10 décembre 2009
A Paris

A Paris !
A la suite de la manifestation de Carcassonne en faveur de la langue occitane, qui a rassemblé environ 25000 personnes, le journal La Setmana, dont on ne vantera jamais assez les mérites, avait demandé à ses lecteurs comment ils envisageaient la poursuite du mouvement. J’avais envoyé un billet, que j’ai ensuite republié sur ce blog, en faveur du choix de Paris comme lieu du prochain rassemblement, mais surtout d’une manifestation qui associerait aux occitans tous les locuteurs de langues minorées qui, comme nous, réclament des droits et exigent une tutelle publique. Toutes les réactions à cette proposition exprimées sur le blog sont à ce jour positives, parfois mêmes enthousiastes.
Je viens d’apprendre pourtant que lors de la dernière réunion d’Anèm òc (la coordination ayant organisé les manifestations de Carcassonne et de Béziers), qui s’est tenue il y a deux semaines (mercredi 25 novembre), la proposition d’une manifestation à Paris a été discutée et rejetée, pour un double motif : 1- le manque d’une équipe capable d’organiser la manifestation sur place et 2- la crainte que les autres langues n’accompagnent pas l’initiative.
Il se peut que la teneur des discussions, évidemment, me soit parvenue déformée, simplifiée etc. (les intéressés rectifieront s’ils le souhaitent), et il n’est bien sûr nullement mon intention de faire le moindre procès d’intention à l’équipe qui a tant travaillé, et de manière si efficace, pour assurer la réussite des manifestations précédentes. Le compte rendu de la réunion publié dans le n° 742 de la Setmana, fait état de l’importance désormais retenue de travailler avec les autres langues, mais parle du maintien d’une manifestation panoccitane dont le lieu ne serait pas encore arrêté sans évoquer la proposition parisienne.
Il est vrai que le double projet d’un déplacement parisien et d’une collaboration active avec les associations culturelles des autres langues représente des difficultés évidentes, mais je voudrais cependant contester les deux raisons invoquées dans le compte rendu informel qui m’a été fait et reprendre les arguments que j’avais pointés dans mon papier en occitan.
1- Il n’est pas vrai que l’on ne puisse constituer à Paris une équipe pour l’organisation de la manifestation. Tout le monde sait qu’il existe une structure en Île de France, Le CREO (Centre Régional d’Enseignement de l’Occitan) de la Talvera, modeste, mais très active et qui serait très certainement disponible pour une telle initiative, à laquelle il faut ajouter la Société des Félibres de Paris et quelques autres associations occitanes. Mais surtout, les relais parisiens pour les autres langues sont nombreux; la présence de Diwan et d’autres associations bretonnes, de la Fédération des Associations Corses de Paris, etc. Tout cela demande évidemment un gros travail de coordination, mais la tâche n’a rien a priori d’impossible ; j’ai surtout la conviction que nous sommes arrivés à une étape cruciale où toutes les associations culturelles de promotion des langues minorées en France ont le désir de travailler ensemble pour faire avancer les choses. Le colloque qui s’est tenu à la Sorbonne les 3 et 4 décembre derniers (Langues et cultures régionales de France. Dix ans après : cadre légal, politiques, médias), auquel j’ai assisté, n’a fait que me conforter dans cette opinion.
2- C’est déjà avoir répondu à la deuxième objection. Les contacts informels pris ici et là sont très positifs pour l’organisation d’une manifestation parisienne sur la base très large de revendications communes : ratification de la charte européenne des langues régionales et minoritaires, obtention d’une loi permettant de développer une présence dans les médias – aujourd’hui plus que jamais menacée – et d’en développer l’enseignement. Mais surtout, cette manifestation, festive, musicale, costumée serait le moyen, à mon avis irremplaçable, de donner à voir et à entendre le plus largement possible la diversité linguistique et culturelle du pays (une sorte de Linguistic and Cultural Pride !) au moment où l’on veut nous assigner à une définition monolithique, monolingue, monoculturelle et donc exclusive et excluante de l’identité française. Ce serait aussi un biais pour refuser de laisser enfermer les questions linguistiques dans les compartiments séparés des régions qui, du reste, n’offrent souvent même pas un cadre territorial satisfaisant. Le cadre régional, même s’il est nécessaire, voire essentiel, et s'il faut tout faire à travers lui pour développer les initiatives de soutien à nos langues, car il serait bien sûr absurde de nier que celles-ci doivent être promues là où elles sont traditionnellement parlées, reste en effet insuffisant. La nation aussi, me dira-t-on avec raison, tant il est vrai que les langues ne connaissent pas les frontières, et je ne veux certes pas défendre ici une conception nationale, voire nationaliste de la question linguistique (la proposition d’une « nationalisation des langues de France », de Claude Sicre, n’a d’intérêt que par son caractère provocateur). Mais nous montrer capable de nous déplacer, pour nous rencontrer en ce lieu, que nous le voulions ou non, central et capital, ce serait aussi donner à voir et à désirer, et non à redouter, la diversité, fluidité et mixité des identités culturelles et linguistiques, et de rendre enfin évident que les langues, avec leurs locuteurs ne se laissent pas enfermer, justement, dans des territoires délimités, compartimentés, séparés en régions, départements et nations.
Car manifester à Paris, c’est aussi la possibilité de réunir, plus facilement qu’ailleurs dans le pays, les locuteurs des langues historiques à territoires, y compris évidemment celles des territoires d’Outre-mer, dont de nombreux ressortissants habitent en Île-de-France, et les langues minorées dites non territorialisées, tant celles qui sont présentes à travers l’Europe depuis des siècles (Yddish, Romani...) que des langues sans États de l’immigration (en retenant donc sur ce point le critère tout à fait pertinent des promoteurs de la notion de langues de France). Je sais que beaucoup de militants en faveur des langues historiques de France tiennent absolument à faire valoir la différence entre leurs langues et celles des migrants, parlées ailleurs dans le monde, mais cette distinction est toute relative et contestable, car chacun sait que nos langues historiques aussi se sont parfois maintenues dans les lieux de migration les plus lointains. Mais surtout, si notre projet est la reconnaissance de la diversité linguistique dans le cadre d’une démocratie culturelle réelle, il est inimaginable, je dis bien inimaginable, que nous n’associons pas à nos revendications tous les groupes de citoyens ayant des revendications linguistiques, dans le respect et la reconnaissance mutuelle des autres langues. Si nous ne le faisions pas, nous nous laisserions enfermer dans les plus répugnantes oppositions entre les français (ou occitans, bretons etc.) de souche et les autres, c’est-à-dire dans la rhétorique identitaire contre laquelle, précisément la plupart d’entre nous agissons, quelles que soient nos convictions idéologiques. C’est d’ailleurs contre elle que nous avons manifesté à Béziers et à Carcassonne en signifiant par exemple de la manière la plus ferme que nous nous situons à l’exact opposé de toutes les pseudo-valeurs du sang et de la terre mises en avant par les funestes éléments du bloc identitaire.
Paris serait évidemment le lieu idéal pour montrer en action cette conception de la diversité linguistique et culturelle plurielle et ouverte, parce que la région parisienne, plus qu’aucune autre, est le territoire justement de cette diversité, si rarement reconnue, partout audible (il suffit pourtant de tendre l’oreille dans le RER, les trains de banlieue etc.) et pourtant clandestine. Elle ne demande qu’à se montrer au grand jour et à se déclarer comme un enrichissement inestimable du patrimoine commun, une revendication légitime, sans aucune velléité revancharde et concurrentielle à l'égard du français.
Il va de soi enfin, et c’est le point crucial, sur le plan stratégique, qu’une manifestation à Paris donnerait ipso facto à notre mouvement une visibilité nationale – car rien de ce qui se passe à Paris, comme on ne le sait que trop, pour peu qu’il ait quelque ampleur, ne passe inaperçu des médias nationaux – et du même coup régionale, puisque le critère d’importance et de pertinence de l’information, dans les régions, reste le relais parisien. On peut, on doit le regretter, mais il en est ainsi. J’ai hélas la conviction qu’à Carcassonne même on aurait plus parlé des 25000 manifestants du 24 octobre si les télévisions nationales en avaient réellement rendu compte. Par contre, aucun de mes collègues et aucune de mes connaissances parisiennes n’a entendu parlé de cette manifestation pas plus que des précédentes ; aussi pour eux, nous n’existons même pas et de toute bonne foi, beaucoup croient, y compris à l’université, que l’occitan s’est éteint sous le règne de François Ier. Mais plutôt que de nous lamenter sur les difficultés que nous rencontrons pour nous rendre audibles et visibles, il nous faut plutôt nous employer à retourner ce système national parisianocentré contre lui-même en s’imposant… au centre.
Quant à l’impact politique, il pourrait aussi être considérable : le groupe de députés qui compose le groupe de travail parlementaire compte plus de soixante membres, les verts, qui nous soutiennent, sont très implantés à Paris, etc. Nous pourrions ainsi nous imposer véritablement dans les discussions et donner quelques raisons au ministre de daigner s’intéresser à la question, qu’il semble mépriser souverainement. Car nous le savons bien, c’est à Paris que se décide le sort de nos langues, y compris leur régionalisation, dans le cadre d’une décentralisation pensée et contrôlée par le centre et depuis le centre.
Une autre dimension est enfin à prendre en compte ; celle des nombreux chercheurs, linguistes, anthropologues, philologues, dont le travail est consacré aux langues minorées en France et de par le monde, qui pourraient être mobilisés pour des débats et des conférences, en un lieu qui est aussi, de fait, central pour la recherche.
Ce passage par Paris est de toute façon nécessaire et même inévitable. Ce qui ne cesse de m’étonner est la crainte sacrée qui, jusqu’à présent, nous a arrêté au seuil du temple. Avons-nous à ce point intégré la vénération du centre, sous toutes nos détestations, au point de penser spontanément que ce lieu, à nous qui sommes citoyens français (et du monde), n’est donc pas aussi le nôtre ?
Cependant je reconnais pleinement toutes les difficultés que représentent une telle organisation et ce que cela suppose en terme d’établissement d’un réseau de relations entre tous les protagonistes, que je n’énumère pas, parce que, justement, je craindrais d’en omettre. Et cela même, tisser des liens et les renforcer avec les amis locuteurs des autres langues minorées, ne peut que nous enrichir et nous rendre plus fort. Ce post, du reste, ne s’adresse pas seulement ni d’abord aux occitanophes (c’est du reste pourquoi je l’ai rédigé en français, qui reste une langue de communication bien utile !) mais aussi à tous les autres, dont j’espère et attends les avis, les critiques et les propositions.
Joan-Peire Cavalièr
18 novembre 2009
Cap a Paris
Letra mandada a La Setmana e publicada dins lo n° 739 deu 12/11 al 18/11/2009

Carcassona 2009
Cap
a Paris !
Qualques jorns aprèp Carcassona dos, La Setmana
se demanda e nos demanda cossí continuar lo movement, e ont. Per ièu l’affar es
fòrça simple. Nos volèm vertadièrament far entendre ? De tot lo
monde ? Es a dire dels medias qu’escampan l’informacion dins totis los
fogals de França, de Navarra e d’Occitania ? Volèm far una pression dirècte
sul poder per imapausar lo desvolopament d’una vertadièra politica linguistica ?
Mas, miladieus, ont es, lo centre del poder ? Ont es lo govern ? Ont
son las cambras dels deputats e dels senaturs ? Ont son las televisions,
las radiòs nacionalas ? Ont son los intellectuals qu’an lo poder de decidir
dels subjèctes que s’ameritan d’estre discutits e de los que sont indignes de
consideracion ? La responsa es evidenta, e compreni pas perqué se decidèt
pas d’anar manifestar amont naut, puslèu que de tornar a Carcassona, que per
ièu e per un fùm d’autres (subretot totis aquèlis que vivon pas en Lengadòc) èra
un còp de tròp, e sèm estats braves de venir tot parièr, e d'apelar lo monde a venir, fasent finta de res.
Mas es clar tanben, per ièu, que i cal pas anar solets a Paris. Vòli dire que los occitans i devon anar amb los autres, totis los autres parlaires de lengas minoradas de França, territorialas e pas territorialas, los bretons, los catalans, los basques, los alsacians, los còrses, los que parlan los dialectes d’oil, los ròms (òc ben, los ròms subretot, en davant del cortegi, que son los mai mespresats de tots los mepresats, que digus se demanda quitament pas s’an una cultura e de lengas), los creòls evidentament, los que parlan las lengas de Guyana e de Novèla Caledonia, demest benlèu las mai vielhas del monde, los berbers, lo monde tot de las lengas, de totas las lengas de França. Volon un « debàt » sus l’identitat francesa ? An quitament previst de l’impausar per decret prefectoral ? Es lo moment de se mostrar, de mostrar la fòrça culturala, e donca politica que sèm aquí dins aquel país, franceses segurament, zo volèm o pas, mas tanben locutors, amators, promotors, actors de las lengas de França, que nòstres dreits son escarnits, mespresats, ridiculisats. E Aquò es pressat, fòrça pressat, urgent al mon vejaire. Se deuriá pas esperar dos ans de mai, caldriá contactar lèu lèu nòstres partenaris, causir una data e començar la mobilisacion. E se los que volon pas entendre parlar d’occitan, mas de provençal, de gascon e de bearnés, d’auvergnòl, de minjaceban ò de viratranujan an enveja de venir se far veire e sentir, que vengan, miladieus ! Mai grand serà lo merdièr e melhor serà, qu’almens, almens, se poiriá enfin aver una discutida publica sul sicut ! E puèi, i a pas de democracia sens cacofonia, contradiccions e rambalh… Caldriá preveire solament un servici d’òrdre per empachar de daissar desfilar los identitaris del Blòc identitari, que d’aquelis n’en volèm pas, que de democracia ne volon pas. E mai la mobilisacion seriá mendre, amb los autres, a Paris, sèm segur disi, segur a cent per cent de nos far veire e entendre, entendre, almens aquò, enfin, que n’ai un confle d’ausir de monde, es a dire tot lo monde de Paris, ont trabalhi, que me dison qu’an pas res ausit de Besièrs ni mai de Carcassona… E puèi poriam recaptar un fùm de monde de Paris e del parçan, nosautres occitans, benlèu mai qu’a Carcassona e qu’a Besièrs ; a Paris e en Iscla-de-França, i a nòstres amics los talveròls (ne soi un a metat), e un brave ramat d’occitanofòns e d’occitanòfils que vivon e trabalhan dins la capitala.

Carcassona 2009
Las revendicacions comunas mancan pas… Aquò
ditz, vòli pas escondre que i a de questions que me tafuran bravament. A
Carcassona ai ausit solament la demanda insistenta d’una lei de tutèla per las
lengas istòricas territorialisadas de França … Aquèla restriccion de la
question linguisca als territòris èra pas precisada dins los discorses qu’ai
ausits (mas ai pas tot ausit), pr’aquò semblava evidenta. Ò benlèu
m’enganni ? Se m’enganni pas, es clarament una regression, una lamentabla
regression… E cossí se fa que digus – ò m’enganni encara ? – parla pas
mai de la ratificacion de la Charta europenca ? I avèm renonciat ?
Volèm pas mai ausir parlar de l’Europa ? Volèm sonque, dins nòstra canton
del monde, nòstra lei nacionala de regionalisacion de las lengas ? Volèm
servir l’excepcion francesa, que totjorn foguèt tant bona per nosautres ?
E quicòm mai : se capitam a arrancar una lei, avèm soscat a sa
compatibilat, o non, amb la ratificacion de la Charta ? Benlèu ai pas plan
ausit, quicòm me manca dins las analisis, los projèctes, las estrategias del
moviment, mas caldriá, pels durs de la fuèlha e de la compreneson coma ièu, un
pauc de pedagogia, d’explicas e de clariments. Benlèu tanben, una vertadièra
discutida sul sicut.
Joan-Peire Cavalièr

17 décembre 2008
Villers-Cotterêts et la langue qui n’avait pas de nom

Villers-Cotterêts et la langue qui n’avait pas de
nom
La note que j’ai consacrée à « la
légende de Villers-Cotterêts » a suscité une critique
amicale de Philippe Martel, publiée à sa suite. Il me paraît intéressant de
revenir sur ses arguments, développés dans plusieurs articles que je n’avais en
fait pas lus (mea culpa)[1], où
il soutient, en se référant entre autres à une importante contribution de
Gilles Boulard[2], que l’occitan – seule
langue vernaculaire utilisée dans le royaume pour les productions juridiques en
dehors du français – était bien visé par l’article 111 de l’Ordonnance de 1539,
fût-ce tacitement, à travers la formule « en
langage maternel français et pas autrement ». Cette thèse, à laquelle
je ne me range pas vraiment, s’appuie sur deux idées solidaires concernant
l’exercice du pouvoir linguistique qui me semblent très fortes : celle de
la non-nomination – le fait qu’un pouvoir linguistique s’exerce d’autant plus
efficacement qu’il ne nomme pas l’altérité – et celle de la temporisation,
suivant laquelle ce pouvoir, plutôt que d’intervenir de manière répressive,
s’appuie sur le temps. Ces deux paramètres – silence et temporisation – ont
dominé et dominent encore largement les politiques linguistiques, et pas
deulement dans notre pays. Par contraste, ils nous font d’ailleurs appréhender
l’importance politique de la reconnaissance, même minimale et purement
symbolique, de l’existence de « langues régionales » dans le pays.
La première chose à dire, en tout
cas, est que les positions, légèrement différentes, défendues par Martel et
Boulard, ne remettent nullement en cause, pour l’essentiel, l’appréhension
historienne de Villers-Cotterêt comme d’un mythe national, mobilisé aujourd’hui
avec le plus grand des anachronismes, tant par les adversaires des langues
régionales que par la plupart de leurs défenseurs. Martel lui-même considère
que « Villers-Cotterêts ne constitue pas une date dans l’histoire des
pratiques linguistiques en pays d’oc »[3].
Il rejoint à cet égard, parmi d’autres travaux, les conclusions de l’étude de Jean-Paul
Laurent sur les notaires : « aucune trace (…) d’une
« révolution » linguistique aux environs de 1540, mais un processus
continu depuis près d’un siècle »[4]. De
toute façon, constate Martel, après bien d’autres, « à la veille de 1539,
le français [écrit] a déjà gagné la partie dans la plupart des villes et […]
l’occitan [écrit] voit son domaine réduit aux bourgades et aux campagnes,
exception faite des périphéries du Royaume, à l’Est, au Sud et à l’Ouest »[5]. Cela
ne l’empêche pas de continuer à être employé de manière résiduelle, sans
entraîner de réactions répressives connues, alors que l’Ordonnance semble avoir
porté un coup d’arrêt à l'usage du latin, y compris dans les pratiques des
chancelleries royales[6].
Ce sur quoi Martel insiste et qui
est un peu le point de départ de sa réflexion, est que si l’Ordonnance vise une
autre langue écrite que le latin, alors cette langue n’est pas nommée mais ne peut
être que l’occitan, le seul autre idiome utilisée pour des actes juridiques. Et
il constate surtout, avec Boulard, que les ordonnances et lettres patentes
précédentes contre le latin, qui spécifiaient par contre que les actes
pouvaient être rédigés en d’autres langues vernaculaires que le seul français, ne
nommaient pas non plus cette ou ces langues, mais parlaient seulement de
« langage du pays », de « langage maternel », de
« langue vulgaire » ou de « vulgaire du pays »[7]. Cela
est très important parce que cette absence de dénomination, ce flou
délibérément entretenu ont des effets considérables sur la manière même dont
des éléments du mythe de Villers-Cotterêts se retrouvent chez certains des
historiens qui le mettent en cause.
Précaution
Il faut cependant prendre d’abord
une précaution : il n’est pas évident que les contemporains, y compris
occitanophones, eussent tous l’idée d’une séparation tranchée entre deux ensembles
linguistiques cohérents coexistants dans le royaume, même si la partition
langue(s) d’oc et langue(s) d’oïl est bien connue, comme en témoigne, entre
autres, le texte de Rebuffe que je citais. Martel mentionne également
l’archevêque de Toulouse Bernard du Rosier affirmant, il est vrai un siècle avant
Rebuffe (vers1450), qu’il existe en France « deux idiomes spécifiques ou
deux langues, la langue gallicane et l’occitane »[8], et
l’on sait que la distinction était déjà présente dans les textes de l’administration
royale dès le siècle précédent[9]. A
l’extrême fin du XVIe siècle ou dans les toutes premières années du
XVIIe, le grand érudit Joseph-Juste Scaliger natif d’Agen déclarait
que la distinction entre « langue d’oc et langue d’ouy » est usuelle
depuis un siècle et demi, ce en quoi d’ailleurs il se trompait (à noter qu’il
en fait une distinction interne au « romain », c’est-à-dire roman,
l’une, dit-il, des trois langues de la France, avec le breton et le basque)[10]. Cependant, si « la langue du pays »
avait été nommée dans l’ordonnance, il est probable qu’elle ne l’aurait pas été
au singulier, comme « langue occitane » (ou langue d’oc), mais plutôt
au pluriel et indirectement, en nommant les pays en question, c’est-à-dire en
déclinant les zones de langue d’oc (Auvergne, Gascogne, etc. comme le fait
Rebuffe lui-même), ou bien, à la rigueur, en utilisant une désignation par
synecdoque, comme on le fera un peu plus tard, mais non certes dans les actes
royaux (gascon, par exemple, pour désigner l’ensemble des parlers d’oc). Mais
une tel recouvrement n’aurait sans doute guère agréé aux sujets des régions
concernées, qui ne se pensaient nullement comme membres d’une communauté
linguistique, culturelle et politique homogène. Du reste, les écritures en
occitan (car il s’agit bien ici d’écriture et non d’oralité, distinction
fondamentale), bien que répondant aux mêmes principes graphiques, hérités des
siècles d’or de l’expression littéraire, n’étaient pas unifiées, comme le
remarque Martel : il y avait une norme toulousaine, une norme béarnaise,
une norme provençale, etc.[11]
Il faut insister sur ce point afin
de ne pas être accusé d’invoquer une entité linguistique qui n’aurait pas existé
dans les représentations au XVIe siècle. Elle existait en fait bel
et bien, mais était appréhendée de manière plurielle comme le français l’était
d’ailleurs lui-même (normand, picard, etc.) et pouvait légitimement l’être, qui
plus est comme parties constituantes de la langue française (point essentiel de
ma précédente note).
Les enjeux de l’absence de dénomination
Quoi qu’il en soit, cette ou ces
langues de pays auraient pu être nommées et le fait qu’elles ne le sont jamais
dans les actes royaux précédant l’Ordonnance de 1539 depuis la fin du XVe
siècle et le fait encore que l’alternative français/langue du pays ne soit même
plus déclarée expressément dans celle-ci, est nécessairement significatif et ce sens mérite d'être interrogé.
Martel a donc raison de souligner
que ce déficit de dénomination se retrouve dans les travaux contemporains
consacrés à Villers-Cotterêts et à ses effets : « Pour tous ces
auteurs, il y a des langues clairement dénommées et donc instituées, le latin
et le français, et en face, un ensemble vague et mouvant de parlers ou de
dialectes, tous mis sur le même plan, du nord au sud du royaume »[12]. Or
les Ordonnances et lettres patentes antérieures concernent en fait toute la
partie occitane du royaume sans exception, pays de droit écrit et il s’agissait
bien d’alternatives permises, en somme de « mesures dérogatoires »[13]. Par
contre, pour lui, 1539 mettrait fin à ces dérogations, ce qui à mon sens n’est
pas le cas, même s’il en fut ainsi dans les usages que l’on fera plus tard de l’Ordonnance et jusqu’à
aujourd’hui.
J’y reviendrai, pour l’instant il
me semble important de constater avec Martel que les historiens de
Villers-Cotterêts, pour la plupart, « ne nomment pas la langue
non-française éliminée par l’Ordonnance, la noyant dans l’indétermination, donc
la banalité »[14] ;
ainsi parlent-ils de « dialectes », de « patois » ou,
aujourd’hui, de « langues régionales », susceptibles d’intégrer des
langues qui, de fait, ne pouvaient nullement être visées puisqu’elles n’étaient
pas utilisées pour rédiger les actes uridiques. Ces auteurs ont une fausse
excuse, qui est que l’Ordonnance ne nomme pas non plus cette ou ces langues
(encore une fois, on parle des représentations
que l’on pouvait avoir en au XVIe siècle de la réalité linguistique occitane).
Aussi, face au mythe de
Villers-Cotterêt et à ses effets idéologiques délétères aujourd’hui pour les
langues de France minorées, la première chose à faire est sans nul doute de nommer
la langue qui n’est pas nommée dans les Ordonnances et lettres patentes durant
la longue guerre contre le latin (1490-1539) et se demander pourquoi elle ne
l’est pas. Il faut également tenir présent à l’esprit les langues effectivement
parlées sur le territoire et jamais utilisées dans les actes juridiques (en
particulier le basque et le breton), car leur présence suffit à mettre en crise
l’argument par lequel l’article 111 de l’Ordonnance de 1539 se justifie
lui-même et ne cessera rétrospectivement d’être encensé : celui de
l’accessibilité linguistique des actes rédigés en français pour tous les citoyens. En réalité pour un
très grand nombre (sinon le plus grand nombre) de sujets, le passage du latin
au français ne changea rien : ils dépendaient entièrement de la traduction
orale que les magistrats devaient nécessairement faire des actes (outre leur
simple lecture, à l’intention des analphabètes largement majoritaires dans
lepays) et n’avaient donc aucun accès direct à la langue de la justice[15]. Il
faut donc rechercher la raison politique du combat contre le latin
(et, si elle était établie, de la lutte contre les écritures vernaculaires
occitanes) ailleurs que dans un élan démocratique du pouvoir monarchique (il faudrait
d’ailleurs être bien niais pour le croire un seul instant).
Résistance de la thèse « libérale »
Martel s’appuie ici sur la
réflexion de Boulard qui développe une critique approfondie de la thèse de Henri
Peyre (1933), suivant laquelle l’Ordonnance ne visait absolument pas les écritures
d’oc (car Peyre, n’est pas ambigu sur ce point : il sait et dit que seul
l’occitan, présent dans les « pays » de droit écrit, pouvait être
concerné, même si il n'est pas aussi clair sur ce point qu'on pourrait le souhaiter)[16]. L’un des arguments de
Peyre en faveur de ce que Boulard appelle la « thèse libérale » est,
comme on l’avait vu, l’absence de textes témoignant d’une opposition pour le
compte de ces écritures. Mais Peyre dit
aussi que les élites des pays d’oc aspiraient au français et, ainsi, selon
Boulard, se contredit : « extraire une interprétation libérale de l’Ordonnance
de la docilité des populations contredit un autre argument développé, celui de
l’inutilité de l’interdiction », du fait que le mouvement de francisation des
écritures était désormais irrémédiable ; « il est d’autant moins
vraisemblable qu’une règle soit rejetée par l’opinion publique qu’elle conforte
ses choix et ses évolutions, a fortiori lorsqu’elle bénéficie de l’aval des
élites. »[17]. Ces remarques semblent
judicieuses. En même temps, on imagine mal que toutes les élites, sans exception,
se soient pliées sans rien dire à l’injonction de l’Ordonnance, si - et évidemment seulement si - elles l'ont bien comprise
comme visant aussi les écritures d’oc.
D’autant plus que l’on sait qu’elle ne fut précisément pas
comprise ainsi par certains
protagonistes. Outre la glose de Rebuffe et les exemples apportés par Laurent,
on se reportera aux cas mentionnés récemment par Paul Cohen, dont celui d’un
tribunal toulousain qui, en vue de l’application de l’article 111, ordonne que
« tous notaires de la court de ceans ordinaires faict toutes Ordonnances
et actes de justice en francois ou langue
vulgaire »[18].
Tellement que, pour ce chercheur, « pratiquement aucun praticien ou
notaire n’a pensé que l’Ordonnance de Villers-Cotterêts ou les lois qui l’ont
précédée visaient les idiomes régionaux »[19], ce
qui radicalise considérablement les conclusions plus nuancées de Laurent. Le
fait indéniable que l’Ordonnance a été comprise, au moins par certains des
intéressés, comme n’excluant pas les écrits d’oc, en vertu d’une interprétation
possible de l’expression « langage maternel françois », mettent à mal,
à mon avis, l’argument de Boulard au sujet des prétendues contradictions de
Peyre, et il faut plutôt partir du fait que le texte a pu être lu de cette façon
pour expliquer l’absence de protestations. Autrement dit, au moins pour une
part, la thèse de Peyre me paraît toujours tenir ; là où elle est
éminemment critiquable c’est qu’elle tend à créditer positivement la politique
de la monarchie. Martel, à ce sujet, insiste sur la figure même de Peyre,
félibre maurassien, nostalgique de la monarchie parlementaire des temps qui
précèdent l’absolutisme. Pour Martel, ces convictions éclairent la thèse de
Peyre, ce qui est certain, mais aussi la disqualifie, ce qui me paraît
discutable[20]. Il est certes toujours
instructif de connaître les engagements idéologiques des historiens, mais il
n’y a nul déterminisme en la matière ; je crois que l’on a plutôt intérêt
à dire qu’une idéologie en rupture avec l’idéologie républicaine dominante des
années trente a pu en effet ouvrir une voie alternative à l’interprétation de la
fameuse Ordonnance. Bien heureusement les études historiques ne se réduisent
jamais aux engagements idéologiques des historiens, et il est intéressant de
voir que ces engagements ou convictions peuvent conduire, incidemment, à renouveler les approches, les
thématiques, voire même les méthodes. Et il me semble que la thèse d’histoire
du droit de Peyre est aussi stimulée et non pas seulement plombée par les
convictions royalistes et fédéralistes de l’auteur.
Il n’en demeure pas moins que
l’on ne saurait se satisfaire de son interprétation des décisions royales comme
foncièrement soucieuses de s’accorder aux aspirations des sujets en matière de
droit et de langue. C’est là d’ailleurs une lecture très ancienne, que Cohen
place à l’origine de ce qui lui apparaît comme l’une des deux versions du mythe
de Villers-Cotterêts. Il cite ainsi le juriste Pardoux Du Prat (1582), qui relate
comment François Ier, « voyant qu’une partie de ses subjects
n’avoyent congnoissance de langue Latine, ordonna d’une prudence & conseil
admirable, que tous actes qui des lors en avant seroyent faits & passez
tant en jugement que dehors, fussent escrits ou prononcez en langage François : à celle fin qu’un chacun
sçeust, & entendist son affaire, qui au paravant estoit couché en
Latin »[21]. Du Prat ne parle,
apparemment, que du français, et cela suffit d’ailleurs à jeter le doute sur sa
reconstruction élogieuse. Du reste, Rebuffe invoque sensiblement les mêmes
raisons pour prouver que l’Ordonnance ne pouvait exclure d’aucune façon les
écrits d’oc : ne se donnait-elle pas expressément pour but d’éviter les
obscurités et les ambiguïtés d’une langue – le latin – que ne comprenaient pas
la plus grande part des sujets ? Et rien ne permet de dire, comme le
suggère Martel, que Rebuffe déploie dans sa glose latine un raisonnement par
l’absurde visant en fait à défendre le latin[22].
D’ailleurs le premier président du parlement de Paris, pour asseoir sa lecture,
s’appuie aussi sur le droit canon, qui prévoit que les prêtres soient capables
de comprendre et de parler la langue de leurs ouailles, dans les paroisse où
ils doivent officier ; qu’un clerc intentant une action juridique contre
un laïque doit parler la langue de celui-ci ; que les proclamations
publiques doivent l’être dans la langue du lieu, etc.[23]
Enjeux politiques de l’article 111
Fort bien, mais Rebuffe
originaire de Montpellier, savait qu’il en allait autrement, dans la réalité,
pour le langage écrit du droit du roi, qui était loin, en de nombreux lieux,
d’épouser la langue du peuple. On en revient ainsi toujours à ce point aveugle
concernant les véritables enjeux politiques de l’article 111, qui ne se limitaient
certes pas au souci démocratique d’intelligibilité pour le peuple. Cela,
Boulard l’analyse fort bien : « si le pouvoir central peut faire croire
qu’il sert ses sujets en leur facilitant l’abord des tribunaux, il ne dit pas
tout, et notamment il ne dit pas qu’il se rend aussi service. Car ce faisant,
derrière cette bonne volonté, il est réinvesti et légitimé dans sa fonction. En
remplaçant sous motif de clarté le latin par le français, le roi se
reconduit. »[24] Le
même auteur met ainsi opportunément cet article en rapport avec le premier de
l’Ordonnance qui visait à instaurer un monopole de la justice royale par
rapport à la justice ecclésiastique : « nous avons défendu et
défendons à tous nos sujets, de ne faire citer, ni convenir les laïcs pardevant
les juges d’église, ès actions pure personnelles, sur peine de perdition et
d’amende ordinaire »[25]. Le
rejet du latin (massivement utilisé par l’Église, malgré les restrictions
signalées par Rebuffe) venait sans aucun doute conférer un puissant statut
symbolique à cette autonomie et à ce monopole du droit par le roi. En outre, en
imposant massivement sinon exclusivement le français dans tous les actes juridiques,
sans aucun doute, l’administration royale étendait son emprise et son contrôle
sur les parlements, où le latin conservait une place importante, et ce n’est
pas un hasard si ce furent surtout des parlementaires qui récriminèrent contre
la décision. Comme l’écrit encore Boulard, « le latin, ce n’est pas
seulement une langue mais c’est surtout un ensemble d’usagers » et sa
substitution par le français est indiscutablement un puissant acte de pouvoir
sur ces usagers, ecclésiastiques, magistrats et universitaires[26]. Il
faut s’empresser cependant d’ajouter que cette substitution concerne le seul langage
juridique et administratif, car Villers-Cotterêts – quoi que veuille le mythe –
ne remet nullement en cause le rôle du latin comme langue de communication privilégiée
des élites universitaires et religieuses.
Aussi Boulard, pour montrer ce
qui se joue dans l’Ordonnance, juge-t-il opportun de citer des analyses que
Bourdieu et Boltanski consacrent aux politiques linguistiques
post-révolutionnaires. Les deux passages sont trop intéressants pour ne pas
être cités ici encore : « Il serait naïf d’imputer la politique
d’unification linguistique aux seuls besoins techniques de la communication
entre les différentes parties du territoire et, notamment, entre Paris et la
province, ou d’y voir le produit direct d’un centralisme étatique décidé à
écraser les « particularismes locaux ». Le conflit entre le français
de l’intelligentsia révolutionnaire et les idiomes ou les patois est un conflit
pour le pouvoir symbolique qui a pour enjeu la formation et la re-formation des structures mentales. Bref,
il ne s’agit pas seulement de communiquer mais de faire reconnaître un nouveau
discours d’autorité, avec son nouveau vocabulaire politique, ses termes
d’adresse et de référence, ses métaphores, ses euphémismes et la représentation
du monde qu’ils véhiculent »[27].
Le second passage est plus
directement propre à s’appliquer au processus d’officialisation du français au
cours du XVIe siècle : « L’accès d’une langue jusque-là
dominée au statut de langue officielle,
c’est-à-dire politiquement et culturellement légitime, investie d’une sorte
d’autorité intrinsèque en tant qu’instrument d’expression autorisé de
l’autorité, a bien sûr pour effet, comme on le voit au moment où des pays jusque-là
colonisés accèdent à l’indépendance, de légitimer les détenteurs de cette
langue à s’approprier les positions de pouvoir et les gratifications
matérielles corrélatives (donc à exclure ceux qui devaient leur position
dominante à d’autres compétences linguistiques) »[28].
Cette approche, discutable sous
bien des aspects (par exemple l’imposition d’une langue n’est à mon avis pas celle d’une
« structure mentale » monolitique, etc.) a le mérite de nous
préserver de toute interprétation naïve qui prêterait au pouvoir le seul but,
en matière de réformes linguistiques, de servir le bien commun en facilitant la
communication entre les institutions et les citoyens ; sans nul doute la
suppression comme l’officialisation des langues possèdent toujours de forts
enjeux politiques et c’est bien la raison pour laquelle il est aussi
significatif que le pouvoir souverain évite de nommer et donc de reconnaître
l’existence même de langues qui pourraient entrer en concurrence avec la sienne propre. Martel a donc tout à fait raison de pointer, comme le fait Boulard,
cette absence de désignation, ce mutisme, et d’y voir la stratégie privilégiée
de la politique linguistique en France, du XVe siècle jusqu’aux
années les plus récentes. Il existe bien, dans la longue durée, une stratégie
consistant à « régler le problème de l’occitan » (et bien sûr
a fortiori
celui des autres langues présentes en France) en ne le posant pas, comme le montre très bien Martel
: « Les lois Ferry, comme les discours prononcés
et les circulaires signées par lui entre 1881 et 1883, ne mentionnent nullement
la question de la langue. Elle n’apparaît que dans l’article 14 du règlement
intérieur type pour les écoles primaires diffusé peu après dans les
départements. Cet article prévoit sobrement : « le français sera seul
en usage dans l’école ». Là encore, nul besoin de mentionner ce qu’il ne
faut pas parler. Seule la vraie langue existe, le reste demeure dans l’ombre,
non identifiable et par suite incapable de mobiliser ou d’attirer l’attention.
Changeons encore de siècle et arrivons à l’article 2 de la Constitution de la
République, tel qu’il a été modifié en 1992 : « la langue de la
République est le français ». Là encore, dans ce texte qui est le premier
depuis des siècles à avoir un statut juridique comparable à celui de l’article
111 de l’Ordonnance, seul le « langage maternel français »
apparaît »[29].
C’est pourquoi aussi, me semble-t-il, la récente mention des « langues
régionales » dans la Constitution, fût-ce au seul titre du
« patrimoine » national, n’est pas un événement anodin.
Langue centrale / langues périphériques
Pour en revenir à
Villers-Cotterêts, en décrétant que la langue du roi serait désormais, de
manière première sinon exclusive (c’est selon moi toute l’ambiguïté de la
formule « langage maternel françois » qui était sans nul doute
d’abord le langage maternel de François Ier, avant d’être éventuellement
celui de ses sujets, y compris occitanophones), la langue écrite du droit,
l’idée germait que la langue pouvait relever, au moins dans les domaines
régaliens de l’administration et de la justice, des prérogatives de la
souveraineté. Et cela n’allait certes pas dans le sens d’une reconnaissance des
écritures d’oc, il faut tout à fait en convenir, mais la formule s’accommodait,
selon moi, de leur tolérance, au sens premier de ce que l’on souffre, de ce que
l’on supporte, en attendant. Car il faut aussitôt rappeler qu’avec l’Ordonnance
de 1539 nous ne sommes qu’aux balbutiements du processus d’unification
linguistique, qui s’exprime d’abord négativement, par la lutte contre l’usage
juridique du latin et en ne nommant explicitement pas les écritures juridiques
d’oc. Mais la thèse selon laquelle cette visée d’unification s’exercerait
positivement, en s’opposant à l’usage
de ces écritures, reste à mon sens à prouver. Boulard et Martel ont, me
semble-t-il, trop tendance à éclairer Villers-Cotterêts à la lumière de la
période post-révolutionnaire, au moment de la guerre contre les patois, ce qui
gauchit leur approche[30]. Je
leur opposerai ici volontiers la remarque judicieuse par laquelle Cohen conclut
sa propre contribution : « Notre discussion nous appelle à analyser
le discours moderne à propos de la langue avec prudence. Supposer que les
Seyssel, Bodin et Ramus[31]
aient compris le lien entre politique et
langage de la même manière que l’Abbé Grégoire, Jules Ferry, ou encore le
conseil constitutionnel de nos jours, risque d’engendrer des interprétations
anachroniques et des téléologies factices. Elles nous appelle aussi à nous
interroger sur les suppositions qui conditionnent nos propres études du passé
national. Le danger pour l’historien, même averti de l’importance et de
l’autonomie de la mémoire collective, et même armé des méthodologies les plus
sophistiquées, est de reproduire inconsciemment, à travers le choix d’objets
d’analyse qui confortent une certaine vision du passé, l’Ordonnance de
Villers-Cotterêts n’en étant qu’un exemple, la narration d’une histoire
mythique »[32].
On doit bien sûr constater avec
Boulart que Villers-Cotterêt présente une formulation « plus
restrictive » que les textes précédents, dans la mesure où
elle n’offre pas clairement l’alternative entre français et langue(s) de
pays[33]. De
là à affirmer que l’« on peut légitimement lire dans ce retranchement le
signe d’une fin de non-recevoir opposée par le pouvoir monarchique aux langues
périphériques dans les actes officiels », il n’y a qu’un pas, vite franchi[34]. Le
syntagme de « langues périphériques » a cependant l’inconvénient
d’être l’une de ces formulations floues dont on ne peut se satisfaire, d’autant
plus que la relation entre le français et les autres idiomes (parmi lesquels
ceux des zones d’oc ont bien un statut particulier, du fait même de leur
écriture), n’est pas encore, me semble-t-il, celui du centre par rapport à une
périphérie ; l’ordonnancement administratif du royaume est loin d’être en
effet véritablement centralisé à cette date. Les privilèges, franchises et
autonomies des villes et régions, pour relatives qu’elles soient, sont trop
importantes encore pour que l’on puisse raisonner politiquement en ces termes.
Quant au plan linguistique, la représentation la plus courante n’est
certainement pas celle d’une langue centrale et de périphéries ; elle est
plutôt celle d’un corps linguistique diversifié mais relativement homogène
(pour ce qui est au moins de l’ensemble roman) dans lequel le français, entre
autres par sa capacité d’intégration des autres idiomes (c’est du moins ce que
l’on pensait), occupait une position éminente et dominante. C’est ce qui ressort, comme j’ai essayé de le montrer dans ma précédente note, des théories assemblistes
de la langue, qui d’ailleurs ne
sont pas unanimes au sujet de la supériorité du français de Paris.
« Rognure de langue » ?
C’est pourquoi lorsque Boulard explique l’absence de mention des « langues
périphériques », à la différence du latin, dans l’article 111, par leur
déficit absolu de dignité pour le pouvoir et les élites qui se reconnaissent en
lui, je pense qu'il va beaucoup trop loin, c’est-à-dire trop loin dans le temps, en se
fondant sur le modèle ultérieur de la différence de nature séparant la langue
noble, le français, et les patois auxquels est dénié le statut même de langue.
En effet, dit-il, si ces autres langues « avaient été dans le collimateur
de l’Ordonnance [et il pense que tel est le cas], elles n’auraient pas pour
autant disposé de protecteurs opiniâtres, puisque des raisons qui motivent la
défense du latin, sacré et prestigieux, distingue de la parole commune et oint
la lettre juridique de respect, ce qui n’est vraiment pas le cas de la langue
périphérique, rognure de langage, parole sans valeur, délaissée à ceux que l’on
décrit comme des ignorants quand ils ne relèvent pas du bestiaire »[35].
Cette déclaration me paraît ne pas correspondre à la manière dont les
contemporains parlent – et ils en parlent abondamment, contrairement aux textes
officiels – des langues diverses présentes dans le royaumes, les nommant bien souvent
« langues » (comme Scaliger par exemple parlant des trois
« langues » pratiquées dans le royaume) ou « langages », et
usant du terme de « patois », en ce sens dépréciatif certes, comme
parler rustique, mais aussi « naïfs » et digne d’attention pour cela
même, c’est-à-dire pour ce « naturel » que le français épuré des
lettrés était (déjà !) en train de perdre[36].
C’est ainsi par exemple que Blaise de Vigenère, en 1589, chante les louanges
d’Auger Gaillard : « Roudié de Rabastens en Albigez […] tout soudain
devenu Poëte, ainsi qu’autresfois Hesiode gardant les troupeaux en Asie ;
mais à la mode du païs, & en son patois, naïf au reste & non du tout si
disgracié qu’on pourroit dire, pour n’y avoir rien que le seul naturel,
rustique encore… »[37].
Cette valeur du naturel contre l’artifice, par laquelle les écrivains occitans
de la fin du siècle défendent leur langue contre le français (voir par exemple
la célèbre dispute des nymphes de Du Bartas), interdit – au moins chez ceux qui
la partagent – une conception des idiomes autre que celui du français du roi
aussi dégradée que semble l’affirmer Boulard. Du reste, en ce qui concerne
l’occitan, le prestigieux passé des troubadours n’est pas encore tout à fait éteint. C’est
pourquoi, le silence de l’Ordonnance, selon moi, ne peut être interprété par le
souverain mépris dans lequel le roi tiendrait les parlers
« périphériques », mais bien plutôt, ainsi qu’y insiste Martel, l’enjeu
est-il de ne pas avoir à leur accorder le moindre statut, ce qui à mon sens ne
veut pas dire que texte les excluait complètement. Car on ne peut balayer
d’un revers de main, encore une fois, le fait que la formule « langage
maternel français » pouvait intégrer les écritures d’oc, historiquement avéré, puisque certains l’ont compris ainsi. On dira aussi que,
très vite, des juristes ont interprété le texte de manière exclusive,
supprimant l’adjectif maternel pour ôter toute équivoque. Boulard, par exemple,
cite en annexe de son article la paraphrase de Gilles Bourdin (1587) :
« Maternel François. Ce mot de François y est adjousté, pour monstrer que lon ne doit faire lesdictes expeditions, en
langage du pays, auquel elles se font, comme il avoit esté ordonné pour le
regard des enquestes & informations, par le Roy Loys douziesme, en son Ordonnance
de l’an 1512, article 47, laquelle est abrogee par la presente avec grand
raison : pource que les juges souverains n’avoiënt pas moins d’affaire à
entendre lesdictes informations, pour raison de langage, que les parties
avoient anciennement d’entendre le Latin, & en resultoit plus de danger
qu’au paravant. Mais le langage françois est congnu & entendu par tout le
Royaume, & partant se peuvent lesdicts actes commodément faire &
concevoir en François. » etc.[38] La
glose est claire, ce qui l’est moins c’est l’affirmation selon laquelle
« le langage françois est congnu & entendu par tout le Royaume »,
qui ne peut concerner que les élites et une partie seulement, difficile à
apprécier, des sujets des classes populaires. D’autres commentaires juridiques
pourraient être cités, de Jean Constantin, dès 1549[39] ou,
plus tard, de Fontanon. Telle est certainement la ligne d’interprétation qui
s’est imposée par la suite, mais le fait est que les deux lectures opposées ont
existé, et même peut-on dire que la première a dominé dans les décennies
suivant immédiatement la publication de l’Ordonnance.
Une ambiguïté délibérée ?
Si ces deux interprétations
étaient possibles, c’est bien sûr parce que la formule était et
demeure obscure, comme le souligne Boulard : « Ce n’est sans doute
pas le moindre paradoxe de l’Ordonnance que, par un curieux coup du sort,
l’article 111 soit demeuré obscur alors même que sa rédaction répondait, à en
croire le précédent article en forme d’exposé des motifs, à un objectif de
clarté »[40]. Il est temps de se
demander maintenant, tout de bon, si cette obscurité est vraiment un
« coup du sort » ou si elle fut introduite de propos délibéré,
justement pour ne pas mentionner, fût-ce en termes évasifs, comme on le faisait
jusque là, les écritures d’oc, et donc permettre une lecture stricte de la
formule tout en laissant une marge de manœuvre pour la tolérance des écrits
existants. On sait bien, depuis le cardinal de Retz, qu’en politique, on sort
de l’ambiguïté sinon toujours, en tout cas bien souvent, à son détriment. L’hypothèse
d’une ambiguïté volontaire n’est selon moi par à rejeter, qui permettait à la
fois de promouvoir la langue du roi sans exclure les écrits juridiques résiduels
des zones d’oc, qu’il n’y avait rien alors de paradoxal à faire entrer sous la
formule « langage maternel françois ».
Cette hypothèse permet en fait de
conserver l’essentiel des lectures de Boulard et de Martel concernant la
politique de mutisme et de temporisation non répressive du pouvoir royal à
l’égard des écritures d’oc. « Les langues régionales sont certainement
exclues mais sans menace, comme si le pouvoir parisien était assuré de la
réussite de l’entreprise », puisque les actes rédigés en langue régionale
après 1539 ne seront pas sanctionnés[41].
Selon moi, la claire perception de l’évolution en cours, jugée à juste titre
irréversible, rendait cette exclusion inutile et même inopportune.
Aussi, même si l’on ne s’accorde pas avec cette interprétation (la
formule exclut l’occitan comme elle exclut le latin, mais sans même le
mentionner), on peut souscrire à la remarque selon laquelle la plus grande
force du pouvoir est « de savoir faire une place au temps qu’il sait jouer
en sa faveur comme le montre l’absence apparente de contrainte »[42] :
« laisser le temps jouer en faveur de la langue centrale, prévoir une
période transitoire, laisser le renouvellement des générations prendre le deuil
de la langue périphérique. La fin justifie les moyens et le succès de
l’assimilation la patience »[43].
Boulard, pour montrer à l’œuvre
cet art politique de la temporisation ou de l’accoutumance en matière
linguistique, cite le comte Henri de Boulainvilliers, spéculant au début du
XVIIIe siècle sur les motifs qui pourraient conduire les catalans à
adopter la langue et les mœurs françaises : « on profiteroit […] du génie
processif des Peuples du Roussillon pour les faire passer fréquemment en France
à la suite de leurs propres affaires & par conséquent pour les accoutumer
aux mœurs et aux manieres Françoises… »[44].
Mais on trouve des textes similaires dès le XVIe siècle, par exemple
lorsque le conseiller de Louis XII Claude de Seyssel observe comment les Italiens
des régions conquises s’accoutument au français « par le moyen des grandes
& glorieuses conquestes, qu’avez faites en Italie, n’y a quartier
maintenant en icelle, ou le langage François ne soit entendu par la plus part
des gens : tellement que là ou les Italiens reputoyent jadis les François
Barbares tant en moeurs, qu’en langage, à present s’entrentendent sans
truchement les uns les autres : & si s’adaptent les Italiens, tant
ceux qui sont soubs vostre obeïssance, que plusieurs autres, aux habillemens
& maniere de vivre de France. Et par continuation sera quasi toute une
mesme façon, ainsi que lon voit de ceux d’Astinsane et de tout le
Piedmont : lesquels au moyen de ce qu’ils ont de long temps esté soubs la
seigneurie & obeïssance de vous et de voz predecesseurs Ducs d’Orleans,
ceux d’Ast & ceux de Piedmont, des Princes de Savoye, qui vivoyent &
vivent à la Françoise, ne sont pas grandement différens de la forme de vivre de
France : & si entendent le langage tout ainsi que leur propre, &
le parlent la pluspart d’eux »[45]. On
voit que cette implantation progressive de la langue française est ici associée
spontanément à la conquête militaire (Seyssel dit d’ailleurs que l’imposition
du français dans les territoires conquis est du pouvoir du roi), et montre
ainsi, indirectement mais sûrement, que l’extension du français
comme langue juridique en France même pouvait être pensée comme relevant de
l’imposition légitime du pouvoir royal.

Jean Bourdichon. Entrée triomphale de Louis XII dans Gênes - 1508
Absolutisme et droit souverain sur la langue
C’est cette
position qui prévaut, sans discussion possible, avec l’avènement de
l’absolutisme, en particulier dans les territoires nouvellement conquis, où
l’on craint particulièrement le développement de dissensions voire de séditions,
comme c’est le cas en Roussillon ou bien en Alsace. Colbert écrit ainsi à son frère
intendant d’Alsace en 1666 : « Comme il est de conséquence
d’accoustumer les peuples des pays cédés au Roy par le traité de Munster à nos
mœurs et à nos coustumes, il n’y a rien qui puisse y contribuer davantage qu’en
faisant en sorte que les enfants apprennent la langue française afin qu’elle
devienne aussy familière que l’allemande et que par suite du temps elle puisse
mesme sinon abroger l’usage de cette dernière du moins avoir la préférence dans
l’opinion des habitants du pays ».[46]
Le but, par rapport à ce que prétendront les Jacobins
après la Révolution, est encore relativement modeste : il s’agit tout au
plus de parvenir à instaurer une diglossie en faveur du français, et
certainement pas à éradiquer l’alsacien. Les réactions politiques et juridiques
de l’Alsace sont un bon exemple de la transformation radicale par rapport au
siècle précédent. En effet, l’arrêt du 30 janvier 1685, qui prescrit l’usage du
français dans les actes publics et la justice, suscite les vives protestations
du Magistrat de Strasbourg qui rappela les clauses de la capitulation de la
ville en 1681 : « Le roi, estimait-il, a promis […] de lui conserver
tous ses privilèges, statuts et droits : l’usage de la langue est un
droit ». Ce à quoi Obrecht, prêteur royal, répondit : « Il est
vrai que l’usage de la langue est un droit ; mais c’est un droit de
souveraineté, qui est réservé au roi »[47]. Cette
formule trouve sa traduction républicaine dans l’élection du français comme
langue exclusive de la République, unique langue publique, ce qui est
désormais, depuis 1992, inscrit dans la Constitution (la récente reconnaissance
de la valeur patrimoniale des langues régionales, qui ne modifie nullement leur
statut privé, ne change rien à cette situation).
Interprétations divergentes
Mais, au XVIe siècle, surtout
dans les premières décennies, la situation était bien différente : les
privilèges, statuts et droits sont encore garantis, au moins partiellement, et
cela suffit à expliquer sans doute l’absence de toute intervention répressive à
l’égard des écritures d’oc, mais d’abord à accréditer la thèse de la tolérance
tacite induite par la formule de l’Ordonnance de 1539. Surtout, on doit
constater l’absence de consensus à propos du pouvoir légitime du souverain en
cette matière, dans cette époque foisonnante en matière de réflexions sur l’histoire,
l’origine et le destin des langues. C’est à cette question qu’est consacré
l’excellent article de Paul Cohen, déjà évoqué. L’auteur part de la
confrontation des deux discours opposés, de Du Prat (cité plus haut) et de
Ramus, qui relate dans sa Grammaire
l’anecdote (très probablement fictive) des députés provençaux contraints par le
roi à les haranguer en français (cité dans « La légende de
Villers-Cotterêts ») : « L’un évoque un roi conquérant qui fait
briller sa puissance à travers le rayonnement de son vulgaire. L’autre imagine
un prince soucieux du bien de son peuple, à l’écoute de ses besoins, et prêt à
modifier les pratiques linguistiques pour l’aider. Ces appréciations
discordants, voire contradictoires, de Villers-Cotterêts sollicitent plusieurs
interrogations. Elles nous invitent à revenir sur la question du véritable sens
à donner à l’Ordonnance : est-ce que François Ier voulait
imposer le français à ses sujets
non-francisants ? ou est-ce qu’il souhaitait plutôt accommoder ses sujets
non-latinisants ? […] Plus globalement, elles nous appellent à étudier la multiplicité
d’attitudes affichées par les savants à l’époque moderne à propos de la
vocation des pouvoirs vis-à-vis des langues, et à nous demander si l’existence
même d’une politique linguistique cohérente de la part de la monarchie à la
Renaissance »[48].
Ce faisant, l’auteur revisite l’histoire du mythe de Villers-Cotterêts, à
partir des premières interprétations contrastantes de l’article 111 qui ne
cesseront d’interférer par la suite : « Il s’agit […] d’analyser
l’imaginaire qui s’est tissé autour de Villers-Cotterêts pendant l’époque
moderne ». Au-delà de l’Ordonnance – et en elle – il devient ainsi
possible de poser les questions cruciales de politique linguistique :
« Est-ce qu’on accordait aux princes la capacité d’effectuer des
changements de langues ? et pensait-on qu’une telle politique fût
souhaitable ? »[49].
L’antiquité, et tout particulièrement l’histoire des conquêtes grecques et romaines,
sert de médium aux auteurs pour traiter la question, inséparable d’ailleurs des
débats sur l’origine du français (sa latinité était encore en discussion) et de
son affranchissement moderne par rapport au latin.
La langue des conquérants
On trouve par
exemple chez un Claude Fauchet énoncé, en relation aux langues conquérantes de
l’antiquité, le principe glottopolitique selon lequel la « plus forte
cause de la mutation des langues, vient du changement des seigneuries, ou
d’habitation : quand un peuple est contraint recevoir en sa terre, un
nouveau maistre plus puissant : & vivre sous loix nouvelles. Car une
partie des vaincus, et mesmes les principaux, pour éviter le mauvais
traictement que les opiniastres reçoivent, apprennent la langue des victorieux,
oublians peu à peu la leur propre »[50]. Blaise
de Vigenère, dans ses Parallèles de César
et Henri III, applique le principe aux conquêtes romaines, faisant de
l’adoption du latin la mesure du pouvoir impérial : « La reception
que toutes les nations estrangeres ont fait de la langue Romaine, fait toucher au
doigt le pouvoir des uns ; car le subiect ne prend la loy ne le langage que de
celuy qui luy tient la bride. » Cela lui permet, en s’appuyant sur la
toponymie, d’en tirer argument sur la puissance politique conquérante des
« anciens François » (les Gaulois en l'occurrence) [51].
Fauchet dit à peu près la même chose, insistant quant à lui sur le pouvoir
d’attraction de la langue des maîtres, associé,e mais non réductible à la
domination militaire[52] :
« Les grands Royaumes & Empires, sont cause de faire estimer &
apprendre les langues : ce qui se preuve assez par les Grecs &
Romains », de sorte que « les langues se renforcent à mesure que
les princes qui en usent s’agrandissent »
et Fauchet en tire une conséquence historique pour la France elle-même :
« pour autant que nos Roys ont jadis esté fort redoutez, j’estime que leur langue estoit apprise de plus de gens.
Comme du temps de saint Louis […] elle
estoit fort prisee : car les nobles d’Angleterre, & les gens de
justice parloyent François »[53].
La force et l’intérêt
Deux
modèles explicatifs, qui peuvent se combiner ou s’opposer, voient ainsi le
jour : celui de l’imposition par la force et par la loi de la langue du
vainqueur et celui d’une conversion et mutation linguistiques dont les dominés
sont les acteurs, qui adoptent la langue des maîtres du fait de son prestige
culturel mais aussi pour ses usages commerciaux et juridiques, bref à la fois pour
sa valeur symbolique et son utilité, voire sa nécessité sociale.
Le premier est, selon les
auteurs, un modèle ou un anti-modèle, en ceci que l’imposition de la langue par
le pouvoir est perçu par les uns comme un droit souverain et par les autres
comme une marque de tyrannie. Bodin estime que « c’est une vraye marque de
Souverainete de contraindre les subjects à changer de langue [...] Ce que
les Rommains ont mieux exécuté, que Prince ni peuple qui fut onques en sorte
qu’ils semblent commender encore en la pluspart de l’Europe »[54]. La
théorie bodinienne de la souveraineté (les Six
livres de la République paraissent en 1576), qui deviendra l’un des
fondements de la pensée politique des temps de absolutisme, est cependant,
notons-le, sensiblement postérieure à l’époque de l’Ordonnance[55] et elle
jette sans doute les bases de cette nouvelle ère, où il deviendra en effet
normal, sinon légitime, comme on l’a vu pour l’Alsace de la fin du XVIIe
siècle (voir supra), d’en appeler
pour la langue à un droit de souveraineté royale. Si l’on remonte par contre en
amont de l’Ordonnance, on trouve, chez Geoffroy Tory par exemple, une critique
virulente des exactions linguistiques des romains, certes à l’égard des langues
anciennes et prestigieuses que sont l’hébreux et le grec (rien n’est dit des
autres), mais à travers laquelle il apparaît bien que l’imposition des langues
par la force des armes et du droit (du plus fort) est perçue comme proprement
tyrannique : « Les bonnes lettres Hebraiques & Grecques furent
abolyes par Jules Cesar Car luy & les Rommains estoient si gormans &
grans ambrasseurs de gloire, quilz ne vouloient seullement vaincre les
Royaulmes & Nations, mais en destruyssant Loix, Costumes, Usages, & toutes
aultres bonnes choses, & en demolissant Epitaphes, & Sepulchres. Ilz
vouloient que leurs victoires & arrogances fussent mises en memoire par
leurs lettres Latines, cuydant exceder la langue Grecque, la quelle chose ilz
nont peu faire en tant que la dicte langue Grecque est […] sans comparaison
plus fertile, abundante, & florissant que la leur Latine. […] ce qui a tant
augmente la dicte Latine, na este que larrogance & insatiable avarice des
Romains qui ont voulu totallement estaindre les susdictes bonnes anciennes
& divines langues, & mettre la leur au dessus… »[56]. En 1560
encore, le juriste Abel Matthieu peut considérer que les langues, comme les
coutumes et les modes de vie, sont des droits inaliénables des peuples,
auxquels les souverains ne peuvent attenter sans devenir des tyrans :
« Veritablement les Roys et Princes bastissent ou font bastir les villes
et chasteaux à leur guyse, haussent ou diminuent leurs tailles et tributz quant
bon leur semble, et ou la necessité et les affaires le requierent, mais ilz ne
peuvent constituer certain langage à leurs peuples, n’y engarder quilz ne le
faconnent ou changent à leur mode et vouloir, tant est la liberté de langue et
d’espoir obstinee, et impatiente de commandemens, voyre, quil fault que Roys et
Princes donnent leur consentement aux peuples, pour les laisser jouyr de leurs
coustumes et maniere de vivre ancienne selon leur forme et langage, encores,
qu’elles semblent aux bons estre iniques, et contre droit ».[57] Ces
propos ne mettent nullement en cause, on le voit, l’existence d’une hiérarchie
des langues et des cultures[58].
Ils disent même plus : certaines manières de vivre et de parler sont mauvaises au jugement
des « bons », donc pour de bonnes raisons. Pourtant, un pouvoir
politique ne saurait en imposer la réformation sans devenir à son tour inique
et tyrannique. On comprend alors assez bien les raisons qui pouvaient pousser
les rédacteurs de l’Ordonnance à ne pas exclure explicitement les écritures
juridiques d’oc.
Par contre, l’histoire ancienne,
comme la plus récente, offrait de nombreux exemples de changements de langue
moins imposés par la force que désirés par les peuples conquis eux-mêmes, du
fait des multiples commodités et des intérêts de toutes sortes qu’ils pouvaient
y trouver[59]. Ainsi, selon Fauchet,
« les Gaulois ne furent pas moins assujectis par les armes des Romains,
que par les delices estrangers qu’ils apporterent : & lesquelles
volontiers les vaincus embrasserent, voyans qu’ils pouvoyent y fournir, &
les entretenir aussi aisément que leurs seigneurs. Tellement que les richesses
de ce pais furent cause de faire tant plus tost apprendre les langues,
maistresses du plus grand usage des voluptez. »[60] Fauchet
ne nie pas le rôle de la force, mais veut montrer que l’attraction, non tant
pour la langue des vainqueurs elle-même, que tous les plaisirs auxquels elles
permet d’accéder, est beaucoup plus efficace. Parmi ces plaisirs et délices,
les arts et les lettres ont sans doute leur part, mais on notera, de la part de
ces humanistes férus de latinité, leur réalisme en la matière : ce n’est
certes pas le goût des belles lettres qui détermine les peuples à embrasser la
langue des vainqueurs ![61] Etienne
Pasquier insiste quant à lui sur la nécessité dans laquelle les Gaulois se
trouvèrent d’acquérir le latin, pour pouvoir défendre leurs intérêts devant les
institutions qui ne reconnaissaient pas d’autre langue : « Les
Romains ayans vaincu quelques Provinces, il y establissoient Preteurs,
Presidens, ou Proconsuls annuels, qui administroient la Justice en Latin. […]
Cela fut cause que les Gaulois sujects à cest Empire s’adonnerent, qui plus,
qui moins, à parler, & entendre la Langue Latine, tant pour se rendre
obeïssans, que pour entendre leur bon droit ».[62] On
ne peut pas ne pas penser à ceux qui, dans le royaume, au XVIe siècle
apprenaient à parler et à écrire le français, « qui plus, qui moins », pour
traiter avec l’appareil administratif et judiciaire. A ce sujet, Fauchet fait
un parallèle révélateur entre les nobles
gaulois nommés sénateurs par les Romains s'évertuant non sans difficulté à parler latin, et les seigneurs bretons bretonnants
s’efforçant de s’approprier le français : « … les gentils-hommes de
ce pais, faicts Senateurs Romains avoyent peine d’apprendre le Latin :
tout ainsi que pourroyent aujourdhuy aucuns seigneurs de la basse Bretagne,
elevez en leurs maisons paternelles, que neantmoins on oyt parler François,
pour ce qu’ils l’ont appris de leurs pères, mères, ou serviteurs nourris en
France »[63]. Cet exemple de la
noblesse bretonne est aussi intéressant parce qu’il semble sous-entendre que les
seigneurs des autres régions non francophones étaient désormais tous plus ou
moins bilingues (et il tend donc à discréditer indirectement l’anecdote des députés
provençaux non francophones rapportée par Ramus).
En tout cas, on le voit, par le
truchement de l’histoire de la latinisation des gaulois, il y allait bien aussi
de la francisation des français non francophones, pensée selon un modèle où la
force cède le pas au lent mais sûr apprentissage des élites (et d’elles seules,
soulignons-le), désireuses de participer à la vie politique du pays, de goûter
les plaisirs de la culture en vogue et de bénéficier de la reconnaissance du roi et de la cour, mais
aussi soumise aux nécessités administratives et juridiques, où le français
était désormais partout présent. Ces exemples, que je reprends pour une grande
part à l’article de Cohen, montrent combien le modèle politique répressif, en
matière linguistique, est loin d’être dominant au XVIe siècle ;
ils montrent également que la suprématie de la langue française, par rapport
aux autres idiomes du pays, semble largement partagée par les élites, y compris
méridionales qui acceptaient en effet d'y perdre sinon leur langue, du moins son écriture. Ces vues,
associées à l’idée que le temps, dès lors que les désirs et les intérêts sont
mobilisés, fait son œuvre, confirme l’inutilité de toute mesure répressive là
où, par contre, le combat contre le latin juridique est perçu comme le moyen
nécessaire d’asseoir pleinement l’autorité royale sur les clercs et les
magistrats, partout dans le royaume.
Des langues, une foi, une loi, un roi
Quant au peuple, au « gros
populas, » ou à la « populasse » comme le dit Ramus rapportant
la leçon de morale politique que François Ier aurait impartie aux députés
provençaux, il est abandonné à ses langues, sans que cela ne gêne personne. Au
contraire, on trouve de nombreux textes reconnaissant que nonobstant leurs langues
rustres et barbares, ces gens demeurent « bons français », comme un
contemporain le dit par exemple des basques[64]. Par
contre les soulèvement populaires, à ma connaissance, ne sont jamais associés à
une altérité linguistique.
C’est dans ce contexte, fort peu
égalitaire (cela mérite d’être souligné, car le mythe de Villers-Cotterêts
affirme la nature foncièrement « démocratique » de l’art. 111 interprété
comme excluant toutes les langues qui créeraient, sans qu’il soit besoin de le
démontrer, de l’inégalité entre les citoyens), qu’il faut, me semble-t-il,
comprendre les mots du chancelier Michel de l’Hospital disant dans un texte
fameux, au cœur de la tourmente des guerres civiles de religion, que « la
division des langues ne fait la séparation des royaumes, mais celle de la
religion et des lois, qui d’un royaume en fait deux. De la sort le vieil
proverbe, une foi, une loi, un roi »[65].
Boulard avance que « la citation […] signifie peut-être, non que la langue
est un élément subsidiaire de l’unité du royaume, mais qu’à la différence de la
religion, elle n’est pas source de guerres civiles, et que sa gestion autorise
la temporisation »[66].
Cela, le contexte ne permet guère de le supposer : l’Hospital dit
seulement, dans les lignes qui précèdent, que si les Romains ont interdit la
mixité de religion dans les familles et les papes prohibé les oratoires et
conventicules privés, jugeant que la diversité de religion est délétère pour la
paix civile jusque dans la vie domestique, alors cette mixité ne pourra être
que plus destructrice encore au sein d’un royaume marqué par la pluralité des
langues[67]. C’est
là, justement, qu’il affirme que cette « division » de langues ne
crée pas de « séparation » dans le royaume, comme le fait la religion ;
autrement dit la question linguistique est écartée, et jugée donc politiquement
non pertinente dans les guerres civiles de religion que connaît alors la
France. Comment d’ailleurs ne pas lui donner raison, dès lors que les clivages
religieux ne coïncident nulle part avec les divisions linguistiques ? En
tout cas, le fait est que les contemporains, comme L’Hospital n'ont jamais
invoquées celles-ci comme une cause de dissension civile. C’est-à-dire que la thèse même
qui est au cœur du mythe de Villers-Cotterêts, n'existait tout simplement pas à cette époque là.
Francisation enthousiaste des
« méridionaux » ?
Il est temps de se demander, en
relation avec le silence de l’Ordonnance, et dans l’absence de toute
revendication linguistique à son époque (il y en aura, mais plus tard dans le
siècle[68]), si
ce processus indéniable d’adhésion massive des élites à la langue française fut
aussi enthousiaste que l’ont prétendus certains historiens, et non des
moindres. Lucien Febvre, dans un article souvent cité[69], dans
lequel il critique – à juste titre – les analyses d'Auguste Brun qui
donnaient à l’Ordonnance un rôle décisif dans le processus de francisation, tourne
des phrases quelque peu exaltées sur l’adhésion des « élites méridionales » (il lui aurait
bien sûr été impensable d’écrire « occitanes ») au « français » et à
la « France » : « C’est
la grandeur, la prospérité, la vitalité d’une France dont tout le Midi, qui
déjà en faisait partie de fait et de volonté ,a voulu faire partie de langue […]
L’adhésion non point contrainte et imposée, mais libre et joyeuse, l’adhésion
de désir des méridionaux à une pratique linguistique que d’ailleurs à la même
époque, l’imprimerie fixait et la littérature illustrait ». Grandeur de la
langue et de la civilisation française, étoitesse et décadence, absence même,
disparition de toute culture méridionale, décrite avec les outils de la
linguistique historique du XIXe siècle, dont Febvre conserve toute
la condescendance et les préjugés [voir sur ce blog, « L’invention du
francien, une contribution de la linguistique historique à la mythologie
nationale »
Pour une archéologie du ressentiment et du
dissentiment occitans
Cela est sans doute très
largement vrai, mais il faut enfin souligner que nous ne possédons, au fond, du
fait même de cette absence de revendication publique, que très peu de sources nous
permettant de nous faire une idée précise de la façon dont les locuteurs
occitans ont vécu la francisation de l’écriture d’abord et des échanges oraux
ensuite. Or la chose la plus insupportable, en histoire, à mon sens, est la
prétention des historiens à parler à la place ou au nom des acteurs qu’ils étudient,
à leur faire dire ce qu’ils n’ont pas dit, mais auraient pu et dû dire. Febvre
en donne un exemple à tous points de vue éloquent. Car il va de soi que si
la disposition psychologique des méridionaux avait en effet correspondu à la
manière dont Febvre la présente, l’occitan se serait éteint en quelques
générations tout au plus, comme certains, dès le XVIe siècle, étaient d’ailleurs convaincus que cela allait être le cas. Or sa survivance même, cinq siècle plus tard,
apporte un démenti sans appel à cette version de l’histoire.
Une remarque de bon sens s’impose
en outre, sur cette question comme sur toutes les autres : en mettant de
côté les sentiments et les états d’esprit non exprimés, sur lequel on ne peut
rien dire, il est évident que tous les énoncés qui ont pu être prononcés par
les élites et les classes populaires des pays d’oc ne sont bien sûr pas passés
à l’écrit – car l’on n’écrit pas tout ce que l’on dit et tout ce que l’on
entend dire, certes pas, surtout dans une société où l’écrit, globalement,
reste rare et soumis à un fort contrôle social. On ne saurait en tout cas, sans commettre une
erreur grossière, affirmer que les énoncés écrits sont représentatifs des
énoncés oraux. Le silence des textes officiels sur le nom même de la langue
écrite non-française, signifie suffisamment que le sujet, du renoncement à sa
langue maternelle et de la difficile initiation au français, au XVIe
comme au XXIe (mais ne forçons pas les analogies), n’est pas de ceux
que l’on aborde si facilement[78]. Aussi
le continent de ce qui a pu être dit, dans les régions d’oc, pendant de longs
siècles, sur la question de la montée en puissance culturelle et politique du
français, dans toutes les classes de la société (car évidemment, il n’y a pas
que les élites à prendre en considération), nous demeure à peu près inaccessible.
La tâche n’est peut-être pas tout à fait impossible, car il est bien demeuré,
sédimentées dans la langue d’oc, des représentations des français et de la
langue française qui révèlent l’existence de lourds ressentiments et
frustations ainsi que de sourdes critiques du modèle politique, culturel et
linguistique qui n’a cessé de se durcir jusqu’à parvenir à l’expression caricaturale
qu’en donne Febvre, après tant d’autres. Ce travail d’archéologie du
ressentiment et du dissentiment dans la langue et par la langue, qui déplairait
sans aucun doute à tant de monde, est possible et reste largement à faire. Un
seul et unique exemple : le mot même de « francimands », pour désigner les français du nord, toujours
utilisé aujourd’hui, signalé déjà par Scaliger : « Les gascons
appellent tous les François Francimans, & ce mot dure jusques en
Dauphiné » et précise : « Ils appellent les François Francimans,
langue peluë »[79].
« Pelue » a ici le sens, sans aucun doute possible, qu’il possède
dans l’expression « patte pelue », « pour dire, un hypocrite,
flatteur et trompeur » comme le précise le Dictionnaire de Furetière. Scaliger
donne enfin la précision suivante : « in Guinea vocant Gallos
les Francimans, & hoc habent ab
Anglis, qui ibi erant » : « en Guyenne on appelle les
Français, les Francimans, et ils tiennent ce mot des anglais, qui s’y étaient
installés ». L’analyse du mot « francimand »,
réputé d’origine anglaise et servant à désigner les français au langage
mielleux et trompeur, permet d’en montrer les connotations pour le moins
critiques sinon franchement hostiles… Sans aucun doute l’étude de la langue
dominée, sous l’angle de la manière dont elle dit, pense et déjoue la
domination, est une chose pour nous tout à fait importante, face aux monuments
de science érigés à la fois – et bien sûr contradictoirement – pour justifier
et en même temps nier la domination elle-même.
Jean-Pierre
Cavaillé

portrait de François Ier âgé
[1] En particulier Philippe Martel, « Autour de
Villers-Cotterêts : histoire d’un débat », Lengas, 49, 2001, p. 7-25 ; « Occitan, français et
construction de l’État en France », in D. Lacorne et T. Judt, La
politique de Babel. Du monolinguisme d’État au plurilinguisme des peuples,
Paris, Karthala, 2002, p. 87-116.
[2] « L’Ordonnance de
Villers-Cotterêts : le temps de la clarté et la stratégie du temps
(1539-1992) », Revue Historique,
CCCI-1, 1999, p. 45-100
[3] « Occitan, français et
construction de l’État en France », art. cit., p. 113.
[4] Jean-Paul Laurent,
« L’Ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) et la conversion des notaires à
l’usage exclusif du français en pays d’oc », Lengas, 26, 1989 (p. 59-94), p. 65.
[5] « Occitan, français et
construction de l’État en France », art. cit.,p. 96.
[6] Voir à cet égard Bernard Barbiche et Olivier Poncet, « Maintien et recul du latin dans les
actes du roi de France de la première moitié du XVIe siècle ».
[7] Voir le tableau complet des
textes officiels sur le sujet entre 1490 et 1539 établi par G. Boulard, art.
cit., p. 56.
[8] cité de C. Beaune, Naissance de la nation France, Paris,
Gallimard, 1985.
[9] Les exemples souvent donnés sont
ceux des documents du Consistoire de poitiers (29 mai 1308), où il est dit que
le royaume est formé d’une nation pratiquant la « lingua gallica » et une autre de « lingua occitana » et la déclaration du roi Charles VI (1381)
mentionnant les deux langues du royaume : « lingua occitana »
et « lingua Ouytana ».
[10] Joseph Juste Scaliger, Jean
Vassan, Nicolas Vassan, Jean Daillé, Isaac Vossius, Jacques Dupuy, Pierre
Dupuy, Scaligerana, Cologne, apud
Gerbrandum Scagen, 1667, p. 85.
[11] « Occitan, français et
construction de l’État en France », art. cit., p. 92
[12] Philippe Martel, « Autour
de Villers-Cotterêts : histoire d’un débat », Lengas, 49, 2001, (p. 7-25), p. 21
[13] « Autour de
Villers-Cotterêts… », art. cit, p. 22. Voir l’Ordonnance de Moulins de
Charles VIII sur le Règlement de justice
au pais de Languedoc (28 déc. 1490) : (101) « […] mis et rédigez
par escrit en langage François ou maternel » ; Ordonnance de Louis
XII sur la réformation de la justice : « […] seront faites en
vulgaire et langage du païs… » ; Lettres patentes de François Ier
pour le Languedoc (1531) : « Les contrats seront en langue vulgaire des
contractants » ; Lettres patentes de François Ier
répondant aux remontrances des Etats de Languedoc tenus à Nimes en 1531 :
« Ordonnons et enjoignons aux-ditz notaires passer et escripvre tous et
chascuns les contractz en la langue vulgaire des contractans » ;
Ordonnance d’Is-sur-Thille de François Ier sur la réformation de la
justice en Provence (oct. 1535) : « seront faits en français, ou à
tout le moins en vulgaire du pays ». Tous documents cités par G. Boulard,
art. cit., p. 56.
[14] « Autour de Villers-Cotterêts… »,
art. cit, p. 22.
[15] « Le notaire assurait toujours la traduction
orale de ce qu’il mettait sur son papier : c’est très exactement comme
cela qu’ont procédé les notaires là où régnait le français, et ce d’ailleurs
jusqu’au XXe siècle ! », Martel, « Occitan, français
et construction de l’État en France », art. cit., p. 107.
[16] Henry Peyre, La Royauté et les langues provinciales.
Thèse de doctorat, Paris, les Presses modernes, 1933.
[17] Boulard, art. cit., p. 53
[18] Archives Municipales de
Toulouse, FF 174, fol. 157r (je souligne). Cité par P. Cohen,
« L’imaginaire d’une langue : l’État, les langues et l’invention du
mythe de l’Ordonnance de Villers-Cotterêts à l’époque moderne en France »,
Histoire Épistémologie Langage,
XXIV/XXV-1, 2003 (p. 19-69), p. 56.
[19] Ibid., p. 47.
[20] « Occitan,
français… », p. 104.
[21] Theorique de l’art des notaire…, Lyon, Basile Bouquet, 1582, p. 3-5. cité par P. Cohen,
art. cit. p. 23.
[22] À propos de Rebuffe : « On peut
imaginer que pour ce Parlementaire, démolir, par le détour occitan, la
prétention à la clarté et à l’intelligibilité des actes de justice, c’est un
argument par l’absurde qui permet de critiquer, en biais, les dispositions
linguistiques de l’Ordonnance dans leur ensemble », « Autour de
Villers-Cotterêts », art. cité, p. 19.
[23] « 4.
...pontifefex summus voluit, ut nulli conferretur ecclesia parochialis, qui non
intelligeret idioma, & loqueretur, ut praedicare possit. c. sit rector. 43
distinct. alioqui collatio non valebit regul. cancell. 19 quomodo enim is
concionari, & populi confessiones audire poterit, ut tenetur, qui idioma
non intellegit, nec loquitur. capitu. inter. de offic. ordinar. […] 6 Itaque
proclamationes, quae apud vulgus fiunt, verbis debent fieri vulgaribus. l. sed
& si § proscribere ff de institor. actio. Et clericus, quando agit contra
laicum, vulgariter loqui debet. gloss in c. odi. 24 quaest. 1.. », Commentaria
in constitutiones seu ordinationes regias, traité Ut contractus,
testamenta, sententiae, et alii omnes actus Gallicis concipiantur verbis, 1,
1-2, Lyon, 1580-81, Lyon, 1599, t. II, p. 532.
[24] Art. cit., p. 63.
[25] Isambert, Recueil, op. cit., p. 601. cité par Boulard, art. cit., p. 68
[26] Art. cit., p. 67
[27] P. Bourdieu et L. Boltanski,
« Le fétichisme de la langue », Actes
de la recherche en sciences sociales, 4, 1975, p. 7 repris in P. Bourdieu, Ce que parler veut dire, Fayard, 1982.
Notons que dans ce dernier ouvrage, Bourdieu enchaîne dans la même phrase les
mots suivants avec lesquels je ne saurais être d’accord : « … la
représentation du monde qu’ils véhiculent et qui, parce qu’elle est liée
aux intérêts nouveaux des groupes nouveaux, est indicible dans les parlers
locaux façonnés par des usages liés aux intérêts spécifiques des groupes
paysans ». Cet « indicible » en effet est un pure fiction qui
contredit le principe de traductibilité : il est toujours possible (à
condition évidemment que les conditions culturelles et sociales soient réunies)
pour qu’une langue de s’approprier une représentation de monde exprimée dans une
autre. Des locuteurs et des auteurs s’exprimant dans les « parlers
locaux » le font d’ailleurs tous les jours, malgré la diglossie, qui sert
effectivement à empêcher autant que possible ce travail de traduction.
[28] Bourdieu et Boltanski, art.
cité, p. 13
[29] Ph. Martel, « Occitan,
français et construction de l’État en France », art. cit., p.
114.
[30] Ainsi, Boulard, après avoir écrit que
« L’unité linguistique est très clairement un ressort de
l’assujettissement », fait en note
un « parallèle » avec « la situation de la Révolution française »,
lorsque les dialectes « étaient suspectés de véhiculer la trahison »,
p. 70.
[31] Ces trois auteurs sont cités et
commentés plus bas, en relation avec l’article de Cohen.
[32] Cohen, art. cit.,
p. 63.
[33] Boulard, art. cit., p. 57.
[34] Boulard, art. cit., p. 58.
[35] Boulard, art. cit., p. 55.
[36] Voir par exemples les arguments
de Jean-François Courouau et son anthologie : Premiers combats pour la langue occitane, manifestes linguistiques
occitans XVIe-XVIIe siècles. Présentation et
traduction par Jean-François Courouau, Atlantica, 2001.
[37] Blaise de Vigenère, De l’ancienne langue gauloise, & quelle
à peu prés elle pouvoit estre du temps de Cesar, annotations aux Commentaires
de César, 1589 ; édition de 1625, p. 229.
[38] Boulard, art. cit., p. 95.
[39] Dans l’abrégé qu’il donne de
l’article 111 dans ses Commentaria,
Constantin supprime lui aussi l’adjectif « maternel ». Voir Boulard,
art. cit., p. 55.
[40] Boulard, art. cit., p. 47.
[41] Boulard, art. cit., p. 59. Voir ibid, p. 61 : « Non
l’Ordonnance ne reconnaît pas les langues périphériques (et elle les
officialise encore moins) pas plus qu’elle ne les pourchasse. Ni chair, ni
poisson, elle agit ailleurs. Assurée de leur déclin, elle les tient pour
quantité négligeable ». Boulard renvoie ici à Philippe Martel, « L’héritage
révolutionnaire : de Coquebert de Montbret à Deixonne », Les Minorités
en Europe, Actes du Colloque de Strasbourg, Paris, Kimè, 1992, 113-127.
[42] Boulard, art. cit., p. 61
[43] Boulard, art. cit., p. 87.
[44] État de la France..., t. 7, Londres, T. Wood, 1752, 47-49. Voir également les propos de
l’administrateur français au sujet des difficultés polique en Roussillon, en
1690 : « Ce mal provient de ce qu’on n’a jamais mis ce peuple dans la
nécessité d’apprendre la langue française […] car on prêche, on contracte, on
plaide, et on rend la justice dans le pays aussi en catalan […] », cit. in
Sahlins, Frontières et identité
nationale..., 1996, p. 135.
[45] Claude Seyssel, Les Histoires Universelles de Trogue Pompée…, Paris, Michel de
Vascosan, 1559, fol. aaiiv, cité par P. Cohen, ibid., p. 38. Voir également Guillaume Bouchet : « Et
lors pour finir […] par un bon presage pour nostre Prince, le souhaite que dans
peu de temps toutes nations du monde eussent besoing d’apprendre à parler
nostre langage François : les langues se multiplians & renforçans à
mesure que les Princes qui en usent s’aggrandissent », Sérées, Troisième livre, Lyon, Simon
Rigaud, 1615, p. 284. cité ibid., p.
39
[46] Voir R.
Ganghofer, « L’Ordonnance de Villers-Cotterêts et la législation
linguistique en Alsace aux XVIIe et XVIIIe siècles », Études offertes à
Pierre Jaubert, Bordeaux,
1992, p. 249 et suiv.
[47] Cité entre autres par Hélène
Merlin, La langue est-elle
fasciste ?, Paris, Seuil, 2003, p. 90.
[48] Cohen, art. cit., p. 24.
[49] Cohen, art. cit., p.25.
[50] Claude Fauchet, Recueil de l’origine de la langue et poésie françoise, ryme et romans ;
plus Les noms et sommaire des oeuvres de CXXVII poetes françois, vivans avant
l’an M.CCC, Paris, par Mamert
Patisson impr. du Roy, au logis de Robert Estienne, 1581, p. 8. Voir Cohen,
art. cité, p. 33.
[51] Blaise de Vigenère, Parallèles de Cesar et Henry III, Commentaires de César, éd. 1625, p. 30.
Par ces mots, Vigenère introduit des considérations, en relation à la
toponymie, sur l’importance politique des Celtes : « : Et trouvant
hors des Gaules Celtiberia, Celtoscythia, Portogallia, Gallatia, Gallicia,
Gallia Transalpina, Gallia Britannorum, & mesmes qu’au Levant les armes des
François ont donné le nom à tous ceux du Ponant & septentrions de Francs,
Cela nous fait voir que nos François n’ont pas tousiours demeuré à leur foyer
maternel », ibid.
[52] Même association chez Louis le
Roy : « Les Romains non moins ambitieux d’amplier leur langue que
l’Empire, contraignoient les peuples par eulx vaincus parler Latin : Et ne
negotioient avec les estrangers en autre langage qu’au leur : afin de l’espandre par tout avec plus de veneration comme dit
Valere au deuxieme livre des institutions anciennes. Ils ne faisoient changer
aux provinciaulx le langage seulement, mais aussi les meurs & coustumes
pour les rendre plus traittables. », Louis Le Roy, De la vicissitude ou Variete des choses en l'univers, et concurrence
des armes et des lettres par les premieres et plus illustres nations du monde, Paris, Pierre l’Huilier, 1575, livre 2, p.
20.
[53] Claude Fauchet, Recueil de l’origine de la langue et poésie
françoise, ryme et romans ; plus Les noms et sommaire des oeuvres de CXXVII
poetes françois, vivans avant l’an M.CCC, Paris, par Mamert Patisson impr. du Roy, au logis de Robert Estienne,
1581, p. 39 et 43-44, cit. partiellement par Cohen, art. cité, p. 26.
[54] Les Six livres de la République,
1583, livre I, chap. 10, p. 249, P. Cohen, art. cité, p. 27.
[55] Cohen a raison de souligner tout ce qui sépare
les affirmations de Bodin des conditions historiques réelle de l’exercice du
pouvoir monarchique à son époque : ceux, dit-il, qui comme lui affirment que
l’imposition du changement de langue est marque de souveraineté
« parlaient d’une monarchie imaginaire dont les pouvoirs dépassaient de
loin les capacités réelles d’un appareil étatique criblé de dettes et surmené
par les défis de la collecte des impôts, la pacification de nobles insoumis et
la répression de révoltes paysannes », art. cit., p. 60.
[56] Tory, Champfleury, 1529, liv. 1 fols. 5v-6r, 7r.,
cit.
[57] Abel Matthieu, Devis de la langue française ; (suivi du)
Second devis et principal propos de la langue française, Genève, Slatkine,
1972, fol. 7v-8r. cité par Cohen, 45.
[58] Voir à ce propos la très juste
remarque de C. G. Dubois : « La hiérarchie des langues semble se
calquer sur la hiérarchie des ‘états’ dans la noblesse d’Ancien Régime. Les
titres de noblesse sont fonction de l’ancienneté et se transmettent par droit
d’aînesse », Mythe et langage, op. cit., p. 67.
[59] Les conquérants eux-mêmes se
peuvent d’ailleurs laisser prendre à cette logique de l’attraction et y perdre
leur langue, comme les Goths etc., ibid.
[60] Fauchet, Recueil de l’origine de la langue et poésie françoise, op. cit., p. 9.
[61] Cette remarque vaut comme critique de la lecture proposée
par Hélène Merlin-Kajman, qui a envisagée elle-même les textes sur la langue
des conquêtes romaines comme des miroirs par lesquels les auteurs réfléchissait
au XVIe et au XVIIe siècle sur l’imposition du
français : « … les conquérants avaient-ils vaincu uniquement par la
supériorité de leurs armes ? Ou ne s’étaient-ils pas maintenus surtout par
la supériorité de leurs « lettres » ? Le changement de langue,
en ce dernier cas, ne serait pas corrélé à la domination, mais marquerait au
contraire une étape, le moment où, après la violence originelle, fondatrice du
lien politique mais extérieure à lui, vaincus et vainqueurs, dominés et
dominants cesseraient de s’affronter et noueraient une « société » en
partageant une langue commune. Alors se dessinerait une opposition entre deux
ordres politiques : l’un injuste parce que exclusivement fondé sur la
force, à peine une ordre à vrai dire, plutôt une guerre civile continuée sous
forme de tyrannie ; l’autre légitime, pacifique et fondé non sur les « armes »
mais sur les « lettres » ». La
langue est-elle fasciste ? langue, pouvoir, enseignement, Le Seuil,
2003, p. 91. Cet irénisme des lettres n’est pourtant guère présent dans les
textes du XVIe siècle. On trouve une appréciation très positive de
cette approche chez Jean-Gérard Lapacherie, « Derniers travaux sur l'Ordonnance de Villers-Cotterêts ».
[62] É. Pasquier, Les
Recherches de la France, liv. 8, chap. 1, éd. 1621, p. 674. Cf aussi
Scipion Dupleix : « Les Marseillois parloient familierement trois
langues : la Greque, comme naturelle : la Gauloise, l’ayant apprise
par le commerce & hantise de leurs voisins : & la Latine comme estans
subjects à l’empire Romain. Car c’est chose ordinaire que les langues suivent
les empires : dautant que les subjects ne se peuvent passer de traiter
avec leurs princes, seigneurs ou superieurs : à raison dequoy toutes les
Gaules ayant été subjuguées & réduites en provinces par les Romains, les
Gaulois apprindrent la langue Latine, & commencerent à rediger tous actes
en Latin… », Dupleix, Mémoires des
Gaules, Paris, Laurent Sonnius, 1619, p. 90 ; cité par P. Cohen, art.
cité, p. 34.
[63] C. Fauchet, Recueil de l’origine de la langue et poésie françoise, op. cit., liv. 1, chap. 3, p. 13-14.
[64] Cohen (art. cit. p. 42) cite par
exemple Jean Alphonse de Saintonge (1545) disant des Basques qu’ils
« parlent quasi une mesme langue et son bons françoys », Cosmographie, éd. 1904, p. 148.
[65] L'Hospital, Michel de, La harangue faite par Monseigneur de Lospital en la presence du Roy,
ledict seigneur tenant ses grans estatz en sa ville d'Orleans, au moys de
janvier mil cinq cens soixante et ung, Paris, 1562, p. 10.
[66] Boulard, art. cit., p. 54.
[67] « Les romains qui ont este
les plus sages politiens du monde : ont deffendu & prohibe, nova sacra, nova sermonias inducere in rem
publicam, n’ont voulu qu’il y eust diverse Religion en une mesme maison,
mais que les enfans tinsent la religion du pere, que les Iurisconsultes dient
que les filz de famille sont in sacris
patri-familias. Et la femme estoit compaigne avecq son mary, divini humanique iuris. Les anciens
Conseillers des sainctz peres ont deffendu oratoires privez affin qu’il n’y
eust que une Eglise une forme & maniere de Religion. Si donc la diversite
de Religion separe & desjoinct les personnes, qui sont liez de si prochains
liens, & degrez que peut elle faire en ceux qui ne se touchent de si
pres ? » suit la fameuse phrase…
[68] Voir l’anthologie de
Jean-François Courouau citée supra.
[69] Lucien Febvre « Politique royale
ou civilisation française ? »,
Revue de Synthèse historiques, XXXVIII, 1924, repris in Combats pour l’histoire, Paris, 1954.
[70] Ibid., p.
175.
[71] Ibid., p.
179.
[72] Ibid., p.
180-181.
[73] « Autour de
Villers-Cotterêts : histoire d’un débat », art. cit., p. 11
[74] Ibid., p.
177-178.
[75] Ibid., p.
178
[76] Bernard Cerquiglini, Une langue orpheline, Les éditions de minuit, 2007. Voir mon compte
rendu sur ce blog.
[77] « Occitan, français et
construction de l’État en France », art. cit., p. 109
[78] Voir cependant les vers fameux de Marot (L’Enfer)
: « Car une matinée,/ N’ayant dix ans, en France
fut mené :/ Là où depuis me suis tant pourmené,/ Que j’oubliai ma langue maternelle,/ Et grossement appris la
paternelle/ Langue
française es grands cours estimée :/ Laquelle enfin quelque peu s'est limée,/ Suivant le Roi François
premier du nom,/ Dont
le savoir excède le renom. » A propos du deuxième vers, il faut rappeler
que Marot était natif de Cahors, que le poète ne situe pas donc
spontanément en France, du moins sous le rapport de la langue. Cette
désignation de la France et des Français (ou francimands en occitans, voir infra)
pour désigner le nord non occitanophone est évidemment très significative des
limites de la conception unitaire ou du moins unifiante du pays défendue par
les élites, à la base de la théorie linguistique assembliste. Au XVIIe
siècle, un Jean-Jacques Bouchard note encore la forte présence de ces
désignations non idéologiquement correctes en Provence (rattachée pourtant à la
France depuis 1483 !).
[79] Scaligerana,
op. cit., p. 85.
02 août 2008
La légende de Villers-Cotterêts

Villers-Cotterêt, site officiel de la fanfare municipale
La légende de Villers-Cotterêts
Lors des récents débats
au parlement et au sénat sur l’opportunité d’inscrire les « langues régionales
» dans la constitution française, comme dans les nombreux articles de presse
qui s’en sont faits l’écho, et tout particulièrement parmi les plus ardents
jacobins qui souhaitent achever au plus vite le travail d’éradication commencé
par l’abbé Grégoire, chacun ou presque a invoqué, parfois avec un incroyable
lyrisme cocardier, la fameuse ordonnance de Villers-Cotterêts. Rarement du
reste en précisant que le texte invoqué n’est que l’article 111 des ordonnances
prises en 1539 par François Ier. Le plus ronflant, sans aucun doute, fut Pierre
Assouline, qui gratifia les lecteurs de son blog d’une adaptation du psaume 137 : « Si je
t’oublie, Villers-Cotterêts, Que ma droite s’oublie !/ Que ma langue s’attache
à mon palais... » etc.
L’invocation de Villers-Cotterest dans
les débats récents
La raison d’une telle dévotion à l’article 111 des
ordonnances royales ? Hé bien, selon lui, grâce à ce texte, « dès lors, le
français se substitue légalement, officiellement et obligatoirement au latin
ainsi qu’aux langues d’oïl, aux langues d’oc et aux patois dans
l’Administration et le Droit afin de dissiper toute “ambiguïté et incertitude”
» J’ai déjà souligné dans une autre analyse le manque total de sérieux de
cette évocation confuse des langues contre lesquelles l’article aurait
été dirigé. J’utilise à dessein le conditionnel, car nous verrons que tel
n’était pas le sens du texte royal qui, loin de viser ce que d’aucuns appellent
aujourd’hui les « langues régionales », concernait exclusivement le latin.
Cette lecture, qui est en fait presque aussi ancienne que le texte lui-même,
fait aujourd’hui l’objet d’un très large consensus parmi les historiens du XVIe
siècle[1], dont
aucun politique, ou presque, ne tient compte, mais nos élus n’ont rien à envier
en la matière avec la plupart de nos journalistes et intellectuels…[2] C’est
qu’avec Villers-Cotterêts nous sommes dans l’élément de la légende, du mythe,
non de l’histoire, nous sommes dans l’univers de la croyance et non du savoir.
Même un historien, contemporanéiste il est vrai, comme Daniel Lefeuvre, aveuglé
par ses convictions idéologiques, affirme que la ratification de la Charte
européennes des langues régionales et minoritaires conduirait
immanquablement à la « situation antérieure à l’ordonnance de Villers-Cotterêt
», marquée selon lui par l’éclatement et la multiplicité des langues du droit.
Ce que Robert Badinter a appelé, au sénat, un retour « au Moyen-âge ». Cela est
assez drôle parce que, à l’époque médiévale, s’il y avait bien une langue
juridique reconnue par l’université et la plupart des pouvoirs civils et
religieux, c’était bien le latin, langue noble du droit, langue des élites
européennes, opposé aux langues dites « vulgaires », ce que nous appelons
aujourd’hui le français compris, évidemment. Or, nous le verrons, l’ordonnance
de François Ier s’opposait à l’usage du latin comme langue juridique et
administrative (et non d’ailleurs dans ses autres fonctions) et à lui seul.
Mais un mythe est un mythe et il a la peau dure… Il a servi d’appui, sans avoir
été contesté sur ce point, à l’amendement présenté par Jean-Luc Mélenchon au
sénat le 11 juin pour refuser la mention que les députés avaient votée en
faveur d’une mention des langues régionales dans la constitution. Pour
Mélenchon en effet, l’ordonnance établirait « une priorité publique dans notre
pays à la langue française » sur les langues régionales. Lors du débat du 18
juin, plusieurs intervenants favorables à l’amendement anti-langues qui l’a
largement emporté au vote, ont invoqué l’ordonnance dans le même sens : selon
Ivan Renar, Villers-Cotterêts aurait « institué sous François Ier le français
comme langue du royaume », et pour Bruno Retailleau, celle-ci serait le « bien
commun de tous les Français depuis l’édit » de 1539. Mais notons bien que les
orateurs favorables au vote du parlement, ont répété la même chose. Ainsi du
rapporteur de la commission des lois, Jean-Jacques Hyest qui déclara : « La
disposition adoptée par l’Assemblée nationale ne diminue aucunement la place du
français dans notre sphère publique, place qui est affirmée depuis l’ordonnance
de Villers-Cotterêts de 1539, laquelle en a imposé l’usage aux parlements et
aux tribunaux. De même le Garde des Sceaux Rachida Dati confirma sans
sourciller les propos de Renar, pourtant son opposant sur la question de
l’introduction des langues dans la Constitution : « Le français est la langue
de la République française […] depuis l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539
». Même Christine Albanel, apparemment moins mal informée, a déclaré devant le
parlement, le 7 mai dernier : « La question de la
langue a toujours revêtu une dimension particulière dans notre histoire
institutionnelle et politique, depuis que l’ordonnance de Villers-Cotterêts de
1539 a imposé au Parlement et aux tribunaux l’usage du français contre le latin
». Il s’agit en fait d’une demi-vérité, car si le latin était bien la (seule)
langue visée par l’article 111, il n’instituait nullement le « français »,
au sens où nous l’entendons aujourd’hui, comme langue unique du droit et de
la politique. Le seul élu à s’être rapproché de la vérité historique fut en
fait le député guadeloupéen Victorin Lurel qui fit le parallèle entre «
l’alinéa premier de l’article 2 de la Constitution – « la langue de la
République est le français » (« élaboré, rappela-t-il, pour résister à la
colonisation par l’anglais ne protège pas vraiment notre langue de cette
redoutable concurrence », mais qui « est devenu un verrou très efficace contre
les langues régionales »), et « ce qui est advenu de l’ordonnance de
Villers-Cotterêts de 1539, destinée à l’origine à s’opposer à l’emploi du latin
dans les domaines juridique et commercial ». A part, ce dernier adjectif
(l’article 111 ne concernait nullement le commerce), il est vrai que les mots
de l’ordonnance qui visaient le latin ont par la suite, mais apparemment pas
avant le XVIIe siècle, servi à fonder une politique linguistique ne
reconnaissant comme langue administrative et juridique que le seul français, entendu
au sens strict.
Un auteur semble avoir
beaucoup contribué à faire de cette lecture de l’ordonnance de François Ier,
une espèce de lieu commun mobilisable aussi bien par les ennemis des langues
régionales que par leurs défenseurs : il s’agit de Ferdinand Brunot, en 1906,
dans sa très idéologique Histoire de la Langue française[3].
Et disons d’emblée que tous ceux qui dénoncent dans cette ordonnance une
politique linguistique explicitement hostile aux « langues régionales »
dépendent entièrement du récit mystificateur de leurs plus farouches
adversaires[4]. Brunot en effet, prenant
acte du fait que le texte de 1539 dit que les procédures judiciaires devront
désormais se faire « en langaige maternel françois et non autrement », à la
différence des textes antérieurs qui parlaient de « vulgaire du pays », affirme
que le roi entendait ordonner l’ « abandon » des « dialectes » et « patois » :
l’ordonnance, « supprimait, même sans le dire, l’usage des idiomes locaux ».
Selon lui, l’ordonnance était animée par une forte idée politique : « Les rois
avaient désormais jugé que l’unification du parler devait servir à
l’unification de la justice, de l’administration et du royaume ».
Or la lecture
attentive des deux articles 110 et 111, l’étroite confrontation du texte avec
les actes royaux antérieurs et postérieurs du XVIe siècle, l’usage des termes
dans la littérature contemporaine et jusqu’à une glose juridique on ne peut
plus explicite de l’époque, conduit, comme une série d’études l’a abondamment
montré, à rejeter sans appel l’interprétation de Brunot et, avec elle,
l’ensemble des affirmations sentencieuses que j’ai citées ci-dessus auxquelles
je pourrais d’ailleurs ajouter mille exemples tirés du web. Aucun document ne
vient confirmer pour le XVIe siècle l’existence de cette idée politique qui
naît peu à peu sous l’Ancien Régime, s’imposera dans la période
post-révolutionnaire et demeure en effet aujourd’hui en France un principe
intangible.

Une ordonnance contre l’usage juridique du latin
Que dit en effet
l’article 111 ? Pour bien en comprendre l’enjeu, il faut l’associer à celui qui
le précède :
Art. 110. – Et afin qu’il n’y ait cause de
douter sur l’intelligence desdits arrêts, nous voulons et ordonnons qu’ils
soient faits et écrits si clairement, qu’il n’y ait ni puisse avoir aucune
ambiguité ou incertitude ne lieu à demander interprétation.
Art. 111. – Et pour ce que telles choses sont
souvent advenues sur
l’intelligence des mots latins contenus esdits arrests, nous voulons
d’oresnavant que tous arrests, ensemble toutes autres procédures, soient de nos
cours souveraines et autres subalternes et inférieures, soient de registres,
enquestes, contrats, commissions, sentences, testaments, et autres quelconques,
actes et exploicts de justice, ou qui en dépendent, soient prononcés,
enregistrés et délivrés aux parties en langage maternel françois et non
autrement.
L’unique langue explicitement visée dans le texte de
l’ordonnance est, on le voit, le latin, parce que source d’équivoques,
d’ambiguïtés et de malentendus dans l’interprétation des arrêts. En ceci
l’ordonnance de 1539 n’innove nullement : les rois de France, œuvrant eux-mêmes
dans le sens d’une évolution partout sensible en Europe, ont entrepris dès le
XVe siècle une politique de délatinisation des actes juridiques,
qu’ils motivent à la fois par un souci de clarté et de précision d’expression
que le latin ne permettrait pas ou plus suffisamment, et en même temps par la
volonté de rendre intelligibles les actes de justice à tous ceux – les plus
nombreux assurément – qui ne connaissent pas la langue de communication savante[5]. Soit
par exemple, l’Ordonnance générale de Louis XII sur la réformation de la
justice de juin 1510 dont l’article 47 était rédigé comme suit :
« Pour obvier aux abus et inconvéniens, qui sont par
ci-devant advenus au moyen de ce que les juges desdits païs de droit escrit ont
fait, les procès criminels des dits païs en latin, et toutes
enquestes pareillement, avons ordonné et ordonnons ; afin que les témoins
entendent leurs dépositions et les criminels les procès faits contre eux que
doresnavant tous les procès criminels et lesdites enquestes en quelque matière
que ce soit, seront faites en vulgaire et langage du païs où seront
faits lesdits procès criminels et enquestes, autrement ne seront d’aucun effet
ou valeur »
Les Pays de droit écrit, on le sait, sont les pays de langues
d’oc, et le texte de 1510 est on ne peut plus clair, qui stipule que les procès
seront faits « en vulgaire » et « langage du pays », c’est-à-dire dans les
divers idiomes d’oc. D’ailleurs en 1533, les lettres patentes de François Ier
répondant aux remontrances des États de Languedoc tenus à Nîmes deux ans
auparavant « enjoignent aux notaires de passer et écrire tous les contrats dans
la langue vulgaire des contractants », qui est en l’occurrence le languedocien[6]. Il
faut d’ailleurs préciser que la seule langue de droit écrit qui aurait pu être
visé par les ordonnances royales, en dehors du latin, était bien les parlers de
ceux que certains appelaient (on le verra) les « occitans » ; le breton et le
basque n’étant pas utilisés, sauf exception, comme langues juridiques et
administratives.[7]
Mais le français était
cependant déjà largement présent comme langue du droit dans les pays d’oc, « à
côté du langage du pays » et bien sûr du latin, dès les années 1450, et il est
fort possible que le « vulgaire » ici supposé soit, en premier lieu, le
français. De ce trilinguisme témoigne, entre autres, l’Ordonnance spéciale
au Languedoc de Charles VIII en 1490, qui exigeait que l’on renonce au
seul latin, s’il est vrai qu’elle stipulait que les enquêtes criminelles
devaient être rédigées « en langage français ou maternel ». Que la justice du
roi, qui s’exprime en français, préfère sa langue aux autres langues
maternelles ou « langues du pays » cela est évident et apparaît bien dans
l’Ordonnance spéciale à la Provence de 1535, peu de temps donc avant
Villers-Cotterêts, par laquelle François Ier exige que l’on écrive « en
françois ou tout le moins en vulgaire », c’est-à-dire en Provençal.
Selon l’interprétation
qui demeure aujourd’hui dominante, sinon parmi les spécialistes, du moins
partout ailleurs, le texte de 1539 apporterait donc une sorte de révolution en
matière de politique linguistique, puisque il affirme que les hommes de loi
devront s’exprimer « en langage maternel français ». Mais ce n’est pas pour
rien que la plupart des tenants de la lecture idéologiquement correcte omettent
le plus souvent l’adjectif « maternel », proprement essentiel, car tout porte à
croire que l’expression signifie à peu près, sinon exactement la même chose que
« vulgaire et langage du pays ». En effet, rien n’est plus courant que de voir
considérer au XVIe siècle le langage français, en tant que langue maternelle
des « pays » composant le royaume français, comme une langue plurielle, une
langue aux multiples rameaux, entre lesquels la langue de Paris, ou en fait
plutôt de la Cour, qui s’impose d’abord comme langue du pouvoir et gagne peu à
peu une suprématie culturelle, qui n’est certes pas donnée d’emblée mais se
forge au fil du temps.
Les conceptions assemblistes de la langue française au
XVIe siècle
Dans son excellent
article, D. Trudeau cite plusieurs auteurs de la première moitié du XVIe siècle
qui défendent une conception assembliste de la langue française. Ainsi,
Geoffroy Tory, qui se propose de « reduire en art » la langue française,
s’appuie sur un parallèle entre la situation de la France et celle de la Grèce
ancienne : « Notre lange est aussi facile a reigler et mettre en bon ordre que
fut jadis la langue Grecque en laquelle y a cinq diversites de langage, qui
sont la langue Attique, la Dorique, la Aeolique, la Ionique, et la Commune […]
Tout ainsi pourrions nous bien faire de la langue de Court & Parrhisienne,
de la langue Picarde, de la Lionnoise, de la Lymosine, & de la Prouvensalle
»[8]. La
langue maternelle française pour Tory, « notre langue », est toutes ces langues
ensemble, et son projet vise à établir une grammaire qui en décrive les «
differences et accordances »[9].
Trudeau se réfère également au picard Sylvius (Jean Dubois, In linguam
gallicam Isagwge, 1531), lequel fait l’hypothèse d’un français originel
dont on retrouverait les fragments dans les divers dialectes. Le plus approchant
de la pureté originelle serait pour lui… le picard, mais il cite aussi le
narbonnais, alors que la langue parlée par les « parisienses » lui
apparaît comme un idiome corrompu et dégénéré. La même historienne cite aussi
Charles Bovelles et son important Traité des langues vulgaires (Liber
de differentia linguarum et Gallici sermonis varietate, Paris, 1533). Là
encore, le français apparaît comme une langue multiple, un ensemble d’idiomes
dont aucun ne peut prétendre être plus « gallicus » que les autres.
D’autant plus que Bovelles tend à naturaliser ces différences en soutenant que
la prononciation de chacun de ces français est réglée par l’horoscope
particulier de la région où elle est parlée. Tous les dialectes sont pour lui sermo
gallicus, langue française à part entière[10]. Ces
« témoignages, conclut Trudeau, vont dans le même sens : celui d’élargir aux
dimensions du royaume le contenu de l’expression langue française, et d’autoriser
comme « française » les langues maternelles des diverses provinces »[11]. On
pourrait confirmer cette lecture en citant les nombreux auteurs qui invitent à
enrichir le français stricto sensu en empruntant des vocables à tous
les autres idiomes du royaume ; ceci parce qu’ils ne sont pas perçus comme
étrangers, mais comme français late sensu. C’est ce que dit Peletier
du Mans dans son Art Poétique : « Le Poète pourra aporter, de mon
conseilh, moz Picars, Normans, e autres qui sont souz la Couronne : Tout est
Françoes, puisqu’iz sont du païs du Roe ». On le voit, pour Peletier aussi,
tout ce qui est parlé dans le royaume est français.[12]
Dans ces conditions on
voit mal, en effet, comment l’expression « langage maternel français » pourrait
exclure tout ce qui ne serait pas le français au sens strict. Mais d’autres
indices viennent corroborer cette interprétation exclusivement anti-latine de
l’ordonnance de 1539. D’abord le fait, souligné par Henri Peyre dans sa thèse,
qu’il n’y eut apparemment aucune protestation en faveur des parlers d’oc à
l’ordonnance de Villers-Cotterêts, alors que des défenseurs de la cause latine
se sont eux bel et bien exprimés[13].
Peyre ajoute d’ailleurs que le français n’avait pas besoin des ordonnances
royales pour s’imposer ; le processus étant déjà très largement engagé (même si
de manière marginale des actes juridiques seront rédigés encore dans les
dialectes occitans tout au long du siècle) et ce n’est pas du côté de la
contrainte politique et légale qu’il faut en rechercher les causes principales,
mais dans l’adhésion, éminemment intéressée, des élites locales à la langue du
roi[14].
C’est dans ce mécanisme de sujétion culturelle volontaire ou du moins consentie
des élites (qui demeure aujourd’hui parfaitement d’actualité) qu’il faut
chercher, dès le XVIe siècle, les raisons de la désaffection pour les langues
dites « régionales », qu’une immense partie de la population continuait à
pratiquer de manière plus ou moins exclusive. La désaffection culturelle
n’impliquait d’ailleurs nullement un renoncement à la pratique et même à la
transmission dans ces élites bilingues gagnées au prestige de la langue du roi.
Quant aux travaux sur l’évolution des pratiques d’écriture juridique, s’ils
vont bien dans le sens global d’une francisation des zones latino-occitanes,
rien ne montre que Villers-Cotterêts fut de quelque manière décisive. Si l’on
trouve en 1540 un notaire de Lodève qui déclare abandonner le latin et rédiger
désormais ses actes en français « le moins mal possible », décision qui semble
bien être un effet de l’ordonnance (mais notons bien qui n’implique pas
nécessairement qu’il entendit lui-même l’expression « langaige naturel françois
» comme signifiant le fançais et non l’occitan), on rencontre l’un de ses
confrères rouergats qui passe à l’occitan en invoquant explicitement
Villers-Cotterêts.[15]

Geoffroy Tory, Champfleury
Gloses juridiques de l’Ordonnance
Il y a enfin le fait
que les juristes du XVIe siècle qui évoquent l’ordonnance ne parlent
que de sa portée contre le latin (F. Hotmann, Bourdin, F. de Némond)[16].
Enfin et surtout nous possédons une glose qui vient corroborer cette
interprétation. Il s’agit de l’interprétation, postérieure de quelques années,
donnée en latin par Pierre Rebuffe, magistrat né à Montpellier, mais qui fut
premier président du parlement de Paris. Elle ne saurait être plus claire,
aussi la citerai-je assez longuement :
« Pour éviter les ambiguïtés et les obscurités qui se
trouvaient dans la langue latine […] Le Roi a édicté que désormais les
contrats, procédures, sentences, arrêts et tous autres actes doivent être
rédigés en langue vulgaire : comme il est écrit dans le texte « en langaige
maternel », et ceci veut dire en idiome du lieu et maternel ; ainsi les
français [Galli : français de la zone Oïl] doivent-ils rédiger les
actes en langage français [Gallicis verbis] et les Occitans [Occitani]
en langue vulgaire, et dans l’idiome propre du pays [patriae] : car
s’il en était autrement, si les actes [des Occitans] devaient être écrits en
français, l’obscurité serait supérieure. Parce que de nombreux gascons et de
nombreux autres gens peu cultivés qui sont sous la juridiction des Parlements
de Bordeaux et de Toulouse ne comprendraient pas ce langage français. Et si les
actes devaient être écrits ainsi, cette ordonnance n’enlèverait pas les
ambiguïtés, mais les accroîtrait plutôt.[…] C’est pourquoi le roi a décidé que
ces actes seront rédigés en langage vulgaire maternel ; c’est pourquoi il a dit
« Maternel Françoys », parce que ce n’est ni la langue italienne, ni la langue
espagnole. Car on dit communément maternelle de la langue du lieu où l’on est
né, c’est pourquoi il appelle pour la France, langage maternel, celui qui est
parlé dans le pays ; mais il dit « maternel françoys », et non pas simplement «
françoys », parce qu’il proclame ne pas vouloir obliger quiconque à se servir
du langage français [d’Oïl], mais de celui de son pays, selon les
usages des différentes régions de France où ces actes et autres procédures sont
faits »
Dernière glose : […] le Français est une langue multiple,
par exemple le Français de Paris est, entre les gens de la Cour, caractérisé
par son exactitude, alors qu’il n’en est pas de même parmi les gens du peuple,
chez les Poitevins, les Saintongeais, les Normands et les Picards le Français
est en usage, mais assez grossier ; de ce fait, ce texte explique qu’il suffit
que les actes soient conçus en termes vulgaires, selon le langage maternel, et
il suffit qu’il soit maternel, même s’il n’est pas Français [d’oïl], car le
texte dit « Maternel françoys », non pas seulement « françoys », parce que dans
toute la France que ce soit en Auvergne, en Gascogne ou dans tout autre pays de
langue d’oc, le langage qui y est parlé est « françoys maternel ». Ce n’est en
effet ni un langage maternel « Espagnol », ni un langage maternel « Anglais ».
Et c’est ainsi que l’on comprend cette ordonnance. »[17]
Le syntagme « langage
maternel français » recouvre donc pour Rebuffe, juriste autorisé s’il en fut,
potentiellement toutes les langues parlées dans le royaume, sachant qu’elles
comprennent de multiples variétés, tant il est vrai que, même à Paris, la cour
et le peuple ne parlent pas de la même façon. Mais Rebuffe sait aussi que
l’ordonnance concerne le droit écrit, et qu’il n’y a pas cent mille langues
écrites du droit, et que la controverse pourrait porter tout au plus sur des
actes juridiques rédigés par ceux qu’il appelle les « occitans », et dont il ne
dit pas d’ailleurs qu’ils parlent la même langue, se contenant manifestement de
reprendre la partition de Dante entre pays d’oïl et pays d’oc. En tout cas,
selon lui, l’ordonnance ne saurait concerner que le latin et virtuellement des
langues non maternelles du royaume si on les utilisait comme langues
juridiques, ce qui était à l’époque une pure hypothèse formelle. Il apparaît en
tout cas, à la lumière de ce commentaire, moins absurde d’invoquer Villers-Cotterêts,
comme ce fut par deux fois le cas dans un passé récent, pour s’opposer à des
actes juridiques rédigés en Anglais, que de le faire jouer contre les langues
régionales.[18]
La prééminence du français
Cependant, comme le
fait remarquer Trudeau, il est raisonnable de penser que si Rebuffe s’est
arrêté de manière aussi argumentée et insistante sur l’article 111, c’est qu’il
existait probablement déjà une interprétation opposée à la sienne, que l’on
peut légitimement estimer minoritaire, dans la mesure où nous ne possédons pas
de texte pour l’attester. L’historienne associe en tout cas cette position
probable, qui selon lui se serait développée au cours de la deuxième moitié du
siècle, à l’anecdote rapportée par Ramus en 1572 (Gramere), souvent
rappelée depuis Brunot, des députés de Provence[19].
Ceux-ci se seraient présentés à François Ier pour protester contre la décision
du roi les obligeant à plaider en français. Le roi les auraient laissé
patienter de longs mois en leur faisant savoir qu’il ne voulait pas être
haranguer en une autre langue que la sienne, de sorte qu’ils finirent par
traduire leur remontrance dans le français qu’ils avaient fini par apprendre à
la Cour. Le roi leur aurait délivré la morale de l’histoire : « qu’il estoit
bien seant, combien que le langaige demeurast a la populasse, neantmoins que
les hommes plus notables estans en charge publicque eussent, comme en robbe,
ainsi en parolle quelque praeeminence sur leurs inferieurs ». L’anecdote ne
paraît posséder aucun fondement historique (d’autant plus que les juristes
méridionaux étaient plutôt attachés au latin), et semble dater de la deuxième moitié
du siècle, lorsque, comme le fait remarquer Trudeau, « on constate la poussée
d’un mouvement de dénigrement des langues régionales »[20].
Celui-ci ne fera que s’amplifier, au cours des siècles suivants, mais
l’anecdote est aussi très éclairante sur un point fondamental : elle ne fait
état que de la « bienséance » des « hommes plus notables », lorsqu’ils plaident
ou haranguent le roi, et nullement de la « populasse » dont, au contraire, le
roi les enjoint de se démarquer en parlant français, langue noble par
excellence, puisque elle est celle du roi et la cour. Cette histoire montre la
puissance symbolique en même temps que réelle (il faut la parler pour
participer au jeu politique, être reconnu comme un partenaire crédible, etc.).
On est, on le voit, au plus loin du quelconque politique linguistique cherchant
délibérément à imposer une unité linguistique sur l’ensemble du territoire, ce
dont du reste, comme le fait remarquer S. Soleil en conclusion de son article
les révolutionnaire dénonceront avec la plus grande véhémence[21].
Mais il faut croire que nos jacobins d’aujourd’hui se sont réconciliés avec
l’Ancien Régime, s’il est vrai qu’ils n’hésitent pas à invoquer les édits
royaux comme arguments d’autorité, fût-ce à contresens.
Jean-Pierre
Cavaillé
[pour une nouvelle réflexion, que j'espère plus approfondie que celle-ci, voir sur ce blog
:
Villers-Cotterêts et la langue qui n’avait pas de nom
[1] Voir surtout : Henry Peyre, La Royauté et les langues provinciales.
Thèse de doctorat, Paris, les Presses modernes, 1933, ch. 2 ; Pierro Fiorelli,
« Pour l’interprétation de l’ordonnance de Villers-Cotterêts », Le Français moderne, t. XVIII, 1950, p.
277-288 ; Danielle Trudeau, « L’ordonnance de Villers-Cotterêts et la langue
française : histoire ou interprétation ? », Bibliothèque
d’Humanisme et Renaissance, XLV, 1983, n° 3, p. 461-472 ; Sylvain
Soleil, « L’ordonnance de Villers-Cotterêts,
cadre juridique de la politique linguistique des rois de France ? »,
Colloque de Rennes des 7 et 8 décembre 2000, Langue(s)
et Constitution(s) ; Paul Cohen, « L’imaginaire d’une langue :
l’État, les langues et l’invention du mythe de l’ordonnance de
Villers-Cotterêts à l’époque moderne en France », Histoire Épistémologie
Langage, XXIV/XXV-1, 2003, p. 19-69.
[2] Une chose étonnante est d’observer que les ouvrages
récents d’histoire de la langue les mieux informés et qui critiquent à ce titre
l’interprétation jacobine extrémiste de l’ordonnance (fruit d’une
politique concertée d’unification linguistique du royaume), mais en tentant de
laisser malgré tout la plus grande chance à sa lecture minimale (il se pourrait
quand même que l’ordonnance ait cherché à exclure les langues régionales des
documents juridiques, ce que rien ne permet pourtant d’affirmer). Voir par
exemple les questions laissées à dessein ouvertes par G. Siouffi, dans un ouvrage
récent et du reste fort riche d’informations non seulement sur le français mais
aussi sur les langues régionales : « Concernant cette ordonnance précise,
l’hésitation est venue du fait que, alors que les édits précédents proposaient
de choisir entre « françois » et « vulgaire » local, les deux expressions se
trouvaient dorénavant réunies en un « langage maternel françois » qui forme une
expression synthétique bien étrange. Faut-il considérer que, dans le royaume,
le « françois » d’Ile-de-France était désormais le « langage maternel » de tout
le monde, ou de la majorité ? Y avait-il là une manière de s’opposer, non plus
seulement au latin, mais aussi aux vernaculaires locaux ? Comme certains ont pu
le noter, l’expression « langage maternel françois » est tant soit peu
contradictoire à l’époque, si l’on prend en compte la réalité de l’usage des
patois [sic] ; à tout le moins, elle ressemble assez à un « coup de force ».
[…] Aujourd’hui, peu de commentateurs estiment que les auteurs du traité ont
conçu celui-ci comme un instrument d’unification linguistique, à la manière
révolutionnaire. […] Sans nul doute, l’ordonnance de Villers-Cotterêts a
entériné la véritable utilité
qu’il y avait à s’exprimer en français », in A. Rey, F. Suval, G. Siouffi, Mille
ans de langue française. Histoire d’une passion, Paris, Perrin, 2007, p. 465-467.
[3] Histoire de la langue française des origines à
1900. Tome II. Le XVIe siècle, Paris, A. Colin, 1906, p. 30 sq.
[4] C’est curieusement le cas, par exemple de M. A. Brun,
entièrement dépendant de Brunot sur ce point (il écrit : « Ce qu’il y a de
décisif, de cassant dans les termes de l’ordonnance, semble avoir été prémédité
pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté d’interprétation » (Recherches
historiques sur l'introduction
du français dans les provinces du midi, 1923, p. 466), alors même que ces
amples Recherches historiques
tendent ponctuellement à démentir cette thèse, comme l’ont remarqué Peyre (op. cit., p. 67 et 76) et Fiorelli (« nul
ne trouvera dans les Recherches historiques citées, ouvrage
d’ailleurs si riche et si bien documenté, un seul exemple où la promulgation de
l’ordonnance de Villers-Cotterêts ait déterminé directement et immédiatement la
substitution du français à quelque idiome régional dans l’usage juridique »,
art. cité, p. 287). Déjà Lucien Febvre en son temps avait critiqué la position
de Brun, qui voit dans l’ordonnance, un « acte politique décisif » : « Je suis
toujours un peu éberlué, je l’avoue, par la simplicité schématique de telles
explications » ; « Le monde méridional n’a pas obéi au cri d’un héraut lisant,
après trois appels de trompette, devant les populations prosternées, l’ordonnance
de Villers-Cottrêts. Il s’agit d’absorber, pour ainsi dire, comme on le doit,
ce rôle du pouvoir politique, ce rôle de la monarchie française et de ses
agents dans le rôle encore plus vaste et plus important, de la civilisation
française » « Politique royale ou civilisation française ? », Revue de Synthèse historiques, XXXVIII,
1924, p. 46. Il y aurait cependant aussi beaucoup à dire sur la notion de «
civilisation française » telle que l’a construit Febvre et qui permet
d’escamoter, ou du moins de faire passer au second plan, les rapports de
pouvoir, à travers lesquels en effet le français acquiert un immense prestige
symbolique et s’impose tout au long de la deuxième moitié du XVIe et des
siècles suivants, comme une langue supérieure et meilleure (parce que parlée
par la Cour, etc.). Brun, dans un article bien postérieur, continuera cependant
à soutenir la thèse de l’existence d’un dessein politique d’exclusion des
langues régionales par le pouvoir central, ce qui, encore une fois, est tout à
fait abusif concernant le règne de François 1er et l’ordonnance de 1539 (« En
langage maternel françois », Le Français moderne
[5] Sur l’évolution générale dans laquelle s’inscrit les
ordonnances des rois de France, voir l’article très éclairant de Fiorelli, op. cit. Dans son Commentaire (voir
infra), Pierre Rebuffe écrit : « Art. 5 – De même Louis XII a ordonné
que les procès criminels seraient instruits dans la langue commune du pays pour
faciliter aux captifs, aux prisonniers et aux accusés la défense qui leur deviendrait
impossible autrement. Art. 6. – Pareillement, le même roi a ordonné que toutes
les preuves, témoignages, attestations, en matières civiles et criminelles se
fassent en langue vulgaire et dans le parler commun du pays, afin que les
témoins puissent comprendre les dépositions et pour faire écarter les
faux-témoignages…», cité et traduit par H. Peyre, ibid., p. 71.
[6] Cité par Brun, Recherches historiques, op. cit., p. 269.
[7] Sur ce point l’article de S. Soleil, par ailleurs
très bien informé, semble erroné, qui évoque le basque comme langue juridique
dans le Béarn, sur la foi de Brunot. Il y a de toute façon une distinction
fondamentale, que personne ou presque ne fait, entre la langue de rédaction des
actes et la langue effectivement parlée en justice, car il va de soi que
témoins et accusés ne pouvaient que s’exprimer dans les langues qu’ils
connaissaient. Peyre évoque en particulier la Bretagne, où le français était
utilisé avant le rattachement à la couronne, mais associé au Breton comme
langue de communication orale dans les tribunaux.
[8] Paris, 1529, p. V. Lorsqu’à la fin du siècle suivant,
Charles Perrault, dans son Parallèle des Anciens et des modernes , reprend la question de la
diversité linguistique en Grèce ancienne et dans la France moderne, la
perspective est radicalement transformée : « Que vous semble, Monsieur le
Président, de cette variété de dialectes dont Homère s’est servi ? Serait-ce
une belle chose de voir un poème français orné de mots picards, gascons,
normands et poitevins ? ». Et le président répond : « La différence est grande.
Il n’y a en France que le pur français, ou pour mieux dire, que le langage de
la cour, qui puisse être employé dans un ouvrage sérieux ; parce qu’il en est
dans un royaume du langage comme de la monnaie ; il faut que tous les deux pour
être de mise soient marqués au coin du prince. Il n’en était pas de même chez
les Grecs, où les États n’ayant point de subordination les uns aux autres, les
différents idiomes étaient en quelque sorte également bons et recevables »,
1692, reprint Slatkine, 1971, p. 113-114.
[9] Cf. Trudeau,
art. cit., p. 466-467.
[10] Ibid, p. 467-468.
[11] Et elle ajoute cette importante précision « sur le
plan strictement linguistique, cette conception ne marque pas un recul, comme
on pourrait le croire : bien au contraire, il semble que ce soit précisément
par la prise de conscience de la diversité de la langue française que ce soit
opérée, au niveau idéologique, la séparation définitive entre le latin et le
français », Trudeau, art. cit., p. 469.
[12] Peterier du Mans, Art Poëtique d’Horace, Paris, 1545, p. 40. Voir aussi,
Ronsard, Abbregé de l’Art poetique françoys, éd. Pléiade, p. 1177 ; Voir encore la très intéressante
citation de Henri Estienne désignant la diversité linguistique sous le terme de
« dialectes », qui mériterait une longue analyse socio-linguistique : « J’ay
comparé nos dialectes aux maisons qu’un homme fort riche ha aux champs,
desquelles il fait conte […] la richesse de nostre langue consistant en
diverses choses, entre lesquelles […] sont les dialectes. », Precellence du
langage françois, préface.
[13] Peyre cite notamment, Jean Constantin, avocat au
parlement de Bordeaux, qui déplore la déchéance et l’avilissement du droit dans
les langues vulgaires et F. de Némond qui répond aux objections de ceux qui
disent que si le droit devenait français, « les femmes y voudront étudier la
chose publique », op. cit., p.
79.
[14] Peyre, chap. 2 qui va dans le même sens que L. Febvre
sur ce point, art. cité.
[15] Jean-Paul Laurent, « L’ordonnance de
Villers-Cotterêts (1539) et la conversion des notaires à l’usage exclusif du
français en pays d’oc », Lengas, 26, 1989, p. 59-94). Pour le cas du
notaire de Lodève, Laurent précise qu’il s’agit d’un cas tout à fait isolé,
art. cit., p. 74. Du notaire de Penne, François Cambefort, J.-P. Laurent cite
les mots suivants, expliquant son abandon du latin au profit de l’occitan : « …
après que me venc a notissa la publication de las ordonnansas per lo Rey nostre
senhor… sus lo fais de la justissa, a Tholosa publicadas » (« après que je vins
à connaissance de la publications des ordonnances du roi… sur la charge de justice,
publiées à Toulouse »), ibid. p. 71. Il est intéressant de noter que
cette citation, qui montre la grande rigueur de la graphie en zone occitane
encore à cette date, est massacrée par Gilles Siouffi qui la reprend (pas moins
de 4 fautes pour ces quelques mots !), Mille ans de langue française…,
Perrin, 2007, p. 466. Le même article de Laurent renvoie également à Brun (Recherches…,
op. cit., p. 255), qui « a cité des cas identiques relevés par lui en
Rouergue ; il y a vu des erreurs d’interprétation qu’il assure avoir été
rapidement rectifiées par les notaires ». Toute la question est de savoir si ce
sont vraiment des erreurs ; question que ne pose pas Laurent qui étrangement
tient pour acquise l’exclusion de la langue d’oc par la lettre de l’art. 111 sans
apparemment connaître la discussion dont je me fais ici l’écho. Pourtant toute
son étude, fondamentale, qui étudie les pratiques effectives des notaires, vise
à montrer que l’ordonnance n’a eu quasiment aucun effet direct et immédiat sur
l’abandon de l’occitan, à la fois déjà entrepris depuis longtemps, et loin de
s’achever dans ces années : « il apparaît exagéré, et dans quelques cas tout à
fait illusoire, d’attribuer aux prescriptions de Villers-Cotterêts la
vertu d’avoir francisé les écritures en pays d’oc, ne fût-ce que dans la
pratique notariale. Il n’y a pas eu réellement de révolution linguistique du
fait de l’ordonnance », ibid., p. 73.
[16] « Il est remarquable que F. Hotmann, de même que
Rebuffe et Bourdin, insistent sur les inconvénients de l’emploi du latin dans
l’administration de la justice. Si l’ordonnance avait interdit l’emploi des
vulgaires, ces auteurs n’auraient pas manqué de relever que les inconvénients
subsistaient », Peyre, op. cit.,
p. 78. Le seul contre-exemple, mais très tardif (début du XVIIe siècle), est
fourni par les additions de Fontanon à la Paraphrase
sur l’Ordonnance de 1539 due à Bourdin (1549), qui contredisent de
fait la lecture de celui-ci et présentent explicitement, pour la première fois
(du moins dans la littérature connue à ce jour), l’interprétation qui
construira le mythe de Villers-Cotterêts comme édit « anti-patois » : « ce mot
de françois y est ajouté pour montrer que l’on ne doit faire lesdites expéditions
en langage du païs auquel elles se font comme il avait été ordonné par le Roy
Louis XII, en son ordonnance de l’an 1512 (1510) art. 47, laquelle est abrogée
par la présente avec grande raison… ».
[17] « … Rex propter ambiguitates, et obscuritater
vitandas, quae in sermone Latino erant, tum quod multis modis unium et idem
verbum acciperetur, tum etiam quod Latine volontes, et eleganter, totam
obtenebrabant sententiam, verbum alio tendens conscribentens ; adhaec quod
etiam quidam veterani iudices linguae Latinae obliti, vocabula iuxta Gallicum
sermonem sibi confingebant, et illa nin intelligebantur, quod non essent
Graeca, Latina, nec vulgaria : ideo super interpretatione istorum verborum diu
litiagabatur ; ob id Rex hic statuit, ut deinceps verbis vulgaribus patriae
concipiantur tam contractus, processus, sententia, Aresta, quam alia omnia : ut
in textu scribitur. En langaige
maternel. Et sic vernaculo et materno idiomate, unde Galli Gallicis
verbis debent conscribere instrumenta, Occitani verbis ibidem instrumenta
concipi deberent, maior esset obscuritas. Quia Vascones multi, et alii rustici
sub senatu Burdegalensi degentes, et Tholosano, non intelligerent illud idioma
Gallicum. Et si sic instrumenta concipi deberent, non tolleret haec ordinatio
ambiguitates, sed potius induceret… Unde Rex statuit quod vulgari sermone et
patrio haec conficiantur, ideo dicit, Maternel
Françoys, quia non Italo sermone, vel Hispano, nam mater communiter est
nata in Francia, ideo maternum sermonem vocat, quo utitur patria : sed dicit Maternel Françoys, non simpliciter, Françoys,
ut declaret nolle astringere quemcumque uti Gallico sermone, sed vulgari
patriae, prout ea regio Galliae utitur, in qua regione ista instrumenta, et
alia fiunt.
[…] multiplex est Gallicus sermo, videlicet sermo Gallicus Parisiiis
inter curiales exactus, inter populares non ita, apud Pictones, Xantones,
Normanos, et Picardos est Gallicus usus, sed aliquantum rudis, ob id iste
textus elucidat sufficere actum conceptum esse vulgaribus verbis, secundum
sermonem maternum, et sufficit quod sit maternus, licet non Gallicus. Sed
textus dicit maternel Françoys, non Françoys simpliciter, quia in tota Francia, Arvernia, Vasconia,
et lingua Occitana homines loquuntur Françoys maternel. Non Espagnol maternel, ne Angloys maternel, ut superius dixi. Et ita intelligetur haec ordinatio. », Commentaria in constitutiones seu ordinationes regias,
traité Ut contractus, testamenta, sententiae, et alii omnes actus Gallicis
concipiantur verbis, 1, 1-2, Lyon, 1580-81, Lyon, 1599, t. II, p.
574. Pour la traduction je modifie et complète celle que propose Peyre,
ibid.
[18] « 450 ans plus tard, elle [l’ordonnance] est encore
visée par la Cour de cassation pour décider qu’un mémoire en défense doit
être rédigé en français (1986) ou pour casser un arrêt qui avait repris une
clause américaine sans la traduire (1989) », Sylvain Soleil, « L’ordonnance de
Villers-Cotterêts, cadre juridique de la politique linguistique des rois de
France ? », art. cité.
[19] Ramus, Gramere,
Paris, A. Waechel, 1572, p. 49-50.
[20] Art. cité, p. 465. Trudeau renvoie entre autres en
note à Peletier du Mans, qui écrit que les dialectes « sentent le terroir », Apologie à Louis Meigret, in Dialogue
de l’ortografe et prononciation françoese, 1550. Mais il y aurait bien
d’autres textes à citer.
[21] S. Soleil cite opportunément Barrère : « Dans la
monarchie même chaque maison, chaque commune, chaque province, était en quelque
sorte un empire séparé de mœurs, d’usages, de lois, de coutumes et de langage.
Le despote avait besoin d’isoler les peuples, de séparer les pays, de diviser
les intérêts, d’empêcher les communications, d’arrêter la simultanéité des
pensées et l’identité des mouvements. Le despotisme maintenait la variété des
idiomes... », Rapport du comité de salut
public sur les idiomes, in M. De Certeau D. Julia et J. Revel, Une
politique de la langue. La Révolution française et les patois, Paris,
Gallimard, 1975, p. 296. La conclusion de S. Soleil, sur ce point, est que,
sous l’Ancien Régime, « les mesures à l’égard des parlers provinciaux ont
recherché, au coup par coup, l’unité politique en respectant la diversité
culturelle ». Quant à moi, je parlerai plutôt d’une conception du pouvoir, de
la société et du territoire, qui se transforme d’ailleurs substantiellement
entre François Ier et Louis IV, mais qui ne me semble avoir aucun rapport avec
ce qu’aujourd’hui nous appelons « diversité culturelle ».
01 juillet 2008
Langues « régionales » : le sursaut républicain !
Langues
« régionales » : le sursaut républicain !
Ça n’a pas traîné. Le quasi consensus obtenu à
l’Assemblée Nationale le 22 mai pour introduire, avec la bénédiction du
gouvernement, une mention dans l’article 1 de la constitution indiquant que les
langues régionales appartiennent au patrimoine de la République française,
semblait tenir du miracle. Certes, il s’agissait tout au plus d’une
reconnaissance symbolique, le fruit d’un compromis permettant de répondre à une
demande pressante d’une partie des députés, sans céder sur le refus, réaffirmé avec
force par le gouvernement, de ratifier la Charte européenne des langues
régionales et minoritaires (voir à ce sujet, mes analyses de la discussion
préparatoire du 7 mai et de l’adoption de l’amendement le 22). Le but était
aussi de donner une assise constitutionnelle, la plus large et la moins
contraignante possible, à la loi promise sur la tutelle des langues en
question. Bref une solution à la française, avec un fort effet d’annonce
(donner une preuve éclatante de l’engagement de la France en faveur de la
« diversité culturelle »), sans s’engager vraiment à quoi que ce soit
pour les langues minoritaires (jamais un tel terme bien sûr n’apparaîtrait, car
l’unité et l’indivisibilité républicaine excluent l’idée même de minorité). Les
réactions ne se firent pas attendre, de la plus extrême virulence. Les discours
hostiles que l’on n’entendit pas à l’Assemblée, mais qui avaient commencé à poindre
au Sénat le 13 mai, se mirent à fuser de toutes parts, trouvant une caisse de
résonance et un extraordinaire tremplin avec le débat au Palais du Luxembourg
du 18 juin, suivi d’un vote rejetant à une très forte majorité la mention votée
par les députés. Le volte-face est très inquiétant et dépasse de loin le seul
Sénat. Il suffit pour s’en convaincre de lire la retranscription du débat des
sénateurs. En particulier, le rapporteur, Jean-Jacques
Hyest, sensé défendre un amendement qui émanait tout de même de la commission des lois dont il est le président, y avait lui-même substantiellement
renoncé, au motif que certains ses membres, qui avaient pourtant votés l’amendement,
en demandait désormais le retrait ![1] Hyest
a même déclaré : « Ce qu’il nous faudrait, ce serait, en quelque
sorte, un ‘article-balai’ qui contiendrait des dispositions à caractère
déclaratif, mais sans grande portée juridique. Malheureusement, un tel article
n’existe pas dans la Constitution ». C’est dire le mépris foncier
manifesté pour la question des langues minorées ; il n’y a donc guère d’illusion
à se faire, d’autant plus que le gouvernement lui-même, par la bouche de
Rachida Dati, a fait savoir qu’il ne tenait pas « spécialement » à
cette modification de la Constitution.
Il me
paraît intéressant de reprendre un peu le cours des choses, pour analyser les
arguments récurrents, car ils font apparaître, parmi les pesantes redites,
quelques transformations importantes, auxquelles il nous faut adapter la
riposte. Car, même si jusqu’à présent la parole est à peu près confisquée par
nos adversaires, un réel débat peut avoir lieu et nous pouvons espérer enfin,
grâce à cette dramatisation du vote de l’Assemblée, intervenir dans cette
discussion publique que nous réclamions en vain depuis si longtemps. L’enjeu,
en ce qui me concerne tout au moins, n’est pas la lutte pour une pure
reconnaissance symbolique, qu’elle soit constitutionnelle ou autre, mais
l’engagement concret des institutions de la République en faveur de la
sauvegarde, de la transmission et de la promotion de langues menacées d’extinction
à très brève échéance. Vu le nombre et la richesse des « matériaux », on
excusera la longueur de l’analyse et de la discussion.
Le courroux de
l’Académie
Il y eut d’abord la réaction de l’Académie française par
une déclaration solennelle, qui en appelait explicitement à la
« représentation nationale ». En fait il s’agit d’un très court texte,
d’une pauvreté extrême de contenu, où se pressent sans aucun lien trois
arguments tronqués. La déclaration repose sur le postulat suivant lequel c’est
la langue française (et il faut comprendre elle seule) qui a « forgé la
France »[2]. L’affirmation n’a bien
sûr aucun sens et il faut revenir aux choses évidentes : la France s’est
faite au cours des siècles à travers la succession d’annexions territoriales et
l’affermissement d’un pouvoir centralisé. La langue fut sans aucun doute, au
moins à partir du XVe siècle, un instrument de ce pouvoir et, à travers lui, un
formidable outil de culture. La langue, par elle-même et d’elle-même, ne fait
rien du tout, elle est actée et non acteur. Il faut bien plutôt dire que c’est
la construction politique de la France qui a fait du français ce qu’il est. Affirmer
que le français, et non les hommes (qui eux parlaient jusqu’à une date assez
récente une multitude de langues et dialectes) pris dans un corps politique, a
« forgé » la nation est une proposition tout à fait abusive qui n’a d’autre
valeur que purement idéologique. Il s’agit d’affirmer, sans avoir à le
démontrer, que les langues régionales (il faudrait dire bien sûr leur usage) ne
sont pour rien dans la construction nationale, et en fait de suggérer que
celle-ci ne s’est faite et ne saurait se faire que sans elles et contre elles.
Cela évidemment devrait être démontré, pour le présent comme pour le passé, car
cela n’a rien d’évident, ne serait-ce que parce que « la France » n’existerait
sans la participation active, volontaire ou forcée, d’une multitude d’hommes et
de femmes qui parlaient d’autres langues. Mais l’Académie joue sur du velours,
en exploitant les lieux communs nationaux assénés comme les paroles de l’Évangile
républicain, dont l’un des articles de foi est que le « génie » de la
langue française a fait la France.
A partir de
ce présupposé, viennent les arguments justifiant le courroux académique.
D’abord, le plus trivial et le plus judicieux, selon lequel « le droit ne
décrit pas, il engage ». Autrement dit, l’avertissement est le suivant :
si l’on assure une reconnaissance constitutionnelle aux langues régionales, il
faudra agir en leur faveur (contrainte dont je suis loin d’être convaincu, car
entre les principes abstraits et les mesures concrètes, le chemin est long et
se perd souvent dans les sables mouvants) et cela (pour l’académie et tant
d’autres) ne saurait se faire que contre
la langue française. Ensuite, le scandale des scandales est de faire passer,
dans le texte de la constitution, les langues régionales (art. 1)
« avant » le français (art. 2). Cela est assez drôle, parce que la
mention s’est retrouvée dans l’art. 1, qui énonce les principes généraux, justement
parce que la commission des lois et le gouvernement n’en voulaient pas à l’art.
2 où sont énoncées les dispositions de la souveraineté, au premier rang desquelles
(depuis 1992) la langue française, ce qui aurait été trop leur accorder. La
solution proposée est bien sûr de supprimer toute référence auxdites langues
dans la constitution. Enfin, il est dit, sans aucune élucidation, que ce texte,
qui attribue un statut patrimonial aux langues régionales, met en cause
« l’accès égal de tous à l'Administration et à la Justice »
(l’Académie aime la solennité des majuscules !). Il faudrait que l’on nous
explique comment de la mention patrimoniale, on pourrait passer de droit à des revendications
administratives et juridiques. C’est là pourtant l’une des critiques les plus
récurrentes : la mention ouvrirait grand la porte à la ratification de la
Charte honnie des langues régionales et minoritaires et à la revendication de
leur usage public (voir infra). Il
est pourtant clair comme de l’eau de roche qu’elle a été au contraire conçue
pour couper court à toute discussion sur cette question.

« Villers-Cotterêts,
au-dessus de toutes mes joies ! »
Pierre Assouline par exemple, dans la République des livres, blog fort fréquenté, crie hosanna : « Ceux qui se demandaient à quoi peut bien servir l’Académie française ont enfin trouvé la réponse : elle sert à ça. A défendre la langue ». Bille en tête, le journaliste s’insurge contre ce qui serait « une primauté » [sic] des langues régionales désormais accordée sur le français. L’argument est ridicule (surtout quand on sait – voir plus haut – comment la mention s’est retrouvée dans l’art. 1) : évidemment ce n’est pas la même chose de dire que le « français est la langue de la République » (je souligne) et que les langues régionales appartiennent au « patrimoine » de la nation. La confrontation entre les deux articles est même sans appel : la reconnaissance patrimoniale de ces langues s’accompagne de leur exclusion explicite comme langues de la République. L’ensemble du papier, du reste, en même temps qu’il passe la brosse à reluire sur les rapières émoussées des académiciens, pue la condescendance et le mépris parisianiste à l’égard de tout ce qui peut bien venir des régions, langues et députés compris. En particulier, parmi ces derniers, il manifeste toute son exaspération à l’égard de ceux qui évoquent une soi-disant créativité liée à ces langues « en région » (citation d’un amendement présenté par un groupe de députés rejeté le 14 janvier de cette année), sans doute parce qu’au mot de « région», il préfère celui de « province », qui au moins a la clarté de l’étymologie[3]. Dans ce papier d’humeur, enflé de suffisance et de condescendance, on chercherait en vain le moindre raisonnement. Ce court article, au style passablement boursouflé, se termine par la mémoire de l’ordonnance de Villers-Cotterêt, à l’occasion duquel notre vaillant blogueur montre sa connaissance fort approximative du panorama linguistique du royaume au XVIe siècle (composé selon lui, des « langues d’oïl », des « langues d’oc » et… des « patois » !). Il n’hésite pas, en conclusion, à détourner le fameux Psaume 137 : « Si je t’oublie, Villers-Cotterêts, Que ma droite s’oublie !/ Que ma langue s’attache à mon palais,/ Si je ne me souviens de toi/ Si je n’élève Villers-Cotterêts/ Au-dessus de toutes mes joies ! ». Quel lyrisme ! Quelle élévation ! Quel sublime élan patriotique ! Oui, je le crois, Pierre Assouline est mûr pour l’Académie.

La grande Église du français contre les « sectes »
des langues régionales
Plus sérieusement, l’un des traits
saillants de tous ceux qui s’emportent contre les langues régionales au nom de la
laïcité est leur confusion grossière et mensongère entre langue et religion.
C’est qu’ils sont eux-mêmes victimes de cette confusion, comme on le voit ici,
car ils vouent un véritable culte patriotique à la langue française, appuyé sur
toute une mythologie d’Épinal, si j’ose dire (Villers-Cotterêt, l’Académie
française, l’Abbé Grégoire, etc.), une religion de la langue unique, qu’ils
projettent bêtement sur leurs adversaires.
Quand Robert Badinter prend la parole
au Sénat, c’est pour proclamer fièrement : « mon père, républicain
farouche et patriote ardent, interdisait que l’on parle une autre langue que le
français chez lui ». Une telle déclaration suffit, me semble-t-il, à
ruiner sa crédibilité, lorsqu’il affirme qu’il n’a aucune hostilité à l’égard
de ces langues. Jean-Luc Mélenchon (voir, outre ses sorties au Sénat les 13 mai
et 18 juin, sa confrontation pour le Figaro
avec Henriette Walter), socialiste
tendance jacobine dure, qui se vente de ne parler que le français (et
l’espagnol langue de ses grands-parents immigrés, ce qui est une concession
intéressante,[4]), ne cesse de brandir
le pseudo argument : les langues, dans la laïcité telle qu’il la comprend,
sont comme les cultes religieux ; des éléments d’identité qui doivent
demeurer strictement privés. Il affirme, et d’autres sénateurs avec lui (Ivan
Renar, Michel Charasse), que si l’on reconnaissait les langues régionales dans
la Constitution, il faudra demain en faire autant des religions[5]. « la
foi, a-t-il dit au Sénat, peut être considérée comme étant ‘reçue’ dans des
conditions qui s’apparentent à celles de la transmission de la langue ». Mais
cela n’a bien sûr aucun sens, car la foi est un contenu et la langue une
forme ; savoir parler une langue est une compétence qui n’a rien à voir avec
la connaissance des dogmes et des rites d’une religion donnée. Quant au phénomène
psychologique de la croyance, de la « foi » en ces dogmes, il nous
éloigne encore plus de l’apprentissage linguistique. Et puis, les langues, toutes
les langues du monde, peuvent servir tout aussi bien à prier, qu’à blasphémer,
à dire la messe (ce que l’Église conquérante a vite compris) qu’à produire la
critique de l’aliénation religieuse. La démarche récurrente chez les prétendus
libres penseurs d’assimiler certaines langues, et au premier chef les langues
« régionales », aux pesanteurs de la religion, voire de la
superstition, et à une idéologie conservatrice et passéiste, est tout
simplement du racisme linguistique. Cela suppose en effet que certaines langues
sont, en elles-mêmes, plus arriérées que les autres, inférieures, inaptes à exprimer
les valeurs laïques et républicaines, ce qui revient à sacraliser le français,
en en faisant la langue par excellence des « vraies » valeurs. On
comprend pourquoi ils assimilent dans leurs diatribes langues
« régionales » et religions : il ont en fait une conception foncièrement
religieuse de la langue nationale, dotée de pouvoirs surnaturels (par exemple, rendre raffinés,
spirituels, libres et heureux ceux qui la parlent ).
Mais on peut remarquer aussi que, dans
leurs propos, cette langue est souvent sacralisée, en même temps, en fait, que
le peuple qui la parle. C’est peut-être pourquoi ils considèrent les
associations de promotion des langues comme des « sectes » ainsi que
Mélenchon l’a fait le 13 mai devant le Sénat pour qualifier les écoles Diwan
(associatives, laïques et gratuites, faut-il le rappeler ?)[6].

Vignette de Chaunu pour Ouest-France se référant au sondage selon lequel 68 % des français sont favorable à l'inscription des langues régionales dans la Constitution
Langue et « génie du peuple »
De la religion de
la langue française à la dérive ethniciste, il n’y a qu’un pas, vite franchi[7]. Il
le fut d’ailleurs au sénat, lorsque Ivan Renar, membre du groupe Communiste
Républicain et Citoyen, a voulu « relayer l’inquiétude de l’Académie
française » en déclarant : « le
premier instrument du génie d’un peuple, c’est sa langue » et renvoyant à Stendhal.
Le sénateur, en vérité, n’est pas allé chercher sa citation dans Des périls de la langue italienne, où
elle se trouve en effet, mais il a piqué cette belle phrase au discours de
Jean-Marc de La Sablière, lors de sa ronflante déclaration à l’ONU l’année
dernière, où il représentait la France pour décréter 2008 l’Année
internationale des langues. Hé bien, l’on peut dire que c’était bien
parti ! La France républicaine faisant des langues, par celle de son
représentant, l’instrument du « génie » des peuples... Rien n’est
plus éloigné de l’universalisme républicain, en effet, que cette idée
romantique du génie des peuples ; chacun de ces « génies » s’exprimant
évidemment en une langue qui lui serait propre. Si cela n’est pas l’une des
notions centrales d’une conception ethniciste des langues et de la culture, je
n’y comprends rien ! Car c’est bien souvent, en fait, au nom d’une
conception ethniciste de l’identité française, que les partisans de la
pluralité culturelle sont taxés d’ethnicisme.
Où est l’ethnicisme ?
Mais alors il faut remettre les choses à leur place : Ivan Renar utilise un argument ethniciste pour lutter contre la reconnaissance des « langues régionales » qui, contrairement à la langue nationale, ne serait donc pas les instruments propres et dignes du « génie » français, alors que son ami Mélenchon et tous ceux qui le suivent (c’est-à-dire… Renar le premier), dénoncent l’ethnicisme des partisans des langues régionales. Mélenchon ne cesse désormais de le répéter, il existe un « parti ethniciste»[8], véritable cinquième colonne, qui a déjà contaminé tous les partis et phagocyté l’Assemblée nationale… Il y a un complot, une conspiration contre la langue, la culture et la nation françaises… Ou, pour reprendre la formulation de Michel Charasse, lors du débat au Sénat : « quelque chose d’inavouable se cache derrière ». Quel est donc ce parti fantomatique ? Qui donc aurait tenu des propos ethnicistes à l’assemblée nationale le 22 mai ? Quels sont les idéologues et les théoriciens de cette doctrine « terroriste » ? Quelle est ce crime obscur, cette chose inavouable ?[9] Suffit-il de parler de minorités et de langues minoritaires pour être coupable ? Cela n’est pas sérieux et en fait me semble assez inquiétant. Je ne dis pas qu’il est impossible de trouver çà et là (mais sans aucun doute plus souvent dans le camp retranché des républicains anti-langues), le vieux lieu commun du « génie des peuples » ; cependant, ce qui caractérise aujourd’hui les mouvements associatifs pour le droit des langues est leur universalisme et leur égalitarisme, leur sens aiguë de la diversité culturelle, conçue comme un bien précieux à sauvegarder et à promouvoir. Cette idéologie peut irriter par certains de ses aspects, en particulier, par ce qui ressemble souvent à un irénisme niais, et il y a matière à critiquer, sans aucun doute. Mais lorsque la critique est exactement appuyée sur cela même qu’elle dénonce, elle se détruit tout simplement elle-même. En fait le mot d’ethnicisme, dans le discours de dénonciation, vient redoubler celui de communautarisme, tellement galvaudé (et qui plus est, lui aussi tout à fait contradictoire, car c’est généralement au nom de « la communauté nationale » que se fait la dénonciation des « communautés »), qu’il a fallu lui trouver un substitut. Les propos de Mélenchon, et cela est à la fois triste et assez dangereux, rappellent les heures les plus noires des chasses aux ennemis secrets de la nation : juifs, communistes, francs-maçons[10]… Le totalitarisme, avec son instrumentalisation systématique du fantasme du complot, a une histoire, qui trouve sans aucun doute l’une de ses sources dans les dérives du jacobinisme (Terreur, quand tu nous tiens…), hantée par la dénonciation récurrente des « ennemis du peuple ». Ainsi aujourd’hui, Mélenchon et ses amis dénoncent-ils un mystérieux complot ethniciste international, qui se confondrait avec tous ceux qui osent réclamer des droits pour les langues minorées. Un ennemi intérieur qui serait en plus un parti l’étranger. Ils se font en effet généralement l’écho des théories fumeuses et haineuses d’Yvonne Bollmann (cf. par exemple La Bataille des langues en Europe, Bartillat, 2001), qui fantasme la montée en puissance, à travers l’Europe, des revendications linguistiques (mais aussi bien l’Europe des institutions européennes, soi-disant manœuvrées par la grande Allemagne !) d’une politique ethniciste, qui viserait à substituer l’héritage de la terre et du sang à la citoyenneté. Ainsi, est-ce en ces termes que l’écrivain François Taillandier invoque Bollmann à l’occasion d’une intervention dans le Figaro du 24 juin dernier. Ces élucubrations pourtant, n’ont aucune espèce d’assise dans la réalité sociale, que cela soit au niveau national ou européen. Les gens qui manifestent toujours plus nombreux à Quimper ou à Béziers pour une reconnaissance linguistique invoquent non pas le sang et la terre, mais la liberté républicaine, le respect des citoyens et la démocratie culturelle. Certes, il existe de tels groupes ou groupuscules, dits « identitaires », mais il est révélateur qu’ils soient chez nous toujours plus isolés, et ne se retrouvent d’aucune façon dans les grands mouvements associatifs capables aujourd’hui de mobiliser pour les langues. Du reste, ceux-là, comme la Lega Lombarda, en Italie n’accordent aucune priorité aux revendications linguistiques et culturelles. C’est pourquoi il est faux, indécent et mensonger de pratiquer l’amalgame entre revendication culturelle (et bien sûr politique, parce qu’une telle revendication est politique au meilleur sens du terme) et invocation du droit du sang.
Tous contre la Charte
Au nom de
cette conception erronée de la laïcité, qui comprend la langue à partir du
religieux et confond défense des langues minorées et ethnicisme (ou
communautarisme), la Charte européenne
des langues minoritaires, que la France est un des derniers pays à ne pas
avoir ratifié, apparaît comme un cheval de Troie ethniciste, communautariste et
anti-laïque. Cela est bien sûr absurde. Toutes les manœuvres parlementaires
récentes visent en fait d’abord à en rendre durablement impossible la ratification.
C’est pour cette raison que la mention, avec l’aide du gouvernement, a glissé à
l’Assemblée nationale de l’art. 2 à l’art. 1, et le même motif explique qu’elle
soit maintenant rejetée de l’art. 1 par les sénateurs [11]. Presque toutes les prises de parole au Sénat ont visé
à « annuler tout risque de ratification », selon l’expression de l’UMP
Jean-René Lecerf, qui proposait de neutraliser la portée de l’amendement en le
faisant précéder d’une référence à la francophonie (« la République
participe au développement de la solidarité et de la coopération entre les
États et les peuples ayant le français en partage »), ce qui d’ailleurs
suppose l’incompatibilité de la francophonie et de la reconnaissance des
langues minoritaires (sur le plan juridique, on ne voit bien sûr pas du tout
pourquoi). Selon Badinter, la constitution française est aujourd’hui
incompatible avec la Charte et doit le rester. Le constitutionaliste Guy Carcassonne, et bien
d’autres, sont d’un autre avis,
mais c’est pour cette raison que le français devrait rester la seule langue
mentionnée à l’art. 2. Toute la controverse tourne autour de l’affirmation
selon laquelle la Charte reconnaîtrait des droits spécifiques aux groupes de
locuteurs (ce qui serait discriminatoire), comme si de tels droits ne
concernaient pas tous les citoyens quels qu’ils soient (pourquoi faudrait-il donc
être breton et/ou de Bretagne, pour apprendre et parler le breton, si on le
souhaite ?). A cela s’ajoute le fait que la Charte, au moins prise à la
rigueur (mais il est possible de moduler son adhésion) rendrait possible
l’usage « public » des langues minoritaires reconnues. Cela est une
autre question qui – au-delà de la Charte (laquelle n’impose rien de tel à qui
ne souscrit pas les articles où il est traité de la reconnaissance des langues
minoritaires dans le public) – devrait en toute bonne logique démocratique,
faire l’objet d’un débat public (précisément !)
: or il s’agit à chaque fois de rendre cette discussion a priori, constitutionnellement, impossible. Et puis,
contradictoirement, à chaque fois, revient l’argument choc, parfaitement
autodestructif, selon lequel la ratification est inutile, au motif, comme l’a
répété Mélenchon, que « la France appliquait l’essentiel des dispositions
de la Charte avant même qu’elle soit promulguée ». Enfin, en France, l’idée même qu’il pourrait
y avoir des minorités opprimées est impensable et injurieux au dernier degré
pour la République : on ne saurait donc pas même nommer ce que les
principes républicains excluent, même s’il existe de fait : « À
l’origine de ce débat, explique Mélenchon, il y a une décision prise dans le
cadre du Conseil de l’Europe dont l’objectif était de protéger les minorités
nationales dans les pays où celles-ci subissaient des discriminations et des
répressions. Notre pays n’est pas concerné car nul en France n’a jamais été
poursuivi ou inquiété du fait de son parler maternel, ni interdit d’accès à
quelque fonction que ce soit. » La condition, qu’il omet de préciser, est
évidemment d’y avoir renoncé, car essayez d’accéder à une fonction publique en vous
exprimant en basque ! La discrimination linguistique a en fait joué à
plein jusqu’à la généralisation de la pratique du français : qui ne parlait pas,
ou pas bien français était évidemment on ne peut plus discriminé. Même l’accent,
ce qui reste de la langue quand on la tait ou qu’on l’a oubliée, demeure de
fait une source de discrimination non négligeable.
Comité Théodule,
grand machin new-yorkais et volapük intégré
Le mépris de l’Europe et des instances
internationales en général est l’un des aspects les plus choquants de la fronde
du Sénat. L’un des rares sénateurs qui est intervenu en faveur de l’amendement,
le socialiste François Marc,
à fait état de la récente réunion du Comité des droits économiques,
sociaux et culturels des Nations unies, qui s’est réuni il y a quelques jours
(voir ce blog) et cité ses conclusions : « Le Comité constate avec
préoccupation que l’État partie – la France – n’a pas fait d’efforts
suffisants dans le domaine de la préservation et de la promotion des langues et
du patrimoine culturel régionaux et minoritaires. » Le Comité
constate aussi que l’absence de reconnaissance officielle des langues
régionales et minoritaires a contribué au déclin constant du nombre des
locuteurs de ces langues. » Il fut interrompu par l'UMP Patrice Gélard, qui décréta : « C’est
un comité qui n’a aucune valeur ! » Mélenchon, de même, déclara que
le comité de l’ONU ne lui semblait « pas fondé à donner des appréciations
sur la nature de la Constitution de la République française dans la mesure où
lui-même méconnaît l’importance de la laïcité. » Il aurait dû préciser
qu’il parlait de la laïcité à sa façon à lui, bien entendu. Philippe Dallier, dissident UMP, a ironisé sur ce
« comité Théodule du grand machin new-yorkais qui devait probablement
s’exprimer dans quelque volapük intégré ». Il est sûr qu’en comparaison,
les avis du Sénat de France, rédigés dans la langue de Racine et de Victor
Hugo, ont une autre allure !
Enfin, quand les sénateurs hostiles
déclarent que l’activité de la France en faveur de ses langues est exemplaire ou
même, comme l’a fait le journaliste du Monde
au lendemain de la décision du Sénat, que « personne ne songe plus à les
éradiquer », comme en témoignerait « leur regain actuel », on se
demande franchement s’ils savent de quoi ils parlent ou s’ils se moquent du
monde.
Tous à fond « pour » les langues
régionales !
Il est vrai que l’on peut aisément se
méprendre, car – et cela me semble la grande nouveauté digne d’être soulignée –
même ceux qui manifestent le plus d’hostilité à toute mesure en leur faveur, introduisent
leur discours par un couplet obligé sur la richesse inestimable que
représentent les « langues régionales ». Les termes de « patois »
et même de « dialecte » ont presque disparu, et cela évidemment
témoigne d’une transformation importante dans les mots et de l’apparition d’un
« linguistiquement correct » auquel plus d’un se plie de très mauvais
gré, mais contraint par ce qui s’est imposé, de fait, comme une phraséologie
obligée. Sur le plan de la reconnaissance symbolique de nos langues, il s’agit,
me semble-t-il, d’une victoire importante. Autrement dit, personne ou presque,
au moins dans le personnel politique et chez nos élites, n’est plus disposé à
assumer ouvertement la position de
l’abbé Grégoire. Mais, le plus souvent ces phrases toutes faites sur la
richesse patrimoniale de nos langues régionales, ne sont qu’un vernis. Il suffit de
gratter un peu, c’est-à-dire d’écouter les déclarations jusqu’au bout, pour se
rendre compte que sous des apparences pacifiques et amicales, c’est le même
combat que conduisent tous ceux qui déclarent leur opposition à tout progrès
dans la reconnaissance et la tutelle des langues minorées.
Il est assez réjouissant d’entendre par
exemple Mélenchon affirmer au Sénat qu’ « il n’y a pas d’ambiguïté
sur la volonté […] unanimement partagée de protéger et développer les langues
régionales en France », alors qu’il a toujours dit jusque ici le contraire,
et qu’il continue en fait à plaider pour leur disparition rapide et définitive.
Ivan Renar, sur des positions similaires, nous dit pourtant, certes non sans
maladresse, que « la promotion des langues et des cultures régionales est
un élément de culture important » (la culture est culturelle, nous voilà
rassurés !). Et d’ajouter : « Je dis souvent que l’universel, c’est le
local sans les murs ». Vous avez sans doute déjà rencontré cette phrase,
devenu un lieu commun à toute main. Elle n’est pas cependant d’Ivan Renar mais
de l’écrivain portugais Miguel Torga.
Badinter lui-même y est allé d’un petit
couplet : il ne s’agit pas, dit-il, de « dénier la très grande
richesse des langues régionales : chacun connaît les grands chefs-d’œuvre
que nous leur devons ; c’est un hommage que je leur rends volontiers ».
Mais… ces chefs d’œuvres que chacun connaît, quels sont-ils, et les connaît-il
lui-même ? Dans tout cet interminable débat, ou plutôt réquisitoire du
sénat, très peu de noms d’écrivains furent cités, hormis ceux de Frédéric
Mistral et de Jules Mousseron, par le même Ivan Renar, pour montrer tout ce
qu’il y aurait sinon de saugrenu en tout cas d’irréaliste et de choquant si on
les faisait figurer dans les programmes scolaires[12].
Les pires sont sans doute ceux qui se
ventent de parler l’une de ces langues (une sorte d’outing devenu de bon ton), comme le fit le sénateur Adrien Gouteyron, auvergnat UMP, pour dire que son cœur ne va
certes pas à ceux qui la lui ont transmises, mais à ceux qui lui ont
« enseigné le français », ou bien François Fortassin, qui affirme
avoir enseigné, « dans une vie antérieure », le « gascon », « cette langue
merveilleuse », et se dit même « militant de la défense des
langues régionales », mais qui entend défendre d’abord « tout ce qui
peut renforcer l’unicité de la République et le principe de laïcité » et
« donc » a voté lui aussi contre l’amendement de l’art. 1.
Même l’Académie, dans sa déclaration
outragée, écrit que les « langues régionales […] expriment
des réalités et des sensibilités qui participent à la richesse de notre
Nation. » Personne, évidemment
(voir supra la teneur du texte), ne saurait croire un seul instant à la
sincérité du propos[13].
Des langues, oui, mais pas pour communiquer !
Les langues régionales sont donc merveilleuses à condition que l’on n’en dise rien dans la Constitution et qu’elles restent cantonnées aux musés des arts et traditions populaires. Au mieux, se dit-on près de les élever au rang d’objets de recherche, mais certes pas d’instrument de transmission et de communication. Il s’agit en effet de tout faire au contraire pour qu’elle ne puisse devenir, et il faudrait dire évidemment demeurer ou redevenir, des langues de « communication ». C’est explicitement ce qu’a développé au Sénat Christian Cointat, UMP. Lui aussi considère que les langues régionales représentent un « patrimoine » inestimable : « Un poète breton a prononcé cette phrase très belle : « La Bretagne est une province de l’âme avant d’être une terre que l’on habite. » Cela vaut également pour toutes les autres régions » (le poète breton, est en l’occurrence Julien Gracq, Lettrines). Mais « nous devons faire en sorte que les langues régionales ne deviennent pas un outil de communication, car cela créerait des frontières linguistiques portant atteinte à l’unité de la République ». D’accord pour des « langues régionales », à condition donc qu’elles ne servent pas à communiquer ! C’est ainsi que Cointat interprète le terme de « patrimoine », auquel il souhaite que l’on ajoute le qualificatif de « culturel », afin de rendre explicite, selon lui, tout ce qui doit séparer nos langues du français : « les langues régionales sont un élément de richesse culturelle, et en aucun cas un vecteur de communication »… Il s’agit donc de les traiter comme des langues mortes.
Lutter contre le texto ou enseigner les patois ?
il faut choisir
Pour beaucoup de sénateurs, elles n’ont
pas leur place dans l’enseignement, parce que leur présence se ferait
nécessairement au détriment du français ou de ces langues autrement nobles
injustement délaissées que sont le grec et le latin (visiblement, les sénateurs
ne s’intéressent guère aux langues d’Europe, et l’on eut droit à la sortie
habituelle contre l’anglais). Ainsi le vendéen Bruno Retailleau, de décréter
qu’« au moment où il faut défendre la langue française, ce serait un très
mauvais signe que de laisser, à l’article 1er, la référence aux
langues régionales. » et l’UMP Jean-Pierre Fourcade, sénateur des
Hauts-de-Seine, de renchérir : « Ce n’est pas en mentionnant les
langues régionales dans la Constitution que nous améliorerons la place du français ! ».
L’enseignement des langues « régionales » ne saurait donc être conçu que
dans les termes d’une concurrence fâcheuse avec le français.
Le même Fourcade, au demeurant fort peu
attaché à son patronyme occitan, jugea du reste le débat « un tout petit
peu dépassé […] à l’heure où nos enfants et nos petits-enfants parlent
plus volontiers le texto que le français ». Pour ne pas apparaître un cuistre rabat-joie, je ne m’appesantirai pas sur le fait que les SMS ne sont
rien d’autre qu’un moyen spécifique de graphier une langue, et qu’un texto en
français est et reste évidemment du français. Le sénateur ne semble pas même imaginer
que l’on puisse aussi s’envoyer des « texto », comme il dit, en
« langues régionales » ? En tout cas sa
conclusion est cousue de fil blanc : « Si nous voulons
améliorer l’indivisibilité de la République et la cohésion sociale, mieux vaut
renforcer l’enseignement du français et lutter contre toutes les déformations
constatées à l’heure actuelle ». Il est intéressant de remarquer que désormais
les « patois », parce qu’érigés en « langues régionales »
ne peuvent plus être considérer comme de telles « déformations » à
corriger, ainsi qu’ils l’ont été si longtemps. Ils sont perçus aujourd’hui sous
le signe de l’altérité radicale, et c’est à ce titre, qu’ils doivent être
étouffés.
La politique du mépris
Enfin, quelle que
soit l’évolution de la terminologie et le ton fleuri adopté pour qualifier les
langues régionales, les propos hautains, méprisants et injurieux n’ont pas
manqué de pleuvoir sur celles-ci et donc, nécessairement, sur leur locuteurs. Elles
furent comparées par Charasse à la « potée auvergnate » et à la
« bouillabaisse », pour illustrer le raisonnement selon lequel, si
l’on acceptait de les faire figurer dans la Constitution, il faudrait aussi y
intégrer tous les autres éléments du patrimoine, leur déniant ainsi toute
spécificité par rapport aux spécialités culinaires. Dans un autre ordre d’idée,
on a, une fois encore, tâché de présenter leur défenseurs comme les héritiers
de Vichy et de la collaboration… mais cela ne mérite guère que l’on s’y arrête,
car il y a beau jeu que l’on a fait le point sur cette question épineuse (à
vrai dire les militants en faveur des langues étaient de tous les bords), quoique
évidemment, cela fasse système avec la dénonciation du parti ethniciste comme
parti de l’étranger suspect de connivence avec une Allemagne entretenant
secrètement son éternel rêve de Reich… Pour ne rien dire de l’évocation
ironique par le rapporteur de la commission des loi, mentionnée au début de cet
article, de l’opportunité d’inventer un « article balai » de la
constitution, purement déclaratif, où l’on mettrait les langues régionales pour
faire plaisir aux nostalgiques sans aucun engagement juridique.
Pour terminer, il faut quand même
saluer les quelques voix qui se sont élevées pour défendre la cause sous les
quolibets, comme Marie-Christine Blandin, des Verts, ou
les socialistes François Marc et David Assouline (à ne pas confondre avec
Pierre)[14].
La première citée, en particulier, est sortie du lot, en envisageant la « sauvegarde
des langues régionales », non comme « une quête d’ancrage »,
mais comme « le soin donné à un patrimoine fragile, humain, culturel,
terrain d’ouvertures, de curiosités, de voyages intellectuels,
poétiques. »[15].
Bref, dans l’ensemble une évolution
assez affligeante du débat, avec malgré tout, jusque dans les discours
négatifs, des avancées notoires : le fait que, c’est désormais
nous (au moins aujourd’hui), qui dictons une partie du vocabulaire et qui imposons à nos
adversaires un respect au moins de façade pour les langues minorées qu'il appellent et conçoivent toujours comme « régionales » (même dans les mots nous sommes donc loin du compte). L’urgence est
évidemment de parvenir à s’imposer non seulement dans les mots mais par les
arguments, et donc, d’abord, d’arriver à entrer dans le débat, qui se fait pour
l’heure largement à sens unique.
Jean-Pierre
Cavaillé
[1] « D’éminents membres de la
commission qui avaient voté le maintien de l’article 1er A en
demandent à présent la suppression, je suis extrêmement embarrassé sur le
sujet »
[2] Robert Badinter a tenu des propos similaire au Sénat : « La France s’est faite aussi – certains disent beaucoup – autour de la langue française ». Et d’ajouter : « Toute l’histoire de la République, particulièrement de la IIIe République, est marquée par la lutte pour que la France se soude autour de la langue française. Telle est la tradition républicaine ! » A la lumière de ce rappel historique, et dans sa formulation même, il apparaît fort bien que ce n’est évidemment pas la langue qui fait la France, mais une succession de choix politiques qui, pour des motifs idéologiques et administratifs, ont inventé l’idée que la langue française, dans son unicité, est consubstantielle à la nation.
[3] La province est étymologiquement
et reste un territoire conquis. La région est apparemment plus neutre, mais
l’expression « en région » reconduit exactement la même distinction
entre la capitale et le reste. Comme si, à strictement parler, Paris et l’Île
de France n’étaient pas une région au même titre que les autres. Ainsi, quand
un sénateur UMP (représentant des français hors de France), Christian Cointat,
évoque « nos concitoyens qui vivent dans des régions », cela a tout
de même quelque chose d’assez surréaliste. Il n’en demeure pas moins que
l’expression non seulement convenue mais obligée de « langues régionales »
est la plus insatisfaisante qui soit, parce qu’on les confine ainsi à des
territoires spécifiques (ce que l’on ne songerait jamais faire pour le
français) et parce qu’on leur dénie le droit de se considérer comme
« nationales », c’est-à-dire qu’on leur refuse par le vocabulaire
même, et bien sûr par principe constitutionnel (art. 2), l’officialité qu’on
leur accorde ailleurs (voir la Suisse, etc.).
[4] Il a ajouté lors du débat du 13 mai au Sénat, que s’il devait apprendre une langue, ce serait « l’arabe, langue minoritaire la plus parlée dans la région d’Île-de-France dont il est l’élu ». Mélenchon reconnaît alors qu’il existe des « langues minoritaires » et donc des minorités sur le sol de la République ? Est-ce possible ? Quant à l’arabe… Du quel s’agit-il ? arabe dialectal ? arabe classique ? et l’arabe devance-t-il vraiment le Berbère en d’Île-de-France ? Non, vraiment, Mélenchon n’arrive pas à nous faire croire qu’il s’intéresse plus aux langues de l’immigration qu’aux langues régionales. En fait, la réponse à ces interrogations est apportée par l’une de ses interventions du 18 juin : « la nouvelle France, issue, comme moi, de l’immigration, parle avec passion le français, la langue, pour elle, de l’égalité, celle qui l’a libérée individuellement, comme elle a libéré collectivement chacun des Français ». Ce qui veut dire en clair, que les langues d’origine, l’espagnol ou l’arabe, comme les langues régionales, sont pour lui les langues de l’inégalité et de l’asservissement. En même temps qu’il prend les langues pour des espèces de religion (au point de faire de faire fatalement de la laïcité une religion, en tant qu’elle aurait le français comme langue naturelle), Mélenchon fait des langues l’expression de stéréotypes politiques et culturels (le français de la Révolution, l’espagnol de Franco, l’arabe du voile islamique, les langues régionales de la superstition et de l’ignorance, etc.).
[5] Un internaute intervenant sur le
site du Monde, écrit « Il en va des langues locales, patois et dialectes
comme des religions : leur diversité est sans doute une richesse, mais ce sont
aussi des ferments de dispersion, ce qui justifie une laïcité religieuse et
linguistique ». On notera que ce sont les langues « locales » et
non bien sûr « nationales » qui sont ici considérées comme des
ferments de « dispersion » : évidemment parce que le point de vu
est strictement national, voire nationaliste. Un citoyen du monde ne voit
évidemment pas pourquoi les langues « locales » mettraient en cause
l’ordre social et politique et non les langues officielles. On notera aussi la
notion très intéressante de « laïcité linguistique », évidemment
absolument aberrante, car la « laïcité » est la séparation du civil
et du religieux et les langues appartiennent strictement au domaine civil. La
meilleure façon, évidemment, d’en faire des ferments de désunion étant de leur
refuser une quelconque reconnaissance publique, alors que de fait le médium
linguistique est public par essence, ou n’est plus. Une langue
« privée » est quelque chose comme une contradiction dans les termes,
ainsi que l’a montré Wittgenstein.
[6] Il s’en est suivi une polémique
très vive avec le député de son propre parti, Jean-Jacques Urvoas. Le point sur
cette polémique (avec les textes de Mélenchon et de Urvoas), sur le site Ya d’ar brezhoneg.
Étrange, pour le moins, de taxer de « secte » une structure éducative
qui demande son intégration au service public.
[7] J’entends par ethnicisme, ce qui
est couramment dénoncé par ce
vocable : c’est-à-dire une conception essentialiste qui ramène la
diversité des langues et des cultures à des spécificités ethniques, l’esprit
des peuples ou le génie des races. Ce n’est d’ailleurs en ce sens qu’une modernisation
de la notion de racisme (entendue au sens des doctrines d’une hiérarchie des
races et donc des cultures humaines). Quand il est revendiqué, l’
« ethnisme » (plutôt que « ethnicisme ») est tout autre
chose : il considère les ethnies comme des identités linguistiques et
culturelles et non raciales. Ce faisant, il échappe sans aucun doute au
« racisme » (qu’on lui impute à peu près systématiquement) mais non à
l’essentialisme. Mon approche, foncièrement relationnelle et relativiste est
très éloignée de cette position, et j’estime que la notion de démocratie est
incompatible avec l’idée d’une société fondée sur des bases ethniques (au sens
revendiqué par exemple par Ben Vautier à partir des textes de François Fontan),
parce qu’elle implique la pleine reconnaissance, pour l’individu, du pluralisme des appartenances culturelles.
Cependant, il me paraît extrêmement important de distinguer ce que j’ai appelé
ici « ethnicisme » et « ethnisme », à l’heure où la
confusion sur ce point est systématiquement entretenue pour les raisons
idéologiques que j’analyse en fait dans ce texte.
[8] « Il existe un parti
« ethniciste » qui veut faire introduire dans la Constitution une
référence à ces langues. »
[9] Il s’agirait évidemment, pour
Charasse, d’un complot visant à démanteler la nation française. Que l’on
reprenne la liste des députés qui sont intervenus en faveur de l’amendement le
22 mai et l’ont voté ; on ne pourra que rire à ces graves soupçons.
[10] Le spectre de la
franc-maçonnerie a d’ailleurs hanté un instant le débat du sénat. Patrice
Gélard, UMP, a en effet déclaré : « Je ne sais pas très bien ce
qu’est le patrimoine national et je crains que, si nous insérons ce type de
disposition dans la Constitution, nous n’y retrouvions aussi demain la
franc-maçonnerie, le christianisme, les cathédrales, toutes choses qui font
aussi partie de notre patrimoine ! ». Une fois encore il s’agissait
non seulement de refuser de reconnaître aux langues régionales une spécificité
par rapport aux autres entités patrimoniales, mais aussi de les tirer du côté
du « religieux » et du « spirituel ». On n’était pas non
plus très loin de la thèse du complot anti-républicain.
[11] Soit les déclarations de Jean-Jacques Hyest, président de la commission des lois constitutionnelles, lors du débat du 18 juin : « La commission des lois du Sénat a décidé de maintenir l’article 1er A dans sa rédaction issue des travaux de l’Assemblée nationale, où les débats ont été extrêmement longs et parfois vifs. En effet, les commissaires ont estimé que la reconnaissance constitutionnelle de l’appartenance des langues régionales à notre patrimoine n’aurait pas pour effet d’obliger la France à ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. » (c’est moi qui souligne).
[12] « Alors que l’État ne cesse
de se désengager et que de nombreux enseignements sont aujourd’hui en
souffrance, on peut craindre qu’une telle loi ne voie ses effets limités si
elle n’est pas accompagnée des moyens nécessaires de l’État qui font déjà
cruellement défaut. Alors qu’il n’y aurait aucun intérêt à faire lire La
Princesse de Clèves à l’école, comment croire alors que les poètes Frédéric
Mistral et Jules Mousseron trouveraient soudain une place de choix dans les
programmes ? »
[13] Je me permets de citer ici la
réaction à ce texte de David Grosclaude, en sa qualité de président de
l'Institut d'Estudis Occitans : « Vous dites ne pas douter de
l'intérêt patrimonial de nos langues. Mais c'est faux, tant votre communiqué
est plein d'amertume, de ressentiment et de peur ! » et d’ajouter :
« Déjà en 1951 au moment du vote de la loi Deixonne (première loi
sur l'enseignement des langues régionales) votre institution avait fait la même
demande. Et pourtant il ne s'agissait que d'une toute petite loi. Soixante ans
après vous recommencez ! […] Votre texte est une vision étriquée de la culture,
je le ressens comme plein de mépris pour l'autre. Ce mépris est-il si grand que
vous ne soyez capables d'accepter les différences ? N'êtes vous pas à même de
comprendre qu'il y a des citoyens français de langue occitane, bretonne,
basque, catalane, corse et autres et qui savent aussi le français. Ne
savez-vous pas que les valeurs de la République s'expriment et se sont
exprimées dans toutes ces langues. Ainsi vous seriez propriétaires de
l'identité nationale, de la Nation ? […]. Alors je vous le dis : Libertat, egalitat, fraternitat !
Voilà une devise dont vous n'êtes pas les propriétaires. Elle dépasse largement
les idées vieillottes qui sont dans votre communiqué, quand on l'écrit en
occitan, en français ou n¹importe quelle autre langue. »
[14] Celui-ci a déclaré
notamment : « Il n’y a pas, aujourd’hui, de baïonnettes aux portes de
la langue française pour imposer un séparatisme avec des langues régionales.
Par conséquent, je ne vois pas pourquoi on serait sur la défensive. »
[15] Blandin a également dit : « En France, en 2008, l’existence durable des parlers locaux n’est pas une atteinte au français. C’est une initiation aux autres phonèmes, utiles pour l’acquisition des futures langues étrangères, c’est une fenêtre ouverte sur la diversité. Nous sommes ici au niveau de la comptine, et non au niveau de l’ébranlement de l’école de la République ou du conseil municipal en catalan ». Evidemment nous avons d’autres ambitions culturelle et pédagogique que la simple comptine… Mais Blandin est la seule à avoir évoqué de manière positive, fût-ce indirectement, l’enseignement au niveau de la maternelle et du primaire.
29 mai 2008
Régions et patrimoine : les langues minorisées dans la constitution
Le 22 mai, l'assemblée nationale a voté l'introduction d'une mention sur les « langues régionales » dans la constitution française. Si tout se passe bien, c'est-à-dire si les amendements à la constitution sont adoptés par le congrés, cette mention deviendra effective. Cela est une grande surprise, que ne laissait nullement présager le débat qui s’était déroulé deux semaines avant dans le même hémicycle et où la voix gouvernementale avait exclu toute modification de l’article 2 disant selon lequel la langue de la « République est le français ». Du reste cet article n’a pas été amendé, et il est très important de le souligner d’emblée. Par contre le parlement a voté une modification à l’article 1 qui a la suite de la décentralisation, considère les langues régionales comme « patrimoine » de la nation. On peut estimer qu’il s’agit là d’une avancée considérable dans la reconnaissance de nos langues et, indirectement, de notre engagement pour les faire vivre. Ce qui me surprend surtout est le quasi consensus qui s’est dégagé, sans montée au créneau des républicards (j’entends par là ceux qui arguent d’une conception totalitaire de la République pour justifier encore et toujours la guerre aux patois). Comme beaucoup d’autres, je n’avais absolument pas mesuré l’évolution récente des députés sur cette question dans ma petite réflexion sur le débat du 7 mai.
On doit certes se réjouir de cette évolution du discours politique sur la question, qui contraste radicalement avec les insanités que l’on peut continuer à lire sur les sites républicards (par exemple Marianne, qui met en avant les propos haineux et délirants de Yvonne Bollman, ou bien encore le blog de Roland de Boissieu, sans parler de Respublica, site de la Gauche Républicaine).
Il est très difficile d’apercevoir encore clairement ce qui va devenir possible en matière de promotion des langues et qui ne l’était pas auparavant. Surtout cela va permettre au gouvernement de faire adopter une loi qui, sinon, risquait fort d’être jugé inconstitutionnelle, du fait de l’article 2. En fait il faut plutôt qu’elle lui permettra de faire passer une loi qui ne soit pas en contradiction avec l’affirmation d’un article excluant a priori que tout autre langue que le français puisse accéder à un quelconque usage public. On sait ainsi d’emblée que cette loi, qui va sans doute s’appuyer sur la notion désormais constitutionnelle de « patrimoine », ne devrait hélas pas transformer radicalement la situation actuelle.
La manière dont s’est déroulé le débat (voir le texte) et ce que l'on peut devenir des négociations de couloir qui ont précédé invitent de toute façon à la plus grande circonspection. En effet il a commencé par une proposition d’amendement de Noël Mamère visant à la modification de l’article 2 pour permettre enfin à la France de ratifier la Charte européenne des langues régionales et minoritaires. Le maire de Bègles, en effet, a proposé d’ajouter la mention : « Les langues régionales de France sont également reconnues par la République. », formule plus ambitieuse que la proposition, défendue depuis longtemps, et encore le 7 mai par plusieurs députés, de s’en tenir à l’évocation d’un « respect » dû à ces langues. Évidemment l’ajout de l’amendement Mamère, ne manquerait pas de mettre en crise l’affirmation précédente de l’unicité de la langue de la République. Il en ferait apparaître toute l’absurdité.
C’est là qu’intervient le rapporteur de la commission des lois, Jean-Luc Warsmann, qui propose une modification du seul article 1, concoctée par ladite commission, explicitement dans le but de ne pas toucher à l’article 2[1]. Il est autrement dit tout à fait visible que l’on a affaire à un compromis, et surtout à une initiative qui vise précisément à couper l’herbe sous les pieds de tous ceux qui souhaitent cette modification et la ratification de la Charte européenne. Cela a du reste été déclaré en substance par M. Claude Goasguen : « l’amendement n’a rien à voir avec la Charte, dont la ratification suppose un acte indépendant de toute stipulation constitutionnelle ». Le rapporteur lui-même a souligné que la nouvelle mention « ne serait pas créatrice de droits nouveaux » « et elle ne vise pas à permettre à des groupes ou à des particuliers de poser une quelconque revendication ». Nous voilà prévenu ! Il s’agit seulement de reconnaître « l’existence » de ces langues sous une forme patrimoniale. Qui plus est, en ne faisant aucune référence aux langues régionales dans l’article 2, le français continue à trôner seul dans l’empyrée républicain et, comme plusieurs député l’ont dit (Camille de Rocca Serra, Marc Le Fur), personne ne pourra dire que les langues régionales s’opposent à lui. Le Fur estime que leur mention dans l’article 2 serait ambiguë, ce qui est vrai, mais du fait même de l’absurdité de l’alinéa, et cette ambiguïté (dommageable au français disent déjà les républicards, mais en fait on le voit d’emblée, en fait aux autres langues), n’est pas levée ; elle surgira immanquablement de la confrontation des deux articles.
Mais, à la lettre, est seule affirmée la nature patrimoniale des langues régionales, ce qui semble impliquer une tutelle de l’État, mais de quel ordre ? Qu’est-ce que la tutelle d’un « patrimoine linguistique » ? La notion de patrimoine, lorsqu’elle est appliquée au langues, même si le syntagme de « patrimoine immatériel » (à mon sens intrinsèquement problématique, voir sur ce blog), est désormais sur toutes les doctes bouches, peut être interprété de bien des manières. Mais l’idée attachée au terme est celle de conservation de type muséale, et non de promotion culturelle. On sent déjà tout ce que pourrait bloquer cette assimilation de nos langues à des éléments du patrimoine : pourquoi leur reconnaître par exemple un place dans les médias ? Il suffit que ceux-ci en traitent de manière seconde, comme objets patrimoniaux, à l’égal des belles pierres. Pourquoi les enseigner à l’école primaire, ou dans les collèges ? Il suffit de maintenir des cours d’université sur les troubadours et éventuellement de créer des chaires d’histoire de la culture populaire, ou d’histoire des langues. Interprétée de manière restrictive la notion de patrimoine peut très bien non pas servir, mais entièrement desservir les « langues régionales » considérées, comme nous le faisons, comme des langues vivantes à promouvoir en tant que telles. Une lecture inquiétante est fournie par le député UMP Claude Goasgen qui affirme dans la discussion que deux critères doivent présider à l’identification d’une « langue régionale » : un critère géographique (autrement dit, les langues régionales, à la différence du français doivent rester cantonnées dans des territoires déterminés, et évidemment cela permet d’évacuer toutes les langues errantes, les langues romanichelles !) et le fait de posséder un « patrimoine écrit ». Est-ce en fait seulement ce patrimoine écrit qui doit être préservé ? J’en profite au passage pour noter la curieuse définition donnée par Goasgen, absolument nouvelle et contraire aux principes les plus évidents et triviaux de la linguistique : selon lui c’est parce qu’elles possèdent un « patrimoine écrit » que l’on peut parler de langues et non de « dialectes ». Bayrou est intervenu pour rappeler que certaines langues régionales ont un patrimoine écrit plus ancien que le français. C’est vrai, mais ce n’est pas la question ! Les dialectes, comment qu’on les définisse, s’écrivent bien sûr, quand aux langues, elles ne sont pas moins langues, et pas moins « patrimoniales », du fait d’être dialectalisée, ou de ne pas avoir de patrimoine écrit. Les langues n’ont bien sûr pas attendu l’écriture pour exister ! Mais à la réflexion, « dialecte » est sans doute mis ici pour « patois » (lesquels s’écrivent évidemment aussi, puisqu’on parle en fait de la même chose : d’ailleurs nos adversaires ne manquent pas de parler « d’écrivais patoisants ») mot semble-t-il devenu désormais à peu près imprononçable par un député qui se respecte. Pour moi, c’est tant mieux, mais il faudra veiller au grain sur toute interprétation restrictive du mot « langue », qui laisserait de côté ce que l’on appelait encore hier « patois », c’est-à-dire les langues parlées par des locuteurs qui, la plupart du temps, ne savent pas (et pour cause !) les écrire.
Non, décidemment, la régionalisation et la patrimonialisation des langues entérinée dans la constitution, n’est pas une décision enthousiasmante. C’est pourquoi du reste certains députés ont voulu introduire des amendements pour préciser les engagements de l’État. Philippe Folliot, puis Bayrou ont demandé à ce que l’on parle explicitement de « protection » des langues (« la protection […] implique une action ou un effort, est, en la matière, un devoir de la République ») et Patrick Braouezec a voulu ajouter l’adjectif « vivant » au mot de patrimoine, sans succès dans les deux cas au motif qu’il s’agirait d’évidence. Rien n’est pourtant moins certain. Bayrou aussi est intervenu pour dire que selon lui la place de la mention n’était pas dans l’article 1 qui établit les principes de la constitution, « ou bien fallait-il aussi adopter l’amendement de M. Mamère sur la diversité », c’est-à-dire en parler aussi dans l’article 2. Je vous livre la réponse du rapporteur, que je renonce à interpréter : « Je vous rappelle le début de l’article 1er de la Constitution : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale ». Quel besoin d’ajouter que la République protège les langues régionales, mentionnées dans la foulée, puisqu’il s’agit là de la France elle-même ? ». Il est vrai que cette proximité, dans le texte constitutionnel, est impressionnante, mais on sait combien les deux principes énoncés en dernier – démocratie et social – sont perfectibles ; au moins est-il permis de les invoquer et il pourra désormais en être de même pour les « langues régionales », ce qui n’est pas rien, même si les mots, y compris dans un texte constitutionnel, ne sont que des mots (ceux qui croient à leur performativité intrinsèque sont de parfaits Candide). Certains députés en tout cas, comme Jean Jacques Urvoas estime que, grâce à cet amendement, il ne sera pas désormais possible de refuser par exemple d’intégrer Diwan à l’enseignement public su prétexte de l’immersion, comme ce fut le cas en 2001. Je demande à le voir pour y croire…
En attendant le cadre légal promis par la garde des sceaux, on peut donc dire – et disons-le donc – que désormais, si l’on fait une lecture extensive de la mention de « patrimoine », en Limousin et en bien d’autres lieux de France, les télévisions et les radios publiques, le rectorat, le département et la plupart des communes sont diamétralement en contradiction avec ce nouvel esprit constitutionnel, car ils ne font rien de rien pour la tutelle de notre patrimoine linguistique.
Jean-Pierre Cavaillé
[1] « Il ne s’agit pas de remettre en cause l’article 2 de la Constitution, mais de donner un ancrage constitutionnel aux langues régionales »
17 mai 2008
Langues régionales : un débat parlementaire pour ne rien faire ?
Enfin, le 7 mai dernier un débat parlementaire officiel (le premier de la Cinquième République !) a eu lieu sur la question des « langues régionales », et pour une fois, on n’y a pas entendu les habituels sarcasmes contre les patois et les éternelles accusations de sédition anti-républicaine à l’encontre des hurluberlus qui défendent la pratique de ces idiomes. Il faut dire que l’hémicycle était plus que clairsemé et que les « anti » avaient tout simplement séché la discussion. Je ne suis pas sûr qu’il faille s’en réjouir, comme l’a fait le corse Paul Giacobbi, car dès que les choses vont devenir – à leur yeux – sérieuses (qu’un projet de loi sera présenté), ils vont, je n’en doute pas, monter aux créneau et nous aurons encore droit à quelques bons morceaux d’anthologie sur la question. Car, comme l’a dit le député breton Marc Le Fur, chaque famille politique « a son Mélenchon ». On peut du reste en avoir un aperçu avec les déclarations de Jean-Marie-Rouart à France Soir, de l’académie française, concentrant tous les poncifs, l’ignorance et la mauvaise foi sur la question : « le terme « langues » pour les idiomes de région me paraît abusif. Il s’agit plutôt de patois, de dialectes. Preuve en est qu’elles n’ont jamais produit de grandes œuvres littéraires, contrairement à la langue française » ; l’académicien trouve paradoxal de développer « les langues régionales alors que les gens ne maîtrisent pas déjà totalement le français » ; « En ressuscitant les langues régionales, l’Europe veut déstabiliser les États ». Inutile de chercher à réfuter ces inepties linguistiques, historiques et politiques (je l’ai suffisamment fait ailleurs sur ce même blog). Laissons paisiblement baigner l’académie dans son jus rance.
Un état de calamité culturelle
Le débat fut consensuel quant au fond, toutes tendances politiques confondues : l’urgence de « défendre » ces langues. Mais le fond, en la matière, n’engage absolument à rien. Le désaccord majeur a porté sur l’amendement de l’article 2 de la constitution (l’ajout à la phrase idiote affirmant que « Le français est la langue de la république »[1] d’une mention au « respect » dû aux langues régionales) et ce à quoi il pourrait conduire : la ratification de la Charte européenne des langues régionales et européennes, ce que la France est l’un des derniers pays (avec la Turquie !) à se refuser de faire. Cette formule constitutionnelle interdit du reste, comme l’a fait remarqué le député Vert de Nantes François de Rugy, non seulement la ratification de la Charte européenne, mais implique aussi le rejet de tous les éléments de conventions internationales qui prévoient la valorisation de la diversité linguistique, comme le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, dont l'article 27 stipule que « les minorités linguistiques ne peuvent être privées du droit d'employer leur propre langue », ou encore la Convention relative aux droits de l'enfant, qui prévoit, quant à elle, qu'« un enfant appartenant à une de ces minorités ne peut être privé du droit d'employer sa propre langue en commun avec les autres membres de son groupe ». Il est apparu que sur ce plan, rien ne va bouger avec l’actuel gouvernement. Celui-ci s’est cependant engagé à présenter un projet de loi, et cela est bien sûr essentiel, car il n’y a rien de pire et de plus délétère que le vide juridique dans lequel nous nous trouvons actuellement. Cependant on peut juger la position de Christine Aubanel et à travers elle, du gouvernement, tout à fait assez inquiétante, s’il est vrai que la ministre de la culture s’est contentée de réitérer le vieil argumentaire surréaliste et absolument contradictoire consistant à la fois à affirmer qu’il ne sert à rien de ratifier la Charte parce qu’elle serait déjà largement appliquée chez nous (!) et qu’il ne faut pas la ratifier car il y aurait alors trop de choses à faire que l’on ne veut pas faire. Il est vrai que, par ailleurs, beaucoup de choses ont été dites à l’occasion de ce débat, de bons arguments se sont fait entendre, mêlés à bien des lieux communs, inévitables sans doute, irritants quand même… Mais globalement, le malaise ressenti est considérable, lorsque l’on est un tant soit peu informé sur ces questions et que l’on s’intéresse aux questions des langues minoritaires au-delà des frontières hexagonales. Par rapport aux discours officiels, on se trouve en effet confronté à deux niveaux de discours étrangers l’un à l’autre, car ils désignent des réalités incompatibles : 1- les positions de la France à l’échelle internationale sur la diversité culturelle (avec une tendance fâcheuse certes à arguer de la diversité au seul bénéfice de la francophonie), le rôle moteur de notre pays dans l’initiative onusienne de faire de 2008 l’année internationale des langues, et les propos réitérés de nombreux responsables politiques sur les langues régionales, dans notre pays même, comme richesse culturelle patrimoniale à préserver ; 2- la position tout aussi officielle de la France de refus de ratification de la Charte des langues régionales et minoritaires et de toutes les conventions qui pourraient conduire à la reconnaissance de droits linguistiques pour les citoyens. Cela révèle évidemment la manière dont est traitée la question à l’intérieur de nos frontières, c’est-à-dire de la façon la plus calamiteuse que l’on puisse imaginer, sur tous les plans : droit, éducation, médias, développement culturel.
Ce jugement sur l’état de calamité culturelle dans laquelle nous nous trouvons en matière de protection et de promotion des langues régionales, n’est pas celui d’une poignée d’esprits chagrins et passéistes, ainsi qu’on l’entend dire souvent ; il s’impose aux observateurs internationaux, comme en témoigne le rapport de l’experte indépendante des Nations Unies Gay McDougall (mission en France des 19-28 septembre 2007) et les plus récentes réactions du Comité pour les Droits Économiques Sociaux et Culturels de la même organisation internationale[2]. Si l’on doute encore, que l’on lise le rapport remis l’année dernière à cet organisme par le Comité français du Bureau européen des langues moins répandues, ONG regroupant les associations culturelles de promotion des langues régionales sur l’ensemble de l’hexagone. Les propos tenus lors du débat parlementaire sont tous en faveur de nos langues, je l’ai dit, mais témoignent aussi, globalement, d’une enfermement de la France sur ses propres frontières, ses propres préjugés culturels et politiques : il me paraît en effet significatif que les orateurs qui se sont succédés pour plaider la cause des langues régionales n’aient guère fait état de cette perception du dehors, c’est-à-dire qu’ils ne semblent pas avoir pris véritablement la mesure de l’exception française en la matière et combien elle est dommageable à la survie de tout autre langue vernaculaire que le français. Pour le dire de manière imagée, ce débat avait trop souvent les allures d’une opérette à la française, complètement coupée de la manière dont les questions du multiculturalisme sont désormais traitées dans le monde, et surtout, à mon humble avis, incapable de dresser un clair constat de la situation présente, proprement catastrophique, sans lequel le débat ne peut que s’enliser dans la phraséologie.
Une loi pour ne rien changer ?
Il ne fallait certes pas attendre le moindre constat un tant soit peu objectif de la part de la ministre, qui a aligné les satisfecit : « les langues régionales ont toute leur place dans notre système éducatif », comme le ministre de l’éducation pourrait le confirmer, s’il était là (mais justement il n’est pas là, absence en vérité très lourde de sens, et les chiffres fièrement affichés du nombre d’enfants recevant une teinture de langue régionale, en vérité dérisoires, sont le résultat des initiatives de la société civile plus que des propositions ministérielles), elles sont aussi présentes « dans les médias » (ce qui est littéralement faux pour pas mal de régions, et ironique pour les autres où l’on compte les minutes sur les doigts d’une seule main)… et, comme signe de l’immense mansuétude du gouvernement pour favoriser « la libre expression des langues régionales », Aubanel fait état de la décision récente, remportée de haute lutte par la Setmana « d’accorder un agrément auprès de la commission paritaire des publications et agences de presse, afin de bénéficier d'allégements fiscaux et postaux ». En clair cela veut dire bénéficier des mêmes avantages, ni plus ni moins, que les publications périodiques en langue française. Autrement dit, la correction de l’une des mille et une mesures discriminatoires est présentée comme un acte positif en faveur des langues… C’est ce que l’on peut appeler le toupet politique (et je note qu’aucun député ne l’a relevé, ce qui prouve à mon avis leur connaissance approfondie du dossier). Plus même, « dans tous ces domaines, la France a nettement dépassé les objectifs énoncés dans la Charte européenne des langues régionales, signée par le Gouvernement en 1999 », de sorte que la ratifier n’apporterait rien. Cela, il fallait tout de même oser le dire, et la ministre l’a dit le plus tranquillement du monde, sans être explicitement contestée sur ce point, où il était si facile de produire des textes d’instances internationales déplorant précisément qu’aucun des objectifs fondamentaux de la Charte ne soit de fait rempli ni visé, et ne saurait l’être en l’absence de toute politique culturelle et éducative en la matière (voir supra). Certes la ministre reconnaît qu’il y a des améliorations à faire (et il faut en prendre acte) en matière d’éducation, de place dans les médias, d’aide à l’édition. Mais le Gouvernement adopte manifestement une position minimaliste, ce qu’il peut faire d’autant plus facilement qu’il a lui-même pris l’initiative du débat et d’une législation : l’aide sera d’abord, avant tout et presque exclusivement, dans l’effet d’annonce, avec le moins de dépenses possibles et surtout, surtout, sans rien toucher à la discrimination politique, juridique et culturelle institutionnalisée. Car le texte de loi prévu, selon les mots de la ministre, n’ira guère au-delà de la récapitulation de ce qui existe déjà, c’est-à-dire presque rien ; tout au plus pouvons-nous espérer quelques très maigres avancées sur le plan de l’éducation, quelques minutes de plus dans les médias (au moins là où il y a déjà quelque chose, parce que les cas du Limousin ou de l’Auvergne, où rien n’existe, n’a même pas été pris en compte) et quelques progrès dans la signalisation bilingue et la toponymie (de toute façon pris en charge par les collectivités locales). Il s’agit de s’arc-bouter au statu quo, sans toucher la constitution et évidemment sans ratifier la Charte européenne. L’antienne est ancienne, mais la voici chantée à nouveau : « cette ratification engagerait notre noyau dur constitutionnel, qui interdit de conférer des droits particuliers à des groupes spécifiques, et qui plus est sur des territoires déterminés. D’ailleurs, l’expression de « minorité linguistique », qui tend à faire penser à des minorités opprimées, me paraît contraire à la philosophie et à la réalité de notre République ». Qu’il puisse y avoir des minorités, culturellement et politiquement opprimées dans « notre » République est tout simplement inimaginable, et cela parce que la notion même de minorité est exclue. Qu’on le veuille ou non, c’est ainsi, et je crois que, sur ce plan, nous n’obtiendrons jamais gain de cause ; il faudrait en effet que la République française remette en cause ses propres principes jacobins, qui a une fois pour toutes résolu de manière factice et abstraite le problème de la minorité et des différences en lui niant toute pertinence politique et juridique. Il serait bien sûr possible, si on le voulait, de contourner cet écueil et d’avancer qu’il s’agit en la matière de droits individuels, non nécessairement liés à un territoire. Mais justement les propos de la ministre vont dans le sens d’une étroite territorialisation des langues, et il n’a jamais été question dans ce débat de l’existence de langues de France non territorialisées et pourtant tout aussi « patrimoniales », personne n’ayant eu la moindre pensée pour le romani, ou pour le yddish, sinon la ministre, pour semble-t-il les écarter (voir la citation plus bas). Christine Albanel est en cela parfaitement en phase avec la déclaration de Sarkozy, rapportée élogieusement durant le débat par Pierre Méhaignerie : « Une grande patrie est faite d'une multitude de petites patries, unies par une formidable volonté de vivre ensemble ». Il est étonnant de revoir apparaître ce vieux modèle des « petites patries » de la Troisième République, qui ne correspond plus aujourd’hui à aucune réalité culturelle et politique. Le lien en effet qui unit tous ceux qui défendent les cultures et les langues n’est certainement pas l’attachement à une « petite patrie ». L’objectif n’est plus la reconquête de l’Alsace et de la Lorraine et effectivement la perspective spontanément adoptée est transnationale, ce qui ne saurait agréer à nos souverainistes de tout poil. Dans cette vision, largement partagée par les acteurs et locuteurs aujourd’hui, on pourrait par contre – mais on le veut surtout pas – arguer de droits non pas « communautaires », mais proprement individuels, qui permettraient sans aucun problème de ratifier la Charte européenne. Victorin Lurel, député PS de la Guadeloupe, de loin le plus subtil des intervenants, l’a dit : « cette revendication doit être admise sur la base des droits fondamentaux, le droit à la langue reconnu à chacun comme élément d'identité. C'est une autre version de l’individualisme possessif. Ce droit n'est pas reconnu à des minorités mais bien à des locuteurs. » Mais surtout, signer la Charte obligerait d’agir, et c’et précisément ce que l’on ne veut pas faire. La déclaration finale de la ministre à cet égard est du plus grand cynisme : « Par ailleurs, la ratification supposerait de clairement identifier les langues auxquelles le texte aurait vocation à s'appliquer. Selon le groupe de travail qui s'était appliqué à les recenser en 1999, il y en aurait quelque 79, dont 39 outre-mer. En métropole, cela inclut l'ensemble des langues concernées par la loi Deixonne – basque, breton, catalan, gallo, langue mosellane, langues régionales d'Alsace et langues d'oc [sic ! la loi Dexisonne parle de langue d’oc au singulier, comme le signale le Nhac limousin] auxquelles s'ajoutent notamment le flamand occidental, le franco-provençal et les langues d'oïl, ainsi que cinq langues parlées par des ressortissants français sur notre territoire : berbère, arabe dialectal, yiddish, romani, arménien occidental. On mesure donc la difficulté pour la France de fixer le périmètre d’application de la Charte, qui ne donne pas d'indication sur les critères d'éligibilité, comme un nombre minimum de locuteurs par exemple. Le risque de dispersion des moyens serait réel, au détriment des langues les plus représentatives ». Il est plus facile en effet de décider de manière souveraine, sans aucune procédure démocratique et en faisant fi des textes internationaux, des critères de représentativité et d’éligibilité d’une langue à mériter les égards de la République, surtout lorsqu’on ne veut pas, justement, y mettre les « moyens » (leur « dispersion » étant évidemment un faux problème).

Vignette de François Laforgue (plus d'actualité ???)
Essence de l’identité française et folklore
Cette extrême frilosité, pour ne pas dire ce mépris en effet « souverain », sont inséparables de la manière dont est pensé « le noyau dur constitutionnel ». En effet, cette pensée politico-juridique exclut fondamentalement la reconnaissance pleine et entière de tout autre langue que la seule et unique « langue de la république ». En fait, dès son préambule, la ministre avait tout dit : « La place des langues régionales dans notre vie culturelle et dans notre société a toujours prêté matière à controverse. Il ne faut ni s’en étonner ni s’en plaindre, car on touche à l'essence de l’identité française et de la nation. » Et pourtant nous avons toutes les raisons de nous étonner et de nous plaindre du fait que la question des langues puisse être considérée comme mettant en jeu « l’essence » de l’identité nationale. Cela revient à dire, foncièrement, que remettre en question le dogme de l’unité et de l’unicité linguistique signifie mettre en cause la nation elle-même. Donc tout est déjà dit, d’une certaine façon, sur les étroites, très étroites limites dans lesquelles une action politique positive en faveur des langues régionales est possible. Force est de s’en accommoder, car on ne pourra sortir, me semble-t-il, de cette impasse que par la critique de cette conception essentialiste de la relation entre langue et nation, et cela n’est pas demain la veille, tellement la chose est ancrée dans les esprits. La plupart des députés qui sont intervenus lors du débat se sont d’ailleurs employés à insister sur le fait qu’en aucun cas les langues régionales ne devaient mettre en cause la suprématie et les prérogatives du français, témoignant par là qu’eux-mêmes ne sauraient penser la nation sans marginaliser le statut de ses autres langues, sans les réduire à un élément du patrimoine culturel étranger au lien politique qui unit les citoyens. Difficile dans ces conditions de ne pas tomber dans le « folklore », tant redouté par les intervenants : il me semble en effet, qu’ils y cèdent eux-mêmes en usant d’expressions comme « langues du terroir » ou « langues ancestrales », façon de dire qu’une langue régionale est liée à une terre considérée du point de vue de ces spécialités culinaires (nos langues vont-elles devenir des AOC ?), où à un passé privé, familial (la langue de mes ancêtres…), ce qu’ils ne diraient évidemment jamais du français, langue du territoire national (et non des terroirs), langue politique, « publique » par essence, langue unique de l’histoire et de la littérature française (alors qu’évidemment la littérature pas plus que l’histoire française ne sont nécessairement écrites en français ! Il s’agit d’une fausse évidence : Rouquette et Manciet étaient, de fait, des auteurs « français », certes d’expression occitane, mais il ne devrait pas aller de soi que la littérature française dût exclusivement être le français, après tout dans la littérature italienne on trouve aussi, sans qu’il y ait maldonne ni offense, des auteurs écrivant en vénitien, en napolitain, en sicilien, etc.). Le discours de ces partisans des langues régionales est de ce fait proprement schizophrénique, s’agissant pour eux de rappeler la priorité et la primauté absolue du français, son statut de seule langue politique légitime, et malgré tout de prôner une reconnaissance et un développement de ces langues, à la condition expresse qu’elles n’empiètent nulle part sur les prérogatives du français. Un député, Michel Hunault, est allé jusqu’à faire l’éloge de la Charte européenne, bénéfique pour l’Europe, en précisant immédiatement qu’il était contre sa ratification par la France[3]. En matière de diversité culturelle et linguistique effective, ce qui est bon pour l’Europe ne l’est donc pas pour la France ! Du reste, la ministre de la culture a dit la même chose, reconnaissant que « nos grands voisins, comme l'Espagne, l'Allemagne ou la Grande-Bretagne ont ratifié la charte », mais en ajoutant aussitôt que chez eux, « la forme de l'État y est différente, de même que la place des langues régionales ». Nous aurions aimé à ce sujet quelques précisions… En tout état de cause Victorin Lurel a bien raison d’évoquer cette « frayeur quasi métaphysique » qui s'empare de tant de parlementaire « dès lors qu'il s'agit de toucher au monolinguisme ». Et l’on sentit le frisson de cette frayeur métaphysique (je préfèrerais pour ma part de parler d’idiosyncrasie idéologique) parcourir l’échine de ceux-là mêmes qui prirent la parole ce jour là.
« L’orateur continue en catalan… »
Il faut reconnaître cependant que beaucoup de choses ont été dites à l’occasion de ce débat. D’abord l’acquis le plus visible, au moins dans le groupe des intervenants, est la dignité même de langue reconnue unanimement et sans discussion aux idiomes régionaux, ce qui marque une avancée considérable, dont tout le monde devra prendre acte. Ensuite quelques noms furent prononcés qui ne l’avaient jamais sans doute été en un tel lieu : Antonin Perbosc, Prosper Estieu, et Célestin Freinet, le théâtre de la rampe, le Manifeste occitan et antirégionaliste de Félix Castan, Sempre Vivu de Robin Renucci, les écoles calandrettes (systématiquement écrites de manière fautive dans le texte avec un « a ») et Diwan. L’efficacité de la méthode immersive a plus d’une fois été soulignée, ce qui est un progrès indéniable. Quelques faits historiques ont été rappelés (que Clovis et Charlemagne parlaient le francisque rhénan, langue dans laquelle a été rédigé le serment de Strasbourg ; que les cinq cents Marseillais et les trois cents Brestois qui ont pris d’assaut les Tuileries, le 10 août 1792 parlaient, bien sûr, provençal et bretons ; que la Révolution, jusqu’en cette même fatidique année, n’a pas été hostile aux langues ; que l’on a parlé gascon (entre autres) sur le Chemin des dames, etc.). On y a évoqué la manifestation de Béziers de 2007, auquel Censi, qui est intervenu, était présent, etc. De petites phrases ont été prononcées en diverses langues, retranscrites dans le compte-rendu de séance approximativement (« lenga nòstra », graphié « lango nostro », et cela en dit évidemment très longs sur les progrès à faire quant au « respect » réclamé par les uns et par les autres), ou bien carrément censurés, comme l’ont été les propos en catalan de Daniel Mach (voici la séquence : « Senyora, els Catalans… (l'orateur continue en catalan). Le président. Monsieur Mach, on ne peut s’exprimer qu’en langue française dans cet hémicycle » heureusement, on trouve ailleurs la phrase entière : « Els catalans són gent orgullosa, honesta i pacífica. La seva llengua és un dret i saben quins són els seus deures » : « Les catalans sont des gens fiers, honnêtes et pacifiques. Leur langue est un droit et ils connaissent quels sont leurs devoirs »).
Certaines revendications légitimes furent aussi clairement exprimées : ainsi le communiste Michel Vaxès a-t-il opportunément rappelé que si l’on estime que l’apprentissage des langues régionales doit rester un « choix » des parents (je n’ai jamais compris du reste cette insistance farouche à conserver à ce type d’apprentissage linguistique un caractère optionnel alors que l’on nous nous dit par ailleurs que tous les enfants doivent bénéficier de cours d’anglais, mais bon…), alors « l'institution a l’obligation de rendre ce choix effectivement possible, par une offre généralisée, partout où l'une de ces langues est pratiquée, partout où une demande significative se manifeste »[4]. La formulation est intéressante, parce qu’elle n’enferme pas la langue dans une conception territorialisée : il y a, comme on le sait des demandes significatives de breton, d’occitan ou de corse en région parisienne, aujourd’hui contestées parce que, précisément déterritorialisées. Le même Vaxès a déclaré opportunément que « La création en langue régionale doit être soutenue par une aide accrue du ministère de la culture, en partenariat avec les collectivités locales, afin de favoriser le contact et l'échange entre les créations et les grands lieux d'affichage culturel que sont par exemple les diverses manifestations nationales et régionales ». Enfin, le même député a affirmé que « les grands réseaux nationaux – et pas seulement France 3 – doivent mettre plus de moyens et d’horaires à la disposition des producteurs d'émissions en langues régionales. La création de chaînes de télévision publiques propres aux diverses langues régionales répondrait à la revendication commune des associations les plus représentatives de chacune de ces langues. » Sur le même sujet, Alain Rousset n’a pas hésité à dire que « France 3 a un défi à relever pour ce qui concerne la diffusion des langues car nous sommes, disons-le, mauvais en la matière, voire très mauvais… ».
Enfin, il faut signaler que certaines critiques de fond ont bien été esquissées, sans hélas être jamais vraiment développées. J’ai évoqué la réinterprétation individualiste par Victorin Lurel des droits linguistiques, susceptible d’échapper à l’accusation récurrente de communautarisme et à la négation obstinée de l’existence de minorités. François de Rugy, quant à lui, en a appelé tout simplement à la Déclaration universelle des droits de l'homme : « chacun peut se prévaloir de tous les droits et toutes les libertés proclamés dans la présente déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion ». « Pourquoi, a-t-il demandé, les personnes ne parlant pas uniquement le français ne bénéficieraient-elles pas d'un égal accès à leur langue, d'un égal droit à l'apprendre, à la pratiquer, à la voir utilisée dans l'espace public ? ». Dans un autre ordre d’idée, la notion même de « langue régionale », le fait que les langues en débat puissent être opportunément qualifiés de « régionales », a bien été contesté par le catalan Daniel Mach, appuyé par le breton Marc Le Fur, qui a fait remarquer que le catalan, parlé par dix millions de personnes, n’a rien d’une langue « régionale ». Mais on n’est pas allé jusqu’à contester la régionalisation (et bien sûr la territorialisation) de la question linguistique. Cela permet de maintenir un mur étanche entre les langues déclarées patrimoniales et toutes les autres présentes, justement, sur le « territoire » national. Que ces langues aient leur spécificité propre et qu’elles requièrent des mesures appropriées à cette spécificité, est chose indéniable, mais que l’on puisse traiter de la question du multilinguisme en faisant une impasse totale sur la présence de langues non territorialisées et liées à des flux migratoires plus ou moins ancien, n’est pas bon signe. Car la fiction de petites patries conservatoires de langues régionales peut bien sûr servir à l’exclusion culturelle et sociale de tous ceux qui viennent d’ailleurs.
De manière narquoise, un rédacteur anonyme de CAP vivre ensemble, groupe « républicain » anti-basque (il faut toujours lire ses adversaires) a parlé d’une séance « défouloir » ; ce qu’il semble avoir trouvé rassurant. Il se peut hélas qu’il n’ait pas tout à fait tort, car la discussion est de toute façon verrouillée par la volonté d’immobilisme affichée par le gouvernement. Il n’en demeure pas moins que le texte intégral du débat est un témoignage précieux à la fois d’une indéniable évolution de (certains au moins de) nos représentants à l’assemblée de la question des langues, et à la fois des limites étroites de ce changement d’attitude. Une fois encore, tout, ou presque, reste à faire.
Jean-Pierre Cavaillé
[1] Dire que la République a une langue et une seule contredit absolument l’universalité du principe républicain, cela me paraît aussi absurde que si l’on disait : « le bleu est la couleur de la République », ou « le camembert est le fromage de la République ». A sa façon, comme l’a rappelé dans le débat François de Rugy, le constitutionaliste Guy Carcassonne a montré cette absurdité en disant que « le constituant aurait pu aller jusqu'au bout de sa logique singulière, en inscrivant dans la Constitution que le territoire, l'histoire, la culture et la tradition de la République sont le territoire français, l'histoire de la France, la culture française et la tradition française – sans même parler d'une référence à la gastronomie française ! ». Et l’on aperçoit tout de suite que ce qui pourrait sembler évident ne l’est absolument pas, il n’y a aucun sens à dire que la « gastronomie française » est la gastronomie de la République !
[2] Voir la Setmana n° 662. Les experts du comité dans un premier temps ont demandé à la France de réviser sa copie, jugeant incomplet le rapport fourni par la France en 2007 (deux petites pages sur la diversité culturelle). Le rapport final ne semble guère les avoir plus satisfaits, à en juger leurs réactions lors de l’audition des représentants d’associations culturelles et d’ONG ce mois ci…
[3] « Le Conseil de l'Europe, cette grande et vieille institution créée au lendemain de la dernière guerre, symbole de la démocratie et des droits de l’homme et porteuse d'un idéal, a adopté la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Pourquoi ? L'assemblée de Strasbourg considère à juste raison que la protection des langues régionales ou minoritaires historiques de l'Europe contribue à maintenir et développer les traditions et la richesse culturelle du continent. […] Sa ratification – vous l'avez rappelé Madame la ministre – nécessiterait de compléter l'article 2 de notre Constitution. Il faut s'interroger néanmoins sur les conséquences d'une telle révision : à titre personnel, je ne pense pas qu'il soit souhaitable de donner à un juge européen les moyens de se prononcer sur un élément fondateur de notre pacte républicain. »
[4] Même revendication de Michel Hunault (du groupe Nouveau Centre) : « À l'heure actuelle, la demande d'enseignement des langues régionales n'est pas considérée par l'administration comme un droit, mais comme une possibilité que l'on accorde en fonction des disponibilités en enseignants. »
12 juillet 2007
Enfin une politique linguistique en limousin ?

dessin de J.-M. Simeonin
Le dernier numéro de la feuille périodique du conseil régional, La Lettre du Limousin n° 73 présente une double page consacrée à l’occitan limousin : « Limousin, terre occitane et après ? » La première chose qui frappe la vue est un encart coloré où est signalé triomphalement en grosses lettres que, chaque année, 100 000 euros sont consacrés par la Région « au soutien de la culture occitane ». Soit. Il faut reconnaître que la Région est l’un des seuls soutiens conséquents et fidèles des initiatives associatives en faveur de l’occitan, mais tout de même, il aurait fallu un peu expliquer comment cette somme est distribuée et dans quels objectifs ; ce qui du reste, aurait permis de faire apparaître des partenaires importants dont les noms ne sont pas même mentionnés (Calandreta notamment). Pour ceux qui trouveraient ce budget excessif, rappelons que le budget total des francophonies de Limoges était en 2003 (je n’ai pas trouvé de chiffrage plus récent) de 1 500 000 euros. Par ailleurs, le dossier est essentiellement constitué de courtes (beaucoup trop courtes) interventions, de quelques élus (en bien petit nombre) et d’acteurs culturels impliqués dans le combat de la transmission et de la promotion de la langue. Ainsi, pour une fois au moins, la voix de ces derniers se fait entendre : les limousins, dit Jan Dau Melhau, « sont les victimes d’un colonialisme intérieur qui les porte au dénigrement de ce qu’ils sont, à la négation de leur identité occitane, les incite à la passivité face à la domination culturelle du français ». L’écrivain, conteur, chanteur, musicien, éditeur ajoute que nous ne pourrons sans « volontarisme politique [...] sauver [...] une langue qui a reculé depuis trente ans ». Dominique Decomps présidente du CREO (Centre régional d’enseignement de l’occitan), déplore la situation extrêmement défavorable pour l’enseignement de la langue (lire son intervention lors des Assises de l’occitan en Limousin, le 25 mars 2006, auquel aucun représentant de l’académie n’avait daigné assister) : « le développement de l’enseignement de la langue dans les écoles du Limousin est en partie bloqué... par des limousins de milieux occitanophones, qui, parce qu’ils ont le sentiment d’avoir « réussi » socialement, ne veulent plus entendre parler de ce qu’ils voient uniquement comme le patois de leurs grands-mères ! » L’analyse est juste : les ennemis les plus farouches de l’enseignement de la langue et plus généralement de sa transmission (et Dieu sait qu’il n’en manque pas en Limousin !), parmi les élus et dans les administrations, sont bien souvent des gens qui ont été en contact avec la langue et qui se sont construits, socialement et psychologiquement, contre elle. Car, que l’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit bien sûr pas d’opposer un occitan lettré au patois des grands-mères, mais de considérer ce « patois » là comme une langue à part entière, associée à une culture et à une civilisation, auxquelles appartiennent en effet aussi des oeuvres littéraires de première importance obstinément méconnues. Le volontarisme politique est essentiel, mais il est clairement inséparable d’une revalorisation par les Limousins eux-mêmes de leur propre langue (c’est pourquoi d’ailleurs il est si important de parler d’occitan limousin et non d’occitan tout court) et de leur propre culture ; l’un et l’autre se soutenant mutuellement, mais nous sommes encore très très loin d’une telle dynamique. Le nombre très restreint d’élus limousins ayant appelé à la manifestation de Béziers du 17 mars dernier, dont les revendications étaient pourtant strictement culturelles, est très significatif de ce passif et de cette passivité.
C’est pourquoi, Jean-Marie Caunet, directeur de l’Institut d’Etudes Occitanes du Limousin a raison d’envisager une telle dynamique à l’échelle interrégionale, où elle est une réalité, fort modeste encore, mais indéniable : « L’occitan peut se développer à nouveau parce qu’il a atteint la masse critique nécessaire pour sortir d’une torpeur relative. Dans ce contexte, tous les conseils régionaux d’Occitanie ont une responsabilité historique face à cette langue et à cette culture. Cette responsabilité doit s’exercer vis-à-vis des générations qui viennent. Elles nous poseront des questions sur ce qu’on a fait de leur environnement naturel et de leur écologie culturelle et linguistique. Voilà pourquoi nous souhaitons que le Limousin s’intègre à 100 % dans une démarche interrégionale en faveur de la langue occitane... »
Mais il est très significatif et très inquiétant qu’il ne soit pas relayé par les acteurs politiques qui n’envisagent guère que le seul développement de l’enseignement, et comprennent par là principalement une meilleure prise en charge de celui-ci au sein de l’Éducation Nationale. Ainsi ne peut-on certes reprocher à Henri Bassaler, pourtant conseiller régional délégué à la valorisation de la culture occitane, de se montrer d’un enthousiasme excessif. Il rappelle que nous sommes « dans un contexte de pénurie budgétaire du fait de l’État » et ne fait d’autre proposition concrète que le renouvellement de la demande à la rectrice d’académie de constituer le Conseil académique des langues régionales qui, faut-il le rappeler, ne s’est jamais réuni en Limousin, ce qui est un déni flagrant de légalité. On voit difficilement comment on pourrait faire de plus timides propositions. Quant à Michel Delagranne, président du CESR (Conseil économique et social régional), il se contente de rappeler que le code de l’éducation « prévoit qu’un enseignement de langues et de cultures régionales peut être dispensé tout au long de la scolarité selon des modalités définies par voie de convention entre l’État et les collectivités territoriales où ces langues sont en usage ». ce faisant il utilise d’ailleurs les termes exprès dudit code. Et comme il est bien parlé de « possibilité », personne n’est obligé à rien, et d’autant moins qu’il suffit de dire qu’une langue n’est pas ou n’est plus en usage (comme certains ne manquent pas de l’affirmer) pour rendre inutile toute forme de convention (voir ce qui se passe en Île-de-France). C’est dire tout l’enthousiasme et la foi en l’avenir que peut susciter la lecture de ces propos, où le souci majeur semble bien de rappeler qu’il ne s’agira en aucun cas de « remettre en cause l’unité linguistique nationale ». De ce côté nous sommes parfaitement rassurés !
De plus ces deux grandes pages présentent une caractéristique tellement évidente, qu’elle pourrait passer inaperçue. Elles sont entièrement rédigées en français et ne contiennent donc pas la moindre ligne en limousin. Cela, à mon avis, est tout à fait symptomatique et préoccupant. Les habitués de La Lettre du Limousin auront pourtant remarqué un modeste, très modeste, trop modeste effort pour mettre dans ses derniers numéros quelques petites lignes en limousin, intégralement traduites en limousin. Cette fois, on a sans doute jugé, que de l’occitan il n’était déjà que trop question... Bien sûr, concernant cette initiative, de donner quelques bribes de langue, on pourra considérer qu’elle est en tout cas un « progrès » par rapport au reste de la presse limousine qui, à ma connaissance, ne publie plus rien et depuis belle lurette en limousin… Au moins, dira-t-on, fait on l’effort d’assurer une présence symbolique de la langue... Symbolique est le mot, mais lorsque l’on se résout à ce qu’une langue ne soit plus qu’un symbole, c’est que l’on en accepte la mort. Une langue vivante sert à la communication et à la création, elle ne saurait se résoudre à devenir une icône culturelle sans accepter sa propre mort.
J.-P. Cavaillé
16 avril 2007
Lenga de la bòria/lenga referenciala
Ai recebut (uèi
es lo jorn que totis me pregan de genolhons de lor publicar d’articles sus
mon blòg !) aquèla soscadissa critica plan interessanta, signada « Joan
del Causse » (qu’es aquel ?), sus la distincion usuala entre lenga de
la bòria et lenga referenciala. Los comentaris son plan venguts !
JP C
Lenga de la bòria/lenga referenciala
Me cal confessar. Fa d’annadas ara que soi a estudiar la lenga occitana dins sa varietat dialectala tota. Es segur que se ieu la pòdi comprene e parlar, aquela lenga, s’a fach, en partida, gràcias als mieus grands, pacans, que la parlavan.
Anatz pas creire que me l’ajan trasmesa aital en s’adreçant a ieu dirèctament mas pasmens ausiguèri barjacar las dimenjadas quante anavan en familha veire los grands a la campanha. Mas a vint ans, sabiái pas dire una frasa completa en occitan.
Per ben dire, es als mieus bèls-parents que devi de poder platussar en òc auèi. La lenga de la bòria, es en ausissent charrar los parents de la mieuna femna que l’aprenguèri. Del temps que rescontrèri la mieuna femna, aviái vint ans. L’aprendissatge se faguèt pas sens pena. Longtemps, aviái de mal comprene la varietat josdialectala de mos bèls-parents, autra que la de mos grands. Dins lor lenga, i aviái pertant conegut la lenga de mos grands aisidament.
Es amb aquel rencontre que me trachèri d’estudiar la lenga dins sas dimensions orala e escricha. M’ajudèt fòrça per capitar de parlar. En qualquas annadas, mestregèri lo parlar en mantunas varietats josdialectalas e mai l’escrich.
Me cal dire que vèni d’un país que la lenga i èra e i es encara plan viva, segur dins la boca de gents vièlhas ara.
Es d’aquò que vòli charrar. Ai agut l’astre de me poder apiejar sus una lenga d’usança viva per l’aprene. Los codificaires de la lenga, coma Alibèrt, avián una coneissença de las bèlas de la lenga dins sa diversitat dialectala : i a pas que de legir la gramatica alibertina per se ne’n avisar. Sabi plan que uèi dins fòrça parçans d’Occitània la lenga es quitament pas pus qu’una votz amudida, resson d’un passat luenchenc. Es per aquò que d’unes se servisson d’aquel marrit estat de la lenga per afortir 1. siá que la lenga fa pas pus mestièr, 2. siá que la cal tornar inventar.
Parlarai pas aquí del cas 1. Pel segond cas, s’agís fin finala de far tot coma se sabián pas res sus la lenga d’aièr. E son nombroses los Occitanistas a se la pensar aital.
Inventar es una bona causa per çò que fa fauta dins lo vocabulari de la lenga mas inventar çò que existís jà es mancar de respièch primièr de cap a l’istòria e a la logica de la lenga. Es aital que arribem a de las farlabicas coma Panoccitan.org.
Sens anar a aquela extremitat, se pòdon avisar d’una autra deriva : fargar una distincion sens fondament entre dialècte e lenga. D’un punt de vista estrictament lingüistic, dialècte se definís coma varianta d’una lenga e pas cap coma una varietat lingüistica que seriá mens qu’una lenga. Lo problèma per l’occitan e mantunas autras lengas del mond es que i a pas una varietat que aja servir de koïne interdialectala, alavetz, totes los dialèctes se devon d’èsser tractar a egalitat.
Cèrtas, se volèm fargar una forma referenciala, cal causir una de las varietats en usança. Lo lengadocian foguèt causit per de rasons divèrsas e es gaire discutible levat benlèu sus la causida del josdialècte, dich central, que serviguèt de basa al lengadocian referencial.
Pr’aquò, la varietat referenciala deu pas escafar los autres dialèctes e es respectar mai los dialèctes de fixar de referencials per cada dialècte. Sonque una lenga pluricentrica se pòt acceptar per los publics que venon al corses d’occitan dins las regions. Benlèu poirián defugir la question dialectala se los dialèctes èran crebats mas es pas lo cas. Per ieu, la lenga existís pas que tras los dialèctes, que lo referencial s’ausís pas gaire dins las majoritats de las regions.
Ensenhar lo referencial a de gent sens cap de ligam amb la lenga se pòt comprene mas que i aja lo mendre ligam, afectiu per exemple, a la lenga de la nena, e desapareis completament tota justesa de causida en favor del referencial. Encara, dins l’airal lengadocian central, lo referencial es pro pròche de la varietat dialectala mas tre las talveras del domeni ven fòrça malaisit d’o far passar. Parlarai pas dels autres domenis ont lo referencial es de lenga estranha per la gent que an de ligams amb la lenga.
La realitat de la lenga es uèi encara dialectala. La lenga es pas mòrta e vesi pas per de qué o caldriá ignorar. Fargar una norma unenca es tornar crear la dicotomia dialècte/lenga, non pas al sens lingüistic mas al sens social, es a dire que lo dialècte ven percebut coma de valor mendre que lo referencial estandard. Pasmens tòrni afortir que la lenga existís pas que tras los dialectes, mai que mai dins las regions nòrd-lengadocianas, nòrd-occitanas e mai lo Bearn...
Los dialèctes son la lenga.
La lenga de la bòria es pas mai de patuès que la lenga referenciala. Cada jorn, me bati per far comprene a las gents que totas las varietats son acceptablas, que i a pas cap de valor mendre, que totas son capablas de dire lo mond fins a l’abstraccion e pel cas que de lexic manquèsse, la lenga a travèrs sa logica los pòt crear.
M’encanissa fòrça d’ausir d’unes Occitanistas faire la distincion lenga de la bòria/lenga referenciala. Caldriá pas creire que lo referencial, coma a-dialectal o sobredialectal, seriá mai ric que los dialèctes. Los dialèctes son la lenga, la lenga es pas que los dialèctes !
Los mercejaràn jamai pro los pacans d’aver conservat la nòstra lenga, e es rica la lenga de la bòria, concretament e simbolicament, que sap dire lo rapòrt de l’òme al mond, e mai coma lenga de comunicacion.
Ieu, n’ai mon fais dels que escopisson sus la lenga pacana. Que sàpian qu’aquela lenga es viva encara, mai se n’i a pas per longtemps, e encara digna. Mespresar los dialèctes pòt que menar a la situacion del francés de cap a las autras varietats de la lenga d’oïl, la d’un rapòrt de dominacion.
Vòl pas dire que siá contra lo(s) referencial(s), soi contra lo mesprés e la limitacion lingüistica. Que farguessem de varietats interdialectalas, serà melhor e donarà una lenga mai rica.
E puèi lo referencial lengadocian me conven, coma me conven mai o mens la lenga jornalistica dins la Setmana. Es l’atituda de cap a la lenga que de còps m’agrada pas. Anam pas querir lo lexic endacòm mai quand existís jà. Pels neologismes, farguem-los en respectant la logica de la lenga.
Per acabar, m’interessa pas brica una lenga que seriá pas qu’un mejan de comunicacion (aimariái mai l’Esperanto per aquò), vòli que la lenga siá portairitz d’un biais de veire, de soscar, de viure particular, respectuós del vivent, e singular dins lo concèrt de las lengas e de las culturas del mond, en soma que tornem pas crear tornarmai lo meteis modèl cultural e social ont la lenga sola cambiariá sens qu’aquò vòlga pas res dire.
Se s’agís de tornar far una societat culturala e politica coma totas las autras mondializadas, aimi melhor que la lenga desaparéisse. De la siá-disent modernitat del mond d’uèi, ne’n vòli pas.
Res es pas perdut encara, los perilhs ecologics que nos espèran nos menaràn benlèu al cambiament radical de societat. Foguèsse pas tròp tard per l’occitan.
Joan del Causse

fotò panada a D. Loddo, Al païs de la palhòla, Cordae La Talvera, 1999
26 janvier 2007
L’occitan chassé de la talvera ?
dépliant de l'association Cordae La Talvera (bien distincte du CREO de la Talvera)
La talvèra est l’extrémité du champ, non labourée : le tracteur, comme les boeufs autrefois, a besoin de cet espace pour tourner et reprendre le travail. Ce mot est intraduisible en français. « Es sus la talvèra qu'es la libertat », « c’est sur la talvèra qu’est la liberté », comme le dit un beau poème de Joan Bodon. Il existe un Centre Régional d'Enseignement de l'Occitan (CREO) de la Talvèra qui se donne pour vocation de développer l'enseignement de l'occitan en dehors des académies de l'aire linguistique d'oc. En réalité son effort se concentre sur la préparation et la validation de l’épreuve d’occitan du baccalauréat dans la région d’Île de France. Or, cette année, les candidats se sont vus refuser l’inscription à l’épreuve par l’Académie d’Arcueil, pour des motifs d’abord mal éclaircis. L’inscription finalement fut rendue possible, mais à l’issue d’un récent entretien de deux des membres du CREO (Claude Assémat et Nicolas Quint) avec le directeur du SIEC (Service Interacadémique des Examens et Concours) d'Arcueil (Éric Verhaeghe), il est permis de nourrir les plus vives inquiétudes pour l’avenir. J’ai publié le communiqué de presse du CREO il y a quelques jours, qui montre quel est l’état d’esprit de certains des hauts fonctionnaires en charge de l’éducation, visiblement en parfaite syntonie avec leur ministre, concernant l’enseignement des « langues régionales ».
Inutilité et passéisme de l’enseignement des langues régionales
Comme on peut le constater à la lecture du communiqué, l’ensemble de l’argumentaire, visant à justifier le maintien de la situation présente, c’est-à-dire la possibilité de suivre un enseignement d’occitan et de se présenter à l’épreuve optionnelle de cette langue au baccalauréat dans une zone non occitane, exploite une logique essentiellement comptable, dont le présupposé est la complète inutilité de cet enseignement, outre le fait qu’il n’aurait aucunement sa place hors des régions occitanophones. En effet, selon les mots rapportés par Mr le directeur, « l’argent donné par le contribuable doit servir à former les élèves », et de décliner les objectifs de cette formation de façon à faire apparaître tout ce que ne saurait être un enseignement des langues régionales : assurer la certification des enseignements fondamentaux (comprenant l’anglais) énoncés dans la loi Fillon (la loi d’orientation et de programme pour l’avenir de l’école du 23 avril 2005) ; assurer la cohésion sociale et lutter contre le chômage en certifiant des disciplines « utiles » ; « valider les acquis dont les élèves ont besoin » ; se conformer au « cadre européen de référence », la priorité étant de « former les élèves au monde contemporain ». On comprend ainsi, comme une chose allant de soi, que l’apprentissage des langues minoritaires est tout à fait secondaire, qu’il s’agit de disciplines inutiles, de vieilleries folkloriques, et qu’à ce titre leur enseignement reviendrait à gaspiller l’argent du contribuable. Très probablement bien des contribuables seraient d’ailleurs d’accord avec cette analyse. Et comment ne le seraient-ils pas ? Nous nous sommes en fait piégés par un constat qui n’est pas réfutable, tout simplement parce que ceux qui le présentent ou plutôt l’imposent à notre assentiment décident des critères qui permettent de l’établir. Les règles du jeu scolaire une fois décidées, que peut-on faire en effet sinon constater que les langues (autres que le français et l’anglais) en général et les langues minoritaires en particulier, sont hors jeu ? Qui décide en effet quels enseignements seront fondamentaux et lesquels secondaires, quels seront utiles et quels inutiles, quels contemporains et quels archaïques, c’est-à-dire ceux qui serviront de base aux évaluations et assureront la réussite dans les études, sinon le ministère lui-même, ou disons, plus largement, les détenteurs du pouvoir scolaire, tel qu’il s’impose par les réglementations et les lois d’orientation ? Le cercle vicieux est redoutable qui consiste à juger une discipline inutile puisque déclarée non pertinente dans la formation et l’évaluation. Il est évident que si l’on décrétait demain le dessin ou la musique disciplines sélectives, ainsi qu’on le fait aujourd’hui pour les mathématiques, alors l’un et l’autre deviendraient évidemment des disciplines « fondamentales ». Cela n’aurait certes rien de scandaleux par rapport à la situation présente. Nos élites rivaliseraient, j’en suis sûr, pour démontrer leur virtuosité instrumentale et l’élégance de leur coup de crayon. Et si l’on décidait que l’enseignement du français devait devenir optionnel, secondaire, obsolète et celui de l’anglais obligatoire (de fait il l’est déjà), fondamental, essentiel, et si, en effet, le français ne comptait plus pour rien ou presque aux examens, alors, oui, il faudrait bien reconnaître que son enseignement cesserait d’être « utile ». Cela, après tout, est arrivé à bien d’autres disciplines, au latin, par exemple, et a bien failli se produire pour le français lui-même au Québec, par le passé. Berlusconi, en son heure de gloire, avait agité le slogan des trois « i » dans une éducation résolument libérale et moderne : Inglese (anglais), Impresa (entreprise), Internet. Certains s’étaient émus de l’absence d’un quatrième « i » : italiano. Par contre on a pu décider ailleurs, qu’une langue méprisée et longtemps interdite était désormais une priorité pour l’enseignement. C’est sans aucun doute le cas du catalan, bien sûr de l’autre côté de la frontière espagnole. Il faut donc cesser de concevoir comme une évidence ou comme une fatalité les dictats auxquels nous sommes soumis en matière de politique d’éducation. Et il s’agit bien de choix politiques, non du simple enregistrement d’un état des savoirs et d’une hiérarchie des disciplines imposées par un soi-disant « monde contemporain ». Le monde contemporain, c’est nous qui le faisons comme il est, entre autre chose en déléguant notre pouvoir à des technocrates qui savent mieux que nous ce que nos enfants doivent savoir et ne pas savoir, parler et ne pas parler.
Payez et vous serez considérés
Pour en revenir à notre directeur du SIEC et à sa logique comptable, il a par ailleurs beau jeu de s’en remettre à la loi d’orientation de Fillon, dans laquelle il est fait une seule allusion à l’enseignement des « langues et cultures régionales » (art. 20) qui permet de compléter le premier alinéa de l’article L. 312-10 du code de l’éducation stipulant que cet enseignement « peut être dispensé tout au long de la scolarité selon des modalités définies par voie de convention entre l’État et les collectivités territoriales où ces langues sont en usage. ». Cet article semble aller dans le bon sens de la décentralisation, en réalité il consiste surtout à reporter le coût de l’enseignement des langues régionales, tout à fait optionnel (le « peut être dispensé » prévoit bien sûr que, tout aussi bien, il « peut » ne pas même être proposé) sur les régions elles-mêmes, tout en conservant un contrôle étroit sur la création des postes, afin de parer à toute éventualité d’une réelle extension d’un enseignement considéré en fait comme foncièrement dangereux, parce que susceptible de mettre en péril l’unité de la nation par la reconnaissance du multilinguisme. Cette régionalisation effective de l’enseignement rend ainsi extrêmement précaire, comme on le voit bien avec l’exemple d’Arcueil, des enseignements de langues régionales ailleurs sur le territoire. Selon le compte-rendu, plus complet que le communiqué de presse, le directeur du SIEC s’est montré très clair à ce sujet : « la fonction régalienne de l’État, a-t-il dit, n’est pas de faire dans la dentelle en prenant en charge la certification des langues régionales ». Donc fini le temps de la « dentelle », le bon vieux temps où l’État acceptait de prendre en charge jusqu’à l’enseignement des broutilles patoisantes ! Voilà venir le temps de la convention Etat-Régions : « nous souhaitons voir inscrit dans ladite convention » le paiement des frais de certifications. Donc aux régions de financer, si elles veulent se payer le luxe (suspect) d’entretenir un enseignement des parlures locales. Et dans le cas où l’enseignement d’une langue régionale ne se fait pas en région ? Hé bien, écoutez bien, selon les termes du compte-rendu, s’agissant d’options facultatives, les candidats devront payer le prix de leur choix, et cela au motif que de telles options finissent par créer des pôles d’excellence dans les lycées. Nous ne sommes bien sûr pas à une inconséquence près : vieillerie inutile, dentelle jaunie, l’occitan serait un moyen de favoriser une forme d’élitisme préjudiciable au contribuable ! En effet « les occitanophones installés en région parisienne feraient généralement partie des catégories socio-professionnelles favorisées ». A cette assertion pour le moins étonnante, les membres du CREO ont fait remarquer que « tel n’était pas - bien au contraire - la situation des parents d’élèves des lycéens inscrits au cours d’occitan de Noisy-le-Grand [le seul enseignement délivré en fait dans la région ], issus pour la plupart de l’immigration, qui voyaient dans le fait d’apprendre une seconde langue de France un signe majeur de leur intégration ». Ce à quoi, il leur fut répondu, qu’on « ne peut pas demander le beurre et l’argent du beurre » et que « les parents d’élèves qui inscrivent leur enfant à de telles options doivent assumer leur choix et payer les frais de la certification de l’épreuve […] les parents d’élèves qui inscrivent leur enfant en occitan payent le prix de l’occitan ». Il faut en conclure que l’élitisme de l’argent a de beaux jours devant lui dans notre belle France toute républicaine, car évidemment, ce qui vaut pour l’occitan, vaut aussi dans ce discours pour l’ensemble des disciplines susceptibles de générer des « pôles d’excellence ». L’éducation nationale est une entreprise, une sorte d’agence de voyage dont les parents deviennent les clients, qui doivent très logiquement supporter le prix lorsqu’ils choisissent de faire voyager leurs enfants en "première classe".
Langues des régions versus langues de France
Mais cette vision entreprenariale de l’éducation implique, en ce qui concerne la gestion, ou plutôt l’exploitation possible d’une demande en langue régionale (il se pourrait bien qu’il y ait tout de même quelque ironie dans le discours de notre directeur…), pourrait cacher le choix politique foncier, engagé dans la loi d’orientation. Il consiste à adopter de fait, en matière de langues et de cultures, une conception étroitement territorialisée en contradiction complète avec l’affirmation, pourtant toujours mise en avant, d’une appartenance des langues et des cultures au patrimoine national et non pas régional. La régionalisation de la question linguistique est l’une des principales critiques adressées en France par des élus, des juristes et certains « experts » consultés, à la Charte européennes des langues régionales et minoritaires. Le constitutionaliste Guy Carcassonne, dans son rapport de 1998 (d’ailleurs favorable à la ratification) insistait sur le fait que « ces langues appartiennent au patrimoine culturel indivis de la France » et ne sont pas, à ce titre, « la propriété, fractionnée […] au profit [des] seuls locuteurs ». Les locuteurs ne sont que les « usufruitiers » d’un bien qui appartient à la nation tout entière. « Dans cette perspective, si la France adhère à la Charte, ce ne sera pas, compte tenu des termes de celle-ci, pour protéger le patrimoine, par exemple, de l'Alsace, de la Bretagne, du Pays basque ou de la Polynésie, mais bien pour protéger, au profit de l'Europe comme des régions plus directement concernées comme à son propre profit, le patrimoine linguistique de la France, à travers les différentes langues de la France ». De cela il résultait, qu’à ses yeux l’État ne devait nullement se désengager au profit des régions en matière de politique linguistique et Guy Carcassonne contestait le rapport de Bernard Poignant qui présentait la région comme « la collectivité reconnue légalement compétente en matière de langues et cultures ». Le linguiste Bernard Cerquiglini regrettait lui aussi, dans son propre rapport (1999) l’insistance trop grande de la charte à la territorialisation rendant ainsi diffcile, sinon impossible, une véritable reconnaissance des langues dépourvues de territoire. La création de la Délégation Générale à la Langue Française et aux Langues de France, sous la responsabilité de Cerquiglini en 2002, qui parle bien de « langues de France » et non de « langues régionales » allait tout à fait dans ce sens. On ne discutera pas ici de la représentativité et de l’efficacité de la DGLFLF, et encore moins des limites de l’intéressante notion de « Langues de France ». Je me limiterai à constater que les pouvoirs publics s’orientent aujourd’hui vers une politique opposée, consistant à ne reconnaître la légitimité d’un enseignement des langues que strictement territorialisé, ce qui permet sans doute à peu de frais (à tous points de vue) d’évacuer la question de la présence en France de nombreuses langues non territorialisées et de l’enseignement des langues régionales hors de ce qui est déclaré être leur zone d’usage. Si ce changement de cap possède une cohérence économique (on a vu laquelle !) il n’est pas assuré que nos responsables en aient mesuré tous les enjeux politiques et bien entendu culturels.
Vous avez dit Europe ?
En tout cas, si
l’on a pu trouver mille raisons pour rechigner à signer et refuser de ratifier
la charte européennes des langues régionales et minoritaires, dans le cas
présent, le directeur du SIEC n’hésite pas à invoquer l’Europe comme l’une des
raisons pour mettre définitivement sur la touche les langues régionales. Il en
appelle en effet, comme on l’a vu, au « cadre européen de référence », qui
imposerait comme une priorité la formation des élèves « au monde contemporain
». Cette référence est vraiment intéressante, car si l’on consulte le Cadre Européen
Commun de Référence pour les langues, élaboré par le Conseil de
l’Europe et publié en 2002[1],
on y trouve une tout autre approche de l’enseignement des langues régionales.
Le texte en effet reprend la Recommandation R (98) (« Profil de la politiques
linguistiques éducatives : Lignes directrices et marche à suivre »)
ainsi formulée : « Entretenir et développer la richesse et la diversité de la
vie culturelle en Europe par une connaissance mutuelle accrue des langues
nationales et régionales, y compris les moins largement enseignées. » Le Cadre,
sur le site du Conseil de l’Europe, est accompagné d’un Guide pour
l’élaboration des politiques linguistiques éducatives en Europe – de la
diversité linguistique à l’éducation plurilingue, qui présente une série
d’ « études de références », qu’il est très intéressant de parcourir. Ainsi par
exemple, dans un article intitulé « Les politiques à adopter à l’égard de
l’Anglais » de Gerhard Neuner, trouve-t-on exprimé le souhait que « plusieurs
langues » soient proposées aux élèves européens, « y compris celles parlées par
un petit nombre, les langues minoritaires au sein d’un pays et plus
particulièrement les langues de nos voisins géographiques immédiats (…), mais
ce pourront être aussi des langues non-européennes ». Même considérations dans
l’étude de Tove Skutnabb-Kangas, « Pourquoi préserver et favoriser la diversité
linguistique en Europe ? Quelques arguments » : « Si l’Europe entend défendre
la diversité linguistique et devenir plus créative et plus riche, il nous faut
apporter un soutien maximal à TOUTES les langues autochtones et minoritaires et
notamment aux langues minoritaires des immigrés et des réfugiés ». Je pourrais
multiplier les citations allant dans le même esprit, qui est à la fois celui de
la charte et du cadre de référence. Il faut ainsi croire que les objectifs du
ministère français de l’Éducation nationale sont bien différents sur ce point
de celui du Conseil de l’Europe, et il est donc factice et même malhonnête de
couvrir une politique hostile aux langues régionales en renvoyant à un cadre de
référence qui dit en fait le contraire et dont est transgressée à la fois
l’esprit et la lettre. C’est pourquoi il serait au moins à souhaiter que
l’Europe ne serve pas de caution aux dérives politiques (et économiques) du
rectorat d’Arcueil, décidé à en finir avec le baccalauréat d’occitan.
J.-P. Cavaillé

[1] Cadre
européen commun de référence pour les langues (CECR), Conseil de l’Europe / Les Éditions
Didier Paris 2001; Mais voir en ligne http://www.coe.int/t/dg4/linguistic/cadre_FR.asp
et
pour un historique du CECR : http://www.edufle.net/Petit-historique-du-cadre-europeen
A
noter que l’ouvrage, entre autres langues, est traduit et publié en catalan,
comme j’ai pu le constater à Expolangue : Marc europeu comu de referència
per a les llengües ; aprendre, ensenyar, avaluar, Generalitat de Catalunya,
Govern d'Andorra, Govern de les Illes Balears, 2003.
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