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L’occitan, à la fin, soluble dans le patois ?

 

Nous avons eu ces jours derniers sur ce blog (voir le post précédent), en occitan, une discussion sur l’éternelle question de la graphie, à partir de l’œuvre du poète – grand poète – occitan d’Italie Claudio Salvagno, dont les textes reflètent en fait tous les systèmes graphiques en concurrence dans les vallées italiennes (mistralienne, classique, ‘Escolo dóu Pò, phonétisme fontanien pour l’occitan, mais aussi italien, voire français)

Je remercie beaucoup Jean-Christophe Dourdet d’y avoir participé, entre autres en évoquant pour le Limousin, les graphies dites patoisantes, établies individuellement sur la base du système du français, de Fernand Mourguet (1931-2011, auquel j’avais ici consacré trois posts de son vivant : sur le t. 1 de Vive le patois limousin !…, sur le t. 2 et sur le t. 3) et de Gabriel Lasternas, qui a publié en 2017 un dictionnaire : Lou potois dao Perigord-Limoudji. Il existe une grande différence entre des auteurs comme Salvagno qui hésitent entre plusieurs systèmes et les amalgament dans leurs textes, et les auteurs patoisants qui se bricolent leur propre graphie à partir du système français qu’ils tâchent de plier à leur oreille. Et il est vrai qu’il y a de la présomption ou/ et de le naïveté, mais aussi une obéissance louable à un impératif de fidélité phonétique dans ces démarches qui tournent le dos aux graphies établies et bien souvent en fait ne les connaissent pas vraiment. L’une des caractéristiques des langues non reconnues et non enseignées est que l’on peut en avoir une pratique exclusivement orale, sans aucune relation à l’écrit, alors même que l’on peut être parfaitement alphabétisé dans la langue dominante. C’est bien sûr pourquoi il est « naturel », pour qui décide d’écrire l’idiome qu’il n’a jamais fait que parler jusque là, d’utiliser le code graphique de la langue apprise à l’école. C’est sans doute aussi la raison pour laquelle, certains, après une confrontation avec un système graphique qui ne repose pas sur les mêmes principes que celui de la langue dominante, l’appréhendent comme une chose étrangère, voire comme le système d’une langue étrangère (espagnol entend-on souvent dire pour la graphie classique de l’occitan !). Aussi faut-il peut-être un minimum de xénophilie, d’attirance pour l’étrange et l’étranger, afin d’accepter de graphier et d’abord de lire sa propre langue dans une graphie conçue pourtant pour elle ! Rapidement alors, l’étranger devient familier, mais encore faut-il accepter ce passage déstabilisant par l’adoption d’un code différent du déjà connu. Certains, comme Mourguet, s’y refusent avec la plus grande énergie, clamant que ce que d’autres appellent « l’occitan » et qui est en fait la même chose mais dans une graphie qu’ils ne (re)connaissent pas, est une langue étrangère, artificielle, pratiquée par des intellectuels espagnolisés, catalanisés, ou que sais-je, toujours suspectés en fait de ne pas connaître la langue du peuple et de ne pas en faire partie.

Mais c’est un autre phénomène encore que je voudrais pointer ici et que l’on peut décrire comme une tentation et une tendance a absorber « l’occitan » dans le « patois » lui-même, ou du moins l’occitan tiré vers le patois, une opération ambivalente mais qui, hélas, ne va guère dans le sens d’une reconnaissance de la dignité de la langue et encore moins de sa pratique assidue. Une lecture récente m’a donné cette impression, celle d’un ouvrage qui propose une sorte de pérégrination patrimoniale dans le pays de Saint-Pardoux en Haute-Vienne, auquel je me suis intéressé d’un autre point de vue (celui du grand et petit patrimoine des étangs et des moulins) : Nadine Van Poucke-Pardoux, Balade patrimoniale autour du lac de Saint-Pardoux, éditions des Monédiaires, 2020. L’auteur adopte un dispositif narratif assez plaisant, consistant à faire parler un paysan du coin, nommé Jeantou, né au tout début du XXe siècle, qui nous conte sa vie et ses pérégrinations locales. Jeantou est un paysan éduqué, titulaire du certificat d’étude et qui parle / écrit une langue de composition française qu’il égaye d’expressions en « patois » qui se limitent en réalité à peu de choses : « salo bêtio » (sala bestia), « quei fré » (qu’es freg), « moun drouolé » (mon dròlle), « dé chaz n’autrei » (« de chas naustres »), « têto dé pèro » (testa de pera = tête de poire) « fidelou » (filh de lop = fils de loup), « ah moun piti » (a mon pitit). Ces expressions, locutions, interjections, servent, dans la phrase, à faire couleur locale. Exemple : « Ah moun piti, quand il sortait du four, le pâté, avec sa croûte dorée percée de sa petite cheminée... », « Ah ! Châbo té piti ! [=’chaba te pitit, arrête petit] Que j’en ai encore la chair de poule ». On note évidemment les déficiences syntaxiques (l’agglutination ou séparation erronée de mots : « quei », « fidelou »…), parfois même de gros contresens : soit lorsque le petit Jeantou rit en voyant une tête sculptée sur un modillon de l’église de Razès sa grand-mère lui dit : « Ah piti couquinou, quei una salo bêtio ! Quei lou fé dau Diable ! », là où évidemment il faudrait alors mettre « lou fi dau Diable » (le « fils du Diable » comme dit la traduction – car le moindre mot « patois » est traduit en note). Ce sont en fait toujours les mêmes quelques termes et locutions qui sont reprises, des expressions qui dénotent surtout l’intimité, l’affection : les dernières qi demeurent dans la conversation avant la disparition totale de toute trace d’hétéroglossie. Alors que, pourtant, les histoires racontées à Jeantou par sa grand-mère sont censées avoir été dites d’abord tout en « patois » (exemple : « dans un patois chevrotant, ma petite vieille racontait » telle histoire, de l’apparition de la source du bourg de Saint-Pardoux, etc.). Et l’auteure tient bien à son « patois », s’il est vrai qu’elle termine le livre par ces mots : « Au plaisir de vous souhaiter la bienvenue chaz n’autrei... » (p. 165).

Comme Dourdet, je ne condamne pourtant pas ces notations patoisantes, d’abord parce qu’elles donnent une idée, approximative certes, de la musique de la langue pour ceux qui ne la connaissent pas, là où en effet, la graphie classique ne le permet pas, parce que 1 – il faut connaître le code, mais aussi 2 – il faut déjà être familier avec le parler auquel celui-ci s’applique, sinon on entendra tout autre chose de ce qui est véritablement dit, puisque cette graphie s’adapte à des traits phonétiques très différents et que souvent l’on ne saurait deviner si on ne les connaît déjà. Qui en effet, pourrait imaginer qu’en limousin naustres est oralisé (selon le code phonétique français ) « n'autrei » (comme le marque ici l’auteure, en ajoutant une apostrophe qui d’un mot en fait deux). Je suis tout à fait favorable à l’apprentissage de la langue dans la graphie classique, mais Dourdet a raison, il vaut mieux utiliser une graphie à la française ne serait-ce que pour familiariser les gens qui ne savent pas (ou plus) comment se disent les mots et les noms. C’est par exemple ce que je fais spontanément pour le manouche lorsque je m’adresse à ceux qui le parlent : il existe une (en fait plusieurs) graphie « savante » du romanés, mais la plupart des locuteurs effectifs ou potentiels ont déjà assez de mal avec celle du français.

Mais, dans le livre dont il est question, il y a autre chose de remarquable et d’assez représentatif de ce type de littérature régionale en français aujourd’hui : sont intégrées au texte des citations qui relèvent d’une autre logique graphique, proche de l’occitan normalisé, mais sans souci apparent d’harmonisation avec ces quelques productions spontanées, comme par exemple la comptine enfantine censée avoir été prononcée devant la Roche aux fées de Compreignac : « Fada ! Fada ! As-tu fâ la bujada ? » = « Fée ! Fée ! as-tu fait la lessive ? » (on trouve chez Sébillot pour la Provence, la précision qui manque : c’est la présence de vapeurs, de brume, qui justifiait cette question). De même le livre donne le début de la célébrissime chanson Le Turlututu, dans une graphie quasi normalisée : « L’autré mandi, mé permenava / Tot lo long daus Turlututu/ Tot lo long daus lolonlà lalilère / Tot lo long daus boissous / », etc. Dommage d’ailleurs que le dernier couplet, qui développe une équivoque sexuelle sur la petite flûte, n’ait pas été aussi rapporté (« M’a pòrtat ‘na petita fluta / Per li far far ... turlututu./ Per nos far far lon lon la la lireta / Per nos far rire e dansar »). Autrement dit, se côtoient sans problème visible pour l’auteure, des systèmes graphiques hétérogènes.

Plus encore, Nadine Van Poucke connaît certains auteurs occitans limousins. A deux reprises elle cite Marcelle Delpastre en français, mais à partir d’un ouvrage bilingue (et qui mêle aussi les deux langues) : D’una lenga l’autra / D’une langue à l’autre 2001, Chamin de Sant Jaume). Elle cite aussi, au sujet de la bourrée, Jan dau Melhau (c’est justement lui qui a publié l’ouvrage précédents, comme la quasi totalité de l’œuvre de Delpastre), présenté en note comme « écrivain, musicien, chanteur, conteur, éditeur occitan (je souligne) du Limousin ». Cela veut-il dire que Melhau écrit, comme Delpastre, en autre chose que le « patois » limousin, en « occitan du Limousin », qui serait comme une autre langue, plus littéraire, plus haute, plus difficile ? Cela n’est pas dit, mais ces références occitanes sont aujourd’hui assez fréquentes dans des livres et écrits où le terme « patois » continue pourtant d’être utilisé sans aucune forme d’explication (ne serait-ce que : « tel est le nom que Jeantou, comme ses ancêtres, donnait à son parler de Saint-Pardoux »), comme une évidence inamovible. Je l’ai dit, c’est un peu comme si l’occitan était désormais intégré au patois, comme l’une de ses composantes, ou plutôt de ses marges, quelque chose de proche du patois, mais de pas vraiment intégrable au patois. Soulignons qu’aucun discours public, aucun, ne vient signaler cette confusion, au contraire systématiquement entretenue. Cela n’est guère gratifiant pour nous, qui avons tant trimé pour faire passer l’idée qu’occitan et patois étaient certes la même chose mais surtout que de le fait d’appeler le patois occitan en faisait une langue : car à la fin, et l’on peut dire que nous sommes en Limousin au moins à la fin de la fin et certes ce n’est pas la loi Molac qui y changera quelque chose, le patois a fini par ramener à lui la langue qui, graphiée selon son code propre, lui résiste, aussi l’absorbe-t-il, le digère-t-il, sans même le transcire et, finalement, en préférant donner une traduction en français déjà existante (même cela semble rester hors de portée) plutôt que l'original !

Jean-Pierre Cavaillé