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carte postale : "Coumo mo grond'maire : Quond s'en bo, lo mio grond'maire,/ Soulo, om seis dous escloupous,/ De poù de toumba - pecaïre ! - S'apinco sur soun bostou." Emille Bancharel

 

Le « patois » des historiens

 

 

Dès lors que l’on a montré combien les linguistes qui ont recours au terme de patois et affirment l’utiliser pour désigner une catégorie scientifique restent, quoi qu’ils prétendent, redevables aux emplois les plus péjoratifs du mot dans la langue courante, on ne s’étonne guère de retrouver ces derniers dans l’usage qu’en font les chercheurs d’autres disciplines. Cela est particulièrement intéressant à observer dans les travaux des historiens, qui sont presque naturellement amenés à partager les préjugés les plus grossiers présents des documents qu’ils étudient ; préjugés, dont il semblerait pourtant que leur profession exigeât qu’ils se déprissent. Les choses sont du reste singulièrement aggravées par le fait qu’ils sont justement confortés par certains spécialistes du langage, sans parler de tous les textes littéraires contemporains disponibles sur la question, et dont on a vu combien, à travers un exemple (l’article de Thierry Laget, « Doujé mou de patué »), ils continuent à véhiculer les mêmes lieux communs, quels que soient leurs efforts pour s’en affranchir. Il est certains mots qui sont de véritables pièges idéologiques et « patois », sans nul doute, est de ceux-là. 

 

Il ne s’agit pas ici de constituer un sottisier sur les langues minorées à partir des usages du terme de patois dans le monde francophone, mais plutôt de prendre toute la mesure de ce qu’engage le refus de se soumettre aux hiérarchies, taxinomies, définitions à travers lesquelles la domination linguistique et culturelle s’impose et trouve sa légitimité. Nous sommes en effet dans une situation tout à fait comparable à celle dans laquelle se sont trouvés si longtemps les femmes ou les homosexuels, et dont elles/ils commencent désormais à sortir. La comparaison avec les peuples colonisés, qui s’impose aussi, en dit trop et pas assez, car la relation, pour le coup, relève de l’identité, du moins sur le rapport de la domination linguistique et culturelle. D’ailleurs, le mot de « patois » fut très longtemps utilisé pour désigner les langues de ces peuples, et il y a deux ans encore le mot fut tout naturellement employé dans le pré-rapport Benisti sur la délinquance juvénile, dont l’une des causes serait l’emploi, dans les familles d’immigrés ; du « patois du pays ». Mais il en allait tout autrement sur le plan de la citoyenneté, où l’égalité de droit était bien, du moins en principe, reconnue ; ce qui on le sait ne fut certes pas le cas des colonisés. Aussi la comparaison des « patoisants » avec ces derniers, du fait de cette identité partielle et seulement partielle, si elle n’est pas dûment analysée (ce que je ne saurais faire ici), apporte-t-elle plus de confusion que de clarté. C’est le cas, me semble-t-il, avec l’ouvrage dont on parlera tout à l’heure. Du coup, la comparaison avec les « minorités » tout à fait différentes formées par les homosexuels et les femmes (une fausse minorité, finalement comme longtemps le furent les patoisants), me semble-t-elle plus pertinente. Ces « minorités » avaient à combattre simultanément sur tous les fronts, car tous les domaines de la culture – la littérature, le théâtre, la danse, la peinture – étaient saturés des images qui justifiaient la minoration des unes et la répression des autres, et la science elle-même, y compris dans ses formes les plus modernes (médecine, psychanalyse), produisait un discours qui, de fait, justifiait l’ordre social établi, l’étroite soumission et minoration des unes et l’assignation des autres à la pathologie et à la perversion. Si nous ne parvenons pas à accomplir une révolution similaire à celle qu’elles/ qu’ils ont accompli contre la culture et les savoirs établis par la production de nouvelles formes de culture et de nouveaux types de savoirs (women studies, queers studies, etc.), nous ne pourrons jamais sortir de cette situation objective de domination et d’aliénation linguistique qui est la nôtre, dès lors que nous prenons la parole (et la plume) en un idiome stigmatisé comme « patois ». 

Ce combat est bien sûr un combat politique, puisqu’il s’agit de mettre en cause un rapport de domination ; ceux qui considèrent celui-ci comme un combat de libération nationale ont le droit de le faire, mais on peut certainement le concevoir d'une tout autre manière, comme une exigence de démocratie à laquelle l’invocation du principe national, en tant que tel, ne saurait d’aucune façon être une réponse satisfaisante ; que l’on appelle de ses vœux des nations correspondant aux territoires où ces langues sont (et surtout étaient) parlées, qu’il s’agisse d’en appeler, comme on le fait depuis la Terreur, à la nation française une et indivisible pour justifier l’écrasement des « patois », voire même que l’on fasse jouer ce même principe, comme tente de le faire Claude Sicre, en faveur des langues de France en appelant à leur « nationalisation ».

 

 

 

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La route du patois à Houdain, près de Béthune

 

 

 

Les indigènes dans la République

 

 Pour en revenir aux écrits des historiens, je propose d’en lire ici un d’un peu près : le chapitre VI du fameux livre d’Eugen Weber, l’historien californien récemment disparu, Peasants into Frenchmen, traduit en 1983 sous le titre, autrement plus « soft » de La Fin des terroirs. La modernisation de la France rurale (1870-1914)[1] intitulé « Des langues à foison » ; un livre sans aucun doute important, fondé une documentation très impressionnante et porteur d’une thèse très provocante, dont on ne peut certes dire qu’elle jouit d’une grande publicité. Weber montre en effet que l’idée moderne de nation, « en tant qu’ensemble de populations unies selon leur propre volonté et ayant certains attributs en commun (au moins l’histoire) », sans cesse mobilisée dans la France du XIXe siècle, ne correspondait en rien à la réalité. Il n’hésite pas à considérer le pays, à l’intérieur de ses propres frontières, comme un « empire colonial » : « On peut voir le fameux hexagone comme un empire colonial qui s’est formé au cours des siècles, un ensemble de territoires conquis, annexés et intégrés dans une unique structure administrative et politique, nombre de ces territoires possédant des personnalités régionales très fortement développées, et certaines d’entre elles des traditions spécifiquement non- ou antifrançaises. Un rappel partiel nous servira d’aide mémoire : au XIIIe siècle, le Languedoc et les régions du centre ; au XVe siècle l’Aquitaine et la Provence ; au XVIe siècle, la Bretagne ; au XVIIe siècle la Navarre, le Béarn, le Pays Basque, le Roussillon et la Cerdagne, une partie de l’Alsace et des Flandres françaises, la Franche-Comté ; au XVIIIe siècle le duché de Lorraine, la Corse, l’État pontifical du Comtat Venaissin ; au XIXe siècle, la Savoie et Nice. En 1870, cet ensemble – et le reste – formait une entité politique appelée France, royaume, empire ou république, organisée par les conquêtes et par les décisions administratives ou politiques prises à (ou près de) Paris » (p. 689-690). Weber ose même citer, en exergue de son chapitre conclusif, les Damnés de la terre de Frantz Fanon : « Le colon s’arrête dans son travail d’éreintement du colonisé que lorsque ce dernier a reconnu à haute et intelligible voix la suprématie des valeurs blanches »[2]. Sur le rapport de la langue et de la culture, le provincial « patoisant » est indiscutablement dans la situation du colonisé de Fanon, même si, comme je l’ai déjà dit, à la différence immense des colonisés des colonies, il est considéré en principe comme un citoyen à part entière, à condition (car les conditions sont nombreuses) de donner sa vie chaque fois que l’État central l’exige, de payer ses impôts et de désapprendre le « patois » au profit du français, ce qui devient de fait une contrainte légale avec l’instauration de l’école obligatoire, où le processus d’acculturation poursuit le double but de l’inculcation du français à tous les citoyens et de l’éradication de tout autre forme de langue. Qu’il y eut des exceptions à la mise en œuvre de ce programme ne fait que confirmer la règle et si les résistances ont bien existé, il vint un jour où, faute d’une expression politique efficace (c’est-à-dire véritablement populaire), elles ont fini, comme on le sait, par lâcher ; lorsque la trans

 

mission familiale s’est interrompue, y compris chez les paysans.

 

 

 

Le patois obstacle à l’éducation/ propagande

Le chapitre du livre de Weber est des plus intéressants parce qu’il apporte effectivement des éléments de savoir considérables sur la question de la généralisation de l’idiome national et de l’affaiblissement des « patois » entre 1850 et 1950 (l’auteur excède en effet largement la période annoncée dans le titre), tout en produisant en fin de compte, le plus souvent, une insidieuse légitimation du processus qu’il décrit, par le récit historique et le vocabulaire. L’objet même, malgré quelque tentative brouillonne, n’est pas redéfini : le « patois » tel qu’il l’entend, somme toute, correspond foncièrement à la définition qu’en donne les colonisateurs francophones et qu’ils parvinrent à inculquer aux colonisés avec succès. En outre, bien que paru initialement en 1976, ce livre reste aujourd’hui pour ce chapitre aussi une référence souvent citée, autorisant les historiens modernes et contemporains à utiliser la notion de patois sans aucune précaution, c’est-à-dire, sans aucune distance critique.

 Ce chapitre a cependant le grand mérite de faire apparaître combien « le thème du patois » fut problématique pour l’image de soi d’une nation qui faisait de « la » langue, la langue « claire et pure »  des auteurs classiques d’ancien régime et des Lumières, le lieu même de son unité et son identité symboliques, alors même que celle-ci n’était parlée que par une minorité de citoyens. Tellement, du reste, que a posteriori certains historiens, nous dit Weber, vont jusqu’à faire comme si ce problème n’avait existé : « En 1907, un lauréat de l’Académie déclarait que le parler populaire et le langage littéraire venaient de la même source : le vieux français. En 1966, le directeur du service de la recherche pédagogique du ministère de l’Éducation disait que le triomphe du français sur le latin dans les écoles constituait l’affirmation du « langage du peuple »[3]. En 1968, quand Antoine Prost publia son excellente histoire de l’éducation française, l’Enseignement en France, 1800-1967, nous y cherchâmes en vain ne fût-ce qu’une allusion au problème dont les maîtres d’écoles se plaignirent pendant tout le XIXe siècle : le fait qu’une grande partie de leurs élèves ne parlaient pas (ou parlaient à peine) le français » (p. 116). L’auteur note en outre que la dernière statistique qu’il a pu trouver sur ce sujet « embarrassant » remonte à 1863. Il y aurait une étude à mener sur l’absence à peu près complète de statistiques et l’extrême réticence, aujourd’hui encore, de l’INSEE à prendre en compte la question du multilinguisme. Il s’agissait autrefois, et Weber en parle beaucoup, de masquer les très grandes difficultés rencontrées dans l’imposition du français ; là où aujourd’hui on veut dissimuler autant que possible l’existence d’un nombre de locuteurs encore significatifs, qui pourraient transformer la reconnaissance de leur existence en revendications linguistiques.

 Son analyse dans l’ensemble est juste : il était très difficile d’assumer un tel écart entre les aspirations d’unité et d’uniformité linguistique partagées par la plus grande majorité des élites politiques et intellectuelle et la réalité effective. Sous l’Ancien Régime l’unité administrative importait seule et s’accommodait fort bien de la diversité linguistique. « On lui attacha de l’importance lorsqu’elle apparut comme une menace de l’unité politique – c’est-à-dire idéologique […] un régime qui cherchait à instruire et intégrer avait besoin d’un instrument d’information et de propagande efficace ; mais il pouvait difficilement en avoir un si la population ignorait le français » (p. 114). L’uniformité linguistique était nécessaire pour l’imposition de cette nouvelle forme de pouvoir, qui requérait la participation active d’individus-citoyens libérés (c’est-à-dire privés) de toutes leurs anciennes attaches et de leurs particularismes. Or, Weber montre que cette politique linguistique des révolutionnaires fut un échec : « le seul rescapé du naufrage fut le principe lui-même », qui n’allait réellement commencer à porter ses fruits que bien plus tard, sous la troisième république. Il faut, écrivait à cette époque le critique Francisque Sarcey, « que tous puissent lire le même journal, parti de Paris, qui leur apporte les idées élaborées par la grande ville » (p. 115). Ce rêve mit du temps à se réaliser, il est devenu aujourd’hui la marque même d’une aliénation tellement réussie que peu de gens, finalement, perçoivent son évidence grossière, abonnés à la presse locale pour les chiens écrasés, les morts et les notabilités, et lecteur occasionnels des journaux sérieux de la capitale, où il n’est à peu près jamais question des insignifiantes tribulations des « provinciaux ».

 

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La critique des sources et ses limites

Au fil de cette reconstruction extrêmement documentée, Weber critique opportunément les sources qu’il utilise. Les données de 1863, selon lesquelles 8381 communes sur un total de 37510 ne parlaient pas français, sont à considérer « avec circonspection, car le ministère de l’Instruction publique avait toutes les raisons d’exagérer ses succès et de dissimuler ses échecs » (p. 109-110). Comment croire, par exemple, que les 259 communes du Cantal étaient toutes acquises au français ? Aussi passe-t-il en revue de nombreux témoignages montrant que l’enquête « sous-estimait la situation » (ibid.) : c’est en « dialecte pyrénéen de Lourdes » que la vierge s’adresse en 1858 à Bernadette Soubirous et en 1895 encore, le Père Gorse, qui officiait en Corrèze, déclarait : « Il passera encore de l’eau sous les ponts avant qu’on amène le paysan à parler français »[4]. En 1903, dans un village des monts d’Ambazac, un voyageur ne put « ni comprendre, ni se faire comprendre des femmes, qui ne parlait que patois », mais les hommes par contre lui indiquèrent son chemin en « un pur français »[5]. De même faut-il se défier des effets fallacieux induits par le fait que la documentation juridique, exclusivement en français, laisse très souvent penser que bien des scènes se sont déroulées dans la langue qui les rapporte, alors qu’une remarque incidente parfois, dévoile que tous les échanges ont bien eu lieu en d’autres langues. On pourrait d’ailleurs en dire autant de la littérature : rien n’est plus fréquent que la fiction non explicite de paroles directement saisies en français en des régions et milieux où l’on parlait en fait autre chose.

 Mais l’historien aurait dû aller beaucoup plus loin dans sa critique des sources. D’abord, concernant le crédit à apporter aux statistiques de 1863, car l’on sourit lorsqu’on le voit accepter de considérer le Tarn-et-Garonne comme « un îlot francophone perdu au milieu du sombre océan des départements parlant la langue d’oc, et ceci probablement grâce aux influences protestantes de Montauban » (p. 111), s’il est vrai qu’un siècle plus tard la langue se parlait encore partout dans le département. De plus cette identification de la communauté protestante à l’usage du seul français est en grande partie erronée. Ensuite, au cas par cas, pas mal de documents utilisés sont à prendre pour le moins avec des pincettes : quelle confiance, par exemple, avoir lorsqu’on lit dans un rapport de police qu’un délégué syndical s’adressa à son auditoire « en mauvais français » ? (p. 120) Sur quoi se fonde l’affirmation selon laquelle, « dans les ateliers et les usines, on n’entendait guère de patois » (p. 123) ? etc. etc.

Le texte contient en outre certaines erreurs factuelles, dues au manque de connaissance et d’intérêt pour les langues dont il est question, comme la note nous apprenant qu’en 1883 « lorsque Nietzsche emménagea dans la vieille ville de Nice (ou Nizza, comme il l’appelait toujours), tous les ouvriers et les employés de son voisinage parlaient italien » (p. 719). Cet italien était évidemment de l’occitan nissard.

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Le patois, dialecte dégradé

Mais c’est surtout sur la nomenclature utilisée pour désigner l’objet même de cette partie de son étude, que Weber est on ne peut plus approximatif[6] : le « patois » est, dit-il, le nom que l’on donnait aux « différents langages, idiomes, dialectes et jargons des provinces françaises » (p. 109), vocabulaire, on en conviendra, singulièrement imprécis pour désigner ce qu’aujourd’hui beaucoup (mais non certes tous) nommeraient les langues de France.

Il s’en remet à la définition proposée par le provençaliste Auguste Brun dans un ouvrage paru en 1946 (Parlers régionaux), qu’il juge pourtant lui-même « succincte » : « une langue est un dialecte qui a prospéré, un patois, un dialecte dégradé » (p. 125). Quels sont les critères de la « dégradation » qui fait le patois ? Comme toujours, le manque de culture écrite, la variation (considérée comme « fragmentation ») et l’abandon par les classes sociales les plus élevées : « Dans les années 1850, le provençal était un patois : il n’était plus écrit, il s’était fragmenté en idiomes locaux, et les classes supérieures ne l’employaient plus, sauf pour s’adresser aux gens dans la rue » (p. 125). Chacune de ses affirmations mériterait bien des restrictions et des commentaires. Remarquons en tout cas que le provençal (ici plus ou moins confondu avec tous les parlers d’oc) est un patois au sens où il est constitué d’une multitude de patois. Pour les parlers des zones occitanes, l’auteur varie beaucoup dans ses désignations, mais refuse en tout cas l’usage d’un singulier, évoquant « la prétendue langue d’oc » et citant un commentaire trouvé dans l’édition par Maurice Robert du Dictionnaire de la langue limousine de Léon Dhéralde (1968) : « Et si on faisait un congrès de langue d’oc. Hé Di ! Millé Dious ! Pecaïré ! Mais pour que chacun des délégués comprenne, il faudrait que les orateurs s’expriment en français » (p. 720). Pourtant, en 1976, Weber aurait dû savoir qu’il y avait belle lurette que de tels congrès existaient, sans que l’on ait eu besoin du moindre traducteur ; la compréhension interdialectale étant une donnée de fait pour l’Occitanie, constatable par tous et démontrée par les études (certes moyennant des conditions et restrictions : un temps d’écoute minimal est nécessaire, on ne saurait prétendre à la saisie de 100 % du vocabulaire, etc.). L’historien reste cependant étroitement tributaire du lieu commun répété à satiété selon lequel, pour le dire avec l’une de ses sources, « les indigènes éprouvent une très grande difficulté à se faire comprendre hors de leur village ». Mais cette affirmation, qu’il prend à la lettre (alors que, évidemment, il faudrait pouvoir être en mesure de mesurer le degré d’incompréhension, la part de mauvaise foi également, c’est-à-dire, du présupposé conforté par l’immense majorité des discours autorisés selon lequel le « patois » d’à côté, n’est « pas du tout le même ») est à la fois contredite par d’autres sources, comme celles qui attestent de l’intercompréhension des soldats de la guerre de 14 qui, au début de la guerre, avant les grandes pertes qui allaient entraîner la composition des régiments, pouvaient « recourir à leur patois », parce qu’ils étaient réunis en unités non à proprement parler « locales » mais régionales : ces hommes qui n’étaient pas des mêmes villages mais, par exemple, de tout le limousin, communiquaient en leur langue sans aucune difficulté. L’incompréhension d’un village à l’autre, sauf exception (là où passent de réelles frontières linguistiques), est une pure fiction.

 

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Des non-langues

Ainsi ce que l’historien croit pourvoir affirmer des parlers d’oc, lui paraît aussi valable pour la plupart des autres idiomes parlés en France vers 1850, réduits pour la plupart au statut de « patois », c’est-à-dire de non langues : « en 1848, de nombreuses langues avaient perdu tous les liens qui maintiennent une langue comme telle, et étaient devenues ce que les Révolutionnaires appelaient des jargons : elles étaient ignorées par la littérature, ne connaissaient pas la fixation de l’écriture, manquaient de structure formelle et de grammaire » (p. 138). Tous les préjugés et toutes les confusions de l’idéologie que l’on pourrait qualifier de scripturocentrique sont ici réunies : comme on le voit, cette idéologie fait de l’existence d’une culture écrite la condition même de l’existence d’une langue, aberration linguistique absolue, qui réduit au néant toutes les civilisations sans écriture du monde, à quoi s’ajoute l’idiotie indéfiniment répétée (voir ceux qui aujourd’hui encore parlent de « langues sans grammaire ») selon laquelle, faute de livres de grammaire, les patois ne possèderaient ni « structure formelle », ni « grammaire ». Sans compter qu’il n’y a aucun sens à dire que ces langues étaient « devenues » ce que les révolutionnaires appelaient des « jargons », supposant ainsi un passé glorieux rien moins qu’évident. On ne peut que constater qu’ici et ailleurs l’historien épouse exactement les analyses de ceux qu’il appelle les colonisateurs de la France rurale.

Dans ces conditions, Weber considère comme nécessairement voués à l’échec les mouvements renaissantistes qui, comme le Félibre en Provence, « essayèrent de créer une littérature » (p. 125). A le lire, mais sans qu’il ne fournisse aucun chiffre, les livres de Roumanille et de Mistral ne furent lus par personne. Les gens, soi-disant, trouvaient trop difficile la lecture en « patois » (écrit pourtant sur la base du français, de sorte que les objections que l’on adresse à la graphie classique aujourd’hui ne s’applique guère) ; de plus ils « comprenaient difficilement un langage littéraire souvent archaïque et incompréhensible, comme le latin cicéronien de Pétrarque avait dû l’être pour ses contemporains du XIVe siècle », comparaison dont la fausseté est évidente car les contemporains de Pétrarque qui connaissaient (et souvent parlaient) le latin, l’ont évidemment compris, mais cette langue n’étaient bien sûr pas celle qui dominaient dans les échanges, y compris parmi les lettrés, alors que, archaïsme ou pas (la chose est sûr bien des points discutables), Roumanille et Mistral utilisaient un provençal sans aucun doute parfaitement intelligible pour des provençaux éduqués : c’est cela qui explique la limite étroite de leur public et cette frontière n’est donc pas proprement linguistique mais culturelle, avec le clivage social qu’elle suppose en effet, même s’il faut cesser de considérer les élites et les masses populaires du XIXe siècle, et du reste des autres époques, comme deux mondes foncièrement séparés et impénétrables l’un à l’autre[7]. La vérité est plutôt que le Félibre, comme les autres mouvements renaissantistes qui se sont succédés jusqu’à nos jours, n’est pas parvenu à transformer durablement et en profondeur le statut de la langue, dévaluée en patois, et Weber en donne par ailleurs les raisons, lorsqu’il décline les caractéristiques et les effets de ce qu’il appelle colonisation. Mais ce concept, sans doute, l’empêche-t-il aussi de saisir la vraie raison du déclin des « patois », qui est le statut social, culturel et politique auquel en effet pouvait prétendre le provincial acceptant de se dépatoiser ; ce que ne pouvait certes espérer les « indigènes » des pays colonisés. Du reste, cela est toujours vrai aujourd’hui : l’écrivain provincial qui renie son patois en optant pour la belle langue est un auteur français, l’ex-colonisé qui renonce aux langues inférieures au profit du français sublime est un auteur francophone. De sorte qu’il n’est pas suffisant d’invoquer la « volonté » d’intégration dans l’hexagone, là où les colonisés de l’extérieur auraient plié sous la force ; il est indéniable que cette volonté répondait à une offre d’intégration effective, ce qu’excluait le statut d’indigène colonisé.

 

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Inadaptation à la modernité, à la politique, à la culture savante

Weber est ainsi entièrement tributaire, dans ses analyses mêmes, des contempteurs révolutionnaires et républicains des patois. Ainsi cite-t-il comme une vérité de fait la remarque de Renan (1889) selon laquelle aucune œuvre scientifique, philosophique ou d’économie politique ne pouvait être écrite en « patois ». Notons que la notion de sous langue, voire de non langue associée au terme, l’exclut par principe ; non pas que tout ne puisse se dire dans les « patois » comme dans n’importe quelle autre langue, encore faut-il que cette langue dispose des cadres institutionnels qui lui permettraient d’investir ces disciplines et bien sûr d’avoir ce rayonnement national et international, dont on voit aujourd’hui qu’il fait de plus en plus défaut au français lui-même dans les sciences, la philosophie ou l’économie politique. Qui serait pour autant disposé, parmi même les plus pessimistes et défaitistes de nos « cassandres à cocarde » ; selon l’expression de Claude Hagège, à considérer que notre langue nationale est devenu un patois ? Weber associe la remarque sans appel de Renan au témoignage d’un instituteur de Lozère, à la même époque, selon lequel un paysan voulant impressionner ses auditeurs en discutant de politique recourra à « un (mauvais) français) ». De cette notation, Weber tire l’affirmation selon laquelle « contrairement aux affaires du village la politique se faisait en français », une généralisation abusive, démentie par les documents, que l’on retrouve désormais dans un nombre incalculable d’études. Du reste, rien n’est plus choquant que cette séparation entre les affaires du village et « la » politique, comme si le village n’était pas de toute façon, dans le traitement de ses propres affaires, de plain pied dans la politique ; et bien sûr ces « affaires » se sont fort longtemps traités aussi, au quotidien, en « patois », sans parler de l’évocation critique ou satyrique de « la politique » locale, régionale ou nationale, domaine largement couvert par les langues locales plus encore que par le français.

 Weber renchérit avec ses sources sur l’insuffisance lexicale des patois pour faire face à la modernité, leur obligation d’emprunter au français y compris pour les termes se référant « à la vie morale et intellectuelle » (p. 141). On ne sait trop où il a trouvé l’affirmation selon laquelle « Le patois auvergnat n’avait aucun mot pour désigner le poète, le musicien, le peintre ou l’artiste » (ibid.). Alors que l’on sait pourtant que les langues régionales ont intégré jusqu’au bout du vocabulaire issu du français – ou de l’anglais (Weber parle des innovations agricoles, où l’anglais fut très présent au XXe siècle) en le pliant à leurs propres règles phonologiques et grammaticales, comme le fait aujourd’hui le français avec l’anglais, malgré les recommandations gouvernementales. Ce fut le cas de tout le vocabulaire correspondant aux exigences sociales des classes où le patois se maintint (Weber, abusivement, semble ne considérer que la seule paysannerie, objet de son livre : voir les justes remarque de Pierre Barral, « Depuis quand les paysans se sentent-ils français », Ruralia, 1998, n° 3, http….) et notons aussi, pour tordre le cou à cette mauvaise idée reçue, que les mouvements renaissantistes ont de fait comblé à peu près tous les manques dans leurs écrits littéraires et politiques, sans parvenir, il est vrai, à influer sur l’ensemble des locuteurs ; mais comment l’auraient-ils pu, alors que l’on a maintenu et que l’on maintient encore scrupuleusement l’analphabétisme des lecteurs potentiels d’ouvrages en langue régionale, en y ajoutant la fiction idéologique prétendant que la langue dans laquelle ils sont écrits n’a rien à voir avec le bon vieux patois ? La colonisation linguistique a combattu vigoureusement et victorieusement à ce jour l’institution des médiations culturelles (enseignement, presse, etc.) qui seules auraient pu, qui seules pourraient permettre aux locuteurs de percevoir l’égale dignité de leurs langues. Pour détruire par un seul exemple irréfutable toutes les billevesées sur l’incapacité structurale des « patois » à s’adapter à la modernité et à devenir le vecteur de textes théoriques, il suffit pourtant de passer la frontière espagnole en pays catalan et voir la différence de statut symbolique et d’usages culturels de ce qui est et reste pourtant, indiscutablement, la même langue.

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Le rude et le délicat, le lourd et le léger, le concret et l’abstrait

 Mais Eugen Weber, comme tant d’autre, essentialise ces caractéristiques de la domination en se dotant d’un kit d’explication béhaviouriste, selon lequel, les « patois », dont il a pourtant dit que le terme recouvrait les langues les plus différentes les unes des autres, aux histoires multiples et contrastées, hé bien étaient des structurellement adaptées à leur unique fonction : servir à la vie rurale ; pratiquer les travaux des champs, etc. Impressionné par la force et la qualité toute « biblique » des vaticinations patoises (en fait occitanes bien sûr) de la vierges de La Salette (1846), il propose le commentaire suivant : « Des idées simples et concises, pleines d’images, issues de l’expérience locale. Tel était le parler rural, pauvre en termes abstraits, riche en termes concrets et en termes péjoratifs » (p. 142), et il n’est pas sans intérêt de noter qu’il renvoie en note, pour autoriser ses dires, aux roman de Robert Sabatier, Les noisettes sauvages, paru en 1974 (preuve, une fois de plus, combien l’historien est ici tributaire des lieux communs, littéraires et/ou pseudo-scientifiques qui traînent partout sur la question). S’il s’agit de dire que les jeunes bergers de La Salette exprimaient dans leur langage leur propre expérience sociale et culturelle, il n’est là rien que de banal ; mais si on veut montrer par là, comme l’historien entend le faire, les qualités et les limites propres du « patois », alors nous avons bien affaire à une fausseté. En fait Weber va plus loin encore, en concevant « le patois », dans une référence évasive aux « chercheurs modernes », comme un produit du mode vie paysan lui-même car, explique-t-il doctement, « le mode de vie affecte le parler dans ses aspects purement physiques » et, comme tel, le patois était-il fatalement inadapté à la vie urbaine et policée. Quel phonologue pourrait pourtant sérieusement souscrire à l’explication des caractéristiques phonétiques de l’occitan d’Ardèche ou de Corrèze par le besoin de se faire entendre de plus loin dans les champs ? (p. 142).

 « Le français moderne est léger à l’oreille. Le parler populaire est plus rude, plus abrupt, plus rythmé. Le français, quand il est parlé de manière détendue, a plus de voyelles ouvertes, et moins de diphtongues. L’évolution phonétique qui fait passer d’une langue rude (présence de diphtongues) à des sons délicats, est évidemment liée à un changement de conditions ; ou, en tout cas, au triomphes des valeurs liées à de telles conditions » (p. 142). Notons seulement que toute l’analyse repose sur l’opposition de la rudesse et de la délicatesse, dont le critère est forcément ici l’auto-représentation du français comme langue subtile et légère ; pré-jugé esthétique au service de l’idéologie de l’infinie supériorité du français sur les « patois » dont le chercheur américain est visiblement la victime.

 

Les mots et les choses

 Enfin, dernier lieu commun, inséparable en fait de tout ce qui précède : l’idée reçue hélas trop souvent partagée par les défenseur des langues régionales selon laquelle le passage du « patois » au français est celui d’une langue des choses à un langue des mots. En ce sens précis, de manière d’ailleurs cohérente avec son usage du paradigme colonial, Weber parle de l’aliénation des paysans désormais privés d’une langue adaptée et même issue de leur propre expérience : « les gens passaient d’un système où les mots étaient proches des choses qu’ils représentaient à un autre où ils en étaient séparés. Le français, qui donne la priorité aux termes abstraits, préfère la finesse à la référence précise et à l’analogie » (p. 144). Ce n’est évidemment pas le français en tant que tel, en sa nature propre, qui dicte ces priorités et ces préférence, mais la manière dont il en fait usage, dans la culture des élites depuis le XVIIe siècle, et il est vrai que ce fut ce français là (mais le français peut-être, a été et est aussi tout autre chose) qu’on inculqua et que l’on inculque encore dans l’école de la République. Mais l’historien poursuit : « Un outillage culturel qui consacre le triomphe des mots sur les choses convient certainement à une société dans laquelle la nécessité et l’expérience immédiate jouent un rôle secondaire ou qui appris à ajuster ses idées à ce mode de pensée. Pour des esprits plus simples, se mouvant dans un monde rude et concret, de telles valeurs implicites ne peuvent qu’être génératrices de confusion, sinon d’aliénation » (p. 144). Tout cela paraît évident. Et pourtant, quelle société, aussi complexe et « raffinée » soit-elle ; n’est-elle pas en permanence confrontée, au point que la langue ne puisse éviter d’avoir d’une façon ou d’une autre, à le prendre en charge, à « la nécessité » et à « l’expérience immédiate » ? Et puis, bien sûr, l’opposition des esprits simples au esprits fins (et donc compliqués !), du monde rude et concret de la campagne, au monde doux et abstrait de la ville, relève exactement du système de valeur dont l’historien analyse le triomphe ; elle est purement idéologique : confrontés aux réalités urbaines et d’abord aux conditions du salariat, les paysans ne les trouvèrent certes ni douces ni abstraites et ils surent évidemment le dire, aussi bien en français qu’en « patois ».

Weber lui-même nous dit que l’histoire n’est que trop souvent écrite par les vainqueurs ; pourtant celle qu’il propose, quelque usage qu’il fasse du paradigme colonial, en est un nouveau chapitre.

Jean-Pierre Cavaillé

 

[1] Eugen Weber, Peasants into Frenchmen, The Modernization of Rural France, 1870-1914, Stanford California, Stanford University Press, 1976 ; La Fin des terroirs. La modernisation de la France rurale (1870-1914), traduit de l’anglais par Antoine Berman et Bernard Géniès, Paris, Fayard, 1983. 

[2] Voir l’ensemble de ce chapitre qui défend hardiment cette thèse dans l’ensemble fort juste (« en France, comme en Algérie, la destruction de ce que Fanon appelait la culture nationale était systématiquement poursuivie », p. 698), même si, comme je l’ai déjà dit, on ne saurait identifié le statut du colonisé provincial (français à plein titre) de celui du colonisé des colonies proprement dites.

[3] Raoul de la Grasserie, Étude scientifique sur l’argot (1907), p. 1 ; Louis Legrand, L’Enseignement du français à l’école élémentaire (1966).

[4] « L’enfant l’emploie tant que le maître le surveille, le petit pioupiou en essaie encore à la caserne ; mais le village réintégré… diga li que vingua ! », Abbé M. M. Gorse, Au bas pays de limosin, 1896, p. 11-12.

[5] Ardouin-Dumazet, Voyage en France, 54 vol. 1889-1910, vol. 28, p. 43.

[6] Notons bien que ces à-peu-près et cette difficulté à fixer un vocabulaire n’est pas le fait des traducteurs, mais figure déjà dans l’original anglais.

[7] Rien à mon sens n’autorise à dire qu’ « après 1650 [l’année de la mort de Descartes, date d’ailleurs tout à fait arbitraire pour signaler sans doute le prétendu triomphe de la rationalité moderne dans les élites], la culture de l’élite et celle des masses rurales suivirent des chemins séparés » p. 703). Tout l’ouvrage de Weber est en fait fondé sur ce présupposé de l’existence de deux cultures séparés et divergentes ; il serait facile de montrer pourtant combien elles n’étaient pas étanches, combien les « patois » eux-mêmes entièrement identifiés à la culture pré-moderne, voire anti-moderne, purent être le vecteur d’idées nouvelles, venues du français ou même du latin, ce qui est une évidence presque nécessaire étant donné le nombre de bilingues (français/ langue régionale) de tri-lingues (latin/ français/ langue régionales) et autres.