06 novembre 2011

Hypermarché, label oc et culture paysanne

En réaction à un débat récent organisé par l'Institut d'Etudes Occitanes, dont le but était d’engager des initiatives concrètes pour développer (sic) la présence de l’occitan dans le Parc Naturel Régional Périgord-Limousin, (j’en fus l’immodéré modérateur), Jean-Christophe Dourdet m’a communiqué le texte qui suit. Personnellement, je ne suis pas d’accord avec certains points de son analyse et en particulier j'ai sans doute beaucoup moins de réticences quant au principe de la labellisation « òc » d’un hypermarché, s’il remplit effectivement les critères (sans qu’il soit question de label, voir ici, Family Village Limoges et Auchan Périgueux : supermarchés et couleur linguistique). On peut évidemment s’interroger sur tous les aspects de cette labellisation et la façon même dont elle est poursuivie, parfois – ce qui pour moi est proprement scandaleux –, par des chargés de mission qui ne connaissent pas la langue. Le modèle breton de l’Office pour la Langue Bretonne (label "Ya d'ar brezhoneg"), semble montrer que ce type d’initiative joue un rôle positif dans l’image de la langue et devient un argument important pour les associations cherchant à développer la pratique de la langue, à l’école et ailleurs, voire même dans les hypermarchés ! (ici, le magasin Auchan de Périgueux offre une formation en oc aux salariés intéressés). Évidemment l’instrumentalisation commerciale de la langue est à double tranchant et l’on peut aussi remarquer que la présence massive de l’anglais dans les boutiques n’a guère fait progresser sa maîtrise linguistique ! Bref, les questions sont nombreuses autour de ces efforts pour réintroduire la langue dans la vie économique et le texte de Dourdet est un excellent moyen d’ouvrir la discussion.

J.-P. C.

 

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Hypermarché, label oc et culture paysanne

 

            Vendredi 4 novembre dernier se déroulaient « Las rencontras de l’occitan en Peiregòrd-Lemosin[1] » à Saint-Matthieu (87), organisées par l'IEO dans le cadre du parc naturel régional Périgord-Limousin. A l’issue de la première présentation du début d’après-midi portant sur « la linga dins l’economia e l’agricultura », un débat s’est engagé consécutivement à l’intervention d’un participant[2], conteur limousin et cultivateur de pommes bio, membre de l’association « Les croqueurs de pommes », au sujet de la labellisation « òc per l’occitan[3] » d’un grand supermarché de Périgueux qui affiche la langue dans ses rayons. Le participant à cette occasion a fait connaître ses doutes quant à la labellisation du supermarché en question[4] précisant « qu’avec la langue, il y a aussi la culture et qu’il ne faudrait pas l’oublier », qu’à ce titre, la labellisation « òc per l’occitan » du supermarché de Périgueux ne lui plaisait pas beaucoup dans la mesure où la grande distribution, est tout de même ce qui a largement contribué à tuer l’agriculture paysanne, ce à quoi plusieurs participants des rencontres ont rétorqué que le label « òc per l’occitan » n’avait pas vocation à se soucier de culturel mais seulement de linguistique, parmi lesquels Erwan Le Cloadic de l’Office de la Langue Bretonne qui a promu le même genre de label pour le breton.

            Alors que j’assistais au débat, cela a suscité chez moi une vive interrogation sur la manière de s’engager pour notre langue ; à savoir si oui ou non il est possible voire souhaitable de distinguer radicalement, dans le cadre de l’engagement en faveur d’une langue minorisée, revendication linguistique et culture vernaculaire, revendication linguistique et lutte sociale, revendication linguistique et préoccupation écologique.

            A mon sens, bien que la langue d’oc ne soit pas inféodée, au sens des sciences naturelles, à la culture vernaculaire paysanne, et qu’il semble bienvenu qu’elle conquière ou reconquière de nouveaux espaces socioculturels, il serait tout de même particulièrement exagéré de nier les rapports étroits que la langue a entretenu au cours des siècles passés, et ce jusqu’à aujourd’hui, avec le monde paysan, et par conséquent avec l’agriculture familiale et une certaine « manière de vivre » (un biais de viure diraient d’autres). Jan dau Melhau, artiste limousin, a coutume de dire que ce qu’il nomme la civilisation paysanne est morte le jour où sa grand-mère a lié les vaches pour la dernière fois (déclaration qui a d’ailleurs été évoquée et critiquée lors du débat). Pour la langue, on pourrait sans doute ajouter que ce fut alors le début de la fin. On peut ne pas être d’accord avec cette déclaration dans la mesure où une langue, grâce à ses locuteurs, est capable de se renouveler et de s’adapter, et qu’elle n’est évidemment réductible en rien à une dimension socioculturelle et une seule, mais on ne peut pas non plus faire abstraction des siècles de culture paysanne qui ont laissé leur empreinte sur la langue tant dans le domaine lexical que dans le domaine idiomatique par exemple. En ce sens, séparer radicalement aujourd’hui la langue de la culture vernaculaire et paysanne me semble regrettable.

L’état dans lequel nous est parvenu l’occitan est à l’évidence étroitement corrélé avec la vie paysanne, avec les ancêtres mêmes, ces ancêtres dont Delpastre a érigé en livre le tombeau (cf. Le tombeau des ancêtres chez Payot et Rivages). De cette manière, c’est la langue de mémé, mémé la paysanne, qui a subsisté et en faire abstraction me semble relever en quelque sorte d'un raisonnement biaisé. On peut bien entendu vouloir défendre la langue en tant que telle séparément de tout aspect culturel mais il s’agira alors à mon sens d’inventer un nouvel espace social, l’ancien ayant disparu, dans lequel la langue aura sa place car sinon, je m’interroge : à quoi bon vouloir substituer une langue à une autre, en l’occurrence l’occitan au français, si celle-ci doit jouer exactement le même rôle sans faire entendre sa voix dans ce qu’elle a de particulier (id est la culture dont elle est vecteur) ?

La langue n’est certes pas « limitée » (c’est déjà énorme pourtant) à la civilisation paysanne, elle procède aussi de la lyrique courtoise des troubadours, des littératures renaissantistes du XVIe et XVIIe siècle, ou patoisantes, ou encore plus récemment des littératures d’obédience félibréenne ou bien occitaniste, de la création artistique contemporaine également, et cela, il ne faut pas l’oublier lorsqu’on prétend à donner une image assez complète de la langue, mais tirer un trait net sur la paysannerie, alors que c’est grâce à ces paysans que la langue n’est toujours pas morte, quand bien même la transmission a fini par s’interrompre au XXe siècle, c’est aller vite en besogne, c’est même particulièrement ingrat vis-à-vis de pépé et mémé. Vous me direz, pépé et mémé n’ont rien demandé, ils sont morts et enterrés, et que désormais la langue appartient aux « nouvelles générations ». Sans doute, mais je trouve tout de même dommage de faire table rase du passé, d’ailleurs de la même manière que les détracteurs des langues minorisées le font qui renvoient exclusivement ces langues à une caricature de passé considéré essentiellement comme un âge obscur à oublier au plus vite. La querelle des Anciens et des Modernes ne se résoudra évidemment pas aujourd’hui, entre ceux qui veulent absolument sauver la langue pour la langue faisant totale  abstraction de la culture qui nous l’a transmise et ceux qui ne jurent que par la glorieuse civilisation paysanne « d’un còp era ».

En ce qui me concerne, je vois mal comment on peut réussir à extraire radicalement, et j’insiste sur cet adverbe, la langue du milieu qui l’a porté pendant ces derniers siècles et même si je suis en faveur d’un renouvellement des formes et des lieux d’expression de la langue, je préfère ne pas couper les ponts au moins avec une part de la culture des ancêtres, même si je ne peux bien entendu pas accepter tout de l’héritage de mes propres grands-parents tant leurs conditions de vie étaient rudes (pourquoi néanmoins jeter le bébé avec toute l’eau du bain ?) . Ce biais de viure des ancêtres, je préfère le réactualiser en un mouvement qu’on pourrait qualifier d’humainement et écologiquement responsable, en privilégiant une agriculture à taille humaine respectueuse de l’environnement, en rejetant donc tout consumérisme et productivisme, en soutenant un mode de vie plus ou moins alternatif, en tous cas conscientisé.

Mais que trouver à redire du point de vue linguistique au fait qu’un supermarché affiche la langue dans ses allées ? A priori rien, au contraire, cela prouve que la langue est capable de s’approprier de nouveaux espaces et c’est une bonne chose. On peut néanmoins aussi remettre en question la politique consumériste des supermarchés qui ont tué le petit commerce et les petits agriculteurs en refusant de voir associer sa langue à l’industrie agroalimentaire. Le label « òc per l’occitan » tel qu’il a été conçu n’a manifestement pas cette préoccupation. C’est là qu’on peut s’interroger : peut-on faire abstraction de la situation sociolinguistique de l’occitan en séparant engagement linguistique en faveur d’une langue en situation minorisée et engagement pour une société plus juste ? La question mérite débat. Je n’ai pas de réponse arrêtée en ce qui me concerne.

Le supermarché en question mérite-t-il pour autant un label « òc per l’occitan » ? A nouveau, de la manière dont le label est conçu, pur produit marketing finalement, il n’y aucune raison de refuser le label à un organisme qui en fait la demande. La question culturelle et affective ne fait pas partie de la problématique. On peut alors peut-être regretter que la conception du label n’ait pas en amont intégré une part d’écoresponsabilité eu égard à la situation sociolinguistique particulière qui est celle de la langue dans cet État hyper centralisé qu’est la France. La réflexion a bien entendu été toute différente dans d’autres États, en Catalogne par exemple où la langue a constitué un véritable emblème de fierté nationale marqueur d’une situation sociolinguistique particulièrement favorable.

On peut aussi se demander si le salut de la langue passe nécessairement par l’affichage dans des lieux jusqu’à présent réservés au seul français encore que l’anglais tend à faire son apparition depuis quelques années ? Certains le penseront et peut-être auront-ils raison, considérant les expériences qui se sont déroulées dans d’autres pays d’Europe et du monde, moyennant le fait néanmoins qu’on s’intéresse exclusivement à la langue, et à la culture en arrière plan seulement voire pas du tout. Je ne crois pas pour ma part que d’afficher la langue dans un temple du consumérisme sera d’un quelconque effet, ou alors à la marge, pour la reconquête linguistique ou mieux la restauration de l’usage.

Lutter pour cette langue, la revendiquer, est en soi un acte éminemment politique et cela s’accompagne à mes yeux nécessairement d’une revendication du droit à l’altérité et certainement pas à l’indifférenciation. On peut bien sûr légitimement aspirer à une égalité absolue entre le français et l’occitan, mais c’est tout de même ignorer la situation catastrophique actuelle.

Alors, pourquoi ne pas afficher la langue dans les supermarchés qui le voudront dans la mesure du possible, je ne vois aucune objection, je m’interroge seulement sur l’intérêt réel que cela présente pour la langue. Je vois davantage d’intérêt à redonner sa place à la langue dans le local, dans l’économie locale, dans le cadre d’une société réinventée, où elle pourra retrouver un sens qu’elle ne peut manifestement pas avoir en jouant dans la cour du français en France, français omniprésent depuis plusieurs générations désormais, sur toutes les lèvres, sur tous les panneaux, dans toutes les oreilles. La lutte n’est à l’évidence en rien équitable et ce ne sont pas les quelques concessions des politiciens et autres décideurs qui rééquilibreront les parties.

La langue ne peut guère désormais exister, sauf à vouloir un état indépendant (mais pour qui, pour quoi ?), qu’en complément au français, jamais en substitution. Je poursuivrai à cet égard par quelques questions volontairement provocatrices mais néanmoins fondamentales : quel besoin auraient les gens de l’occitan dans les actes de leur vie de tous les jours alors qu’ils ont déjà cette langue qu’est le français qui remplit bien cette fonction ? On pourra mettre en avant l’aspect identitaire, certes, mais qui se sentira concerné par ce marqueur identitaire qu’est la langue quand tout le monde se sent évidemment avant tout français parlant français ? Qui aujourd’hui se sentira limousin ou périgourdin avant d’être français ? Comment alors susciter l’envie de s’identifier à cette langue ? Cela est-il même souhaitable et si oui pourquoi ? Ne vaut-il pas mieux que la langue meure plutôt que de sauver quelques modalités linguistiques romanes sans préoccupation culturelle aucune d’aucun ordre que ce soit (culture paysanne, mode de vie alternatif ou néo-paysan etc.) ?

Attention, n’allez pas croire que je soutienne l’une ou l’autre de ces thèses, je relaye simplement ce que j’ai déjà pu lire ou entendre et qui suscite l’interrogation. Je ne suis pour ma part en rien hostile à l’innovation, au contraire, même si je préfère qu’elle soit porteuse de sens. Je serais content aux alentours de chez nous de trouver de l’occitan au supermarché, je me pose juste la question de l’intérêt que cela présente réellement, bien que je préfère trouver de l’oc chez un petit producteur qui vend des fruits et légumes en agriculture sinon bio en tous cas raisonnée, produits de qualité auxquels la langue pourra apporter une valeur ajoutée.

Par ailleurs, je sais bien que certains occitanistes rêvent de Catalogne, Generalitat d’Espagne où la langue catalane est omniprésente avant même le castillan… mais force est pourtant de reconnaître que la situation sociolinguistique est là-bas radicalement différente de celle d’ici. Cela me ferait plaisir de voir afficher la langue de mémé partout, sans aucun doute (galvaudée chez Mc Do, par contre ça me ferait mal, mais passons, je n’ai sans doute pas le monopole de la langue), mais c’est oublier que la langue n’assure pas ou plus en France de fonction véhiculaire, et n’aura probablement plus l’occasion de le faire car le français joue déjà ce rôle, à moins de vouloir faire reculer l’usage du français chez nous ce qui est raisonnablement compliqué pour ne pas dire impossible.

Enfin, je sais aussi qu’il y a bien des petits qui apprennent la langue sans qu’ils n’aient aucun lien affectif avec elle, mais combien ? Et combien de petits seraient susceptibles d’apprendre l’occitan sans avoir aucun rapport de près ou de loin avec cette langue et selon quelle motivation alors ? La littérature, la musique, les spectacles ? Ce sont en effet des motivations qui peuvent venir combler des manques, cependant on a du mal à trouver la matière pour motiver les troupes, en particulier quand on sait qu’une émission de radio d’une heure par semaine n’est pas en mesure de tourner avec des artistes occitans seulement, car il n’y a tout simplement pas suffisamment de création. La situation est véritablement à mille lieues de la situation catalane ou même bretonne. On manque pour ainsi dire de tout en Occitanie en matière linguistique.

Vous l’aurez compris, pour moi, la revendication linguistique est étroitement liée à la fois à l’affectif et à la revendication culturelle. Elle est revendication d’un certain « biais de viure » réinventé, réactualisé, ou en tous cas qui reste à l’être d’une manière plus ou moins alternative. Je comprends bien que d’autres n’auront pas les mêmes préoccupations que les miennes et que le projet de ceux qui rêvent d’une réhabilitation de l’occitan à grande échelle diffèrent du mien mais je reste ouvert à tous les avis. Les questions que je pose plus haut peuvent servir de point de départ à une discussion si besoin.

Jean-Christophe Dourdet


[1] Voir la présentation de cette manifestation.

[2] Le participant en question est Jean-Claude Jarry, conteur limousin, que chacun pourra découvrir dans un documentaire publié en dvd par l’Institut d’Estudis Occitans dau Lemosin intitulé Conterra dans lequel on rencontre également trois autres conteurs occitans : Paul Bony, Fernand Desaguiller et Alberte Forestier.

[3] Le « label òc per l’occitan » consiste en un label valorisant l’implication en faveur de la langue occitane de la part d’un organisme signataire et qui comporte un cahier des charges auquel se conformer selon trois niveaux d’engagement.

[4] Il s’agit du supermarché Auchan de Périgueux-Marsac.

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25 août 2011

Dis-moi quelle graphie tu utilises et je te dirai qui tu es

 

Omarmatuer

Photo prise à Mougins le 25 novembre 2009 (© Frederic della Faille / Flickr)

 

Dis-moi quelle graphie tu utilises et je te dirai qui tu es

 

« Si la crise de l'enseignement du français provoque des crises personnelles aussi dramatiques, d'une violence aussi grande que celles qu'on a vues en Mai 68 et après, c'est que, à travers la valeur de ce produit de marché qu’est la langue française, un certain nombre de gens défendent, le dos au mur, leur propre valeur, leur propre capital. Ils sont prêts à mourir pour le français... ou pour l’orthographe ! De même que les gens qui ont passé quinze ans de leur vie à apprendre le latin, lorsque leur langue se trouve brusquement dévaluée, sont comme des détenteurs d'emprunts russes. » Pierre Bourdieu, « Ce que parler veut dire », art. de 1978, repris dans Questions de sociologie, éditions de minuit, 1980.

 

            J’ai constaté que lorsque, dans l’un ou l’autre de mes posts, je faisais référence aux questions de graphie, qui représentent pour l’occitan un notable point de fixation et un éternel sujet de conflits, mes lecteurs réagissaient avec beaucoup d'intérêt et de vivacité et manifestaient souvent un savoir sur la question que je suis loin d’avoir. Je regrette mon ignorance en la matière car le sujet est passionnant, en soi, dans la recherche de la « meilleure graphie » possible pour l’occitan, mais aussi pour le français et pour toute langue.

            Ce sujet est aussi des plus intéressants par les questions sociales, politiques et philosophiques qu’il pose. En effet, à travers les querelles de graphie, se jouent des conflits idéologiques, des conflits proprement sociaux (graphie élitiste ou populaire), des conflits aussi sur la représentation que l’on a de la langue que l’on veut écrire, de la fonction que l’on attribue à l’écriture et au savoir écrit par rapport à la parole, et enfin autour de la conception même du langage en général et des fonctions qu’on juge lui être essentielles ou premières.

            Je ne m’aventurerai certes pas aujourd’hui si loin. Mais je voudrais simplement réfléchir à partir de ce qui me paraît être un exemple assez riche, que j’ai évoqué dans mon dernier post : les diverses graphies pratiquées dans les vallées occitanes italiennes.

            Je m’appuie ici sur l’exposé de Sano Naoko, dans son livre passionnant, Una lenga en chamin. Viatge d’una Japonesa dins las Valadas occitanas en Itàlia (p. 146 sq).

 

L’individuel et le collectif

            L’auteure remarque d’abord une tension que nous ne connaissons que trop dans toutes les zones occitanes et qui est tout aussi bien le lot d’une multitude de langues ou dialectes sans États (le poids du politique, on le voit, apparaît immédiatement dans cette première constatation), entre des graphies individuelles, souvent calquées sur la langue dominante (en l’occurrence l’Italien) et des langues élaborées proposées, dit-elle, par des linguistes, mais je dirai surtout par des groupes, des collectifs, sous la houlette en effet d’intellectuels, qui ne sont pas nécessairement des linguistes au sens propre du terme (ce qui d’ailleurs, à mes yeux au moins, ne dévaluent nullement leur démarche).

            Cela induit, évidemment un premier clivage social, qui ne trace pas à proprement parler une opposition entre peuple et élite, même si les graphies individuelles sont parfois plus populaires et souvent (mais pas toujours) d’origine populaire. Leur relatif succès (voir par exemple en Limousin la graphie personnelle de Fernand Mourguet) vient de l’effort déployé pour serrer au plus près la prononciation en utilisant le code graphique de la langue dominante (le français pour Mourguet). Mais la limite de l’exercice est évident : c’est le localisme, voire l’hyperlocalisme de cette langue écrite ; dès que l’on s’éloigne un peu trop et que l’on « n’entend plus » sa propre variété de parler à la lecture, surgissent des difficultés de déchiffrage, là où la compréhension orale serait spontanée. Mourguet, entend-on dire en Limousin même, écrit « un patois très différent du mien ».

            Surtout, sans pour autant adopter gratuitement ses règles, le créateur d’une graphie personnelle a le plus grand mal du monde à justifier et à raisonner ses choix, tant le travail de rationalisation grammaticale et de persuasion est essentiel pour imposer sa graphie comme référence et constituer un groupe d’individus écrivant et publiant dans le même code. Une telle entreprise exige une bonne formation scolaire, voire universitaire, en tout cas de longues années de travail en relation avec des gens de ces milieux. Cette différence du poids des arguments et d’efficacité rhétorique, essentiellement sur un public qui est lui-même un tant soit peu formé, constitue en soi un clivage social d’importance.

            D’ailleurs, c’est l’une des raisons pour lesquelles des personnes se reconnaissent dans une graphie comme celle de Mouguet, justement parce que la démarche est dénuée de tout enrobage savant, qu’elle est accessible immédiatement, sans pré-requis. A condition cependant de savoir lire le français, car il va de soi que cette popularité est tributaire de l’acquisition de la langue écrite dominante par tout un chacun. Cette évidence même devrait faire réfléchir.

 

La voix et la forme (phonétique et morphologie)

            Si l’on s’en tient aux graphies que Sano Naoko qualifie d’ « élaborées », une nouvelle tension apparaît, bien connue (Naoko renvoie d’ailleurs à ce sujet au livre collectif édité par D. Caubet, S. Shaker et J. Sibile, Codification des langues de France, L’Harmattan, 2002), entre les graphies phonético-phonologiques, qui ont pour objectif de transcrire la réalité phonétique ou phonologique des variétés de langues et les graphies englobantes, morphologico-syntaxiques et/ou étymologiques, dont le but est d’aller dans le sens d’une univocité de la représentation graphique, par-delà les variations locales.

            La tension est aussi bien, le plus souvent, interne à ces deux types de graphie, surtout dans la seconde, où l’on cherche généralement à tenir compte de diverses façons (signes diacritiques, etc.) des variétés de la langue. C’est ce que cherche à faire, avec plus ou moins de bonheur, selon les dialectes, la graphie dite classique de l’occitan, à vocation englobante, morphologico-syntaxique, sans aucun doute, mais aussi, pour une part, étymologique (voir infra).

            Sano Naoko constate que tous les types de graphies sont présents dans les vallées italiennes.

            On y trouve en effet d’abord des graphies individuelles à base italienne (exemple : « lus giurnals pulitics e cültürals »), sans qu’aucune véritable norme à base italienne ne se soit constituée, à la différence de ce qui se passe pour la plupart des autres langues minorées de la péninsule, qu’enveloppent le concept absolument fourvoyant de « dialetti », appliqué encore le plus fréquemment (mais pas dans les vallées elles-mêmes ou l’on dit plutôt « patois » pour désigner l’occitan). Ces graphies, utilisées parfois dans des revues des années 80, semblent aujourd’hui tombées en désuétude.

            On y trouve également des graphies à tendance phonético-phonologiques. Il faut d’abord citer la graphie mistralienne introduite dans les vallées par l’association Coumboscuro dans les années 60, mieux adaptée, sans doute aucun, au provençal rhodanien qu’aux variétés de vivaro-alpin parlées dans les vallées. Elle est très peu employée, sinon, nous dit Sano Naoko, dans quelques articles de la revue Coumboscuro (le mot même de Coumboscuro ainsi graphié est un bon exemple de cette graphie, par ailleurs bien connue).

 

Le démon de la pureté : la graphie K

            Une autres graphie phonético-phonologique, est dite « la graphie K ». Elle fut proposée par François Fontan et utilisée dans les mêmes années 80 (revues Valados Usitanos et Ousitanio Vivo, qui publiaient aussi en d’autres graphies).

            En voici un exemple : « avyà vist din na rwocha ke fazia na barma en nin d’aygya » (« il avait vu dans un rocher qui faisait une grotte un nid d’aigle »).

            Cette écriture est tout à fait cohérente du point de vue phonétique, selon le principe : « chaque son est toujours représenté par le même signe » et « chaque signe représente toujours le même son » (Ethnisme, 1961, en français dans le texte). Fontan ajoute : « Toutes adjonctions étymologiques, simples produits du pédantisme et du passéisme, sont totalement étrangères au rôle fonctionnel du langage écrit ».

            Mais justement, le langage écrit a toujours d’autres rôles que strictement fonctionnels, et l’on ne saurait balayer d’un revers de main, au titre de simple pédantisme, ce qui relève en fait des processus de distinction sociale à l’œuvre dans l’écriture, et taxer de passéisme ce qui est en fait un type spécifique de mémoire de la langue engagée dans les graphies étymologiques, associées à un discours sur les origines de la langue, de ses évolutions et donc de sa durée, et du fait même qu’il est important, voire essentiel que ce récit de la langue soit inscrit dans sa graphie.

            Cette histoire bien sûr n’est pas neutre, elle est éminemment idéologique : dans l’orthographe du français telle qu’elle a été imposée par volonté politique (Richelieu créant l'Académie française) on souligne les apports latins et grecs qui ennoblissent la langue, on montre par divers signes comment la langue s’est policée et adoucie, bref bonifiée (l’accent circonflexe par exemple sert à cela), etc. Il s’agit, peut-on dire, d’une forme d’histoire subliminale de la langue qui est imposée, le récit national de la langue ; et c’est un peu comme si chaque fois que l’on prenait la plume on révisait son Lavisse en même temps que son Grévisse.

            On devine la fonction politique de la graphie et pourquoi il est si difficile de proposer des réformes de l’orthographe en France, ce qui reviendrait à toucher à ce récit national auquel, manifestement, beaucoup de gens (et pas seulement parmi les élites), tiennent tant. Cette fonction mémorielle et mythique, proprement politique, est au moins aussi importante que l’opération toujours renouvelée de distinction sociale qu’opère l’orthographe, en particulier dans toutes les langues où l’on a délibérément opté pour un code complexe et où le souci étymologique ne cesse d’interfèrer avec la phonétique, comme en français.

            Je ne m’étendrai pas ici sur le rôle éminent de « distinction sociale » que joue l’orthographe du français : je renverrai seulement à l’excellent numéro de la revue Mots (n° 28, septembre 1991) et au livre de B. Wynants, L'Orthographe, une norme sociale: la construction sociale et les transformations de l'orthographe française (Mardaga, 1997, partiellement en ligne), et je citerai – ce n’est pas original – la phrase fameuse de Mézeray dans un texte préparatoire (1673) de présentation du futur Dictionnaire de l’Académie française : « La Compagnie déclare qu’elle désire suivre l’ancienne orthographe qui distingue les gens de lettres d’avec les ignorans et les simples femmes » (je garde délibérément la graphie « ignorans », pour montrer que, malgré le dogme d’immutabilité, le code change). Lorsque plus tard, ce texte sera discuté à l’Académie, on suggérera d’enlever l’adjectif, de façon à exclure toutes les femmes, même celles qui ne sont pas simples (c’est-à-dire celles qui ont quelque teinture de bonnes lettres, comme l’on disait) !

            Ce que je veux ici souligner, c’est qu’il ne faut pas pour autant imaginer qu’en simplifiant au maximum la relation signe/son et en supprimant toutes les marques de l’étymologie, on dépolitise l’écriture et qu’on lui ôte tout marqueur social, même si l’on œuvre pour l’égalité. Cela est tout simplement impossible, parce qu’une graphie est bien sûr nécessairement introduite par un groupe social donné, qui aura ou non le pouvoir institutionnel (et donc politique) de l’imposer à tous. La graphie « révolutionnaire » de Fontan est tout autant politique bien sûr que l’orthographe du roi de France : elle déclare haut et fort, même si c’est implicitement : « faisons du passé table rase, fondons une société égalitaire qui récuse la distinction de classe entre le peuple ignorant et les bourgeois pédants ».

            En tout cas, le fait est que la graphie de Fontan, dans les vallées occitanes, n’a pas « pris ». Les gens qu’interrogent sur place Sano Naoko parlent d’une graphie « bizarre », du fait des « K, W, Y », et repoussée par tout le monde. Un interlocuteur dit que Fontan avait « utopiquement raison », mais son tort essentiel fut de faire comme si « l’Occitanie » était un pays « sans tradition écrite, sans une classe d’intellectuels, où tout pouvait commencer à zéro ». La liaison entre la langue parlée et l’écriture, dans nos pays, a toujours déjà une histoire derrière elle, dont on ne peut pas faire comme si elle n’avait pas eu lieu, il existe une sorte de culture graphique dont on ne peut faire abstraction.

 

Une graphie familière

            C’est là, sans aucun doute, l’une des raisons du succès de la graphie dite de l’École du Pô, qui part de la graphie du Félibrige pour l’adapter à la phonétique des vallées et qui exprime les distinctions de son que ne rendent pas les autres graphies, tout en n’ayant rien d’étranger à l’œil de ce peuple frontalier, qui connaît la graphie française. Car le code de l’École du Pô, mis au point par Arturo Genre, est largement basé sur le français : par exemple « ou », « u », « eu » sont pris au français, etc. Exemple : « Ai durmì dë sout dë na barmo » : « J’ai dormi sous une grotte » (voir également le poème de Boudriè que j’ai présenté dans mon dernier post).

            Ainsi, sans avoir une connaissance préalable de la langue écrite, un locuteur peut-il retrouver sans peine son parler, un peu comme les Limousins s’appropriaient simplement, à partir de leur connaissance du français, la graphie de Lengamiau ou de Panazo, mais la graphie de l’Escolo dòou Po, telle qu’elle est utilisée par exemple dans les Carnets du Musée d’Ostana, est sans aucun doute plus réfléchie et plus aboutie.

 

Graphie englobante, supériorité et limites

            Enfin est présente dans les vallées, bien que sans doute moins utilisée, la graphie dite « normalisée » ou « classique », englobante et morphologico-syntaxique, selon les distinctions établies plus haut. Elle est surtout utilisée par les occitanistes dans leurs relations avec la koinè occitane. C’est ainsi que je communique par exemple avec Giacomo Lombardo ou Fredo Valla. On voit immédiatement sa supériorité, de ce point de vue, qui est de permettre une communication écrite sans difficulté entre Ostana, Pau et Limoges, tout en respectant les différences dialectales.

            Sa faiblesse, ne le cachons pas, est de ne pas toujours s’adapter de manière vraiment satisfaisante aux particularités phonétiques des dialectes un tant soit peu éloignés du languedocien central. Mais évidemment l’application graphique au Limousin par exemple, ou au Vivaro Alpin est perfectible.

            Certes, en montrant qu’elle est utilisable des vallées italiennes jusqu’à Limoges, cette graphie implique une foule de choses qui ne sont pas d’ordre purement graphique (mais la graphie pure n’existe pas, je le répète encore) : elle déclare, en quelque sorte que « nous parlons la même langue », une langue qui se décline en variantes dialectales, mais qui est en tout cas entièrement distincte du français (de l’italien ou du castillan), dès lors que son code graphique est lui même distinct et autonome. Ensuite, cette graphie est ouverte, en effet à toutes les revendication que l’on est en droit de porter, du fait même que l’existence d’une langue est affirmée pour l’ensemble de ces territoires.

            C’est pourquoi, les accusations sur le caractère « idéologique » de cette graphie sont aussi fréquentes et répétées. Ce caractère certes existe, sans être pour autant nullement défini une fois pour toutes : il est susceptible de porter aussi bien des revendications de décentralisation culturelle associées à un jacobinisme politique sans faille à la Castan, que des revendications autonomistes, voire nationalistes. Le seul dénominateur commun, inhérent à cette graphie, c’est l’affirmation de l’identité de la langue dans ses variations dialectales. A partir de là, toutes les positions idéologiques ou presque sont possibles.

            Mais ce que je veux souligner ici, c’est que, pour autant, cette graphie n’est pas plus « politique », plus « idéologique », que n’importe quelle autre. Certainement pas ! Rien n’est plus idéologique, par exemple, qu’une graphie « patoisante », qui affirme l’existence d’une petite ou micro-patrie, tout en faisant son acte d’allégeance et de soumission à la nation et seule patrie véritable, au point d’accepter de ne pas considérer le parler ainsi graphié comme une vraie langue… Et ainsi de suite.

            Là où la graphie normalisée est beaucoup plus discutable, à mon sens (et ici je ne vais pas me faire des amis, pourtant il s’agit plutôt d’une autocritique, puisque je pratique et diffuse moi même cette graphie-là), c’est dans son prétendu classicisme ; sa référence médiévalisante affichée, sa relation aux troubadours et la présence fastidieuse de l’étymologisme, avec ces lettres (certes en nombre réduit), qui comme en français, ne se prononcent pas mais racontent l’évolution de la langue à partir du latin (setmana, temps, etc.). Par ces options, on a voulu montrer la dignité tout à la fois historique, littéraire et morphologique de la langue ; ce qui se comprend aisément s’agissant d’une langue méprisée, dévalorisée et niée dans son histoire et sa dignité culturelle et littéraire.

            De ce point de vue, il n’y a certes rien à redire, au moins tant que ce métadiscours de la graphie ne s’accompagne pas de l’affirmation – entièrement fausse et pourtant soutenue aujourd’hui encore par quelques uns – d’une unité de la langue parlée à l’époque médiévale (erreur induite par la relative homogénéité graphique des troubadours : voir par exemple Raymond Chabbert), et qu’il faudrait bien sûr retrouver.

            Mais la perspective critique change, dès que l’on pose la question sous un biais proprement social : quels sont les producteurs d’une part et d’autre part les destinataires de ce métadiscours impliqué dans la graphie ? Plus exactement, comment se conçoivent, dans leur tâche, les concepteurs et les promoteurs de la graphie classique  ? Car il serait faux de les identifier à une secte sociale particulière : les amateurs de littérature et de graphie occitane se recrutent dans toute l’amplitude de la petite (parfois très petite) bourgeoisie – pharmaciens, prêtres, instituteurs, professeurs –, mais aussi parmi de petits employés et bien sûr des paysans autodidactes, en relation avec les cercles occitanistes, etc. Par contre la graphie même qu’il promeuvent implique de leur part une relation sur le modèle de l’élite éclairant le peuple (le modèle en fait des Lumières), dans le but de lui rendre, par cette écriture même, la conscience historique et linguistique niée par l’école française (ou italienne).

          C’est cette relation verticale de désaliénation par la proposition d’un code d’écriture autonome restituant le lointain passé glorieux de la langue qui n’a pas fonctionné de façon satisfaisante auprès de la grande masse des locuteurs, qui persiste à dire qu’elle ne retrouve pas son patois dans la graphie classique. De sorte que, de fait, l’usage de la graphie classique est limitée au microcosme des militants occitanistes et des élèves qui ont la chance de recevoir un cours d’occitan à un moment ou à un autre de leur scolarité (pour autant évidemment que leurs enseignant ne pratique pas la graphie mistralienne, autorisée aussi dans l’Éducation nationale, il faut le rappeler, et je n'y vois pour ma part aucun inconvénient). Ce n’est pas rien, mais n’est pas assez.

            Si cela n’a pas fonctionné, ce n’est certes pas parce que cette graphie n’est pas « bonne » en soi, mais d’abord et avant tout, parce que ceux qui la portent n’ont pas acquis une légitimité idéologique et institutionnelle suffisante (même si beaucoup sont des enseignants de l’État français) pour que leur proposition soit reconnue comme valable par l’ensemble de la société des locuteurs, et d’abord pour que cette proposition soit même véritablement audible. Car je suis effaré par le nombre de gens qui continuent à ne pas savoir ou à faire comme s’ils ne savaient pas que la graphie classique a pour ambition de mettre par écrit la langue qu’ils parlent ou comprennent, et non une autre.

            Le combat était et reste trop inégal : entre la représentation dévalorisée du patois appuyée par l’école, les médias etc. et la restitution de la dignité de la langue par une poignée de militants. On peut même dire qu’il est désormais perdu concernant les dernières générations des locuteurs dits « naturels » qui s’éteignent doucement (euphémisme, en réalité,  ils disparaissent à grande vitesse !). On peut, je crois, affirmer que le relatif échec de la graphie classique à devenir une graphie populaire est fondamentalement l’échec de la réhabilitation du patois en langue.

            D’une certaine façon, nous pourrions au moins nous dire que nous avons fait ce que nous avons pu, multipliant les cours et les publications, organisant des manifestations autour de la langue, etc. Pourtant non, nous ne pouvons même pas avoir cette consolation, car nous n’avons pas su, ni voulu prendre en compte la difficulté évidente de lecture de la graphie classique par des gens qui n’ont pas été formé pour cela et qui ne sont pas même à l’aise avec la graphie du français, inculquée à l’école. Cela était inaudible, parce que la graphie classique s’est imposée longtemps de manière exclusive, c’est-à-dire à l’exclusion de la graphie mistralienne et des graphies « patoises » existantes, à tel point que, encore aujourd’hui, à part dans les publications universitaires, il est presque impossible de republier dans leur graphie originale des textes populaires écrits selon des codes à la française (patoisants si l’on veut). Et cela est bien sûr une grave erreur. Il nous aurait fallu toute l’hypocrisie et la souplesse des Jésuites, là où nous nous sommes montrés d’une intégrité et d’une rigidité ultra-janséniste. C’est en cela d’ailleurs que nous sommes les dignes produits du jacobinisme, qui doit tant à Port-Royal !

            En fait derrière ces boutades de cuistre, je constate que, dans notre situation ultra-minoritaire et un environnement à ce point hostile, la graphie classique, qui est un outil formidable de communication interdialectale et de création littéraire, s’est révélée un obstacle dans les relations des passionnés de la langue et de la culture d’oc avec leur propre terrain ; celui des locuteurs qui se rétrécit comme une peau de chagrin. Je ne prêche certes pas pour son abandon, mais pour une plus grande ouverture d’esprit et à une meilleure écoute de ceux qui parlent encore la langue sans se reconnaître dans l’occitan et dans la graphie classique, et qui ont pourtant encore tant de choses à nous dire et à nous apprendre.

Jean-Pierre Cavaillé

 

PS) Cet article a été repris dans Lo Bornat, 2011, n° 3, p. 12-20.

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03 mars 2011

Calandreta, once again !

 

calandreta

Une classe de la Calandreta de Limoux


Calandreta, un còp de mai !


Je me propose de rendre compte ici d’un livre bien intéressant, publié en 2005, réalisé sous la direction d’Henri Boyer, qui rapporte et analyse, avec les outils de la sociolinguistique (et plus marginalement de la psycholinguistique), une enquête auprès d’un échantillon d’anciens élèves de la première promotion de la première école primaire Calandreta de Béziers au début des années 1980 : De L’école occitane à l’enseignement public : vécu et représentations sociolinguistiques[1]. Je m’étais déjà reporté à cette enquête à travers la lecture d’un article de synthèse de Boyer, à l’occasion d’un précédent post, en occitan (Lo Bilanç lingüistic de Calandreta).

Encore Calandreta donc ! Il ne s’agit pourtant ni d’obsession, ni d’acharnement, mais plutôt d’un intérêt profond, lié à une expérience associative assez longue, comme parent de calandron (élève de Calandreta) et d’ex calandron. Cette insistance est aussi liée au fait, je le cache pas, que mes précédentes interventions sur ce blog n’ont suscité que de très rares interventions de la part de membres des associations Calandreta et, aucune me semble-t-il, du moins à ce jour, venant des personnels. Les uns et les autres ont sans doute plus et mieux à faire. Je les comprends. Toutefois en partie seulement, ayant parfois l’impression que les uns comme les autres ont bien du mal à adopter une distance réflexive vis-à-vis de leurs pratiques d’associatifs et/ou de pédagogue.

Je voudrais aussi préciser d’emblée que cette attention à Calandreta ne s’accompagne d’aucun déni de ce qui se fait dans le public, en particulier, évidemment, dans les sections bilingues, dont Marie-Jeanne Verny a rappelé dans un commentaire au post précédent qu’ils concernent des effectifs supérieurs (1 986 inscrits à Calandreta, pour 2 365 dans le public – dont 0 en Limousin –, chiffres de 2005-2006, DGLFLF, Rapport au parlement sur l’emploi de la langue française, p. 136). Mais il s’agit d’une réalité pédagogique que je connais mal, et je ne suis pas parvenu à trouver d’études comparables à celles qui commencent à paraître sur Calandreta. Il faut dire que l’expérience des écoles occitanes publiques bilingues est plus récente. Mais néanmoins il serait très utile de disposer au plus vite de travaux et d’analyses sur cet enseignement, y compris, bien sûr, d’évaluations comparatives avec Calandreta (voilà sans doute, un autre tabou à briser).

Quoi qu’il en soit, parmi les reproches adressés à Calandreta, il en est un que je voudrais écarter d’emblée : celui d’être une structure associative, privée donc (bien que laïque et gratuite), et non publique. Sans vouloir en effet polémiquer, je ne fais pas partie de ceux qui pensent qu’il n’est point de salut hors du public. Je vois, par exemple autour de moi comment on continue d’enseigner partout ou presque les langues dans l’enseignement public (et d’ailleurs, dans la plupart des écoles privées), et après avoir observé en famille l’efficacité indéniable de l’immersion (en Calandreta et par intégration de l’école publique italienne), si je me laissais aller, je n’aurais pas de mots trop forts pour désigner le gâchis pédagogique qui se perpétue[2]. C’est un fait, les élèves ne parlent pas et même prennent souvent les langues enseignées en grippe, jugeant qu’il s’agit là de matières rébarbatives entre les plus rébarbatives. Dans les classes bilingues publiques (òcbi pour ce qui est de l’occitan), certes, la langue n’est pas seulement langue enseignée, mais aussi langue enseignante, et cela bien sûr change tout, ce qui prouve bien sûr que même le public – si je puis dire – est réformable !

         D’ailleurs je voudrais d’emblée souligner à ce propos combien l’une des données de l’enquête de l’équipe Boyer me semble problématique à interpréter. Il s’agit des relatives difficultés avouées par la plupart des ex-calandrons interrogés dans leur apprentissage de l’anglais au collège et au lycée. Il me semble en effet que l’on ne peut aucunement en conclure, comme le fait par exemple le psycholinguiste Michel-Louis Rouquette dans l’ouvrage, que « les attentes concernant l’effet cognitif de l’enseignement de Calandreta paraissent plus idéologiques que véritablement opérationnelles » (p. 84). Il faudrait en effet commencer tout de même, avant de tirer la moindre conclusion, par constater le fossé énorme qui sépare l’apprentissage d’une langue par immersion de son enseignement comme matière scolaire et de la manière dont des enfants qui ont appris une ou plusieurs langues en immersion vivent la rencontre brutale des méthodes encore apparemment dominantes dans le public : l’absurde mémorisation des verbes irréguliers, le par-cœur de dialogues idiots, une oralité à la traîne de l’écrit, des exercices de traduction exigées de sujets qui, de fait, ne sont nullement des locuteurs, etc. etc. Il est certain que Calandreta ne prépare pas, ou mal, à ce type d’apprentissage, et j’estime que c’est là non un défaut, mais une qualité de sa pédagogie. L’une des enquêtée, dans l’ouvrage, loue ses maîtres du primaire de l’avoir fait « penser dans la langue », plutôt « que faire de la traduction comme on nous apprend actuellement » (p. 41). Mais je reconnais aussi que mon avis personnel et ces témoignages ne sauraient tenir lieu d’une analyse psycholinguistique approfondie. D’une manière plus pondérée, Carmen Alén Gabarato et de Henri Boyer, dans l’analyse sociolinguistique qui est la partie principale de l’ouvrage, notent qu’il semble « que la représentation idéalisée d’un apprentissage linguistique du type Calandreta peut être un obstacle à un apprentissage tardif, et qui plus est traditionnel et nettement moins attractif, d’une autre/d’autres langue(s) vivante(s) étrangère(s) » (p. 47).

         En tout cas, il existe un consensus parmi les enquêté(e)s, comme le mettent en évidence Gabarato et Boyer, dans l’éloge le plus appuyé de la qualité humaine et pédagogique de l’enseignement reçu en Calandreta, fortement influencé par la méthode Freinet ; « j’ai pratiquement que de bons souvenirs là-bas » ; « c’est le plus bel enseignement que l’on puisse donner à un enfant », dit même l’une des ex-élèves (qui tous, notons-le bien, ont longuement fréquentés par la suite le public, beaucoup étant étudiants au moment des entretiens). La plupart évoquent de la manière la plus positive qui soit l’ambiance quasi familiale de l’école (d’autant plus forte, que l’école débutait : les parents eux-mêmes préparaient les repas, etc.), les nombreuses sorties pédagogiques et les voyages linguistico-culturels, l’organisation de la vie scolaire favorisant  l’autonomie et la responsabilité de l’enfant, atouts majeurs ensuite – aux dires des intéressés – pour l’intégration au collège public, etc. Les regentas et regents de Calandreta doivent lire – s’ils ne l’ont déjà fait – ces témoignages gratifiants qui, à eux seuls justifient mille fois leur travail, souvent rendu très difficile par l’interaction de l’équipe enseignante et des parents (qui ne sont pas censés intervenir directement sur la pédagogie mais qui, de fait sont très… présents aussi sur ce terrain), sans doute fructueuse, mais aussi source de pas mal conflits.

         Là où, comme le disent les deux auteurs de l’analyse, « le bât blesse […] c’est la discontinuité sociolinguistique affirmée : à l’issue de la scolarité en Calandreta, le lien avec l’occitan semble se déliter inexorablement » (p. 49). Dans la plupart des cas, les enfants n’ont tout simplement plus l’occasion de reparler la langue, sauf pour préparer l’option d’occitan au baccalauréat. C’est un fait, la langue n’est pas parlée en dehors de l’école, ni par les familles, ni par l’entourage, et qui plus est, la communication des calandrons et ex-calandrons avec les anciens qui parlent encore la langue « naturelle » (cet adjectif ayant ici pour seul but de signifier qu’elle n’a pas été apprise à l’école) ne va absolument pas de soi. De sorte que les enquêtés, pour la plupart, ont perdu l’usage actif de la langue et ne sont pas en mesure de parler avec les enquêteurs, ou du moins rencontrent-ils de grandes difficultés à la prise de parole (la seule exception est celle de ex-calandron faisant des études d’occitan et d’anglais, lequel se définit fièrement comme « citoyen français de culture occitane »[3]).

Mais ils rapportent que déjà, durant leur scolarité, la langue de communication entre enfants en dehors de l’école et même à l’école hors de la classe, était très majoritairement le français : « l’occitan, comme dit l’un d’eux, c’était plus dans la classe… » Langue de l’école, ou plutôt langue de la classe, la classe finie, et une fois sorti de l’école, l’occitan s’efface et disparaît irrévocablement. C’est quand même là un petit problème, pour user d’euphémisme, que devraient affronter les équipes pédagogiques (d’ailleurs sans doute est-ce le cas) et surtout les parents bien sûr, qui semblent souvent croire naïvement que l’école suffit à l’acquisition durable de la langue, sans se poser la question de son usage familial et social. Soit, comme le disent les deux auteurs dans une formule, dont ils ont fait le titre de leur analyse : « Scolarisation ne vaut pas normalisation sociolinguistique ». Or, je parcours les sites des écoles et de la confédération, je visite les forums qui me sont accessibles, et je ne trouve pas la moindre discussion à ce sujet. Sans doute suis-je passé à côté…

Ce problème est inséparable, me semble-t-il, de l’absence de lien fort, de lien suffisant, entre les écoles Calandreta et les locuteurs « naturels », que trahit la représentation dominante, chez les enquêtés, d’une reproduction du clivage diglossique à l’intérieur même de la langue : l’occitan, pour la plupart d’entre eux, c’est la langue enseignée à Calandreta ; à la campagne, on parle « patois », un langage « jamais très construit », pauvre, « un mélange » désordonné… Un enquêté va jusqu’à dire : « si c’était pas nos aînés on les reprendrait presque… » (p. 71), alors qu’il ne peut même plus tenir une conversation dans la langue, du moins devant les enquêteurs. Certes, je crois sur parole Patrice Baccou, l’un des anciens maîtres des enquêtés, aujourd’hui directeur des écoles Calandreta de Béziers, lorsqu’il affirme dans un court texte publié dans le même livre, que « ce mot de patois n’est bien sûr jamais employé en classe ». Mais lorsqu’il ajoute aussitôt que « c’est peut-être la raison pour laquelle son contenu idéologique n’est pas explicite pour les enfants », j’en reste baba, car évidemment le mot, immanquablement chargé de son contenu idéologique, circule hors de l’école, et les enfants n’ont pas besoin d’arriver en sixième (car Baccou fait l’hypothèse que ce « concept s’est forgé après leur passage en primaire ») pour y être confrontés. Mais ce qui m’étonne encore plus, c’est que le seul enseignement qu’en tire l’instituteur est de se poser la question suivante : « Ne nous sommes-nous pas inconsciemment auto-censurés en ne nommant pas, en n’affirmant pas, en n’explicitant pas ? » (p. 79). En effet, rien n’est pire que de tabouer le mot utilisé partout pour désigner la langue ; mais le problème, me semble-t-il, n’est pas là, ou plutôt ce tabou sur le mot de « patois » n’est-il que la conséquence de l’absence, ou du moins de l’insuffisance de relations entre l’école et les locuteurs dont les ex-calandrons, vingt ans plus tard, disent précisément qu’ils parlent « patois » et non « occitan ». Car seul un contact direct avec cet état de la langue permettrait de vérifier la proposition selon laquelle, le « patois », c’est l’occitan. Si Calandreta ne devient pas, pour les élèves eux-mêmes, et d’entrée de jeu, une école occitane, c’est-à-dire une école où l’on apprend ce que les gens appellent le patois, elle se condamne à rester fermée sur elle-même, et crée de fait les conditions de la différenciation diglossique interne dont les enquêtés se font l’écho. Certes, cette distinction mortifère n’est pas produite, en tout cas au niveau du discours, par Calandreta ; elle est un produit de la conscience diglossique partout diffuse, qui pousse le locuteur qui se reconnaît dans le mot de « patois » à reconduire devant ce qui se présente comme occitan la différenciation patois/ langue. Mais cette structure diglossique n’est pas remise en cause, comme elle devrait l’être, activement, par Calandreta : elle est confirmée, passivement, à la fois par l’exclusion du mot de « patois » et, de fait, par l’absence (ou insuffisance) de contacts avec les locuteurs locaux « naturels », qui conduit tout de même, par exemple, à enseigner le languedocien dans une zone plutôt gasconne (certes limitrophe, mais enfin…)[4], sans que la question du moins ne soit véritablement posée. Ce n’est bien sûr pas là un problème spécifique à Calandreta ; il concerne aussi bien les écoles publiques bilingues, et à vrai dire une bonne partie de l’enseignement de la langue. Le contre-exemple parfait est fourni par les cours pour adultes assurés un peu partout par l’IEO, qui sont fréquentés par des gens qui en fait se réapproprient le « patois » qu’ils savent déjà plus ou moins bien, comme « occitan ». C’est le chemin inverse qu’il faut faire avec les plus jeunes, qui n’ont pas d’expérience préalable de la langue : leur enseigner l’occitan, comme (ce que l’on appelle autour d’eux) « patois », c’est-à-dire en contact avec les locuteurs « naturels » des alentours, tant qu’il y en a, qu’ils soient ou non alphabétisés dans la langue. Or, il me semble que la souplesse de la structure Calandreta et son exceptionnelle ouverture permettraient facilement de développer ces contacts, hors de l’école par des sorties choisies à cet effet, mais aussi au sein même de l’école, par des intervenants extérieurs, ruraux ou non. C’est aussi là que trouverait tout son sens, un partenariat renforcé avec les associations en contact avec ces locuteurs et dont les membres sont souvent d’ailleurs aussi d’excellents locuteurs, qui pratiquent le collectage et l’enseignement pour adulte, lequel est d’ailleurs lui-même un vivier de locuteurs souvent exceptionnel, intéressés aussi par la lecture et l’écriture de la langue. Je veux parler évidemment ici, au premier chef, de l’Institut d’Études Occitanes, mais il y en aurait, selon les lieux, évidemment d’autres (la Talvera de Cordes, etc.).

L’enjeu est bien sûr de tisser des liens entre les deux groupes de locuteurs séparés, qui constituent, comme le dit  Boyer dans son introduction, une « communauté introuvable » : « une communauté faite de locuteurs de naissance, âgés et ruraux […] et de néo-locuteurs jeunes et urbains » ; introuvable, à la fois « agonisante et largement virtuelle », car « faite de deux ensembles de locuteurs ne partageant ni les mêmes usages de la langue, ni les mêmes images et normes de cette même langue » (p. 11). C’est pourquoi, il est nécessaire, urgent, vital, de créer des lieux de rencontre et de socialisation de la langue pour ces mondes qui s’ignorent. Or il me semble que la médiation existe à travers une catégorie de locuteurs négligée par le schéma de Boyer : ceux qui ne sont pas ou pas complètement « néo » (tous ceux qui se sont réappropriés la langue) ni généralement fort jeunes (ni fort vieux), et qui surtout naviguent entre le monde rural et la ville, ne serait-ce que du fait de leurs activités associatives. C’est me semble-t-il, à travers eux que des lieux de paroles pourraient encore s’inventer, si les protagonistes bien sûr en avaient vraiment le désir, ce dont il m’arrive de douter fortement.

 

Jean-Pierre Cavaillé

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[1] Henri Boyer (sous la direction de), De L’école occitane à l’enseignement public : vécu et représentations sociolinguistiques Une enquête auprès d’un groupe d’ex-calandrons, L’Harmattan, 2005.

[2] Gâchis non seulement parce que ces « méthodes » ne produisent pas des locuteurs, mais parce que la plupart des élèves, au mieux, périssent d’ennui quand ils ne développent pas une véritable aversion pour la langue ainsi réduite à un objet inerte, car apprendre une langue pour elle-même sans s’en servir pour apprendre autre chose ou pour communiquer, c’est ne rien apprendre du tout.

[3] J’engage vivement tous ceux qui parlent de « communautarisme » à propos de Calandreta à lire cet ouvrage, qui apporte le plus radical démenti à cette accusation débile.

[4] Calandreta del País Murethin.

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16 février 2011

Chiens de faïence : l’Institut d’Études Occitanes et Calandreta

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Chiens de faïence : l’Institut d’Études Occitanes et Calandreta

 

Je suis membre, ici en Limousin, de deux associations qui ont pour raison d’être la promotion et la transmission de la langue occitane : l’Institut d’Études Occitanes (IEO) du Limousin (Institut d’Estudis Occitans dau Lemosin), section limousine de l’IEO et Calandreta Lemosina, association membre de la confédération Calandreta. La première possède une vocation essentiellement culturelle. La seconde a pour objectif principal, sinon exclusif[1], l’enseignement. L’IEO, présent à peu près partout sur le territoire occitanophone, gère des librairies, publie des livres et des disques, effectue des campagnes de collectage linguistique, ethnographique et musical, organise des expositions, des spectacles, des balades contées, etc. etc. Il assure aussi une activité d’enseignement, mais surtout à destination des adultes. Calandreta, dans le même espace, crée et gère des écoles bilingues (aujourd’hui 53 écoles et 2 collèges) laïques et gratuites appliquant la méthode d’apprentissage de la langue dite « immersive » et selon une pédagogie « active », se référant volontiers à Freinet. Ses activités culturelles – l’organisation de bals, de fêtes, de représentations théâtrales, etc. –, sont généralement centrées sur l’école et souvent émanent directement des activités pédagogiques.

En ceci, ces deux institutions sont très différentes et, peut-on affirmer, parfaitement complémentaires. Bien des éléments semblent du reste plaider en faveur de la complémentarité et de la coopération. Les deux associations ont en effet tant de choses en commun, outre évidemment la langue en partage (identifiée de la même façon comme langue occitane) : la structure associative, fédérale et confédérale, le souci d’être présent sur l’ensemble du territoire occitanophone, la collaboration entre bénévoles et professionnels. D’une certaine façon, leur histoire même est parallèle. L’IEO certes existe depuis beaucoup plus longtemps que Calandreta, puisqu’il a été fondé au sortir de la deuxième guerre mondiale, en 1945, mais de groupe élitiste d’intellectuels et d’universitaires voués principalement à la recherche, il s’est transformé au début des années 1980, suite à ce que beaucoup ont appelé une « révolution démocratique », en une structure associative ouverte à tous, multipliant ses activités. Du reste, quand, je lis les propos amers de Robert Lafont, qui fut l’un des principaux fondateurs de l’IEO et fit les frais avec d’autres de cette transformation radicale, j’ai la conviction qu’elle fut bénéfique (n’écrit-il pas en effet dans ses Vingt Lettres sur l’histoire à ces cons de Français et ces couillons d’occitans – p. 93 – « Le militant ignare et chevelu de base était promu homme de science » ?). Or les premières calandretas sont nées dans la période où se forgeait le nouvel IEO, et les deux mouvements ont été portés par des individus appartenant aux mêmes générations et partageant largement une même philosophie démocratique de l’action associative, ils prennent part ensemble aux grandes initiatives en faveur de la langue (manifestations, festivals, etc.).

Cependant, et c’est la raison de ce post, les deux structures, au niveau local de la vie réelle des associations, s’ignorent largement et même – il faut avoir le courage de le dire –, ne cessent de se porter réciproquement les critiques les plus acerbes. Cela est sans aucun doute renforcé par le fait que les individus qui sont à la fois membres de l’une et l’autre association, comme c’est mon cas, ne sont pas très nombreux. Je ne voudrais cependant pas trop généraliser, car mon expérience de ces dernières années se limite à Limoges et, pour ce qui est des autres villes où les deux associations sont présentes, je ne peux me fier qu’à ce que racontent les uns et les autres et d’abord qu’à ce que les uns racontent des autres. Sur ce terrain, on ne saurait d’ailleurs s’appuyer sur quoi que ce soit d’autre, puisque, justement, rien ou presque de ces incompréhensions, désaccords et doléances n’est public, publié, si ce n’est quelques brides de discussion à droite à gauche, en cherchant bien sur les forums, voire sur ce blog même. C’est justement cet écheveau embrouillé de racontars, d’allégations, de suspicions et de médisances qui m’intéresse ici, parce qu’il révèle, à mon sens, certes une véritable ignorance des activités, de l’état d’esprit et des discours des autres, ce qui est inquiétant et dont on pourrait à la fois se dire qu’il s’agit là essentiellement d’un problème d’information et de « communication » aisément remédiable, mais surtout – et beaucoup plus gravement – ces critiques réciproques témoignent d’un refus d’accorder à l’autre une pleine et entière légitimité et partant de s’intéresser vraiment, sérieusement et sans a priori, à ce qu’il fait. A la fois, toutes les critiques ne sont pas infondées et c’est la raison aussi pour laquelle il serait très important, pour tout le monde, qu’elles puissent justement s’exprimer publiquement.

Je ne ferai que résumer les propos entendus de part et d’autre, sans chercher à en dresser la liste exhaustive. J’insiste bien d’abord sur le fait que je n’évoque bien sûr pas ici les discours officiels, publics, des institutions, mais celui de certains membres – non tous donc, mais suffisamment pour qu’ils me paraissent représentatifs – disent de manière plus ou moins privée, entre amis et membres de la même association. Côté IEO, on met en cause la qualité de la langue parlée à l’école, l’intérêt des parents pour l’occitan, leurs connaissances en matière de culture et bien sûr de langue ; la preuve évidemment irréfutable étant leur absence massive lors des manifestations culturelles organisées par l’IEO. Côté Calandreta, lorsqu’on a entendu parler de l’IEO (car très fréquemment les parents qui inscrivent leurs enfants ignorent le nom précis de tout autre association occitaniste que Calandreta elle-même), on se plaint du manque de reconnaissance pour le travail de transmission effectué (Calandreta ne serait jamais citée quand il serait possible de le faire, ce qui n’est pas tout à fait faux…), du manque d’aide que l’IEO – pense-t-on – pourrait apporter. Mais, plus encore, on voit circuler à Calandreta une  représentation plutôt négative de l’IEO, considéré comme une association fermée sur elle-même, trop tournée sur la langue (ce qui pour moi est évidemment un comble, sachant qui plus est que tous les membres ne sont pas des locuteurs), trop passéiste, trop éloignée des goûts et des intérêts culturels, d’ailleurs fort diversifiés, des associatifs de l’école immersive.

Toutes ces critiques croisées, surtout les plus fausses, méritent à mon avis la plus grande attention, non seulement si l’on veut y apporter des remèdes par une plus étroite collaboration (car il existe bien déjà des formes ponctuelles de collaboration y compris au niveau des personnels), mais aussi pour comprendre d’où vient ce discrédit et cette méconnaissance réciproques. Je me permettrai d’esquisser une hypothèse qui tient aux vocations et aux histoires respectives des deux structures. Là, pour le coup, je suis amené à me découvrir moi-même, et à ne pas me contenter de rapporter des « on-dit » sans me mouiller. Pour exprimer d’abord les choses de la manière un peu condensée et provocatrice, je dirai que L’IEO n’est pas au clair avec la question de la transmission de l’occitan, en particulier auprès des enfants, et que Calandreta est extrêmement ambiguë sur la question de la langue occitane, et d’autant plus que cette ambiguïté n’a pas non plus d’expression publique (et l’absence de toute réaction au papier récent que j’avais proposé sur la question en est l’une des nombreuses preuves). Si Calandreta s’est constituée, si elle a pris l’importance qu’on lui (re)connaît aujourd’hui dans l’occitanisme, c’est que les associations qui existaient au moment de sa formation, et l’IEO le premier, s’étaient montrées incapables de prendre en charge et en main la question de la transmission de la langue aux nouvelles générations, alors même qu’il n’existait à l’époque quasiment aucune structure au sein de l’école publique pour assurer de manière conséquente et efficace cette tâche (depuis il existe un bilinguisme public à parité horaire, mais tellement marginal, que Calandreta reste plus que jamais nécessaire). L’IEO, certes a beaucoup évolué sur ces questions, mettant au premier plan désormais, la question centrale de la transmission familiale, que l’on continue d’ailleurs à esquiver, me semble-t-il à Calandreta (cependant je n’ai pas encore vu l’ouvrage qui vient de paraître sur les Trente ans de l’association : Calandreta, 30 ans de creacion pedagogica). Mais, il n’en demeure pas moins que la plupart des membres de l’IEO, professionnels compris, ne transmettent pas la langue à leurs propres enfants et ne les inscrivent pas en Calandreta. Il y a vraiment, de côté-là, un grave problème, un renoncement à transmettre, de fait aux générations futures et la réduction finalement de l’activité à une approche foncièrement patrimoniale de la langue. Quant à Calandreta, son ambiguïté fondamentale est de mettre en avant, sans aucun doute portée par une forte demande, les bienfaits psychopédagogiques du bilinguisme précoce et de la pédagogie alternative, au détriment de la transmission d’une conscience linguistique occitane, alors même que cette priorité est inscrite dans le premier alinéa de la charte de la confédération (« L’objectif de Calandreta est de transmettre la langue et la culture occitanes aux enfants en assurant leur scolarisation en occitan dès l’école maternelle) ». C’est un secret de polichinelle, bien que l’on ne dispose à ce sujet, à ma connaissance, d’aucune étude vraiment sérieuse (voir cependant G. Belhing, « La transmission de la langue et de la culture occitanes », Lengas, n° 41, 1997 et H. Boyer, « Regards sur la situation sociolinguistique de lespace occitan », Plurilinguismes, n° 17, 1999) : seule une petite minorité de parents inscrivent leurs enfants à Calandreta pour l’occitan, cest-à-dire parce qu’ils se reconnaîtraient dans lobjectif premier énoncé par la charte. Et pourtant, c’est sur ce secret de polichinelle que repose aujourd’hui l’édifice Calandreta : pour beaucoup de parents, il semblerait presque que l’occitan soit le prix à payer pour les petits effectifs, une pédagogie sympa, respectueuse de l’enfant, qui stimule la créativité du bambin et le prépare à l’apprentissage des autres langues, les langues « sérieuses ». Je comprends très bien que les équipes pédagogiques ne puissent avoir d’autre solution que de « faire avec » cette donnée tacite, mais il ne faut pas s’imaginer que les enfants ne l’ont pas eux-mêmes entièrement intégrée, et l’on ne doit donc pas s’étonner s’ils retournent au français dès qu’ils le peuvent. Calandreta aurait sans nul doute tout intérêt à ouvrir un débat public à ce sujet.

Bref, à mes yeux, le préalable à tout rapprochement fructueux entre IEO et Calandreta suppose que chacune des associations fasse un plus grand effort de clairvoyance sur sa propre histoire, sa propre raison d’être, ses propres vocations et ses propres contradictions. C’est, je le reconnais, beaucoup demander…

Une dernière chose. Si j’ai rédigé ce billet en français, alors qu’il est de toute évidence destiné au « mitan » occitaniste (et même si je sais que ses ennemis en feront évidemment des gorges chaudes), c’est parce que justement, l’énorme majorité des acteurs bénévoles de Calandreta sont coupés, de fait, de la langue qu’ils font apprendre à leurs enfants, et ne participeraient donc pas (j’en ai déjà fait l’expérience que j'ai dite) à une discussion qui se déroulerait en òc. Cette simple constatation, évidemment, est pour moi une source de grande perplexité et de profonde inquiétude.

Jean-Pierre Cavaillé

 


 

[1]  L'association locale Calandreta lemosina a ajouté à ses statuts, à la fin de l'année 2010, la mention d'association culturelle, comme beaucoup d'autres Calandretas l'ont fait ou sont amenées à le faire, à la demande de la Confédération.

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20 novembre 2010

Cendrillon en Catalogne

Catalan


Cendrillon en Catalogne

 

 Séjourner en Catalogne et surtout s’arrêter à Barcelone, pour un occitanophone et – j’imagine – plus encore pour un catalanophone français, est toujours une expérience étrange, qui l’arrache brutalement à la situation d’extrême diglossie qui est la sienne de l’autre côté des Pyrénées. Voilà qu’il se trouve tout à coup plongé dans une réalité où, sinon sa langue, du moins sa cousine germaine (car personne ne peu nier le haut degré d’intercompréhension qui lie l'occitan au catalan) est langue officielle, langue de médias, langue de transmission scolaire et universitaire, langue de culture reconnue et surtout langue valorisée comme telle, avec une fierté affichée par ses locuteurs.

 On comprend la surprise, le trouble, et même le malaise du Français parlant occitan qui, chez lui, a dû intégrer, volens nolens, la censure et la minoration les plus violentes qui soient de son propre idiome (c'est évidemment la même chose, ou à peu près, pour les autres « patois » de France).  Il voit d'abord que le mot de « catalan » est dit et écrit partout dans celtte ville, alors que par contre, chez lui, le nom et la réalité mêmes de sa langue sont refusés par nombre de ses concitoyens et des locuteurs eux-mêmes (il n’y a qu’à parcourir les commentaires de ce blog pour s’en convaincre). A cet idiome mal connu et reconnu, on n’accorde, tout au plus, comme « langue régionale » non autrement spécifiée, que  statut d’antiquité patrimoniale (voir art. 75-1 de la Constitution), celui de « langue vivante » lui étant désormais, de fait, refusé par l'instruction publique. En Catalogne, au contraire, on parle haut et fort de « llengua pròpia », de « langue propre », concept juridico-politique (car avec lui on est au plus loin de la linguistique), qui fait du catalan « la » langue naturellement attachée au territoire gouverné par la Generalitat (et par l’État central espagnol, bien sûr), et l'institue comme langue première et préférentielle. Ce concept, qui naturalise la langue, est éminemment discutable à mon sens, mais il a le mérite de traduire une volonté politique sans ambiguïté de tutelle et de promotion de la langue. Le statut de « langue préférentielle » est-il contesté par le gouvernement central de Madrid ? C’est un million de personnes (oui un million ! chiffre tellement énorme, peut-être un peu gonflé, qu'il est ramené par à 50 000 par les adversaires effrayés) qui sortent dans la rue, comme cela s’est passé le 10 juillet 2010, même si aucun média français n'en a dit le moindre mot. Nous étions vingt mille (maximum) le 24 octobre 2009 à Carcassonne pour la langue occitane. La comparaison est cruelle, mais significative…


catalan

 On comprend ainsi le complexe du petit occitaniste à Barcelone, qui se transforme parfois en ressentiment. Ainsi certains, qui se reconnaîtront, dénoncent-ils le soi-disant dogmatisme et autoritarisme linguistique des Catalans. Moi je reconnais surtout dans ces contempteurs le renard de la fable : « Ces raisins sont trop verts, et bons pour des goujats ». Les francophones hostiles à leurs langues régionales, ou – comme j’ai pu le noter – pas mal d’Italiens aussi (la palme à Giustina Terenzi de Controradio à Florence) – sont furieux, choqués, outrés par cette outrecuidance linguistique, crient au communautarisme, voire, carrément (souvent entendu dans les milieux universitaires jacobins) au « fascisme », quand, équipés d’un castillan hésitant et si durement acquis, ils se trouvent frustrés de ne pas tout saisir tout de suite dans une conversation en catalan.

 Tout le monde connaît l’anecdote, avancée comme preuve irréfutable de l’étroitesse d’esprit et de l’intolérance des catalans, de la question posée par un touriste en castillan, à laquelle le garçon de café ou le commerçant barcelonais répond ostensiblement dans son « patois » incompréhensible. Pour ma part, je n’ai jamais été témoin de telles scènes ni de rien qui y ressemble. Par contre je constate la présence massive, très largement dominante du castillan et aussi, de plus en plus, dans les zones touristiques, de l’anglais. Car c’est bien là le paradoxe du catalan à Barcelone : langue officielle, langue visible, langue lisible partout, il reste, sans aucun doute, dans les usages, une langue minoritaire.

 L’une des nombreuses raisons est sans doute la forte présence d’une immigration d’Amérique du Sud, de populations qui parlent donc des variétés de castillan à leur arrivée (et certainement aussi certaines langues amérindiennes, dont quelques échos résonnent sans doute au fond de la grande métropole cosmopolite, où s'est tenu, en novembre 2009 le cinquième forum des langues amérindiennes). Un ami catalan et catalanophone (la distinction s’impose bien sûr) m’a parlé de cette nécessité de sauter sans cesse d’une langue à l’autre, ne serait-ce que pour se faire comprendre, mais aussi pour des considérations que je qualifirai d’éthique sociale : s’adresser en catalan à un immigré hisponophone peut en effet être justement ressenti comme une forme de domination symbolique insupportable. Des programmes d’acquisition du catalan sont mis en place par la Generalitat de Catalunya à destination des nouveaux arrivants mais, semble-t-il (sur ce point je me fais l’écho de propos que je n’ai pas pu contrôler), avec des succès très relatifs. Cela montre combien, même dans une situation de prise en charge institutionnelle maximale, assistée d’une forte motivation populaire, il est difficile pour une « petite » langue (parlée par plusieurs millions de locuteurs, tout de même) de se maintenir face au castillan et à l’anglais (qui de fait, devient la première langue du tourisme). Tout cela montre aussi que l’image de la Catalogne où règnerait la dictature du catalan est un pur fantasme, que les jacobins français et les nationalistes espagnols, on le comprend, ont de forts intérêts à colporter.

 Il n’en demeure pas moins que ce que voit et entend le petit occitaniste en goguette à Barcelone est tout simplement extraordinaire, inouï, inimaginable dans sa douce patrie. En fait, s’il ne boude pas son plaisir, il est un peu Cendrillon le soir du bal. Il se pince pour être bien sûr de ne pas. rêver. Il voit des mots de sa langue écrits partout (et évidemment, la ressemblance de la graphie occitane dite classique et de la graphie catalane révèle une proximité bien plus profonde entre les deux langues), il peut lire des journaux entièrement en catalan, il peut entendre des enfants parler la langue dans la rue, il peut aussi l’écouter à longueur de journée sur certaine stations de radio et sur certaines chaînes de télévision, il peut la retrouver au cinéma et au théâtre, etc. etc.

 Durant ma dernière et très courte visite à Barcelone, j’ai pu aller au  TNC, le grand Teatre Nacional de Catalunya. J’y ai vu en matinée une pièce du répertoire, Misteri de dolor, d’Adrià Gual, un dramaturge (mais aussi un cinéaste, peintre, etc.) du début du siècle dernier, l’un des principaux auteurs de ce qu’il est convenu d’appeler le courant moderniste. C’est un drame amoureux, qui met aux prises une femme remariée (Mariagna), son nouvel époux, plus jeune qu’elle (Silvestre), et sa fille de vingt-deux ans (Mariagneta). L'histoire se passe dans un village, mais nous sommes aux plus loin des scénettes folklorisantes ou de la comédie paysanne, aux antipodes aussi du boulevard ; le souci de réalisme est évident, celui aussi d’échapper à tout moralisme… La représentation était excellente à tous points de vue (texte, mise en scène, acteurs…), la salle comble et enthousiaste. Au moment du baiser fatal échangé entre la jeune fille et son beau père, un long et profond murmure désapprobateur et résigné à la fois a traversé le public.

 En sortant du spectacle, j’étais comblé, mais aussi assez amer, bien sûr. La fée des chemins de fer, quelques heures après, allait changer le carrosse du Teatre Nacional de Catalunha en citrouille limousine (il est vrai que nous en avons de belles !). Et pourtant, nous aussi  nous disposons d’un répertoire dramatique qui, certes, s’est constitué plus difficilement et, pour ce qui est du XXe siècle, plus tardivement qu’en Catalogne. Du reste, il est évident que la renaissance catalane de la fin du XIXe siècle a joué un rôle de modèle, d’ailleurs peu étudié, pour la littérature occitane du siècle suivant . Toujours est-il que nous avons un répertoire, ou plutôt nous l’aurions, s’il était mis en scène. Même les magnifiques pièce de Max Rouquette sont invisibles ; la Medelha, chef d’œuvre incontestable, n’a jamais été montée par exemple dans sa langue originale, mais seulement dans sa traduction en français. Du coup, mis à part Claude Alranq, la compagnie du Teatre de la Rampa, et quelques autres troupes, nous n’avons pas, ou pratiquement plus de théâtre, pratiquement plus, non plus d’auteurs dramatiques. Pourquoi en effet écrire des pièces qui ne seront jamais montées ?

 La visite à Barcelone conduit ainsi à des comparaisons déprimantes, en même temps qu’elle ne peut que conforter notre engagement dans la pratique et la transmission de l’occitan.

 Enfin, dernière chose, à l’attention de nos amis occitanistes qui répugnent au modèle catalan, et à l’intention aussi de tous les ennemis des langues minorées de France : la Generalitat a récemment reconnu, cette année même, l’occitan du Val d’Aran comme langue officielle de Catalogne. Une réception officielle a même été organisée à Paris, à l’office de la Generalitat, où j’étais convié avec d’autres militants occitanistes. Je n’y suis pas allé, car la vie est courte et les mondanités fastidieuses. Mais comment ne pas se sentir flatté, quand on est par ailleurs, chez soi, considéré au mieux comme un sympathique hurluberlu, au pire comme un chien crevé ?

Jean-Pierre Cavaillé

TNC
Teatre Nacional de Catalunya

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30 juillet 2010

Existe-t-il une identité occitane ?


J’ai été invité à intervenir à Montignac, dans le cadre du festival, à une table ronde organisée le 27 juillet par Charles Conte, chargé de mission à la Ligue de l’Enseignement, sur ce que signifie être occitan aujourd’hui. Cette discussion était associée au dernier numéro de la revue Diasporiques (n° 10, juin 2010) contenant un dossier sur le même thème. On trouvera ci-dessous le texte de mon intervention.

Il existe aussi et d'abord sur cette question un ouvrage paru il y a vingt ans, que je nai pas lu et qu'il me faudra consulter au plus vite : L’identité occitane, réflexions théoriques et expériences. Actes du colloque de Béziers (4, 5 et 6 septembre 1986), réunis par François Pic, Montpellier, Section Française de l’Association Internationale d'Etudes Occitanes, 1990.

Je remercie vivement Ch. Conte pour son accueil et pour m'avoir donné l'opportunité de réféchir un peu à cette question cruciale.


Montignac_actu_bandeau_festival

Être occitan aujourd’hui ?

Cette question : – « être occitan » qu’est-ce que cela peut-il vouloir dire aujourd’hui ? – ne peut pas être autre chose que la question de l’identité, de l’existence d’une identité occitane et de ce qu’est ou pourrait être cette identité déclinée dans les champs linguistique, culturel, social, politique, économique... La notion d’identité, entendue comme la reconnaissance de ce qu’est un individu, par lui-même ou par les autres, mérite d’être prise en compte ; il serait absurde de la mettre de côté ou de la contourner pour se dissocier de la droite « identitaire », ou de l’instrumentalisation propagandiste de la question de l’identité nationale par le gouvernement actuel.

Identités multiples

La première chose à dire est que les identités sont et d’ailleurs ont toujours été multiples. Mais surtout il est un fait en tout cas que les individus revendiquent désormais des identités plurielles. Ainsi, lorsqu’on se dit occitan, on se dit bien d’autres choses encore (français, républicain, communiste, limousin, espérantiste, franc-maçon, féministe, gay, etc. [1]). Cette pluralité des identités est désormais à peu près hors de débat, elle fait en effet l’objet d’un très large consensus. Les tenants d’une identité unitaire sinon unique, et en tout cas exclusive, comme les « identitaires » d’extrême droite (qui excluent a priori que l’on puisse être par exemple auvergnat, immigré et musulman), sont hors jeu et en flagrante contradiction d’ailleurs avec eux-mêmes, puisqu’en fait ils se font les porte-drapeaux à la fois d’identités régionales (catalane, niçarda, auvergnate), nationales et européenne, qui ne peuvent pas ne pas être distinctes. Et je note que même les instances gouvernementales qui ont cherché à imposer un débat sur l’identité nationale, reconnaissent le principe au moins d’identités plurielles, qu’il s’agit d’encadrer fortement et de contenir par l’identité nationale, et surtout de subordonner à celle-ci, à travers la notion d’intégration et non plus celle d’assimilation.

La hiérarchisation des identités

La question devient alors plutôt celle de la manière dont on conçoit les relations entre des identités multiples, leur agencement, leur composition, en particulier lorsqu’elles partagent un même champ (par exemple linguistique, culturel, etc.). Est-ce qu’on doit les hiérarchiser, par englobement, recouvrement et stricte subordination ? Par exemple l’identité culturelle locale doit-elle être englobée par l’identité nationale et subordonnée à celle-ci (notons bien que si j’utilisais le mot de région ou pire encore celui de province, j’aurais déjà répondu à la question, puisque ces notions territoriales impliquent l’englobement et la subordination) ? C’est ce que propose par exemple Mona Ozouf dans son beau livre, Une composition française (2009, je me permets de renvoyer à ma lecture de l'ouvrage) : « il nous faut distinguer les différents niveaux de nos vies, déterminer ceux où domine le point de vue du collectif et ceux où la particularité retrouve ses droits » (p. 247)[2] . Ainsi l’identité bretonne est-elle pour Mona Ozouf légitime, mais subordonnée à l’identité française, sur le mode de la soumission du particulier au collectif. La première objection que l’on ne peut manquer de faire à cette vision des choses est d’abord, bien sûr, le constat qu’avec les pratiques linguistiques et culturelles, nous sommes d’emblée dans du collectif, et qu’il s’agit de hiérarchiser alors deux ou plusieurs identités collectives (régionales et nationales, par exemple, ou d’appartenance à une communauté immigrée et à la communauté nationale d’accueil).

La hiérarchie des identités peut aussi se structurer selon le partage du public et du privé, dans l’affirmation par exemple qu’il n’y a qu’une seule identité linguistique publique légitime et légale dans la République, et que toutes les autres pratiques linguistiques doivent être limitées à la sphère privée, sachant que ce partage entre sphère publique et sphère privée est largement une fiction juridique et politique, ce qui ne l’empêche pas d’ailleurs d’être opératoire, car c’est sur elle, entre autres, que repose la laïcité. Mais la laïcité concerne la relation de l’État aux religions en régime républicain, et pas du tout, même si on fait toujours la confusion, la relation aux cultures et aux langues des citoyens. Par contre, le fait d’imposer dans l’espace public l’usage exclusif d’une seule langue en reléguant la diversité linguistique au privé, pose un grave problème de démocratie et condamne d’ailleurs cette diversité à plus ou moins longue échéance, parce qu’une langue ne survit pas longtemps dans les seuls espaces privés. L’espace des échanges, l’espace d’interlocution, ne saurait se cantonner au privé ; il ne peut pas ne pas investir l’espace public, c’est-à-dire, au minimum, la rue, le champ de foire... et quand on n’entend plus la langue au marché, c’est quelle est très, très mal en point, et c’est bien le cas désormais, un peu partout pour l’occitan.

Une communauté de locuteurs en perdition

Vous me direz et vous aurez raison, qu’en France au moins, on n’a jamais empêché en fait aux gens de parler les langues régionales – ce qu’on appelait les patois – dans la rue et au marché. On saisit d’emblée par cet exemple combien le partage privé / public est quelque chose de beaucoup moins clair et rigoureux qu’il semblerait, puisque des pratiques considérées comme privées sont parfaitement admises dans certains espaces publics.

Si les gens ont peu à peu cessé d’utiliser l’occitan dans ces espaces, ce n’est pas qu’on leur a interdit de le faire, c’est que la communauté des locuteurs s’est défaite d’elle-même. Cela ne veut pas dire pour autant qu’à cette défection il n’y ait pas des responsabilités publiques justement, à travers notamment l’imposition du monolinguisme scolaire et médiatique. C’est pourquoi aussi les revendications de la présence publique de la langue, à l’école, dans les médias et ailleurs, est absolument vitale pour nous aujourd’hui, même si je suis entièrement d’accord avec la nouvelle orientation de l’IEO, qui consiste à mettre en avant la transmission familiale, ce qui étrangement ne l’avait jamais vraiment été auparavant.

Tout cela pour illustrer le fait que hiérarchiser les identités culturelles et linguistiques selon les clivages du local et du national, du particulier et du collectif, du privé et du public, mais aussi du populaire ou du folklorique et du savant, du vil patois et de la noble langue, conduit au mieux à maintenir des relations d’étroite subordination fonctionnelle et symbolique (ce qui s’est passé pendant des siècle et se passe encore avec ce que qu’on appelait et que les locuteurs appellent encore le « patois ») et, au pire, en bout de course, amène à l’anéantissement de la langue et de la culture subalternes, déconsidérées au point que ceux qui en sont les dépositaires eux-mêmes cessent de les transmettre aux jeunes générations.

Qu’est-il possible de faire ?

Maintenant, on peut aussi se refuser à hiérarchiser les identités multiples, ou du moins on peut reconnaître que les hiérarchies, qui existent de fait, et sont donc incontournables, sont relatives et surtout qu’elles ne sont pas stables dans la durée, qu’elles sont mouvantes et qu’il est toujours possible d’agir contre elles, de les subvertir au moins à la marge. C’est toute la question qui se pose à chacun de nous, dans la rencontre pacifique et/ou conflictuelle des investissements individuels et des mouvements collectifs. Pour l’individu la marge d’action est étroite, mais elle existe et elle est décisive, car c’est évidemment l’individu qui fait le collectif  Elle est nécessairement étroite, parce que les identités linguistiques et culturelles n’existent que d’être partagées collectivement, dans des groupes plus ou moins larges ou plus ou moins restreints. Par exemple, on ne peut pas ne pas subir la dévalorisation sociale et culturelle d’une langue ou d’une culture dans le discours dominant ; cela on ne le choisit pas et il faut faire avec. On peut adhérer à ce discours dominant ou bien le contester, et il y a bien des façons de le contester, mais la contestation aussi n’est possible que collectivement, c’est-à-dire qu’elle ne prend sens que collectivement, au sein de collectifs plus ou plus larges ou plus ou moins restreints.

Une identité choisie

Ainsi de l’identité occitane, qui a la particularité d’être une identité choisie, ce qui est extrêmement important, je crois. Cette constatation me rapproche pour le coup de C. Sicre, dont j'avais critiqué les "thèses" sur l'identité et la civilité occitanes, il y a quelques années, pour ce qui m'était apparu (et m'apparaît toujours) comme une position volontariste et  essentialiste. L'identité occitane n’est pas une identité imposée, une étiquette que l’on vous pose de l’extérieur, que vous le vouliez ou non. Elle est une identité partagée par ceux qui se disent occitans et non pas imposée par les autres. Mais, du coup, elle est une identité qui n’est pas, du moins pas encore, ou très faiblement, reconnue par la société englobante, elle n’est pas une identité légitime. C’est la grande différence avec l’identité corse, bretonne ou basque par exemple, ou française bien sûr. Elle est une identité affirmée donc, auto-proclamée, extrêmement minoritaire, avec tout ce qu’implique la position minoritaire et surtout l’absence de reconnaissance spontanée. Elle est une identité dont l’affirmation suscite les sarcasmes, la condescendance, le mépris et surtout la dénégation ; on vous dit et on vous répète que l’identité dont vous vous réclamez n’existe pas, qu’elle est fantasmée, mythique. Cette négation est très violente, puisqu’elle est un refus de reconnaissance par le déni d’existence de la chose même autour de laquelle se cristallise l’identité : « Contrairement à ce que vous affirmez, vous n’existez pas en tant qu’occitan, parce que l’Occitanie, comme espace homogène, et l’occitan, comme langue, n’existent pas ! ». Si vous parlez et écrivez la langue, on refusera de vous reconnaître le statut que vous revendiquez, par exemple lorsque Pierre Bergounioux traite dans son Journal Jan Dau Melhau « d’écrivain patoisant » (voir les extraits et la controverse sur ce blog). C’est-à-dire, qu’à la revendication d’une identité positive, il est répondu par l’assignation à une identité dégradante ; je veux dire par là une identité considérée comme dégradante, en l’occurrence aussi bien par celui qui l’impose que par celui qui s’y trouve assigné, et d’ailleurs par tout le monde, car même les gens qui affirment parler et écrire le « patois » ne disent pas, ou très rarement, qu’ils sont « patoisants », car le terme est très généralement connoté négativement. Dans la formule « écrivain patoisant », réside bien une très forte charge de mépris. Cela explique et me semble-t-il justifie, la virulence de la réponse de Melhau à Bergounioux.

Catinou

Carcassonne 24 octobre 2009

L’identité : une affaire de relation

Mais il faut dire aussi que le sens de l’identité occitane, comme toutes les autres identités, varie en fonction des discours individuels et collectifs et des situations dans lesquelles se trouvent les individus et les groupes. Je ne veux pas m’enfoncer ici plus avant dans une discours à caractère philosophique et sociologique, mais, pour moi, l’identité n’est pas quelque chose qui existe en soi, l’identité n’est pas une essence ; elle est quelque chose qui se dit et qui se pratique en le disant. L’identité est inséparable des énoncés et des pratiques à travers lesquelles elle se déclare. Elle existe, certes, mais sur le mode de la relation. Je veux dire par là que l’identité n’est pas un absolu, mais quelque chose qui se fait et qui se défait dans les relations de ceux qui revendiquent ou manifestent cette identité, avec ceux par rapport auxquels ils revendiquent ou auxquels ils manifestent cette identité.

Je suis en désaccord, très largement, avec Claude Sicre sur bien des points, mais je suis au moins d’accord avec lui pour dire que l’occitanisme est un projet et que le projet occitaniste, même dans ses formes les plus contestatrices – que les occitanistes le veuillent ou non, est inséparable du contexte national, mais aussi – ajouterai-je – du contexte international, européen d’abord et global ensuite. Et je pense en effet qu’il faut désenclaver les revendications linguistiques et culturelles de l’espace national. C’est aussi pourquoi sa proposition de « nationalisation » des langues de France me laisse pour le moins perplexe. Mais Sicre a raison d’insister sur le fait que c’est d’abord dans le contexte de l’État nation républicain français que se manifeste le projet ou plutôt les projets occitanistes (je crois en effet que le pluriel s’impose). Il est par exemple très intéressant de voir comment l’occitanisme se produit à travers une idéologie de la langue, de la culture, de la nation qui reproduit souvent l’idéologie nationale française jacobine officielle, tout en la critiquant et tout en s’efforçant de produire une vision de l’histoire alternative et – il faut bien le dire – une mythologie alternative aux mythes nationaux. C’est ce que, dans le dossier de Diasporiques, Philippe Martel appelle le « mythe valorisant » : la civilisation des Wisigoths, le fin amor des troubadours, les Cathares, les Camisards, La Garisou de Marianno, Jean Jaurès, etc. L’historien que je suis – historien par raccroc mais historien quand même –, ne peut pas ne pas examiner d’un œil critique et parfois assez sévère cette mythologie (voir ici ma critique de l’ouvrage de G. Labouysse). A la fois, il faut reconnaître que c’est à travers ces discours et cet imaginaire qu’existe quelque chose comme une identité occitane, comme il en va du reste pour toutes les autres formes d’identités culturelles et politiques. Aucune société humaine ne saurait se passer de mythes fondateurs ; nous n’en trouve aucun exemple, nulle part… Et il y a bien un petit monde occitaniste qui partage plus ou moins les mythes identitaires, un petit monde qui arrive tout de même à mobiliser entre 20 et 25 000 personnes à Carcassonne autour de la revendication linguistique, comme c’était le cas le 24 octobre 2009. La langue joue évidemment un rôle essentiel dans l’identité occitane, et sans aucun doute est-elle elle-même chargée d’éléments mythiques, de traits mythifiés. C’est l’occitan langue des troubadours et de l’amour courtois, qui serait en elle-même chargée de valeurs de tolérance et de convivialité (paratge), de spontanéité, de vérité et d’émotion, à travers l’éternelle opposition entre la langue de l’abstraction, de la froide raison que serait le français – c’est le mythe du français comme langue rationnelle par essence, langue naturelle de la raison, langue « cartésienne », dont les occitanistes sont très souvent tributaires quand ils reprochent au français sa supposée froideur et son prétendu  académisme –, et la langue du cœur que serait l’occitan, langue des émotions, langue poétique, langue festive, etc. L’occitan est une langue aussi, comme tant d’autres, qui a tendance à être sacralisée par ceux qui la défendent, et d’autant plus qu’ils la savent méprisée (c’est un phénomène de compensation que les sociolinguistes ont bien étudié, Robert Lafont l’un des premiers) fragile, menacée, voire même la croient perdue, vouée à une disparition prochaine.

Une position individuelle : la lenga abans tot

Pour ma part, si on m’interroge sur ma propre identité occitane, je répondrai que, en ce qui me concerne (et là je n’engage que moi), la langue est vraiment première. J’ai en effet beaucoup de mal à reconnaître une identité culturelle occitane qui serait partagée à leur insu par les habitants de l’ensemble des zones où l’on parle occitan. S’il y a une culture partagée de Limoges à Nice, et des Vallées alpines jusqu’en Gascogne (je mets de côté les espaces occitanophones d'Italie et d'Espagne), je crois qu’il faut bien reconnaître qu’il s’agit de la culture française et pas d’une culture occitane qui possèderait, sinon une unité, en tout cas une réelle homogénéité dans l’histoire. Il existe pourtant quelque chose comme ça, mais il s’agit alors de la culture occitane qui se revendique comme telle, partagée par ce petit monde qui se reconnaît dans le projet occitaniste : ceux qui se retrouvent à l’Estivada de Rodez et qui vont manifester à Rodez, qui écoutent les Fabulous Troubadours, Moussu T, Du Bartas,  Lo Còr de la plana, Combi etc., ceux qui lisent (d’ailleurs trop peu !) aussi bien le rouergat Boudou, le montpelliérain Max Rouquette, le gascon Manciet et la limousine Delpastre. Cette culture, surtout par la littérature et l’étude de la langue, possède une fragile mais indéniable légitimité institutionnelle à travers l’enseignement et l’université (sections d’occitan, CAPES, etc.). D’ailleurs, on peut dire que sa forme la plus concrète est la circulation dans l’ensemble de l’espace occitan non seulement des artistes, mais aussi des enseignants du second degré et du supérieur, amenés à adopter des pratiques pluridialectales, comme le prévoit du reste leur formation.

Mais cette culture minoritaire, qui connaît un début d’institutionnalisation par l’enseignement, est loin de concerner l’ensemble des locuteurs et en particulier des locuteurs âgées et ruraux, qui le plus souvent affirment parler patois et non pas occitan, et ne se disent pas occitans, mais déclinent leur appartenance régionale ou départementale.

Pour ma part, je suis convaincu qu’il y a bien quelque chose comme un phénomène d’aliénation linguistique qui empêche les locuteurs « natifs » de reconnaître qu’ils parlent la même langue à travers des dialectes distincts. Ils ont beaucoup de mal à reconnaître cette réalité (qui est cependant aussi contesté par une minorité de linguistes, voir infra), même s’ils se font souvent l’écho d’expériences d’intercompréhension : j’ai plusieurs fois entendu en Limousin, que le provençal est « presque la même chose » que le limousin, alors que les mêmes personnes pourront vous dire que le « patois » du village d'à côté n’est « pas le même ». Ils n’auront bien sûr pas tort, puisque les dialectes ne sont pas et n’ont jamais été unifiés, mais le plus souvent personne, et je précise, personne dont le discours est autorisé, personne dont le discours fait autorité, ne leur a jamais dit qu’une langue pouvait ne pas être unifiée et s’attester comme langue, justement à travers l’intercompréhension plus ou moins spontanée. Il faut dire que le fait de l’unité de la langue, qui pour moi relève de l’expérience immédiate (je suis albigeois, j’ai vécu à Toulouse, un peu à Toulon, maintenant à Limoges et j’ai toujours compris sans effort ce qui se disait) n’est même pas l’objet d’un consensus parmi les linguistes, dont une minorité (certes, mais quand même !), parlent de « langues d’oc » au pluriel et jettent l’anathème sur ceux qui parlent « d’occitan » en les accusant d’inventer un langue artificielle pour supporter une idéologie autonomiste, voire crypto-indépendantiste, ce qui me semble faux de a à z, même s’il y a bien un petit Parti Nationaliste Occitan, qui a d’ailleurs parfaitement le droit d’exister (ce sont en effet des citoyens qui jouent parfaitement le jeu démocratique et il n’y absolument aucune saine raison de les diaboliser, sinon, précisément, au nom d’une conception anti-démocratique de la nation, contrairement à celle manifestée par le PNO).

Pour moi donc, – je ne fais ici, je l’ai dit, qu’exprimer ma propre expérience et mon propre itinéraire –, la question de la langue est première et déterminante, le combat pour la reconnaissance de la dignité de la langue et pour sa transmission, ou plus exactement (car il faut éviter de séparer la langue de ses locuteurs, d’en faire une entité, une idole), le combat pour la dignité des locuteurs en tant que locuteurs (ce qui est loin, très loin d’être acquis) et pour le droit, en tant que citoyens, à l’apprentissage d’abord et à la promotion culturelle par les œuvres de la langue que je parle, quand je peux (c’est-à-dire finalement pas si souvent), et que j’écris aussi, subsidiairement. Je suis un militant, exactement dans ce sens là et donc pour moi, s’il y a une identité occitane, je l’ai dit, elle est avant tout linguistique.

Estivada

Un itinéraire personnel

Ce n’est pas mon intention de raconter ma vie, d’autant plus que mon cas ressemble sans doute à bien d’autres : j’étais en contact avec la langue dans mon enfance à travers mes grand parents et à travers mon père, qui me parlaient français, et j’ai longtemps, disons depuis mon adolescence jusqu’à la quarantaine, entretenue avec la question occitane une relation, vraiment, de désespérance et de rage muette. Je voyais que la langue foutait irrémédiablement le camp, que les locuteurs s’en allaient, avec des gens que j’aimais, et j’avais la conviction qu’il était trop tard, que la perte était irrémédiable et irréparable. Je ne militais pas et je considérais les militants occitanistes comme des gens un peu obtus, qui n’avaient pas su se faire entendre ni comprendre, et dont le combat était de toute façon perdu. Cette position impliquait bien sûr que j’avais une conscience culturelle (rurale) et linguistique (occitane) forte, et je la devais, il me faut le dire, à la loi Deixonne, qui m’a permis de suivre un enseignement optionnel au lycée Lapérouse d’Albi dans les années 70. L’enseignant (Pierre Canivenc) était remarquable et j’ai au moins appris à lire (entre autres) Boudou dans le texte et acquis, grâce à cet enseignement, qui ne contenait d’ailleurs aucune prise de parti idéologique directe, un sens très fort de la dignité de la langue et de la littérature occitanes. Je suis devenu chercheur et me suis spécialisé sur des domaines bien loin de l’occitan. Mais comme je l’ai dit, à la quarantaine, j’ai basculé dans l’action associative en même temps que je me suis mis à pratiquer vraiment la langue, et cette décision a une double origine (du moins est-ce ainsi que je reconstruis les choses) : l’une simple et assez triviale, l’autre peut-être moins. La première, c’est que j’ai inscrit mon fils dans un école immersive Calandreta (laïque et gratuite, j’insiste) à Muret près Toulouse, non par conviction occitaniste, mais parce qu’il était dyslexique et plutôt malheureux à l’école publique, parce qu’aussi il parlait l’italien et que le multilinguisme me semblait une chose essentielle. Entrer à Calandreta conduit naturellement à s’impliquer dans la vie de l’association, mais pour moi, à la différence je crois d’une grand partie des parents d’enfants de Calandreta, cette participation fut indissociable d’une appropriation active de la langue. Je ne voyais pas bien le sens qu'il y avait à mettre mon fils dans une école bilingue si moi-même je ne faisais pas l’effort de parler et d’écrire correctement le languedocien, si je ne pouvais communiquer avec les maîtres dans leur langue. J’eu alors l’opportunité de suivre des cours en auditeur libre au département d’occitan de Toulouse. Cet enseignement, surtout, outre tout ce qu’il m’a appris, m’a désinhibé et j’ai pu commencer à parler à la fois avec les autres étudiants, des occitanistes de rencontre, et enfin avec ceux que l’on appelle les locuteurs naturels (ce qui est une expression très équivoque), chose que je n’aurais jamais osé auparavant, chose difficile pour des gens comme moi dont la famille parlait, mais n’a pas engagé à parler. La deuxième origine, plus profonde peut-être, plus irrationnelle aussi, à cet engagement (dont j’insiste sur le fait qu’il n’a rien à voir avec une conversion), a été la disparition de mes grands-parents et l’idée, sans doute stupide, que si je ne reprenais pas, moi, le fil de la langue (qu’ils ne m’avaient pourtant jamais présentée comme quelque chose d’important, ni même de positif), alors, tout finissait avec eux, et cette idée m’était et me reste insupportable. Bon, ensuite le hasard m’a conduit en Limousin où j’ai continué avec Calandreta et où je suis devenu membre de l’IEO. Dans le cadre de mon militantisme culturel, mais aussi et tout autant de mon auto-formation aux questions de l’occitanisme et au-delà des langues minorées en France et ailleurs (en particulier en Italie où j’ai aussi vécu), j’ai eu le désir de rédiger des articles pour la presse nationale et locale, ainsi que pour la presse occitaniste, sur les thématiques qui me tenaient à cœur. Mais souvent, pour des raisons diverses, mes papiers n’étaient pas publiés… C’est de cette façon, d’abord comme un pis aller, que j’ai entrepris de créer un blog en 2006, où j’ai commencé par publier des papiers, refusés ou acceptés par journaux et revues, puis des posts réguliers sur des questions afférentes à l’occitan et aux langues minorées en général, beaucoup en français, en occitan et en italien aussi. Je ne me rends pas bien compte de l’importance de sa fréquentation (entre 60 et 100 visiteurs par jours), qui me semble modeste, mais il s’agit d’une fréquentation de plus en plus active au vu du nombre de commentaires laissés par les uns et par les autres. Je trouve aujourd’hui cette forme de publication extrêmement intéressante d’abord pour cette raison, dans la confrontation aux réactions des internautes, souvent savantes et enrichissantes, parfois difficiles aussi, quand elles confinent à l’insulte, mais cela ne m’effraie pas, quitte à faire le ménage lorsque certaines limites sont dépassées (racisme et xénophobie en particulier), mais finalement, tout cela s’accorde avec le projet qui a muri peu à peu (tel que je l’avais d’ailleurs exprimé dans quelques uns de mes premiers posts), qui était d’utiliser le blog comme un outil de réflexion et de formation, une façon de militer certes, mais de militer en réfléchissant à ce que j’étais en train de faire, un militantisme critique pourrait-on dire. Et il vrai que j’écris dans ce blog pour tenter d’y voir moi-même plus clair, pour questionner mes propres présupposés, et pas seulement pour contester les positions des adversaires. Aussi, si j’ai une identité occitane, elle se construit dans ce travail, comme elle se construit avec mes interlocuteurs qui parlent la langue, à la librairie occitane de Limoges par exemple, mais aussi et de plus en plus avec des locuteurs dits naturels dont j’ai gagné la confiance et avec qui je fais du collectage et tente de réaliser de modestes documentaires en compagnie de mes camarades de l’IEO.

Jean-Pierre Cavaillé


[1] Je prends à dessein des exemples dans des champs différents. Il est important d’emblée de bien saisir pourquoi il est tout à fait normal, évident même que les gens qui se disent occitans ne partagent pas les mêmes convictions idéologiques et recouvrent à peu près l’ensemble de l’échiquier politique. J’ai choisi à dessein de mettre parmi mes exemples la franc-maçonnerie, parce que :

a- il s’agit d’une identité traditionnellement secrète ou discrète, et l’exemple pose ainsi la question des identités réservées, qui n’en sont pas moins importantes. L’occitanisme, chez les individus, a parfois cet aspect nicodémite, non pas du tout sur le modèle des société secrètes et initiatiques, ni pour se protéger de la répression, mais pour se défendre du mépris et du ridicule.

b- l’appartenance à la franc maçonnerie est aussi une identité de plus en plus revendiquée au grand jour.

c- il s’agit enfin d’une identité, contrairement à une opinion assez répandue, qui n’est pas du tout incompatible avec la revendication de l’identité occitane (ou bretonne, etc.).

[2] Il s’agit pour elle d’une « hiérarchie des valeurs », mais les mêmes valeurs pouvant être engagées dans les différentes identités (par exemples un breton peut bien sûr se dire attaché aux valeurs républicaines en tant que breton), c’est bien d’une hiérarchie des identités dont il s’agit plutôt.

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07 février 2010

Nommer les langues minorées : l’exception française

DJ
DJ Töfel - leçon de patois...

Nommer les langues minorées : l’exception française[1]

 

 Dans l’un de ses article, Jean-Baptiste Coyos, coorganisateur du colloque qui s’est récemment tenu en Sorbonne sur la question des « langues et cultures régionales de France » (3 et 4 décembre 2009), s’est employé à dresser une liste non exhaustive de la manière dont sont désignées les langues parlées en France autres que le français : « patois, dialectes, langues minoritaires de France, langues minorisées, langues non officielles, langues moins répandues, langues de moindre diffusion, langues de petite diffusion, langues historiques, langues à implantation territoriale, langues de pays, langues locales, parlers locaux, langues régionales et locales, langues et dialectes locaux[2], langues et dialectes à extension régionale, langues de France, langues ethniques de France, langues identitaires, langues vernaculaires, langues de la République française[3], langues régionales et d’Outre-mer, langues régionales métropolitaines et d’Outre-mer »[4]. Je pourrais en ajouter moi-même quelques unes, comme langues coutumières, langues patrimoniales, langues autochtones (Coyos opte d’ailleurs pour « langues autochtones de France »), etc. Personne, à mon avis, ne peut soutenir, pour aucune de ces dénominations, une quelconque objectivité scientifique ou neutralité politique ; elles sont en effet toutes prises dans des controverses et des conflits dont elles sont proprement inséparables. Elles sont de puissant opérateurs, qui jouent un rôle déterminant non seulement dans les représentations que les locuteurs et les non-locuteurs se font des langues considérées, mais sur les façons dont les locuteurs sont traités et agissent eux-mêmes, par exemple pour transmettre ou non la langue etc., et sur les actions institutionnelles, associatives ou individuelles qui décident en fait de la vie ou de la mort d’une langue[5]. Évidemment ces dénominations n’ont aucune forme d’autonomie : elles se renvoient les unes aux autres et surtout elles sont relatives à d’autres dénominations, quant à elles d’ailleurs bien moins nombreuses, désignant ce à quoi on les oppose : le français comme langue officielle, langue nationale ou langue de la nation, langue de la République, et c’est à peu près tout (parfois on trouve encore aussi le syntagme délirant de « langue universelle » accolé au français). Par ailleurs, on les distingue, généralement à leur détriment, des langues « étrangères », spontanément pensées comme des langues nationales ou internationales (mais je note la récurrence d’un lapsus très révélateur, consistant à compter les langues historiques de France parmi les « langues étrangères »[6]). Le nombre même des dénominations de ces langues, par rapport aux qualifications du français qui paraissent d’une clarté et d’une distinction toute cartésienne (sauf la prétention à l’universalité qui est un déni de réalité immédiatement perceptible), trahit suffisamment une grande incertitude et un brouillage systématiquement entretenu sur leur statut et par là sur la légitimité des revendications qui les concernent[7]. L’analyse de ces dénominations, de leur diffusion et de leur usage dans les textes officiels, mais aussi dans ceux qui ne le sont pas, dans la presse, la littérature, etc., et dans les échanges oraux des locuteurs de ses langues et de ceux qui ne les parlent pas, intéresse sans nul doute le sociolinguiste qui travaille sur les représentations sociales des langues ; c’est aussi un biais possible pour envisager les difficultés considérables – il m’arrive de penser qu’elles sont proprement insurmontables – auxquelles est confrontée la revendication démocratique des droits linguistiques en France. On pourrait évidemment faire le même type d’analyse pour tout autre pays et se livrer à des études comparatives, mais le sujet de la discussion est aujourd’hui le cas de la France et l’on est confronté, indiscutablement, à une exception française, considérée par les uns comme une pure et simple malédiction et par d’autres au contraire comme salutaire et bénie. Quoi qu’il en soit, on constate bien un véritable consensus autour de cette exception, que nous permet d’appréhender les dénominations et leur discussion.

 

« Langues minoritaires » : notion irrecevable par la République

 

 Je prendrai comme point de départ, une remarque de Will Kymlicka, le théoricien canadien du multiculturalisme, défendu dans une perspective résolument libérale (au sens anglo-saxon du terme). Kymlicka écrit, de manière me semble-t-il d’ailleurs très optimiste, que le « principe d’une défense libérale possible des droits minoritaires » correspond « d’ores et déjà à la position dominante dans les débats anglo-américains ». Il est clair, ajoute-t-il, « que la tendance, dans les démocraties occidentales, est à la plus grande reconnaissance des droits minoritaires, soit sous la forme d’un multiculturalisme résultant de l’immigration, soit sous celle d’une autonomie gouvernementale pour les minorités nationales. De fait – je le cite encore –, je crois que l’on peut considérer que, désormais les partisans des droits minoritaires sont passés à l’offensive, tandis que les critiques se retrouvent sur la défensive ». Mais Kymlicka croit nécessaire d’ajouter une note de bas de page, qui dit ceci : « Si la France est évidemment une exception importante vis-à-vis de cette tendance, il n’en reste pas moins que quasiment toutes les démocraties occidentales se sont engagées dans la voie de la reconnaissance »[8].

 La revendication, au nom de la démocratie, de la reconnaissance et de la promotion des langues autres que le français en France relève évidemment pour Kymlicka de l’exigence de reconnaissance de ce qu’il nomme des « droits minoritaires », et cette revendication ne peut pas ne pas être confrontée à cette exception française (exception relative, s’il est vrai que dans un autre article Kymlicka associe la France et la Grèce[9], on pourrait aussi peut-être y associer la Turquie). Cette exception française est redoutable parce qu’elle interdit a priori toute négociation et même toute discussion politique et juridique en terme de « minorités », de quelque façon que ces minorités soient qualifiées : nationales, culturelles, linguistiques, ou autres ; a priori, parce que la théorie républicaine largement dominante et surtout telle qu’elle informe le droit public, exclut toute légitimité pour la France elle-même de l’usage de la notion de minorité, selon un raisonnement qui consiste à régler la question de fait par le droit : il ne saurait exister de minorités en France parce que l’indivisibilité et l’unité républicaine excluent par principe, c’est-à-dire in abstracto, qu’il puisse y en avoir.

 Je ne peux ici exposer les raisons théorique de cette exclusion de principe, sans doute inévitable du fait de la substitution de la souveraineté de la nation à la souveraineté du peuple et à l’identification, d’aucuns diraient la confusion, de la nation et de l’État[10]. Je me contenterai de citer Guy Carcassonne, constitutionnaliste fameux, dans son commentaire de 1998 à l’article 7 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, à propos de l’article 27 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, adopté en 1966 sous l’égide de l’ONU, qui stipulait : « Dans les États où il existe des minorités ethniques, religieuses ou linguistiques, les personnes appartenant à ces minorités ne peuvent être privées du droit d’avoir, en commun avec les autres membres de leur groupe, leur propre vie culturelle, de professer et de pratiquer leur propre religion, ou d’employer leur propre langue ». Voici le commentaire de Carcassonne : la France a refusé cet article « tant il est contraire à la tradition d’un peuple indivisible, dont tous les citoyens ont des droits strictement égaux. Toutes les nations n’ont pas la même histoire. Il faut donc à la fois se résigner à ce que certaines d’entre elles recherchent dans le droit des minorités la garantie d’une égalité réelle, et se réjouir que la France n’en ait pas besoin »[11]. La France n’a pas besoin du droit des minorités pour garantir une égalité réelle entre les citoyens, parce que le principe d’indivisibilité exclut a priori l’existence entre citoyens une relation entre majorité et minorité[12]. Il y a des minorités, mais ailleurs, il faut hélas s’y résigner, dans tous ces pays qui n’ont pas eu la chance d’avoir eu une histoire où l’égalité entre citoyens a été établie une fois pour toutes et dont le principe d’indivisibilité est le garant. Pour ma part j’ai bien du mal à m’en réjouir, parce que le paralogisme est évident, puisque l’on conclut à l’inexistence de fait des minorités, de quel type qu’elles soient, à partir de l’exclusion de la notion même de minorité. Ce raisonnement me fait penser à la preuve ontologique de l’existence de Dieu, qui conclut de l’existence de Dieu à partir de son essence ; de même ici il est de l’essence de la République d’exclure le phénomène minoritaire, donc il n’existe pas de minorités en France. Il ne saurait y avoir de minorités, mêmes considérés hors de toutes concurrence nationale potentielle (autrement dit si l’on s’accorde à récuser la dénomination conflictuelle de « minorités nationales »), et surtout pas de minorités linguistique, dès lors qu’il s’est établi une relation de consubstantialité entre la seule langue française et la République, désormais inscrite dans la constitution depuis 1992 (le français est « la langue de la République »[13]). A partir de là, les autres langues historiques ou d’immigration, territoriales ou non territoriales pratiquées en France ne sauraient être considérées comme « minoritaires » et ne le sont, à ma connaissance, dans aucun texte officiel (alors que le vocable de « minoritaire » s’y trouve abondamment utilisé dans la description et désignation de situation ailleurs dans le monde). Par contre les textes officiels internationaux où la notion apparaît sont nombreux, et je ne citerai que la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires dont le refus de ratification par la France est largement motivé par le rejet de la notion de minorité, au motif spécieux, contesté par beaucoup (y compris par Guy Carcassonne lui-même, pourtant d’un loyalisme idéologique exemplaire[14]), que la charte reconnaîtrait des droits collectifs aux locuteurs de ces langues, ce qui reviendrait par là même, à les constituer en groupe minoritaires. Carcassonne propose d’interpréter le mot « groupe » comme simple addition d’individus, afin de contourner cet obstacle qu’il considère comme majeur ; l’unicité du peuple et l’indivisibilité républicaine interdisant de considérer des groupes de citoyens comme sujets de droit (en tant que groupe). C’est là une exception française, reconnaît Guy Carcassonne, mais dont la France doit, selon lui, être fière[15].

 Dans ces conditions, l’usage même de langues minoritaires pour désigner les langues autres que le français, parlées sur le territoire français est à peu près inacceptable d’un point de vue constitutionnel et, de toute façon, forcément polémique. S’il n’est pas possible de les appeler « langues minoritaires », comment sont-elles alors désignées dans les textes officiels, et comment est-il acceptable de les nommer dans l’espace de discussion et de négociation publique ?

 

« Patois », combat gagné sur un front, perdu sur un autre

 

 Hé bien, elles sont désormais désignées majoritairement dans les textes et les discours par le syntagme « langues régionales ». Il s’agit d’une avancée considérable en matière de reconnaissance symbolique, mais sur un autre plan, cette expression marque une opposition très dommageable pour la démocratie culturelle avec « la » langue nationale, à laquelle la formule « langues de France » permet d’échapper, mais en déplaçant me semble-t-il la question (voir infra). Si la catégorisation « langues régionales » est selon moi un progrès, c’est d’abord parce qu’elle affiche la notion de « langue » et rend désormais impossible l’opposition traditionnelle entre d’un côté « la » langue nationale, unique langue historique de France et, de l’autre, des non langues, « idiomes locaux », « dialectes » et surtout « patois ». Il est bien clair en effet qu’aucune reconnaissance institutionnelle ne serait envisageable pour des « patois », étant donné l’extrême dégradation et dévalorisation qu’implique l’usage de ce vocable.

 Un seul exemple : on lit aujourd’hui à l’entrée Charte européenne des langues régionales et minoritaires de Wikipedia que, je cite, « les dialectes locaux, ou patois, sont exclus » de la Charte. En réalité le mot de « patois » ne figure pas dans la Charte, ni d’ailleurs le syntagme « dialectes locaux », mais cette interprétation sauvage, qui sera peut-être prochainement corrigée, est extrêmement significative de ce qui est là encore une exception française. On se souvient par exemple de ce fameux pré-rapport du député Jacques-Alain Bénisti en 2005 sur la prévention de la délinquance, qui désignait explicitement comme l’une des racines de la criminalité la mauvaise maîtrise du français dans les familles d’immigrés où les « pères » s’obstinent trop souvent à imposer au foyer « le patois du pays »[16]. Cette mention, qui avait en son temps beaucoup choqué (l’arabe dialectal, le bambara, le wolof, le chinois mandarin considérés comme vulgaires « patois du pays » !), a disparu du rapport définitif. Cela montre bien que l’on n’emploie plus guère le terme de « patois » que pour insulter les locuteurs et surtout les promoteurs de ces langues (je mets à part la désignation par les locuteurs eux-mêmes, qui possède une signification substantiellement différente, et fort complexe, que je ne peux analyser ici) ; « patois » a cessé d’être un terme politiquement correct (cela est enregistré par exemple dans Wikipedia à l’entrée Langues régionales et minoritaires de France : « patois, tend à être évité du fait de sa valeur souvent péjorative »).

 C’est là le résultat d’une très longue bataille, gagnée sur le plan institutionnel : même les pires ennemis de la reconnaissance de tout autre langue que le français sont en effet obligés de nommer désormais « langues », ce qu’ils nommaient naguère encore « patois » (au moins dans la vie publique, parce qu’en privé les mots restent, et ils continuent à parler de « patois » et de « patoisants », comme d’autres, ou parfois les mêmes, continuent à dire « nègres » ou « pédérastes »). Mais il s’agit à la fois d’une bataille sinon perdue, en tout cas très loin encore d’être gagnée, sur le terrain que j’estime premier et fondamental des locuteurs (qui, en de nombreuses régions, en particulier là où l’on parle occitan, continuent à se définir comme parlant le « patois »). Je me suis un peu intéressé à cette question (entre autres en examinant comment le terme de « patois » fonctionne, comment il est utilisé et pourquoi au XXe siècle dans la littérature, en histoire et dans le discours des linguistes[17]), mais je me contenterai ici de citer Robert Lafont, disparu l’année dernière, qui dès les années soixante-dix défendait une position ferme et rigoureuse dans laquelle je me reconnais parfaitement. Tout son propos repose là encore sur la question de l’exception française, à travers une citation d’André Martinet : « le terme de patois n’a guère d’équivalence hors du français, et ceci suggère que la situation linguistique que l’on constate en France n’a pas d’équivalent ailleurs » (Éléments de linguistique générale 5. 10). Or ce que Lafont constate dès 1976, c’est que le développement des études sur les « langues en contact » montre que la « situation patoisante » telle que la décrit Martinet est une situation « fort générale : on la retrouve à chaque fois qu’une linguistique dialectale se heurte à une forme standardisée, normalisée, connotée de supériorité culturelle, sociale, étatique, rendue plus économique par sa généralité face aux variations de la situation linguistique à l’état naturel ». Par contre, ce qui est « seulement français, c’est le terme de patois, emprunté au français par d’autres langues... ». Et Lafont explicite : « Le fait même de poser une situation comme exceptionnelle en prenant appui sur l’existence d’un signifiant exceptionnel, devrait en tout état de cause susciter quelque méfiance. Une opération manque ici, qui est l’élucidation même du signifiant : un outil de langage qui ne correspond à aucun « universel linguistique » (si tant est qu’il en existe), mais qui paraît lié à l’histoire spécifique d’une société, la société nationale française. Autrement dit, le linguiste ici décrit un type de comportement linguistique en correspondance avec la dénomination adoptée pour le signifier par la société qui use de ce comportement. Il se met au danger de construire une typologie scientifique d’après une typologie reçue de l’usage non scientifique, dont on peut craindre qu’elle soit tout simplement une idéologie »[18]. Je sais que certains linguistes français défendent aujourd’hui encore le maintien de la notion technique de patois, mais sans vouloir être polémique, je vois aussi qu’ils n’ont guère convaincu le monde non francophone à l’utiliser (comme le remarquait Lafont la sociolinguistique des contacts de langue, et en particulier la notion de diglossie permet d’en faire l’économie) et qu’ils sont devenus tout à fait minoritaires en France même.

 

Langues régionales : la question du territoire

 

 Cet abandon s’est très largement fait au profit du syntagme de « langues régionales » qui a acquis depuis peu une dignité constitutionnelle : « les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France », art. 75-1.

 La dénomination « langues régionales » est bien sûr relative à celle de « langue nationale » et semble impliquer que ces langues sont territorialisées et que leur usage n’est vraiment légitime que dans une partie du territoire national où leur présence ancienne est attestée ; et en effet, elle paraît bien sûr exclure toutes les langues non régionalisées, non territorialisées, problème que les rédacteurs de la Charte ont bien senti et ont cru pouvoir résoudre en associant l’épithète « minoritaire » (qui a joué un rôle premier dans la genèse du texte[19]), à celui de « régional ». En outre, du point de vue de l’idéologie nationale déjà évoquée, cette conception territoriale semble impliquer l’existence géographique de minorités nationales en contradiction avec les principes d’unité, d’indivisibilité et d’égalité républicaines. Et en effet, les critiques, sur cette base, n’ont pas manqué, en particulier au moment des discussions de la Charte européenne, qui définit l’expression « langues régionales ou minoritaires », comme langues « pratiquées traditionnellement sur un territoire d’un État par des ressortissants de cet État qui constituent un groupe numériquement inférieur au reste de la population de l’État », mais aussi – on le l’a pas assez noté – comme langues « différentes de la (des) langue(s) officielle(s) de cet État », à l’exclusion des « dialectes de la (des) langue(s) officielle(s) de l’État et les langues des migrants »[20].

 Toujours dans son rapport de 1998, Guy Carcassonne écrit qu’il trouve « discutable », « la dénomination même de langues régionales et l’idée selon laquelle celles-ci seraient attachées à des aires géographiques précisément déterminées » (p. 5), car « cette conception, celle d’une localisation régionale d’une langue, est […] dangereuse en ceci qu’elle suggère qu’il y aurait une unité, bientôt une identité entre ces trois notions qui doivent demeurer distinctes, que sont un terroir, une langue et un peuple » (p. 5 et 6). Mais comme Jean-Baptiste Coyos le fait remarquer, Carcassonne recommande pourtant en conclusion, de considérer « comme langue régionale toute langue historiquement et géographiquement parlée par des Français sur le territoire national » et propose de n’enseigner ces langues « que sur le territoire où elles sont pratiquées »[21], ce qui d’ailleurs est éminemment discutable, mais montre que l’on ne se défait pas aussi facilement de l’existence factuelle d’espaces, de régions, de lieux géographique où les langues sont parlées. Pour Carcassonne, pourtant la régionalisation, la territorialisation des langues qui ne sont pas « la » langue nationale est dangereuse et illégitime, dangereuse parce que facteur virtuel de sécessionnisme (ce qui implique une vision géopolitique dans laquelle toute affirmation d’une identité linguistique locale est ferment de séparatisme politique, ou de crypto nationaliste, ce qui révèle avant toute chose une conception monolingue de la nation et de la nationalité, qui semble méconnaître les pratiques territoriales de plurilinguisme) et surtout la revendication régionaliste ou territoriale pour une langue est illégitime au motif que les langues dites « régionales » appartiennent au patrimoine national et non aux communautés qui les pratiquent. Je ferai d’ailleurs remarquer que cette distinction présentée comme essentielle dans l’idéologie linguistique républicaine est entièrement brouillée par la récente introduction dans la Constitution de la mention de l’appartenance des langues régionale au patrimoine de la France, mais dans le cadre dévolu à la décentralisation et aux communautés territoriales.

 Cette idée de l’appartenance de la langue non à la région où on la parle ni à ses locuteurs mais à la nation est aussi fortement affirmée par Bernard Cerquiglini dans son rapport de 1999 : « la langue, élément culturel, appartient au patrimoine national ; le corse n’est pas propriété de la région de Corse, mais de la Nation ». Ainsi, les locuteurs sont-ils dépossédés de leur langue, puisqu’on refuse de leur reconnaître qu’ils sont les sujets citoyens de la langue qu’ils parlent. D’autant plus que si la « nation » seule est maître et possesseur de la langue, elle peut choisir par ses dirigeants de n’apporter aucune protection ni tutelle à des langues en voie de disparition, quelles que soient les revendications de leurs locuteurs (dès lors qu’ils ne sont pas considérés comme ayant de quelconques droits en la matière). Or, il ne me semble guère exagéré de dire que c’est à peu près ce qui se passe actuellement.

 Comme Carcassonne encore, Cerquiglini critique fortement la territorialisation et la régionalisation dans la Charte européenne qui prévoit pourtant la reconnaissance de langues non territoriales (en laissant de côté explicitement celles des immigrations récentes). Cela le conduit à affirmer que « le vrai territoire d’une langue est le cerveau de ceux qui la parlent », dans le sillage de Guy Carcassonne qui, lui-même, avait écrit dans son rapport que « la seule véritable localisation d’une langue, c’est le cerveau »[22]. Jean-Baptiste Coyos remarque que cette position « semble occulter la dimension sociale et discursive fondamentale des langues. On ne parle pas seul, les langues ont une dimension géographique, historique, sociale, psychologique, etc. » et il ajoute : « si l’argument du nombre de locuteurs sur un territoire donné ne tient pas, on ne peut non plus l’appliquer à la France qui dans ce cas ne serait pas non plus le territoire de la langue française puisque celle-ci est parlée ailleurs qu’en France... »[23]. J’ajouterai seulement qu’en effet la langue ne réside pas seulement dans le cerveau des locuteurs, mais bien aussi et d’abord dans son actualisation par les échanges verbaux ou écrits. Il n’y a pas de langue sans une société de locuteurs. Cette société peut être et est le plus souvent plurielle, mais elle n’est pas, jamais, par la simple matérialité des corps qui parlent et qui écrivent, une société hors sol : elle est nécessairement située, localisée (cela peut évidemment être n’importe où et pas forcément dans la région où elle s’est maintenue historiquement, mais cette simple observation rend irréaliste et contradictoire la proposition du Carrefour Arnauld-Bernard à Toulouse de « nationalisation des langues de France » par le biais d’une radicale déterritorialisation de ces langues[24]). Sous cet angle là, du reste, il n’y a aucune différence de statut entre le français et les langues dites régionales ou locales, sinon que ces dernières sont infiniment moins parlées aujourd’hui que le français, et que la société des locuteurs se raréfie au point où beaucoup d’entre eux en sont en effet réduits aujourd’hui à n’avoir d’autre lieu où vivre leur langue que dans leur cerveau, lorsqu’ils rêvent ou soliloquent.

 Bien sûr, localisation ne veut pas dire nécessairement, certes pas, régionalisation (je l’ai dit, le français n’est pas moins « local » que le basque par exemple) et le syntagme de langue régionale avec ce qu’il implique d’étroite localisation et d’extériorité à la nation (est langue régionale ce qui n’est pas et ne saurait être langue nationale) me semble très insatisfaisant. Coyos propose au terme de sa réflexion celui de « langues autochtones de France »[25], qui me paraît encore plus gênant, tout simplement parce que la relation entre les locuteurs des langues historiques de la France (je mets entre parenthèse ici les territoires d’outre-mer sur lesquels il faudrait s’arrêter bien sûr, en particulier en Guyanne, en Polynésie, en Nouvelle Calédonie, où il me semble tout à fait légitime de parler de « langues autochtones ») à leurs concitoyens qui, tout comme eux, parlent français (et bien sûr éventuellement d’autres langues), n’est pas du tout du même ordre que celle des peuples autochtones aux peuples qui les ont colonisés. La relation est d’un autre ordre et même en l’étendant au français (ce qui serait évidemment logique), la notion d’autochtonie me paraît tout à fait trompeuse, qui suggère l’existence de quelque chose comme des lieux naturels pour nos langues, ce qui est impossible à soutenir, par exemple lorsqu’on sait comment est né et s’est diffusé le français sur le territoire. On sait qu’il est historiquement faux d’en faire la langue autochtone de Île de France ; le temps n’est plus au mythe du francien[26]. Je crois qu’il faut éviter de cultiver des mythes similaires pour les autres langues historiques de France.

« Langues de France » ou langues du monde ?

 J’ai émis des réserves sur l’approche de Cerquiglini, mais il n’en demeure pas moins que sa proposition de parler de « langues de France » et de les recenser, qui a reçu une officialisation avec l’ajout à la Délégation Générale de la Langue Française de la mention « et des Langues de France » (DGLFLF) est extrêmement intéressante, parce qu’elle va au-delà des clivages entre langues territoriales et non-territoriales, pour s’ouvrir à la reconnaissance des langues sans État présentes sur le territoire français[27]. Cela va sans aucun doute dans le sens d’une réelle démocratie linguistique et culturelle.

 L’adoption de cette dénomination s’accompagne cependant d’au moins deux problèmes bien différents. Il me semble d’abord que cette reconnaissance est purement formelle, ou disons symbolique, même s’il existe une institution dotée des plus maigres subsides, si elle ne s’inscrit pas dans la constitution (qui ne reconnaît que des langues « régionales » et encore à titre « patrimonial », tout dépendant dès lors de ce que l’on entend par patrimoine, et de ce que l’on entend faire de ce patrimoine) ni dans la loi (même si la formule apparaît dans certains textes à valeur juridique, comme par exemple le décret définissant les tâches de la DGLFLF). L’autre problème est plus fondamental : les langues, on le sait, ne connaissent pas les frontières, l’occitan est présent en Val d’Aran en Espagne et dans les vallées alpines d’Italie, le catalan et le basque sont à cheval entre la France et l’Espagne, etc. Et l’on peut se demander légitimement si la bonne échelle pour la tutelle et la promotion démocratique des langues « régionales » ou (qu’on le veuille ou non) « minoritaires » ne serait pas plutôt, au moins idéalement, le cadre international de l’Europe d’une part, dans lequel les locuteurs pourraient être reconnus comme les sujets politiques de leurs propres langues, c’est-à-dire, bien sûr de leur propre plurilinguisme, ce qui est impossible dans le cadre et je dirai pour le coup dans le carcan national, et d’autre part dans le cadre de l’Unesco, où ces locuteurs pourraient apparaître non comme les possesseurs mais comme les dépositaires d’une part du patrimoine culturel immatériel mondial. Mais, en l’état actuel des choses, surtout concernant une quelconque reconnaissance de « droits » linguistique, cette perspective n’est qu’un vœux pieux et nous sommes condamnés à tenter de faire avancer les choses légalement au niveau national en tentant de ruser avec l’idéologie officielle, affectée par la dérive identitaire que l’on sait, ce qui implique que nous acceptions en effet de nous soumettre à son vocabulaire et à sa phraséologie, ne serait-ce que pour la modifier et tenter de la plier à nos revendications. C’est la dure loi d’airain des rapports sociaux inégalitaires où, dans la discussion publique, le plus puissant a le pouvoir d’imposer son vocabulaire (je suis très peu habermasien, comme vous voyez), et où le faible ne peut que ruser en tordant et retournant les mots du pouvoir, en travaillant sur la difficile frontière, dans le discours revendicatif, de l’acceptable et de l’inacceptable (une frontière bien différente de celle du licite et de l’illicite). Nous parlerons donc de « langues régionales » et plus volontiers de « langues de France » et non de langues « minoritaires, minorisées ou minorées »[28], tout comme des générations plus anciennes de militants avaient dû utiliser, de gré ou de force, le terme honni de « patois ». Cette contrainte nous est imposée, me semble-t-il, sur le terrain de la négociation, qui est nécessairement le terrain du compromis et de la compromission, par ailleurs, dans les autres formes d’expression et d’action, nous devons être capable de forger et de porter un vocabulaire et des concepts alternatifs.

 Comme cela est suffisamment explicite, ces réflexions sont conduites, de bout en bout, du point de vue d’un militant des droits linguistiques ; j’espère, néanmoins, qu’elles échappent au dogmatisme et ouvrent à la discussion.

Jean-Pierre Cavaillé

 


 

[1] Une version abrégée de ce texte a été présentée à la séance de séminaire d’ARTESS, organisé par Michèle Leclerc-Olive à l’EHESS « Multilinguisme et démocratie : le cas français », où sont également intervenus Véronique Bertile et Jean Sibille.

[2] Expression utilisée dans la loi Deixonne de 1951.

[3] Il existe ainsi un Institut supérieur des langues de la République française à Béziers.

[4] Jean-Baptiste Coyos, « nommer les langues, un enjeu. Le cas des langues dites « régionales » de France », Christos Clairie, Denis Costaouec, Jean-Baptiste Coyos (eds), Langues et cultures régionales de France, Paris, L’Harmattan, 1999, p. 135.

[5] Une approche sociolinguistique très intéressante de la nomination des langues – aussi bien des noms qui servent à catégoriser les langues, dont on s’occupe seulement ici, que de ceux par lesquelles elles sont nommées individuellement – et plus généralement de toute forme de nomination (distingué de la dénomination, qui est le résultat de la nomination : je ne reprends pas ici cette distinction technique), me semble fournie par la praxématique inaugurée par R. Lafont dans les années 70 en réaction à l’approche structurale (voir surtout Le Travail et la langue, Paris, Flammarion, 1978). La notion de praxème, qui vise à se substituer à celle de signe au sens saussurien et pré-saussurien, présente l’intérêt majeur de considérer la production du sens comme inséparable des pratiques culturelles et sociales. Voir Paul Siblot : « Les rapports aux objets et les intérêts à leur égard étant multiples, et leur évolution normale, la polysémie est la règle. Les sens, capitalisés en langue comme autant de virtualités signifiantes, sont l’objet d’un réglage de sens qui sélectionne parmi ces potentialités pour n’en retenir qu’une en principe lors de l’actualisation discursive. Lors de cette praxis linguistique la référenciation établit une relation précisée avec le réel nommé et la pratique langagière contribue à enrichir, modifier, restreindre... les sens capitalisés en langue. […]Aux praxis manipulatives et sociales qui environnent et conditionnent la production praxémique de sens, on ne manquera pas d’ajouter la praxis linguistique. Nommer ce n’est pas seulement se situer à l’égard de l’objet, c’est aussi prendre position à l’égard d’autres dénominations du même objet, à travers lesquels des locuteurs prennent également position. C’est en conséquence se situer par rapport à eux. Là où une vision idéaliste fixe un « être », une essence, la problématique du praxème recherche une production de sens en acte », « Nomination et production de sens : le praxème » Langages, 1997, Vol. 31, n° 127, p. 38-55.

Henri Boyer exploite opportunément la notion de praxème à propos du terme « patois » : « Le praxème « patois » occupe une place stratégique dans l’histoire de la conscience et des pratiques linguistiques en France : il a été (et continue d’être, dans une certaine mesure seulement) le lieu d’élaboration central d’un processus d’assimilation linguistique conduisant une certain nombre de langues dominées socialement et culturellement (breton, basque, occitan, etc.) à tomber en désuétude au profit d’une langue dominante, en l’espèce le français. Ce processus, analysé par Robert Lafont du point de vue de la sociolinguistique renvoie donc à la construction d’un sujet linguistique et idéologique historiquement situé, et à un certain réglage du sens sur le marché social dont la production du praxème « patois » constitue un des lieux majeurs d’émergence », « Entre deux maux : les "patois" d’Agricol Perdiguier » in Questions sur les mots : analyses sociolinguistiques / H. Boyer, Ph. Gardy, J.-M. Marconot, P. Siblot, p. 9.

[6] Par exemple, Marine Le Pen, en janvier 2007, s’insurgeait contre le fait qu’en Bretagne des panneaux comme « autres directions » sont écrits « en langue étrangère » (le breton en l’occurrence…).

[7] En fait il est évident que l’unique façon de dépasser ces clivages, et toutes les formes de hiérarchisations de langues est de poser l’égalité universelle des droit linguistiques de tous les locuteurs du monde, comme l’a fait la Déclaration universelle des droits linguistiques, proclamée à Barcelone entre le 6 et le 8 juin 1996, à l’initiative du Comité de traductions et de droits linguistiques du PEN club international, avec l’appui de l’Unesco : « Un des efforts des rédacteurs a consisté à définir des droits linguistiques équitables, sans les subordonner au statut politique ou administratif du territoire auquel appartient la communauté linguistique, ou à des critères tels que le degré de codification ou le nombre de parlants, qui n’ont pas été considérés à effets de droit. C’est pourquoi la Déclaration proclame l’égalité des droits linguistiques, sans distinctions non-pertinentes entre langues officielles / non-officielles, nationales/ régionales / locales, majoritaires/ minoritaires, ou modernes / archaïques », p. 9. « art. 5 : La présente Déclaration part du principe que les droits de toutes les communautés linguistiques sont égaux et indépendants du statut juridique ou politique de leur langue en tant que langue officielle, régionale ou minoritaire ; les expressions « langue régionale » et « langue minoritaire » ne sont pas utilisées dans la présente déclaration car il y est fréquemment recouru pour restreindre les droits d’une communauté linguistique, même si la reconnaissance d’une langue comme langue minoritaire ou régionale peut parfois faciliter l’exercice de certains droits », p. 21. De la même façon que la question raciale ne se pose plus une fois établie l’égalité de droits des citoyens indépendamment de leur couleur de peau ou de leur origine ethnique, la question de la hiérarchie et des jeux d’oppositions différenciées des langues ne se posent plus, une fois posé le principe de l’égalité des droits des locuteurs. A la fois, on sait bien que la proclamation, l’acquisition des droits civiques, l’égalité formelle des citoyens devant la loi n’empêche nullement la perpétuation du racisme et des inégalités de fait que celui-cu entraîne. On est donc bien conscient que la proclamation formelle de droits linguistiques et même leurs reconnaissances juridiques effectives ne sauraient suffire à régler la question de l’inégalité des statuts symboliques des langues.

[8] Will Kymlicka, « Les droits des minorités et le multiculturalisme : l’évolution du débat anglo-américain », Commentaire, n° 1, 2000, p. 149. Il renvoie à son essai : Ethnopolitics in Post-Communist Eastern Europe, Ottawa, Forum Eastern Europe, 1998 ; repris in Can Liberal Pluralism be Exported ? Oxford University Press, 2001.

[9] « Amongst the Western democracies with national minorities only France and Greece have firmly rejected any notion of territorial autonomy for their historic minorities », « Federalism and secession », Ramón Máiz Suárez,Ferrán Requejo Coll, New-York, Frank Cass Publisher, Democracy, nationalism and multiculturalism, p. 112.

[10] Ronan Le Coadic, « Les « Minorités Nationales » : vers un retour du refoulé ? », Article paru dans Le Coadic, Ronan (dir.), Bretons, Indiens, Kabyles… des minorités nationales ?, Rennes, PUR, mars 2009.

[11] Sur le concept de « minorités » en droit international et la très délicate question de l’imposition d’une définition aux États (qui ont en fait dans les cadres internationaux existants les coudées franches pour décider de reconnaître s’il existe ou non des minorités chez eux et de les nommer), voir la mise au point de Marc Bossuyt (avec le cas belge en ligne de mire), « La définition du concept de « minorités » en droit international ».

[12] « Il n’existe pas de minorités en soi ; elles ne se définissent que structurellement. Ce sont des groupes mis en situation minoritaire par les rapports de force, et de droit, qui les soumettent à d’autres groupes au sein d’une société globale dont les intérêts sont pris en charge par un État qui opère la discrimination soit au moyen de statuts juridiques inégaux (politiques d’apartheid), soit grâce aux principes d’égalité civique (en privant de droits spécifiques des collectivités dont la situation sociale et économique est particulière, l’égalité civique peut créer ou perpétuer des inégalités de fait », Norbert Rouland, Aux confins du droit, Odile Jacob, Paris, 1991, p. 224. Voir également l’article d’Alain Fenet, « Essai sur la notion de minorité nationale », Publications de la faculté de droit et des sciences politiques et sociales d’Amiens, n° 7, PUF, 1977, p. 95-113.

[13] Voir l’intéressante remarque de l’historienne Mona Ozouf : « En 1992, quand les représentants du peuple avaient voté l’inscription du français dans la constitution, cet énoncé péremptoire : « la langue de la République est le français », m’avait paru ambigu. Doit-on comprendre que le français est la langue républicaine par excellence ? Pourquoi n’avoir pas, plus simplement, écrit que le français est la langue officielle de la République ? J’étais convaincue que l’idéologie n’était pas absente de la formulation », Composition française. Retour sur une enfance bretonne, Paris, Gallimard, 2009, p. 255.

[14] Étude sur la compatibilité entre la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires et la Constitution, rapport au Premier ministre, 1998.

[15] « Le groupe, en l’occurrence celui des locuteurs d’une même langue, a-t-il une existence distincte de ceux qui le composent, qui l’autoriserait à se prévaloir de droits propres dont il serait le titulaire ? On sait que, traditionnellement et constitutionnellement, la France, au demeurant presque seule dans son cas, a toujours choisi de (se) l’interdire : elle se veut une, son peuple est un, sa loi fondamentale le proclame et le Conseil constitutionnel y veille » (p. 58). Voilà comment Guy Carcassonne propose de régler la difficulté posée par l’utilisation du mot groupe : « Le Gouvernement de la République déclare que le terme de « groupe », chaque fois qu’il apparaît dans la Charte, doit, pour être compatible avec l’article 1 de la Constitution, s’interpréter comme synonyme d’une addition d’individus, et non comme une entité distincte de ceux qui la composent, pouvant avoir une personnalité propre et jouir de droits dont elle serait titulaire. », p. 61

[16] Voir (entre beaucoup d’autres réactions), J.-P. Cavaillé, « « Patois du pays », prévention de la délinquance et contrôle social ».

[17] « Patué d’écrivain » ; « Le patois des historiens » ; « Le patois des linguistes ».

[18] « Sur le procès de patoisement », Language in sociology, Louvain, Institut linguistique, 1976, p. 126 et 127. De cette analyse, Robert Lafont tirait les propositions conclusives suivantes :

« 1. Que les études de diglossie soient conduites en France comme ailleurs en faisant l’économie de toute intervention idéologique comme celle du concept de « patois »; la « situation patoisante » est à décrire en termes sociolinguistiques de langue dominante et de langue dominée ;

2. Que des études parallèles soient menées, dans le cadre d’une recherche sur la production des idéologies, sur les signifiants d’usage courant où la diglossie se nomme elle-même; il s’agit à la fois d’une étude lexicale et d’une analyse des textes diglossiques ;

3. Que l’étude soit entreprise des idéologies que la linguistique comme science transporte avec elle ; ce qui vaut pour les textes scientifiques antérieurs à l’ambition d’une sociolinguistique (nous ne sommes pas sûr qu’ils ne soient pas, souvent, bien idéologiques) » ibid., p. 133.

Voir également Philippe Gardy et Robert Lafont, « La diglossie comme conflit : l’exemple occitan », Langages, 1981, vol.  15, n°   61, p. 75-91 : le terme patois « sanctionne la situation de non-pouvoir dans laquelle se trouve une langue dominée (puisqu’il signale implicitement que la langue dominée ainsi désignée n’existe pas en tant que langue, socialement reconnue comme pouvant remplir toutes les fonctions dévolues à la langue dominante) ; cette dépossession s’accompagne d’une extrême différenciation territoriale, de telle sorte que la langue dominée, pour ainsi dire dévertébrée, n’a plus de position géographique, mais une simple position socio-culturelle : elle est un vernaculaire réservé à certaines situations, en un lieu donné généralement très réduit, en marge de la langue dominante, qui l’englobe et la dépasse de tous côtés », p. 83-84. Voir également plus récemment Henri Boyer, qui renvoie d’ailleurs aux textes qui viennent d’être cités, Langues en conflit : études sociolinguistiques, Paris, Éd. de l’Harmattan, 1991.

[19] Je tiens cette information de Jean Sybille, que je remercie.

[20] Voir http://conventions.coe.int/Treaty/fr/Treaties/Html/148.htm

[21] Jean-Baptiste Coyos, « Nnommer les langues… », art. cité.

[22] Je remercie Nadège Lechevrel de m’avoir signalé que l’approche écologique développée par E. Haugen permet de donner une autre dimension à ce débat sur le locus du langage et la question des liens entre langues et territoire («The ecology of language », The Linguistic reporter, 1971, p. 19-26). Elle m’a également signalé ce passage de Saussure, source première de Carcassonne et de bien d’autres : « la langue existe dans la collectivité sous la forme d’une somme d’empreintes déposées dans chaque cerveau, à peu près comme un dictionnaire dont tous les exemplaires, identiques, seraient répartis entre les individus », Saussure, Cours de linguistique générale, 1972, édition critique préparée par Tullio De Mauro, Paris, Payot, p. 38.

[23] Art. cité.

[24] « Proposition de nationalisation des langues / cultures de France ». Je constate qu’il s’agit cependant d’une déterritorialisation conçue sur le territoire français, à l’intérieur des frontières du pays. Comme quoi on n’échappe pas si facilement au territoire… et l’appel à la nation, en aucun ne saurait certes pas nous en préserver.

Le projet, tel qu’il est ébauché par Claude Sicre prévoit :

1. d’ « organiser une éducation pour tous les Français à toutes les langues/cultures indigènes de France. Ce qui renforcera la solidarité nationale. »

2. d’ « organiser, contre la « diversité culturelle » (chacun sa petite langue/culture dans son coin, dans sa « communauté »), l’aventure de la pluralité culturelle (émulation entre les œuvres) qui, libérant toutes les imaginations, mobilisera tous les Français dans l’invention d’un avenir commun ».

La première proposition, en particulier est complètement irréaliste, car évidemment, on ne saurait initier tous les Français aux dizaines de langues de France… S’il s’agit d’une simple présentation de cette diversité linguistique, par exemple en l’intégrant au cours d’histoire et de géographie, il s’agirait bien sûr d’une bonne initiative, mais qui laisse entière la question de l’apprentissage des langues elles-mêmes, impensable hors des bassins de locuteurs potentiels (qui ne se réduisent en effet pas aux régions).

[25] Art. cité. Voir également Jean Sibille, « Les langue autochtones de France Métropolitaine : pratiques et savoirs », à paraître (je le remercie de m’en avoir permis la lecture anticipée). La définition donné de langues autochtones, dans ce contexte, est la suivante : « langues parlées sur une partie du territoire national depuis plus longtemps que le français ».

[26] Voir notamment les travaux de Bernard Cerquiglini sur la question.

[27] « On entend par langues de France les langues régionales ou minoritaires parlées traditionnellement par des citoyens français sur le territoire de la République, et qui ne sont langue officielle d’aucun État », Charte Européenne des langues régionales ou minoritaires

[28] Pour ma part, je préfère parler de « langues minorées », mettant ainsi en question leur condition de dégradation et de dévalorisation symbolique (par exemple à travers l’affirmation récurrente de leur absence de grammaire ou de littérature) en même temps que l’absence ou en tout cas l’extrême insuffisance de leur reconnaissance et promotion institutionnelle.

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18 septembre 2007

Le « patois » des historiens

Dès lors que l’on a montré combien les linguistes qui ont recours au terme de patois et affirment l’utiliser pour désigner une catégorie scientifique restent, quoi qu’ils prétendent, redevables aux emplois les plus péjoratifs du mot dans la langue courante, on ne s’étonne guère de retrouver ces derniers dans l’usage qu’en font les chercheurs d’autres disciplines. Cela est particulièrement intéressant à observer dans les travaux des historiens, qui sont presque naturellement amenés à partager les préjugés les plus grossiers présents des documents qu’ils étudient ; préjugés, dont il semblerait pourtant que leur profession exigeât qu’ils se déprissent. Les choses sont du reste singulièrement aggravées par le fait qu’ils sont justement confortés par certains spécialistes du langage, sans parler de tous les textes littéraires contemporains disponibles sur la question, et dont on a vu combien, à travers un exemple (l’article de Thierry Laget, « Doujé mou de patué »), ils continuent à véhiculer les mêmes lieux communs, quels que soient leurs efforts pour s’en affranchir. Il est certains mots qui sont de véritables pièges idéologiques et « patois », sans nul doute, est de ceux-là.

Il ne s’agit pas ici de constituer un sottisier sur les langues minorées à partir des usages du terme de patois dans le monde francophone, mais plutôt de prendre toute la mesure de ce qu’engage le refus de se soumettre aux hiérarchies, taxinomies, définitions à travers lesquelles la domination linguistique et culturelle s’impose et trouve sa légitimité. Nous sommes en effet dans une situation tout à fait comparable à celle dans laquelle se sont trouvés si longtemps les femmes ou les homosexuels, et dont elles/ils commencent désormais à sortir. La comparaison avec les peuples colonisés, qui s’impose aussi, en dit trop et pas assez, car la relation, pour le coup, relève de l’identité, du moins sur le rapport de la domination linguistique et culturelle. D’ailleurs, le mot de « patois » fut très longtemps utilisé pour désigner les langues de ces peuples, et il y a deux ans encore le mot fut tout naturellement employé dans le pré-rapport Benisti sur la délinquance juvénile, dont l’une des causes serait l’emploi, dans les familles d’immigrés ; du « patois du pays ». Mais il en allait tout autrement sur le plan de la citoyenneté, où l’égalité de droit était bien, du moins en principe, reconnue ; ce qui on le sait ne fut certes pas le cas des colonisés. Aussi la comparaison des « patoisants » avec ces derniers, du fait de cette identité partielle et seulement partielle, si elle n’est pas dûment analysée (ce que je ne saurais faire ici), apporte-t-elle plus de confusion que de clarté. C’est le cas, me semble-t-il, avec l’ouvrage dont on parlera tout à l’heure. Du coup, la comparaison avec les « minorités » tout à fait différentes formées par les homosexuels et les femmes (une fausse minorité, finalement comme longtemps le furent les patoisants), me semble-t-elle plus pertinente. Ces « minorités » avaient à combattre simultanément sur tous les fronts, car tous les domaines de la culture – la littérature, le théâtre, la danse, la peinture – étaient saturés des images qui justifiaient la minoration des unes et la répression des autres, et la science elle-même, y compris dans ses formes les plus modernes (médecine, psychanalyse), produisait un discours qui, de fait, justifiait l’ordre social établi, l’étroite soumission et minoration des unes et l’assignation des autres à la pathologie et à la perversion. Si nous ne parvenons pas à accomplir une révolution similaire à celle qu’elles/ qu’ils ont accompli contre la culture et les savoirs établis par la production de nouvelles formes de culture et de nouveaux types de savoirs (women studies, queers studies, etc.), nous ne pourrons jamais sortir de cette situation objective de domination et d’aliénation linguistique qui est la nôtre, dès lors que nous prenons la parole (et la plume) en un idiome stigmatisé comme « patois ».

Ce combat est bien sûr un combat politique, puisqu’il s’agit de mettre en cause un rapport de domination ; ceux qui considèrent celui-ci comme un combat de libération nationale ont le droit de le faire, mais on peut certainement le concevoir d'une tout autre manière, comme une exigence de démocratie à laquelle l’invocation du principe national, en tant que tel, ne saurait d’aucune façon être une réponse satisfaisante ; que l’on appelle de ses vœux des nations correspondant aux territoires où ces langues sont (et surtout étaient) parlées, qu’il s’agisse d’en appeler, comme on le fait depuis la Terreur, à la nation française une et indivisible pour justifier l’écrasement des « patois », voire même que l’on fasse jouer ce même principe, comme tente de le faire Claude Sicre, en faveur des langues de France en appelant à leur « nationalisation ».

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La route du patois à Houdain, près de Béthune

Les indigènes dans la République

 Pour en revenir aux écrits des historiens, je propose d’en lire ici un d’un peu près : le chapitre VI du fameux livre d’Eugen Weber, l’historien californien récemment disparu, Peasants into Frenchmen, traduit en 1983 sous le titre, autrement plus « soft » de La Fin des terroirs. La modernisation de la France rurale (1870-1914)[1] intitulé « Des langues à foison » ; un livre sans aucun doute important, fondé une documentation très impressionnante et porteur d’une thèse très provocante, dont on ne peut certes dire qu’elle jouit d’une grande publicité. Weber montre en effet que l’idée moderne de nation, « en tant qu’ensemble de populations unies selon leur propre volonté et ayant certains attributs en commun (au moins l’histoire) », sans cesse mobilisée dans la France du XIXe siècle, ne correspondait en rien à la réalité. Il n’hésite pas à considérer le pays, à l’intérieur de ses propres frontières, comme un « empire colonial » : « On peut voir le fameux hexagone comme un empire colonial qui s’est formé au cours des siècles, un ensemble de territoires conquis, annexés et intégrés dans une unique structure administrative et politique, nombre de ces territoires possédant des personnalités régionales très fortement développées, et certaines d’entre elles des traditions spécifiquement non- ou antifrançaises. Un rappel partiel nous servira d’aide mémoire : au XIIIe siècle, le Languedoc et les régions du centre ; au XVe siècle l’Aquitaine et la Provence ; au XVIe siècle, la Bretagne ; au XVIIe siècle la Navarre, le Béarn, le Pays Basque, le Roussillon et la Cerdagne, une partie de l’Alsace et des Flandres françaises, la Franche-Comté ; au XVIIIe siècle le duché de Lorraine, la Corse, l’État pontifical du Comtat Venaissin ; au XIXe siècle, la Savoie et Nice. En 1870, cet ensemble – et le reste – formait une entité politique appelée France, royaume, empire ou république, organisée par les conquêtes et par les décisions administratives ou politiques prises à (ou près de) Paris » (p. 689-690). Weber ose même citer, en exergue de son chapitre conclusif, les Damnés de la terre de Frantz Fanon : « Le colon s’arrête dans son travail d’éreintement du colonisé que lorsque ce dernier a reconnu à haute et intelligible voix la suprématie des valeurs blanches »[2]. Sur le rapport de la langue et de la culture, le provincial « patoisant » est indiscutablement dans la situation du colonisé de Fanon, même si, comme je l’ai déjà dit, à la différence immense des colonisés des colonies, il est considéré en principe comme un citoyen à part entière, à condition (car les conditions sont nombreuses) de donner sa vie chaque fois que l’État central l’exige, de payer ses impôts et de désapprendre le « patois » au profit du français, ce qui devient de fait une contrainte légale avec l’instauration de l’école obligatoire, où le processus d’acculturation poursuit le double but de l’inculcation du français à tous les citoyens et de l’éradication de tout autre forme de langue. Qu’il y eut des exceptions à la mise en œuvre de ce programme ne fait que confirmer la règle et si les résistances ont bien existé, il vint un jour où, faute d’une expression politique efficace (c’est-à-dire véritablement populaire), elles ont fini, comme on le sait, par lâcher ; lorsque la transmission familiale s’est interrompue, y compris chez les paysans.

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Le patois obstacle à l’éducation/ propagande

Le chapitre du livre de Weber est des plus intéressants parce qu’il apporte effectivement des éléments de savoir considérables sur la question de la généralisation de l’idiome national et de l’affaiblissement des « patois » entre 1850 et 1950 (l’auteur excède en effet largement la période annoncée dans le titre), tout en produisant en fin de compte, le plus souvent, une insidieuse légitimation du processus qu’il décrit, par le récit historique et le vocabulaire. L’objet même, malgré quelque tentative brouillonne, n’est pas redéfini : le « patois » tel qu’il l’entend, somme toute, correspond foncièrement à la définition qu’en donne les colonisateurs francophones et qu’ils parvinrent à inculquer aux colonisés avec succès. En outre, bien que paru initialement en 1976, ce livre reste aujourd’hui pour ce chapitre aussi une référence souvent citée, autorisant les historiens modernes et contemporains à utiliser la notion de patois sans aucune précaution, c’est-à-dire, sans aucune distance critique.

 Ce chapitre a cependant le grand mérite de faire apparaître combien « le thème du patois » fut problématique pour l’image de soi d’une nation qui faisait de « la » langue, la langue « claire et pure »  des auteurs classiques d’ancien régime et des Lumières, le lieu même de son unité et son identité symboliques, alors même que celle-ci n’était parlée que par une minorité de citoyens. Tellement, du reste, que a posteriori certains historiens, nous dit Weber, vont jusqu’à faire comme si ce problème n’avait existé : « En 1907, un lauréat de l’Académie déclarait que le parler populaire et le langage littéraire venaient de la même source : le vieux français. En 1966, le directeur du service de la recherche pédagogique du ministère de l’Éducation disait que le triomphe du français sur le latin dans les écoles constituait l’affirmation du « langage du peuple »[3]. En 1968, quand Antoine Prost publia son excellente histoire de l’éducation française, l’Enseignement en France, 1800-1967, nous y cherchâmes en vain ne fût-ce qu’une allusion au problème dont les maîtres d’écoles se plaignirent pendant tout le XIXe siècle : le fait qu’une grande partie de leurs élèves ne parlaient pas (ou parlaient à peine) le français » (p. 116). L’auteur note en outre que la dernière statistique qu’il a pu trouver sur ce sujet « embarrassant » remonte à 1863. Il y aurait une étude à mener sur l’absence à peu près complète de statistiques et l’extrême réticence, aujourd’hui encore, de l’INSEE à prendre en compte la question du multilinguisme. Il s’agissait autrefois, et Weber en parle beaucoup, de masquer les très grandes difficultés rencontrées dans l’imposition du français ; là où aujourd’hui on veut dissimuler autant que possible l’existence d’un nombre de locuteurs encore significatifs, qui pourraient transformer la reconnaissance de leur existence en revendications linguistiques.

 Son analyse dans l’ensemble est juste : il était très difficile d’assumer un tel écart entre les aspirations d’unité et d’uniformité linguistique partagées par la plus grande majorité des élites politiques et intellectuelle et la réalité effective. Sous l’Ancien Régime l’unité administrative importait seule et s’accommodait fort bien de la diversité linguistique. « On lui attacha de l’importance lorsqu’elle apparut comme une menace de l’unité politique – c’est-à-dire idéologique […] un régime qui cherchait à instruire et intégrer avait besoin d’un instrument d’information et de propagande efficace ; mais il pouvait difficilement en avoir un si la population ignorait le français » (p. 114). L’uniformité linguistique était nécessaire pour l’imposition de cette nouvelle forme de pouvoir, qui requérait la participation active d’individus-citoyens libérés (c’est-à-dire privés) de toutes leurs anciennes attaches et de leurs particularismes. Or, Weber montre que cette politique linguistique des révolutionnaires fut un échec : « le seul rescapé du naufrage fut le principe lui-même », qui n’allait réellement commencer à porter ses fruits que bien plus tard, sous la troisième république. Il faut, écrivait à cette époque le critique Francisque Sarcey, « que tous puissent lire le même journal, parti de Paris, qui leur apporte les idées élaborées par la grande ville » (p. 115). Ce rêve mit du temps à se réaliser, il est devenu aujourd’hui la marque même d’une aliénation tellement réussie que peu de gens, finalement, perçoivent son évidence grossière, abonnés à la presse locale pour les chiens écrasés, les morts et les notabilités, et lecteur occasionnels des journaux sérieux de la capitale, où il n’est à peu près jamais question des insignifiantes tribulations des « provinciaux ».

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La critique des sources et ses limites

Au fil de cette reconstruction extrêmement documentée, Weber critique opportunément les sources qu’il utilise. Les données de 1863, selon lesquelles 8381 communes sur un total de 37510 ne parlaient pas français, sont à considérer « avec circonspection, car le ministère de l’Instruction publique avait toutes les raisons d’exagérer ses succès et de dissimuler ses échecs » (p. 109-110). Comment croire, par exemple, que les 259 communes du Cantal étaient toutes acquises au français ? Aussi passe-t-il en revue de nombreux témoignages montrant que l’enquête « sous-estimait la situation » (ibid.) : c’est en « dialecte pyrénéen de Lourdes » que la vierge s’adresse en 1858 à Bernadette Soubirous et en 1895 encore, le Père Gorse, qui officiait en Corrèze, déclarait : « Il passera encore de l’eau sous les ponts avant qu’on amène le paysan à parler français »[4]. En 1903, dans un village des monts d’Ambazac, un voyageur ne put « ni comprendre, ni se faire comprendre des femmes, qui ne parlait que patois », mais les hommes par contre lui indiquèrent son chemin en « un pur français »[5]. De même faut-il se défier des effets fallacieux induits par le fait que la documentation juridique, exclusivement en français, laisse très souvent penser que bien des scènes se sont déroulées dans la langue qui les rapporte, alors qu’une remarque incidente parfois, dévoile que tous les échanges ont bien eu lieu en d’autres langues. On pourrait d’ailleurs en dire autant de la littérature : rien n’est plus fréquent que la fiction non explicite de paroles directement saisies en français en des régions et milieux où l’on parlait en fait autre chose.

 Mais l’historien aurait dû aller beaucoup plus loin dans sa critique des sources. D’abord, concernant le crédit à apporter aux statistiques de 1863, car l’on sourit lorsqu’on le voit accepter de considérer le Tarn-et-Garonne comme « un îlot francophone perdu au milieu du sombre océan des départements parlant la langue d’oc, et ceci probablement grâce aux influences protestantes de Montauban » (p. 111), s’il est vrai qu’un siècle plus tard la langue se parlait encore partout dans le département. De plus cette identification de la communauté protestante à l’usage du seul français est en grande partie erronée. Ensuite, au cas par cas, pas mal de documents utilisés sont à prendre pour le moins avec des pincettes : quelle confiance, par exemple, avoir lorsqu’on lit dans un rapport de police qu’un délégué syndical s’adressa à son auditoire « en mauvais français » ? (p. 120) Sur quoi se fonde l’affirmation selon laquelle, « dans les ateliers et les usines, on n’entendait guère de patois » (p. 123) ? etc. etc.

Le texte contient en outre certaines erreurs factuelles, dues au manque de connaissance et d’intérêt pour les langues dont il est question, comme la note nous apprenant qu’en 1883 « lorsque Nietzsche emménagea dans la vieille ville de Nice (ou Nizza, comme il l’appelait toujours), tous les ouvriers et les employés de son voisinage parlaient italien » (p. 719). Cet italien était évidemment de l’occitan nissard.

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Le patois, dialecte dégradé

Mais c’est surtout sur la nomenclature utilisée pour désigner l’objet même de cette partie de son étude, que Weber est on ne peut plus approximatif[6] : le « patois » est, dit-il, le nom que l’on donnait aux « différents langages, idiomes, dialectes et jargons des provinces françaises » (p. 109), vocabulaire, on en conviendra, singulièrement imprécis pour désigner ce qu’aujourd’hui beaucoup (mais non certes tous) nommeraient les langues de France.

Il s’en remet à la définition proposée par le provençaliste Auguste Brun dans un ouvrage paru en 1946 (Parlers régionaux), qu’il juge pourtant lui-même « succincte » : « une langue est un dialecte qui a prospéré, un patois, un dialecte dégradé » (p. 125). Quels sont les critères de la « dégradation » qui fait le patois ? Comme toujours, le manque de culture écrite, la variation (considérée comme « fragmentation ») et l’abandon par les classes sociales les plus élevées : « Dans les années 1850, le provençal était un patois : il n’était plus écrit, il s’était fragmenté en idiomes locaux, et les classes supérieures ne l’employaient plus, sauf pour s’adresser aux gens dans la rue » (p. 125). Chacune de ses affirmations mériterait bien des restrictions et des commentaires. Remarquons en tout cas que le provençal (ici plus ou moins confondu avec tous les parlers d’oc) est un patois au sens où il est constitué d’une multitude de patois. Pour les parlers des zones occitanes, l’auteur varie beaucoup dans ses désignations, mais refuse en tout cas l’usage d’un singulier, évoquant « la prétendue langue d’oc » et citant un commentaire trouvé dans l’édition par Maurice Robert du Dictionnaire de la langue limousine de Léon Dhéralde (1968) : « Et si on faisait un congrès de langue d’oc. Hé Di ! Millé Dious ! Pecaïré ! Mais pour que chacun des délégués comprenne, il faudrait que les orateurs s’expriment en français » (p. 720). Pourtant, en 1976, Weber aurait dû savoir qu’il y avait belle lurette que de tels congrès existaient, sans que l’on ait eu besoin du moindre traducteur ; la compréhension interdialectale étant une donnée de fait pour l’Occitanie, constatable par tous et démontrée par les études (certes moyennant des conditions et restrictions : un temps d’écoute minimal est nécessaire, on ne saurait prétendre à la saisie de 100 % du vocabulaire, etc.). L’historien reste cependant étroitement tributaire du lieu commun répété à satiété selon lequel, pour le dire avec l’une de ses sources, « les indigènes éprouvent une très grande difficulté à se faire comprendre hors de leur village ». Mais cette affirmation, qu’il prend à la lettre (alors que, évidemment, il faudrait pouvoir être en mesure de mesurer le degré d’incompréhension, la part de mauvaise foi également, c’est-à-dire, du présupposé conforté par l’immense majorité des discours autorisés selon lequel le « patois » d’à côté, n’est « pas du tout le même ») est à la fois contredite par d’autres sources, comme celles qui attestent de l’intercompréhension des soldats de la guerre de 14 qui, au début de la guerre, avant les grandes pertes qui allaient entraîner la composition des régiments, pouvaient « recourir à leur patois », parce qu’ils étaient réunis en unités non à proprement parler « locales » mais régionales : ces hommes qui n’étaient pas des mêmes villages mais, par exemple, de tout le limousin, communiquaient en leur langue sans aucune difficulté. L’incompréhension d’un village à l’autre, sauf exception (là où passent de réelles frontières linguistiques), est une pure fiction. patois

Des non-langues

Ainsi ce que l’historien croit pourvoir affirmer des parlers d’oc, lui paraît aussi valable pour la plupart des autres idiomes parlés en France vers 1850, réduits pour la plupart au statut de « patois », c’est-à-dire de non langues : « en 1848, de nombreuses langues avaient perdu tous les liens qui maintiennent une langue comme telle, et étaient devenues ce que les Révolutionnaires appelaient des jargons : elles étaient ignorées par la littérature, ne connaissaient pas la fixation de l’écriture, manquaient de structure formelle et de grammaire » (p. 138). Tous les préjugés et toutes les confusions de l’idéologie que l’on pourrait qualifier de scripturocentrique sont ici réunies : comme on le voit, cette idéologie fait de l’existence d’une culture écrite la condition même de l’existence d’une langue, aberration linguistique absolue, qui réduit au néant toutes les civilisations sans écriture du monde, à quoi s’ajoute l’idiotie indéfiniment répétée (voir ceux qui aujourd’hui encore parlent de « langues sans grammaire ») selon laquelle, faute de livres de grammaire, les patois ne possèderaient ni « structure formelle », ni « grammaire ». Sans compter qu’il n’y a aucun sens à dire que ces langues étaient « devenues » ce que les révolutionnaires appelaient des « jargons », supposant ainsi un passé glorieux rien moins qu’évident. On ne peut que constater qu’ici et ailleurs l’historien épouse exactement les analyses de ceux qu’il appelle les colonisateurs de la France rurale.

Dans ces conditions, Weber considère comme nécessairement voués à l’échec les mouvements renaissantistes qui, comme le Félibre en Provence, « essayèrent de créer une littérature » (p. 125). A le lire, mais sans qu’il ne fournisse aucun chiffre, les livres de Roumanille et de Mistral ne furent lus par personne. Les gens, soi-disant, trouvaient trop difficile la lecture en « patois » (écrit pourtant sur la base du français, de sorte que les objections que l’on adresse à la graphie classique aujourd’hui ne s’applique guère) ; de plus ils « comprenaient difficilement un langage littéraire souvent archaïque et incompréhensible, comme le latin cicéronien de Pétrarque avait dû l’être pour ses contemporains du XIVe siècle », comparaison dont la fausseté est évidente car les contemporains de Pétrarque qui connaissaient (et souvent parlaient) le latin, l’ont évidemment compris, mais cette langue n’étaient bien sûr pas celle qui dominaient dans les échanges, y compris parmi les lettrés, alors que, archaïsme ou pas (la chose est sûr bien des points discutables), Roumanille et Mistral utilisaient un provençal sans aucun doute parfaitement intelligible pour des provençaux éduqués : c’est cela qui explique la limite étroite de leur public et cette frontière n’est donc pas proprement linguistique mais culturelle, avec le clivage social qu’elle suppose en effet, même s’il faut cesser de considérer les élites et les masses populaires du XIXe siècle, et du reste des autres époques, comme deux mondes foncièrement séparés et impénétrables l’un à l’autre[7]. La vérité est plutôt que le Félibre, comme les autres mouvements renaissantistes qui se sont succédés jusqu’à nos jours, n’est pas parvenu à transformer durablement et en profondeur le statut de la langue, dévaluée en patois, et Weber en donne par ailleurs les raisons, lorsqu’il décline les caractéristiques et les effets de ce qu’il appelle colonisation. Mais ce concept, sans doute, l’empêche-t-il aussi de saisir la vraie raison du déclin des « patois », qui est le statut social, culturel et politique auquel en effet pouvait prétendre le provincial acceptant de se dépatoiser ; ce que ne pouvait certes espérer les « indigènes » des pays colonisés. Du reste, cela est toujours vrai aujourd’hui : l’écrivain provincial qui renie son patois en optant pour la belle langue est un auteur français, l’ex-colonisé qui renonce aux langues inférieures au profit du français sublime est un auteur francophone. De sorte qu’il n’est pas suffisant d’invoquer la « volonté » d’intégration dans l’hexagone, là où les colonisés de l’extérieur auraient plié sous la force ; il est indéniable que cette volonté répondait à une offre d’intégration effective, ce qu’excluait le statut d’indigène colonisé.

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Inadaptation à la modernité, à la politique, à la culture savante

Weber est ainsi entièrement tributaire, dans ses analyses mêmes, des contempteurs révolutionnaires et républicains des patois. Ainsi cite-t-il comme une vérité de fait la remarque de Renan (1889) selon laquelle aucune œuvre scientifique, philosophique ou d’économie politique ne pouvait être écrite en « patois ». Notons que la notion de sous langue, voire de non langue associée au terme, l’exclut par principe ; non pas que tout ne puisse se dire dans les « patois » comme dans n’importe quelle autre langue, encore faut-il que cette langue dispose des cadres institutionnels qui lui permettraient d’investir ces disciplines et bien sûr d’avoir ce rayonnement national et international, dont on voit aujourd’hui qu’il fait de plus en plus défaut au français lui-même dans les sciences, la philosophie ou l’économie politique. Qui serait pour autant disposé, parmi même les plus pessimistes et défaitistes de nos « cassandres à cocarde » ; selon l’expression de Claude Hagège, à considérer que notre langue nationale est devenu un patois ? Weber associe la remarque sans appel de Renan au témoignage d’un instituteur de Lozère, à la même époque, selon lequel un paysan voulant impressionner ses auditeurs en discutant de politique recourra à « un (mauvais) français) ». De cette notation, Weber tire l’affirmation selon laquelle « contrairement aux affaires du village la politique se faisait en français », une généralisation abusive, démentie par les documents, que l’on retrouve désormais dans un nombre incalculable d’études. Du reste, rien n’est plus choquant que cette séparation entre les affaires du village et « la » politique, comme si le village n’était pas de toute façon, dans le traitement de ses propres affaires, de plain pied dans la politique ; et bien sûr ces « affaires » se sont fort longtemps traités aussi, au quotidien, en « patois », sans parler de l’évocation critique ou satyrique de « la politique » locale, régionale ou nationale, domaine largement couvert par les langues locales plus encore que par le français.

 Weber renchérit avec ses sources sur l’insuffisance lexicale des patois pour faire face à la modernité, leur obligation d’emprunter au français y compris pour les termes se référant « à la vie morale et intellectuelle » (p. 141). On ne sait trop où il a trouvé l’affirmation selon laquelle « Le patois auvergnat n’avait aucun mot pour désigner le poète, le musicien, le peintre ou l’artiste » (ibid.). Alors que l’on sait pourtant que les langues régionales ont intégré jusqu’au bout du vocabulaire issu du français – ou de l’anglais (Weber parle des innovations agricoles, où l’anglais fut très présent au XXe siècle) en le pliant à leurs propres règles phonologiques et grammaticales, comme le fait aujourd’hui le français avec l’anglais, malgré les recommandations gouvernementales. Ce fut le cas de tout le vocabulaire correspondant aux exigences sociales des classes où le patois se maintint (Weber, abusivement, semble ne considérer que la seule paysannerie, objet de son livre : voir les justes remarque de Pierre Barral, « Depuis quand les paysans se sentent-ils français », Ruralia, 1998, n° 3, http….) et notons aussi, pour tordre le cou à cette mauvaise idée reçue, que les mouvements renaissantistes ont de fait comblé à peu près tous les manques dans leurs écrits littéraires et politiques, sans parvenir, il est vrai, à influer sur l’ensemble des locuteurs ; mais comment l’auraient-ils pu, alors que l’on a maintenu et que l’on maintient encore scrupuleusement l’analphabétisme des lecteurs potentiels d’ouvrages en langue régionale, en y ajoutant la fiction idéologique prétendant que la langue dans laquelle ils sont écrits n’a rien à voir avec le bon vieux patois ? La colonisation linguistique a combattu vigoureusement et victorieusement à ce jour l’institution des médiations culturelles (enseignement, presse, etc.) qui seules auraient pu, qui seules pourraient permettre aux locuteurs de percevoir l’égale dignité de leurs langues. Pour détruire par un seul exemple irréfutable toutes les billevesées sur l’incapacité structurale des « patois » à s’adapter à la modernité et à devenir le vecteur de textes théoriques, il suffit pourtant de passer la frontière espagnole en pays catalan et voir la différence de statut symbolique et d’usages culturels de ce qui est et reste pourtant, indiscutablement, la même langue.

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Le rude et le délicat, le lourd et le léger, le concret et l’abstrait

 Mais Eugen Weber, comme tant d’autre, essentialise ces caractéristiques de la domination en se dotant d’un kit d’explication béhaviouriste, selon lequel, les « patois », dont il a pourtant dit que le terme recouvrait les langues les plus différentes les unes des autres, aux histoires multiples et contrastées, hé bien étaient des structurellement adaptées à leur unique fonction : servir à la vie rurale ; pratiquer les travaux des champs, etc. Impressionné par la force et la qualité toute « biblique » des vaticinations patoises (en fait occitanes bien sûr) de la vierges de La Salette (1846), il propose le commentaire suivant : « Des idées simples et concises, pleines d’images, issues de l’expérience locale. Tel était le parler rural, pauvre en termes abstraits, riche en termes concrets et en termes péjoratifs » (p. 142), et il n’est pas sans intérêt de noter qu’il renvoie en note, pour autoriser ses dires, aux roman de Robert Sabatier, Les noisettes sauvages, paru en 1974 (preuve, une fois de plus, combien l’historien est ici tributaire des lieux communs, littéraires et/ou pseudo-scientifiques qui traînent partout sur la question). S’il s’agit de dire que les jeunes bergers de La Salette exprimaient dans leur langage leur propre expérience sociale et culturelle, il n’est là rien que de banal ; mais si on veut montrer par là, comme l’historien entend le faire, les qualités et les limites propres du « patois », alors nous avons bien affaire à une fausseté. En fait Weber va plus loin encore, en concevant « le patois », dans une référence évasive aux « chercheurs modernes », comme un produit du mode vie paysan lui-même car, explique-t-il doctement, « le mode de vie affecte le parler dans ses aspects purement physiques » et, comme tel, le patois était-il fatalement inadapté à la vie urbaine et policée. Quel phonologue pourrait pourtant sérieusement souscrire à l’explication des caractéristiques phonétiques de l’occitan d’Ardèche ou de Corrèze par le besoin de se faire entendre de plus loin dans les champs ? (p. 142).

 « Le français moderne est léger à l’oreille. Le parler populaire est plus rude, plus abrupt, plus rythmé. Le français, quand il est parlé de manière détendue, a plus de voyelles ouvertes, et moins de diphtongues. L’évolution phonétique qui fait passer d’une langue rude (présence de diphtongues) à des sons délicats, est évidemment liée à un changement de conditions ; ou, en tout cas, au triomphes des valeurs liées à de telles conditions » (p. 142). Notons seulement que toute l’analyse repose sur l’opposition de la rudesse et de la délicatesse, dont le critère est forcément ici l’auto-représentation du français comme langue subtile et légère ; pré-jugé esthétique au service de l’idéologie de l’infinie supériorité du français sur les « patois » dont le chercheur américain est visiblement la victime.

Les mots et les choses

 Enfin, dernier lieu commun, inséparable en fait de tout ce qui précède : l’idée reçue hélas trop souvent partagée par les défenseur des langues régionales selon laquelle le passage du « patois » au français est celui d’une langue des choses à un langue des mots. En ce sens précis, de manière d’ailleurs cohérente avec son usage du paradigme colonial, Weber parle de l’aliénation des paysans désormais privés d’une langue adaptée et même issue de leur propre expérience : « les gens passaient d’un système où les mots étaient proches des choses qu’ils représentaient à un autre où ils en étaient séparés. Le français, qui donne la priorité aux termes abstraits, préfère la finesse à la référence précise et à l’analogie » (p. 144). Ce n’est évidemment pas le français en tant que tel, en sa nature propre, qui dicte ces priorités et ces préférence, mais la manière dont il en fait usage, dans la culture des élites depuis le XVIIe siècle, et il est vrai que ce fut ce français là (mais le français peut-être, a été et est aussi tout autre chose) qu’on inculqua et que l’on inculque encore dans l’école de la République. Mais l’historien poursuit : « Un outillage culturel qui consacre le triomphe des mots sur les choses convient certainement à une société dans laquelle la nécessité et l’expérience immédiate jouent un rôle secondaire ou qui appris à ajuster ses idées à ce mode de pensée. Pour des esprits plus simples, se mouvant dans un monde rude et concret, de telles valeurs implicites ne peuvent qu’être génératrices de confusion, sinon d’aliénation » (p. 144). Tout cela paraît évident. Et pourtant, quelle société, aussi complexe et « raffinée » soit-elle ; n’est-elle pas en permanence confrontée, au point que la langue ne puisse éviter d’avoir d’une façon ou d’une autre, à le prendre en charge, à « la nécessité » et à « l’expérience immédiate » ? Et puis, bien sûr, l’opposition des esprits simples au esprits fins (et donc compliqués !), du monde rude et concret de la campagne, au monde doux et abstrait de la ville, relève exactement du système de valeur dont l’historien analyse le triomphe ; elle est purement idéologique : confrontés aux réalités urbaines et d’abord aux conditions du salariat, les paysans ne les trouvèrent certes ni douces ni abstraites et ils surent évidemment le dire, aussi bien en français qu’en « patois ».

Weber lui-même nous dit que l’histoire n’est que trop souvent écrite par les vainqueurs ; pourtant celle qu’il propose, quelque usage qu’il fasse du paradigme colonial, en est un nouveau chapitre.

Jean-Pierre Cavaillé

[1] Eugen Weber, Peasants into Frenchmen, The Modernization of Rural France, 1870-1914, Stanford California, Stanford University Press, 1976 ; La Fin des terroirs. La modernisation de la France rurale (1870-1914), traduit de l’anglais par Antoine Berman et Bernard Géniès, Paris, Fayard, 1983. 

[2] Voir l’ensemble de ce chapitre qui défend hardiment cette thèse dans l’ensemble fort juste (« en France, comme en Algérie, la destruction de ce que Fanon appelait la culture nationale était systématiquement poursuivie », p. 698), même si, comme je l’ai déjà dit, on ne saurait identifié le statut du colonisé provincial (français à plein titre) de celui du colonisé des colonies proprement dites.

[3] Raoul de la Grasserie, Étude scientifique sur l’argot (1907), p. 1 ; Louis Legrand, L’Enseignement du français à l’école élémentaire (1966).

[4] « L’enfant l’emploie tant que le maître le surveille, le petit pioupiou en essaie encore à la caserne ; mais le village réintégré… diga li que vingua ! », Abbé M. M. Gorse, Au bas pays de limosin, 1896, p. 11-12.

[5] Ardouin-Dumazet, Voyage en France, 54 vol. 1889-1910, vol. 28, p. 43.

[6] Notons bien que ces à-peu-près et cette difficulté à fixer un vocabulaire n’est pas le fait des traducteurs, mais figure déjà dans l’original anglais.

[7] Rien à mon sens n’autorise à dire qu’ « après 1650 [l’année de la mort de Descartes, date d’ailleurs tout à fait arbitraire pour signaler sans doute le prétendu triomphe de la rationalité moderne dans les élites], la culture de l’élite et celle des masses rurales suivirent des chemins séparés » p. 703). Tout l’ouvrage de Weber est en fait fondé sur ce présupposé de l’existence de deux cultures séparés et divergentes ; il serait facile de montrer pourtant combien elles n’étaient pas étanches, combien les « patois » eux-mêmes entièrement identifiés à la culture pré-moderne, voire anti-moderne, purent être le vecteur d’idées nouvelles, venues du français ou même du latin, ce qui est une évidence presque nécessaire étant donné le nombre de bilingues (français/ langue régionale) de tri-lingues (latin/ français/ langue régionales) et autres.


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08 septembre 2007

Ours et démocratie locale

Une fois n’est pas coutume, voici un texte qui n’est pas d’abord consacré à des questions de langue, mais au problème, absolument indissociable des débats sur les langues et les cultures minorées, de l’extrême difficulté d’envisager dans notre France toute centralisatrice le règlement de conflits à l’échelle locale et régionale. Le conflit exacerbé autour de l’ours dans les Pyrénées en est sans nul doute un révélateur particulièrement frappant. C’est ce que s’attache à montrer David Grosclaude dans un article paru en Occitan dans la Setmana (n° 623 du 2.08 au 8.08.2007). Je le traduis ici pour les non occitanophones.

J-P C.

ours_pyrenees

L’Ours est un révélateur d’irresponsabilité

La question de l’ours porte de l’eau au moulin du centralisme. Elle prouve aussi que nous n’appliquons pas le principe selon lequel la diversité biologique dépend de notre capacité à préserver la diversité culturelle. Ce qui vaut en Amazonie ne vaut dans les Pyrénées.

La ministre de l’Ecologie était à Toulouse la semaine passée pour essayer de débloquer la situation de l’ours. Les attaques de Franska contre les troupeaux en Bigorre ont relancé la polémique sur la présence de l’ours dans les Pyrénées et sur la politique de réintroduction de l’animal.

 Les bergers des Pyrénées bénéficient du soutien d’une grande partie des élus des départements concernés. Certainement, toutes les opinions ne sont pas aussi tranchées que celles de ceux qui demandent la capture de la bête ou de certains bergers qui parlent de son élimination. Mais, une fois de plus, nous voyons arriver un arbitre, l’État, pour trancher une question qui devrait être réglée au niveau régional.

 C’est une facilité qui semble contenter tout le monde. Certains élus régionaux et locaux sont les premiers satisfaits, qui n’ont pas ainsi à prendre en charge une affaire que l’on peut comparer à une patate chaude, ce qui veut dire, que par quelque bout qu’on la prenne, on est sûr de se brûler les doigts.

 D’un autre côté le pouvoir d’État conserve l’illusion de maîtriser tout ce qui est important sur le territoire et d’apporter partout des paroles d’apaisement et des solutions raisonnables. Finalement, l’affaire de l’ours montre une fois de plus le retard démocratique dont nous souffrons. L’incapacité des gens des Pyrénées à régler seuls la question de l’ours est anormale. Certainement, ils n’en ont pas actuellement le pouvoir. C’est une affaire qui, légalement, concerne le ministère. Mais je n’ai entendu aucun élu local réclamer la tenue d’une table ronde avec tous les acteurs politiques de la région, y compris ceux de l’autre côté de la montagne, pour essayer de trouver une solution.

Diversité biologique

 De toute façon, quelle que soit la solution proposée par le ministère, elle ne saurait d’aucune façon être durable. Ceux qui seront mécontents de la décision auront toujours la possibilité de dénoncer une décision de Paris prise de loin, pendant que les autres pourront se couvrir confortablement derrière une décision de l’État. Et l’affaire de l’ours reviendra s’imposer plus tard. C’est la logique qui le veut.

 Le fait de ne pas appliquer à nos régions les principes qui s’appliquent ailleurs, nous condamne à la polémique permanente. Ces principes sont au nombre de deux. Le premier est celui de la responsabilité. Les Pyrénéens sont responsables de la préservation et de la disparition de l’ours et doivent avoir la capacité politique de régler l’affaire. Le second est le principe du respect de la diversité culturelle afin de pouvoir conserver la diversité biologique. Nous chantons les vertus de ce principe quand il s’agit de l’Amazonie, mais nous l’ignorons quand nous parlons de nos régions. Si la diversité biologique est autant menacée chez nous, c’est aussi du fait de l’uniformisation des méthodes de gestion des espaces. Et il y a derrière tout cela des questions culturelles. Le fait d’avoir enseigné aux occitans à renier leur culture (et leur langue) ne peut que provoquer une incapacité à trouver une solution appropriée à la préservation de la diversité biologique locale.

  Finalement l’ours est un bon révélateur d’une forme de colonialisme culturel. L’incapacité d’imaginer une solution efficace, à la négocier, réduit les pyrénéens à rester dans la position de petits enfants incapables de régler un problème par eux-mêmes. D’autres alors arrivent avec de mauvaises solutions, inadaptées aux réalités et aux mentalités. De cette façon le conflit ne peut que se poursuive. Mais que dire de l’enfant, finalement heureux d’être infantilisé ?

 Le pouvoir d’État se justifie dans cette affaire seulement parce que des gens parviennent à nous faire croire qu’elle se résume d’une part à une bande d’allumés qui ne rêvent que de sortir les fusils et de l’autres à des protecteurs de la nature qui n’ont aucune idée de ce qu’est la réalité pyrénéenne. Si j’étais un élu de la région, j’aurais honte de donner à voir cette image de mon pays.

David Gosclaude

(trad. J P C)

ours

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30 août 2007

Sur la notion de dialecte

La discussion en italien d’un article de Nicola De Blasi que j’ai publiée simultanément sur le site de l’Istituto Linguistico Campano et sur ce blog a donné lieu à une réponse de l’auteur, que l’on peut trouver sur le site napolitain. Amedeo Messina, qui dirige l’ILC, a pris prétexte de cette réponse pour élaborer une réflexion critique sur la notion de dialecte (publiée sur le même site), telle qu’elle est utilisée en Italie. Il m’a paru très intéressant de la traduire pour le public francophone, car une grande partie des apories mises en évidences par Messina rejoignent bien des arguments critiques que nous avançons, de ce côté des Alpes, pour contester la pertinence de la notion de patois. Néanmoins, comme on le verra vite, les deux notions, issues de traditions linguistiques et surtout socio-politiques bien différentes ne sauraient être confondues. Il faut même accepter de voir que l'argumentaire visant à montrer la légitimité de considérer le napolitain, ainsi que les autres "dialectes" italiens, comme des langues à part entière, appliqué à l'occitan, est susceptible d'en mettre l'unité linguistique en question. C'est pourquoi il est urgent de développer le comparatisme sur ce sujet.

 

 

Sur la notion de dialecte

Amedeo Messina

Dans sa très précieuse intervention, publiée sur notre site le 30 avril 2007, Nicola De Blasi entend avant tout préciser que par l'usage du mot de dialecte, on ne veut offenser aucun langage, ni d’aucune façon le mépriser ; le terme serait seulement un substantif nécessaire à la clarté descriptive des enquêtes scientifiques des linguistes. Autrement dit, il revendique pour les sciences la légitimité de choisir selon les occasions les termes et les notions qui définissent utilement l’objet sur lequel porte la recherche. Il ne me semble cependant pas que les jugements exprimés par Jean-Pierre Cavaillé sur l’article de De Blasi intitulé « Per la storia contemporanea del dialetto nella città di Napoli » (« Pour l’histoire contemporaine du dialecte de la ville de Naples »), publié en 2002 dans la revue spécialisée Lingua e stile, proviennent d’un sentiment de mépris, d’outrage vis à vis du napolitain, qui serait le plus souvent véhiculé dès lors qu’on le définirait comme dialecte, ainsi que De Blasi lui-même le perçoit en quelque façon dans le texte du collègue français. Il me semble important de préciser qu’une critique à propos du terme dialecte concerne l’usage qui en est fait comme notion prétendant à la scientificité, et non à propos de tel ou tel dialecte. L’analyse correcte du problème que nous voulons examiner maintenant, justement parce qu’il concerne les domaines de la terminologie et de l’épistémologie, est entièrement étrangère à ce que le professeur de linguistique italienne nomme « un préjugé anti-dialecte enraciné ». La question est tout à fait différente. Sommes-nous vraiment certains d’appeler les choses par leur propre nom ? Et sur quelles bases se légitime le pouvoir d’attribuer un nom aux instruments en usage en chacune des sciences ? Il ne vient à l’esprit de personne de crier au scandale s’il entend appeler dialecte un langage dialectal, mais il y a bien une raison de protester si quelqu’un persiste à confondre le palais et la chaumière, c’est-à-dire si l’on nomme dialecte ce qui souscrit à tous les réquisits pour être considéré comme une langue pure et simple.

Ce n’est certainement pas à moi à rappeler la règle d’or de Ferdinand de Saussure, selon laquelle ce père tutélaire de la linguistique enseigne qu’en cette science, à la différence de tant d’autres, l’une des principales difficultés consiste à comprendre comment c’est seulement « le point de vue qui crée l’objet ». Ou bien comme l’a rappelé par la suite Luis Jorge Prieto, la linguistique n’a pas pour objet propre la réalité matérielle, mais seulement « un mode de connaissance de la réalité matérielle » (Pertinenza e pratica, Milano, Feltrinelli, 1976, p. 109). Cette dernière cependant, qu’elle soit dialecte ou langue, ne possède pas une consistance externe, neutre et objective, mais elle est le produit d’un choix du savant lui-même ou de la communauté scientifique à laquelle il se réfère. Celle-là même qui fait dire au sociolinguiste français Jean Louis Calvet que l’opposition langue/dialecte est une fiction créée expressément par les linguistes pour couvrir d’un vernis scientifique leur « glottophagie » (Linguistique et colonialisme. Petit traité de glottophagie, Paris, Payot, 1974; trad. it. di D. Canciani, Linguistica e colonialismo. Piccolo trattato di glottofagia, Milano, Mazzotta, 1977, p. 93).

Je ne pense pas du tout que De Blasi veuille dévorer ses « dialectes » en se réservant la joie de déguster le napolitain pour son dîner. Certainement, il a bien raison de rappeler que « le mot de dialecte est couramment utilisé dans les études linguistiques scientifiques », et c’est précisément cet usage qu’il convient d’interroger. La fréquence avec laquelle cette notion est utilisée ne conduit-elle pas à l’accepter trop facilement, alors même qu’elle s'éloigne des besoins de clarté nécessaires à la linguistique et aux langages collectifs ? De Blasi lui-même affirme que le critère du choix du terme dialecte est la réponse à l’exigence de clarté descriptive dans la science qu'il pratique. L’énoncé serait sans aucun doute juste, s’il y avait vraiment une pleine correspondance entre les notions, les analyses et les théories décrivant clairement leur objet, en l’occurrence le dialecte, et en définissant avec la plus grande évidence la majeure partie des phénomènes observables dans le champ de la recherche. Mais ici est arrivée à point une observation de Giovanni Alessio, tombé aujourd'hui dans l'oubli et qui fut pourtant un exceptionnel enseignant de glottologie à l'université de Napoles, selon laquelle « la différence entre langue et dialecte relève plus de la pratique que de la science » (« I dialetti della Calabria », in Almanacco Calabrese, XIV, n° 14, Istituto Grafico Tiberino, Roma, 1964, p. 17).  

Tant il est vrai qu’en linguistique on chercherait en vain une claire description du dialecte ou alors, lorsqu’on en trouve une, elle ne remplit pas ses promesses. Il s’agit d’une notion endogène, propre au lexique des linguistes, et qui plus est différente selon les diverses communautés scientifiques, représentant pour eux-mêmes une croyance issue de la pratique scientifique immédiate et quotidienne, fruit autrement dit d’une épistémologie spontanée plus que d’une confrontation avec la réalité extérieure, immatérielle et abstraite. Si bien que, par honnêteté, De Blasi déclare, à propos des termes dialectes, langue et autres, qu’il s’agit de notions bien connues, appartenant « à une tradition scientifique éprouvée et partagée (de sorte que certains concepts n’ont pas à être répétés chaque fois que, dans une revue scientifique, on s’adresse à un public de spécialistes) ». Cela veut peut-être dire qu’en dehors de la communauté des linguistes notre excellent De Blasi pourrait s’exprimer différemment ? Que peut-être, devant un plus vaste public, dénué de toute compétence scientifique, il définirait comme langue ce qui pour les spécialistes doit être entendu comme dialecte ? Personnellement, je ne le crois pas. Et peut-on donc en déduire que son énoncé doive être interprété comme une exhortation destinée à ceux qui cultivent simplement la passion des langues de s’abstenir de toute intervention qui dérangeraient les linguistes ? Ce serait-là, en vérité, une vision tautégorique de l’œuvre scientifique, confinée aux cloisonnements disciplinaires et privée d’une quelconque utilité sociale.

dialetti_italiani
La mosaïque italienne : une taxinomie fort discutable

Il est bien vrai que l’usage invétéré parmi les linguistes, en général professeurs d’université, d’un lexique spécialisé qui leur est propre, n’est pas plus fortuit que ne l’est la plate acceptation des étudiants et des amateurs éclairés. Ce n’est pas un hasard si cette hégémonie de la culture universitaire réapparaît dans la langue populaire, pour laquelle le terme dialecte a seulement le sens de ce qui n’est pas « langue italienne », sans aucune référence au prestige, ni à la nationalité, mais seulement à une fonction communicative. La tradition partagée de ce lexique est le produit d’une auto-référentialité académique, qui n’est pas en mesure de comprendre la divergence entre la réalité tout à fait extérieure et l’autorité statutaire conférée à la parole des enseignants, qui en elle-même tend à exclure aussi bien le rapport entre production scientifique et les objets de la science que les retombées en terme d’information du plus grand nombre. Sans aucun doute, seule l’épistémologie peut décider des conditions théoriques d’une pratique scientifique voulant se définir comme rigoureuse ; toutefois la terminologie des pratiques linguistiques montre aisément combien est faible et arbitraire le dispositif lexical, et donc des notions et concepts utilisés et imposés par les experts des objets linguistiques. En politique, tout comme parmi les intellectuels, il n’y a rien de plus concret que les discussions sur les mots. Modifier une signification ou même utiliser un mot à la place d’un autre veut presque toujours dire changer la vision de la réalité qui nous entoure et que nous sommes nous-mêmes. Tant il est vrai que c’est là l’un des critères, peut-être le plus immédiat et répandu, pour qualifier comme dialectal un quelconque idiome différent du sien et que l’on considère comme « incorrect » dès qu’il s’éloigne de la variété territoriale avec laquelle on use du même modèle prestigieux de la langue nationale.

Cela voudrait peut-être dire que, par le terme de dialecte, chaque linguiste définit un objet spécifique de recherche, décrit avec la plus grande clarté possible. Mais il n’en va pas même ainsi. A l’origine, dialecte désignait un simple échange verbal, la simple conversation entre amis et familiers, le sermo unicuique genti peculiaris, dans la définition classique fournie par Robert Estienne dans son Thesaurus linguae latinae publié en 1532. En Italie, ce n’est qu’en 1724, sous la plume de l’abbé et académicien de la Crusca Anton Maria Salvini, que s’est imposé l’usage de doter le terme dialecte de la signification réductive de parler natif, originaire d’un territoire particulier. Salvini écrit en effet : « Vos dialectes natifs font de vous les citoyens de vos seules cités ; le dialecte toscan que vous avez appris, reçu, embrassé, fait de vous des citoyens de l’Italie »[1]. Choix donc, comme on peut le noter, imposé par une hégémonie d’abord culturelle et ensuite politique, qui n’a pas grand chose de scientifique, à moins de convenir que le dialecte serait un système linguistique capable de satisfaire seulement certains aspects des besoins expressifs, relevant du populaire et du quotidien, mais excluant la technique, les sciences ou la littérature et qui, par rapport à la langue officielle d’un État, se distingue par le lexique et les phonèmes propres, l’intonation, la morphologie et la syntaxe. Ce choix, en outre, avait au XVIIIe siècle un sens qui se retrouve aujourd’hui dans la volonté de se déclarer citoyen du monde entier, en s’opposant, en même temps, aux hégémonies globalisantes qui voudraient réunir et uniformiser les peuples et les nations. Ce dernier projet, comme on le sait bien, s’accompagne du cauchemar du globish, un angloamericain planétaire auquel s’oppose le retour aux langages régionaux menacés d’extinction.

Or une telle définition ne me semble guère satisfaire l’exigence de clarté descriptive revendiquée par De Blasi. Ce n’est pas un hasard, pour le dire avec les mots de Claude Hagège, professeur de linguistique au Collège de France, si « l’attribution à un idiome donné, de l’un ou l’autre de ces deux statuts [langue et dialecte] varie selon les linguistes, et tous ne s’accordent pas sur la définition qui paraît la plus simple : une langue est celui des dialectes en présence (à un moment donné) qu’une autorité politique établit, en même temps que son pouvoir, dans un certain lieu ». (Halte à la mort des langues, Paris, Jacob, 2000, p. 195). Il faut dire que cette thèse d’Hagège a bien des prédécesseurs et aujourd’hui ceux qui la partagent sont plus nombreux encore. Si elle ne suffisait pas à nous éclairer, on pourrait toujours demander leurs lumières aux vaillants lexicographes italiens, compulsant leurs dictionnaires à la recherche d’éléments capables d’éclairer tous ceux qui, moi compris, ne sont justement pas des spécialistes et croient cependant en un usage démocratique des sciences, outre le fait qu’ils nourrissent une très grande amitié pour leurs propres langues.

Qu’il me soit cependant permis de partir d’une confrontation avec certaines positions « étrangères », pour en venir ensuite à nos vicissitudes italiennes. Je tiendrai compte en premier lieu de la notion de dialecte telle que la propose les linguistes canadiens et états-uniens, par laquelle ils désignent toute variété géographique d’une langue. Par exemple, est un dialecte, selon eux, l’espagnol mexicain ou argentin, le français du Québec ou les diverses formes d’anglo-américains, tout comme nous Italiens nous pourrions dire que l’italien de la Romagne, ou bien celui parlé à Naples ou en Sardaigne, sont des dialectes. Les mêmes linguistes, mettant de côté la connotation géographique, nomment social dialect les langages populaires provenant des langues originaires comme le black-english des États-Unis et le cockney du sud-est de l’Angleterre. L’italien standard pourrait donc lui-même être considéré comme un dialecte de l’italien. En Europe, par contre, la majeure partie des linguistes interprètent le dialecte comme la notion des variétés produites dans un processus diachronique, diatopique et diastratique depuis une langue ancienne jusqu’aux langages contemporains. Dans ce cas, toutes les langues romanes sont des dialectes du latin, mais le latin lui-même, à son tour serait, à ce qu’on affirme, un dialecte du sous-groupe occidental du groupe italique de la famille indo-européenne.

Il existe enfin un quatrième sens au terme de dialecte. Il est utilisé en sociolinguistique pour désigner toute variété subordonnée à une langue standard dans une communauté linguistique déterminée. De sorte que tous les dialectes dont il est question dans les définitions précédentes peuvent en outre relever de cette quatrième catégorie, même s’il faut tenir compte du fait que tous les espaces linguistiques ne possèdent pas une langue standard. On aura maintenant compris que la polysémie du terme dialecte génère une grande confusion, au point de rendre son usage faible et arbitraire. A cela s’ajoute enfin les emplois qu’en font les linguistes italiens pour spécifier l’objet d’une nouvelle entreprise scientifique à laquelle ils donnent le nom de dialectologie. Une science inventée naguère qui se propose d’étudier tel ou tel dialecte néo-latin qui, dans la compétition dont le prix était le titre de langue nationale de l’Italie unifiée, n’a pas remporté la première place. Il s’agit, pourtant de systèmes linguistiques autonomes, complets du point de vue du lexique, de la phonétique et des formes syntaxiques, ayant une histoire originale déjà depuis les temps de la contamination avec les langues des Romains et qui se sont développés ensuite au contact des divers peuples ayant envahi au cours des siècles la péninsule italienne.

Les systèmes linguistiques italiens, ceux-là même que plus d’un linguiste persiste à étiqueter comme dialectes, s’opposent à la notion de dialecte précisément parce qu’ils ne possèdent pas de signes et de règles combinatoires de même origine que le système linguistique toscan devenu langue nationale. Autrement dit, le piémontais et le napolitain, le vénitien et les parlers des Pouilles, le romagnole et le sicilien, pour donner quelques exemples, ne sont pas né de l’évolution du florentin ni, à plus forte raison, de la contamination de l’italien. En outre, ce sont des langues régionales, ou minoritaires si vous voulez, par le simple motif qu’ils se différencient à leur tour pour leur propre compte. Il n’est personne qui n’entende ou ne lise, en fait, combien diffère la langue piémontaise et le dialecte d’Asti, la langue napolitaine et la variante de Pozzuoli, la langue vénitienne et la variante de Vérone, et ainsi de suite, pour ne rien dire de la grande variété entre le palermitain et le catanais en Sicile. Nous pourrions appeler de tels sous-systèmes d’une langue régionale des “dialectes”, mais seulement avec le sens donné à ce terme par les anglo-saxons, c’est-à-dire de variétés linguistiques, sans aucune connotation d’un autre type. Même les espagnols utilisent le terme de dialecto, ajoutant au sens de la variété celui de l’étroite dérivation, rejetant donc les connotations hégémoniques ou spatiales. Nombreux sont par ailleurs les linguistes qui appliquent le critère de non standardisation, avec le but de créer une ligne de séparation entre dialecte et langue, c’est-à-dire croyant que l’absence d’une réglementation normative suffit à connoter une réalité linguistique comme dialectale.

Un bon point de départ pour l’examen de la notion de dialecte dans la linguistique italienne est peut-être celui fourni par la notice que lui consacre Giulio Bertoni qui peut se lire dans la plus récente édition du volume XII de l’Enciclopedia italiana (Roma, Ist. Encicl. Italiana, 1931, p. 734). « La conception des dialectes comme autant de types linguistiques circonscrits dans certaines limites est justifiée par les besoins et la nécessité scientifiques ; et l’on ne peut pas dire qu’il s’agisse d’une conception fausse, parce que, rigoureusement parlant, il ne pourrait même pas avoir d’utilité, s’il ne contenait des éléments de vérité. Mais ces éléments résident en chacun des phénomènes considérés, et non pas dans la notion générale, qui veut tous les rassembler dans le même sac ». En d’autres termes, selon le philologue de Modène, ce que les linguistes entendent par la notion de dialecte sert seulement à détailler le parler typique d’une communauté déterminée en un espace circonscrit, mais jamais une langue, surtout si elle est parvenue à la production littéraire. A vouloir mettre dans un seul et même sac les divers dialectes d’une langue, la notion générale de dialecte, soit ce que j’appellerai par la suite l’essence substantielle de l’objet nommé, en lui subsumant jusqu’à certaines langues dont le nombre de locuteurs s’élève à plusieurs millions de personnes, devient inutilisable par les linguistes et incompréhensible aux profanes.

Dans le Grande dizionario della lingua italiana, inauguré sous la direction de Salvatore Battaglia, on peut lire à l’entrée dialecte : « Parler propre à un espace (ambiente) géographique et culturel restreint (comme la région, la province, la ville ou même le village) ; par opposition à un système linguistique proche par l’origine et le développement, mais qui, pour diverses raisons (politiques, littéraires, géographiques, etc.) ne s’est pas imposé comme langue littéraire et officielle » (Torino, U.T.-E.T., 1966). Définition, comme on peut le voir, d’une grande négligence. D’abord parce qu’elle oppose (?!) « système linguistique » à parler ou dialecte, comme si celui-ci n’étaient pas tout autant des systèmes linguistiques. En second lieu, parce qu’elle enferme chaque dialecte entre des barrières de réalités qui n’ont rien de linguistiques, en tant que simples expressions d’une volonté toute politique et administrative. La Campanie, par exemple, est une pure invention faite dans un bureau, qui ne comprend pas tous les locuteurs de la langue parténopéenne et qui recouvre par ailleurs des langages qui ont bien peu à voir avec le napolitain. En outre, il n’y a pas de ville qui n’ait son propre parler, parce que diverses variables interviennent entre quartiers, générations et classes sociales. Pour ne rien dire, enfin, des provinces fatidiques où, prise une à une, il paraît absolument impossible de mettre tous les parlers en un même sac.

On pourra dans ce cas hésiter entre deux positions différentes. Les uns soutiennent une définition d’ordre spatial, comme fait le Zingarelli, pour lequel le dialecte est un « système particulier utilisé en des zones géographiques limitées » (M. Dogliotti e L. Rosiello, Bologna, Zanichelli, 1994). Pour les autres se trouve subsumé dans la notion tout système linguistique présent en un espace géographique et culturel limité, qui n’a pas acquis ou qui a perdu une autonomie et un prestige, en relation à un autre « système devenu dominant et reconnu comme officiel, avec lequel cependant, et avec d’autres systèmes circonvoisins, il forme un groupe d’idiomes très voisins du fait de dériver d’une même langue mère » (A. Duro, Vocabolario della lingua italiana, Roma, Ist. Encicl. Italiana, 1987). La plus récente dialectologie italienne a cependant tenté d’échapper aux unités compactes présupposées des dialectes, en quelque façon opposées en sous-variétés au systèmes dialectal dominant. Elle a voulu prendre acte des apories de la méthode d’analyse habituelle dans les sciences naturelles, mais tout à fait trompeuse dans l’étude des langues, en développant des recherches sur les multiples variétés des répertoires linguistiques et des phénomènes qui les caractérisent. Sauf qu’à la base des procédures innovantes demeure le présupposé idéologique d’un État ou d’une nation dans laquelle toute la production linguistique des citoyens locuteurs est obligée à se refléter. Instrument archaïque, obsolète, en voie de disparition rapide, en des temps où s’affirment les droits personnels au particulier et à l’universel, autrement dit à une tradition propre en même temps qu’à l’ouverture au monde entier ou, pour le dire en d’autres termes, à l’identité et à la différence où chacun et tous sont des citoyens du village planétaire.

Je ne pense pas que l’on puisse imaginer une culture universelle et à plus forte raison une langue qui soit vraiment parlée sur l’ensemble de la terre. Tout ce qui actuellement passe pour global est seulement une expansion à la démesure d’une fausse vérité qui transforme le monde en valeur marchande. Je pense, par contre, que l’on se défend d’une semblable menace en renforçant, chacun à son niveau, la distance critique de façon à ce que la pensée hégémonique nivelante n’envahisse pas la conscience et, en même temps, de manière à ce que la culture des autres peuples et pays confère un plus grand sens à la nôtre. L’un des plus grands linguistes du XXe siècle, le roumain Eugen Coseriu, définissait le dialecte comme « un système d’isoglosses inclus en une langue commune » (« Los conceptos de « dialecto », « nivel » y « estilo de lengua » y el sentido propio de la dialectología, in Lingüística española actual, 3, 1981, 1-32). Définition dans laquelle il faut préciser que, par « langue commune », on doit entendre la langue officielle d’un pays qui inclurait en lui-même « ses » dialectes. En premier lieu, il faut dire que les linguistes ne précisent pas quelles sont les limites qui séparent langue commune et communauté linguistique, alors même que la différence est tout à fait notable sur le plan des identités locales et des hégémonies contemporaines de langue et de culture dans le village planétaire, jusqu’à étendre de façon démesurée les isoglosses de l’anglo-américain. En outre, on ne comprend pas le sens qu’il faudrait donner au terme « inclusion ». De quelle façon, par exemple, le napolitain serait-il « inclus » dans l’italien ? Il n’apparaît pas qu’il y ait une interpénétration stable ou fonctionnelle des deux langues, même si il y a eu depuis toujours des emprunts réciproques et des échanges lexicaux. L’inclusion est tout au plus un phénomène lié aux relations entre un langue régionale et ses variantes, mais ne correspond pas à toutes les formes de contact et donc ne peut être un critère universel de désignation.

Dans toute cette confusion il y a enfin l’effort de sincérité qu’il faut reconnaître à trois célèbres linguistes comme Corrado Grassi, Alberto A. Sobrero et Tullio Telmon, qui ont affirmé que « les conditions effectives d’usage de la part des locuteurs sont les seuls critères universellement valides pour établir quelle relation chaque variété linguistique singulière entretient envers les autres du même répertoire et, en particulier, pour distinguer une langue d’un dialecte. Aucun des autres critères qui ont été invoqués au fil du temps et le sont encore aujourd’hui pour expliquer ou mettre en discussion une telle distinction ne tient [...] » (Fondamenti di dialettologia italiana, Roma-Bari, Laterza, IV ed., 2001, p. 17. Les italiques sont le fait des auteurs). Une telle déclaration dément entièrement la prétention nobiliaire qui préside à la notion de dialecte invoquée par De Blasi comme réponse « à l’exigence d’une clarté descriptive scientifique » appartenant « à une tradition scientifique consolidée et partagée ». Tradition dont on exigera le respect sans plus attendre, comme il convient à l’honneur des lignages nobiliaires. Toutefois la polémique concerne ici le domaine des linguistes, et certainement pas celui des philosophes et des historiens des idées, auquel appartient Jean-Pierre Cavaillé. Nous ne pourrons que nous en réjouir, parce que le progrès des sciences advient, depuis que le monde est monde, uniquement grâce aux défis, controverses, débats, conflits conduits à coups d’argumentation, d’hypothèses, de théories.

En ce qui me concerne, comme simple logophile, c’est-à-dire amoureux de tout langage et en particulier de termes et de notions, je veux rappeler comment, à propos des définitions nominales, les maîtres médiévaux des scholae distinguaient avec la plus grande attention la quidditas, c’est-à-dire l’essence substantielle de la chose nommée, de la quodditas, autrement dit la simple existence, ou plutôt « être-là » de la chose elle-même. La quiddité exprime donc ce que la chose désignée est nécessairement, alors que la quoddité renvoie à son aspect contingent. De sorte que le mot de dialecte, comme il est « couramment utilisé dans les études linguistiques scientifiques », pour le dire avec De Blasi, ou bien est un doublon pour langue, en ce qui concerne sa propre essence substantielle, ou bien nomme une autre essence. Le fait que l’espèce humaine est capable de langage articulé est universel. Universel encore le fait que chaque peuple ait sa propre langue qui se diversifie en dialectes. Et cependant, il n’y a en cela rien de contingent. Dans la production quotidienne et immatérielle des langues la contingence est seulement la diversification historique et sociale de chaque langue, comme l’a dit Giambattista Vico en 1744. Contingentes sont aussi les variétés phonomorphologiques diatopiques qui font apparaître en chaque langue les formes dialectales singulières qui s’en détachent et se reconnaissent en elle au fil du temps. Ainsi du latin, par exemple, se détache en tant que langue le napolitain, sur la base originaire de la langue osque et par les influences successives d’autres langues, donnant lieu à son tour à des formes voisines et bien localisées de dialectes et variantes autonomes.

Si on ne considère pas les choses en ces termes objectifs, on pourrait dire que les linguistes font de chaque langue une Babel. Même si le dénominateur universel du dialecte était véritablement exprimé uniquement par l’exiguïté de l’espace nous ne devrions alors pas pouvoir appeler langues celles qui actuellement sont en train de disparaître, parce que parlées par des peuples soumis à une invasion culturelle. Si par contre nous acceptions le critère d’une langue considérée comme telle seulement en tant que propre à une nation ayant une autonomie étatique, alors, pour donner un seul exemple, voici que le lapin du dialecte chinois de Taiwan sortirait du chapeau des linguistes. Là où ceux-ci ont cru faire de l’ordre, en imposant des termes précis qui en réalité ne précisent absolument rien, nous sommes dans un méli-mélo général. Si l’on appelle le napolitain dialecte, alors on devra peut-être nommer sub-dialecte ou d’une autre façon les parlers de Caivano ou de Procida ? Et par quel miracle, au contraire, appellera-t-on langues toutes celles qui se parlent dans la nation ibérique ? Le castillan, en fait, est une langue officielle de l’État espagnol et tous les citoyens « ont le devoir de la connaître et le droit de l’utiliser » (art. 3 della Constitucion española), cependant, par la loi et dans l’opinion publique, celle-ci vit auprès d’autres langues reconnues comme telles par les communautés autonomes, comme le catalan, le gallego, le bable, l’aragonais et d’autres encore. Et ceci avec la bénédiction et la fausse conscience des linguistes de notre belle Italie.

En fonction de tout ce qui précède, je crois que l’unique évidence dans le rapport entre dialectes et langues selon la terminologie courante est celle d’une relation de subordination idéologique des premières par rapport aux secondes et ceci de manière tout à fait impropre si l’on considère les réalités linguistiques locales. Un tel rapport de pouvoir peut et doit être aboli, en conservant l’officialité de l’italien et élevant au statut de langues régionales les plus importants idiomes de la République, dans le plein respect de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires, de la même façon que les diverses régions décident dans une souveraine autonomie quels noms donner aux différents ensembles linguistiques de leur propre territoire, aux sous-ensembles particuliers et à leurs respectives fonctions sociales et culturelles. Le napolitain a toutes les qualités pour se dire langue avec tout ce que cela implique. Il n’est pas en effet une modalité ou une variété de l’italien, aussi bien l’italien standard que l’italien historique, et il ne se soumet pas à l’officialité de l’italien parce que la langue nationale jouit d’un prestige supérieur, mais seulement du fait d’un prêt à l’usage plus avantageux. Du reste, l’immense majorité de l’agir communicationnel en italien des millions de personnes qui ont le napolitain comme langue d’origine a bien lieu dans la langue nationale, mais en une variante de celle-ci. Enfin, je suis de l’opinion qu’entre dialecte et langue, il ne peut y avoir aucune différence substantielle ; les deux notions ont le même sens, excepté le fait que si chaque dialecte est langue, il n’est pas vrai pour autant que toute langue soit un dialecte (au moins en cette phase historique) ; un dialecte est langue même si on le considère comme une variante subalterne d’une langue de valeur supérieure (comme il advient à chaque dialecte de la langue napolitaine et il comme il advient du napolitain et du florentin comme formes dialectales originaires du latin) ; une langue n’a rien d’excellent ou d’exceptionnel du fait d’être une partie dans un ensemble historique de langues voisines et interdépendantes dont font partie aussi les dialectes (sont ainsi, en fait, l’italien, le napolitain et d’autres idiomes d’Italie, comme aussi le français et l’espagnol, avec leurs langues régionales et dialectes respectifs) ; l’excellence même de l’italien littéraire et de l’italien scientifique consiste en entier dans l’être des variantes (dialectales) de la langue standard nationale.

Amedeo Messina, 2007

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[1] Cit. in M. Cortelazzo, Avviamento critico allo studio della dialettologia italiana, Pisa, Pacini, 1969, p. 13.

 

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