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La diglossie des prophètes cévenols

 

Au mois d’août dernier, j’avais cru intéressant de citer le cas, datant du tout début du XVIIe siècle, rapporté par le médecin Louis Guyon, d’une femme limousine qui, atteinte de forte fièvre, parla français durant trois jours, alors qu’elle était réputée l’ignorer, et l'oublia tout aussitôt.

Entre temps, j’ai eu l’occasion de recroiser l’affaire en fait très comparable des « prophètes » protestants qui à la fin du XVIIe siècle et au tout début du XVIIIe dans les Cévennes, le Vivarais, le Velay, parlaient français uniquement lorsqu’ils étaient « inspirés par le Saint-Esprit ». Affaire comparable, mais très différente, car, comme on le sait bien, les huguenots avaient opté pour le français comme langue de culte en substitution au latin, langue haute dans laquelle étaient prononcés les cérémonies, les prières et les chants. Mais les foules rurales, pour autant, ne parlaient jamais français dans leur vie quotidienne, au point que l’expression en français pu passer pour le signe le plus sûr de l’inspiration du Saint-Esprit. En tout cas, entendaient-ils le français lors du culte et le comprenaient, car les nombreux témoignages ne confessent pas l’incompréhension du français des « inspirés », alors que certains de ceux-ci, comme Isabeau Vincent, dont je vais parler, se moquent des prières en latin « que vous n’entendriez pas quand vous les réciteriez vous-mêmes » ; ce qui, comme le remarque Philippe Joutard (Joutard, Les Camisards, 1976), prouve bien qu’il n’en allait pas de même pour le français, déjà installé dans les oreilles.

Le premier, ou du moins l’un des tous premiers de ces cas, fut celui d’Isabeau Vincent, jeune bergère de Saou près de Crest (aujourd’hui dans la Drôme), à partir de 1688, trois ans après la révocation de l’Édit de Nantes et le début de la grande répression. « Ne sachant ni lire, ni écrire », elle est dite avoir eu environ quinze ans, à l’époque de ses « inspirations », qui lui survenaient en dormant. Un témoin favorable, l’avocat Gerlan, rapporte ainsi les choses : « Elle parle les yeux fermés, sort les bras l’un après les autres, après quoi elle chante Lève le cœur ou quelque autre psaume jusqu’à la fin ; ensuite, elle expose des passages de l’Écriture sainte avec une voix forte, faisant ensuite son application sur les biens et les maux présents de l’Église, sur la repentance du pécheur qui est toujours le principal but de toutes ses exhortations. Elle parle fort bon français dans toutes ses exhortations, excepté que bien souvent lorsqu’elle se jette sur les abus de l’Église romaine, elle parle son langage naturel, mais s’étant éveillée [elle] ne se souvient pas d’avoir parlé et ne sait [pas] parler français » (cité par Joutard, Les Camisards, p. 61).

Le célèbre controversiste calviniste Jurieu écrit que « les cinq premières semaines, elle ne parla, durant son extase, que le langage de son pays, parce qu’elle n’avait pour auditeurs que les paysans de son village ; car de toutes les relations que nous avons vues, on peut recueillir qu’elle parle suivant les auditeurs qu’elle a. Après ces deux première semaines, le bruit de ces miracles s’étant répandu, il y vint des gens qui savaient parler et qui entendaient le français ; alors elle se mit à parler un français aussi exact et aussi correct que si elle avait été élevée à Paris, dans les maisons où on parle le mieux ». Bien d’autres cas, cependant, montrent que les paysans eux-mêmes comprenaient correctement la langue.

Du moins est-ce de cette façon que sont rapportés les témoignages recueillis, entre 1706 et 1707 à Londres, auprès des réfugiés cévenols, par François-Maximilien Misson, dans son Théâtre sacré des Cévennes (1707). Mais il est à noter que Misson avoue lui-même avoir dû mettre toutes ces informations qu’il avait d’abord sollicitées par écrit, en bon français et en bon ordre, car le tout était rédigé dit-il dans « un fatras de mots gascons, français, forgés, défigurés, sans construction, sans clarté, sans choix, et par conséquent sans utilité ». Gascon, ici, est le nom générique donné à l’ensemble des langues d’oc, comme tel était souvent le cas à l’époque. On ne peut donc savoir comment, en quels mots précis s’exprimaient les témoins sur la question.

Voici quelques uns de ces témoignages, dans la graphie modernisée de l’édition de 1847.

M. Caladon, d’Aulas, réfugié à Dublin, écrit avoir vu un « grand nombre d’inspirés, de tout âge et des deux sexes […] tous des gens sans malice […] ils faisaient de fort belles exhortations, parlant français pendant la révélation. ». Et le témoin fait la réflexion suivante : « On doit remarquer qu’il n’est pas moins difficile à des paysans de ces quartiers-là de faire un discours en français, qu’à un Français qui ne ferait qu’arriver en Angleterre, de parler anglais » (p. 44).

Sara Dalgone de Vallon, près d’Uzès, parle d’une petite fille de 8 à 9 ans de son voisinage qui vers 1701 « parla toujours bon français, autant que j’en puis juger », ce qui semble indiquer qu’elle ne se reconnaît pas experte en la matière (n’oublions pas que ses propos sont eux-mêmes mis « en bon français » par Misson). Mais elle ajoute : « quoi qu’il en soit, je suis très assurée qu’il aurait été impossible de parler à l’ordinaire comme elle parlait dans l’inspiration, et il est même très-constant qu’elle ne se serait jamais avisée de s’exprimer autrement que dans le patois du pays ; car on ne parlait pas plus français dans notre petit bourg que si nous n’eussions pas été partie du royaume de France » (p. 131-132).

Dans la même proximité d’Uzès, Guillaume Brugier d’Aubessargues dit avoir vu prophétiser une petite fille de 4 à 5 ans, Suzanne Jonquet : « Elle parla haut et distinctement, en bon français, et je suis sûr que, hors de l’extase, elle n’aurait pas parlé ce langage… » (p. 159). Il évoque également son propre frère, qui « parlait toujours bon français dans ses inspirations, quoiqu’il fût absolument incapable de le faire ordinairement » (p. 160).

Mademoiselle M. P. dit avoir assisté à Anduze en 1702 à l’inspiration d’une « pauvre fille de quatorze à quinze ans » : « Elle dit plusieurs choses qui tendaient à solliciter les pécheurs à se repentir, s’exprimant en français, contre sa coutume sans doute, dans un lieu où les gens de cette sorte et particulièrement de cet âge ne parlent que le patois du pays, et ne sont pas même capables de parler autrement » (p. 178). Jean Cabanel, de la même ville d’Anduze, affirme avoir vu au moins quinze personnes inspirées  de l’un et l’autre sexe: « Ils parlaient tous français ; et je suis bien assuré que quelques-uns d’eux, que je connaissais particulièrement et qui ne savaient pas lire, n’auraient jamais pu s’exprimer en si bon français, étant hors de l’extase » (p. 142).

Mademoiselle Sybille de Brozet, du Vigan, en 1702 évoque deux filles que l’on fit passer pour de « pauvres idiotes » pour les faire libérer après qu’elles fussent arrêtées. Elles aussi, « parlaient français dans l’inspiration, et jamais dans un autre temps » (p. 161).

Jean Cavalier (cousin du chef homonyme), de Sauve, proche de Saint-Hippolyte-du-Fort dit d’un jeune garçon qui prophétisait : « … quelle merveille de voir un enfant timide et ignorant entreprendre d’enseigner un peuple ! Prêcher dans un langage qu’il n’était pas capable de parler dans un autre temps ! S’exprimer magnifiquement ! »

Jean Vernet originaire du Vivarais, raconte que sa propre mère : « ne parlait que français pendant l’inspiration ; ce qui me causa une grande surprise la première fois que je l’entendis ; car jamais elle n’avait essayé de dire un mot en ce langage, ni ne l’a jamais fait depuis, de ma connaissance ; et je suis assuré qu’elle ne l’aurait pu faire, quand elle l’aurait voulu ». Elle ajoute : « Je puis dire la même chose de mes sœurs ».

Isabeau Charras relate quant à elle les très nombreuses manifestations prophétiques auxquelles elle a assisté dans le Velay à partir de début de 1689 et ce jusqu’en 1696 chez des « personnes de tout âge et sexe » : « dans le temps de l’inspiration, ils [« les inspirés »] parlaient toujours français, encore qu’ils ne fussent pas capables de le faire dans un autre temps » (p. 168).

Ce qui apparaît, à travers tous ces récits, est l’existence d'une société où l’on ne parle en effet jamais ordinairement le français, bien qu’on le comprenne, plus ou moins bien. C’est ce caractère anormal, extraordinaire de la prise de parole en français qui explique qu’elle puisse ainsi être considérée par les protestants cévenols comme la langue par excellence du sacré, langue du culte persécuté, langue des prêches et des exhortations, langue de la prophétie et du Saint Esprit. Cela révèle, par contraste évidemment, l’entière reconnaissance par les locuteurs eux-mêmes du statut inférieur et subalterne du langage (ou patois) du pays.

Jean-Pierre Cavaillé