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 Jérôme Rodriguez, leader Gilet Jaune posant à Paris ce 22 février "sous les couleurs de la communauté des gens du voyage" (Gens du Voyage "pour la liberté" )

 

Le « peuple des Gitans de France » dans le mouvement des Gilets jaunes

 

Christophe Dettinger, l’ex boxeur qui à poings nus avait humilié un groupe de policiers armés de pieds en cap lors des manifestations des Gilets jaunes à Paris le 5 janvier dernier (acte VIII), avant de se rendre à la police, a posté une vidéo où il explique son geste et dit le regretter. L’homme, visiblement très affecté, s’exprime simplement, sans détours : « à force de me faire gazer, moi et ma compagne, ma femme, la colère est montée en moi, j’ai mal réagi [...] Peuple français, Gilets jaunes, il faut continuer, pacifiquement, mais il faut continuer ». Il n’y a dans ses propos, ses vêtements, son maintien, rien qui puisse permettre de l’assigner à une identité culturelle spécifique. Christophe est issu de la communauté yéniche mais rien, dans cette vidéo, n’en transparaît, rien donc qui puisse prêter le flanc à une discrimination pour appartenance à la communauté stigmatisée des « Gens du Voyage ». Mais il lui suffit pourtant d’être surnommé « le Gitan de Massy », pour que la discrimination puisse jouer à plein, comme le Président de la République lui-même l’a démontré : si Dettinger parle dans son message vidéo comme n’importe qui d’autre, c’est donc qu’il récite un discours qui n’est pas le sien ! « Le type, a déclaré Macron le 1er février, il n’a pas les mots d’un Gitan. Il n’a pas les mots d’un boxeur gitan. » Il a donc « été briefé par un avocat d’extrême gauche. Ça se voit ! ». J’en déduis surtout que la tête du président est farcie de préjugés et de stéréotypes : celle du « gitan » et du « boxeur gitan », celle évidemment aussi de « l’avocat d’extrême gauche »... L’idée est aussi que le gitan maîtrise mal le français, parce que le français n’est pas sa langue et que, foncièrement, il reste un étranger, quoi qu’il fasse et quoi qu’il dise[1].

Je renvoie ici au bel article d’Ilsen About, paru sur Médiapart, La langue des Gitans et le président Macron (7 février 2019 ) qui rappelle que les Voyageurs parlent évidemment français, étant de nationalité française, souvent depuis des siècles. J’ajouterai qu’ils parlent entre eux une variante du français, limpide pour tout auditeur francophone, que l’on appelle «  français voyageur ». About rappelle aussi qu’ils parlent diverses variantes de la langue Romani (sinto, etc.) et des idiomes parfois nommés para-romané (ou para-romani voir Y.  Matras[2]), à dominante castillane ou catalane. Les Yéniches eux-mêmes ont – ou plutôt avaient, car ils l’ont pour la plupart largement perdu – leur propre parler à base germanique. Inutile de dire que l’ensemble de ces parlers ne bénéficie en France d’aucune forme de reconnaissance ni de tutelle, d’aucun enseignement non plus. J’ai pu observer, au contraire, qu’il arrive parfois aux enfants et collégiens pris sur le fait de parler entre eux romani d’être sanctionnés, exactement sur le même modèle que les hussards noirs conduisaient la chasse aux patois. Cela est d’autant plus absurde et injuste que les Tsiganes, eux, n’ont jamais exclu les langues des sociétés dans lesquels ils évoluaient : il était d’ailleurs pour eux d’une nécessité impérative de se les approprier. Ainsi y avait-il dans nos régions, jusque dans les années 70, des Manouches qui parlaient français, occitan et sinto.

Tous ces aspects linguistiques et sociolinguistiques sont passionnants, mais ce n’est pas de cela que je veux parler aujourd’hui, mais d’une autre dimension révélée ou plutôt engagée par la participation de nombreux Voyageurs (j’utilise ce terme parce que les intéressés le mobilisent aussi) au mouvement des Gilets jaunes. Les informations et réflexions qui suivent ne sauraient être qu’une première approche d’un phénomène émergeant, à mon sens de la plus grande importance. Pour la première fois peut-être en France, les Tsiganes, Voyageurs et forains, se sont immédiatement sentis en accord avec un mouvement social de grande ampleur. Plus encore, on peut même montrer que loin d’avoir attrapé le train en marche à l’occasion de l’affaire Dettinger, ils ont contribué à faire naître ce mouvement. Et d’emblée, faut-il préciser, fut concernée non pas une petite élite militante, mais une grande partie, sans doute la plus grande partie des réseaux familiaux qui constituent ces groupes (le pluriel s’impose, d’ailleurs dans leur propre appréhension des choses).

J’ai été moi-même, je l’avoue, étonné et même intrigué, en Limousin, d’entendre (plutôt en effet que de voir et cela est aussi un aspect important de la question) se manifester si rapidement et résolument cette adhésion, associée à la conviction, très souvent énoncée, que si les « Manouches, Gitans, Voyageurs » venaient « tous » rejoindre activement le mouvement, ils pourraient véritablement faire basculer le rapport de force qui oppose les Gilets jaunes au gouvernement en faveur des premiers. On pourra penser qu’il ne s’agit là, comme la succession des manifestations l’aurait déjà montré, que de naïves rodomontades, mais j’y vois plutôt la conscience enfin acquise du poids démographique, social et culturel que représente une communauté dont l’existence même est proprement niée, mais qui, depuis des années s’étonne elle-même de son importance et de sa vitalité, par exemple lors des grandes conventions pentecôtistes (Vie et Lumière) de mai et d’août qui rassemblent jusqu’à 30, voire 50 000 personnes. Jusque là cependant cette conscience de représenter une force ne s’était traduite que de manière sporadique, par des blocages d’autoroute pour l’octroi de lieux de stationnement ou par des flambées de protestation devant le refus de laisser assister des prisonniers à des obsèques de membres de leurs familles (voir ici Le droit de pleurer ses morts). Par contre, les grands mouvements sociaux, pour les retraites, contre la loi travail, etc. (on pourrait ainsi remonter d’année en année et de décennie en décennie…) n’étaient perçus que comme l’affaire des Gadjé, ainsi qu’il en avait toujours été. Avec le mouvement des Gilets Jaunes, il en va tout autrement. Maintes revendications de ces derniers sont aussi celles des Voyageurs, qui rencontrent les mêmes difficultés économiques et sociales que les autres membres des classes sociales les plus défavorisées auxquelles la plupart d’entre eux appartient. Ils partagent le même univers périurbain, les mêmes soucis de renchérissement du gas-oil, les mêmes diminutions d’aides, les mêmes problématiques d’exclusion… Certes ils ont aussi leurs propres revendications, comme « voyageurs » au sens propres, comme forains et circassiens, comme population discriminée et criminalisée, et la participation aux Gilets jaunes est aussi une occasion de les porter. La récente loi Carle (7 novembre 2018) leur a donné un très fort sentiment d’injustice : elle prévoit entre autres le doublement des sanctions en cas d’installations illicites, alors même qu’une partie conséquente des aires d’accueil et aires de grands passages prévues par la loi Besson ne sont toujours pas construites. Les forains et circassiens, de plus en plus souvent chassés des centres villes, sont mobilisés contre l’ordonnance 2017-562 (19 avril 2017), qui les soumet désormais à une procédures de sélection : ils ne sont plus assurés de pouvoir revenir d’année en année sur les mêmes lieux. Une grande manifestation spécifique est d’ailleurs prévue le 2 mars prochain. Aussi le monde des Voyageurs est-il en ébullition.

Aussi est-il important de rectifier d’abord les faits : les journaux et grands médias on dit et répéter en boucle que ce n’est qu’à partir de l’arrestation de Dettinger et en faveur de celui-ci que les « Gitans » se seraient mobilisés, pour soutenir l’un des leurs, un membre de « leur famille », afin qu’il soit libéré. Presque jamais, il n’est question des raisons économiques, politiques et sociales de leur adhésion au mouvement ; celle-ci serait purement conjoncturelle : l’emprisonnement de l’un des leurs. Un Gitan, par définition – et nous retombons-là dans les préjugés du Président – ça n’a pas de conscience politique, le gitan n’a pas les mots pour ça, à moins qu’ils ne lui soient soufflés par un avocat gauchiste ! De toute façon, le Gitan ne sait parler qu’avec ses poings, comme le cas Dettinger le montrerait en fait si bien. C’est ce qu’a d’ailleurs dit carrément un journaliste, Jean-Louis Burgat, habitué du talk show de Pascal Praud (L’Heure des Pros) sur CNews : Dettinger, a-t-il dit, « fait partie de la communauté des gitans qui ont pour habitude, quand il y a des problèmes, de se mettre dans la rue et de frapper ». Donc, les Gitans ne se seraient réellement manifestés que pour tenter de faire libérer par la force l’un des leurs

Or, en effet, dans la semaine précédant l’acte IX des vidéos se sont mises à fleurir et à circuler tous azimut, où des Voyageurs anonymes, à visage couvert ou découvert, ont appelé à se rendre à Paris le samedi suivant pour y manifester de manière disons musclée – et donc violente si l’on veut – mais en tout cas pas armée. Plusieurs de ces vidéos (trois au moins) sont aujourd’hui enlevées, ayant fait l’objet de signalements au parquet de Paris, et on ne les trouve que dans des montages ou collages de plusieurs d’entre elles, sur les sites de Gilets jaunes et ailleurs (Russia Today, etc.).

Le ton en effet est musclé. L’un de ces Voyageurs s’adresse au ministre de l’intérieur : « Castaner, ici c’est les gens du voyage, tu vas en avoir des messages, des gitans et des gens du voyage. On est tous en train de se parler à l’heure qu'il est. [...] le truc c’est que nous le pacifisme, c’est pas pour nous, faire les manifestations pacifiquement, c'est très dur pour nous, on n’y arrive pas. On sait pas faire. Partout où on va, en manifestation, y’a du dégât. C’est comme ça chez nous. Y’a du dégât. Y’en a trop qui s’emportent. [...] le gitan de Massy, s’il est pas dehors vendredi, samedi tu vas avoir affaire à nous. Et là on va se mettre sur la gueule une bonne fois pour toutes ». Un autre Voyageur anonyme, évoquant Dettinger, menace : « C’est un boxeur. Et alors ? On est tous boxeurs chez nous. Je l’ai connu ce garçon-là du côté de Massy. Alors si vous voulez la Révolution, prenez ce garçon et on vous fera une guerre, et tous dans toute la France. Tout le peuple gitan de la France ! ». Un autre encore lance un appel à « tout le peuple gitan de la France » : « faites attention. Prenez ce garçon [Christophe Dettinger], demain tous les Gitans de France se réuniront […] on fait tous partie des gilets jaunes parce qu’on est les rejetés de la société nous, on a droit de nous entendre aussi, comment qu’on n’est dans notre vie ». Un quatrième encore, qui garde son visage dans l’ombre, déclare : « J’en appelle au peuple gitan, Manouches, Sinti, Yéniches, etc. Tout le peuple du voyage, qu’on se mobilise et qu’on monopolise Paris, pas seulement pour une journée, mais pour plusieurs jours... ». Il s’adresse au Président de la République : « Tu as soufflé sur la flamme et c’est tout le peuple gitan qui va se réveiller. Et du haut de ton piédestal, on va te faire redescendre. Tu as attisé la haine, Macron. Ça va être autre chose, là, on va te faire du dégât, et du grabuge ». On notera, pour y revenir, ce qui ressort le plus fortement de ces message : en en appelant à lui, ils constituent les « Gitans », dans toutes ses communautés (Manouches, Yéniches, etc.) en « peuple » ; ils affirment, et actent en l’affirmant, l’existence « d’un peuple gitan » comme force politique. Il faudra s’en souvenir : la nouvelle est d’importance.

Ces appels ont suscité beaucoup d’enthousiasme et quelque inquiétude dans les rangs des Gilets jaunes sur les réseaux sociaux, les « Gitans » apportant un soutien actif inespéré au mouvement ! Il faut garder la tête froide. On retrouve dans le discours de nombreux Gilets jaunes, sur les réseaux sociaux, les mêmes stéréotypes que dans la bouche du Président, mais cette fois sous un jour le plus souvent favorable : les Gitans ont le sens de la famille, ils ont l’esprit communautaire et se déplaceront, c’est sûr, pour Dettinger, et cela va faire mal, très mal, car ils sont les rois de la castagne, ils n’ont peur de rien ni de personne ! Plus de huit sites Gilets jaunes (et un Rassemblement National, voir Le Parisien, 9 janvier) ont d’ailleurs relayé largement, comme s’il s’agissait d’une information véritable, un canular issu d’un site satirique, Secret News, selon lequel les cousins Lopez, les fameux Lopez dont les vidéos avaient fait le buzz, se seraient réconciliés pour se bagarrer à Paris le 12 janvier : « En 2015, David et Djo Lopez, deux chefs de clans gitans rivaux, s’écharpaient par vidéos interposées pour le plus grand bonheur des réseaux sociaux. Mais tout ça est de l’histoire ancienne, aujourd’hui les deux clans se sont réconciliés et promettent de venir soutenir les Gilets jaunes samedi ». Ni David ni Djo ne sont chefs de clans : ce vocabulaire est entièrement déplacé ; en tout cas le canular a pris, alors même que la photo mal trafiquée (on avait peint un gilet jaune sur l’un des fils de Djo) trahissait la plus grossière des supercheries. Un autre site satirique, le 19 février, belge celui-là, Nord Presse, titrait : Macron est foutu : Les Lopez ont enfilé le gilet jaune pour défendre le boxeur, avec le texte suivant : « Les Lopez, gitans célèbres sur internet, ont décidé d’enfiler le gilet jaune pour défendre leur collègue voleur de poules Christophe Dettinger... ». On y voit en fait la photo elle aussi repeinte, d’autres Lopez n’ayant rien à voir avec David et Joe (une autre famille qui s’était manifestée dans le sillage des précédents). Il est à noter que plusieurs commentaires protestent contre le qualificatif de « voleur de poules », jugé tout à fait déplacé.Cela vaudra à Joe d’être invité, aux côtés d’Eugène Coignoux, à l’émission de télévision Balance ton post (C8) animée par Cyril Hanouna, le 11 janvier.

Au sein même du monde des Voyageurs, ces appels furent sans aucun doute pris très au sérieux. Les associations principales : la FNASAT (Fédération nationale des associations solidaires d’action avec les Tsiganes et les Gens du voyage), l’UDAF (Union pour la défense active des forains) et France Liberté Voyage (Milo Delage, voir infra), sans discréditer le mouvement, ont condamné le recours à la  violence(voir le site de France Info). De même, le forain Marcel Campion, tout en se disant solidaire de Christophe Dettinger, a solennellement appelé au calme. Eugène Coignoux, dit Bébé, responsable forain en lutte contre l’ordonnance 2017, a quant à lui appelé dans la même émission de C8 à une présence massive des Gitans et forains mais pacifique à la manifestation parisienne.

La crainte et l’attente étaient donc très fortes et certains ont ironisé sur la transformation subite de l’image des Gitans : ségrégués, vilipendés, méprisés, moqués, ils devenaient tout à coup des alliés appréciables, estimables et respectables. Soit cette réaction d’une internaute voyageuse, Montaine Riio Hoarau, publiée sur une page facebook de Gilets jaunes (La France en colère) et reprise par le Huffington post : « C'EST MARRANT LES GENS TOUTE L'ANNÉE NOUS CRACHENT SUR LA GUEULE ET MAINTENANT TOUT LE MONDE ET CONTENT DE NOTRE VENU DANS LE MOUVEMENT. ENFIN VENU LE TEMP DE NOUS RESPECTER ? D'ARRÊTER DE NOUS MONTRER DU DOIGT ? DE NOUS INTÉGRÉE ? » (j’ai conservé la graphie  originale). En fait, il s’agit bien de la même image stéréotypée, mais sa valeur tout à coup est inversée. Il faut plutôt dire que la possibilité de cette inversion est inscrite dans la très ancienne ambivalence de la perception des « Bohémiens » par les « Gadjé » : ils sont alternativement et à la fois jugés attirants et repoussants, beaux et laids, francs et rusés, grands seigneurs et voleurs, etc. Au fil du temps et des situations l’image ne cesse d’osciller vers l’un ou l’autre pôle, ou plutôt ne cesse de basculer d’une extrême à l’autre. On doit se féliciter bien sûr du fait que, sur les réseaux sociaux liés au Gilets jaunes, cette image soit devenue et restée à ce jour globalement positive (car les exceptions ne manquent pas, d’injures racistes issues des rangs mêmes des Gilets jaunes) : sont ainsi encensés tour à tour, avec une bonne dose d’essentialisme, le sens de la communauté, de la « famille », de l’honneur, de l’amitié, de la fidélité dont les Gitans feraient preuve...  La reconnaissance aussi, en vérité intéressante, qu’ils constitueraient quelque chose comme un peuple résistant et résiliant.

Aussi, après l’acte IX, beaucoup ont manifesté leur déception : les Gitans n’auraient pas tenu leur promesse car ils n’ont pas déferlé sur Paris. Mais, en fait, comment le sait-on ? Qu’auraient-ils dû faire, et comment auraient-ils dû se montrer pour être reconnus comme tels ? Fallait-il qu’ils déboulent torses nus avec des fusils à pompes dans les rues en criant « la calotte de tes morts, la moelle de tes morts ! » ? En réalité, il y eut sans doute de nombreux Voyageurs parmi les Gilets jaunes ce jour là, mais ils n’avaient rien de particulièrement visible, pas plus que n’étaient remarquables, dans leur apparence, ceux qui avaient d’ailleurs posté les fameuses vidéos d’appel à manifester.

Mais surtout, surtout, ces vidéos montraient toutes, et l’affaire Dettinger en était une preuve supplémentaire, que leurs protagonistes n’avaient pas rejoint subitement le mouvement en réponse à l’arrestation du boxeur. Ils étaient déjà bien engagés dans le mouvement et leurs appels mêmes étaient basés sur une adhésion déjà massive des Voyageurs, mais qui ne serait accompagnée que d’une mobilisation sporadique et prudente, voire timorée. Comme le dit un homme que nous avons cité plus haut : « Nous aussi on est Gilets jaunes, mais jusqu’à maintenant, en fait, on s’est fait tout petit. On était là, mais pas trop là... ». Cette situation de large soutien, mais de présence jusque là discrète, parfois même timide, est attestée par un article de Street Press du 7 décembre (plus d’un mois avant l’épisode du boxeur) ; le seul article intéressant que j’ai trouvé sur la question. Milo Delage, un acteur connu et reconnu dans le monde des Voyageurs (président de l’association France Liberté Voyage), présent sur les ronds-points de La Roche-sur-Yon depuis le 17 novembre, déclare : « On est nombreux à être Gilets jaunes depuis le début ! ». Mais il dit aussi qu’il participe aux actions « en tant que citoyen français » : « Sous les gilets jaunes, on est incognito. C’est un mouvement citoyen. On veut la liberté, l’égalité et la fraternité, comme promis ! Et comme tout le monde ! ». Rester incognito, au moins relativement, permet d’éviter les discriminations, voire les poursuites et les arrestations (du reste, des poursuites semblent engagées contre les auteurs des vidéos anonymes que la police n’aura eu aucun mal à identifier à la suite des signalements). Des Voyageurs m’ont raconté – même s’il s’agissait d’une pure rumeur, l’anecdote est très significative – que dans une petite ville du Limousin, la police était allée jusqu’à dire aux Manouches présents sur un rond-point, que les manifestations de Gilets jaunes n’étaient pas pour eux, mais réservées aux « Français » ! On conçoit d’autant mieux, dans ces conditions, la réticence de beaucoup à participer activement au mouvement, et la crainte sans doute de se voir rejetés par certains Gilets jaunes eux-mêmes doit aussi jouer. Pour toutes ces raisons, on comprend bien que les Voyageurs adoptent, comme ils l’ont toujours fait dans les conditions difficiles, des stratégies de discrétion voire d’invisibilisation. Il m’apparaît assez révélateur que Dettinger ne se présente pas dans sa vidéo comme « gitan » ni comme « yéniche », mais comme simple « citoyen » Gilet jaune.

Cela n’empêche pas de se montrer aussi, quand on le veut et quand on le peut, pour ce que l’ont est, comme Florent Rapenne, vice-président de l’association La Bohème qui, nous apprend le même article de Street Press, est actif en Mayenne. Rapenne remarque bien que, de toute façon, « quand on arrive avec nos chants et nos guitares, les gens savent ». Il arbore un gilet jaune sur lequel est inscrit : « gens du voyage solidaires du blocage national ». Plusieurs vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux montrent de telles interventions musicales sur les ronds-points (voir, là encore, la page de Street Press). Dès le 1er décembre, un jeune voyageur de 15 ans, Ritchy Thibault avait créé sur Facebook un événement intitulé « Acte IV : Les gens du voyage présents ». Mais la page fut retirée deux jours plus tard, sous la pression d’adultes de la communauté jugeant cet affichage intempestif et illégitime (du fait de  l’âge de Ritchy). Le même Milo Delage dit craindre, aux mêmes dates, si un tel appel était lancé, « qu’on nous remette tout dessus ! ». Aussi, il semble bien que l’affaire Dettinger ait entraîné une vague de coming out, si l’on peu dire, qui s’est exprimée dans des vidéos dont les auteurs se présentaient sans ambiguïté comme « Voyageurs », appelant leur communauté à manifester aux côtés des autres et parmi les autres.

Mais de tels appels à manifester avec les Gilets jaunes circulaient en fait déjà depuis le début du mouvement, portés par des individus connus ou non parmi les Voyageurs. Dès le 17 novembre, on a vu des banderoles portant les mots : « Gilets Jaunes forains même combat », les associations de forains voyant dans le mouvement une opportunité pour porter leurs revendications. Bébé Coignoux fut par exemple à l’initiative du dépôt de demande de la première manifestation à Brive. Dans la semaine qui suit un appel écrit circule pour le 25 : « Nous les voyageurs nous bloqueront toutes les routes nous sommes nombreux on peut y arriver aussi, avec nos Gilets jaunes ». A l’occasion de cet acte II, le drapeau à la roue fait son apparition ici ou là (voir la page facebook Les Infos des Gens du Voyage). Le 27 novembre, le rappeur Henock Cortès (proche des fameux Lopez) publiait une petite vidéo où il déclarait : « j’appelle toutes les communautés de France, c’est-à-dire la communauté française, juive, arabe manouche, on se réunit tous, et j’appelle aussi aux gens qui habitent en cité, ben voilà les gars, il faut tous aller dans la rue, il faut plus se laisser faire [...] n’importe quelle nationalité de France et il faut qu’on se batte, voilà ». Le 5 décembre, il engageait à durcir le mouvement, demandant entre autre aux prisonniers de se révolter dans les centrales et les maisons d’arrêt, le message se terminant par les mots suivants : « Je suis un patriote, vive la France, vive la Révolution et vive les Gilets jaunes ! Manouche Family ! » (Manouche Family est le nom du groupe d’Hénock. Voir par exemple, Calibre 12, « classique » des places désignées). Le 30 novembre un message circule signé Aline Michelet, Laurent Mulard et Nicole Aguilar : « nous forains, gens du voyages, gitans, yenich, sinti. Nous sommes français. C’est notre pays. [...] nous en avons marre de voir ce gouvernement [...] nous parquer et nous déloger comme du bétail. [...] On est tous solidaires. On est tous français ». Le même jour, un autre de Rosano Lorier porte les mots suivant : « Je suis gitan et je demande à tous les gens du voyage (Manouches Gitans yenniches Forains) de se mobiliser partout en France car nous sommes des citoyens Français a part entière et cela fait si longtemps que l’on est laissé pour compte ! ». Depuis les initiatives se sont multipliées, parfois étonnantes. Par exemple des membres des gens du voyage (dont Ritchy Thibaut en fin de parcours) on accompagné une « marche pour la vie » qui est allé porter les droits des handicapés au parlement (partie de Perpignan, elle est arrivée à Paris le 22 février), mais aussi une demande d’abrogation de la récente loi Carle. On voit, il me semble, combien l’affaire Dettinger n’a finalement joué qu’un rôle dans la visibilité et, peut-être, dans l’accélération du mouvement.

J’ai gardé pour la fin un élément qui demande quelque explication et introduit à une réflexion conclusive. Le 28 octobre, alors que le mouvement des Gilet jaunes était encore en gestation, le Manouche marseillais Tony Fourmann, un acteur nain qui a joué dans les films Khamsa et Chouf tournés dans sa ville, postait une vidéo assez drôle, appelant à manifester le 17 novembre[3]. Tony, accompagné du refrain de la chanson Tony Montana du rappeur Kooseyl (Fourmann avait joué dans le clip). Tony arrive à une pompe à essence dans une petite voiture jouet et se met à pester contre la cherté du gaz-oil « de ses morts » : « rendez-vous dans toute la France, qu’on soit Gitans, Arabes, Manouches, mais il faut montrer qu’on est là, même les Français... », ajoutant au sujet de ces derniers : « la pire des races tant que vous voulez, d’accord ! ».

Ces derniers mots, qui sont de la pure provocation humoristique, pourraient faire croire que le manouche Fourmann ne se dit pas français et qu’il a une vision racisée des composantes sociales. Cela n’est pas exact, et le mot de « race » est utilisé ici comme il l’est le plus ordinairement dans les cités et le monde périurbain aujourd’hui, en un sens qui n’est pas racialiste, mais renvoie plutôt à des groupes définis d’abord par leurs identités culturelles (coutumes, modes de vie) et non, en tout pas d’abord, par le sang. C’est cet appel à l’union sacrée dans la lutte que reprendront tous les protagonistes des vidéos postées avant l’acte IX : il faut que tous se lèvent, Arabes, Juifs, Gitans, Manouches, Français (variante : « Rebeus, Babtous, Portugais, Gitans »)… Chacun, pour désigner ces groupes, utilise sa propre nomenclature, preuve qu’elle n’est nullement fixée : ce sont des « races », des « communautés », des « nations », des « peuples ». Cette conception de la société est en fait bien plutôt multiculturelle – pour utiliser un mot que les protagonistes n’utilisent pas – que racisée et le fait qu’il n’y ait pas de terme précis est assez révélateur, selon moi, d’un embarras lexical, voire sémantique : aucun de ces mots ne convient vraiment parce que la réalité qu’ils désignent est proprement niée en France, comme l’implique la notion de République une et indivisible. Du reste, si les auteurs désignent les Français comme groupe hégémonique, à côté duquel on se dit prêt à se battre, ils se disent aussi eux-mêmes français et même souvent (Hénock Cortès par exemple) « patriotes » (l’un des mots empruntés à la rhétorique d’extrême droite que l’on entend beaucoup dans les rangs des Gilets jaunes, associé au drapeau français). Les « Gitans », en particulier les Manouches, sont d’ailleurs toujours les premiers à souligner qu’ils sont eux-mêmes français, souvent depuis des siècles. Mais en effet, pour eux, il y a bien désormais les Gitans français et les Manouches français, et plus généralement les Voyageurs français – ce que beaucoup nomment, on l’a vu « le peuple gitan de France », et les Français tout court, ceux qui les assignent depuis des siècles à un statut de paria (d’où « la pire des races » pour Fourmann, mi provo, mi sérieux), mais avec qui il faut pourtant s’allier.

Une chose par contre m’a beaucoup étonné : dans ces vidéos le terme de « Gadjé » n’est jamais utilisé, alors qu’il l’est sans cesse au sein de la communauté pour désigner l’ensemble des non Tsiganes (et bien sûr aussi les Voyageurs non Tsiganes). Sans doute les auteurs de ces vidéos, et Fourmann le premier, ont-ils voulu s’adapter à un vocabulaire et une nomenclature immédiatement intelligibles par leurs interlocuteurs, mais c’est aussi, me semble-t-il, parce que le fait de s’engager dans la lutte collective conduit les auteurs des appels à se concevoir comme membres d’une communauté déterminée parmi les autres, à côté des autres, et à mettre sur un même plan à la fois les autres groupes tsiganes et les groupes diversifiés de ceux, qu’entre soi, on continue à nommer du terme générique de Gadjé. Quand je dis les autres groupes, je veux dire tous ceux (Yéniches, Gitans, Manouches, « Hongrois ») qui sont implantés en France et possèdent la nationalité française depuis longtemps, tous ceux qui forment le « peuple des Gitans de France », car il en va tout autrement pour les Roms arrivés en France ces dernières décennies des pays de l’est (principalement Roumanie et Bulgarie). Significativement, ils ne sont presque jamais mentionnés dans ces appels (le terme même de Rom est absent), et lorsqu’ils le sont ce n’est que pour s’en distinguer radicalement, voire de manière tout à fait injurieuse et discriminatoire[4]. Ces représentations négatives, voire ce rejet des « Roms » de la part de membres des voyageurs et gitans français ne sont certes pas des nouveautés. Mais ici, de toute façon, ce rejet est une condition pour intégrer ce grand mouvement social qui est aussi – comment ne pas le voir ? – un mouvement national (pas de rond-point sans son drapeau bleu blanc rouge ! pas de manif sans ses tonitruantes marseillaises) et fort peu enclin (je parle par euphémisme) à accepter les migrants de fraîche date, quelle que soit leur origine, en particulier ceux qui n’ont pas encore acquis leur nationalité française. Ainsi ce qui, dans cette lutte, unit les Voyageurs tsiganes aux autres Français, tout en se revendiquant comme « peuple » (mais justement celui des « Gitans de France »), est aussi ce qui les sépare des autres Tsiganes, exclus de fait de ce peuple nouveau[5]. Mais, pour finir, il est cependant important de souligner que l’adhésion au mouvement des Gilets jaunes n’est qu’une stratégie politique et culturelle des Voyageurs parmi d’autres qui suivent leurs cours, comme celle, par exemple qui, par le prosélytisme évangélique, les rapprochent au contraire des « Roms », originaires des pays de l’Est ou y vivant encore, par l’envoi de fréquentes et nombreuses missions, et qui font ainsi sauter allègrement les pasteurs missionnaires par dessus les frontières nationales et leur permet de parler avec effusion de « nos frères roms », qu’ils soient de là-bas ou d’ici.

Jean-Pierre Cavaillé

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[1] Les réactions des intéressés au discours méprisant de Macron sont nombreuses parmis les Voyageurs. Par exemple 4 membres de la Marche pour la Vie dans une vidéo du 2 février faite à Clermont-Ferrand : « c’est pas parce qu’on est Gitans, qu’on sait pas parler français... » etc. Cette vidéo est très intéressante pour l’expression d’un sentiments de syntonie avec les gadjé (le mot est exceptionnelement utilisé) Gilets Jaunes et pour les revendications portées (« on nous enlève les aires de grand-passage, on n’est que de la merde... » etc.)

[2] Yaron Matras, Romani. A linguistic Introduction, Cambrige University Press, 2002.

[3] Autre vidéo de Fourman : même but et mise en scène comparable (panne d’essence de l’auto jouet...) le 31 octobre.

[4] « ... il y a un espèce d’enculé qui nous a confondu, nous, avec des Roumains. Alors on fait peut-être partie de la communauté globalement, mais on n’est pas des Roumains, nous, ma couille, on fait pas caca dans la caravane nous, ma couille, tu comprends ce que je veux te dire ? On fait caca à 500 mètres de chez nous, tu comprends ce que je veux te dire ? Et on travaille, espèce d’enculé. » (l’une des vidéos publiée dans la semaine précédant l’acte IX). Cette affaire de toilettes dans les caravanes n’est absolument pas anecdotique, car la première chose, en effet, qu’un voyageur manouche fait lorsqu’il achète une caravane neuve où à un gadjo est de supprimer les toilettes, jugées insupportables dans le lieu d’habitation. Autrement dit ce qui est reproché là aux Roms est exactement aussi ce que l’on oppose aux Gadjé, lorsque l’on veut montrer qu’ils sont « ialé » (« crus », malapris). Mais ici, il s’agit de s’allier justement aux « Français », en s’insurgeant sur l’amalgame classique (et bien spur criticable) entre « Gitans » et « Roms ».

[5] J’ai trouvé une seule occurrence ancienne du syntagme « peuple des Gitans de France », sur un numéro de la Mission Évangéliques des Tziganes et Forains de France, janvier-mars 1960.