ici-on-parle-francais

 

Ressenti et ressentiment du monolingue

 

Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire ici, je fréquente des familles manouches et j’y apprends, entre autres choses, leur langue : le sinti (qu’ils appellent manouche, voir ici Rencontre avec une langue invisible : le manouche). Cette langue, j’ai déjà dit combien je la trouve extraordinaire et émouvante, qui invite le philologue amateur à faire tout le chemin à rebour jusqu’en Inde, ne fût-ce qu’à travers le lexique. Mais elle permet d’abord de faire l’expérience, juste par la parole, de l’identité manouche, qui se nourrit à tous les niveaux de la vie, et donc aussi de la langue, de l’écart que les tsiganes (j’utilise à dessein le terme le plus générique) arrivent à créer encore et toujours entre eux et les gadjé. Il s’agit d’une expérience bien sûr par procuration (gadjo je suis, et je reste, et tel n’est certes pas mon souci), mais une sacrée expérience, je vous assure.

Sur les terrains et les « places désignées », il passe peu de gadjé… Comment du reste cela serait-il possible, s’agissant de lieux fermés (hé oui, avec portails, ouverts, certes, mais  portails quand même et clôtures en bétons ou en grillage) et relégués ? Lorsqu’ils daignent en construire, comme la loi les y oblige pourtant, les élus repoussent les aires d’« accueil » (on appréciera l’ironie du vocabulaire officiel) aux limites extrêmes des communes. Les gadjé qui entrent en contact avec les manouches, sur leurs lieux de vie sont donc rares, et en général, ils y ont des tâchent précises à accomplir : médicales, sociales, éducatives, spirituelles… Parmi ceux que j’y ai rencontrés, en Limousin[1], il ne m’est pas encore arrivé d’en trouver un seul – en dehors de quelques un(e)s  de ceux ou celles qui ont épousé des manouches et vivent la vie des manouches –, qui ait fait l’effort d’apprendre leur langue. Elle n’est pourtant pas d’une grande difficulté, surtout lorsqu’on connaît un peu d’allemand (une partie considérable du lexique provient en effet de l’alsacien et des autres dialectes germaniques). La plupart prétextent le manque de temps ou le défaut de « don » pour les langues.

L’autre jour, je m’en suis ouvert à une assistante sociale, devant mes amis auxquels elle « remplissait des papiers ». Elle se sentit – à juste titre – mise en cause et me répondit assez sèchement qu’elle considérait que « chacun avait sa culture » et compara le manouche au « patois » que parlait son grand-père, qu’elle comprend mais ne parle pas, car – me dit-elle – de toute façon, « il s’est perdu ». Sur ce, elle fit semblant de reconnaître aux Manouches le mérite d’avoir su, eux au moins,  « conserver leurs traditions » et leur langue (sachant qu’une partie de sa tâche consiste, de fait, à travailler à les leur faire perdre, si l’on observe les choses vraiment avec objectivité. Je dis cela sans aucun victimisme car, pour le coup, les Manouches ne manquent pas de moyens de résistance). Passons. Mais, de mauvaise humeur, j’insistais, lui demandant comment on pouvait ainsi pendant des années fréquenter une communauté, partager avec elle un peu au moins de sa vie (« j’ai même mangé du hérisson… une fois », dit-elle fièrement !), et ne pas chercher à comprendre ni parler sa langue. Sa réponse fut cinglante, arc-boutée sur une indéfectible certitude : « on est en France, ils sont Français, je leur parle français ! ». Mes amis n'ont pas relevé, ils se sont contentés de sourire ; ils sont habitués à ne pas broncher dans ces situations, à faire bon visage, quoi qu’il en soit, du moins tant qu’ils ne se sentent pas insultés, et là ils ne l’étaient nullement, car en effet ils entendent, et à juste titre, être reconnus comme Français.

Cette réponse m’a rappelé ce très jeune agriculteur dans une ferme limousine, à quelques dizaines de kilomètres de là qui, dans un film documentaire que nous avions consacré à la présence de la langue dans sa famille, mais aussi à la fin de la transmission familiale, nous avait expliqué qu’en effet, ni ses parents, ni ses grands-parents ne lui avaient appris l’occitan limousin et que, de toute façon, « on est en France, on parle français ». C’est aussi la réponse, exactement la même, que me font les Manouches assez nombreux – et de toutes les générations – qui ne parlent plus la langue (car il n’y a pas d’homogénéité générationnelle à ce sujet chez eux : il est des familles où l’on parle et d’autres où l’on ne parle plus), une réponse en partie de dépit, mais toute prête : « on est Français, on parle français… ». Certains ajoutent même que le français est « la plus belle langue du monde » et que le manouche n’est qu’un « patois » d’ignorants. Ils disent cela en « français voyageur », une variété qui est très loin du français standard. C'est-à-dire que, invariablement, les gens qui les entendent parler (travailleurs sociaux en tête) disent qu'ils parlent "mal" le français. Par contre ceux qui connaissent et pratiquent le manouche couramment ou épisodiquement, en général, sont très fiers de le connaître, même si bien souvent, eux aussi disent que c’est un « patois » comme le leur a expliqué un jour tel ou tel « rachaï » à tel pèlerinage.

Ainsi l’idéologie – le vocabulaire et la phraséologie qui va avec – de la langue unique est-elle profondément installée dans le paysage et dans les têtes, au sens où elle est toujours disponible pour justifier le fait de ne pas connaître – ou de ne pas transmettre – des langues pourtant « françaises de France ». Mais justement, l’idée qu’une langue de France puisse ne pas être étrangère est exclue par ce cadre idéologique, il faut le reconnaître, hyper dominant. Et voilà, la petite phrase est là, toute prête pour faire face à maintes situations, mais toujours pour justifier la même chose ; l’ignorance de toute autre langue que le français… Jetez un coup d’œil sur le web, vous la trouverez abondamment mobilisée par les pires sites d’extrême droite ou assimilés (De Souche, Riposte laïque, Résistance républicaine, etc. je ne mets pas les liens, demandez à Google ou au vieux Yahoo, il se feront un plaisir…) –  mais pas seulement ! – contre l’anglais, contre l’arabe, contre les langues régionales évidemment aussi. Elle concentre en elle toute la bêtise, toute l’ignorance, toute la veulerie du nationalisme franchouillard, qu’il soit républicain, monarchiste ou ex-trotskyste… Peut-être, sans doute, ne l’a-t-on jamais autant entendue qu’aujourd’hui. Evidemment elle n’augure rien de bon, ni pour les Manouches, ni pour les migrants, ni pour nous.

Je voudrais conclure, sur une autre observation qui rejoint ce qui précède. Il faut bien l’avouer et se l’avouer, nous, les bilingues ou plurilingues, nourrissons un sentiment de supériorité culturelle vis-à-vis des monolingues qui pourtant, n’ont en général, pas choisi de l’être ! Le travail de la distinction, au sens de Bourdieu, est ici évident. Ce sentiment de supériorité est conditionné par la conviction que ce que l’on parle par ailleurs est une vraie langue et non un « patois » qui nous embrouille chaque fois que l’on veut « bien parler » français. Pourtant certains locuteurs parviennent à acquérir une forte conscience linguistique positive, tout en admettant, parce que tel est leur horizon lexical,  puisque personne n’utilise autour d’eux un autre vocabulaire, que c’est bien de « patois », limousin ou manouche, qu’il s’agit. Et cela d’ailleurs me rend admiratif, que l’on puisse ainsi être fier, donner une valeur, à ce qui est dévalorisé  au dernier degré par le modèle culturel et politique dominant.

Par contre les monolingues, lorsqu’ils recourent à la phrase fatidique, expriment en retour de la jalousie et du ressentiment ; le ressentiment de ne parler qu’une seule langue, fut-elle la « plus belle du monde » (parce que cela ils en sont convaincus et il s’agit d’un pur article de foi, vu qu’ils n’ont aucun moyen de comparaison !). Or il me semble que ce ressentiment n’est pas pour rien dans les multiples obstacles créés partout pour empêcher l’enseignement, la diffusion et la reconnaissance du plurilinguisme en France. Partout, dans les écoles, les syndicats, les administrations, à tous les niveaux, y  compris les plus hauts (car la France a une élite encore aujourd’hui très largement monolingue), dans chaque rouage du système, le ressentiment du pauvre monolingue est à l’œuvre pour faire obstacle à l’enseignement, à la diffusion et la promotion des langues. C’est en fait cela, ce ressentiment, qui se traduit par ce que Blanchet nomme la glottophobie (pour ma part, on m’excusera, mais j’ai la phobie des concepts phobiques).

C’est pourquoi, je suis de ceux qui pensent que la diffusion de l’anglais aujourd’hui ne peut qu’être bénéfique, car le bilingue franco-anglais, on le constate tous les jours, n’a aucun mal, c’est-à-dire n’a aucune barrière mentale l’empêchant de se mettre à une troisième langue. Et, devant l’altérité linguistique, il n’a aucune raison d’être dans le ressentiment, mais tout au plus dans la condescendance : ne parle-t-il pas, à la fois, la plus langue belle du monde et la langue plus puissante du monde ? Et qui peut le plus, peut le moins, n’est-ce pas ?

Jean-Pierre Cavaillé

 



[1] A vrai dire, à ce jour, les deux seuls gadjé que j’ai rencontrées qui connaissent le manouche sans avoir de liens famiiaux dans la communauté sont Joseph Valet et Louis Gouyon de Matignon qui tous deux ont publié des ouvrages sur le sinti. Je sais évidemment qu'il y en a d’autres, mais ils sont assez rares.

Voir ici Louis Gouyon de Matignon et la langue des Manouches