l’école des « patois », « qui n’ont ni valeur ni renommée
universelle » (cité p. 43), ajoutant par ailleurs : « le monde
s’internationalise de plus en plus. Est-ce le moment de nous recoquiller chacun
dans notre canton ? » (p. 167)[5].
Voilà un argument, fermé à toute dialectique entre le local et le
global, qui est aussi récurrent dans la bouche des opposants farouches à toute reconnaissance
des patois. Et Martel de conclure : « l’histoire de la loi Deixonne,
c’est l’extraordinaire immobilité de l’opinion française sur cette question.
Une immobilité presque désespérante. Et pourtant elle est passée, cette fameuse
loi » (p. 147). Elle est en effet passée, malgré l’inertie de
l’opinion ; elle ne permettait que peu de choses, un préparation au bac,
toujours possible aujourd’hui, mais menacée l’année prochaine de devenir
purement optionnelle. Il est vrai aussi qu’elle permit un développement minimal
à travers la création de capes de langues régionales, eux aussi aujourd’hui
fort mal en point… Ce qui compte, écrit Martel, en guise de piètre consolation,
« c’est que les langues régionales ont désormais un pied dans
l’institution, une tête de pont sur le continent hostile de l’appareil
éducatif » (p. 62). Voilà de quoi, hélas, entretenir la paranoïa de leurs
ennemis, car il s’agit en réalité, comme on le voit tous les jours, plutôt
d’un siège éjectable que d’une tête de pont.
Entre 1951 et 2008, où l’on nous promet pour
l’année prochaine une nouvelle loi, les mêmes discours ce sont évidemment
répétés. Une chose surprenante et digne de réflexion est de constater que
malgré l’importance prise par le mouvement occitaniste après 68, surtout avec l'organisation Lutte Occitane, celui-ci est resté foncièrement étranger à « l’élaboration d’un nouveau type de
projet de politique linguistique » (p. 63) ; c’est que le combat
strictement politique pour l’autonomie et pour le socialisme primait sur celui
de la langue. Le mouvement, sans s’en rendre compte, sciait la branche sur
laquelle il était assis.
Les années Mitterrand, malgré les
efforts de Jack Lang, ne signèrent finalement pas non plus l’ouverture que l’on
pouvait attendre. Martel rappelle par exemple les réactions au rapport de Henri
Giordan commandé par le Ministre de la culture en 1982 après la victoire de la
gauche. Michel Debré s’était emporté à l’assemblée, le 21 avril 1982, en
maniant l’amalgame de la façon la plus fielleuse pour récuser une
distinction, au demeurant tout à fait légitime, de l'auteur du rapport : « L’auteur
nous dit qu’il faut distinguer la citoyenneté culturelle de la citoyenneté
politique. Qu’est-ce que cela signifie en bon français, si ce n’est qu’il faut
distinguer désormais la citoyenneté culturelle de la citoyenneté politique.
Qu’est-ce que cela signifie en bon français, si ce n’est qu’il faut distinguer
désormais la citoyenneté ethnique de la citoyenneté nationale ? Or qui dit
ethnie dit race, et qui dit race dit inégalité des races », autrement dit,
il ne s’agit de rien moins que d’une « offensive délibérée contre la
république » (cit. p. 37-39). Vous réclamez le droit de pratiquer une
langue dans les institutions de la République (alors que vous pouvez y
apprendre, en théorie au moins, l’anglais et quelques autres langues
étrangères) ? Vous êtes
ethniciste et raciste, au bas mot… Giordan, il y a peine quelques années,
lors d’un colloque organisé et publié par les affidés d’Hérodote, fut confronté à des arguments tout à fait similaires
(voir sur ce blog, « Langues et territoires : la forteresse jacobine
assiégée par les langues minoritaires »).
Martel,
cite aussi, a fort escient, les propos tenus dans Libération, en 1999, au sujet de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires, pour
évidemment justifier le refus de ratification français, par un certain François
Fillon : « la question des langues régionales, écrit-il […] est, pour
notre pays, un sujet anodin » ; c’est « un patrimoine certes
estimable, mais qui ne mérite nullement de figurer au rang des enjeux culturels
du futur » (p. 40). Et l’introduction d’une mention de
patrimonialisation dans la constitution ne suffit pas à prouver une évolution sur ce point
de celui qui est devenu notre premier ministre. « Ce qui apparaît à
travers nos textes, remarque Martel, c’est une certaine image des
« patois » : ils renvoient au passé, à la tradition, et l’avenir
leur est inaccessible. D’où la référence fréquente aux « charmes
savoureux » du folklore, voire des monuments locaux : le patrimoine,
mais un patrimoine fossilisé. La modernité, les idées de progrès ne peuvent se
dire qu’en français, pas en « patois » » (p. 45). A partir de
ces justes remarques sur cette conception du patrimoine, comme passé révolu, on
peut légitimement se demander si la loi annoncée représentera un réel progrès
par rapport à ce qui reste aujourd’hui le seul cadre légal existant.
Plus
d’une fois, au fil de ses études, Martel renvoie à l’ouvrage important de Jean-François
Chanet, L’école républicaine et les
petites patries (Aubier, 1996), qui développe la thèse selon lequel
« les instituteurs, proches de leurs élèves par leurs origines
géographiques et sociales, ont souvent été plus tolérants qu’on ne le croit
vis-à-vis des « patois » » (p. 107). Des lecteurs hâtifs de
Chanet ont même prétendu que, du fait de la place importante du local
dans la pédagogie républicaine, celle-ci était donc ouverte aux langues locales. La réponse est pourtant clairement
exprimée dans la préface de Mona Ozouf à l’ouvrage de Chanet : « hors du litigieux problème de la langue,
l’école républicaine a sans relâche magnifié la petite patrie » (souligné
par Martel, p. 13). Cette exception évidemment dit tout… et la préfacière ne ressent même pas besoin
d’éclairer pourquoi la langue est, comme telle, en tant que telle, un
« problème litigieux »… Chanet développe surtout la théorie du
dédoublement, selon laquelle, dans le résumé qu’en donne Martel, le patois
« absent de l’école, aurait toute latitude de triompher au dehors, y
compris dans l’oralité des maîtres eux-mêmes après leurs heures de service. Il
y aurait donc une langue publique, le français, et une langue privée, le
« patois », chacune dans sa sphère propre pour le plus grand bien des
valeurs républicaines » (p. 117.) Cette assimilation de la laïcité
républicaine des langues aux religions, complètement injustifiée, ne pouvait
avoir pour les langues que des effets désastreux, parce que la notion même de
langue privée est une pure fiction, une langue étant par définition partagée
publiquement, sauf à n’être pas considérée comme une langue à part entière,
mais justement comme une sous langue, une infra-langue, indigne d’expression
publique, et c’est bien à cela qu’a servi la notion de « patois ». Et
puis, il y a tout de même la remarque de bon sens que nulle révision historique
ne pourra nous ôter : « Je continue à croire que le fait de ne pas
tenir compte en classe de la langue réellement vivante hors de ses murs ne
pouvait pas ne pas amener les enfants et leurs parents à finir par considérer
comme un handicap dont il convenait de se débarrasser au plus vite » (p.
12). Quant à la répression, en particulier au fameux « signal »,
pédagogie de la délation s’il en fut, ce n’est pas tout de dire qu’elle n'était
guère conseillée en haut lieu, car il est évident qu’en l’occurrence les « pratiques »
réelles sont déterminantes (voir les textes de Mistral et de Terrade publiés
par Terral au sujet du « signe », « signal » ou
« symbole », que les élèves se repassait tout au long du jour, pour
avoir prononcé quelques mots en patois, le dernier écopant de la punition). Et
Martel a bien raison de remarquer que « ce problème a suscité bien peu
d’interventions officielles ou officieuses, comme nous pouvons nous interroger
sur le fait que si peu d’historiens s’y soient intéressés » (p. 113).
L’ensemble
de ce panorama historique et de ces analyses fondent ainsi Martel à conclure
non par la dénonciation de l’adoption d’une pédagogie répressive mûrement
pensée, mais plutôt par la constatation que « la question linguistique en
France n’a absolument pas été pensée par l’école primaire ». Elle
« n’a pas été pensée pédagogiquement » : « Il n’y a eu ni
proscription généralisée et explicite des « patois », ni capacité à
mettre au point une méthode efficace pour les utiliser dans l’enseignement, ni
préparation réelle pour des enseignants appelés à fonctionner en face de petits
alloglottes. Ce qui règne, c’est le bricolage, plus ou moins brutal, plus ou
moins heureux, plus ou moins astucieux ». Elle « n’a pas été pensée
politiquement, ni, dirions-nous, d’un point de vue civique » :
« Nul ne semble s’être posé de questions sur le défi que représentait,
pour la définition de la Nation Française, la coexistence possible de plusieurs
langues. Ni sur la contradiction qu’il pouvait y avoir entre une affirmation
généreuse mais théorique de l’égalité de tous et l’inégalité de fait que
représentait la non prise en compte des langues parlées par des millions de
citoyens ». Enfin, « elle n’a pas été pensée culturellement », car
le patois reste le patois, y compris pour la plupart de ses défenseurs,
c’est-à-dire des infra-langues inséparables d’un double déficit social et
culturel (p. 114-115).
Jean-Pierre Cavaillé

[1] Philippe Martel, L’école française et l’occitan. Le sourd et le bègue, Montpellier,
Presses Universitaires de la Méditerranée, 2008.
[2] Hervé Terral, La
Langue d’oc devant l’École (1789-1951) entre lutte et répression, la place
accordée à l’occitan dans l’enseignement (textes choisis), IEO éditions,
Puylaurens, 2005.
[3] Martel cite une très
intéressante critique de cette méthode par un pédagogue russe, du nom de
Bobrovnikov, directeur de l’école normale de Kazan, publié dans la Revue Pédagogique en 1894. Le russe
explique que quand « le maître a affaire à des enfants tchouvaches ou
tchérémisses, il commence par leur apprendre à écrire leur propre langue en
caractères cyrilliques et seulement dans un second temps intervient le
russe ». En visite en Algérie il rend visite à des instituteurs français
qui usent de la seule méthode naturelle : « Ils me répondirent que
cette méthode [c’est-à-dire la sienne] n’était pas applicable aux Arabes, vu
qu’elle pourrait avoir pour résultat d’encourager le développement de la
littérature arabe » (p. 76). Cette réponse révèle évidemment une partie
des non-dits de la méthode naturelle.
[4] Soit par exemple le compte-rendu d’un visionnage
du film par des collégiens de Créteil sur le blog Quartier Sans Cible
[5] L’article
contient un centon de citations de Dauzat qui valent le détour et peuvent
servir à une analyse en profondeur de la manière dont les langues minorisées
sont construites comme « patois » par les linguistes entre XIXe
et XXIe siècle (puisque certains s’accrochent encore à la notion).
Pour bien prendre la mesure de la clairvoyance historique de Dauzat et de son
attitude envers les langues, il suffit de citer ses propos sur la politique
linguistique de l’URSS (l’Europe linguistique,
1940) : « L’évolution naturelle reprendra son cours en faveur d’une
langue de culture unique, qui en face des patois finnois et tartares, et même
de l’ukrainien si proche parent, ne pourra être que le grand russe. Il y a déjà
trop de langues de culture dans le monde » (cit. p. 152). Ce qu’il pense
des « patois », voués selon lui, au nom de principes
« scientifiques » inamovibles, à une rapide extinction, est
inséparable de son anthropologie sociale des ruraux : « On n’imagine
pas combien le paysan a l’esprit lent et lourd, combien il est réfractaire à
toute réflexion » (Essai de
méthodologie linguistique dans le domaine des langues et des patois romans,
1906, p.260).
28 septembre 2008
Patois limousin, le retour !...

Patois limousin, le retour !...
Jamais deux sans trois. Fernand Mourguet vient de faire paraître un tome supplémentaire de sa grande saga patoisante : Vive le patois limousin !...[1] (ponctuation originale). Comme les précédents, il contient une gerbe (bauda évidemment) de textes les plus divers, que réunit l’adoption d’une graphie (et d'une ponctuation !...) personnelle(s) pour noter ce que l’auteur appelle le « patois limousin » : un dictionnaire « français-patois » (initiative tout à fait remarquable, qui semble impliquer que l’on puisse et même qu’il soit souhaitable d’enseigner le « patois limousin »), des expressions et proverbes, des transcriptions en sa graphie de chansons anciennes ou d’auteurs fameux (Mazabraud, Rebier, Pierre dau Faure), des Noëls et autres chansons religieuses (voire mêmes quelques prières), des poésies de son crû et toute une ribambelle de textes courts, baptisés « gnorlas », mais qui sont le plus souvent loin de répondre au comique plus ou moins grinçant du genre ; il s’agit plutôt des réflexions et opinions à bâtons rompus, des ébauches de fables, des bouts de rêveries de cet étonnant Pierrot lunaire. Tous les textes limousins sont suivis d’une traduction en français. Rien de toute cette matière n’est vraiment abouti, tout reste un peu en plan, en suspens, ni fait ni à faire ; ce livre me fait penser à une forme d’art naïf, pas des plus réussie, pleine de clichés un tantinet réactionnaires et mêmes franchement irritants[2], mais avec de petits détails bizarres qui excitent la curiosité et poussent en fait à poursuivre la lecture. Pourquoi donc Mourguet ne se lance-t-il pas dans la composition d’une vraie fiction ? D’un roman paysan par exemple ? Peut-être parce qu’il en juge indigne sa langue, qu’il chérit pourtant au plus haut point, la caressant du nom, doux à ses oreilles, de « patois ». Mais il l’aime comme il la croit être : pauvre, démunie, réduite au souvenir et à la plaisanterie… Sans doute pense-t-il que le roman ne s’écrit qu’en français, ou alors en « occitan », ce mot qu’il exècre tant. Mais à la fois, il ne peut s’empêcher de livrer au lecteur, en patois, de graves pensées et mêmes quelques poèmes sérieux et touchants, d’une religiosité en vérité fort peu orthodoxe[3].
J’ai déjà eu l’occasion de dire ce que je pensais de cette aventure graphique, répondant à la volonté d’écrire le « patois » sur le modèle du français afin – croit-on – de le donner à entendre (voir ici même, « Vive l’occitan limousin ! » et « La guerre picrocholine mais néanmoins meurtrière du patois contre l’occitan »). Mourguet ne veut pas comprendre qu’il ne peut rendre la variété de langue qu’il écrit qu’à « l’oreille » de ceux qui la connaissent déjà [4]. De plus, la base française de son système personnel de codification est tellement prégnante qu’il en oublie plus d’une fois le « patois » lui-même (n’écrit-il pas le présent de l’indicatif du verbe être à la troisième personne « est » ?). Mais Fernand Mourguet est obstiné et persévère dans ses choix. Cela est bien sûr son entière liberté et je lui suggère d’ailleurs de traiter le français comme il traite le limousin ; cela serait logique (en effet, il y aurait bien des réformes à accomplir pour en donner un code plus cohérent ; pourquoi se cantonner au seul « patois » ?) et rendrait ses livres amusants.
Mourguet, cette fois, pour la rédaction de son dictionnaire, s’est pourtant intéressé aux travaux des autres, et sa manière d’envisager la langue et de ce que l’on peut en faire me paraît en être quelque peu modifiée. En particulier, l’idée que ce qu’il appelle « patois » est une « vraie » langue, une langue à part entière, semble avoir fait son chemin. Dans son introduction ou préface, il cite d’ailleurs les noms de Maurice Robert et d’Yves Lavalade. Lavalade utilise, on le sait, la graphie occitane dite classique, Maurice Robert, lui, est partisan d’une graphie réformée, mieux adaptée aux spécificités phonétiques du limousin[5]. Je ne veux pas m’engager ici dans ce débat, très intéressant du reste, mais je note au moins ce qui rassemble Robert et Lavalade : tous deux considèrent que le limousin appartient à la langue occitane. Ce n’est pas le cas de Mourguet, qui ne veut entendre parler que de « patois », sans se prononcer sur ce que la langue est ou n’est pas. Car il n’est pas et ne veut pas être linguiste. Pourtant, il n’hésite pas, en vertu de son expérience de la langue, à vouloir en réformer la graphie. Mais cela n’exigerait-il pas aussi quelques compétences en linguistique ? Apparemment pas : il trouve sa légitimité – dit-il en substance –, non dans les savants prétendus, dont il se moque – gentiment ou pas –, mais dans les gens qui le lisent et qui lui disent : « Au moins on peut te lire, toi avec ton patois, mais pas les autres auteurs qui écrivent en occitan » (p. 14). « C’est réconfortant !... » ajoute-t-il. Pour lui, sans doute ; pour nous, qui essayons de diffuser une conscience linguistique à travers la graphie classique, c’est évidemment désespérant. Mais c’est ainsi. Il faut en prendre acte.
Par rapport au désaccord entre Lavalade (et faudrait-il ajouter au nom de celui-ci, ceux de tous les auteurs, c’est-à-dire tous ou presque, qui ont adopté la graphie classique) et Robert, Mourguet n’est pas très fair play, révélant que l’un lui aurait dit de l’autre : « Moi, je suis linguiste ; lui il est archéologue ». Robert, archéologue ? Mourguet veut-il dire « ethnologue » ? Enfin la question n’est pas là, d’autant plus que, grand seigneur, il affirme qu’ « il n’y aura jamais trop […] de limousinants de conviction, qu’ils soient d’obédience « robertienne », « mistralienne », « félibréenne », « occitanienne » ou même « patoisante » » (p. 12). Cet œcuménisme l’honore, et est chez lui chose nouvelle. Précisons cependant qu’il n’y a guère à ma connaissance de partisans de la graphie mistralienne en limousin et que les félibres comme les autres, sauf Robert et – dans un autre style – Mourguet et les écrivains francophones édités par la même maison d’édition, qui ponctuent leurs livres de phrases patoises, ont adopté depuis fort longtemps la graphie classique. C’est celle qui est enseignée à la calandreta, dans les collèges (là bien sûr où il y en a, c’est-à-dire presque nulle part), à l’université… Cet œcuménisme apparent a en fait pour fonction d’introduire un petit texte de Robert, consacré au premier tome de Vive le patois Limousin, et que l’auteur reproduit fièrement en exergue, ce qui semble attester qu’il ne recherche pas seulement la satisfaction de ses lecteurs non pervertis par les écoles, mais aussi quelque reconnaissance du côté des savants linguistes, archéologues ou autres ethnologues… A la vérité, le court texte de Robert est plein de réserves : « Peu importe la graphie et même le terme « patois », le seul qu’aient connu jadis les paysans pour désigner leur langue. L’essentiel est de s’exprimer, d’écrire, de parler, c’est-à-dire de vivre sa culture. Notre parler disparaît assez vite sans que nous créions des blocages orthographiques en imposant une graphie réservée aux travaux de recherche » Ce à quoi, je souscris totalement, à cette nuance près que la graphie classique n’est certes pas réservée aux travaux de recherche : elle est utilisée pour écrire des romans, de la poésie (songeons quand même à Delpastre, à Melhau, à Berland, à Lavalade aussi, bien sûr), des articles de journaux et de revues, pour enseigner aux enfants, etc. Mais en effet,va pour le « patois » : si Mourguet veut utiliser ce terme, je n’y vois pour ma part aucun inconvénient.
Que l’on me permette cependant de signaler le malentendu le plus absolu, bien connu de tous ceux qui se sont intéressé à la question. Mourguet cite avec indignation la définition de « patois », donné par « un certain dictionnaire » (Lavalade ?) : « terme péjoratif, chez nous, pour désigner la Langue d’Oc ; son usage est à proscrire ». « Et l’on voudrait, s’écrit-il, que ceux qui aiment ce patois ne soient pas révoltés par ces propos ? » (p. 14). C’est que, pour Mourguet, le mot est inséparable de la chose, au point que la langue d’oc ne peut, ne saurait en aucune façon renvoyer à ce que lui nomme « patois ». Tellement qu’il va jusqu'à dire qu’écrire « patois » (c’est-à-dire, comprend-on dans sa propre graphie) risque de devenir, du fait de la fatwa occitane lancée sur le terme et sur les graphies patoisantes, une activité clandestine (« faudrait-il en arriver à écrire des samizdats ? », p. 15). Il envisage même de « planquer » ses manuscrits « dans les fissures, dans les failles des rochers d’une grotte limousine appropriée…, que l’on retrouverait dans des siècles », boutade qui dénote tout de même une légère paranoïa, car personne ne le persécute et ne songe à le priver d’éditeur ! Son livre, d’ailleurs, se vend comme les petits pains dans tous les supermarchés et les kiosques de la région… Pourtant il redoute une « levée de bouclier » et s’insurge contre les propos de ceux qui osent dire du patois qu’il est un terme dégradant : « Le patois est encore une langue chevillée au corps chez beaucoup. Ils ont droit eux aussi au respect » (p. 15). Mais est-ce leur manquer de respect que de leur dire que ce qu’ils appellent « patois » est en fait une « langue » à part entière (ce que dénie – pour la plupart de ceux qui l’emploient – le terme de patois), et que cette langue a un nom ? Dans un passage assez embrouillé, Mourguet déclare en fait que l’interdit du patois est venu deux fois : une fois de la part de l’école française et une seconde fois des occitanistes (qu’il appelle les « occitans ») : « ceux qui avaient enfin appris à lire et à écrire en français, quand apparut cet occitan de certains intellectuels » (p. 15). L’occitan est une langue d’intellectuels, opposée au patois du peuple… il y aurait une sorte de lutte de classe entre occitan et patois, si je puis traduire ainsi les propos on ne peut moins marxisants de Mourguet. S’il ne s’agissait pas de la même réalité linguistique, cela ne serait pas tout à fait faux, au sens où, en effet, les promoteurs de la graphie classique, de fait (mais comment aurait-il pu en aller autrement ?), appartenaient et appartiennent toujours à la petite (et grande) bourgeoisie, souvent citadine ou villageoise. Il faut bien reconnaître aussi que, globalement, même au plus fort de leurs années revendicatives, les composantes du mouvement occitaniste n’ont pas suffisamment investi le terrain de l’éducation populaire, de la formation des adultes et des enfants (calandreta est apparue du fait même de cette déficience). Mais il est évident aussi que si l’école avait fait son travail, c’est-à-dire si elle avait diffusé la graphie classique, Fernand Mourguet et consorts ne la contesteraient pas plus qu’ils ne contestent l’orthographe française, pourtant bien moins régulière et « phonétique » ! Car ils ne contestent pas les institutions – c’est à peine si Mourguet ose faire le moindre reproche à l’école qu’il a connu – mais ceux qu’il est si facile de critiquer parce que justement ils ne sont pas parvenus à acquérir une légitimité institutionnelle. Autrement dit, les occitanistes ont bon dos. Quant au mépris des intellectuels (toujours doublé du désir éperdu d’être reconnu par eux) il vaut bien le mépris de l’immense majorité des intellectuels (et justement les occitanistes, pour la plupart, ne sont pas de ceux-là, qui souvent font de l’occitan par amour des cultures populaires) à l’égard des paysans et des ouvriers.
Mourguet affecte de reconnaître, mi-résigné mi-insurgé : « Il est vrai que je ne sais pas, que je ne veux pas, que je peux pas écrire et parler l’occitan… C’est une véritable impossibilité » (p. 15, c’est moi qui souligne). Cet aveu est surtout celui de la mauvaise foi : car ce que nous ne cessons de lui répéter, qu’il ne sait que trop et qu’il refuse de toute son âme, comme un malade refuse de reconnaître un diagnostic avéré, c’est qu’il parle déjà parfaitement occitan sans avoir à changer le moindre mot, la moindre intonation de son « patois ». Il est donc proprement absurde de dire qu’il ne peut ni ne veut parler l’occitan, et c’est bien sûr l’occitan qu’il écrit dans une graphie personnelle (de même que le français dont on réformerait l’orthographe ne cesserait bien sûr d’être du français), une variété de l’occitan limousin ; mais une fois encore l’occitan n’existe pas en dehors de ses dialectes, eux-mêmes soumis à variation. Aussi lorsque Mourguet affecte de s’élever avec véhémence contre la déclaration relevé sur internet (qui par bonheur dit-il, « ne m’est pas accessible », apportant la preuve manifeste du contraire), suite ajoute-t-il à « un article [le] concernant » (« La guerre picrocholine et néanmoins meurtrière du patois contre l’occitan », qu’il se garde d’ailleurs bien de discuter), selon laquelle « il vaut mieux cent personnes qui parlent occitan que cent mille personnes qui parlent patois », hé bien il passe volontairement à côté du sens évident de la déclaration de l’internaute qu’il identifie à un « jeune érudit » aux « prétentions peu ordinaires ». Le lecteur en question, qui a signé son message, Ivon Balès, figure familière des activités occitanes en limousin (voir ses blogs), qui n’est pas un tout jeune homme (sans vouloir le vexer) et qui ne se pose certes pas en « érudit », voulait évidemment parler de conscience linguistique. Il pense que l’autodénigration inhérente au terme de patois est le fossoyeur de la langue, et qu’il vaut mieux des locuteurs en petit nombre ayant conscience de parler occitan que des locuteurs en plus grand nombre qui considèrent que ce qu’ils parlent est et reste du « patois ». Pour ma part je ne suis pas d’accord avec cette manière de poser les choses (Balès se voulait juste, je crois, un tantinet provocateur), car l’inexorable extinction des locuteurs qui nomment ce qu'ils parlent « patois » est une catastrophe pour la langue, mais Mourguet sait bien que, pour autant, son contradicteur n’opposait pas deux langues distinctes, dont l’une (l’occitan) mépriserait et chercherait à écraser l’autre. C’est pourquoi sa conclusion, en « patois » (la préface est sinon toute en français), à mon humble avis, tombe à plat ; soit, dans sa graphie : « Leidoun io mè dissei : « moun viei, avéqué quèlès édéïès qu’est sègur què n’i auro pus dègu què parloro lu Limousi, un’ jour o l’autrè ». (N’i èn o què nè sè prénèn pas per n’importo qui !). Mè tabè ! » (p. 16). On aurait au contraire de bonnes raisons de dire exactement la même chose au sujet de sa propre perception obstinée de la langue comme patois : n’est-elle pas une justification de l’abandon de langue ? Cela, même s’il faut reconnaître qu’elle n’en est certainement pas un élément décisif, car l’usage du mot « patois », chargé de tout son contenu négatif dépréciatif, existait depuis le début de l’époque moderne. Enfin, que Mourguet le veuille ou non, c’est le syntagme « langue régionale » et non « patois » qui est reconnu par la plupart de ceux qui défendent ces idiomes et désormais par les élus. Personne ne pourrait en effet imaginer que les députés et les sénateurs réunis en congrès aient pu décider à la majorité de mentionner dans la constitution que « les patois font partie du patrimoine de la nation », c’est bien d’eux pourtant qu’il s’agit, mais sous une dénomination qui leur confère une véritable dignité linguistique, sans laquelle la question de leur reconnaissance et de leur défense ne se poserait même pas.
Jean-Pierre Cavaillé

une illustration de l'ouvrage de F. Mourguet
[1] Vive le patois limousin !... t. 3, La Veytizou, 2008 (et non 2003 comme indiqué p. 6).
[2] Par exemple cette réflexion au parfum de préférence française : « Io nè sabè pas per qui votar quand auvè dirè què lo Franço o bèsoué dè cinq cènt milo travaïlladous nouveux déinan et què per quo lo bèsoué dè far rèntrar cinq cènt milo immigras », p. 302.
[3] Soit, p 350, ce texte étonnant, que je reproduis pour son curieux millénarisme et qui montre en tout cas que Mourguet croit pouvoir confier au patois des pensées qui sans nul doute lui importent fort :
Tuèr lo cliardo.
Voulian tuèr lo cliardo què flambètaivo din’ mè,
Mâ nè pouguérèn pas d’èn leurs éteignadours
Lo far s’èn n’anèr coumplètaidamèn…
Au pus mau dè mo vito, l’ério bién toujours qui,
Mémo si lo n’ério pus qu’un’ rousi.
Lous quaus voulian lo tuèr ?
Quis què nè creuriè pè…
Mâ quo pourrio essèr tè, quo pourrio essèr mè.
Dègu n’est (n’éï) boun, noma lu Boun DI.
Maï si daus cops un’ sè damando èntè Au sè traubo.
Tout paisso èn queu moundè.
N’io daus méchants jours, n’io daus bouns jours.
Faut bè viaurè lous un’s, maï lous autrés,
Èn attèndant lu grand jour dè chaicun’.
Quis jours sè coumptèn per miliouns,
Chaiquè jour sur notro térro.
DI est trop grand per l’hommè,
Què nè pourro jamaï coumptar tous lous souleis.
Qui est quo (tchiéquo) dounc què l’hommè,
Per què lu Boun Di sè souvènguéssio dès è ?
Quand tornoro-t-eu per lu grand jour “total” ?
Quantè pus dègu nè puroro,
Pus dègu nè foro dè mau.
Et tous nous chantaram, nous dansaram,
Sur quèlo nuvélo Térro sé chabassi
Dè térro, d’ar, dè tèm, d’amour,
Èntè nous pourram trouvar lu Boun DI. », p. 350.
[4] Il raconte pour se conforter la petite histoire au sujet d’un éducateur qui l’a aidé à maîtriser la technique du traitement de texte : « No vè qu’au visaivo moun prumier librè, au dissei : « Tèto dè io bulli », èn comprènian dè seican. Mè dissei què lo méthodo phonétiquo per apprèner à parlèr lu patouei limousi ério lo bouno » (« Une fois qu’il regardait mon premier livre, il s’écria : « Tête d’œuf bouilli », en comprenant sur le tas. Je me dis que la méthode phonétique pour apprendre à parler le patois limousin était la bonne », p.264-5). La « méthodo phonétiquo », comme ces mots mêmes le montrent bien, n’a rien de phonétique, elle consiste à tenter de rester au plus près du français, et cela ne permet nullement de parler, mais d’écrire et de lire ; pour parler, il faut entendre parler, et l’on ne saurait bien sûr entendre parler le limousin à partir du français. S’agissant de lire, il est évident que la graphie classique est plus ouverte qu’une transcription en français patoisé, et d’abord, parce qu’elle permet indiscutablement à une nombre de lecteurs potentiels beaucoup plus importants (francophones et non-francophones) de « comprendre sur le tas », pour reprendre l’expression de F. Mourguet.
[5] Maurice Robert vient de faire paraître Les mots limousins du village : manières de faire, biais de parlar : histoire, patrimoine, traditions, Volume second , L-Z, Pageas, Société d'ethnographie et de sauvegarde des patrimoines en Limousin, 2008.