Omarmatuer

Photo prise à Mougins le 25 novembre 2009 (© Frederic della Faille / Flickr)

 

Dis-moi quelle graphie tu utilises et je te dirai qui tu es

 

« Si la crise de l'enseignement du français provoque des crises personnelles aussi dramatiques, d'une violence aussi grande que celles qu'on a vues en Mai 68 et après, c'est que, à travers la valeur de ce produit de marché qu’est la langue française, un certain nombre de gens défendent, le dos au mur, leur propre valeur, leur propre capital. Ils sont prêts à mourir pour le français... ou pour l’orthographe ! De même que les gens qui ont passé quinze ans de leur vie à apprendre le latin, lorsque leur langue se trouve brusquement dévaluée, sont comme des détenteurs d'emprunts russes. » Pierre Bourdieu, « Ce que parler veut dire », art. de 1978, repris dans Questions de sociologie, éditions de minuit, 1980.

 

            J’ai constaté que lorsque, dans l’un ou l’autre de mes posts, je faisais référence aux questions de graphie, qui représentent pour l’occitan un notable point de fixation et un éternel sujet de conflits, mes lecteurs réagissaient avec beaucoup d'intérêt et de vivacité et manifestaient souvent un savoir sur la question que je suis loin d’avoir. Je regrette mon ignorance en la matière car le sujet est passionnant, en soi, dans la recherche de la « meilleure graphie » possible pour l’occitan, mais aussi pour le français et pour toute langue.

            Ce sujet est aussi des plus intéressants par les questions sociales, politiques et philosophiques qu’il pose. En effet, à travers les querelles de graphie, se jouent des conflits idéologiques, des conflits proprement sociaux (graphie élitiste ou populaire), des conflits aussi sur la représentation que l’on a de la langue que l’on veut écrire, de la fonction que l’on attribue à l’écriture et au savoir écrit par rapport à la parole, et enfin autour de la conception même du langage en général et des fonctions qu’on juge lui être essentielles ou premières.

            Je ne m’aventurerai certes pas aujourd’hui si loin. Mais je voudrais simplement réfléchir à partir de ce qui me paraît être un exemple assez riche, que j’ai évoqué dans mon dernier post : les diverses graphies pratiquées dans les vallées occitanes italiennes.

            Je m’appuie ici sur l’exposé de Sano Naoko, dans son livre passionnant, Una lenga en chamin. Viatge d’una Japonesa dins las Valadas occitanas en Itàlia (p. 146 sq).

 

L’individuel et le collectif

            L’auteure remarque d’abord une tension que nous ne connaissons que trop dans toutes les zones occitanes et qui est tout aussi bien le lot d’une multitude de langues ou dialectes sans États (le poids du politique, on le voit, apparaît immédiatement dans cette première constatation), entre des graphies individuelles, souvent calquées sur la langue dominante (en l’occurrence l’Italien) et des langues élaborées proposées, dit-elle, par des linguistes, mais je dirai surtout par des groupes, des collectifs, sous la houlette en effet d’intellectuels, qui ne sont pas nécessairement des linguistes au sens propre du terme (ce qui d’ailleurs, à mes yeux au moins, ne dévaluent nullement leur démarche).

            Cela induit, évidemment un premier clivage social, qui ne trace pas à proprement parler une opposition entre peuple et élite, même si les graphies individuelles sont parfois plus populaires et souvent (mais pas toujours) d’origine populaire. Leur relatif succès (voir par exemple en Limousin la graphie personnelle de Fernand Mourguet) vient de l’effort déployé pour serrer au plus près la prononciation en utilisant le code graphique de la langue dominante (le français pour Mourguet). Mais la limite de l’exercice est évident : c’est le localisme, voire l’hyperlocalisme de cette langue écrite ; dès que l’on s’éloigne un peu trop et que l’on « n’entend plus » sa propre variété de parler à la lecture, surgissent des difficultés de déchiffrage, là où la compréhension orale serait spontanée. Mourguet, entend-on dire en Limousin même, écrit « un patois très différent du mien ».

            Surtout, sans pour autant adopter gratuitement ses règles, le créateur d’une graphie personnelle a le plus grand mal du monde à justifier et à raisonner ses choix, tant le travail de rationalisation grammaticale et de persuasion est essentiel pour imposer sa graphie comme référence et constituer un groupe d’individus écrivant et publiant dans le même code. Une telle entreprise exige une bonne formation scolaire, voire universitaire, en tout cas de longues années de travail en relation avec des gens de ces milieux. Cette différence du poids des arguments et d’efficacité rhétorique, essentiellement sur un public qui est lui-même un tant soit peu formé, constitue en soi un clivage social d’importance.

            D’ailleurs, c’est l’une des raisons pour lesquelles des personnes se reconnaissent dans une graphie comme celle de Mouguet, justement parce que la démarche est dénuée de tout enrobage savant, qu’elle est accessible immédiatement, sans pré-requis. A condition cependant de savoir lire le français, car il va de soi que cette popularité est tributaire de l’acquisition de la langue écrite dominante par tout un chacun. Cette évidence même devrait faire réfléchir.

 

La voix et la forme (phonétique et morphologie)

            Si l’on s’en tient aux graphies que Sano Naoko qualifie d’ « élaborées », une nouvelle tension apparaît, bien connue (Naoko renvoie d’ailleurs à ce sujet au livre collectif édité par D. Caubet, S. Shaker et J. Sibile, Codification des langues de France, L’Harmattan, 2002), entre les graphies phonético-phonologiques, qui ont pour objectif de transcrire la réalité phonétique ou phonologique des variétés de langues et les graphies englobantes, morphologico-syntaxiques et/ou étymologiques, dont le but est d’aller dans le sens d’une univocité de la représentation graphique, par-delà les variations locales.

            La tension est aussi bien, le plus souvent, interne à ces deux types de graphie, surtout dans la seconde, où l’on cherche généralement à tenir compte de diverses façons (signes diacritiques, etc.) des variétés de la langue. C’est ce que cherche à faire, avec plus ou moins de bonheur, selon les dialectes, la graphie dite classique de l’occitan, à vocation englobante, morphologico-syntaxique, sans aucun doute, mais aussi, pour une part, étymologique (voir infra).

            Sano Naoko constate que tous les types de graphies sont présents dans les vallées italiennes.

            On y trouve en effet d’abord des graphies individuelles à base italienne (exemple : « lus giurnals pulitics e cültürals »), sans qu’aucune véritable norme à base italienne ne se soit constituée, à la différence de ce qui se passe pour la plupart des autres langues minorées de la péninsule, qu’enveloppent le concept absolument fourvoyant de « dialetti », appliqué encore le plus fréquemment (mais pas dans les vallées elles-mêmes ou l’on dit plutôt « patois » pour désigner l’occitan). Ces graphies, utilisées parfois dans des revues des années 80, semblent aujourd’hui tombées en désuétude.

            On y trouve également des graphies à tendance phonético-phonologiques. Il faut d’abord citer la graphie mistralienne introduite dans les vallées par l’association Coumboscuro dans les années 60, mieux adaptée, sans doute aucun, au provençal rhodanien qu’aux variétés de vivaro-alpin parlées dans les vallées. Elle est très peu employée, sinon, nous dit Sano Naoko, dans quelques articles de la revue Coumboscuro (le mot même de Coumboscuro ainsi graphié est un bon exemple de cette graphie, par ailleurs bien connue).

 

Le démon de la pureté : la graphie K

            Une autres graphie phonético-phonologique, est dite « la graphie K ». Elle fut proposée par François Fontan et utilisée dans les mêmes années 80 (revues Valados Usitanos et Ousitanio Vivo, qui publiaient aussi en d’autres graphies).

            En voici un exemple : « avyà vist din na rwocha ke fazia na barma en nin d’aygya » (« il avait vu dans un rocher qui faisait une grotte un nid d’aigle »).

            Cette écriture est tout à fait cohérente du point de vue phonétique, selon le principe : « chaque son est toujours représenté par le même signe » et « chaque signe représente toujours le même son » (Ethnisme, 1961, en français dans le texte). Fontan ajoute : « Toutes adjonctions étymologiques, simples produits du pédantisme et du passéisme, sont totalement étrangères au rôle fonctionnel du langage écrit ».

            Mais justement, le langage écrit a toujours d’autres rôles que strictement fonctionnels, et l’on ne saurait balayer d’un revers de main, au titre de simple pédantisme, ce qui relève en fait des processus de distinction sociale à l’œuvre dans l’écriture, et taxer de passéisme ce qui est en fait un type spécifique de mémoire de la langue engagée dans les graphies étymologiques, associées à un discours sur les origines de la langue, de ses évolutions et donc de sa durée, et du fait même qu’il est important, voire essentiel que ce récit de la langue soit inscrit dans sa graphie.

            Cette histoire bien sûr n’est pas neutre, elle est éminemment idéologique : dans l’orthographe du français telle qu’elle a été imposée par volonté politique (Richelieu créant l'Académie française) on souligne les apports latins et grecs qui ennoblissent la langue, on montre par divers signes comment la langue s’est policée et adoucie, bref bonifiée (l’accent circonflexe par exemple sert à cela), etc. Il s’agit, peut-on dire, d’une forme d’histoire subliminale de la langue qui est imposée, le récit national de la langue ; et c’est un peu comme si chaque fois que l’on prenait la plume on révisait son Lavisse en même temps que son Grévisse.

            On devine la fonction politique de la graphie et pourquoi il est si difficile de proposer des réformes de l’orthographe en France, ce qui reviendrait à toucher à ce récit national auquel, manifestement, beaucoup de gens (et pas seulement parmi les élites), tiennent tant. Cette fonction mémorielle et mythique, proprement politique, est au moins aussi importante que l’opération toujours renouvelée de distinction sociale qu’opère l’orthographe, en particulier dans toutes les langues où l’on a délibérément opté pour un code complexe et où le souci étymologique ne cesse d’interfèrer avec la phonétique, comme en français.

            Je ne m’étendrai pas ici sur le rôle éminent de « distinction sociale » que joue l’orthographe du français : je renverrai seulement à l’excellent numéro de la revue Mots (n° 28, septembre 1991) et au livre de B. Wynants, L'Orthographe, une norme sociale: la construction sociale et les transformations de l'orthographe française (Mardaga, 1997, partiellement en ligne), et je citerai – ce n’est pas original – la phrase fameuse de Mézeray dans un texte préparatoire (1673) de présentation du futur Dictionnaire de l’Académie française : « La Compagnie déclare qu’elle désire suivre l’ancienne orthographe qui distingue les gens de lettres d’avec les ignorans et les simples femmes » (je garde délibérément la graphie « ignorans », pour montrer que, malgré le dogme d’immutabilité, le code change). Lorsque plus tard, ce texte sera discuté à l’Académie, on suggérera d’enlever l’adjectif, de façon à exclure toutes les femmes, même celles qui ne sont pas simples (c’est-à-dire celles qui ont quelque teinture de bonnes lettres, comme l’on disait) !

            Ce que je veux ici souligner, c’est qu’il ne faut pas pour autant imaginer qu’en simplifiant au maximum la relation signe/son et en supprimant toutes les marques de l’étymologie, on dépolitise l’écriture et qu’on lui ôte tout marqueur social, même si l’on œuvre pour l’égalité. Cela est tout simplement impossible, parce qu’une graphie est bien sûr nécessairement introduite par un groupe social donné, qui aura ou non le pouvoir institutionnel (et donc politique) de l’imposer à tous. La graphie « révolutionnaire » de Fontan est tout autant politique bien sûr que l’orthographe du roi de France : elle déclare haut et fort, même si c’est implicitement : « faisons du passé table rase, fondons une société égalitaire qui récuse la distinction de classe entre le peuple ignorant et les bourgeois pédants ».

            En tout cas, le fait est que la graphie de Fontan, dans les vallées occitanes, n’a pas « pris ». Les gens qu’interrogent sur place Sano Naoko parlent d’une graphie « bizarre », du fait des « K, W, Y », et repoussée par tout le monde. Un interlocuteur dit que Fontan avait « utopiquement raison », mais son tort essentiel fut de faire comme si « l’Occitanie » était un pays « sans tradition écrite, sans une classe d’intellectuels, où tout pouvait commencer à zéro ». La liaison entre la langue parlée et l’écriture, dans nos pays, a toujours déjà une histoire derrière elle, dont on ne peut pas faire comme si elle n’avait pas eu lieu, il existe une sorte de culture graphique dont on ne peut faire abstraction.

 

Une graphie familière

            C’est là, sans aucun doute, l’une des raisons du succès de la graphie dite de l’École du Pô, qui part de la graphie du Félibrige pour l’adapter à la phonétique des vallées et qui exprime les distinctions de son que ne rendent pas les autres graphies, tout en n’ayant rien d’étranger à l’œil de ce peuple frontalier, qui connaît la graphie française. Car le code de l’École du Pô, mis au point par Arturo Genre, est largement basé sur le français : par exemple « ou », « u », « eu » sont pris au français, etc. Exemple : « Ai durmì dë sout dë na barmo » : « J’ai dormi sous une grotte » (voir également le poème de Boudriè que j’ai présenté dans mon dernier post).

            Ainsi, sans avoir une connaissance préalable de la langue écrite, un locuteur peut-il retrouver sans peine son parler, un peu comme les Limousins s’appropriaient simplement, à partir de leur connaissance du français, la graphie de Lengamiau ou de Panazo, mais la graphie de l’Escolo dòou Po, telle qu’elle est utilisée par exemple dans les Carnets du Musée d’Ostana, est sans aucun doute plus réfléchie et plus aboutie.

 

Graphie englobante, supériorité et limites

            Enfin est présente dans les vallées, bien que sans doute moins utilisée, la graphie dite « normalisée » ou « classique », englobante et morphologico-syntaxique, selon les distinctions établies plus haut. Elle est surtout utilisée par les occitanistes dans leurs relations avec la koinè occitane. C’est ainsi que je communique par exemple avec Giacomo Lombardo ou Fredo Valla. On voit immédiatement sa supériorité, de ce point de vue, qui est de permettre une communication écrite sans difficulté entre Ostana, Pau et Limoges, tout en respectant les différences dialectales.

            Sa faiblesse, ne le cachons pas, est de ne pas toujours s’adapter de manière vraiment satisfaisante aux particularités phonétiques des dialectes un tant soit peu éloignés du languedocien central. Mais évidemment l’application graphique au Limousin par exemple, ou au Vivaro Alpin est perfectible.

            Certes, en montrant qu’elle est utilisable des vallées italiennes jusqu’à Limoges, cette graphie implique une foule de choses qui ne sont pas d’ordre purement graphique (mais la graphie pure n’existe pas, je le répète encore) : elle déclare, en quelque sorte que « nous parlons la même langue », une langue qui se décline en variantes dialectales, mais qui est en tout cas entièrement distincte du français (de l’italien ou du castillan), dès lors que son code graphique est lui même distinct et autonome. Ensuite, cette graphie est ouverte, en effet à toutes les revendication que l’on est en droit de porter, du fait même que l’existence d’une langue est affirmée pour l’ensemble de ces territoires.

            C’est pourquoi, les accusations sur le caractère « idéologique » de cette graphie sont aussi fréquentes et répétées. Ce caractère certes existe, sans être pour autant nullement défini une fois pour toutes : il est susceptible de porter aussi bien des revendications de décentralisation culturelle associées à un jacobinisme politique sans faille à la Castan, que des revendications autonomistes, voire nationalistes. Le seul dénominateur commun, inhérent à cette graphie, c’est l’affirmation de l’identité de la langue dans ses variations dialectales. A partir de là, toutes les positions idéologiques ou presque sont possibles.

            Mais ce que je veux souligner ici, c’est que, pour autant, cette graphie n’est pas plus « politique », plus « idéologique », que n’importe quelle autre. Certainement pas ! Rien n’est plus idéologique, par exemple, qu’une graphie « patoisante », qui affirme l’existence d’une petite ou micro-patrie, tout en faisant son acte d’allégeance et de soumission à la nation et seule patrie véritable, au point d’accepter de ne pas considérer le parler ainsi graphié comme une vraie langue… Et ainsi de suite.

            Là où la graphie normalisée est beaucoup plus discutable, à mon sens (et ici je ne vais pas me faire des amis, pourtant il s’agit plutôt d’une autocritique, puisque je pratique et diffuse moi même cette graphie-là), c’est dans son prétendu classicisme ; sa référence médiévalisante affichée, sa relation aux troubadours et la présence fastidieuse de l’étymologisme, avec ces lettres (certes en nombre réduit), qui comme en français, ne se prononcent pas mais racontent l’évolution de la langue à partir du latin (setmana, temps, etc.). Par ces options, on a voulu montrer la dignité tout à la fois historique, littéraire et morphologique de la langue ; ce qui se comprend aisément s’agissant d’une langue méprisée, dévalorisée et niée dans son histoire et sa dignité culturelle et littéraire.

            De ce point de vue, il n’y a certes rien à redire, au moins tant que ce métadiscours de la graphie ne s’accompagne pas de l’affirmation – entièrement fausse et pourtant soutenue aujourd’hui encore par quelques uns – d’une unité de la langue parlée à l’époque médiévale (erreur induite par la relative homogénéité graphique des troubadours : voir par exemple Raymond Chabbert), et qu’il faudrait bien sûr retrouver.

            Mais la perspective critique change, dès que l’on pose la question sous un biais proprement social : quels sont les producteurs d’une part et d’autre part les destinataires de ce métadiscours impliqué dans la graphie ? Plus exactement, comment se conçoivent, dans leur tâche, les concepteurs et les promoteurs de la graphie classique  ? Car il serait faux de les identifier à une secte sociale particulière : les amateurs de littérature et de graphie occitane se recrutent dans toute l’amplitude de la petite (parfois très petite) bourgeoisie – pharmaciens, prêtres, instituteurs, professeurs –, mais aussi parmi de petits employés et bien sûr des paysans autodidactes, en relation avec les cercles occitanistes, etc. Par contre la graphie même qu’il promeuvent implique de leur part une relation sur le modèle de l’élite éclairant le peuple (le modèle en fait des Lumières), dans le but de lui rendre, par cette écriture même, la conscience historique et linguistique niée par l’école française (ou italienne).

          C’est cette relation verticale de désaliénation par la proposition d’un code d’écriture autonome restituant le lointain passé glorieux de la langue qui n’a pas fonctionné de façon satisfaisante auprès de la grande masse des locuteurs, qui persiste à dire qu’elle ne retrouve pas son patois dans la graphie classique. De sorte que, de fait, l’usage de la graphie classique est limitée au microcosme des militants occitanistes et des élèves qui ont la chance de recevoir un cours d’occitan à un moment ou à un autre de leur scolarité (pour autant évidemment que leurs enseignant ne pratique pas la graphie mistralienne, autorisée aussi dans l’Éducation nationale, il faut le rappeler, et je n'y vois pour ma part aucun inconvénient). Ce n’est pas rien, mais n’est pas assez.

            Si cela n’a pas fonctionné, ce n’est certes pas parce que cette graphie n’est pas « bonne » en soi, mais d’abord et avant tout, parce que ceux qui la portent n’ont pas acquis une légitimité idéologique et institutionnelle suffisante (même si beaucoup sont des enseignants de l’État français) pour que leur proposition soit reconnue comme valable par l’ensemble de la société des locuteurs, et d’abord pour que cette proposition soit même véritablement audible. Car je suis effaré par le nombre de gens qui continuent à ne pas savoir ou à faire comme s’ils ne savaient pas que la graphie classique a pour ambition de mettre par écrit la langue qu’ils parlent ou comprennent, et non une autre.

            Le combat était et reste trop inégal : entre la représentation dévalorisée du patois appuyée par l’école, les médias etc. et la restitution de la dignité de la langue par une poignée de militants. On peut même dire qu’il est désormais perdu concernant les dernières générations des locuteurs dits « naturels » qui s’éteignent doucement (euphémisme, en réalité,  ils disparaissent à grande vitesse !). On peut, je crois, affirmer que le relatif échec de la graphie classique à devenir une graphie populaire est fondamentalement l’échec de la réhabilitation du patois en langue.

            D’une certaine façon, nous pourrions au moins nous dire que nous avons fait ce que nous avons pu, multipliant les cours et les publications, organisant des manifestations autour de la langue, etc. Pourtant non, nous ne pouvons même pas avoir cette consolation, car nous n’avons pas su, ni voulu prendre en compte la difficulté évidente de lecture de la graphie classique par des gens qui n’ont pas été formé pour cela et qui ne sont pas même à l’aise avec la graphie du français, inculquée à l’école. Cela était inaudible, parce que la graphie classique s’est imposée longtemps de manière exclusive, c’est-à-dire à l’exclusion de la graphie mistralienne et des graphies « patoises » existantes, à tel point que, encore aujourd’hui, à part dans les publications universitaires, il est presque impossible de republier dans leur graphie originale des textes populaires écrits selon des codes à la française (patoisants si l’on veut). Et cela est bien sûr une grave erreur. Il nous aurait fallu toute l’hypocrisie et la souplesse des Jésuites, là où nous nous sommes montrés d’une intégrité et d’une rigidité ultra-janséniste. C’est en cela d’ailleurs que nous sommes les dignes produits du jacobinisme, qui doit tant à Port-Royal !

            En fait derrière ces boutades de cuistre, je constate que, dans notre situation ultra-minoritaire et un environnement à ce point hostile, la graphie classique, qui est un outil formidable de communication interdialectale et de création littéraire, s’est révélée un obstacle dans les relations des passionnés de la langue et de la culture d’oc avec leur propre terrain ; celui des locuteurs qui se rétrécit comme une peau de chagrin. Je ne prêche certes pas pour son abandon, mais pour une plus grande ouverture d’esprit et à une meilleure écoute de ceux qui parlent encore la langue sans se reconnaître dans l’occitan et dans la graphie classique, et qui ont pourtant encore tant de choses à nous dire et à nous apprendre.

Jean-Pierre Cavaillé

 

PS) Cet article a été repris dans Lo Bornat, 2011, n° 3, p. 12-20.