Mescladis e còps de gula

blog dédié aux cultures et langues minorées en général et à l'occitan en particulier. On y adopte une approche à la fois militante et réflexive et, dans tous les cas, résolument critique.

20 décembre 2009

Peut-on traduire le francitan en occitan ? Les aventures d’Aimé Lacapelle

Ferri


Peut-on traduire le francitan en occitan ? Les aventures d’Aimé Lacapelle

 

Jean-Yves Ferri, Aimé Lacapelle, Bêtes à Bon Diou, Paris, Fluide Glacial, 2007.

Jean-Yves Ferri, Aimé Lacapelle, Bèstias del Bon Dieu, trad.Claudi Balaguer, Paris, Fluide Glacial, 2009.

 

 L’album mythique de Ferri, Bêtes à Bon Diou, est paru cette année en occitan.

 Tout le monde sait déjà – ou devrait savoir – qu’Aimé Lacapelle est agriculteur et détective, membre du mystérieux Bureau d’Investigation Tarnaise. Au volant de son tracteur, qui arbore les grands et doux yeux ronds des Pony d’antan, il opère entre Tanus et Naucelle, la vallée du Cérou et celle du Viaur, dans la zone fatidique de la Rocade Nord, désormais fameuse, grâce à Ferri, dans le monde entier. Il vit avec sa mémé, une vraie vieille d’avant l’existence des mamies, qui roule les « r », spécialiste du trripoux et des patates rrondes. On trouvera dans cet album paru en 2007 d’importantes révélations sur sa vie privée durant la deuxième guerre mondiale, lorsqu’un coucou vint à se poser près de la ferme avec à son bord un certain G** De G** (« J’aurais voulu rrésister... J’étais pourr la Rrésistance mais... »).

L’album entier est une pure merveille, pas une histoire ne dépare ni ne montre le moindre signe de faiblesse narrative.   Jugez un peu.

Coucarel est un innocent qui possède des dons étonnants, notamment celui de la prophétie auto-performatrice.

Gédéon Capelet est le cousin haï de Toulouse, qui commercialise des désherbants chimiques. Tout petit déjà, en vacance à la ferme, il tyrannisait le jeune Lacapelle, mais la vengeance du cagadou sera terrible !

Le docteur Caillot, de la Fédération Française de Cardiologie, a choisi les habitants de St-Léon sur Cérou comme cobayes d’une campagne anti-cholestérol. Les populations sont rétives, mais mémé Lacapelle prend les choses en main.

Romuald et Odette, représentants de la gent volaillère, comme tous les animaux de la ferme ne s’expriment plus qu’en alexandrins (approximatifs) pour participer dignement aux « journées du patrimoine linguistique » ; mais décidément mémé Lacapelle n’a guère de tendresse, ni pour ses poules ni pour le patrimoine.

Enjalbert a épousé une superbe haïtienne qu’il a connu sur internet. Depuis la disparition inexpliquée de sa belle, une étrange poule semble persécuter l’ex vieux jeune homme...

Roger était pécheur émérite sur les rives du Cagassou, jusqu’à ce que l’on construise la 6 x 2 voies (concept intéressant très partiellement mis en oeuvre par la rocade 1 x 2 voies qui contourne Albi depuis 30 ans). Il s’engagea alors dans une croisade désespérée et fatale, déguisé en libellule avec sa bicyclette comme seule arme...

La plus belle et poétique (oui !) de ces histoires évoque ces bêtes du « bon diou » qui se font rares dans nos campagnes : le petit phandre, le glaude des cagadous, le galutins des tables en formica, l’ascarit des galetas...

 C’est bien sûr la version originale en français que j’ai évoquée, qui regorge, comme les trois albums précédents, de francitan : Coucarel est « un cabournas » ; Gédéon dit des « coquinades » ; mémé Lacapelle appelle son petit-fils « fantou » ; les « putanier » et les « macarel » fusent, etc. Partout l’occitan perce, ou affleure, de sorte que la traduction peut sembler naturelle. Ne restitue-t-elle pas au fond la langue à elle-même?

 Hé bien non, c’est tout le contraire. La traduction est d’autant plus difficile et acrobatique que le texte est justement saturé de francitan. Ferri fait du francitan sa matière linguistique, fonde sur lui ses jeux de mots, d'accents, d'expriession qui nourrisent le comique. La qualité de la traduction de Claudi Balaguer n’est pas en cause, quoique je la trouve parfois trop loin des parlers du nord du Tarn. Elle est en effet réalisée dans un languedocien qui est un peu de nulle part, non que je prêche pour ma paroisse, mais il se trouve que l’univers de Ferri est très précisément situé et il était important d’en tenir compte.

Le vrai problème est un autre, celui du retour, quasi impossible, du francitan à l’occitan, parce que justement, comme je l'ai dit, le travail de Ferri sur la langue étant accompli sur et dans le francitan. Ce francitan, on pourrait certes tle raduire – non sans peine, en trouvant des transpositions analogiques – dans toutes les langues du monde, mais très difficilement en occitan. Le francitan en effet contient justement l’occitan et sa francisation ; l’occitan y est présent comme langue de dessous, ou de derrière, mais néanmoins substituée : tout le jeu consiste à l’évoquer en le révoquant, pour mieux en farcir le français... Je suis sûr qu’il existe une manière technique en linguistique et en rhétorique d’analyser ce que je veux décrire ici, mais je ne la connais pas.

 Je prendrai un exemple : lorsque mémé Lacapelle déclare « Té Gédéon, reprends du foie de génisse, au lieu de dirre des coquinades », la traduction dit : « Té, Gedeon, torna préner de fetge de jorga, en luòga de dire de coquinadas ! ». Moi, j’aurais d’ailleurs traduit par : « Tè, Gedeon, torna me prene d’aquel  fetge de junega, puslèu que de dire de coquinadas ! » Le problème cependant n’est pas là, il est dans le fait qu’il est impossible de rendre ce qui fait la saveur de la réplique encadrée par deux mots de francitan... Ce jeu disparaît dans la traduction, parce que la langue dans laquelle on traduit est justement de l’occitan, alors que si l’on avait traduit en une autre langue il aurait pu sans doute été possible de trouver quelque transposition dialectale. D’ailleurs je ferais volontiers l’hypothèse que l’accent aigu à « té », s’il n’est une erreur de copie de Ferri, pourrait venir d’un désir inconscient de conserver le mot francitan dans l’occitan lui-même. Mais sans doute, ici, je surinterprète.

Un autre gêne : le même Gédéon, de Toulouse, ponctue toutes ses phrases de « con» ; le traducteur a laissé « con » dans l’occitan, mais « con » ne s’utilise pas à ma connaissance de cette façon, en tout cas pas dans nos contrées. Mais, il s’agit d’un simple problème de traduction, parce que l’on pouvait rendre par « puta », tout simplement. Cela fonctionnerait bien en occitan, mais alors l’évocation de Toulouse disparaîtrait.

Ferri

Ferri

 L’échange, dans cette histoire, repose sur le fait que Gédéon ne veut pas ressembler à ces paysans qu’il méprise : il est un gars de la ville et son français dans l’original s’oppose au francitan (les interjections « o’ putaniou » du petit Aimé dans leurs souvenirs d’enfance). Cette situation peut parfaitement être rendue en occitan, et c’est ce qu’a très bien fait Claudi Balaguer, par exemple lorsqu’elle traduit le petit Gédéon qui snobe le petit Aimé en lui disant « Et toi, tu n’as qu’un tracteur de pauvre paysan » par « E tu, as pas qu’un tractoret de paure paisanàs », ce qui, pour le coup, est beaucoup mieux que l’original. Du reste les répliques qui, en occitan, sonnent mieux et ont plus de force qu'en français sont nombreuses; ce qui montre bien à la fois la qualité du traducteur et de la langue pour rendre nombre des situations mises en scène. Mais ce qui se perd est étrangement cela même qui donne envie de lire cette bande dessinée, plus qu’aucune autre, en occitan.

 En dehors de ce paradoxe de l’extrême difficulté, voire ide l'mpossibilité de restituer le francitan en occitan, je retiendrai trois choses de cette double lecture.

 Traduire évidemment, même les meilleures BD du monde, ne suffit pas : la BD occitane la plus intéressante sera forcément celle qui sera pensée et bien sûr dessinée en occitan ; je veux dire celle dont le récit, les répliques et le rapport au dessin sera conçu entièrement dans la langue. Nous disposons d’assez nombreuses traductions, mais paraissent trop peu d’album de création.

 Concevoir de telles BD n’est pas facile du fait de la raréfaction de l’usage social de la langue ; les situations mises en scène sont forcément (désormais), pour la plupart, traduites du français. Cela ne veut pas dire qu’elles seraient mieux en français. Nous avons évidemment le droit de nous approprier en occitan ce que nous entendons en français (ou en n’importe quelle autre langue), et cela a du sens car ces livres nourrissent notre imaginaire et font vivre notre langue au moins sous cette forme, évidemment insatisfaisante, mais à la fois véritablement essentielle : l’écriture, la lecture à voix basse ou à voix haute. Nous en sommes hélas souvent là, à nous raconter la langue avec les livres pour ne pas l’oublier, quand nous n’avons plus personne avec qui la parler.

 Le francitan lui-même n’est que trop souvent refoulé et banni : la réussite d’Aimé Lacapelle consiste à l’assumer entièrement et d’en faire le creuset de l’imaginaire et de l’humour à travers les personnage de St-Léon sur Cérou. Merci à Jean-Yves Ferri donc, et bien sûr aussi merci à son traducteur.

 

Jean-Pierre Cavaillé

Ferri

  Voir aussi l'article consacré à Ferri et à la traduction en occitan de l'album sur Radio Pais.

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09 octobre 2009

Peut-on parler breton dans une composition française ?

yann

Dessin de Yann Sohier


Peut-on parler breton dans une composition française ?


Mona Ozouf, Composition française. Retour sur une enfance bretonne, Paris, Gallimard, 2009.

 Ce livre, qui est à la fois et successivement, un essai d’ego histoire et une réflexion approfondie sur le conflit dans l’histoire de France depuis la Révolution de l’universel abstrait et de la diversité concrète, intéresse de bout en bout les questions sur lesquelles j’essaie de réfléchir et de débattre sur ce blog. Il est aussi écrit avec une grande clarté, une grande précision et concision. Mona Ozouf manifeste une remarquable capacité de distance et de mesure dans le récit familial, une émotion toujours contenue et dénuée de toute complaisance. Mon seul bémol dans ce registre, piégé que je suis par le titre, mais aussi un peu agacé par l’itinéraire d’une première de la classe qui n’a jamais quitté les écoles de sa vie [1], est qu’en effet, le livre trahit par moment assez fortement le travail appliqué de composition française. C’est ainsi d’ailleurs tout le rapport avec l’école laïque qui se trouve engagé, au centre du récit, mais aussi de la réflexion souvent aiguë de l’auteure.

La fille de Yann Skolaer

 Mais il y a d’abord cette histoire singulière qu’elle relate ; Mona Ozouf est la fille d’un militant breton, Yann Sohier, instituteur proche du parti communiste, anticlérical et antifasciste, qui correspondit avec Célestin Freinet. Sohier, mort prématurément en 1935, à peine âgé de trente-trois ans, rédigeait seul une revue, Ar Falz, La Faucille, animé par le projet de répandre en Bretagne « les paroles émancipatrices des Reclus, Ibsen, Tolstoï, Proudhon, Renan, Kropotkine » (extrait de Ar Falz cité par M. Ozouf, p. 37). Il fut membre du Parti national breton, mais son attitude par rapport au fascisme montant fut sous sa plume on ne peut plus ferme, lorsqu’il qualifiait par exemple la revue Breiz da zont (Bretagne future) de « torchon jésuitique et fasciste » et ses auteurs de « petits papistes anti-juifs ». Mona Ozouf, pour autant, n’héroïse nullement son père, insiste sur la complexité et la versatilité des positions en ces temps troublés, laissant entièrement ouvert ce qu’auraient pu être les années de guerre de Yann Skolaer (Jean le maître d’école). Elle n’en remet pas moins à la place qu’elle mérite le livre détestable de Françoise Morvan (Nationalisme et dérive identitaire en Bretagne, Actes Sud, 2002), qui voit dans le racisme « la pente constante du mouvement breton » et dénonce ce qui aurait été le « flottement institué », l’ambiguïté de Sohier. Encore aujourd’hui, du reste, Sohier est traîné dans la boue d’un site minable dépendant apparemment de La Libre Pensée (ce qui n’est guère à l’honneur de cette dernière[2]), où des citations de documents tronqués, non analysés, non contextualisés, tiennent lieu de condamnation sans appel. Preuve en tout cas, s’il en fallait, que le combat de Sohier reste dans ses aspects essentiels (lutte pour la dignité de la langue et de la culture bretonnes) parfaitement d’actualité.

On aurait pourtant du mal à l’imaginer si l’on s’en tenait à la presse nationale qui rend compte du livre de Mona Ozouf, généralement de la manière la plus dithyrambique, mais en évitant presque systématiquement d’entrer dans le vif du sujet. Ainsi, Marc Riglet, dans le Magazine Littéraire, fait-il de Sohier « un militant régionaliste », voué « à la conservation des traditions et de la langue bretonnes ». Pourtant Mona Ozouf insiste bien sur le fait que son père se disait « patriote breton » et que son souci était bien plus profond et a plus ambitieux que la « conservation ». Du reste, elle prend soin d'exposer ce que l’on pensait chez elle du « folklore », tenu « pour un opium du peuple, la draperie décorative qui sert à dissimuler l’oppression double qui s’exerce sur le peuple breton : comme breton, puisque il sait lire et écrire la langue dont il ne se sert pas, mais n’écrit ni ne lit celle qu’il parle à la mer et aux champs ; et comme peuple, car il n’a évidemment pas été mieux traités que « les prolétaires de tous les pays » (p. 100). Je citerai aussi un autre court passage qui montre combien la question n’est pas celle de la « conservation », mais bien celle, toute différente, de la « désaliénation » sociale et culturelle : « Rien à la maison ne nous est plus familier, et objet de commentaires plus navrés, que le type du « Breton honteux ». Ce ne sont pas du reste les paysans aliénés que nous incriminons, mais l’espèce bien plus méprisable des « tudgentil », les petits bourgeois honteux de leur appartenance » (p. 97). Tel était l’état d’esprit de Sohier et de sa femme, mais, comme on le voit, tous les avertissements et toutes les précisions du monde n’y font rien : les grilles de lecture et le vocabulaire qui va avec demeurent les mêmes. Jean Mauduit, sur Canalacadémie, n’hésite pas à faire de cet engagement contre « l’impérialisme linguistique » de la France, le résultat d’une réaction personnelle aux brimades subies à l’École normale d’instituteurs de Saint-Brieuc, qui, du coup, rend Sohier presque excusable de ce qui est spontanément perçu comme un égarement : « Les révoltes sont toujours vécues au singulier et chacun tire de sa sujétion personnelle des conclusions générales, qui se transforment aisément en posture idéologique ». Comment en effet expliquer une posture aussi saugrenue que la dénonciation de l’impérialisme linguistique du français, sinon par les aléas psychologiques de l’histoire individuelle ? 

 Ce n’est en tout cas pas ce que fait Mona Ozouf, même si elle ne se prive pas d’entretenir une ironie bienveillante avec la phraséologie politique de son père, qu’elle désapprouve pour une part importante, pour les raisons que l’on verra, en respectant cependant sa démarche militante et sans désavouer sur le fond bien de ses idées.

Les trois mondes de Mona

 Elle n’a que quatre ans lorsque son père meurt et elle sera élevé par sa mère, directrice de l’école de Plouha, et sa grand mère maternelle, très belle figure de femme bretonne bretonnante (le livre contient d’ailleurs d’intéressants développement sur la place des femmes dans la société des pêcheurs et paysans bretons), dont son père exigeait qu'elle lui parle breton. De sa grand-mère, elle évoque notamment la « langue vigoureusement accentuée, délibérément concrète : on ne pouvait jamais oublier, en [l’]écoutant […], de quel monde rural, savoureux et dru, en train de s’effacer, elle venait » (p. 70). J’ai souvent dit ce que je pensais de cette opposition entre les langues prétendues de l’abstrait et celles qui auraient reçu le concret en partage, entre la « saveur » de la langue des paysans et la fadeur de la langue des citadins ; Mona Ozouf est loin d’introduire une distance critique par rapport aux représentations sociales usuelles de langue, qu’elle déplore pourtant par ailleurs ; le breton de sa grand-mère paysanne est ainsi saisi du dehors, à travers le vocabulaire attendu et contenu de la bourgeoisie policée et cultivée à la mode de Paris. Cela est dommage, il existe sans nul doute d’autres façons d’approcher, en français, l’altérité linguistique et sociale. A plusieurs reprises, l’auteure décoche des flèches contre la sociologie de Bourdieu ; celle-ci au moins a-t-elle le mérite de nous pousser à nous défier de ce type d’image et de vocabulaire si largement partagé. Voilà comment je commence un paragraphe pour souligner les qualités du récit et des analyses du livre et le termine en cédant au penchant de la critique…

 L’une des réussites de l’auteure, en tout cas, est de montrer comment l’enfant qu’elle était, évoluait simultanément dans trois mondes séparés par d’invisibles cloisons étanches : la maison engagée dans la cause bretonne et qui, ainsi, faisait « sécession », l’église, lieu inégalitaire par excellence, et où la langue n’est que le dernier « rempart contre l’impiété », l’école laïque enfin, lieu de l’égalité et du mérite qui comblait la petite fille modèle malgré les fortes limites pédagogiques de ses institutrices.

 « L’école, et c’est là sa merveille, s’ingénie à nous rendre pareils » (p. 105) ; « elle est le lieu d’une bienheureuse abstraction, on y est hors d’atteinte de ce qui, à l’extérieur, est menaçant ou douloureux » (p. 108). Hors d’atteinte de l’extérieur, et surtout absolument fermée à la vie au dehors, à ce qui se passe autour d’elle : « Sur tout ce que la maison m’apprend, l’école est muette. Bien sûr, pas un mot de breton […]. Jamais un conte breton. Pas la moindre chanson bretonne. Et rien sur les métiers bretons : on fait silence sur les activités de nos parents […]. Nous sommes habituées à ne voir dans nos livres de lecture que des villages roses et bruns, alsaciens de préférence, tuiles, colombages, pignons pointus, cigognes, nœuds de soie noire des filles, pipes des vieillards » (p. 115). Mais la bonne élève, éternellement redevable à sa propre réussite, se reprend aussitôt, et attribue ces défauts à l’équipe enseignante prise dans la routine et sourde aux injonctions pédagogiques (ce ne sont pas pourtant ses institutrices qui ont écrits ses livres de lecture !) : « J’inclinerais aujourd’hui à penser que s’il régnait un tel silence en classe sur nos entours, si on faisait si peu de cas de nos ressources, la faute en revenait à une certaine indolence et à l’imperméabilité des institutrices aux consignes pédagogiques » (p. 119). En effet, elle « sait », du savoir de l’historienne (qui commença tout naturellement sa carrière de chercheur par l’étude de cette école à laquelle elle devait tant), que ces pratiques, qui provoquaient l’exaspération « de la maison », n’étaient pas véritablement représentatives. « Je ne peux plus aujourd’hui partager le procès de la maison. J’ai lu les livres nuancés et équitables de Jean-François Chanet et d’Anne-Marie Thiesse, j’ai participé moi-même aux enquêtes sur les instituteurs ; je sais que les instructions officielles, les revues pédagogiques et même le Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson, bible absolue, ne cessaient de déplorer les programmes conçus a priori, identiques pour le Nord et le Midi, et recommandaient de toujours commencer, dans l’enseignement de l’histoire et de la géographie, par ce que les enfants avaient sous les yeux » (p. 117). Il y a là un problème, car il me semble que ce que fait surtout apparaître l’expérience de Mona Ozouf est en effet un hiatus, au moins relatif, entre les instructions officielles et les pratiques effectives, à Plouha comme en bien d'autres lieux. Car il ne s’agit nullement d’une expérience isolée ; les témoignages d’une fermeture ou cécité à peu près complète de l’école au local sont innombrables. Et surtout, ils se répètent dans le temps… Á quelques petites différences près, j’ai vécu la même chose en albigeois dans les années soixante. Et puis, qu’en est-il aujourd’hui ? L’École est-elle plus ouverte à l’histoire et à la culture locale qu’autrefois ? Manifeste-t-elle un intérêt pour les « cultures d’origine » de ses élèves issus de familles immigrés ? Que disent à ce sujet les instructions officielles et les manuels ? Les travaux entrepris à ce sujet par James Costa (article à paraître dans la revue Lengas) sont assez édifiants… Pour ne rien dire de la relation aux langues régionales, qui reste un sujet épineux entre tous ; l’école publique, malgré les trop rares expériences de classes bilingues, allant jusqu’à ne pas même envisager ni imginer les quelques heures d’alphabétisation qui permettraient aux élèves de pouvoir au moins déchiffrer les panneaux bilingues en breton ou en occitan. Autrement dit, la question, à laquelle s’empresse de répondre Mona Ozouf de manière assez rassurante en s’appuyant sur les travaux de Chanet et de Thiesse, est toujours d’actualité et, y compris sur le plan historique, reste ouverte. Constater en effet, par exemple, que la pratique du « signal » n’était pas préconisée par les directives officielles n’a pas empêché, comme le remarque Philippe Martel dans son livre récent (voir ici même L’École française et les patois), sa très large application. Il pourrait en être de même de l’attention pédagogique pour ce que Mona Ozouf appelle joliment les « entours » et dont elle admet les limites, en vérité extrêmement étroites (exclusion de la langue, du social, etc.).

 Elle fait cependant un constat très intéressant, en confrontant la culture et les livres proposés par l’école et ce qu’elle pouvait lire chez elle : « Quand j’entends aujourd’hui les pamphlets anticommunautaristes moquer lourdement les cultures minoritaires puériles, radoteuses et frileuses, je ne peux me retenir de comparer les deux bibliothèques de mon enfance. La plus universaliste n’était pas celle qu’on aurait cru » (p. 125). C’est grâce à une revue littéraire bretonne, Gwalarn, qu’elle apprend « le nom d’auteurs et d’œuvres dont l’école, et même plus tard le collège, ne soufflent mot : Tchekhov […], Eschyle et Hawthorne […]. Montrer que la langue bretonne était capable de rendre les nuances de la grande littérature, qu’elle n’était pas une langue morte […] Mon père avait lui aussi entrepris une traduction de Longfellow, en passant à moi » (p. 88). Elle disposait également chez elle d’une riche bibliothèque, ouverte au monde celtique et, en général aux minorités, galloises, provençales, etc. Ainsi lisait-elle le Barzaz Breiz, mais aussi le Mabinogion et le Kalevala, les œuvres de Liam O’Flaherty, de Synge, de Mistral… Cette bibliothèque accueillait « une foule de minorités culturelles, pour peu qu’elles fussent méprisées ou combattues. L’égalité, ici, en cela bien différente de celle de l’école, était l’abolition des injustices faites aux différences » (p. 148).

 Ainsi, Mona Ozouf soutient-elle ce paradoxe fort intéressant : la culture révoquée comme particulariste et localiste par l’idéologie républicaine s’avère autrement plus universaliste que celle de la bibliothèque laïque. C’est une vieille idée reçue jacobine, dont l’auteure, en travaillant sur la Révolution française, a pu rencontrer à son état naissant (du moins sous sa forme républicaine, car elle était elle-même héritée du centralisme de la monarchie absolutiste) : « la province […] est vouée à incarner le particulier. Paris échappe à cette caractérisation péjorative, puisque par une vertigineuse cascade d’équivalences la capitale révolutionnaire s’identifie à la raison universelle » (p. 190). C’est ainsi que l’invocation de l’universel par la culture élaborée dans le lieu du pouvoir central cache si souvent le particularisme le plus mesquin. Comme l’auteure le constate  : « l’idée que la France a reçu en partage l’universel dans sa particularité n’a pas quitté l’horizon de ce que je suis tentée d’appeler le républicanisme chimérique » (p. 235).

Deux images de la France

     La dernière partie du livre est d’ailleurs constituée par un essai sur la dialectique de l’universel et du particulier dans l’histoire de la France moderne à partir de la Révolution, dont l’auteure est une éminente spécialiste. Deux représentations du pays s’opposent : « La France est la revanche de l’abstrait sur le concret », selon la formule de Julien Benda ; « la France est un vieux pays différencié », dit au contraire Albert Thibaudet. Bataille remportée depuis longtemps cependant par les premiers : la France des seconds « sait que la nation politique, sûre d’elle-même et dominatrice, n’a jamais été amicale pour la nation culturelle ; et que celle-ci, pour l’essentiel, a perdu la bataille des symboles » (p. 14). Formule remarquable, que les nombreux recenseurs de l’ouvrage feraient mieux de méditer avant d’évoquer le « régionalisme » et l’esprit de « conservation » de Yann Sohier.

Avant toute chose, il faut dire que l’historienne revendique son adhésion, quasi religieuse, aux idéaux révolutionnaires, en liaison avec son expérience de l’école laïque : dans la définition de la République, dit-elle, « comme « la confédération sainte d’hommes qui se reconnaissent semblables et frères », je reconnaissais une fois encore le credo de mon école primaire, la foi, immédiatement professée, dans l’universalité des hommes » (p. 182). Il est vrai que ce credo est devenu notre religion laïque, car il s’agit bien de croyance et de religion ; je ne parle pas ici en mécréant, mais tout au plus en philosophe, car c’est bien au nom de cette universelle fraternité que nous revendiquons l’égalité des langues et des cultures. C’est là le fondement métaphysique, ou plutôt théologique (une théologie de l'humain) de notre combat, et nous ne pouvons nier qu’il a, non pas exclusivement, mais grandement partie liée avec l’histoire de la Révolution. Dans l’expérience révolutionnaire, cet universalisme se fit cependant bien en un lieu précis, le lieu du pouvoir arraché à la royauté, la ville de Paris, et contre toute forme de particularisme régional, contre toute reconnaissance des régions (dont pourtant souvent les révolutionnaires étaient eux-mêmes issus) appréhendées dans leurs différences : « La couleur, la mémoire et l’esprit des lieux, nul ne songeait plus à les invoquer. Encore un mois, et la division départementale devait leur porter un coup fatal ». Comme le dit « un témoin perspicace, ceux qui n’avaient été jusque-là « que des Provençaux, des Normands, des Parisiens, les Lorrains »[3] – individus inférieurs par conséquent –, allaient désormais devenir français » (p. 185). L’ambition révolutionnaire condamnait, « dès l’origine à ignorer les appartenances particulières. De là à traiter celles-ci comme plaintes réactionnaires, voire comme entreprises contre-révolutionnaires, il n’y a qu’un pas » (p. 186). Ce pas, comme on le sait, fut vite franchi dans le combat paranoïaque contre le fédéralisme : durant le printemps et l’été 1793 « la répression de l’insurrection fédéraliste […] vient sceller le sort des particularités régionales » (p. 188). Pourtant, nous dit Mona Ozouf, dans les revendications des Girondins, on ne trouve « pas l’ombre d’une tentation séparatiste, et même pas d’affirmation de la singularité régionale. En revanche, on peut y voir grandir la méfiance envers la capitale » (p. 189), méfiance ô combien fondée : « C’est donc l’adversaire montagnard qui interprète les revendications des administrations modérées comme une volonté criminelle de sécession. C’est lui qui transforme le conflit entre la province et Paris en une lutte de la particularité contre l’unité » (ibid.).

 C’est dans ce climat que se développe l’idée de la nécessité de l’éradication des « patois » ; alors qu’au début de la Révolution les idiomes locaux n’étaient perçus que comme de simples obstacles à la diffusion des idées nouvelles, pour Barère, dont tout le monde connaît la formule (c’est en substance le leitmotiv des soi-disant libres penseurs, qui sont restés sur ce point bloqués sur cette position absurde et paranoïaque), « le fédéralisme et la superstition parlent bas breton » (p. 191).

 Mona Ozouf examine les effets paradoxaux de la chasse aux patois : « … en combattant ce que l’abbé Grégoire appelle « le fédéralisme des idiomes », ils font prendre conscience aux Occitans et aux Bretons de la spécificité de ce qu’ils appellent des patois. Alors même qu’ils ont entrepris de les faire disparaître, ils aperçoivent la connexité de la langue avec le « génie » d’un peuple » (p. 202) ; « en combattant la différence régionale au nom de la raison, [la Révolution] invente le régionalisme du sentiment. Ce sont Grégoire et Barère, désormais épinglés comme les assassins de la diversité, qui donnent au Midi son identité linguistique, à la Bretagne sa personnalité spécifique » (p. 204). L’existence d’une dialectique de ce type est indéniable, mais elle ne reposait bien sûr pas sur rien et c’est quand même un peu trop prêter aux riches que de dire qu’il revient à Grégoire et à Barère d’avoir conféré leurs identités aux régions ; c’est identité, sous des formes en effet sans doute en partie différentes, existaient fortement sous l’Ancien régime, et l’intervention des partisans de l’anéantissement n’ont fait que travailler sur ce qui existait bien sûr avant. Mais cette idée du monopole de la raison par la nation républicaine et par sa langue exclusive (Mona Ozouf cite Dulaure, inventeur de l’enquête ethnographique : « l’homme se dépouille de son caractère local à mesure qu’il devient instruit et raisonnable », p. 203) qui, de ce fait, conduisait à reconsidérer les régions et leurs patois du point de vue du « sentiment », est fort intéressante. Pour autant, nous ne sommes pas encore tout à fait disposés à dresser des statues à Barère et à l’abbé Grégoire : nos adversaires s’en chargent d’ailleurs fort bien !

 Surtout, Mona Ozouf est très attachée à dresser la généalogie de ces deux visions de la France, dont on comprend qu’elles sont pour elle complémentaires (ce qu’elle déplore en fait est l’équilibre manqué et le triomphe au moins symbolique – moi je dirais réel dans ses effets – de l’une sur l’autre). Elle les voit apparaître dès le début, dans les jours qui suivent la fuite à Varennes et l’arrestation de Louis XVI, à travers tout ce qui différencie les Cordeliers des Brissotins : « l’unité cordelière supposée conjurer la déliaison des individus, est autoritaire et étatiste, imposée d’en haut et identique pour tous ». Chez les Brissotins, on met au contraire au contraire démocratie représentative et, dénuée du « fétichisme de l’unanimité » (p. 208), on est attaché à la formation d’une opinion publique  « qui monte du social, n’est pas dans les mains de l’autorité politique. La logique d’une croyance à la prééminence du social sur le politique, à l’enracinement de l’opinion publique dans la liberté des sujets, c’est la renonciation au volontarisme politique » (p. 209). Ainsi, l’historienne, découvrit-elle « que les résistances à une république jacobine étaient apparues à l’intérieur même du projet républicain » (p. 210).

Certes, mais pour autant l’autre projet, indiscutablement plus démocratique, se donna-t-il jamais véritablement les moyens de penser la pluralité culturelle et linguistique ? Force est de répondre par la négative, quand on voit Mona Ozouf, faire l’éloge de Jules Ferry, comme digne descendant des Brissotins; Jules Ferry dont l’idéal, dit-elle, est « aussi éloigné des lamentations vulgaires contre la centralisation que des ferveurs jacobines » (p. 213). Il faudrait qu’elle nous dise tout de même ce qu’elle entend, à l’époque de Ferry, par « lamentations vulgaires contre la centralisation », centralisation dont l’ancienne élève de la rue d’Ulm ne juge certes pas qu’elle mérite d’être substantiellement mise en question[4]. L’idéal de Ferry, en tout cas, selon elle, « est qu’il puisse enfin exister en France, face à l’État, le contrepoids d’une société autonome, riche, comme en Angleterre, d’une presse libre pour enseigner aux individus leurs droits, d’associations pour les défendre, de meetings pour les proclamer… » (ibidem). Cette république de Ferry « devrait donc, en bonne logique, être plus accueillante aux traditions particulières » (p. 214). Or il n’en est rien, comme elle doit bien le reconnaître : « Si Ferry leur reste à ce point aveugle, c’est en vertu du singulier diagnostic qu’il porte sur les antagonismes qui menacent en France la cohésion nationale », la parti de la calotte et les laïcards, ces « deux nations ennemies » nées de la Révolution (p. 214). Mais c’est surtout, me semble-t-il que Ferry, même et surtout s’il n’en parle jamais, identifie la persistance des patois à laquelle l’école obligatoire doit mettre enfin un terme, à l’ennemi du progrès et du triomphe des idées de la Révolution. C’est là le sens même de sa politique scolaire. Mona Ozouf ne croit pas du tout que, comme certains le soutiennent, c’est « parce que Ferry pense toujours à ces langues menaçantes qu’il n’en parle jamais » (p. 215), car, à quelques exceptions près, « la francisation, réputée bénéfique, est alors un credo commun » (p. 216). Certainement… mais justement, l’élément linguistique s’avère alors un enjeu majeur ; il s’agit bien d’achever, ou d’accomplir le travail de la Révolution et il est clair que les idées jacobines en la matières avaient triomphé dans l’esprit même de ces républicains qui créèrent les mairies, donnèrent le droit d’association et luttèrent pour l’école obligatoire, évidemment exclusivement en français… Cette évidence, qui associait le français à l’instruction et les patois à l’ignorance était du reste un acquis fort ancien, qui remontait bien en deçà des jacobins et de la Révolution.

Et voilà qu’en fin de compte, sur la question de la langue, Thibaudet se trouve d’accord avec Barrère ; ainsi se trouvent réconciliées la France de l’unité abstraite et celle des différences composées, car le travail de composition suppose que les différences culturelles consistantes  soient éliminées ou folklorisées : « L’aménité de Thibaudet, écrit Mona Ozouf, vient buter sur une exception, qui jette un doute sur sa description apaisée : la violence faite aux langues régionales. Plus on célébrait les différences semées par la nature dans les terroirs, et plus intolérable paraissait la diversité des idiomes, tant on faisait de la langue le plus puissant des facteurs d’identité » (p. 224).

Le salut par la hiérarchie

     Ainsi, malgré ses efforts pour dégager de l’histoire une France républicaine antijacobine, l’auteure doit-elle convenir que celle-ci se donne une conception géographique de la diversité (« les différences semées par la nature ») qui annule en réalité les différences culturelles consistantes, les réduits aux spécialités régionales et aux poupées des Provinces.

 Ainsi Mona Ozouf doit-elle admettre « la volonté éradicatrice de l’enseignement républicain, et la crispation des maîtres qui le dispensaient » (p. 225) et ne peut-elle que sourire à la proposition de Maurice Agulhon « qui incline à penser que l’État, en imposant le français à l’école, avait voulu donner au peuple « la possibilité de jouer sur deux registres d’expression, dont bénéficiaient déjà les bourgeoisies provinciales » » (p. 226-227). La réalité, dit-elle, est bien différente : « Il y a une langue écrite, enseignée, langue du journal, du suffrage universel, de l’école, de la caserne, du commerce, clé pour le monde moderne ; prestigieuse donc, une langue haute. Et une langue parlée, chuchotée plutôt, réservée au cercle proche et aux émotions partagées, incapable d’ouvrir les portes de l’emploi ; une langue basse, comme on dit que messe basse. La reléguer au cercle privé, c’est à terme la condamner à mort. Le temps y travaillera de manière plus efficace encore que la répression » (p. 227). Ce plaidoyer est évidemment fort juste, qui la conduit à relever ce que peut bien avoir de déraisonnable et, en substance, d’antidémocratique (bien qu’elle n’utilise pas le terme) les levées de bouclier contre la formule ajoutée récemment à la constitution (« Les langues régionales appartiennent à son patrimoine ») : « Cette simple adjonction, purement déclarative et nullement prescriptive, a paru pourtant constituer une agression contre l’État-nation, une insupportable offense à un républicanisme qui ne conçoit de citoyens qu’arrachés à leurs appartenances » (p. 228). Elle propose d’ailleurs une bonne critique de l’énoncé constitutionnel introduit en 1992 selon lequel « la langue de la République est le français » : « doit-on comprendre que le français est la langue républicaine par excellence ? Pourquoi n’avoir pas, plus simplement, écrit que le français est la langue officielle de la République ? » (p. 255). Elle démonte aussi très efficacement les fantasmes anticommunautaristes : « a-t-on jamais entendu les femmes parler d’elles-mêmes comme communauté ? Existe-t-il autrement que dans les outrances républicaines quelque chose comme une communauté occitane ? Et quel Catalan, quel Breton dirait que son appartenance établit une supériorité, ou même une étrangeté telle qu’elle lui interdit la communication avec les autres hommes ? » (p. 240) et se gausse justement de Régis Debray qui nous a appris que « la démocratie qui honore les communautés, est amnésique, quand la République, elle, est toute histoire » (p. 239).

 La solution qu’elle propose, pour une meilleure reconnaissance de la diversité culturelle et des « langues régionales », fait cependant apparaître les étroites limites de cet engagement. Elle repose sur la notion de « hiérarchie », empruntée à Louis Dumont, entre les valeurs jugées supérieures par le sujet social et celles auxquelles il accorde un statut subordonné : « il nous faut distinguer les différents niveaux de nos vies, déterminer ceux où domine le point de vue du collectif et ceux où la particularité retrouve ses droits » (p. 247). Ainsi la subordination de la province à Paris, des particularités bretonnes (saisies comme individuelles) aux valeurs nationales (seules dignes d’être qualifiées de « collectives », comme si la pratique d’une langue pouvait être autre chose que collective !), est-elle pleinement justifiée ; il s’agirait seulement – mais reconnaissons que ce serait déjà en effet énorme – d’accorder réellement la possibilité d’expression et d’apprentissage des langues minoritaires : « … il faudrait en retour que soit abandonné le mépris constamment montré à la valeur subordonnée ; qu’on cesse d’assimiler toute langue minoritaire à un patois, et tout patois à une servitude ; et qu’on ouvre libéralement les possibilités d’apprentissage et de perfectionnement de ces langues aux individus qui le souhaitent » (p. 257). Une subordination bienveillante et respectueuse… Voilà la solution, et nous sommes bien loin, évidemment, du principe d’égalité. Mais celui-ci – l’égalité des différences, dans la différence – remettrait en cause le travail de composition à la française, travail de hiérarchisation et de subordination, à partir du centre du pouvoir et du savoir, et de cela, il n’en est pas question.

Jean-Pierre Cavaillé

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Les grands parents maternels de Mona Ozouf le jour de leurs noces

"Vêtus de noir, sans même le brin de fleur d'oranger à la boutonnière, mes grand-parents sont raides l'un à côté de l'autre, regardant fixement l'objectif, attestant que le mariage est une chose grave : la romance, on le sent, aura peu de places dans ces vies rugeuses. Ils ne se sourient pas, ne se touchent pas. Ici, pourtant, la main de ma grand-mère est posée sur l'épaule de son jeune époux, dans un geste d'appropriation tranquille", p. 55.

[1] « … des écoles, je ne suis jamais sortie », p. 103. 

[2] Voir, ici même, Libre pensée et monothéisme linguistique.

[3] Duquesnoy, 4 nov. 1789, Archives parlementaires, t. IX, p. 671.

[4] On peut d’ailleurs noter qu’elle pense incidemment la capitale comme le lieu par excellence de l’accès à la citoyenneté française, lorsqu’elle dit que les associations de Bretons et d’Auvergnats à Paris, loin d’avoir été des repaires de communautaristes (ce en quoi elle a tout à fait raison) « ont contribué à faire transiter les nouveaux arrivés à Montparnasse ou à Austerlitz jusqu’à la citoyenneté française » (p. 237). Ce qui implique qu’à Saint-Brieuc ou à Mende, ils étaient bien français mais non encore citoyens !


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27 juin 2009

La Médée de Max Rouquette au lycée

 

Medea

 

La Médée de Max Rouquette au lycée


"Pòble que siam ! Pòble maudich ! Deu èsser escrich endacòm que devèm pas jamai s'arrestar. Qui l'astre de ma raça. Las caucidas secas, ròdas trachas dins l'espandi dau desèrt, lo vent d'ivèrn las enrebala sens pietat, sens relambi, jot la plòja e lo gèl. Siam pas mai qu'una caucida derrabada a sa tèrra e que ròda a tot vent e que s'estripa a totoa pèira. Sens repaus, n'autres que sabèm pas jamai ont es la pèira qu'i pausarem la tèsta a l'ora de tancar los uòlhs." Medelha, 1.


 Une édition de la traduction française de la Medelha (Médée) de Max Rouquette à destination des lycéens (c’est-à-dire d’abord de leurs professeurs) est parue aux éditions Magnard, l’année dernière[1].  Il s’agit d’une excellente initiative, digne d’être saluée, dans un contexte fort peu favorable à la reconnaissance de l’existence d’une littérature contemporaine de langue d’oc. Hélas, ce contexte se reflète largement dans le livre, piégé par les représentations qui justifient l’exclusion de la littérature en langue d’oc des bancs de classe, voire de sa dénégation pure et simple comme littérature. Nathalie Lebailly et Matthieu Gamard, qui ont réalisé l’appareil pédagogique, s’efforcent pourtant de défendre l’œuvre de Rouquette contre le discours dominant sur les langues « régionales » et ce que l’on peut faire avec mais à la fois, ils ne se donnent nullement les moyens de sortir du cadre général de ce discours de domination lingusitique.

 Certes, Rouquette est bien présenté comme un auteur dont toute l’œuvre fut d’abord composée en occitan et qui se consacra, sa vie durant, à la « défense » de la langue d’oc et de la culture occitane. On ne « défend » bien sûr que ce qui est menacé et les auteurs de l’appareil critique font un bref rappel des « heurs et malheurs de l’occitan », très bref, trop bref, car l’on passe de la poésie lyrique des troubadours à la « renaissance » félibréenne du XIXe siècle, sans rien dire de l’importante production des XVIe et XVIIe siècles et, à moindre titre, du XVIIIe siècle. Au XXe siècle, le tableau est presque idyllique : « linguistes et lexicographes accompagnent cet essor culturel » et « depuis les années 1950, l’enseignement de l’occitan au sein du système éducatif français est autorisé ». La moindre des choses aurait été alors de faire ici ne serait-ce qu’une référence à la loi Deixonne. Quelques noms d’écrivains occitans sont cités (Robert Lafont, Jean Larzac, Yves Rouquette)… Tout cela va très vite et, si la participation de Rouquette à « de nombreuses revue » est signalée, aucune note n’apparaît dans la préface de l’œuvre où l’auteur évoque le temps d’Occitania et de Terra d’Oc (il manque au moins une simple mention disant qu’il s’agit justement là de revues littéraires), où il affectionnait de traduire les psaumes. On attendrait ici une référence au grand précédent constitué par la traduction gasconne des psaumes par Pey de Garros, au tout début de la renaissance littéraire de l’occitan du XVIe siècle – ici oubliée comme je l'ai dit – voire aux Saumes Pagans de la grande Delpastre, qu’il serait bien intéressant de confronter avec ceux que contient la pièce de Rouquette.

 Par contre un paragraphe est intitulé : « Rouquette et le refus de la fermeture identitaire ». L'auteur de cette Médée, est-il dit, « fuit la tentation du folklore ou du pittoresque qui enfermerait l’occitan dans un particularisme régional ». C’est là, évidemment, inverser les rôles et se tromper de langue, car le folklore et le pittoresque de nos régions sont des catégories typiques de la production en français, consacrée entre autres à ce qui était naguère encore désigné et décrit comme « patois ». Or – j’y reviendrai – les éditeurs prennent soin d’affirmer que l’occitan n’est pas un patois. Évidemment, la question qui s’impose est double : pourquoi, lorsque l’on écrit en occitan, doit-on d’une part résister à la tentation du pittoresque et du folklore, et d’autre part refuser la fermeture identitaire ? Oserait-on dire cela de n’importe quel auteur français jugé digne d’être enseigné au Lycée ? Et pourtant ! Mais il en va ainsi : un auteur occitan, pour être digne de la littérature,  est quelqu’un qui doit toujours manœuvrer entre deux écueils : le Charybde du folklore et la Scylla du communautarisme. Aussi les éditeurs s’empressent-ils d’affirmer que, chez Rouquette, « le choix de l’occitan comme mode privilégié d’expression ne naît pas […] d’une prise de position politique ou idéologique : c’est avant tout un choix affectif, qui s’est imposé de lui-même ». L'écrivain d'Argelliers ne peut être un véritable auteur que parce que le choix de l’occitan est chez lui « affectif » et non « politique » !

 Rouquette n’a pourtant cessé, sa vie durant, de s’engager politiquement pour l’occitan, essentiellement dans le cadre d’associations culturelles, mais il savait bien sûr que la question linguistique est éminemment politique. Entre mille exemples je citerai les reproches que lui adressait le grand lexicologue Dauzat, farouche opposant de la loi Deixonne et qui ne voulait entendre parler que de « patois » (voilà, entre autres choses, pourquoi j’ai parlé de récit « idyllique »). En 1951, Rouquette avait écrit dans les Annales de l’Institut d’Études Occitanes, dont il était le secrétaire général, un article intitulé : « Une mesure d’intelligence et de justice, le projet de loi Deixonne » dans lequel il citait entre autre le célèbre article de Jaurès de 1911 sur la langue d’oc comme porte ouverte sur les autres langues latines et un article de Bebel, fondateur du Parti Social-Démocrate allemand au XIXe siècle qui parlait d’un « peuple dirigeant » imposant sa langue à un autre peuple. Dauzat répliqua : « M. Rouquette se croit-il au lendemain de la Croisade contre les Albigeois, ou veut-il insinuer que Paris tyrannise le Midi ? »[2]. Si ce texte de Rouquette était réédité, il serait évidemment identifié aujourd’hui comme relevant de cette « fermeture identitaire » dont les deux éditeurs s’efforcent de dédouaner le dramaturge ; tâche essentielle, car s’il en était autrement leur démarche de publication pédagogique deviendrait illégitime et politiquement, civiquement, incorrecte.

 On aurait franchement préféré qu’ils soulignent, à l’attention des jeunes esprits, que si la pièce a bien été créée en français en 2003 par Jean-Louis Martinelli à Nanterre, elle n’a jamais pu à ce jour encore être montée dans sa langue originale. C’est là tout de même réside le scandale de fait, l’immense faiblesse de l’occitan, alors que l’on peut voir à Paris des pièces en sicilien de Franco Scaldati ou d’Emma Dante. Cela pourtant aurait mérité d’être dit. Par contre, ils insistent sur l’originalité de l’entreprise de Martinelli, qui s’est entouré d’acteurs burkinabé et avait fait traduire les psaumes contenus dans le texte de Rouquette en bambara, parce qu’il trouvait, selon les mots du metteur en scène rapportés dans le livre, une « adéquation très forte entre l’archaïsme de la langue de Rouquette, un langage absolument métaphorique, et la sensibilité africaine ». On verra quelques extraits de ce très beau spectacle dans le 2e des DVD  Max Rouquette, Retrouver le chant profond, réalisés par le CRDP de Monpellier (excellent et substantiel travail qui fait une large place à l'occitan, publié aussi 2008, très riche de contenus pédagogiques). Je suis pour ma part assez gêné par cette adéquation établie entre la langue (française en l’occurrence !) de Rouquette, soi disant archaïque, et la « sensibilité africaine » qui s’exprimerait en bambara. La sensibilité de l’Afrique aurait à voir avec l’archaïque et les langues d’Afrique auraient comme vocation naturelle de dire cet archaïsme. Certes Rouquette a cherché à exprimer, dans sa langue (l’occitan et ensuite, par traduction, le français), le mythe en effet archétypique de Médée, et il l’a fait magnifiquement, mais la langue qu’il utilise (non pas ce qu’il en fait, appelé ici « sa langue », mais la langue dans laquelle il écrit : l’occitan) n’a évidemment aucune vocation naturelle à dire l’archaïque, pas plus que le bambara. Ce n’est d’ailleurs pas ce que dit Martinelli (ni les éditeurs de la pièce), mais on rode bien autour de l’idée, qui associe pour le meilleur et pour le pire l’occitan et le bambara, d’une opposition structurelle entre l’archaïque et le moderne, entre des civilisations et des langues archaïques (le bambara, l'occitan...), qui restent foncièrement extérieures à la modernité, et des langues qui auraient la vocation de dire cette modernité (le français, l'anglais...). A cela s’ajoute autre chose : l’affirmation culturelle de la diversité linguistique n’inclut pas les langues historiques de France, car le fait est ; Martinelli fait entendre le bambara (idée à mon sens excellente), mais ne s’est visiblement pas posé la question de la présence sur scène   – à un titre ou à un autre – de la langue originale de l’œuvre.

 Un petit détail : le bambara est présenté comme un « dialecte » d’Afrique de l’ouest, et non comme une langue (à la différence donc de l’occitan). Cette différence n’est pas éclaircie et, telle qu’elle est exposée, n’est guère satisfaisante. Le bambara est souvent considéré comme une « langue » à part entière (le bambara sert de lingua franca au Mali, où 80 % de la population le parle, etc.). A maintenir le terme de « dialecte », il aurait alors fallu dire qu’il s’agit de l’un des dialectes constitutifs de ce que l’on appelle les langues mandingues, ce qui aurait permis d’établir une comparaison avec le languedocien de Rouquette, dialecte de l’occitan.

Au titre des instruments pédagogiques offerts aux lecteurs, on trouve, dans « l’après-texte », un encart intitulé « histoires de langues », très discutable. Après avoir donnée une définition sociale (disons sociolinguistique) et non linguistique de ce que l’on appelle langue, dialecte ou patois – « on nomme différemment une langue selon le statut du groupe qui l’utilise » – le patois est défini comme « un parler local employé par une population peu nombreuse et dont la culture est jugée de façon plutôt négative » (c’est une citation non référée du Petit Robert 2006 ! qui retarde donc d’une guerre). Le premier élément permet évidemment de conserver une pertinence pseudo linguistique au terme de « patois » et de le maintenir (« le cauchois est un patois haut-normand »), alors que les linguistiques, aujourd’hui, l’excluent très largement à cause du deuxième élément (dévaluation culturelle) : le cauchois par exemple n’est plus considéré depuis beau temps comme un « patois » mais comme un « dialecte normand » (voir par exemple le site de Thierry Bulot consacré à la langue normande). Selon une telle définition, évidemment, l’occitan parlé dans les villages est et reste un patois ! Pourtant l'occitan est présenté ici comme « une langue régionale ». Mais qu’est qu’une langue régionale ? une langue « à part entière avec une culture écrite ». Cela veut-il dire que sans culture écrite, il n’y a pas langue mais... patois ? Le basque à ce compte là, cité comme « langue régionale », ne serait devenu une langue qu’en accédant à l’écriture, c'est-à-dire assez tardivement. Ce qui est absurde... Le « dialecte » est défini quant à lui de manière territoriale, comme « forme régionale d’une langue » (encore le Petit Robert non signalé)… Bref l’habituel méli-mélo de linguistique, de géographie et de représentations sociales, qui ne peut guère éclairer à mon sens les élèves… Je reconnais aussi, qu’en la matière, le travail de discernement critique et de clarté n’est pas aisé, tant les représentations sociales, justement, viennent parasiter les acquis de la linguistique. La solution de facilité consiste à recopier le Petit Robert

 Au moins le livret présente-t-il positivement la langue et la culture d’oc et contient même (audace inouïe !) un extrait de seize lignes du texte dans sa langue originale… Il est complété par une bibliographie des œuvres de Rouquette… exclusivement en français (donc aucun renvoie direct à l’œuvre occitane) et un dossier de quinze pages de questions pédagogiques sur le texte, comme l’exige la règle du genre.  Un seule, qui porte sur la préface, touche à l’occitan : « relevez les éléments qui montrent l’attachement de Rouquette à la culture et la géographie occitanes ».

On aurait pu en ajouter quelques autres du type :

- Avant de lire ce texte, aviez-vous déjà entendu parler de l’existence de l’occitan ? Si oui, dans quelles circonstances et en quels termes ? Si non, à votre avis, pour quelles raisons ?

- Quel est le territoire historique de la langue et de la culture occitanes ?

- Si vous résidez dans celui-ci avez-vous été déjà en contact avec la langue et dans quelles circonstances ? Avez vous bénéficié au cours de votre scolarité d’une possibilité d’apprentissage de l’occitan ? Si oui, à quel niveau d’études ? Si non, à votre avis, pour quelles raisons ?

 

Jean-Pierre Cavaillé

 


 

[1] Max Rouquette, Médée, présentation, notes, questions et après-texte établis par Nathalie Lebailly et Matthieu Gamard, Magnard, Classiques & contemporains, 2008.

[2] Je dois cette information à l’excellent livre de Philippe Martel, L’école française et l’occitan. Le sourd et le bègue. Voir sur ce blog : L'école française face aux "patois".

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02 juin 2009

Dis-moi si tu as une marine de guerre et je te dirai si tu es une langue

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Dis-moi si tu as une marine de guerre et je te dirai si tu es une langue

 

 Dans un recueil collectif de textes consacrés à la problématique « langue et identité » publié à l’université de Barcelone, la plupart écrits en catalan (Llengua i identitat, Massip Bonet, M. Àngels eds, Edicions Universitat Barcelona, 2008), Patrick Sauzet, qui enseigne la linguistique occitane au Mirail, à Toulouse, propose un long article en occitan, très stimulant, au titre provoquant : « Se pòt existir una lenga sens una marina de guèrra ? A prepaus de l’occitan » : « Peut-il exister une langue sans une marine de guerre ? A propos de l’occitan » (presque entièrement lisible sur Google books).

La formule est connue : « Un langue est un dialecte avec une armée et une marine de guerre » et fut sans doute exprimée d’abord en Yiddish par Max Weinreich : « a shprakh iz a diyalekt mit an armey un a flot ». Elle sert à illustrer en général l’idée selon laquelle la distinction entre les notions de langue et de dialecte n’est pas pertinente au sein de la linguistique elle-même, et ne s’établit véritablement que du dehors, à travers des considérations sociolinguistiques, à partir des représentations symboliques que les acteurs et locuteurs (linguistiques y compris) se font d’un idiome donné et de son éventuelle institutionnalisation (le statut de langue d’un idiome national ne faisant plus question… au moins tant qu’il peut se prévaloir d’un corps d’armée !).

 Je me contenterai d’essayer de résumer l’argumentation de Sauzet pour, ensuite, poser quelques questions de béotien.

 Le linguiste distingue d’abord deux conceptions de ce que l’on entend par langue et de la relation langue dialecte.

 Si l’on définit la langue comme « une fixation et une réalisation particulières de la faculté biologique universelle du langage » (je traduis)[1], alors on dira à juste titre que tout ce qui est parlé par un être humain est une « langue ».

 A la fois, il paraît nécessaire d’avoir une définition de ce que l’on entend par langue, quand on parle de « langue française » ou quand on parle (ou ne parle pas) de « langue occitane ». Cette définition ne peut que se référer au statut social des pratiques linguistiques. Mais il y a deux façons d’envisager cette référence au statut social d’un « parler » donné et de considérer la relation entre langue et dialecte. Soit l’on considère que les statuts de « langue » et de « dialecte », ou encore – dans le cas français – de « patois », peuvent échoir à n’importe quel parler selon les circonstances historiques. Soit, selon une autre conception, la langue n’est pas simplement un statut de prestige social historiquement acquis mais « l’assemblage, par un fonctionnement implicitement ou explicitement commensurable, d’un ensemble, d’une conjonction de parlers ». Dans cette définition, le « dialecte » désigne un ensemble intermédiaire de « parlers » qui présentent au sein d’une langue « un degré supérieur de ressemblance les uns avec les autres ». [2]

 La première conception, simple et claire, semble conduire à pouvoir faire l’économie de la notion de dialecte, mais Sauzet remarque que la question n’est pas ici simplement celle de la recherche d’une simplicité formelle mais plutôt d’une pertinence empirique, et propose deux modèles globaux de la diversité et de la diversification linguistique et partant du rapport langue-dialecte.

 Le premier considère que la diversification géographique d’une langue, à partir d’une langue supposée homogène au départ, est aléatoire et continue. Toutes les langues sont des parlers avec une histoire et un statut différents (selon, notamment, qu’elles ont une armée ou pas). L’équation continuiste se présente ainsi : langue = dialecte + X (par exemple une marine de guerre). Foncièrement ce modèle est entropique ; c’est-à-dire producteur de désordre, de différenciation incohérente et aléatoire.

 Le second modèle affirme que la diversification comporte la formation de cohérences et de ruptures relatives (constitution par ères linguistiques). Soit l’équation suivante : langue = dialectea + dialecteb… + dialectei …. + dialecten (éventuellement le dialectei occupe la fonction de standard). Ce modèle suppose qu’il peut y avoir entre les parlers « des solidarités dans l’innovation ou la conservation (une forme de néguentropie), que la transformation linguistique n’est pas pur désordre ».[3]

 Il semble que le débat entre ces deux modèles puisse advenir sereinement sur un plan strictement scientifique, dans le souci de rendre compte rationnellement des phénomènes empiriques. Or cela est impossible car ils sont en quelque sorte parasités par deux modèles de nation ; le modèle « français », attaché à une conception « élective » de la langue (un parler parmi d’autre est choisi comme « langue » unique de la nation définie comme une instance politique. Voir par exemple la définition fameuse de Sieyès : « la nation est un corps d’associés vivant sous une loi commune et représentés par la même législature ») et le modèle « allemand » – du moins est-il appelé et stigmatisé sous ce nom en France – pour lequel une nation se définit par des caractéristiques objectives : langues, traditions, etc. et qui s’appuie sur la conception d’une solidarité objective entre des parlers, antérieure au choix d’un standard linguistique (conception attribuée souvent à Herder).

 En France, Sauzet le dit fort clairement, c’est par « son lien avec le politique que le français (langue du roi, puis de la République) est légitime et non parce qu’elle serait la forme élaborée de la langue naturelle de l’ensemble des sujets ou des citoyens »[4].

 Je glisserai en commentaire qu’une telle visée syncrétiste, qui contenait une critique des prérogatives de la langue du roi et de la cour, a existé dans la France du XVIe siècle, parmi les lettrés qui concevaient le français comme l’ensemble de toutes les langues parlées par les sujets (quelques aperçus dans mes deux notes sur l’article 111 de l’Ordonnance de Villers-Cotterêt, 1 et 2) : la conception dite allemande me semble donc avoir existé comme une possibilité, qui ne pouvait sans doute être que rejetée par le centralisme politique, le renforcement de la puissance royale jusqu’à ce que l’on appelle l’absolutisme, de sorte que tout ou presque, malgré les tentatives fédéralistes, était déjà joué, au moins sur le plan linguistique, au moment de la Révolution.

Sauzet cite longuement Gaston Paris, qui fut le théoricien par excellence de cette conception continuiste, entropique et élective, inséparable chez lui de la conception française de la nation : « En faisant autour d’un point central une vaste chaîne de gens dont chacun comprendrait son voisin de droite et son voisin de gauche, on arriverait à couvrir toute la France d’une étoile don on pourrait de même relier les rayons par des chaînes transversales continues » (conférence de 1888). Cette représentation, selon laquelle il y aurait contiguïté et continuité de tous les parlers de France, ce qui implique l’affirmation pour le moins discutable d’une délimitation géographique « naturelle » s’ajoutant à la décision politique, ou plutôt qui tente de la fonder en « nature » (car la continuité linguistique a ses limites géographiques hexagonales, comme par hasard), conduit principalement à nier l’existence de langues régionales et en particulier l’existence de la légitimité de toute séparation entre les parlers d’oïl et les parlers d’oc et a fortiori de l’existence d’une langue d’oc. On connaît les sarcasmes de Paris – le bien nommé – à l’égard de Charles de Tourtoulon et d’Octavien Bringuièr qui avaient entrepris d’explorer, sac-à-dos, la limite[5]. « A la suite de G. Paris, tout un courrant de la dialectologie et de la science linguistique dans l’Université française fonctionnera comme une négation et une déligitimation de l’occitan. Nommer l’occitan « patois » [au singulier ou au pluriel] a permis d’en bâtir une science sans le reconnaître, d’en parler à l’université sans le parler ou l’enseigner. Nous n’en sommes pas encore sortis aujourd’hui »[6]. Henriette Walter en fournit un très bon exemple qui adore le mot de « patois » et ne parle jamais d’occitan, sous prétexte que le mot est « politique ». Récemment, un ami m’a signalé la vidéo d’un cours de l’historien américain John Merriman (les pressés iront tout de suite aux alentours des 7 mn), spécialiste d’histoire sociale et politique de la fin du XIXe siècle, où il distribue pour ses étudiants allégrement « patois » et « langues » sur la carte de France, selon on ne sait quel critère ; l’occitan, comme tel, n’y apparaît évidemment pas, partagé entre provençal (« a real language ») et le languedocien, contenant lui même différents « patois », comme l’auvergnat ou celui, non nommé (mais distingué du gascon), dans les Pyrénées, « influenced by spanish » (sic). Déjà dans une conférence sur le mouvement de 1905 à Limoges, Merriman parlait en 2005 du « patois » des ouvriers de la ville. Cela prouve, si besoin était, que la catégorie linguistique de « langue d’oc » n’a toujours pas réussi à s’imposer, pas même parmi les intellectuels, ce que je constate du reste tous les jours en discutant avec des collègues non spécialistes de la question. Mon avis sur ce sujet n’ayant bien sûr aucune valeur, parce qu’identifié comme militant… Dans son article Sauzet analyse et discute brièvement un outil récent, extrêmement raffiné au demeurant, les Lectures par G. Brun, Y. Le Berre et J. Le Dû de lAtlas linguistique de la France établi par Gilliéron et Edmond en 1900, d’inspiration continuiste, dont Sauzet dit les mérites mais aussi les limites, en particulier, le fait de s’arrêter aux frontières de l’espace, ce qui empêche de montrer les continuités extérieures à la France (pour les langues autres que le français).

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 Mais la question de fond est bien celle de la définition politique de la langue, admise et même cultivée par le modèle continuiste : tout parler, peut être choisi comme langue, à l’exception de tous les autres parlers présents sur le territoire où La langue est imposée par volonté politique. Et l’on en revient à la citation de Weinrich : c’est la marine de guerre qui fait la langue. Son acception est soit militante : « pour que notre langue soit reconnue comme telle il nous faut une marine de guerre » ; soit cynique : « sans marine de guerre, votre « parler », ne peut que rester un patois, une non-langue ».

 Sauzet passe en revue les raisons qui font de l’occitan ce qu’il appelle une « langue nue » (« lenga nusa »). Il est évidemment une langue sans État ; une langue dans un État qui ne reconnaît d’existence publique qu’à une seule langue. Mais il est aussi une langue qui ne peut trouver de force par une quelconque victimisation, et cela parce que la place est déjà prise… par le français lui-même qui, bien qu’il n’ait jamais été autant parlé dans l’hexagone, est considéré comme menacé par l’anglais, et – suprême dérision – par les langues « régionales » elles-mêmes ! Il y aurait bien la littérature, qui court depuis l’Europe médiévale jusqu’à nos jours, mais que vaut la littérature par rapport à une marine de guerre ? manifestement, même s’il n’en dit rien, Sauzet ne partage guère l’optimisme des promoteurs de la théologie occitaniste du salut par les œuvres (Cl. Sicre). Il met aussi en cause l’acceptation de la subsidiarité linguistique, qui peut être tentante : comme la langue s’est en effet maintenue sous la forme de sa spécialisation fonctionnelle dans un usage familier et de proximité renonçant à tout prestige, et grâce au tabou social et linguistique du français dans les couches populaires et surtout paysannes (ce que Sauzet a montré en plusieurs de ses articles), des sociolinguistes comme Wüest et Kristol ont reproché aux occitanistes de viser pour leur langue une promotion à des fonctions prestigieuses perdues au lieu de se consacrer à la préserver dans ses usages effectifs. Mais Sauzet remarque très bien que la promotion et donc la valorisation de la spécialisation fonctionnelle dans des usages globalement dépréciés est foncièrement contradictoire. Il remarque en outre que cette position rejoint celle d’un certain « réalisme linguistique », qui considère que la priorité dans la situation d’inégalité linguistique est de renoncer à la langue par laquelle les individus sont dépréciés en leur donnant la meilleur maîtrise possible de la langue dominante. C’est la position de Bentolila, de Bourdieu (au moins du « premier » Bourdieu), du « second » Louis-Jean Calvet et de bien d’autres ; on peut même dire que c’est elle qui donna la meilleure conscience du monde aux instituteurs qui faisaient naguère encore la chasse au patois. Évidemment, ceux qui adoptent cette position ne se demandent jamais si le bilinguisme – eux qui, aujourd’hui le pratiquent pourtant très généralement en adoptant l’anglais comme langue de communication internationale et de présentation de leurs travaux scientifiques – n’est pas une position plus forte que la conversion sans partage (c’est-à-dire la soumission) à la langue unique du pouvoir ; mais c’est que dans la plupart des cas, ils ont parfaitement intégré la dévalorisation en sous-langues des parlers auxquels ils prêchent le renoncement.

 Si l’on adopte une attitude strictement réaliste, qu’il serait absurde de rejeter, dès lors qu’elle consiste précisément à prendre les choses comme elles sont, « il est sûr qu’une langue assurée et incontestable est celle qui constitue un système de représentations fortes (largement partagées) qui prolongent un ensemble important (quantitativement) de pratiques. La faiblesse de l’occitan (une fois de plus) est double qui consiste à correspondre à des pratiques numériquement en recul et de former un système de représentations mal établi (contesté ou nié par le modèle français dominant, concurrencé par d’autres modèles « patoisants » ou localistes : gascon, provençal…) […] la faiblesse, le peu de diffusion de ces représentations signifient une existence discutable, fantomatique pour la langue »[7]. Cette faiblesse apparaît bien dans la tentation récurrente de parler de langues d’oc au pluriel et rien ne la rend plus visible que le tableau des 75 langues de France, dont l’occitan (ou « parlers d’òc ») en tant que tel n’est qu’une parmi d’autres, alors que l’on pourrait discuter sur le statut de plus d’une dans la liste (Sauzet relève que, plus d’une fois, il s’agit bien plutô de dialectes). C’est alors précisément le choix des occitanistes, un choix pas seulement ni d’abord linguistique (je ne dit pas pour autant qu’il n’est pas linguistiquement fondé) d’opter pour « une » langue dialectalisée (gascon, languedocien, provençal, limousin, vivaro-alpin), qui dans une perspective comptable, se retourne contre eux. Pourtant ce choix, car Sauzet reconnaît qu’il y a bien là d’un choix, reste le meilleur, et même le seul véritablement cohérent dans la perspective d’un prolongement de la vie de la langue. « L’occitanisme consiste à dire que, dans la diversité historique et géographique que le mot « occitan » (ou « langue d’oc » ou « provençal » lato sensu) peut couvrir, il est possible d’y insérer sa propre pratique en voyant le tout comme une langue, et que cela représente un choix (parce cela reste toujours en partie un choix) d’un intérêt supérieur par rapport à d’autres choix possibles pour les locuteurs (pour les sujets humaines engagés dans des pratiques linguistiques que l’on peut nommer « occitanes »). […] c’est l’intérêt d’un locuteur d’occitan d’être reconnu et de se reconnaître comme locuteur d’une langue et non d’un patois, de la langue des troubadours et à la fois de Goudouli, de Mistral, de Boudou, de Delpastre… et pas seulement des auteurs de sa province ou du poète de son village, si jamais il y en eût un »[8]. Car finalement, l’occitan n’a pas d’autre armée, d’autre flotte de guerre que de se dire une langue.

 Pour ma part, je suis largement d’accord avec ces analyses de Sauzet, mais je voudrais seulement soulever un problème. Que se passerait-il si, dans une situation entièrement différente, par exemple d’hégémonie politique réelle du languedocien, « l’intérêt » des locuteurs de tel parler considéré comme un « dialecte » de l’occitan, était de le déclarer comme « langue », le cas échéant en baptisant « dialectes » des sous-groupes ? C’est le scénario du reste qu’essayent d’imposer en vain ceux qui font le choix du localisme (certains gascons, auvergnats, provençaux, etc.). C’est la situation des Corses, me semble-t-il, dès lors qu’ils refusent de considérer leurs parlers comme relevant du toscan, et réclament le statut de « langue » à part entière. C’est aussi celle des locuteurs des soi-disant dialetti italiques, situation compliquée par le fait que non seulement le dialecte « toscan » occupe une position d’hégémonie politique et culturelle comparable au français en France (avec des nuances considérables cependant) mais encore que le terme « dialecte » (dialetto) est très fortement dévalorisant (sans être aussi infamant que ne l’est celui de « patois ») par rapport à celui de « lingua » (réservée à la langue standard de la nation, dotée de la marine de guerre) ? Comment rendre une dignité linguistique àces idiomes (certains en dangers immédiats de disparition, d’autres beaucoup plus durablement installés) autrement que de les revendiquer comme « langues » ? Du reste, aucun des arguments usuellement mis en avant par les « dialectologues » italiens pour identifier ces parlers comme dialectes, à la différence des parlers ayant accédé (depuis peu d’ailleurs) au statut de langues (dont l’occitan, le ladino et quelques autres, plus les idiomes dits allogènes), ne me paraissent convaincants. Pas même les arguments faisant appel à l’intercompréhension, tout sauf évidente en bien des cas... On lira sur ce blog le texte d’Amedeo Messina, défenseur de la « langue » napolitaine, consacré aux problèmes de cette structuration « à l’italienne ». Car ce n’est pas tout que de s’entendre sur la nécessité d’une différenciation scientifique entre langue et dialecte, et même éventuellement d’opter pour le modèle par ères (négentropique, qui me semble présider par exemple aussi à la « dialectologie » italienne), encore faut-il s’entendre sur les éléments probants de discrimination et – je voudrais bien me tromper – mais j’ai bien peur qu’il n’y ait guère de consensus à ce sujet… En l’absence de consensus, chaque groupe de locuteurs luttant pour la survie bricole avec des éléments de linguistique, d’histoire, de littérature et d’idéologie politique afin de se doter de cette reconnaissance symbolique minimale que le mot seul de « langue » peut lui apporter. La solution occitaniste, à laquelle j’adhère, consiste à dire que nous sommes simultanément dans le dialecte et dans la langue (le tout de l’occitan est dans ses dialectes). Mais il s’agit d’une solution ad hoc (si je puis dire !), non exportable, c’est-à-dire, non généralisable dans le cadre d’une défense articulée des cultures minoritaires de par le monde.

 

Jean-Pierre Cavaillé

 


 

[1]« … una fixacion e una realizacion particularas de la facultat biolofica universala de lengatge (la capacitat de l’òme a parlar) », p. 110

 

[2] « … lo recampament, per foncianament implicitament ou explicitament comensurable, d’un ensem, d’un conjunt de parlars que al dintre d’uan lenga presentan un gra superior de semblança los uns amb los autres », p. 111.

 

[3] “… de solidaritas dins l’innovacion o la conservacion (una forma de neguentropia), que lo cambi linguistic es pas un pur desòrdre », p. 112.

 

[4] « Es per son ligam amb lo politic que lo francés (lenga del rei, lenga puèi de la Republica) es legitim en França e non perqué seriá la forma elaborada de la lenga naturala de l’ensem dels subjèctes o dels ciutadans », p. 113.

[5] Voir la réédition de l’Étude sur la limite géographique de la langue d’oc et de la langue d’oïl (avec une carte) (1874) Édicions dau chamin de Sent-Jaume, Royer, 87380 Meuzac en co-édition avec l’Institut d’études occitanes (IEO) du Limousin, 2005.

[6] « A la seguida de G. Paris, tot un corrent de la dialectologia e de la sciéncia lingusitica dins l’Universitat francesa foncionarà coma permés de ne bastir una sciéncia sens lo reconéisser, de ne parlar a l’universitat sens lo parlar o l’ensenhar. Ne sèm pas encara sortits uèi ». p. 116

[7] « Dins une logica realista, es segur qu’una lenga assegurada e incontestabla es la que constituís un sistèma de representacions fòrtas (largament partejadas) que perlonga un ensem poderós (nombrós) de praticas. Lo flaquitge de l’occitan (un còp de mai) es doble de correspondre a de praticas en recuol e de formar un sistèma de representacions mal establit (contestat o negat per lo modèl francés dominant, concurrenciat per d’autres modèles « patesistas » o localistas : gascon, provençal…). […] lo flaquitge, la pauca diffusion d’aquelas representacions signican una existéncia discutabla, fantaumatica per la lenga. », p. 122.

[8] « L’occitanisme consistís a pretendre que l’occitan seriá una lenga increada e anistorica. L’occitanisme consistís a dire que, dins la diversitat istorica e geografica de praticas que lo mot « occitan » (o « lenga d’òc » o « provençal » lato sensu) pòt cobrir, es possible d’i inserir sa pròpria practica en vesent lo tot coma una lenga, e qu’aquò representa una causida (perqué demòra totjorn per part una causida) amb un interès superirior a d’autras causidas possiblas pels parlaires (pels subjèctes uman engatjats dins de practicas lingusiticas que se pòdon dire « occitanas »). [...] es l’intérès d’un parlaire d’occitan d’èsser reconogut e de se reconéisser el coma parlaire d’uan lenga e non d’un patés, de la lenga dels trobadors e a l’encòp de Godolin, de Mistral, de Bodon, Delpastre... e pas solament dels autors de sa província e del poèta de son vilatge, se n’i aguèt jamai un ». p. 127.

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05 avril 2009

Mythes officiels, mythes alternatifs. Histoire de France, histoire d’Occitanie

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Charles Martel "arrête" les arabes à Poitiers (tableau de Charles-Auguste Steuben 1837)

l'un des nombreux mythes de l'histoire officielle de France


Mythes officiels, mythes alternatifs. Histoire de France, histoire d’Occitanie


 Je viens de lire un livre récent de Georges Labouysse, Histoire de France. L’imposture. Mensonges et manipulations de l’histoire officielle (IEO Éditions, 2007) et j’en ai complété la lecture par la participation, vendredi dernier, à un débat public qui lui était consacré à Limoges en présence de l’auteur, organisé par le Cercle Gramsci et l’Institut d’Études Occitanes du Limousin.

 Parler de ce livre et de cette conférence, je préfère le dire d’emblée, me place dans une position difficile. En effet, je partage avec l'auteur à peu près les mêmes engagements et je suis moi aussi convaincu de la nécessité et de l’urgence du travail de déconstruction des mythes officiels de l’histoire de France, sans lequel tout effort pour faire avancer la cause des langues minorées dans ce pays est condamné par avance, car ces mythes excluent et légitiment l’exclusion d’une telle reconnaissance. J’ai en outre le plus grand respect pour Régions et Peuples Solidaires, mouvement dans lequel milite Labouysse. Pourtant, j’ai de nombreuses critiques à formuler, car le livre me paraît souvent, par la légèreté de ses instruments d’analyses et un usage à mon avis trop peu rigoureux des termes et des notions, desservir une cause que je partage sans restriction. Mais, à la fois, j’ai bien conscience – et j’ai pu le constater lors du débat – que ces critiques, mêmes assorties de toutes les précautions, ne peuvent pas ne pas en fait laisser penser à nos adversaires jacobins qu’ils ont raison, c’est-à-dire que leurs mythes sont supérieurs à nos arguments, et que cette supériorité s’éprouve, selon eux évidemment, à leurs bons effets politiques ; en particulier le verrouillage, double, triple verrouillage de la question des minorités culturelles et linguistiques.

 

gaulois

 

Minorités ?

« Quelle place pour les minorités nationales dans l’Histoire de France ? ». C’est la question qui servait de titre à la conférence de G. Labouysse, dont le texte constitue la première partie du livre, la seconde étant occupée par une très abondante anthologie de textes, qui illustrent et nourrissent son propos. La réponse est résolument négative : « aucune… ou presque ! »… On ne peut que partager le constat, mais je note d’emblée l’ambiguïté ou plutôt la maladresse de l’expression « minorités nationales » : signifie-t-elle « minorités » au sein de la nation française, ou « minorités » représentant des nations potentielles au sein de France ? Dans ce second cas, il faudrait tout de suite définir ce qui est entendu par « nation ». De toute façon l’exclusion des minorités ne concerne pas seulement, en France, celles des langues et cultures « historiques » de la France, mais aussi toutes les autres, visibles ou invisibles, culturelles ou sexuelles, etc. Ainsi, la question de fond est bien celle d’envisager pourquoi le concept de « minorité » est politiquement et je dirai même philosophiquement banni en France : c’est sur lui, n’oublions pas, qu’a achoppée, entre autres, la ratification française de la charte européenne des Langues régionales et minoritaires. Les notions d’égalité des citoyens, d’unité et d’invisibilité de la République, telles qu’elles sont entendues par la tradition jacobine dominante, excluent a priori la possibilité de reconnaître l’existence de minorités. Les grands principes abstraits, obèrent et excluent le réel. Pour cette idéologie là, il ne peut pas, il ne doit pas y avoir de minorités ; s’il y en avait, la République ne serait plus elle-même. C’est pourquoi, la simple constatation selon laquelle l’histoire de France ne fait aucune place aux minorités est insuffisante. 

 

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Vincingétorix dépose ses armes devant César

Impostures ?

De même, on ne peut se contenter, à mon sens, de dénoncer « impostures, mensonge et manipulations de l’histoire officielle », puisque tel est le titre de l’ouvrage. On pourrait dire que c’est là le lot de toutes les histoires nationales, et l’on en trouverait alors aussi bien, au moins des manipulations frlagrantes, dans les ébauches d’une histoire nationale occitane (voir infra)… Il faudrait, je crois, s’interroger d’abord sur les mécanismes de constitution d’une histoire nationale mythique et sur ce qui fait d’ailleurs que l’expression même d’histoire nationale mythique soit une forme de pléonasme. Si l’on ne se pose cette question, alors on se précipite tête baissée dans une histoire mythique alternative (infra). C’est pourquoi, je n’aime pas le titre de ce livre, parce qu’il fait irrésistiblement appel à la rhétorique et à la théorie du complot, là où il s’agit de bien autre chose et de processus autrement redoutables et efficaces que ceux du complot et d’de la conspiration, qu’il suffirait de confondre et de dénoncer pour en venir à bout. Les mécanismes de constitution du mythe national sont autrement complexes, qui intègrent en effet l’idée d’une manipulation moralement et politiquement nécessaire et légitime du passé. Deux passage de Renan, tiré de Qu’est-ce qu’une nation ? est particulièrement éclairant : « L’oubli, et je dirai même l’erreur historique [doux euphémisme pour dire le mensonge historique[1]], sont un facteur essentiel de la création d’une nation. Et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L’investigation historique, en effet, remet en lumière des faits de violence qui se sont passés à l’origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été le plus bienfaisantes. L’unité se fait toujours brutalement ; la réunion de la France du Nord et de la France du Midi[2] a été le résultat d’une extermination et d’une terreur continuée pendant près d’un siècle. » ; « [...] l’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses. Aucun citoyen français ne sait s’il est burgonde, alain, taïfale, visigoth ; tout citoyen français doit avoir oublié la Saint-Barthélemy, les massacres du Midi au XIIIe siècle »[3].

 Cette conception de l’histoire nationale comme pieux mensonge et oubli nécessaire, qui rappelle les « nobles mensonges » dans la République de Platon (le « mythe » de l’autochtonie, etc.), a-t-elle aujourd’hui disparue, alors que semble triompher l’idée que rien n’est pire que l’oubli imposé, le refoulement du passé qui ne passe pas, sans rien dire de l’injonction éthique d’un « devoir de mémoire » ? Rien n’est moins sûr car, foncièrement, substantiellement, les mécanismes restent les mêmes : le travail de falsification et de refoulement se poursuit au nom des grands principes républicains eux-mêmes. Reconnaître l’existence de différences, et de groupes de citoyens dominés par d’autres et dont la domination est parfaitement légitimée, une telle reconnaissance, soi-disant, ruinerait l’égalité et la fraternité, et même – pourquoi non ? – la liberté. La liberté du citoyen, n’est-elle pas celle de tous ces attachements communautaires (à l’exception bien sûr des liens infrangibles qui l’attachent à la communauté nationale unie par l’idéal républicain) ? Ce n'et pas l'un des moindres paradoxes de la conception jacobine de la liberté, que de "forcer" le citoyen "à être libre", pour reprendre la formule célèbre de Rousseau, en l'arrachant à tous ses liens corporatistes et plus gnéralement communautaires...

L’historien, de ce point de vue, est un empêcheur de tourner en rond. Il ne peut pas ne pas se demander, même s’il est occitaniste, comme je le suis, si le récit ou les récits qui constituent l’imaginaire historique occitan sont plus vrais, moins mythifiés, que ne le sont ceux de l’histoire officielle de France. A commencer par l’idée qu’il a existé une civilisation occitane nimbée de toutes les qualités éthiques, esthétiques et politiques antérieurement au désastre de la croisade et de l’annexion (infra).

 Labouysse dénonce l’histoire mythique inventée au XIXe siècle par Ernest Lavisse et consort, d’une France éternelle : ancienne Gaule dont les contours étaient déjà ceux de l’hexagone, puis Franque et chrétienne (les wisigoths ariens, autrement plus puissants que les Francs, étant passé sous silence), avec l’exaltation obligée des croisades puis, surtout de la colonisation, assortie de la rhétorique des « devoirs » et donc des « droits » des « races supérieures » envers les « inférieures » (Jules Ferry[4], etc.). Certes, cette critique doit être impitoyablement menée. Mais on ne peut nier que le discours des manuels, depuis Lavisse, s’est considérablement déplacé. Sur certains plans, il est même possible de parler de révision, en particulier concernant le colonialisme, malgré les tentatives politiques d’en imposer l’apologie. Ce qui n’a guère évolué est la conception hexagonale, centraliste, monolingue et monoculturelle de cette histoire. Or je suis étonné que Labouysse, justement, ne cite pratiquement pas dans son livre les manuels d’histoire récents (il a en pris par contre plusieurs exemples lors de sa conférence), qui permettrait de montrer à la fois ce qui bouge et ce qui persiste de cette mythographie. Il serait tout à fait intéressant et nécessaire de conduire ce travail de manière systématique ; l’analyse en serait sans doute plus difficile que celle du manuel de Lavisse, parce que l’idéologie centraliste s’est faite plus prudente et plus insidieuse, qui passe par le vocabulaire de la décentralisation et de la décolonisation.

 D’ailleurs, dans l’anthologie qui occupe la plus grand part du livre, les textes vraiment contemporains sont rares. Mais surtout, il est assez difficile de s’y retrouver. Non pas que ces textes, connus ou non, ne soient pas intéressants et pertinents sur la question. Mais l’effort de présentation, de contextualisation et de mise en ordre thématique et chronologique est minimal et pour tout dire très insuffisant. Le lecteur ne dispose en outre d’aucun index qui l’aiderait à se repérer.

 

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Clovis proclamé roi de France

 

Questions de mots

 Dans le texte lui-même, malgré, je le répète, un accord de fond sur la démarche (« décoloniser notre passé et nos manuels, et reconnaître les identités et les mémoires régionales, culturelles, sociales, philosophiques et religieuse », p. 47), j’ai souvent été gêné par les raccourcis, anachronismes et amalgames dans l’usage des notions et des catégories. Cette question des mots et des concepts est pour moi essentielle, parce que les abus en ce domaine conduisent presque fatalement à des erreurs, qu’un lecteur hostile, ou tout simplement critique, pourra à son tour dénoncer comme des falsifications et des impostures.  D’abord, il me semble que l’on ne puisse parler « d’atteintes aux droits de l’homme » pour les périodes historiques où cette notion n’existait pas et où de tels droits n’étaient pas reconnus (p. 22, 45, etc.). Certes ,un massacre est un massacre, en quelque époque qu’il ait eu lieu, mais la manière dont il est perçu, représenté, dénoncé ou légitimé change dans l’espace et dans le temps. On ne saurait faire un travail d’historien digne de ce nom en appliquant des catégories normatives contemporaines sur les événements du passé. C’est un fait, les droits de l’homme ne sont pas applicables rétrospectivement : Simon de Monfort et Innocent III n’ont rien à craindre de la cour pénale internationale !

 Il ne me paraît pas possible de dire non plus que l’Inquisition est l’ancêtre de la Gestapo (p. 25 et 36). L’Inquisition est une juridiction, la Gestapo une police politique ; l’inquisition est un tribunal des consciences contre les ennemis de la foi, la Gestapo traque des ennemis politiques non pour assurer le salut de leurs âmes (éventuellement par le bûcher), mais pour les anéantir.

 Parler de prélude de l’absolutisme avec Saint-Louis (p. 26) est pour le moins déplacé ; pour que l’on puisse parler d’absolutisme, il faut une conception de la monarchie, qui absolve, qui délie le monarque des lois ; il faut reconnaître au monarque une potestas absoluta, une puissance ab-solue. Cette conception du pouvoir monarchique a une histoire, et l’on ne saurait certainement pas en parler pour des périodes antérieures au XVIe siècle.

 De même, on ne saurait utiliser la notion de « totalitarisme » pour désigner le régime politique de François Ier (p. 26), et pas plus pour les souverains « absolus » de l’âge moderne. L’usage du terme pour désigner les persécutions dont Louis XIV s’est rendu coupable contre les protestants après la révocation de l’Édit de Nantes, est certes emprunté à Janine Garisson, mais il est abusif. Il ne s’agit bien sûr pas de minimiser les crimes des dragonnades. Mais le totalitarisme est autre chose ; la prétention d’un pouvoir total de l’État sur la société civile, voire même le projet d’une absorption de la société civile par l’État. Un roi comme François Ier, ne disposait même pas d’une claire conception de l’État ; on ne peut donc a fortiori parler de son « totalitarisme » pour désigner en fait son autoritarisme et les mécanismes qu’il met en place pour renforcer son pouvoir personnel et étendre les prérogatives royales.

 J’étendrai plus loin encore ces scrupules de langage à des expressions choc qui, sous un rapport ou  sous un autre, signifient bien une réalité, mais à la fois sont susceptibles d’alimenter des polémiques stériles. Je pense d’abord à celle de « colonialisme de l’intérieur », qui a fédéré la lutte sociale et culturelle occitane dans les années 70. Certes il y a de bonne raisons de parler de colonialisme, puisqu’il y a bien imposition depuis le centre, depuis le lieu du pouvoir, d’une sujétion territoriale, économique, culturelle et linguistique. Mais alors il faut noter deux choses. D’abord que cette imposition est de fait largement acceptée par une grande majorité des assujettis (excepté peut-être en Corse, et encore…), et surtout, surtout, que ces colonisés de l’intérieur se distinguent foncièrement des colonisés de l’extérieur, en ce qu’ils sont des citoyens de plein droit au sens du droit français, qui ne reconnaît en effet nullement les droits culturels et linguistiques. La reconnaissance d’un déficit majeur de démocratie n’autorise pas à parler sans de « colonialisme de l’intérieur » sans prendre la peine de le distinguer de ce qui le distingue du « colonialisme de l’extérieur ».

 Labouysse parle aussi d’« ethnocide culturel ». Cette expression est elle-même gênante parce qu’elle introduit, fût-ce de manière métaphorique, l’idée d’ethnie et de cultures ethnique, à mon avis insoutenable, qu’elle que soit la définition que l’on en donne (mais on ne trouve nulle définition dans le texte : rien n’y est jamais défini et c’est bien là tout le problème), et tout particulièrement pour nos sociétés qui ont connu dans l’histoire, comme le montre très bien Labouysse, un brassage humain permanent.

 Il m’est sans doute arrivé de parler moi-même de « Génocide linguistique ». Certes, il y a bien eu et il y a encore une politique d’anéantissement linguistique, assumée comme telle, et là encore, métaphoriquement, on peut alors parler de « génocide ». Génocide est en effet un mot très fort, mais s’il en est ainsi c’est qu’il évoque l’élimination physique de populations entières. Or, en l’occurrence cela n’est évidemment pas le cas. Je veux dire que la politique d’anéantissement n’a pas été purement et simplement imposée aux populations ; celles-ci ont collaboré à ce processus. Après tout, il n’est pas absurde de dire qu’elles-mêmes auraient pu résister plus efficacement et durablement à cet anéantissement ; elles l’ont fait d’une certaine façon, mais elles ont fini par renoncer, là même où la langue n’était pas pourchassée : dans l’espace privée. Aussi, il me semble souvent que la métaphore de « suicide linguistique » serait moins inexacte que celle de « génocide », qui implique qu’il y ait des bourreaux et des victimes clairement désignées, alors que le procès de la mort d’une langue, lorsqu’elle n’est pas imposée par la violence (le massacre des locuteurs, la dispersion des membres, l’interdiction formelle de la parler en quelque lieu que ce soir : tout cela s’est vu dans l’histoire) est la conjonction, le plus souvent, de contraintes externes et de choix internes aux groupes de locuteurs. On peut bien sûr dire que les locuteurs ont été poussés à tuer leur propre langue, puisque tout était fait pour qu’ils ne puissent plus la transmettre, mais la métaphore du génocide est gênante, alors qu’il s’agit bien pourtant d’anéantissement et d’élimination.

 Je ne veux certes pas imposer une quelconque police de la langue, une forme de langage politiquement correct sur ces questions, mais je pense, qu’en ce domaine comme en tout autre, la recherche des mots justes doit être permanente et toujours à recommencer.

 

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La mort de Roland à Ronceveau

 

Villers-Cotterêts et le francien

 Ce qui m’apparaît chez Labouysse, comme un souci insuffisant d’exactitude terminologique, est inséparable d’un manque d’exigence intellectuelle dans l’analyse et la critique des mythes de l’histoire officielle.

 Ainsi, l’auteur est-il plusieurs fois tributaire de l’histoire mythifiée qu’il critique.

J’en prendrai deux exemples, très rapidement, car j’ai eu l’occasion d’en traiter déjà sur ce blog :

1- L’interprétation de la fameuse formule de l’article 111 de l’Ordonnance de Villers-Cotterêts (« en langage maternel français »), comme visant les langues vernaculaires autres que le français, en plus du latin. Or la formule est ambiguë, peut-être délibérément, quand on sait qu’en de nombreux textes des premières décennies du XVIe siècle on considérait comme formant le langage français toutes les langues maternelles parlées en France. La seule langue d’écriture juridique, en dehors du latin (visé explicitement par l’Ordonnance), et du français proprement dit, qui existait au XVIe siècle, l’occitan, ou plutôt ce qu’il en restait, puisque on sait que ces écritures juridiques occitanes n’étaient plus que résiduelles au moment de l’Ordonnance. En tout cas un juriste contemporain comme Rebuffe, premier président du parlement de Paris, a interprété l’Ordonnance comme ne mettant nullement en cause les écritures occitanes. Ainsi Villers-Cotterêts est lui-même un mythe à déconstruire, comme j’ai essayé de le montrer ailleurs.

2- De même, Labouysse évoque en passant, le « francien », qui serait le français originel parlé en Île-de-France, imposé ensuite au fil des temps à tous le territoire. Or celui-ci, comme l’a montré Bernard Cerquiglini dans son livre récent, après Theodor Gossen et Anthonij Dees, n’a jamais existé : il est une pure fiction de la linguistique historique du XIXe siècle. Le français n’est nullement le « patois » du Bassin parisien, mais il se serait constitué à travers la pratique écrite, en divers lieux du royaume (y compris d’ailleurs en zone occitanophone) ainsi qu'en Bretagne et en Angleterre.

 Mais, pour ne pas être piégé par les mythes, il faut véritablement se donner les moyens de les déconstruire et pour ce faire, on ne dispose de rien d’autre que des méthodes et de la pratique historiennes, et celles-ci ne pourront pas ne pas se retrouver en porte à faux, sinon en contradiction, avec les simplifications dont se nourrit l’idéologie, y compris celle à laquelle l’historien adhère lui-même.

 

L’âge d’or occitan : mythe alternatif

 Ainsi, retrouve-t-on dans le texte de Labouysse la classique idéalisation de la civilisation et de la culture occitanes à la veille de la croisade contre les albigeois, où les cultures auraient cohabité harmonieusement. Cette histoire est en effet très riche, mais elle est évidemment elle-même traversée de conflits et de rapports de force qui interdisent à mon sens une (trop) facile idéalisation. Pour ne rien dire de l'exaltation de l'hérésie cathare, sur des principes largement étrangers au catharisme réel. Mais l’Occitanie a elle-même besoin de ces mythes fondateurs… Le grand royaume des Wisigoths, les cathares, les troubadours, les comtes de Toulouse, les républiques communales… Ainsi, Labouysse collecte-t-il, tous les éléments permettant, dans l’histoire des espaces occitanophones, de trouver la préfiguration des idéaux éthiques et politiques contemporains qui animent Peuples et Régions solidaires, comme beaucoup d’autres groupes. Certes, il est essentiel pour nous, qui refusons d’être les clones de la capitale, de retrouver une fierté culturelle et linguistique après ces longs siècles d’humiliation et de dépression. Celle-ci peut-elle faire l’économie de l’élaboration d’un discours mythique alternatif ? On ne peut se réapproprier son histoire, et donner un sens à cette démarche, sans élaborer un imaginaire, qui déborde de tous côtés ce que l’histoire peut assurer. Peut-on élaborer un imaginaire attractif qui ne soit pas celui d’un récit mythique ? Il me semble que cela est possible... Nous avons dans notre tradition culturelle une arme puissante pour nous protéger des mythes nationaux : l’autodérision ; faisons en bon usage…

 Labouysse fait état de ces chartes communale, où apparaissent des formules républicaines… Soit cette magnifique phrase des Fors de Bigorre (1097) : « Nous qui valons chacun autant que vous et qui réunis, pouvons plus que vous, nous vous établissions notre seigneur, à condition, que vous respectiez nos droits et privilèges, sinon Non ». Mais je ne vois guère par contre de filiation directe entre l’esprit de cette charte et les formulations républicaines de la Révolution française invoquée par l'auteur. Il est d’ailleurs intéressant de voir qu’il a existé un grand courant de républiques communales dans toute l’Europe à la fin de l’époque médiévale, et qu’il n’y a là, nullement, une spécificité occitane… et le lien qui unit le républicanisme moderne à ce passé communal est fort complexe et certes pas univoque.

 Dans le même ordre d’idée, avancer que les notions occitanes de libertat, paratge et amor se concrétiseront plus tard dans la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen (p. 31), me paraît une affirmation non étayée. Rien en effet ne me semble plus éloigné de l’éthique révolutionnaire que les valeurs de paratge et d’amor, telles qu’elles sont mobilisées dans la poésie des troubadours, qui appartiennent fondamentalement à l’univers de la féodalité (le « paratge » est d’abord l’expression de la dignité nobiliaire et de l’éthique chevaleresque qui va avec ; on ne peut rien imaginer de plus éloigné de l’égalité républicaine) ; de même que la valeur de « libertat », revendiquée par les communes médiévales, est on ne peut plus loin de la « liberté », non pas d’abord commune et communale, mais bien individuelle, la liberté du « citoyen » garantie par la loi, de la Déclaration des droits de l’homme La liberté est le pouvoir qui appartient à l’homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d’autrui »). C’est sur ce principe là que s’appuient aujourd’hui nos revendication linguistiques, bien évidemment. Autrement dit, force est de constater que la condition de possibilité de nos revendications se trouve précisméent dans ce moment de l’histoire où fut décrété justement la mort de nos langues ; ce paradoxe mérite d’être médité, et nous montre toute l’impureté de l’histoire, dont nous devons nous pénétrer si nous voulons échapper à la logique délétaire du mythe.

Jean-Pierre Cavaillé



 

[1] Ma réflexion.


[2] Comme on le voit, le midi est pour Renan, une partie de la France avant même d’être annexée. Bon exemple du mythe de l’éternité de la France.


[3]  Qu’est-ce qu’une nation ?, 1996, p. 227-8. Voir aussi, le texte en ligne.


[4] « Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un devoir vis-à-vis des races inférieures. […] Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures », débat parlementaire du 28 juillet 1885, cité p. 197.

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02 avril 2009

Poësia pels Mohicans : Benedicta Bonnet

 

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landa de Sent Laurenç

Poësia pels Mohicans

 

Benedicta Bonnet, De Bruja a ciau. De bruyère à ciel, Poemas, Novelum-ieo, 2008.

 

 Me cal confesar qu’al primier agach, aquel titre me faguèt un pauc paur : De Bruja a ciau, de bruga a cèl, çò diriam nosautres… Per ièu, aquò t’aviá un perfum de pastorela lemosina en vestit folcloric sus una landa de carton-pasta, amb cotilhons e barbichet. Me cal apondre per ma defensa, qu’aviaí pas legit los precedents recuèlhs de la Benedicta Bonnet : Los uèlhs sus terra e Biòlas d’aiga… De landa n’i a ben una dins aquel libreton, vertat, aquela de Sent Laurenç dins la comuna de La Ròcha l’Abelha, al sud de Lemotges : « landa blueia » ont se trapa la « ròcha de serpentina », coma ditz la poësia, una poësia tant simpla e leugièra, leugièra, coma un ventolet de la debuta d'estiu, qu’en lemosin es un alen de prima tardiva.  M’es estat dit qu’aquel poèma, en son bon occitan, se pòt ara legir tanben sus un panèu a l’abroa d’aquèla landa per acuelhir lo visitor. Es pro rar per èsser senhalat.

La de Benedicta Bonnet es una votz sens afectacion, sens rambalh, sens sentimentalisme, al mai pròche dels luòcs e de la gent que nos conta, monde que vivon pel campestre e pels vilatges, una votz que raja doçament dins una mena de mormolh velat de malenconiá, tintada, de còps que i a, d’un rebat d’ironia.

Lo second de sos tèxtes / poèmas es una mena d’autoretrait en situacion :

Ma testa es pas facha per un monde tròp moderne.

Tasche de prener çò que me fai mestier […].

Mas en realitat, prene gaire.

Prendre gaire, mens que se podriá, per filosofia ò simplament per manca d’interes dper aquel molon espaventós de tot çò que caldriá aver per èsser de biais dins aquel monde dit modern. E aquò te creba, se vei plan a l’entorn : es un mestier de galerian que te chuca la sang e l’eime ! Vaquí l’autora, dins l’ostal pichonel de peira que ven d’aquistar, enrodada de « son bocin de terra » : « … me tròbe desjà a boifar, piaus breçats per me garantir dau borrilh, a netir lo còr en festa, mon domeni ». Sentiment novel, de « conte de fada », quand los enfants perduts arrivan davant l’ostal encantat : « Me prene de l’i me sentir desjà chas me […] ; e entau plan per lo prumier còp de ma vita ». Defòra,

« Otrujas, tranuja, me fan la festa.

Son aquí, en permanença, tesmonhage de vita eternala. »

Autoretrait, mai que mai, d’un estat d’esperit, del meravilhament primier, de la gauj d’èsser enfin al pòrt, puèi, sordament, sornarudament, fin finala, lo dobte, l’inquietud que s’enfonilha, e la question lancejanta :

Es-quò çò que vòle ?

 Retrait de se, encara, mas sens complasença, en arrièr de se, daissant la plaça a l’identificacion del legeire, dins l’evocacion d’un lavador comunau, « rasís un riu », ont, dins un temps pas tant luènh « l’i se netiavan […] los topins ». Luòc retirat, silencios, ont una « joùna dau país » – se compren plan qu’es un biais per parlar de se amb distancia e pudor – anava s’i sietar per i pantaissar, « retener sas leiçons d’escòla », chantar, escriure, e mai i menar « son quite amorós » (mas « pas lo prumier, segur » !) :

« L’endrech era chausit per tot quò.

Era coma ’na scena en sòrta,

Emb sos rideus belament eternaus

De fuelhas mai nauta erba… e ren mai. »

 Coma aqueste lavador pels topins, Benedicta Bonnet, sortida de Sent Iries la Percha dins las annadas seissantas, restituís tanben de tròces de vida lemosina, d’ièr e d’auèi, que fan partida de sa biografia. Per exemple, se remembra quora, drolleta, per una dartra que li manjava lo babinhon,  sa maire la mandèt trobar lo Rirí de la Font que sabiá lo secret : li caliá anar cada matin a sieis oras, una setmana de reng, sola en bicicleta, perque lo fachilièr deviá èsser a jun… La paur al ventre, la mainatjona sentiá dins la nuèit sus las « espatlas se prueimar coma ‘na presença d’eime » desconeguda. Un còp arribada, l’òme, « emb son tison negre e freg, fasiá ’na marca de suja sur la partida a conjurar ». Èra lo Rirí o ben un autre ? Parla tanben, endacòmai, non sens umor, d’un medecinaire que deguns trobava pas a son ostal e que caliá anar querre pel campestre : « la malaisança a lo trobar, fau creure, era desjà la debuta d’una garison ».

 Que son venguts los òmes, que son vengudas las femnas d’aquel temps de vida païsana ? Las femnas subretot, encara mai discretas, encara mens visiblas que los òmes… n’i a encara empr’aquí, sufís d’agachar un pauc dins lo canton, e mai dins la quite familha :

« S’es benleu la darriera daus Mohicans, breçada de ton colet de testa, gardada d’un davantau, a saubre enguera, dins queu país de lops, las boriar, las chastinhas […]

Puei, un còp eissigadas sur la blancha pelha de cherbe, sur la taula de festa, visaràs los darriers crestians las becar, las saborar, mai se’n gorniflar, a èsser tundits coma daus belauds[1] »

E vaquí que la gesta la mas umil que se pòt imaginar, lo de la païsana que balha a las polas lors forcadas de fem e de vers de cada jorn, vaquí qu’aquela gesta de res (e parli pas de lorditge, que lo fem per nosautres e plan tròp precios per èsser lord e per pudir) pòt sufir a donar sens a tota una vida : « De pus tòst pensavas ren valer, e veses aura que vales afen quauqua ren.

Si ta vita de femna es boiradís de confusion, de sabe pas de que, mai s’aurés ; es tanben facha de vita a l’entorn de te, que te sierv, e que saber servir ».

D’autras pèças del recuelh parlan de la condicion feminina dins lo monde rural :

Dins aquel temps

« Lo trabalh comandava.

Avián la prioritat :

La vita d’un vedeu e lo pretz a puesse ne’n tirar ;

Lo servici prometut au vesin ;

‘Nar a l’enterrament de quauqu’un de conegut.

A creure que tot quò aviá mai d’importança que la vita umana d’un d’entre ilhs. […] La pudor, la duretat, ’na fòma de comunicar per l’essenciau, emb l’absença de demonstracion […] fagueren çò que l’es ; çò que ’la demòra, en quauqu’un luec, e maugrat ela ».

E puèi, e puèi, aquela femna, de la color del jorn que se vei pas, « la trespasset », sola, sens desrengar degun :

« De tota maniera, ’la sap ben que nos l’aimàvam,

Sens jamai lo li aver montrat o dich un sole còp,

Emb de las paraulas que benleu esperava de son vivent,

Tant la retenguda per chascun de nosautres era de rigor »

Mas ièu me pensi qu’esperava pas aquelas paraulas non ditas, que son tròp sovent las dels fuelhetons dels jornals e de la television, perque sabiá que son messorguièras. Ela sabia, plan segur, que nosautres, avèm pas besonh de nos daissar claufir lo cap amb aquela farlabica sentimentala per viure ; puslèu nos empechariá de sentir çò qu’es vertadierament important, tròp important per èsser dit, e qui vòl esprimir, coma lo fa tant belament, prigondament, la Benedicta Bonnet, aquel monde nòstre, dels darriers Mohicans del Lemosin, de las Cevenas o de l’Albigès, dèu balhar tota sa plaça a aquel silenci essencial.

 Pas cap de sentimentalisme dins aquel poèma escrich coma una incantacion per balhar coratge, a qui es benlèu a man d’acabar sa vida, aclapat per la malautiá :

Te repialaràs[2] segur !

[…]

Veiràs, tendràs d’en pè !

Ton dalh totjorn valsará

Dins ta man per quò facha.

[…]

Tu zo faràs !

Aquel moment es benlèu un dels mai esmovents del recuelh : se tracha pas simplament de dire aquí una messorga caritabla, mas d’afortir que las gestas d’una vida, aquí la gesta ampla del dalhiaire, auèi quasi avalida, son iscritas per totjorn dins la memòria dels vivents, e benlèu tanben dins un autre espacì ont demoran serbat per l’eternitat dels temps, çò que los quites òmes delembran. Es evidentament una mena d’illusion poetica, mas a tot perdre necessaria per se tener « in pé » malgrat l’absencia e lo silenci de la mòrt, quora la dalhaira es passada.

 

 Aprèp la dura jornada de trabalh, al païsan, d’estiu, la Benedicta Bonnet li ditz, simplament : « Te demora mas,/ Lo brun de la nuech ’ribat, De prener lo fresche ». Solituda simpla e prigonda d’una vida totjorn al despart del monde, mas sens rancòr, sens pentiment : « Te demora mas /…./ De te laissar esmiraudiar/ De las biòlas d’estelas,/ De la festa d’a costat ».

 

Joan Peire Cavalier

 

 


 

[1] Belaud = pat.

 

[2] Repialar = reviscolar.

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22 mars 2009

Des crocodiles en Périgord, ou les amours occitanes des inspecteurs généraux

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Des crocodiles en Périgord, ou les amours occitanes des inspecteurs généraux

 

Ara, mon còr, vos contarai

Lo bon còr de la cocodrilha.

Quant de lagremas an rajat

Dels doç uòlhs de la cocodrilha !

Font de bonur, per lo qu'i vai,

de conóisser la cocodrilha.

En aquel mond òrre e tan dur,

se vos manja, quante bonur !

quante bonur d'èstre segur

qu'au mens i a quauqu'un que vos plora.

[1]

 

L’été dernier, j’ai acheté à la Maison de la Presse de Fumel, sans savoir de quoi il s’agissait exactement, un livre intitulé Périgord, Occitan et langues de France, paru en 2005. Ce sont les actes d’un colloque qui s’est tenu à Périgueux en juin 2001, à l’occasion du centenaire de la Félibrée du Bournat, sous l’égide de l’Institut Eugène le Roy et la bienveillante tutelle de Xavier Darcos, alors maire de Périgueux[2].

 

Un livre dont l’intérêt est proportionnel à la déception qu’il procure…

 

 Cet ensemble est donc déjà un peu défraîchi. Qui plus est, il est fort mal édité (très nombreuses coquilles, textes non relus, etc.), souvent mal écrit, et globalement décevant : très peu de choses sur les langues de France autres que l’occitan et dans l’ensemble très superficielles[3] et une approche globale de la question linguistique en Périgord pour le moins frileuse et ambiguë.  L’ouvrage en lui-même est une expression de cette frilosité et de cette ambiguïté. Dans l’avant propos signé de Guy Mandon, on trouve par exemple les mots suivants, fort étonnants : « Beaucoup de textes en langues régionales ne sont pas traduits : il faut alors se reporter aux ouvrages cités ! Mais il m’a semblé que refuser, avec l’auteur [sic ! mais lequel ? celui dont il est question ci-dessous ?], la traduction c’était préférer le risque d’incompréhension à celui du rendez-vous manqué avec la grande beauté de ces exquis morceaux de littérature » (p. 10). Je me suis mis à la recherche de ces nombreux morceaux exquis… Il n’y en a quasiment pas : l’occitan, même en citation d’auteurs est largement absent du volume, à l’exception d’un article de Marie-France Notz sur Arnaud Daniel, que le même Mandon présente ainsi : « la communication ici présentée montre ainsi et la subtilité des mots et le raffinement de la chose. Qu’on nous pardonne l’absence de traduction ! Nous avions si peur de passer à côté d’une aussi belle langue et du moment de bonheur que fut cette évocation » (p. 14). Flagornerie pure ! Si des textes ont besoin de traduction (fût-ce en occitan moderne !), ce sont bien justement ceux d’Arnaud Daniel, troubadour au style obscur, hermétique, «  trobar ric » [trouver riche] et « trobar clus » [trouver fermé, hermétique], tant, comme le dit Notz elle-même, il est « difficile à comprendre ». De même, on nous présente comme un « grand moment » la conférence de Le Roy Ladurie ; or le papier présenté par le fameux historien, qui devait initialement parler de son Histoire de la France des régions, est pourtant insipide et tout à fait hors sujet, qui nous entretient du voyage des frères Platters en pays Catalan à la fin du XVIe siècle.

 

 Plusieurs raisons me conduisent cependant à consacrer une note à ce livre : d’abord parce qu’il n’a manifestement eu que fort peu d’écho (du moins à en juger par sa présence plus que discrète sur la toile) ; ensuite parce qu’il présente un cas, hélas assez commun dans nos contrées, d’ouvrage consacré à l’occitan et aux langues de France, dont on attendrait – étant donnée la situation d’extrême urgence dans laquelle se trouve nos langues – une véritable attention et même un certain engagement, mais qui se révèle en fait foncièrement hostile à une quelconque transformation des politiques linguistiques qui, par une asphyxie préméditée, conduisent les « patois » à une mort inexorable. Tout au plus, est-on disposé à les réhabiliter comme langues, mais seulement à titre posthume. Du moins tel est l’esprit qui anime manifestement les organisateurs du colloque et éditeurs de l’ouvrage et d’une partie des intervenants, l’un d’eux n’étant nul autre que notre actuel ministre de l’Éducation. Comme on verra, les propos de ce dernier sont assez sidérants, et méritent d’être connus bien au-delà de nos régions… Malgré tout,– et c’est la troisième raison d’en rendre compte – se font aussi entendre dans cet ouvrage collectif des voix dissidentes qui défendent des positions plus cohérentes. Enfin il présente quelques aspects historiques et d’érudition intéressants.

 

Le gang des inspecteurs généraux d’histoire et géo

 

 Deux inspecteurs généraux d’histoire et de géographie semblent avoir eu l’initiative de cette rencontre et donnent le ton de l’entreprise. Il s’agit de Guy Mandon et de Xavier Darcos. Ils en ont invité un troisième : Jean-Louis Nembrini (aujourd’hui directeur général de l'enseignement scolaire). Si je mets en avant la profession et la qualité de ces intervenants, c’est qu’il est largement question d’éducation dans les propos de Mandon et de Darcos. On connaît l’extraordinaire promotion par notre actuel ministre de l’Éducation de l’occitan et des autres langues de France. Je parle ici bien sûr par antiphrase, et les propos de nos inspecteurs sont intéressants, qui disent en gros, de manière contournée, mais assez claire, que l’occitan est merveilleux et que son déclin est fort dommage, mais qu’il n’est certes pas question de changer quoi que ce soit à cette situation, et surtout pas au sein de l’Éducation Nationale.

 

Le pétard mouillé des « grandes retrouvailles »

 

 Le lecteur sent très vite où l’on veut le mener à la lecture de l’avant propos de Guy Mandon, texte embarrassé et confus, tissus de phrases creuses, de lieux communs et de sous-entendus fielleux, agrémentés d’un généreux usage de la brosse à reluire (voir supra). Le ton est donné lorsque l’auteur salue l’initiative de la création de l’Institut Eugène le Roy par le sénateur maire Darcos, et le travail de son administrateur Gérard Fayolle (qui signe l’article conclusif du livre), en disant les deux hommes « animés par la conviction que le temps des déchirements politiques autour des régionalismes intégristes était passé » (p. 9). C’est quoi un régionalisme intégriste ? Sont sans doute visés par là les mouvements occitanistes des années 60-70 analysés par François Dubet durant le colloque (voir infra), mais faute d’éclaircissements, nous en sommes réduits aux supputations… Par contre le texte est tout vibrant des éloges clicheteux sur l’exception française : la France possède une « langue au statut depuis longtemps universels » (p. 9), elle est la Nation qui donna « à l’Europe des Lumières sa langue et à l’Europe le drapeau de l’émancipation » (p. 19). Aussi ne s’étonne-t-on pas de rencontrer un hommage appuyé à l’école de Jules Ferry et à la déploration du retard du Périgord dans la scolarisation, mise en rapport avec la persistance de l’occitan. Le Périgord, dit-il, « a surtout souffert d’être trop longtemps privé de ce qui lui était indispensable dès lors que les langues régionales – malgré elles évidemment – n’étaient plus capables de cet apport » (p. 19). Quel « apport » ? Le discours embrouillé ne le dit pas, mais on comprend bien qu’il s’agit des lumières du savoir et du progrès. Je note que les « langues régionales » sont déclarées incapables d’un tel apport, ce qui évidemment est faux : il est plus correct de dire que, dégradées en patois, elles en ont été jugées incapables, et encore trouverait-on de nombreuses exceptions. Dans son article (« De la fin du moyen âge au XXe siècle : De la langue d’oc au patois, du patois à l’occitan »), Mandon insiste sur cette idée, montrant à quel point il rattache la pratique de l’occitan à une culture archaïque et dépassée, au risque d’ailleurs d’interprétations historiques pour le moins étonnantes.

 Ainsi analyse-t-il l’analphabétisme massif des Périgourdins au XVIIe siècle comme un signe l’échec de la Contre-réforme, à ses yeux inséparable de la maîtrise de la lecture et de l’écriture et engageant un indiscutable progrès civilisationnel : « privés du savoir lire et écrire, les Périgourdins le sont aussi des moyens d’entrer dans une autre culture, celle qui entoure et accompagne des pratiques religieuses faisant appel à des démarches plus personnelles et à une vision plus construite du monde, bref à l’épanouissement d’une approche plus individualiste et personnelle » (p. 84). Je me contenterai de constater seulement que là où elle a triomphé, la Contre-réforme (en Italie, Espagne) s’est fort bien accommodée de l’analphabétisme, développant d’ailleurs une propagande par l’image permettant de faire l’économie de la lecture et de l’écriture. On sait que la Contre-réforme a du reste violemment réprimé l’édition des textes religieux en langue vernaculaire, partout où elle a pu (voir les livres de Gigliola Fragnito, La Bibbia al rogo et Proibito sapere). Qu’elle offrait potentiellement aux masses populaires une « vision plus construite du monde », comme l’affirme aussi Mandon, est également on ne plus discutable. Et d’abord « plus construite » que quoi ? Pas un mot ici sur la culture orale populaire, dont on se contente de supposer qu’elle offre une vision du monde déficiente. Notons d’ailleurs que dans les régions occitanes marquées par la Réforme, l’histoire de la langue, dans ses grandes lignes, a été la même, encore qu’il y a sans aucun doute des différences importantes à relever (voir les ouvrages de Robert Lafont sur cette question, ici la distinction confessionnelle n’est pas même évoquée).

 Ce sur quoi, par contre, insiste l’auteur, ce sont les « ravages » qu’a pu faire en Périgord « la privation scolaire », ne mettant jamais en doute l’idée que l’alphabétisation ne saurait se faire en autre chose qu’en français : « l’amour pour la langue d’oc ne doit tout de même pas faire oublier que le vrai malheur est celui de cette grosse minorité d’élèves privés d’école encore pour une ou deux générations » (p. 90). Mais quel rapport entre l’amour pour la langue d’oc et les retards de l’alphabétisation (en français) du Périgord ? Cet argument, hélas souvent utilisé, est évidemment complètement vicié, qui repose sur la hiérarchie entre langue orale et langue écrite, et l’affirmation qu’il est plus grave de rester analphabète que de perdre sa langue, et que l’on n’a pas le droit de se plaindre de cette perte, puisqu’on y a gagné au change le lire et l'écrire. En sourdine, l’argument est bien ce grossier paralogisme suivant lequel l’amour immodéré pour la langue d’oc est une forme de justification de l’analphabétisme qui n’a que trop longtemps duré dans nos régions. « Amour immodéré » : c’est que la modération consiste en l’occurrence à subordonner cette affection à un amour premier et essentiel pour le français, un amour éperdu de reconnaissance pour le don d’un alphabet que seule pouvait apparemment nous faire cette langue ! Cela permet d’écarter sans même l’effleurer la question d’une alphabétisation bilingue. Car, l’on en revient toujours au même point : l’occitan est une belle langue à condition de rester le plus possible extérieure à l’école, ou au moins d’y être plutôt une objet qu’un sujet d’étude, une matière enseignée plutôt qu’un médium d’enseignement (bref toute la différence entre une langue vive et une langue morte). Les récriminations par lesquelles se termine l’avant-propos sont à cet égard très révélatrices : « Si on regarde le contenu de l’enseignement des établissements bilingues tel que le proposait le Bulletin Officiel de l’Éducation nationale à la rentrée 2001, on voit bien les difficultés que nous risquons rencontrer [sic] à enseigner certains cours de discipline scientifique ou faire fonctionner un conseil de classe en langue d’Oc ». Quand on va voir le texte en question, on se demande de quelles difficultés il s’agit, et quels sont ces épouvantails de l’enseignement bilingue agités devant nous par Mr l’inspecteur général. Aussi, lorsqu'il invoque les « grandes retrouvailles » avec l’occitan (certes pour ajouter qu’elles sont « encore dans leur enfance »), nous sommes fondés à nous demander comme il conçoit alors les choses…

 

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gendarmerie d'Apatou, sur le fleuve Maroni

 

Où l’on découvre l’idéologie linguistique d’un ministre de l’Éducation Nationale

 

 L’exposé de Xavier Darcos (« Quel statut pour les langues régionales dans le système éducatif français ? »), quant à lui, est assez ahurissant. Il s’agit d’une sorte de conversation à bâtons rompus, sans doute saisie à partir de l’enregistrement, très verbeuse, frôlant parfois l’incohérence et trahissant plus d’une fois une connaissance plus qu’approximative du sujet[4]. Ce discours, tout en portant l’occitan au pinacle, vise en substance à montrer qu’en matière d’éducation au moins, on ne saurait faire pour lui ce qu’il mériterait. En effet – logique imparable – il faudrait alors en faire autant pour des langues qui lui sont de beaucoup inférieures ! Car Darcos ne doute nullement qu’il existe une « hiérarchie » entre les langues, et il n’hésite pas à utiliser d’ailleurs le terme : « J’ai commencé par l’Occitan en le mettant en haut de la hiérarchie, une déférence hiérarchique ». Donc, fort de ces hiérarchies, un homme de bon sens aura envie de dire : « Va encore pour les langues d’Oïl, le Provençal [qui n’est donc pas de l’occitan pour Darcos ?], l’Alsacien et le Mosellan », mais « ça se complique évidemment lorsque l’on va vers des langues qui sont quasiment [sic !] autochtones, des langues en particulier des régions, territoires ou départements français qui sont lointains, où là, il n’y a ni écriture, ni transmission orale claire ». Ni transmission orale claire : les territoires d’outre-mer, qui ont fait entendre dans les semaines passées leurs revendications économiques mais aussi culturelles, et lingusitiques, apprécieront… « Je pense en particulier à toutes les langues créoles de Guyane qui sont une grande difficulté pour que l’administration arrive à s’y repérer, particulièrement le créole, où l’on trouve des bases lexicales anglo-néerlandaises qui se sont compliquées de Portugais et d’Anglais… » (p. 171). La description n’est guère claire, ni soignée, on en conviendra, mais le créole mérite-t-il mieux pour notre inspecteur ? Fier d’avoir eu à inspecter la Guyane, comme il le dit, remontant le fleuve Maroni, il revint cependant de son voyage effrayé par ce qui lui apparut une belle cacophonie linguistique ; d’où, explique-t-il, le « désarroi dans lequel se trouve l’enseignement primaire guyanais », non pas pour enseigner toutes ces langues barbares, mais – rassurons-nous – le français seul ! Il est pour le moins étonnant de retrouver pour la Guyane, dans la bouche d’un inspecteur appelé à devenir Ministre de l’éducation, les propos que l’on tenait jadis pour les campagnes françaises. Le mépris, à peine voilé pour ces lambeaux de créoles et autres parlures « quasi-autochtones », vaut bien en effet celui que le mot de patois suffit à évoquer.

 L’occitan, nous explique l’alors maire de Périgueux, certes, ce n’est pas pareil ! « On a là un appareil littéraire, un appareil critique, une histoire, des cours, des seigneurs, des troubadours, une histoire littéraire qui fait que l’on peut dire : « Écoutez, lorsque l’on voit ce qu’est l’occitan, pourquoi ne serait-il pas intégré dans l’éducation française ? »». C’est raisonner sans compter avec tous les autres prétendants, pour inférieurs qu’ils soient ! Car voilà, si l’on dit « va pour l’Occitan, va pour le Mosellan, pour les dialectes Rhénans, il faut aussi dire, va pour les langues mélanésiennes, va pour les langues Guyanaises » (p. 171). Et alors, vous vous rendez compte ? – Pas très bien, mais d’autres que moi auraient eu tôt fait de crier purement et simplement au racisme ! Enfin, on aura compris qu’il s’agit de fournir des arguments pour justifier la création du moins de postes possibles en occitan, comme dans les autres langues, y compris par l’invention d’hypothèses absolument  spécieuses : « Si demain au collège de Périgueux ou de Marmande, un élève demande à faire l’option lourde, à la place de l’espagnol faire le choix du breton ou d’une langue mélanésienne, nous aurons certainement des difficultés à trouver un professeur qui viendra assurer cet enseignement pour lui ». Mais voilà, il apparaît en gros que c’est la même chose pour l’occitan… en Occitanie même ! Notre limousin en est un brillant exemple. On ne peut tout de même pas généraliser l’offre et créer des sections en veux-tu en voilà !

Enfin, et je n’invente rien, notre politique se félicite de ce que, fort heureusement, l’on n’est pas ici dans la même situation que dans certains départements et territoires d’Outre-mer : là bas « il y une revendication politique extrêmement forte » [on s’en est aperçu, en effet !] : « Imaginez que vous disiez : en Guadeloupe, à partir de maintenant, on enseigne plus les langues créoles, vous repartiriez roulé dans le goudron et les plumes ! Nous sommes en face de quelque chose qui appartient à l’identité, à l’histoire, d’une manière tellement uniforme, unanime, qui organise tellement la pensée politique, l’idéologie locale, qu’il est hors de question d’y toucher » (p. 176). Donc, amis des langues de France – c’est le pouvoir même qui vous en fait la leçon – vous ne serez jamais entendu si vous ne politisez pas vos revendications !  Ce s propos valent même pour une clé possibile sur les concessions récentes quand à la possibilité d'organisr un enseignement de créole en Île-de-France. En tout cas, s'il est un ministre qui a bien mérité le goudron et les plumes, c’est bien Darcos, et pas seulement pour sa politique en matière d’enseignement des langues ! Il est d’ailleurs assez étrange de se dire que l’on lutte depuis neuf semaines bientôt contre un adversaire au discours aussi misérable, qui n’est même pas à la hauteur de son cynisme.

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slogan sur un mur de mairie en Guadeloupe

 

De la « citoyenneté culturelle » ? oui, mais point trop n’en faut…

 

 Quant à Jean-Louis Nembrini, le troisième du gang (« Langues régionales et droits de l’homme »), il commence très fort : « limiter (…) le mot « patois » au sens qu’on lui donne souvent aujourd’hui, nourri d’un fort sentiment de frustration et vecteur de condescendance ou de mépris, serait contraindre les faits et la pensée » (p. 180). Cela veut donc dire qu’il y a un beau et bon usage du mot ? A partir de là, on peut craindre le pire… Pourtant, l’auteur développe une démonstration historique et politique tout à fait favorable aux langues : après le temps de la citoyenneté civile, puis celui de la citoyenneté politique et enfin  celui de la citoyenneté sociale, voici venu le temps de la « citoyenneté culturelle », qui ne peut que passer par la reconnaissance des langues de France. L’État français, d’ailleurs, va dans le bon sens : n’est-ce pas « en conformité avec ses décisions pratiques » qu’il a « honoré de sa signature la Charte européenne des langues régionales » ? C’est ainsi qu’une preuve se retourne en contre preuve, puisque la Charte, comme on le sait, n’a jamais été ratifiée et ne le sera apparemment pas de si tôt ! De toute façon, nous sommes avertis : « l’Espagne ou le Royaume-Uni ne sont pas la France » et de préciser : « les principes de l’universalisme qu’a fait la République par ses choix particuliers, par exemple en accordant au droit du sol la prééminence absolue sur le droit du sang, en refusant aussi que l’individu puisse être contraint par sa communauté d’origine mais en acceptant comme une richesse les cultures qui s’épanouissent sur son territoire, doivent demeurer une référence intangible et le ciment de la Communauté des citoyens. » (p. 191) Ces propos sont tout simplement insultants pour l’Espagne et le Royaume-Uni qui ne sont certes pas des pays du droit du sang (l’Espagne combine, comme la France d’ailleurs mais selon d’autres modalités, jus soli et jus sanguini, quant au Royaume-Uni, il est plus purement attaché au jus soli que la France), et peuvent tout autant que la France prétendre à l’universalisme des droits de l’homme[5]. Et puis, il faut ajouter tout de même ceci, concernant le droit du sol dont s’enorgueillit tant la France. Une seule et unique question : les sans-papiers, sur notre sol, ont-ils « droit » au droit du sol ? Autrement dit, nous n’avons aucune leçon à donner en la matière, et surtout pas de ces leçons, qui au nom de la supériorité du droit français, justifient les restrictions, de fait, des droits culturels.

 

Le mouvement occitan est-il soluble dans l’eau claire ?

 

 J’ai aussi trouvé de l’intérêt à l’article du sociologue François Dubet sur l’histoire de l’occitanisme (« La langue comme question sociale et politique »), pour discutable qu’il soit. Il décrit le grand mouvement des années 60-70, « comme une défense de la langue dans une conscience sociale qui prend plusieurs aspects : conscience nationale, luttes économiques, affirmations populistes liée[s] au nouveaux mouvement sociaux issus de mai 68, tentatives de se former en acteurs politiques » (p. 95). Il s’arrête en particulier sur le rôle majeur de Robert Lafont (qu’il aurait fallu articuler avec celui de Félix Castan, auquel il n’est même pas fait allusion) d’une République décentralisée et fédérale. Dubet associe ce refus du nationalisme à l’adoption du thème central de « colonialisme interne » (dont il refuse de se demander, s’empresse-t-il de préciser, s’il est vrai, vraisemblable ou faux), essentiel « pour fixer l’ambition sociale et culturelle de la conscience occitane qui se forme ». Cette « vision girondine » est donc aussi une « vision sociale et socialisante » et l’on peut dire que l’occitanisme « n’a pas raté Mai 68 » (p. 98). Par contre, selon lui, « l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 contribue […] à l’affaiblissement du mouvement occitan ». Beaucoup d’occitanistes, selon lui (il manque des noms et des chiffres, mais cela est en effet probable), ont été purement et simplement assimilés à cette époque par les partis de gauche (p. 101). Quant à la situation actuelle, il l’aborde à travers une réflexion pour le moins nonchalante :« S’il est bon de baptiser les rue[s] et les villes de noms occitans, s’il est bien de promouvoir des fêtes occitanes, s’il est utile de défendre les calendreta [sic][6] et le CAPES d’occitan, point n’est besoin pour cela d’un mouvement occitan organisé et autonome ». Mais ne voit-il pas que toutes ces initiatives, éparpillées de-ci de là, ne sont politiquement et culturellement, que cela à quoi nous en sommes réduits, de reculade et reculade ? Certes, la question culturelle a été mise au centre, désormais, de ce qui reste du mouvement occitaniste et je serais le premier à m’en féliciter, si je ne voyais que sans le relais politique (qu’il soit déclaré occitaniste, ou qu’il se coule dans d’autres formes d’engagement), notre voix ne cesse de s’affaiblir, je veux dire sa résonance politique et médiatique ne cesse de s’étioler, quoi que puissent prétendre certains qui n’évoluent sans doute que dans le seul milieu occitaniste (et dans les régions méridionales, parce qu’ici un tel discours serait impensable). Et cela est un désastre pour la culture et la langue occitanes elles-mêmes. Lorsque Dubet parle du succès de « certains thèmes occitans dans la classe politique », j’aimerais bien savoir auxquels il pense. Quand il dit que le projet occitan « s’est diffusé dans la société », et que le mouvement « a contribué à une profonde mutation du récit historique et de l’imaginaire national français », son optimisme me paraît en tout cas pour le moins exagéré. Il est d’ailleurs entièrement contredit par le livre même dans lequel figure son texte il figure, un livre pourtant consacré à l’occitan et où l’on retrouve à l’œuvre, comme on l’a vu plus haut, les mythes éternels du récit national, utilisés contre toute velléité de politique culturelle occitane. Par contre, je partage ses mots de conclusion : « A l’heure de ce que nous appelons la globalisation, nous savons que nous vivrons dans plusieurs mondes culturels et dans plusieurs espaces politiques. L’universalisme moderne peut offrir une chance au local que le projet des Lumières, revisité par le jacobinisme et par l’Empire, avait renvoyé dans l’enfer du passéisme et du privé » (p. 102). Sauf que, là encore, on n’a affaire qu’à un vœu pieux : il faudrait donner des gages, par sa propre approche de la question, de cet investissement de la culture locale (Hic Rodhus, hic salta !). Outre la faute sur calandreta, on ne peut que noter dans le texte l’absence de toute référence un tant soit peu sérieuse à la production culturelle occitane, dont la richesse est sans aucun doute pour beaucoup dans la persistance d’un mouvement culturel né des ruines du mouvement social et politique des années 70.

 

Réponse du berger à la bergère

 

 L’ouvrage contient cependant aussi des articles qui répondent en fait indirectement aux précédents : il eût été sans doute fort difficile de n’inviter à un colloque sur le thème en question que des gens aussi « raisonnables » que des inspecteurs généraux ! Plus positivement, on peut aussi se réjouir de cette pluralité de vues. Il y a d’abord la courte présentation de Marie-Anne Châteaureynaud (« L’occitan aujourd’hui en Périgord, une langue vivante ? »), qui présente les résultats de sa thèse de socio-linguistique. L’auteur apporte quelques données de fond quant à la diffusion des idées occitanes, mais aussi de la limite de cette diffusion. On note en particulier les résultats d’un sondage effectué en 1997 : 35 % des sondés déclarent comprendre l’occitan et le même pourcentage se déclare très attaché à l’occitan et jusqu’à 56 % déclarent souhaiter un enseignement pour leurs enfants. Mais à la question « le parlez-vous ? » le pourcentage significativement tombe à 19 %. Qu’en est-il dix ans plus tard ? En tout cas la demande scolarisation existait très fortement en 97 et existe probablement tout aussi fortement dix ans plus tard, Darcos, ne peut le nier, et elle est même assez massive (plus de la moitié de la population !). Les résultats sur la dénomination sont aussi importants : 40 % disent patois et seulement 19 % occitan, auquel il faut ajouter cependant, les 8 % qui parlent de langue d’Oc. Autre donnée significative, qui devrait donner matière à réfléchir au rectorat : 26 % ignorent s’il existe un enseignement et 26 autres % affirment qu’il n’existe pas… Et notons qu’ils ne se trompent pas complètement, car la question des lieux scolaire est déterminante : quelle est aujourd’hui l’offre scolaire en primaire pour le Périgord ?

 Philippe Martel, dans un article auquel je souscris pleinement (« l’Occitanie, la France et l’Europe, hier et aujourd’hui »), rappelle une évidence : « Non ce n’est pas seulement la fatalité, sous son nom actuel de Modernité qui a amené son déclin, mais un processus historique bien précis, de nature politique, idéologique et aussi sociale » (p. 131).

 Bernard Poignant, qui venait de publier alors, Langues de France : osez l'Europe ! apporte une défense et illustration de la position du conseil de l’Europe et de l’esprit de la Charte des langues régionales ou minoritaire », très utile, car l’auteur y répond de la manière la plus claire et la plus concise, textes en main, aux accusations récurrentes dont la Charte fait l’objet en France : favoriser le communautarisme, le séparatisme et les nationalismes régionaux.

 


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 Monument à Arnaut Daniel. Salbertrand (Italie, Val de Suse)

Multilinguisme médiéval

 

L’ouvrage contient également quelques articles d’histoire médiévale, digne de lecture : ceux de Gérard Gouiran (« Bertran de Born et les Plantagenêts »), d’André Gabriel (« l’instrumentarium médiéval ») et de Jean Roux (« Périgeux et le Périgord médiéval, entre latin, oc et oïl »). Jean Roux insiste sur le fait qu’« en Périgord comme dans l’ensemble du domaine linguistique de la langue d’oc, c’est l’occitan qui a commencé à concurrencer le latin dans la rédaction des actes juridiques et administratifs, chartes, terriers, actes notariés, délibérations de conseils de villes… accédant ainsi au statut de langue écrite ‘officielle’ » (p. 57). Cette documentation permet ainsi de montrer, pour Périgueux, la proximité de l’occitan au XIVe et au XVe siècle avec celui qui est encore parlé et écrit aujourd’hui. Roux donne en particulier une démonstration, à partir d’un exemple frappant, de la perte du code graphique, par la confrontation de textes du début et de la fin du XVe siècle, époque à laquelle l’écrit occitan d’ailleurs se raréfie: le mot « senhor » (seigneur en français, orthographié ainsi dans les texte) y est désormais écrit « seignour », c’est-à-dire sur la base du code graphique du français. Enfin, une chose très intéressante est la description du Périgueux médiéval qu’il propose, aux antipodes de l’image d’une communauté refermée sur elle-même, et qui montre combien le multilinguisme et ce que l’on appelle aujourd’hui multiculturalisme, étaient alors une réalité sans doute plus forte que celle que nous connaissons : « La situation linguistique de l’époque en ce qui concerne la diversité dialectale de l’occitan et la compréhension entre les dialectes était bien différente de ce qu’elle est aujourd’hui : on entend quotidiennement dans Périgueux par les marchants de Bergerac, de Sarlat et de beaucoup plus loin, les gascons qui forment la grande majorité es garnisons anglaises, les pèlerins de passage, toutes les formes dialectales de l’occitan. Celles aussi bien sûr de la langue d’oïl. On y entend bien d’autres langues : les bretons de Du Guesclin, les gallois servant dans les troupes françaises, les arbalétriers génois de Bertrand de L’Isle-Jourdain, les basques, les aragonais, les anglés d’Anglaterra. Un médecin de Séville demande et obtient des consuls le droit d’exercer son art à Périgueux. Le Périgueux médiéval résonne bien plus que celui d’aujourd’hui de toutes les langues d’Europe » (p. 64). Un monde, bref, aux antipodes de la fiction selon laquelle le français nous aurait sauvé de la clôture et de l'enfermement régional.

 Pour toutes ces raisons et déraisons, si vous passez par Périgueux ou Fumel, arrêtez-vous à la Maison de la Presse : il vous en coûtera 20 euros.

Jean-Pierre Cavaillé

 


 

[1]  « Maintenant mon cœur, je vous dira/ quel bon cœur ont les crocodiles./ Combien de larmes ont coulé/ de leurs doux yeux de crocodile !/ Quel bonheur que celui va,/ Pour rencontrer le crocodile./ En ce monde horrible et si dur,/ Oh! s'il vous mange, quel bonheur!/ Quel bonheur d'être aussi certain,/ qu'au moins, ici, quelqu'un vous pleure. », Max Rouquette, Bestiari I, p. 36-37 écouter la version chantée de Laurent Cavalié

[2] Guy Mandon (sous la direction de), Périgord, Occitan et langues de France, Actes du colloque de Périgueux (29 et 30 juin 2001), Périgueux, Copédit, 2005.

[3] On y trouve deux articles insignifiants sur le catalan et le basque et un texte plus substantiel de Ghjacumu Thiers sur l’individuation du corse, avec une très claire définition de théorique de la question « on désigne par ce terme l’ensemble des processus symboliques et socio-politiques par lesquels les locuteurs d’une communauté donnée déclarent parlent une variété particulière, originale et linguistiquement distincte et autonome des autres systèmes connus. Au gré des intérêts de cette communauté, le statut social et politique de la vérité en question peut être modifié au cours de l’histoire, allant jusqu’à entraîner à terme une nouvelle définition linguistique. C’est ce qui s’est passé pour notre langue qui se trouvait, il n’y a pas si longtemps encore, définie comme un dialecte toscan ou italien » (p. 143). Notons bien qu’il existe bien de tels efforts d’individuation par des groupes de locuteurs (ou de promoteurs non locuteurs, donnée à prendre en compte) de certains de ce que nous considérons, sur des bases à la fois linguistiques et socio-linguistiques, comme des dialectes de l’occitan. Le problème théorique considérable posé par cette approche est de concevoir, finalement, que la linguistique se laisse déterminer par la représentation de la langue qui s’impose ou domine à un moment donné parmi les locuteurs. La linguistique deviendrait en quelque sorte le bureau d’enregistrement des représentations socio-linguistiques dominantes. Cela n’est bien sûr pas acceptable, même s’il l’on ne peut nier qu’il existe, pour le meilleur et pour le pire, un lien dialectique entre ces représentations et le savoir linguistique (pour s’en convaincre, il suffit de nous rappeler qu’en effet il y a eu une linguistique des « patois », tant que la représentation sociolinguistique des langues minorées en France comme patois a dominé).

[4] Soit par exemple : « Si vous allez à la Réunion, vous allez trouver un Institut national de formation qui, pour le 1er degré, permet de s’initier à toutes les langues canaques », p. 177. Les canaques de la Réunion peuvent se réjouir !

[5]

« Les Pays Bas, la Belgique, l’Espagne et le Portugal attribuent leur nationalité non seulement à l’enfant nés de leur nationaux, mais aussi, selon les modalités diverses, à l’enfant qui est né sur leur territoire d’un parent qui y est lui même né. Le Royaume-Uni et l’Irlande ont, pour leur part opté pour le jus soli : est citoyen britannique à sa naissance l’enfant né dans le Royaume Uni d’un citoyen britannique ou d’une personne qui y est établie. Le droit du sol et le droit du sang se complètent d’ailleurs : le double droit du sol fait des français jure soli qui donnent naissance à des français jure sanguini ». Michèle Mateno, « Pour tout savoir sur le code de nationalité français ».

 

[6] On voit que le seul mot occitan du texte compte deux fautes… il faut évidemment lire « calandretas ». Dans la communication de Darcos, il est aussi écrit les « calendrettes » (alors que la francisation devrait évidemment être calandrettes).

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16 janvier 2009

La place de l'occitan dans la Revue du Tarn

CaricaturaXavierBach

Caricature de Xavier Bach par Aluserpit : Revue du Tarn, n° 212 

(per la grafia, coma vesètz, i a encara de progrèsses de far !)


L’occitan dans la Revue du Tarn

 

Le directeur de la Revue du Tarn, Robert Fabre, dans son intervention devant la Fédération des Sociétés Intellectuelles du Tarn, publié dans le n° 211 de la revue (p. 499), fait référence à ma tentative de collaboration avec celle-ci et à mon billet paru sur ce blog, sur la rubrique Domeni occitan que j’estimais en effet « sinistrée ». Je voudrais rectifier rapidement les propos de Robert Fabre et me permettre quelques considérations sur la situation actuelle de cette rubrique.

Robert Fabre me présente comme un « universitaire parisien », sans doute parce que je travaille dans une université parisienne, mais je tiens à souligner que, natif d’Albi, j’ai longtemps enseigné à Toulouse et que je réside en Limousin, ce qui n’est bien sûr pas étranger à mon engagement pour l'occitan et à mon vif intérêt pour les initiatives allibeoises en faveur de la langue. Je suis donc universitaire à Paris, mais non universitaire parisien. Il précise que la revue m'avait  même publié quelques pages dans le n° 196, en 2004, et ajoute qu’elles « étaient en français ». Les textes publiés (mal, car il s’agissait de billets tout à fait distincts les uns des autres, qui furent présentés  dans la revue comme s’il s’agissait d’un même article) l’étaient en effet, mais j’avais joint aussi deux autres billets l’un en occitan, l’autre doté d'un titre occitan, qui n’ont pas été pris, sans aucune explication. Il ajoute que les pages publiées étaient « très polémiques, notamment pour une expo albigeoise très contemporaine », ce « qui n’avait pas plu à tout le monde, y compris dans le bureau de la F.S.I.T » (je précise pour le profane : Fédération des Sociétés Intellectuelles du Tarn). Or ce texte d’abord n’était pas « très polémique », absolument pas, comme chacun peut en juger : je soulignais d’emblée au contraire la grande qualité de cette exposition de Kendell Geers, installée aux Moulins de l’albigeois, tout en mettant en cause les clichés et les faussetés sur Albi ville cathare et sur les Cathares eux-mêmes que l’on pouvait trouver dans la documentation. Quoi qu’il en fût, j’étais très heureux de pouvoir me faire l’écho dans une revue, où ce n’était certes pas la coutume, du remarquable travail et de la constance de Jackie-Ruth Meyer et de l’association Cimaise et Portique, qui mériterait une reconnaissance locale autrement importante. Je vois que, bien heureusement, les choses changent et que, dans la même livraison, un article étoffé est consacré à l’exposition Buren au même endroit et sous les mêmes auspices. Mais l’essentiel n’est pas là : je constate qu’il suffit qu’un article ne plaise pas « à tout le monde » dans le bureau de la F.S.I.T., pour que l’on ne donne pas suite à une collaboration à peine entamée, en avançant le motif que la rubrique Domeni occitan est suffisamment pourvue. Il ne m’a pas été difficile de démontrer que celle-ci était pourtant calamiteuse, exsangue, et même, à la fin, absente (voir sur ce blog, Domeni occitan : rubrique sinistrée de la Revue du Tarn).

 Elle est maintenant confiée à l’IEO du Tarn ; en fait à son directeur, Xavier Bach. On y peut lire, dans les trois derniers numéros, deux articles sur le collectage du patrimoine chanté dans le Tarn, excellents au demeurant (les deux pages du n° 212 font un rapide historique des activités essentielles de l'association Cordae-La Talvera), mais très courts, et une page et demie, bienvenue, mais trop brève aussi à mon goût, sur l’entrée par la toute petite porte des langues régionales dans la constitution française (n. 211).

 J’estime pour ma part que l’occitan – la langue et la culture – méritent mieux qu’un feuillet par numéro. Il me semblerait opportun de réunir une équipe susceptible de présenter à la fois des articles d’érudition approfondis, des textes d’analyses sur la situation de la langue, des échos des activités culturelles tarnaises dans la langue ou autour de langue et enfin des textes de création. Il serait aussi possible de rapatrier alors dans cette rubrique élargie les compte rendus d’ouvrage et les notes sur la langue (voir dans le n° 211, Jean Roques, « l’Occitan dans son école »). Ou bien, mieux encore, on pourrait supprimer la rubrique, qui enclave la question occitane, en fait un domaine spécifique et réservé, ce qu’elle ne doit pas être, et renforcer la présence des interventions en français sur l’histoire et la culture occitanes et de la langue elle-même, au fil des cahiers.

 J’entends déjà que l’on nous répondra sans doute ce que l’on nous répond toujours : que l’on en fait déjà « beaucoup »… c’est qu’en France (il n’y a certainement pas une spécificité tarnaise), le quasi rien en matière de promotion des langues et des cultures non francophones, est toujours jugé comme déjà beaucoup trop. Aussi les choses ne me semblent hélas que trop simples : ou la Revue du Tarn se donne les moyens de participer réellement à la vie de la langue, sans préjuger bien entendu de toutes ses rubriques habituelles et de ses numéros thématiques[1], ou elle se contente de contribuer par sa propre inertie à la chronique d’une mort annoncée.

 

J. P. Cavaillé

 


 

[1] Je tiens à saluer au passage la qualité des deux derniers numéros 211 et 212 , le premier contenant les actes du colloque sur l’actualité de la pensée de Jaurès et le second étant consacré aux relations du Tarn avec l’Afrique du Nord (dossier articulièrement étoffé).

 

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06 novembre 2008

L’école française face aux « patois »

 

 A propos de : Philippe Martel, L’école française et l’occitan. Le sourd et le bègue, Montpellier, Presses Universitaires de la Méditerranée, 2008.

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 L’école française face aux « patois »

 L’histoire des relations de l’école française et des langues dites « régionales », depuis les lendemains de la Révolution jusqu’à aujourd’hui est, pour qui se situe du côté des langues minorées, proprement désolante, caractérisée par le refus explicite, sans cesse réitéré, de laisser entrer les « patois » non seulement comme langues à part entière méritant d’être enseignées, mais ne serait-ce que comme outils pédagogique pour l’acquisition du français, car la pratique constante de l’administration scolaire fut et demeure l’imposition d’un voile d’ignorance sur les pratiques langagières effectives des petits français, beaucoup plus que le combat contre les patois, leur répression « entre les murs », qui a existé aussi du reste, malgré ce qu’une certaine histoire républicaine iréniste voudrait nous faire croire (voir infra). Les revendications et propositions, jusqu’à la dérisoire et malgré tout décisive loi Deixonne en 1951, n’ont pourtant pas manqué, répétées inlassablement depuis le XIXe siècle jusqu’aux débats autour de la tentative avortée d’intégration des écoles bilingues Diwan au service public, se heurtant à la réitération des mêmes blocages idéologiques, formulés aussi très exactement dans les mêmes termes, comme si les choses ne parvenaient jamais à véritablement avancer, sinon ces dernières décennies, à petits pas, alors que la mort des langues concernées s’accélère.

           C’est ce processus répétitif et exaspérant que décrit et analyse Philippe Martel dans son livre, qui réunit une série de ses articles, L’école française et l’occitan, pour lequel il ne pouvait trouver un meilleur sous-titre que celui de Le sourd et le bègue, où d’ailleurs le sourd s’avère de surcroît tout aussi bègue que son comparse[1].

            Martel montre d’abord comment l’idée de revendication scolaire ne naquit pas avec les mouvements régionalistes du XIXe siècle, mais s’insinua peu à peu dans le Félibrige et encore sans faire l’unanimité parmi les militants. Au moment de sa création, les promoteurs du Félibrige visaient tout au plus à « assurer à la langue, par leur travail d’épuration linguistique, esthétique et morale, la consolation d’une mort propre ». C’est le succès de Mirèio, en 1859 qui enhardit Mistral, en 1875 à désigner publiquement l’enseignement primaire au nombre des responsables du déclin de la langue : « aquelo lengo d’o […] à l’escolo la coursejon e ié barron la porto au nas » (« cette langue d’oc […] à l’école, ils la mettent en fuite et lui barrent la porte au nez »). Deux ans plus tard, il abordait le problème scolaire d’une manière frontale et extrêmement clairvoyante : « rapelen-nous bèn que lou gouvèr quinte que siegue, jamais aura l’idèio de douna quaucaren que ié demandon pas. Es dounc indispensable de revilha pertout, e dins tóuti li classo, lou goust emé l’ourguei de nosto parladuro » (« rappelons-nous bien que le gouvernement, quel qu’il soit, n’aura jamais l’idée de donner quelque chose qu’on ne lui demande pas. Il est donc indispensable de réveiller partout, et dans toutes les classes, le goût et l’orgueil de notre langage », cit. p. 52).

            En cela, il avait d’ailleurs eu des prédécesseur. Il faut lire en particulier le texte de la pétition au Corps Législatif déposée en 1870 par les celtisants Henri Gaidoz et Charles De Gaulle (grand oncle de l’autre) et le basquisant de Charencey, opportunément publié par Hervé Terral, dans la La Langue d’oc devant l’école[2] ouvrage qui, par sa richesse documentaire, est parfaitement complémentaire de celui de Martel. On trouve déjà dans la lettre des pétitionnaires tous les arguments inlassablement repris jusqu’à aujourd’hui, résumés ainsi par Martel : « avantages du bilinguisme, nécessité de tenir compte des langues parlées par des citoyens, intérêt culturel de l’étude de ces langues, liens éventuels avec des langues parlées par des États voisins, etc. » (p. 20). Cette initiative rsta sans réponse, tuée dans l'oeuf par la guerre de 70  Les lignes inspirées du grand linguiste Michel Bréal, écrites quelques années plus tard, très favorables à la prise en compte des patois à l’école n’eurent pas plus d’écho (deux des textes de Bréal sont aussi publiés par Terral).

            La pédagogie qui a le vent en poupe sous le Troisième République est celle de l’inspecteur général Irénée Carré, dite méthode directe ou méthode naturelle, voire même « méthode maternelle », qui consiste à enseigner le français, comme s’il était langue maternelle, c’est-à-dire en faisant abstraction de l’existence de la langue première. Martel cite ces mots d’un nommé Poitrineau, inspecteur à Vannes, au sujet du petit breton bretonnant entrant à l’école : « S’il a huit ans d’âge physiquement, il en a trois à peine pour le développement intellectuel. Y a-t-il lieu, dans ces conditions, de tenir compte des quelques mots bretons qui lui ont suffi pour traîner jusque là une vie rudimentaire ? Je ne le crois pas. Mieux vaut admettre qu’il ne sait rien et commencer avec lui par le commencement, comme on fait à l’école maternelle » (cit. p. 72)[3]. Martel remarque que l’ « on ne parle […] pas des implications psychologiques d’une méthode fondée sur le refus brutal de ce que l’enfant apporte avec lui : nos inspecteurs étaient sans doute incapables de voir si loin, et qui en aurait été capable, à l’époque ? » (p. 81). Mais au fait, cela a-t-il vraiment changé ? Car les mêmes problèmes se posent avec les primo arrivants, et l’école d’aujourd’hui est tout aussi sourde aux langues que l’élève apporte avec lui que ne l'était celle de la Troisième République. Un film récent, Entre les murs, le montre bien, et d’ailleurs malgré lui, où un élève doit traduire ce que sa mère expose en bambara au conseil de discipline du collège[4] : à aucun moment il ne vient à l’idée du professeur si attentif et humaniste, François Marin, alias l'écrivain François Bégaudeau, pas plus évidemment qu’à sa hiérarchie, que la prise en compte des cultures et des langues d’origine pourrait être un outil pédagogique, y compris pour apprendre le français. Ce qui se passe hors les murs, décidément, est entièrement hors champ, hors jeu, hors circuit… Que l’on veuille m’excuser cet excursus, mais il me semble s’imposer, en ce qu’il montre combien en effet, depuis plus d’un siècle, l’école bégaie.

        Ensuite, c’est-à-dire tout au long du XXe siècle, tout n’est, en dehors de quelques événements et légers déplacements, que répétition, à commercer par les arguments des Ministres de l’éducation, des inspecteurs généraux et des membres de l’Académie française. Écoutons le ministre de Monzie, en 1925, réagissant aux revendications de la Ligue pour la langue d’oc à l’école : « Les programmes des écoles primaires sont trop chargés pour qu’il puisse être question d’autoriser les instituteurs à faire des leçons dans la langue du pays. Mon devoir est de limiter à l’essentiel ce qui doit être enseigné aux enfants. Et l’essentiel, dans l’ordre d’idées qui nous préoccupe, c’est l’enseignement du français » (cité p. 23). Programmes déjà surchargés, priorité absolue et en fait exclusive du français… combien de fois n’avons-nous pas entendu cette chanson ? Daladier, successeur de Monzie, dira qu’il ne faut pas enseigner les « patois » parce qu’il y encore trop de gens qui les parlent (p. 59). On n’utilise plus que fort rarement l’argument en France – et pour cause ! (bien qu’un élu de la Dordogne n’a pas hésité à l’employer cette année encore) – mais notons que c’est celui que l’on agite fort en Italie aujourd’hui pour s’opposer aux tentatives d’enseigner les « dialetti ».

           Il faut dire aussi que les revendications du félibrige sont à la belle époque marquées par bien des faiblesses. D’abord, comme le remarque Martel, les desiderata  sont toujours formulés au nom de la France et du français : « enseigner le dialecte, c’est d’abord améliorer l’enseignement du français, par les bienfaits d’une pédagogie de la comparaison » (p. 53). Ce à quoi Mistral avait d’ailleurs été en son temps l’un des rares à réagir : « Se deu, la lengo nostro, n’intra un jour dins lis escolo que pèr estre utilisado à l’enseignaço dóu francés, coume se fai pèr lou tudesc e coume se fai per l’aràbi, e, basto se lou prouvençau noun devié dins lis escolo servi qu’à cira li boto de son desdegnous rivau, autant vau que lou laisson, coume an fa jusquo eici, viéure per orto e pèr campèstre » (« Si notre langue doit un jour n’entrer dans les écoles que pour être utilisée à enseigner le français, comme on fait pour l’allemand et comme on fait pour l’arabe, et, en bref, si le provençal ne devait dans les écoles servir qu’à cirer les bottes de son dédaigneux rival, il vau mieux qu’on le laisse, comme on a fait jusqu’ici, vivre dehors et dans les champs », cité p. 56.)

            Martel s’arrête aussi sur le questionnaire envoyé en 1911 aux lecteurs d’une revue militante Joseph Lhermitte, dit Frère Savinien, inventeur d’une méthode pédagogique d’apprentissage conjoint du « provençal » et du français. Les questions portaient sur l’opportunité d’enseigner la langue à l’école et sur les actions à conduire pour atteindre cette fin. Parmi ceux qui répondent, certains sont plus que frileux, sinon même hostiles à l’entreprise d’une campagne pour l’introduction du provençal à l’école : « Ces réactions mitigées traduisent tout simplement la conscience chez ces hommes de l’état d’esprit de populations pour lesquelles le travail de l’école est d’enseigner le français, et qui ne voient nul intérêt à défendre l’occitan » (p. 98). Et en effet un certain Pastre rappelle que « l’immense majorité du corps enseignant est hostile à nos idées » (p. 97), ou encore, Christian de Villeneuve-Esclapon, personnage étonnant s’il en fut, constate que « dans le peuple, on regarde comme une infériorité le fait de la parler et ce préjugé est tenace » (p. 103).

            Vint la guerre et la soi-disant promotion pétainiste des patois que l’on nous fait payer si cher aujourd’hui encore. Martel remet les choses en place. L’arrêté Carcopino de décembre 1941 dit en fait seulement ceci : « Les instituteurs et les institutrices sont autorisés à organiser dans les locaux scolaires, en dehors des heures de classe, des cours facultatifs de langue dialectale (langues basque, bretonne, flamande, provençale) dont la durée ne devra pas excéder une heure et demie par semaine » (p. 27). Une heure et demie maximum d’enseignement facultatif… qui par ailleurs ne prévoyait aucune formation des maîtres, mais donna lieu à une polémique intense notamment de l’académicien Jacques Lacretelle, intitulant un article du Figaro, le 24 janvier 1942 : Le français seul ou le français langue unique. Tout un programme que ne désavouerait pas aujourd’hui nos Mélenchon ! Lacretelle mérite d’être cité : « l’idée procède sans nul doute de la politique de retour à la terre et d’enracinement qui est préconisée avec tant de raison par le gouvernement actuel. Mais la résurrection des dialectes et leur consécration officielle doivent-elles être liées à cette idée ? Pour ma part, je réponds non » (cit. p. 123). Retour à la terre, oui, mais exclusivement en français ! Martel cite également un certain Pecquard. Celui-ci, le 10 décembre 1941, posait dans le Temps un argument qui ne nous est que trop familier : « Le français, qui recule dans le monde, va-t-il reculer en France aussi ? » (ibid.). Au-delà des polémiques et de l’image désastreuse donnée pour les temps à venir de la compromission fichiste, concrètement, constate Martel, « la tardive ouverture de décembre 1941 n’ouvre en fait sur rien du tout, ne permet au mieux qu’un vague bricolage sous le signe du bénévolat » (p. 128).

           Pourtant, deux ans après la fin de la guerre, en 1947 le Parti Communiste, avec le vétéran Cachin, dépose « une proposition de résolution » en faveur de l’enseignement du breton, à laquelle s’oppose farouchement la SFIO, puis l’année suivante, une nouvelle proposition concernant le catalan. Le sénateur socialiste Lamousse, en 1950 rétorque que l’on veut développer un enseignement des langues régionales alors que les « disciplines de base sont sacrifiées [ …] que l’élève du cours moyen, le candidat à la sixième, n’est plus capable de faire une division correcte, et ne sait plus l’orthographe » (p. 33). Voilà un argument que certains avancent aujourd’hui avec la conviction qu’il est sinon nouveau en tout cas postérieur au terrible soixante-huit (persuadés que les élèves des années cinquante, c’est-à-dire eux, possédaient un niveau excellent en mathématique et en orthographe… On voit que leurs maîtres pensaient autrement…). Deixonne, député socialiste du Tarn, est en charge du dossier et désigné pour « saboter le projet », selon les termes d’une lettre qu’un ami lui adresse et auxquels il acquiesce (p. 155). Il s’exprimera même bien après, en 1988, en ces termes éloquents : « Voilà que ces messieurs ce chez les curés et de chez les apparatchiks déposent des propositions de loi pour attaquer l’œuvre de Jules Ferry, et introduire les langues régionales comme machine de guerre, comme bombe à retardement dans les écoles de la République » (p. 136). On peut être certains que de nombreux lecteurs d’aujourd’hui jugeront que la prophétie pourrait en effet bien se vérifier ; alors qu'ils devraient au contraire se rassurer, quand on voit la modestie des revendication en matière éducative des partisans des langues régionales. D’aucuns surtout diront que Deixonne est largement responsable de cette menace qui continuerait à peser sur l’école apostolique et républicaine, puisqu’il finit par proposer, comme concession la plus avancée et réfléchie, un enseignement facultatif pouvant être validé au baccalauréat.

           Les réactions violentes, à l’époque, ne manquèrent pas, comme celle, par exemple, Georges Duhamel, encore  un académicien : « si l’école communale ouvre sa porte aux dialectes et aux patois […] c’est l’esprit même de la nation qui se trouve en cause, c’est le génie même du pays que je vois menacé de décrépitude et d’anéantissement » (p. 144). Inutile de rappeler que les mêmes arguments ont été mobilisés cette année encore par l’Académie parlant d’une seule voix, pour faire barrage à une mention du patrimoine linguistique dans la Constitution (voir sur ce blog, Langues régionales : le sursaut républicain). L’un des opposants les plus virulents à la loi Deixonne fut le dialectologue de grande renommée Albert Dauzat, auquel Martel consacre un long article. Dauzat jugeait intolérable l’introduction à l’école des « patois », « qui n’ont ni valeur ni renommée universelle » (cité p. 43), ajoutant par ailleurs : « le monde s’internationalise de plus en plus. Est-ce le moment de nous recoquiller chacun dans notre canton ? » (p. 167)[5]. Voilà un argument, fermé à toute dialectique entre le local et le global, qui est aussi récurrent dans la bouche des opposants farouches à toute reconnaissance des patois. Et Martel de conclure : « l’histoire de la loi Deixonne, c’est l’extraordinaire immobilité de l’opinion française sur cette question. Une immobilité presque désespérante. Et pourtant elle est passée, cette fameuse loi » (p. 147). Elle est en effet passée, malgré l’inertie de l’opinion ; elle ne permettait que peu de choses, un préparation au bac, toujours possible aujourd’hui, mais menacée l’année prochaine de devenir purement optionnelle. Il est vrai aussi qu’elle permit un développement minimal à travers la création de capes de langues régionales, eux aussi aujourd’hui fort mal en point… Ce qui compte, écrit Martel, en guise de piètre consolation, « c’est que les langues régionales ont désormais un pied dans l’institution, une tête de pont sur le continent hostile de l’appareil éducatif » (p. 62). Voilà de quoi, hélas, entretenir la paranoïa de leurs ennemis, car il s’agit en réalité, comme on le voit tous les jours, plutôt d’un siège éjectable que d’une tête de pont.

  Entre 1951 et 2008, où l’on nous promet pour l’année prochaine une nouvelle loi, les mêmes discours ce sont évidemment répétés. Une chose surprenante et digne de réflexion est de constater que malgré l’importance prise par le mouvement occitaniste après 68, surtout avec l'organisation Lutte Occitane, celui-ci est resté foncièrement étranger à « l’élaboration d’un nouveau type de projet de politique linguistique » (p. 63) ; c’est que le combat strictement politique pour l’autonomie et pour le socialisme primait sur celui de la langue. Le mouvement, sans s’en rendre compte, sciait la branche sur laquelle il était assis.

            Les années Mitterrand, malgré les efforts de Jack Lang, ne signèrent finalement pas non plus l’ouverture que l’on pouvait attendre. Martel rappelle par exemple les réactions au rapport de Henri Giordan commandé par le Ministre de la culture en 1982 après la victoire de la gauche. Michel Debré s’était emporté à l’assemblée, le 21 avril 1982, en maniant l’amalgame de la façon la plus fielleuse pour récuser une distinction, au demeurant tout à fait légitime, de l'auteur du rapport : « L’auteur nous dit qu’il faut distinguer la citoyenneté culturelle de la citoyenneté politique. Qu’est-ce que cela signifie en bon français, si ce n’est qu’il faut distinguer désormais la citoyenneté culturelle de la citoyenneté politique. Qu’est-ce que cela signifie en bon français, si ce n’est qu’il faut distinguer désormais la citoyenneté ethnique de la citoyenneté nationale ? Or qui dit ethnie dit race, et qui dit race dit inégalité des races », autrement dit, il ne s’agit de rien moins que d’une « offensive délibérée contre la république » (cit. p. 37-39). Vous réclamez le droit de pratiquer une langue dans les institutions de la  République (alors que vous pouvez y apprendre, en théorie au moins, l’anglais et quelques autres langues étrangères) ? Vous êtes ethniciste et raciste, au bas mot… Giordan, il y a peine quelques années, lors d’un colloque organisé et publié par les affidés d’Hérodote, fut confronté à des arguments tout à fait similaires (voir sur ce blog, « Langues et territoires : la forteresse jacobine assiégée par les langues minoritaires »).

           Martel, cite aussi, a fort escient, les propos tenus dans Libération, en 1999, au sujet de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires, pour évidemment justifier le refus de ratification français, par un certain François Fillon : « la question des langues régionales, écrit-il […] est, pour notre pays, un sujet anodin » ; c’est « un patrimoine certes estimable, mais qui ne mérite nullement de figurer au rang des enjeux culturels du futur » (p. 40). Et l’introduction d’une mention de patrimonialisation dans la constitution ne suffit pas à prouver une évolution sur ce point de celui qui est devenu notre premier ministre. « Ce qui apparaît à travers nos textes, remarque Martel, c’est une certaine image des « patois » : ils renvoient au passé, à la tradition, et l’avenir leur est inaccessible. D’où la référence fréquente aux « charmes savoureux » du folklore, voire des monuments locaux : le patrimoine, mais un patrimoine fossilisé. La modernité, les idées de progrès ne peuvent se dire qu’en français, pas en « patois » » (p. 45). A partir de ces justes remarques sur cette conception du patrimoine, comme passé révolu, on peut légitimement se demander si la loi annoncée représentera un réel progrès par rapport à ce qui reste aujourd’hui le seul cadre légal existant.

             Plus d’une fois, au fil de ses études, Martel renvoie à l’ouvrage important de Jean-François Chanet, L’école républicaine et les petites patries (Aubier, 1996), qui développe la thèse selon lequel « les instituteurs, proches de leurs élèves par leurs origines géographiques et sociales, ont souvent été plus tolérants qu’on ne le croit vis-à-vis des « patois » » (p. 107). Des lecteurs hâtifs de Chanet ont même prétendu que, du fait de la place importante du local dans la pédagogie républicaine, celle-ci était donc ouverte aux langues locales. La réponse est pourtant clairement exprimée dans la préface de Mona Ozouf à l’ouvrage de Chanet : « hors du litigieux problème de la langue, l’école républicaine a sans relâche magnifié la petite patrie » (souligné par Martel, p. 13). Cette exception évidemment dit tout… et la préfacière ne ressent même pas besoin d’éclairer pourquoi la langue est, comme telle, en tant que telle, un « problème litigieux »… Chanet développe surtout la théorie du dédoublement, selon laquelle, dans le résumé qu’en donne Martel, le patois « absent de l’école, aurait toute latitude de triompher au dehors, y compris dans l’oralité des maîtres eux-mêmes après leurs heures de service. Il y aurait donc une langue publique, le français, et une langue privée, le « patois », chacune dans sa sphère propre pour le plus grand bien des valeurs républicaines » (p. 117.) Cette assimilation de la laïcité républicaine des langues aux religions, complètement injustifiée, ne pouvait avoir pour les langues que des effets désastreux, parce que la notion même de langue privée est une pure fiction, une langue étant par définition partagée publiquement, sauf à n’être pas considérée comme une langue à part entière, mais justement comme une sous langue, une infra-langue, indigne d’expression publique, et c’est bien à cela qu’a servi la notion de « patois ». Et puis, il y a tout de même la remarque de bon sens que nulle révision historique ne pourra nous ôter : « Je continue à croire que le fait de ne pas tenir compte en classe de la langue réellement vivante hors de ses murs ne pouvait pas ne pas amener les enfants et leurs parents à finir par considérer comme un handicap dont il convenait de se débarrasser au plus vite » (p. 12). Quant à la répression, en particulier au fameux « signal », pédagogie de la délation s’il en fut, ce n’est pas tout de dire qu’elle n'était guère conseillée en haut lieu, car il est évident qu’en l’occurrence les « pratiques » réelles sont déterminantes (voir les textes de Mistral et de Terrade publiés par Terral au sujet du « signe », « signal » ou « symbole », que les élèves se repassait tout au long du jour, pour avoir prononcé quelques mots en patois, le dernier écopant de la punition). Et Martel a bien raison de remarquer que « ce problème a suscité bien peu d’interventions officielles ou officieuses, comme nous pouvons nous interroger sur le fait que si peu d’historiens s’y soient intéressés » (p. 113).

            L’ensemble de ce panorama historique et de ces analyses fondent ainsi Martel à conclure non par la dénonciation de l’adoption d’une pédagogie répressive mûrement pensée, mais plutôt par la constatation que « la question linguistique en France n’a absolument pas été pensée par l’école primaire ». Elle « n’a pas été pensée pédagogiquement » : « Il n’y a eu ni proscription généralisée et explicite des « patois », ni capacité à mettre au point une méthode efficace pour les utiliser dans l’enseignement, ni préparation réelle pour des enseignants appelés à fonctionner en face de petits alloglottes. Ce qui règne, c’est le bricolage, plus ou moins brutal, plus ou moins heureux, plus ou moins astucieux ». Elle « n’a pas été pensée politiquement, ni, dirions-nous, d’un point de vue civique » : « Nul ne semble s’être posé de questions sur le défi que représentait, pour la définition de la Nation Française, la coexistence possible de plusieurs langues. Ni sur la contradiction qu’il pouvait y avoir entre une affirmation généreuse mais théorique de l’égalité de tous et l’inégalité de fait que représentait la non prise en compte des langues parlées par des millions de citoyens ». Enfin, « elle n’a pas été pensée culturellement », car le patois reste le patois, y compris pour la plupart de ses défenseurs, c’est-à-dire des infra-langues inséparables d’un double déficit social et culturel (p. 114-115).

 

Jean-Pierre Cavaillé

bonnetdane

 

 



[1] Philippe Martel, L’école française et l’occitan. Le sourd et le bègue, Montpellier, Presses Universitaires de la Méditerranée, 2008.

[2] Hervé Terral, La Langue d’oc devant l’École (1789-1951) entre lutte et répression, la place accordée à l’occitan dans l’enseignement (textes choisis), IEO éditions, Puylaurens, 2005.

[3] Martel cite une très intéressante critique de cette méthode par un pédagogue russe, du nom de Bobrovnikov, directeur de l’école normale de Kazan, publié dans la Revue Pédagogique en 1894. Le russe explique que quand « le maître a affaire à des enfants tchouvaches ou tchérémisses, il commence par leur apprendre à écrire leur propre langue en caractères cyrilliques et seulement dans un second temps intervient le russe ». En visite en Algérie il rend visite à des instituteurs français qui usent de la seule méthode naturelle : « Ils me répondirent que cette méthode [c’est-à-dire la sienne] n’était pas applicable aux Arabes, vu qu’elle pourrait avoir pour résultat d’encourager le développement de la littérature arabe » (p. 76). Cette réponse révèle évidemment une partie des non-dits de la méthode naturelle.

[4] Soit par exemple le compte-rendu d’un visionnage du film par des collégiens de Créteil sur le blog Quartier Sans Cible : « Diala, elle aussi de Créteil, demande pourquoi il n’y a pas de sous-titres pendant que la mère de Souleymane discourt dans sa langue face au conseil de discipline, et que son fils traduit. «Elle parle bambara, je tenais à dire que Souleymane traduisait parfaitement», dit-elle. La productrice explique : «Il fallait que la scène soit comme elle est vécue, des sous-titres l’auraient changée.» » La réponse est certes tout à fait justifiée du point de vue du film, mais elle nous donne évidemment à réfléchir… ce que fait, à mon sens à très bon escient, en adoptant un autre point de vue que le mien, Fulvio Caccia sur son blog. 

[5] L’article contient un centon de citations de Dauzat qui valent le détour et peuvent servir à une analyse en profondeur de la manière dont les langues minorisées sont construites comme « patois » par les linguistes entre XIXe et XXIe siècle (puisque certains s’accrochent encore à la notion). Pour bien prendre la mesure de la clairvoyance historique de Dauzat et de son attitude envers les langues, il suffit de citer ses propos sur la politique linguistique de l’URSS (l’Europe linguistique, 1940) : « L’évolution naturelle reprendra son cours en faveur d’une langue de culture unique, qui en face des patois finnois et tartares, et même de l’ukrainien si proche parent, ne pourra être que le grand russe. Il y a déjà trop de langues de culture dans le monde » (cit. p. 152). Ce qu’il pense des « patois », voués selon lui, au nom de principes « scientifiques » inamovibles, à une rapide extinction, est inséparable de son anthropologie sociale des ruraux : « On n’imagine pas combien le paysan a l’esprit lent et lourd, combien il est réfractaire à toute réflexion » (Essai de méthodologie linguistique dans le domaine des langues et des patois romans, 1906, p.260).

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28 septembre 2008

Patois limousin, le retour !...


Mourguet3

Patois limousin, le retour !...


        Jamais deux sans trois. Fernand Mourguet vient de faire paraître un tome supplémentaire de sa grande saga patoisante : Vive le patois limousin !...[1] (ponctuation originale). Comme les précédents, il contient une gerbe (bauda évidemment) de textes les plus divers, que réunit l’adoption d’une graphie (et d'une ponctuation !...) personnelle(s) pour noter ce que l’auteur appelle le « patois limousin » : un dictionnaire « français-patois » (initiative tout à fait remarquable, qui semble impliquer que l’on puisse et même qu’il soit souhaitable d’enseigner le « patois limousin »), des expressions et proverbes, des transcriptions en sa graphie de chansons anciennes ou d’auteurs fameux (Mazabraud, Rebier, Pierre dau Faure), des Noëls et autres chansons religieuses (voire mêmes quelques prières), des poésies de son crû et toute une ribambelle de textes courts, baptisés « gnorlas », mais qui sont le plus souvent loin de répondre au comique plus ou moins grinçant du genre ; il s’agit plutôt des réflexions et opinions à bâtons rompus, des ébauches de fables, des bouts de rêveries de cet étonnant Pierrot lunaire. Tous les textes limousins sont suivis d’une traduction en français. Rien de toute cette matière n’est vraiment abouti, tout reste un peu en plan, en suspens, ni fait ni à faire ; ce livre me fait penser à une forme d’art naïf, pas des plus réussie, pleine de clichés un tantinet réactionnaires et mêmes franchement irritants[2], mais avec de petits détails bizarres qui excitent la curiosité et poussent en fait à poursuivre la lecture. Pourquoi donc Mourguet ne se lance-t-il pas dans la composition d’une vraie fiction ? D’un roman paysan par exemple ? Peut-être parce qu’il en juge indigne sa langue, qu’il chérit pourtant au plus haut point, la caressant du nom, doux à ses oreilles, de « patois ». Mais il l’aime comme il la croit être : pauvre, démunie, réduite au souvenir et à la plaisanterie… Sans doute pense-t-il que le roman ne s’écrit qu’en français, ou alors en « occitan », ce mot qu’il exècre tant. Mais à la fois, il ne peut s’empêcher de livrer au lecteur, en patois, de graves pensées et mêmes quelques poèmes sérieux et touchants, d’une religiosité en vérité fort peu orthodoxe[3].

        J’ai déjà eu l’occasion de dire ce que je pensais de cette aventure graphique, répondant à la volonté d’écrire le « patois » sur le modèle du français afin – croit-on – de le donner à entendre (voir ici même, « Vive l’occitan limousin ! » et « La guerre picrocholine mais néanmoins meurtrière du patois contre l’occitan »). Mourguet ne veut pas comprendre qu’il ne peut rendre la variété de langue qu’il écrit qu’à  « l’oreille » de ceux qui la connaissent déjà [4]. De plus, la base française de son système personnel de codification est tellement prégnante qu’il en oublie plus d’une fois le « patois » lui-même (n’écrit-il pas le présent de l’indicatif du verbe être à la troisième personne « est » ?). Mais Fernand Mourguet est obstiné et persévère dans ses choix. Cela est bien sûr son entière liberté et je lui suggère d’ailleurs de traiter le français comme il traite le limousin ; cela serait logique (en effet, il y aurait bien des réformes à accomplir pour en donner un code plus cohérent ; pourquoi se cantonner au seul « patois » ?) et rendrait ses livres amusants.

        Mourguet, cette fois, pour la rédaction de son dictionnaire, s’est pourtant intéressé aux travaux des autres, et sa manière d’envisager la langue et de ce que l’on peut en faire me paraît en être quelque peu modifiée. En particulier, l’idée que ce qu’il appelle « patois » est une « vraie » langue, une langue à part entière, semble avoir fait son chemin. Dans son introduction ou préface, il cite d’ailleurs les noms de Maurice Robert et d’Yves Lavalade. Lavalade utilise, on le sait, la graphie occitane dite classique, Maurice Robert, lui, est partisan d’une graphie réformée, mieux adaptée aux spécificités phonétiques du limousin[5]. Je ne veux pas m’engager ici dans ce débat, très intéressant du reste, mais je note au moins ce qui rassemble Robert et Lavalade : tous deux considèrent que le limousin appartient à la langue occitane. Ce n’est pas le cas de Mourguet, qui ne veut entendre parler que de « patois », sans se prononcer sur ce que la langue est ou n’est pas. Car il n’est pas et ne veut pas être linguiste. Pourtant, il n’hésite pas, en vertu de son expérience de la langue, à vouloir en réformer la graphie. Mais cela n’exigerait-il pas aussi quelques compétences en linguistique ? Apparemment pas : il trouve sa légitimité – dit-il en substance –, non dans les savants prétendus, dont il se moque – gentiment ou pas –, mais dans les gens qui le lisent et qui lui disent : « Au moins on peut te lire, toi avec ton patois, mais pas les autres auteurs qui écrivent en occitan » (p. 14). « C’est réconfortant !... » ajoute-t-il. Pour lui, sans doute ; pour nous, qui essayons de diffuser une conscience linguistique à travers la graphie classique, c’est évidemment désespérant. Mais c’est ainsi. Il faut en prendre acte.

           Par rapport au désaccord entre Lavalade (et faudrait-il ajouter au nom de celui-ci, ceux de tous les auteurs, c’est-à-dire tous ou presque, qui ont adopté la graphie classique) et Robert, Mourguet n’est pas très fair play, révélant que l’un lui aurait dit de l’autre : « Moi, je suis linguiste ; lui il est archéologue ». Robert, archéologue ? Mourguet veut-il dire « ethnologue » ? Enfin la question n’est pas là, d’autant plus que, grand seigneur, il affirme qu’ « il n’y aura jamais trop […] de limousinants de conviction, qu’ils soient d’obédience « robertienne », « mistralienne », « félibréenne », « occitanienne » ou même « patoisante » » (p. 12). Cet œcuménisme l’honore, et est chez lui chose nouvelle. Précisons cependant qu’il n’y a guère à ma connaissance de partisans de la graphie mistralienne en limousin et que les félibres comme les autres, sauf Robert et – dans un autre style – Mourguet et les écrivains francophones édités par la même maison d’édition, qui ponctuent leurs livres de phrases patoises, ont adopté depuis fort longtemps la graphie classique. C’est celle qui est enseignée à la calandreta, dans les collèges (là bien sûr où il y en a, c’est-à-dire presque nulle part), à l’université… Cet œcuménisme apparent a en fait pour fonction d’introduire un petit texte de Robert, consacré au premier tome de Vive le patois Limousin, et que l’auteur reproduit fièrement en exergue, ce qui semble attester qu’il ne recherche pas seulement la satisfaction de ses lecteurs non pervertis par les écoles, mais aussi quelque reconnaissance du côté des savants linguistes, archéologues ou autres ethnologues… A la vérité, le court texte de Robert est plein de réserves : « Peu importe la graphie et même le terme « patois », le seul qu’aient connu jadis les paysans pour désigner leur langue. L’essentiel est de s’exprimer, d’écrire, de parler, c’est-à-dire de vivre sa culture. Notre parler disparaît assez vite sans que nous créions des blocages orthographiques en imposant une graphie réservée aux travaux de recherche » Ce à quoi, je souscris totalement, à cette nuance près que la graphie classique n’est certes pas réservée aux travaux de recherche : elle est utilisée pour écrire des romans, de la poésie (songeons quand même à Delpastre, à Melhau, à Berland, à Lavalade aussi, bien sûr), des articles de journaux et de revues, pour enseigner aux enfants, etc. Mais en effet,va pour le « patois » : si Mourguet veut utiliser ce terme, je n’y vois pour ma part aucun inconvénient.

           Que l’on me permette cependant de signaler le malentendu le plus absolu, bien connu de tous ceux qui se sont intéressé à la question. Mourguet cite avec indignation la définition de « patois », donné par « un certain dictionnaire » (Lavalade ?) : « terme péjoratif, chez nous, pour désigner la Langue d’Oc ; son usage est à proscrire ». « Et l’on voudrait, s’écrit-il, que ceux qui aiment ce patois ne soient pas révoltés par ces propos ? » (p. 14). C’est que, pour Mourguet, le mot est inséparable de la chose, au point que la langue d’oc ne peut, ne saurait en aucune façon renvoyer à ce que lui nomme « patois ». Tellement qu’il va jusqu'à dire qu’écrire « patois » (c’est-à-dire, comprend-on dans sa propre graphie) risque de devenir, du fait de la fatwa occitane lancée sur le terme et sur les graphies patoisantes, une activité clandestine (« faudrait-il en arriver à écrire des samizdats ? », p. 15). Il envisage même de « planquer » ses manuscrits « dans les fissures, dans les failles des rochers d’une grotte limousine appropriée…, que l’on retrouverait dans des siècles », boutade qui dénote tout de même une légère paranoïa, car personne ne le persécute et ne songe à le priver d’éditeur ! Son livre, d’ailleurs, se vend comme les petits pains dans tous les supermarchés et les kiosques de la région… Pourtant il redoute une « levée de bouclier » et s’insurge contre les propos de ceux qui osent dire du patois qu’il est un terme dégradant : « Le patois est encore une langue chevillée au corps chez beaucoup. Ils ont droit eux aussi au respect » (p. 15). Mais est-ce leur manquer de respect que de leur dire que ce qu’ils appellent « patois » est en fait une « langue » à part entière (ce que dénie – pour la plupart de ceux qui l’emploient – le terme de patois), et que cette langue a un nom ? Dans un passage assez embrouillé, Mourguet déclare en fait que l’interdit du patois est venu deux fois : une fois de la part de l’école française et une seconde fois des occitanistes (qu’il appelle les « occitans ») : « ceux qui avaient enfin appris à lire et à écrire en français, quand apparut cet occitan de certains intellectuels » (p. 15). L’occitan est une langue d’intellectuels, opposée au patois du peuple… il y aurait une sorte de lutte de classe entre occitan et patois, si je puis traduire ainsi les propos on ne peut moins marxisants de Mourguet. S’il ne s’agissait pas de la même réalité linguistique, cela ne serait pas tout à fait faux, au sens où, en effet, les promoteurs de la graphie classique, de fait (mais comment aurait-il pu en aller autrement ?), appartenaient et appartiennent toujours à la petite (et grande) bourgeoisie, souvent citadine ou villageoise. Il faut bien reconnaître aussi que, globalement, même au plus fort de leurs années revendicatives, les composantes du mouvement occitaniste n’ont pas suffisamment investi le terrain de l’éducation populaire, de la formation des adultes et des enfants (calandreta est apparue du fait même de cette déficience). Mais il est évident aussi que si l’école avait fait son travail, c’est-à-dire si elle avait diffusé la graphie classique, Fernand Mourguet et consorts ne la contesteraient pas plus qu’ils ne contestent l’orthographe française, pourtant bien moins régulière et « phonétique » ! Car ils ne contestent pas les institutions – c’est à peine si Mourguet ose faire le moindre reproche à l’école qu’il a connu – mais ceux qu’il est si facile de critiquer parce que justement ils ne sont pas parvenus à acquérir une légitimité institutionnelle. Autrement dit, les occitanistes ont bon dos. Quant au mépris des intellectuels (toujours doublé du désir éperdu d’être reconnu par eux) il vaut bien le mépris de l’immense majorité des intellectuels (et justement les occitanistes, pour la plupart, ne sont pas de ceux-là, qui souvent font de l’occitan par amour des cultures populaires) à l’égard des paysans et des ouvriers.

       Mourguet affecte de reconnaître, mi-résigné mi-insurgé : « Il est vrai que je ne sais pas, que je ne veux pas, que je peux pas écrire et parler l’occitan… C’est une véritable impossibilité » (p. 15, c’est moi qui souligne). Cet aveu est surtout celui de la mauvaise foi : car ce que nous ne cessons de lui répéter, qu’il ne sait que trop et qu’il refuse de toute son âme, comme un malade refuse de reconnaître un diagnostic avéré, c’est qu’il parle déjà parfaitement occitan sans avoir à changer le moindre mot, la moindre intonation de son « patois ». Il est donc proprement absurde de dire qu’il ne peut ni ne veut parler l’occitan, et c’est bien sûr l’occitan qu’il écrit dans une graphie personnelle (de même que le français dont on réformerait l’orthographe ne cesserait bien sûr d’être du français), une variété de l’occitan limousin ; mais une fois encore l’occitan n’existe pas en dehors de ses dialectes, eux-mêmes soumis à variation. Aussi lorsque Mourguet affecte de s’élever avec véhémence contre la déclaration relevé sur internet (qui par bonheur dit-il, « ne m’est pas accessible », apportant la preuve manifeste du contraire), suite ajoute-t-il à « un article [le] concernant » (« La guerre picrocholine et néanmoins meurtrière du patois contre l’occitan », qu’il se garde d’ailleurs bien de discuter), selon laquelle « il vaut mieux cent personnes qui parlent occitan que cent mille personnes qui parlent patois », hé bien il passe volontairement à côté du sens évident de la déclaration de l’internaute qu’il identifie à un « jeune érudit » aux « prétentions peu ordinaires ». Le lecteur en question, qui a signé son message, Ivon Balès, figure familière des activités occitanes en limousin (voir ses blogs), qui n’est pas un tout jeune homme (sans vouloir le vexer) et qui ne se pose certes pas en « érudit », voulait évidemment parler de conscience linguistique. Il pense que l’autodénigration inhérente au terme de patois est le fossoyeur de la langue, et qu’il vaut mieux des locuteurs en petit nombre ayant conscience de parler occitan que des locuteurs en plus grand nombre qui considèrent que ce qu’ils parlent est et reste du « patois ». Pour ma part je ne suis pas d’accord avec cette manière de poser les choses (Balès se voulait juste, je crois, un tantinet provocateur), car l’inexorable extinction des locuteurs qui nomment ce qu'ils parlent « patois » est une catastrophe pour la langue, mais Mourguet sait bien que, pour autant, son contradicteur n’opposait pas deux langues distinctes, dont l’une (l’occitan) mépriserait et chercherait à écraser l’autre. C’est pourquoi sa conclusion, en « patois » (la préface est sinon toute en français), à mon humble avis, tombe à plat ; soit, dans sa graphie : « Leidoun io mè dissei : « moun viei, avéqué quèlès édéïès qu’est sègur què n’i auro pus dègu què parloro lu Limousi, un’ jour o l’autrè ». (N’i èn o què nè sè prénèn pas per n’importo qui !). Mè tabè !  » (p. 16). On aurait au contraire de bonnes raisons de dire exactement la même chose au sujet de sa propre perception obstinée de la langue comme patois :  n’est-elle pas une justification de l’abandon de langue ? Cela, même s’il faut reconnaître qu’elle n’en est certainement pas un élément décisif, car l’usage du mot « patois », chargé de tout son contenu négatif dépréciatif, existait depuis le début de l’époque moderne. Enfin, que Mourguet le veuille ou non, c’est le syntagme « langue régionale » et non « patois » qui est reconnu par la plupart de ceux qui défendent ces idiomes et désormais par les élus. Personne ne pourrait en effet imaginer que les députés et les sénateurs réunis en congrès aient pu décider à la majorité de mentionner dans la constitution que « les patois font partie du patrimoine de la nation », c’est bien d’eux pourtant qu’il s’agit, mais sous une dénomination qui leur confère une véritable dignité linguistique, sans laquelle la question de leur reconnaissance et de leur défense ne se poserait même pas.

 

Jean-Pierre Cavaillé

 

Mourguetcharette

une illustration de l'ouvrage de F. Mourguet

 

 


 

[1] Vive le patois limousin !... t. 3, La Veytizou, 2008 (et non 2003 comme indiqué p. 6).

[2] Par exemple cette réflexion au parfum de préférence française : « Io nè sabè pas per qui votar quand auvè dirè què lo Franço o bèsoué dè cinq cènt milo travaïlladous nouveux déinan et què per quo lo bèsoué dè far rèntrar cinq cènt milo immigras », p. 302.

[3] Soit, p 350, ce texte étonnant, que je reproduis pour son curieux millénarisme et qui montre en tout cas que Mourguet croit pouvoir confier au patois des pensées qui sans nul doute lui importent fort :

Tuèr lo cliardo.

Voulian tuèr lo cliardo què flambètaivo din’ mè,

Mâ nè pouguérèn pas d’èn leurs éteignadours

Lo far s’èn n’anèr coumplètaidamèn…

Au pus mau dè mo vito, l’ério bién toujours qui,

Mémo si lo n’ério pus qu’un’ rousi.

Lous quaus voulian lo tuèr ?

Quis què nè creuriè pè…

Mâ quo pourrio essèr tè, quo pourrio essèr mè.

Dègu n’est (n’éï) boun, noma lu Boun DI.

Maï si daus cops un’ sè damando èntè Au sè traubo.

Tout paisso èn queu moundè.

N’io daus méchants jours, n’io daus bouns jours.

Faut bè viaurè lous un’s, maï lous autrés,

Èn attèndant lu grand jour dè chaicun’.

Quis jours sè coumptèn per miliouns,

Chaiquè jour sur notro térro.

DI est trop grand per l’hommè,

Què nè pourro jamaï coumptar tous lous souleis.

Qui est quo (tchiéquo) dounc què l’hommè,

Per què lu Boun Di sè souvènguéssio dès è ?

Quand tornoro-t-eu per lu grand jour “total” ?

Quantè pus dègu nè puroro,

Pus dègu nè foro dè mau.

Et tous nous chantaram, nous dansaram,

Sur quèlo nuvélo Térro sé chabassi

Dè térro, d’ar, dè tèm, d’amour,

Èntè nous pourram trouvar lu Boun DI. », p. 350.

[4] Il raconte pour se conforter la petite histoire au sujet d’un éducateur qui l’a aidé à maîtriser la technique du traitement de texte : « No vè qu’au visaivo moun prumier librè, au dissei : « Tèto dè io bulli », èn comprènian dè seican. Mè dissei què lo méthodo phonétiquo per apprèner à parlèr lu patouei limousi ério lo bouno » (« Une fois qu’il regardait mon premier livre, il s’écria : « Tête d’œuf bouilli », en comprenant sur le tas. Je me dis que la méthode phonétique pour apprendre à parler le patois limousin était la bonne », p.264-5). La « méthodo phonétiquo », comme ces mots mêmes le montrent bien, n’a rien de phonétique, elle consiste à tenter de rester au plus près du français, et cela ne permet nullement de parler, mais d’écrire et de lire ; pour parler, il faut entendre parler, et l’on ne saurait bien sûr entendre parler le limousin à partir du français. S’agissant de lire, il est évident que la graphie classique est plus ouverte qu’une transcription en français patoisé, et d’abord, parce qu’elle permet indiscutablement à une nombre de lecteurs potentiels beaucoup plus importants (francophones et non-francophones) de « comprendre sur le tas », pour reprendre l’expression de F. Mourguet.

[5] Maurice Robert vient de faire paraître Les mots limousins du village : manières de faire, biais de parlar : histoire, patrimoine, traditions, Volume second , L-Z, Pageas, Société d'ethnographie et de sauvegarde des patrimoines en Limousin, 2008.

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