28 octobre 2009
Brève excursion automnale entre Lèze et Arize (Ariège)

Brève excursion automnale entre Lèze et Arize (Ariège)
L’association « Autour de Pierre
Bayle » organisait en Ariège au Carla-Bayle, entre les vallées de la Lèze
et de l’Arize, les 16-18 octobre dernier, un colloque international (« Pierre Bayle, héritier et médiateur de la liberté de
conscience à l’âge classique ») sur l’auteur du Dictionnaire historique et critique,
théoricien de la liberté de conscience et de la tolérance né au village protestant du Carla (depuis
rebaptisé à son nom), contraint de fuir la France toute
catholique dans les années de la Révocation de l’Édit de Nantes pour la
Hollande.
J’y fus convié es qualité (bien que médiocre
connaisseur de Bayle) et en profitais pour écouter et regarder autour de moi,
afin d’apprendre quelque chose, selon mon habitude, de l’état de la pratique de
la langue, de sa reconnaissance et de sa visibilité. Je ne prétends pas donner
ici autre chose qu’un aperçu tout à fait lacunaire et sans doute erroné sur
plus d’un point. A la fois, l’« étranger », c’est bien connu, note
des choses trop évidentes pour être remarquées, ou du moins pour être jugées
remarquables, par les autochtones.
La langue visible/invisible
La situation est évidemment très différente de celle
que j’ai pu observer en Val Maira,
cet été, en Italie. On peut d’abord dire que la visibilité volontaire de
l’occitan en Ariège est extrêmement réduite, au sens où je n’ai vu aucune
signalisation bilingue, aucune affiche (à part une affichette égarée à
Montesquieu Volvestre appelant à la manifestation de Carcassonne) et que les
nombreux prospectus et livrets distribués aux touristes font exactement comme
si rien d’autre que le français n’existait – et n’a jamais existé – dans la
région. Un beau livre de photographies sur les estivages en haute montagne
(Leah Bosquet, Estivage, Bruxelles,
Husson, 2009), offert aux intervenants du colloque (l’accueil, je
tiens à le dire, fut de très grande qualité, sur tous les plans), contenait un
reportage sonore de 52 mn en CD, non dénué d’ailleurs d’intérêt, d’où la langue
cependant est absente, sinon, tout à fait en contrebande, à travers l’accent de quelques
uns. En m’arrêtant au syndicat d’initiative de Montesquieu Volvestre je vis
cependant en vente quelques ouvrages de littérature occitane produite en Ariège (bilingues pour la plupart) ; j’y ai aussi feuilleté un
livret grand public sur la bataille de Muret, bilingue aussi, mais… français / castillan
(pourtant, Dieu sait quelles bonnes raisons il y aurait d’y faire paraître de
l’occitan !). Je me suis également arrêté sur la route devant un panneau qui
proposait des chambres d’hôte, où l’on pouvait lire, dans une graphie presque
correcte : « Pla vengut ».
Alléché, je pris le chemin de la colline, jusqu’à un très beau corps de ferme rénové,
mais ne trouvais personne, hormis un chasseur qui arpentait les labours voisins
en galante compagnie (voilà une nouveauté intéressante dans les pratiques
cynégétiques[1]), paysan dans le coin de
longue date, mais belge de nationalité et fier de l’être (capable en outre, me
dit-il, de comprendre le « patois »), qui m’expliqua que la maison
était propriété d’ « anglais ». Que la langue soit
valorisée par des britanniques est évidemment digne d’intérêt et ne semble pas un
cas si isolé.
Évidemment, par ailleurs, la langue est
bien visible et lisible, comme partout en Occitannie, mais de manière tout à
fait clandestine : par les noms de famille bien sûr, par une infinité de toponymes, graphiés à la va comme je
te pousse et plus ou moins francisés, par des mentions de recettes, de festivités,
d’objets dans les livrets touristiques aussi, mais il s’agit bien d’une
présence clandestine, puisqu’elle n’est jamais signalée et que l’on n’y trouve
qu’exceptionnellement le souci d’une correction linguistique. La livraison 2009
de 09 le Mag (« tourisme Ariège
Pyrénées »), évoque à la même page un refuge gastronomique appelé
« Les Estagnous » et vante l’excellence de « la
mounjetado », dont la recette est donnée sans même dire que le nom évoque
le haricot (monjetada, de monjeta), base du plat en question… Ici,
dans le fascicule Vallées de l’Arize et
de la Lèze, une publicité pour l’hôtel-restaurant « Le jardin de Cadettou », au Mas d’Azil, etc. etc. Qui imaginerait en
Ariège, en effet, que l’évocation de la langue, comme on l’a par contre compris dans les vallées occitanes d’Italie, puisse être un argument
touristique? Nous sommes tellement habitués à cet état d’effacement, de relégation, de recouvrement, de
francisation systématique, que nous n’y faisons plus que très rarement attention.
C’est plutôt le contraire qui se passe : rendez la langue visible et
audible (comme actuellement dans le métro toulousain) et vous pouvez être
certain de provoquer un tollé, sur le thème : « On est en France, et
en France on parle (écrit, boit, mange, chie) en français ! ».
Intermède baylien
J’ai noté quelques unes des graphies
approximatives de toponymes et de choses, associées à l’absence en fait de toute
identification de la présence d’une altérité linguistique ; tout au plus
s’agirait-il de quelque altération… Ce constat, par delà les siècles, me ramène à Bayle,
qui comme tant d’autres fit d’immenses efforts pour se
« dégasconner » et, depuis Sedan, s’échinait à corriger son jeune
frère Joseph, resté au pays[2]. Quand Bayle parle des
« langues » à connaître et à parfaire, c’est toujours pour invoquer,
outre le français, le latin et le grec. Certes, depuis longtemps déjà, l’occitan
avait cessé d’être une langue de culture reconnue malgré l’importante
renaissance de la littérature, surtout versifiée, entre XVIe et XVIIe
siècle. Cependant Bayle se plaignait amèrement d’être « sorti de [son]
pays sans le connaître »[3], et
il ne rechignait pas à utiliser, avec ses correspondants restés au Carla, des
locutions et des proverbes en occitan, et disait au passage le plus grand bien
de tel ou tel poète rimant en « gascon »[4]. On
dispose désormais d’une excellente édition critique de la correspondance de
Bayle, citée en note (6 volumes parus). Or dans cette édition
impeccable sur le plan philologique et historique, le traitement des
occurrences occitanes nous ramène d’une certaine façon au traitement encore usuel de
la langue. Ces occurrences – locutions, proverbes et vers –, sont donnés dans la
graphie originale, jamais normalisée en note, comme on s’y attendrait pourtant dans un ouvrage de ce type, et
surtout traduite de manière tout à fait approximative à partir des informations
d’un occitanophone d’aujourd’hui vivant dans la région du Carla (M. Robert Pons
de Bordes-sur-Arize, ponctuellement cité en chacune des notes concernées) alors
que les sources littéraires et érudites ne manquent pas (à commencer par le
Catonet Gascon de Guillaume Ader, recueil de proverbes du tout début du XVIIe
siècle). Certes, dans cet ouvrage savant, la langue est nommée
(« occitan ») et c’est déjà beaucoup, mais elle est saisie comme une
référence relevant entièrement de l’oralité, pour la traduction de laquelle on
va questionner un locuteur d'aujourd'hui sans penser que les sources lettrées
nous en apprendraient évidemment plus (je ne dis certes pas que la
consultation d’un locuteur soit inutile, mais elle est bien sûr, pour un texte
du XVIIe siècle, insuffisante). Cela est parfaitement révélateur du
statut de la langue, exempt de toute dignité grammaticale et littéraire, y
compris dans un ouvrage d’érudition qui est pourtant un modèle du genre.
La langue audible
Si, entre les vallées de la Lèze et de
l’Arize, la langue n’est guère visible, elle est cependant audible, à condition
d’être attentif et de la susciter. Je l’ai d’abord entendue au banquet du
colloque, dans la bouche de l’un des participants ariégeois du colloque qui
avait entonné « Arièja mon país »,
profitant d’une coupure d’électricité, largement repris par les nombreux
convives locaux. J’ai pu aussi la parler avec quelques membres de
l’organisation, dont un en particulier, qui s’est montré très attaché à sa
pratique. Mais surtout, surtout, grâce au logement des participants en gîte rural (celui où j’ai logé était aussi tenu par des britanniques), j’ai pu
rapidement me lier avec les paysans les plus proches, un couple de retraités –
bon pied, bon œil et bonne oreille – qui ne demandaient qu’à parler
« patois », y compris avec un petit jeune (!) et surtout un étranger
comme moi. D’une gentillesse et d’un accueil délicieux, Mme et Mr
S… furent ainsi durant ces quelques jours mes « informateurs »
favoris, parlant un admirable languedocien, agrémentés de quelques touches gasconnes, en tout cas limpide pour l’albigeois égaré que
j’étais, m’apprenant plein de choses et acceptant gracieusement que je les
enregistre (rien n’est plus agréable que le collectage sauvage !). Selon eux,
la langue est encore très parlée à la campagne, par les gens qui travaillent la
terre ; ils m’ont mentionné, entre autres, une jeune fille de 25 ans
particulièrement « dòtada »
en la matière, évoquant aussi une anglaise de leurs voisines qui s’était mise
en devoir d’apprendre à le parler, avec quelques succès, au moins pour la
compréhension.
A leurs yeux (et à leurs oreilles) cet
intérêt pour la culture (et donc la langue) ariégeoise et la participation à la
vie locale, serait par contre bien mal partagée par beaucoup de ceux qu’ils nomment
« hippies » ou « marginals » (en occitan dans le
texte !) ; très nombreux dans la région. Je suis allé en effet
visiter le marché sous la très belle halle de Montbrun-Bocage, le dimanche matin :
lieu étonnant, très largement animé par divers groupes de « néos »
(autre vocable, plus neutre, que tout le monde utilise ici), qui tiennent la
grande majorité des étals. Là, on serait bien à peine de trouver la moindre
référence à une quelconque occitanité ou ariégeoisité… La plupart des signes,
des symboles, des couleurs, des produits même regardent loin vers l’orient, l’Inde
et le Tibet en particulier.
Mais qu’est-ce qui fait donc que les
vapeurs d’orient, pour des gens qui ont pourtant choisi de vivre là, plutôt
qu’en Inde, sont plus attractives que la mémoire et la langue des lieux ?
Cela tient sans aucun doute aux référents culturels (et cultuels) d’un
mouvement aujourd’hui quarantenaire, qui se sont fortement diffusés en Europe, d’ailleurs
depuis l’Amérique et non directement depuis l’orient lui-même. Les sages de
l’Inde, comme les « Indiens » d’Amérique, font très profondément
partie désormais de la mythologie contemporaine, alternative ou pas. Décidément,
nos mohicans et nos sages goguenards, au fond de leurs bordes, font moins
recette. Remarquez que je n’ai pas osé poser de question à ce sujet aux
marchands de patchouli et d’encens, je n’ai pas osé non plus leur demander
s’ils connaissaient Pierre Bayle et ce qu’ils pensaient de la Révocation
de l’Édit de Nantes… J’avais trop peur de passer pour un martien.
Jean-Pierre Cavaillé

[1] Sa compagne d’ailleurs savait que Bayle était un
« philosophe de 1600 et quelques », et je lui tirai bien sûr mon
chapeau.
[2] « Pour cette facon de parler, je n’y avois plus été, parlant des
Salenques, elle est fort en usage dans le pays, mais elle ne vaut rien. Je
voudrois de bon cœur avoir eté averti de tous les gasconismes, car je me serois
observé pour n’en pas contracter l’habitude, au lieu que ne m’en defiant pas,
je croiois bien faire que de les bien mettre en usage. Asture est un mot qui ne
se doit pas ecrire, et dans le discours familier on doit à tout le moins
prononcer ast’heure. Les Gascons doivent eviter sur tout 2 meschantes
prononciations, pour lesquelles ils sont toujours tournez en ridicule dans les
comedies, et qui rendent les predicateurs desagreables, c’est celle d’u pour
eu, et de l’e muette pour l’e fermée, car nous prononcons le feu, comme s’il y
avoit lé fu. Pour celle de l’v pour le b qui est horrible ; les gens
d’etude n’y sont pas si sujets… », Pierre Bayle à Joseph Bayle, le 12
septembre 1676, in Correspondance Pierre
Bayle, éd. Labrousse, McKenna, etc., Oxford, Voltaire Foundation, t. III,
2001, p. 363.
[3] « On me prend tous les jours sans verd quand on
me demande qu’est devenue la posterité de quantité de Gascons dont le nom a eté
celebre comme un Du bartas, un Pybrac », à Joseph, 30 janvier 1675, ibid., p. 46-47.
[4] Cf. ce qu’il dit des vers gascons de Cassé de
Pradals, dans la lettre à Joseph du 12 septembre 1676, ibid., p. 364.
20 octobre 2009
Michel Charasse vole au secours des langues régionales ou : comment dit-on "se faire avoir" en auvergnat ?

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Michel Charasse
vole au secours des langues régionale
ou : comment
dit-on "se faire avoir" en auvergnat ?
Les langues
régionales ont trouvé un nouveau défenseur, un militant inconditionnel prêt à
tout pour que ces langues soient enfin reconnues par l’État français. Il se
nomme... Michel Charasse et occupe le siège éminent de sénateur du Puy-de-Dôme
(PS). On sait qu’hier encore il jetait sur elles tous les anathèmes du
jacobinisme le plus zélé, s’emportant au sénat contre la terrible menace de
leur citation dans la constitution française, au titre pourtant purement
symbolique du « patrimoine ». On peut relire son intervention au sénat, lors de
ce qui restera comme l’appel du 18 juin (2008)[1], qui aurait sauvé la France de l’occupation des
patois, sans le vote subséquent de tous ces députés gagnés à la cause de tous
ces ennemis de l’intérieur. Il n’avait pourtant hésité ce jour là devant aucune
infamie, aucune pitrerie, allant jusqu’à exiger la reconnaissance dans la
constitution de la « potée auvergnate » (voir sur ce blog Langues « régionales » : le sursaut républicain !)
au même titre patrimonial que les patois. Que s’est-il donc passé pour que le
persécuteur d’hier devienne l’apôtre d’aujourd’hui ? Est-il tombé de cheval,
comme saint Paul, sur le chemin de Damas ? A-t-il fait une chute de bicyclette
sur la route de Clermont-Ferrand ?
L’Auvergnat contre l’occitan
Si vous prenez la peine de lire la question
adressée au premier ministre du 6 août dernier (toujours en attente de réponse)
et surtout le petit article complice que lui a consacré l’Express le 2
octobre dernier, la rigolade risque de tourner court, ou du moins
trouverez-vous de bonnes raisons de rire jaune, et quand on dit jaune, les
cornes ne sont pas loin...
Lisons :
« Monsieur Michel Charasse signale à M. le Premier
ministre les vives inquiétudes qui se manifestent actuellement au sud de la
Loire en ce qui concerne les privilèges exorbitants reconnus à l'occitan que
beaucoup ne connaissent ni ne parlent tandis que des langues très employées et
encore très vivantes, parlées dans les régions de Nice, du Béarn, de la
Gascogne, de l'Auvergne, du Limousin et de la Provence, continuent d'être
ignorées par les pouvoirs publics qui tentent d'imposer par la force l'occitan
qui, pour la plupart des amateurs et des connaisseurs des langues locales, est
une pure création intellectuelle parfois accompagnée d'arrière-pensées
politiques. Les personnes originaires des régions précitées où se parlent
encore des langues bien vivantes et très appréciées, comme les langues
bretonne, alsacienne, basque, catalane, picarde ou corse... ne demandent rien
d'autre que d'être reconnues avec le même statut. Il lui rappelle en outre que
trois langues pratiquées en France sur les huit parlées par les Croisés puis
ensuite au sein de l'Ordre de Malte, sont le français, l'auvergnat et le
provençal et qu'il n'y a pas d'occitan dans la liste. Il lui demande donc de
bien vouloir lui faire connaître quelles mesures il compte prendre pour faire
cesser l'injuste traitement discriminatoire établi entre langues locales
reconnues ou non reconnues et pour mettre un terme aux pressions visant à
imposer contre toute Histoire et toutes traditions populaires l'occitan inconnu
à la place d'autres langues encore couramment parlées. »
La question, on le voit, est en fait entièrement
dirigée contre « l’occitan », considéré comme une « pure création
intellectuelle », n’ayant rien à voir avec les langues « véritablement parlées
», distinctes les unes des autres, qui, on le notera, n’ont pas de nom mais
sont mentionnées par les zones où elles sont sensées être en usage : Nice,
Béarn, Gascogne (je note au passage qu’il y aurait donc là deux langues
distinctes, le béarnais et le gascon…), Auvergne, Limousin et Provence. On
constate évidemment la disparition du languedocien, mais c’est que celui-ci est
justement incriminé comme base de l’occitan artificiel, « inconnu » et
néanmoins impérialiste, à travers la complicité des «pouvoirs publics».
On explique (une fois encore)
On ne va pas ici, une fois de plus, s’appesantir
sur la faiblesse et surtout sur la mauvaise foi de ce raisonnement, sinon pour
rappeler que dans toutes les revendications en faveur de la langue occitane,
les dialectes qui constituent celle-ci sont mentionnés : l’auvergnat, le
gascon, le languedocien, le limousin, le provençal et le vivaro-alpin. Pour
l’immense majorité des occitanistes (je mets donc de côté ceux qui prétendent à
la constitution d’un standard unificateur, fort minoritaires et auxquels en effet
on peut reprocher un artefact sur base languedocienne), l’occitan n’existe pas
en dehors de ces dialectes, il n’est pas plus, ni autre chose, que cet ensemble
de parlers qui partagent un ensemble de traits structurels communs et pour
lequel il est possible d’adopter une graphie commune. Mais tout le monde peut
et doit comprendre que l’adoption d’un code graphique commun, adaptable aux
particularités dialectales, n’est évidemment pas l’imposition d’une langue,
d’un standard unique et « totalitaire » (un gros mot qui ne cesse de revenir
dans les discours des anti-occitans). Autrement dit, il n’y a aucune espèce de
discrimination entre les « langues » nommées ci-dessus et l’occitan; puisque
l’occitan n’est rien d’autres que ces « langues » là; c’est bien, par exemple,
le limousin et non le languedocien qui est enseigné comme occitan limousin à
Limoges. La notion de discrimination ici n’a aucun sens. Ce n’est donc pas pour
autre chose que pour ces mêmes « langues » que nous manifesterons à Carcassonne
le 24 octobre.
Tout le conflit objectif (je mets de côté les
aspects idéologiques, qui de part et d’autre tiennent très souvent du fantasme)
porte en réalité sur la graphie, question importante certes (et nous sommes
nombreux à penser que la graphie commune, dite « classique » a encore des
progrès à faire pour une meilleure adaptation notamment au limousin et à
l’auvergnat) mais tout à fait secondaire (il existe aussi une graphie
mistralienne, reconnue dans l’enseignement et auprès des occitanistes, et les
graphies alternatives ne sont certes pas vouées au pilori) et sur la
dénomination « langue » ou « dialecte » qui, j’ose le dire, est elle aussi loin
d’être fondamentale, car ce qui est primordial est de reconnaître que nous
parlons la même chose et de la même chose – car le drame est bien qu’un
auvergnat occitaniste et un auvergnat anti-occitaniste parlent la même
langue – et que nous sommes a priori d’accord pour faire tout ce qui est en
notre pouvoir pour assurer un futur à ces idiomes (je prends à dessein un terme
insatisfaisant mais hors conflit) dont la pratique nous apportent et importent
tant.
Je sais que ce constat de l’identité du référent
(c’est bien la même langue que parle un provençal sécessionniste et un
provençal occitaniste), est généralement nié par les sécessionnistes (je
désigne par là, sans porter le moindre jugement, ceux qui affirment que leur
parler est une langue à part entière et refusent l’idée de langue occitane),
qui invariablement invoque la graphie, mais l’argument est absolument fallacieux
et insoutenable : même s’il était graphié à l’aide des idéogrammes chinois, le
français, comme langue parlée, resterait le même ! En tout cas, il faut qu’ils
sachent, même s’ils refusent de l’admettre, que l’immense majorité des
occitanistes est infiniment plus proche de leur position de sauvegarde et de
promotion de la langue parlée que des quelques fabricateurs de langues unique
standardisée (type Pannocitan). Le fait qu’ils choisissent de s’allier, contre
les occitanistes, avec le pire ennemi de nos langues qui se puisse trouver est
une chose en vérité consternante et pitoyable, étrangère à toute forme de bon
sens : voilà à quoi conduit la dynamique des oppositions factices quand on les
laisse s’enkyster et se réifier, au lieu de travailler à les dissoudre par une
démarche réflexive et dialectique.
Les croisés à la rescousse des jacobins
Dans l’argumentaire de Charasse, que je fais
semblant de prendre au sérieux, même s’il ne l’est pas du tout (on verra qu’il
est un pur instrument en fait contre les langues régionales, toutes, et quels
noms qu’on leur donne), les détails amusants ne manquent pas.
Ce texte bref présente surtout une grossière
contradiction, puisqu’il réclame le même statut pour l’auvergnat, le limousin,
etc. que pour le breton, le basque, le catalan ou le corse : or, il s’agit
justement, là aussi, exactement comme pour l’occitan, de langues recouvrant un
ensemble dialectal ; ce sont donc des sécessionnistes locaux qu’il devrait en
bonne logique invoquer, et non des langues qui intègrent une pluralité de
formes dialectales et sont ainsi, sur le plan linguistique, dans la même
situation que l’occitan, justement. L’unique différence est qu’en
effet, ces langues ont acquise une légitimité historique que l’occitan n’est
encore pas parvenu à obtenir ou du moins qui reste dans son cas contestée. On
ne peut ici en énumérer les raisons ; cela pourrait et devrait faire l’objet
d’une grosse thèse de socio-linguistique et d’histoire, mais l’étendue
géographique de l’aire occitanophone et la terreur sécessionniste (cette fois
politique et non linguistique) qu’elle suscite, n’y sont certes pas pour rien,
outre de multiples considérations historiques, que l’on ne peut ici développer.
A ce sujet, Charasse invoque, après bien
d’autres, l’existence des « langues » de l’ordre de Malte, parmi lesquelles
figurent le français, l’auvergnat et le provençal, et non certes l’occitan… Or
chacun sait, ou peut aller constater dans les livres d’histoire et les
encyclopédies, que ces « langues » n’en étaient pas au sens où nous
l’entendons, mais des divisions administratives (on parlait aussi de «
provinces »), établies progressivement par l’Ordre des Hospitaliers de
Saint-Jean de Jérusalem. La langue d’Auvergne regroupait par exemple un bon
tiers du royaume allant d’Angoulême à Chambéry et de Besançon à Montélimar et
couvrait donc un ensemble qui n’avait pas de réelle unité linguistique
(Auvergne, Franche-Comté, Dauphiné, Bresse, Savoie, Lyonnais, Beaujolais,
Forez, Vivarais, Nivernais, Limousin, Bourbonnais, Berry, Angoumois, Marche,
Mâconnais). D’ailleurs même les rares partisans de l’existence d’une aire
linguistique médioromane (voir infra) sont obligés de parler d’une
ensemble linguistique pluriel. Il en allait du reste de même des quatre autres
« langues », créées à Chypre en 1301 (d’Italie, d’Aragon, d’Angleterre et
d’Allemagne) : la « langue » d’Allemagne par exemple intégrait aussi les
slaves, et l’Aragon embrassait l’ensemble de la péninsule ibérique (ce n’est
qu’en 1492, que pour des motifs strictement politiques, fut créée la « langue
de Castille). Aussi cet argument historique asséné par Charasse, ne
possède-t-il pas le début d’un commencement de preuve linguistique et montre
tout au plus qu’il n’y avait pas de « nation » (au sens où l’on parlait des «
nations » à l’époque médiévale) se reconnaissant comme occitane à une époque
où, par ailleurs, la « nation » française ne s’identifiait qu’à la seule partie
nord du pays actuel (je dis cela à l’attention des adeptes de la France
éternelle).
Le premier ministre, s’il le voulait ne
manquerait donc pas d’argument pour répondre à Charasse, sur tous les plans… Je
suis d’ailleurs curieux de voir ce qui en ressortira, tout en craignant d’être
fort déçu.
Bloquer le processus législatif
Quant aux raisons qui ont poussé Charasse à
intervenir, elles sont sans doute de deux ordres. Allons tout de suite à la
principale : elle est exposée dans un petit article paru dans l’Express
de Michel Feltin, largement favorable à Charasse. Il n’y a qu’à voir comment il
présente l’occitan : « Depuis une cinquantaine d’années, des militants du sud
de la France tentent, avec un certain succès, d’imposer « l’occitan » comme ‘la
seule langue’ du Midi. Une volonté qui fait s’étrangler les locuteurs, encore
nombreux, ‘des langues d’oc’, qui
ne se reconnaissent pas dans cette « création intellectuelle » née au XXe
siècle et fortement inspirée, en réalité, « des parlers languedociens (entre
Montpellier et Toulouse), comme l’explique le professeur de sociolinguistique
Philippe Blanchet ». On le voit, et ce n’est pas très étonnant,
l’incontournable Philippe Blanchet, grand contempteur provençaliste de
l’occitan (voir ici Langues et
cité : grandeur et misère de l’occitan), sert de caution intellectuelle, comme c’est le cas
dès qu’il s’agit d’assimiler les revendications linguistiques au séparatisme.
Qu’il existe face à Blanchet de très nombreux linguistes qui contestent sa
conception d’une pluralité de langues d’oc n’est pas un élément susceptible de
perturber notre journaliste charassien. « Provençaux, Béarnais et Auvergnats
protestent […] à intervalles réguliers pour demander la reconnaissance de
toutes leurs langues, cousines, certes, mais différentes » : cette manière de
présenter les choses évite évidemment de devoir reconnaître que les
occitanistes respectent en fait les mêmes différences et que les provençaux,
béarnais et auvergnats qui manifestent au nom même de ces différences pour la
reconnaissance de la langue occitane dans sa diversité sont sans doute beaucoup
plus nombreux que ne le sont les anti-occitanistes actifs (il n’y a qu’à
compter les participants aux manifestations des uns et des autres, quand il y
en a ! Car le mouvement séparatiste auvergnat par exemple ne semble guère
briller par sa capacité de mobilisation).
Mais peu importe, l’important est dans ce qui
suit : « Michel Charasse offre donc à ces derniers un soutien aussi pertinent
sur le fond que surprenant sur la forme […] : en évoquant « l’injuste
traitement discriminatoire entre langues reconnues et non reconnues », ce fin
juriste fait clairement allusion au principe d’égalité qui, s'il était malmené
par la loi sur les langues régionales que prépare Frédéric Mitterrand, pourrait
valoir à celle-ci une censure du Conseil constitutionnel. Une auguste assemblée
où Michel Charasse espère bien siéger prochainement... » Autrement dit, en se
présentant comme le paladin des langues que bafoueraient ceux qui reconnaissent
l’existence de l’occitan, pour spécieux que soit le raisonnement, Charasse
semble bien manœuvrer pour que le conseil constitutionnel censure la loi sur
les langues régionales que Frédéric Mitterrand devrait actuellement préparer.
En prenant fait et cause pour l’auvergnat, le béarnais, le limousin (qui pour
le coup ne lui demande rien, car il n’existe aucun séparatisme anti-occitan en
Limousin, mais seulement quelques patoisants isolés, comme Fernand Mourguet,
qui ne revendiquent même pas le statut de langue pour ce qu’ils parlent),
Charasse n’aurait donc d’autre objectif que de s’apprêter à combattre toute loi
de tutelle des langues régionales. Cette hypothèse est fort probable et
d’ailleurs une information récente semble l’accréditer qui, si elle est
confirmée, signerait une victoire sans qu’il n’y ait eu seulement à combattre :
Mitterrand serait en train de tenter de ne faire aucune loi, selon ce que son
conseiller aurait répondu aux basques d’Euskal Konfederazioa qui demandaient ce
mois-ci «quand est-ce que le projet de loi linguistique promis par le candidat
Sarkozy, confirmé par la ministre Albanel et par courrier, sera présenté au
Parlement ?» : « le ministère
de la culture s’interroge sur la pertinence d’une telle loi, considérant
que l’inscription dans la constitution est suffisante ». Telle fut la
réponse… S’il en était ainsi – ce qui semble hautement probable – cela serait
évidemment une régression considérable, et Charasse et ses pairs auraient gain
de cause en ayant eu à peine à lever le petit doigt en venant grossir
artificiellement le camp des opposants à l’occitan, de manière à renforcer
l’idée que la situation linguistique étant ingérable du fait des dissensions de
fond entre leurs défenseurs réels ou prétendus, mieux vaut ne rien faire. Ce
n’est évidemment que par une action collective efficace que l’on pourra
contraindre le ministre à légiférer, comme sa prédécesseure s’y était engagée.
Autrement dit, il faut être à Carcassonne le 24 octobre !
Michel Charasse, Pierre Bonnaud, Jean Anglade, même
combat !
Mais Charasse fait d’une pierre deux coups, car
son intervention satisfait aussi un électorat souvent en effet défiant par
rapport à cet occitan qu’ils croient étranger à leurs patois (alors que si on
leur dit « langue auvergnate », en effet, la relation avec ce qu’ils croient
être un idiome purement local est pour eux beaucoup plus évidente) et le petit
mouvement sécessionniste qui semble l’avoir inspiré.
En effet, comme l’ont bien remarqué quelques
internautes ici ou là (par exemple sur le site tradzone.net, ou sur le site du groupe Hysope dans une intervention signée J. F. Blanc) la
sortie de Charasse est redevable aux idées du géographe Pierre Bonnaud qui,
depuis des années, milite avec le cercle Terre d’Auvergne de Chamalières, pour
une graphie spécifique de l’auvergnat et surtout pour l’idée de l’existence
d’une langue auvergnate en relation avec le franco-provençal mais foncièrement
étrangère aux parlers méridionaux.
Pour se faire une idée
des idées de Pierre Bonnaud, on se reportera au site Terre d’Auvergne – surtout
à son Lexique
identitaire (sic) d’Auvergne – et aux
articles et ouvrages accessibles en ligne (et plus difficilement en librairie)
de cet auteur.
Il s’agit d’abord de
décrédibiliser les linguistes qui parlent de langue d’oc au singulier, du fait
de leur « engagement » politique prétendument cryptoséparatiste – exactement
selon la même phraséologie du soupçon utilisé par Charasse lorsqu’il parle des
occitanistes mus par des « arrières pensées politiques » (voir supra) ou de « l’inavouable » qui se
tiendrait caché sous les revendications des défenseurs des langues régionales
en génral (voir n. 1). Par contre, Bonnaud parlerait lui, évidemment, au nom de
la science pure laquelle, décidément, a bien du mal à s’imposer dans la
communauté scientifique. Il accuse ainsi les linguistes gagnés à l’occitan
d’avoir créé d’artificielles divisions internes à l’espace gallo-roman du
moyen-âge. Il s’appuie surtout sur les travaux d’Antony Lodge qui reprend,
dit-il, la position « juste de Gaston Paris, qui ne voyait que des transitions
». Or, la vieille théorie de Gaston Paris (1839-1903), toute au service de
l’unité nationale par la fiction d’un continuum linguistique qui unifierait
miraculeusement le territoire et par l’invention purement idéologique du «
francien », est aujourd’hui hautement critiqué et rejeté (voir l’article de Gabriel Bergounioux et, ici même, le
compte rendu de l’ouvrage de Bernard Cerquiglini, La
langue orpheline). Antony
Lodge, notamment dans son ouvrage, French,
from dialect to standard, reprend en effet un passage fameux de
Gaston Paris contre la distinction des langues d’oc et d’oïl («
Et comment, je le demande,
s'expliquerait cette étrange frontière qui de l'Ouest en Est couperait la
France en deux en passant par des points absolument fortuits? Cette muraille
imaginaire, la science, aujourd'hui
mieux armée, la renverse
et nous apprend qu'il n'y a pas deux
Frances, qu'aucune limite réelle ne sépare les Français du Nord de ceux du
Midi, et que d’un bout à
l'autre du sol national nos parlers populaires étendent une vaste tapisserie
dont les couleurs variées se fondent sur tous les points en nuances
insensiblement dégradées »). Lodge se fonde
surtout pour prouver la justesse des envolées lyriques de G. Paris, sur
l’absence de séparation géographique entre le nord et le sud alors que, selon
lui, les ruptures linguistiques sont dépendantes de frontières naturelles, et
en particulier des massifs montagneux (p. 75). Je dois dire qu’arrivé à ces
affirmations, dont tout le monde sait qu’elles sont complètement fausses (dans
combien de montagnes, parle-t-on les mêmes langues d’un côté et de l’autre ?),
je n’ai plus guère eu envie de poursuivre. Il n’empêche que Lodge, malgré tout,
contrairement à Bonnaud, ne rechigne pas à parler de langue d’oc et d’occitan
et semble ainsi bien éloigné de la position sécessionniste de Bonnaud.
Ce dernier d’ailleurs utilise non seulement Lodge, mais Paris de manière
vraiment étonnante, car il dit que celui, dans le fameux passage cité
ci-dessus, avait raison, mais « pour les parlers romans de la Gaule », alors
que l’éminent linguiste parlait tout aussi bien et surtout de l’état présent de
la France ; mais Bonnaud veut à tout prix démontrer qu’il existe un processus
historique conduisant à l’affirmation d’une forte identité linguistique
auvergnate permettant de revendiquer pour celle-ci le statut de langue autonome
en dépit du bon sens et, en fait, contre Paris et Lodge eux-mêmes ![2] Ce petit exemple en dit très long sur le
sérieux de la démarche, qui consiste principalement à tenter de dégager une
aire linguistique médioromane «
s’étendant originellement de la Seine à la Garonne, puis plus tard, après une
première phase de recul, de la Loire au Lot : non une « troisième langue
gallo-romane », mais un groupe de langues régionales originellement apparentées
plus spécialement du fait des conditions de peuplement et de romanisation. La
partie entre Loire et Massif Central a été francisée entre le moyen âge et la
fin de l'époque moderne. La bande méridionale de cette aire comprend le
Limousin (médioroman occidental), l’auvergnat (médioroman central), le «
franco-provençal » et le dauphinois (médioroman oriental). Toponymes et
patronymes attestent la spécificité et l’unité (relative cependant ! ) de cette
vaste bande », unité en effet plus que relative, au point que son
affirmation semble bien relever foncièrement de l’arbitraire. Car tout le
raisonnement historico-géografico-linguistique a en fait pour but d’affirmer
que cette soi-disant aire médioromane est dominée par l’auvergnat : « L’auvergnat […] fut toujours le représentant le
plus remarqué [de cette aire] du fait de son originalité particulièrement forte
» et de renvoyer évidemment à la « langue d’Auvergne » de l’ordre de Malte (au
moins sait-on ainsi qu’elles sont les sources « scientifiques » de Charasse.
Comment un raisonnement à ce point téléologique, construit d’entrée de jeu dans
le but de montrer que l’auvergnat est le parler le plus remarquable, le plus important
et le plus fort d’une hypothétique médioromanie découpée ad hoc pour lui servir
d’écrin, pourrait-il en effet être pris au sérieux ?
Décidément,
tout ce qui précède devrait motiver les auvergnats – et les autres – à aller
manifester en masse et sans état d’âme à Carcassonne samedi prochain…
Jean-Pierre Cavaillé

[1] Voici l’extrait de son
intervention :
« M. Michel Charasse. Lorsque l’on parle de réviser
la Constitution, les propositions les plus inattendues sont souvent formulées.
Je ne suis pas le seul dans cette assemblée à avoir été surpris par
l’apparition dans ce projet de révision constitutionnelle, à l’issue des débats
de l’Assemblée nationale, d’une mention visant à classer les langues régionales
dans le patrimoine de la France.
Car, après tout, on
pourrait profiter de la révision de la Constitution pour classer dans le
patrimoine national tout ce qui est considéré comme monument historique depuis
la loi de 1913, y compris la gastronomie dont la France demande officiellement
à l’UNESCO de la reconnaître comme patrimoine de l’humanité ! Si la gastronomie
entre dans le patrimoine de l’humanité, elle entre nécessairement dans le
patrimoine de la France puisque la France fait partie de l’humanité. Enfin, la
potée auvergnate classée monument historique !
M. le
président. Et la choucroute !
M. Michel
Charasse. C’est une chose que je
n’aurais pas cru voir avant ma mort ! (Sourires.)
En tout cas, nous voyons
bien que cette mention des langues régionales n’a rien à faire dans la
Constitution. (Applaudissements sur plusieurs travées de l’UMP.)
M. Alain Gournac.
Rien du tout !
M. Michel
Charasse. Que la Constitution
dise que le français est la langue de la République – grâce au roi François Ier
–, cela va de soi, c’est la base et c’est ce qui définit le mode des échanges,
notamment juridiques et officiels. Mais qu’on aille au-delà en ajoutant cette
précision concernant les langues régionales, c’est véritablement inouï !
Et si, en plus, cette
mention se limite à préciser que les langues régionales font partie du
patrimoine, de deux choses l’une : soit il ne sert à rien de l’inscrire dans la
Constitution puisque l’on peut parvenir au même résultat par d’autres voies
législatives, soit quelque chose d’inavouable se cache derrière.
Certes, notre collègue
rapporteur, M. Gélard, nous dit…
M. Jean-Jacques
Hyest, rapporteur. C’est moi le rapporteur !
M. Michel
Charasse. Mon cher ami, veuillez
excuser cette erreur !
M. Patrice Gélard.
Je ne suis pas vexé !
M. Michel
Charasse. Notre collègue
rapporteur, M. Hyest – je rends à César ce qui est à César –, nous dit que
cette mention n’a pas de portée normative et c’est ce que je crois
personnellement.
Mais je suis persuadé
que ceux qui l’ont introduite sous cette forme ne sont pas assez naïfs pour
introduire dans la Constitution des dispositions non normatives et qu’ils nous
cachent quelque chose.
En fait, ils cachent
leur intention de contourner la décision du Conseil constitutionnel…
M. Adrien
Gouteyron. Bien sûr !
M. Michel
Charasse. …concernant la Charte
européenne des langues régionales ou minoritaires dont nous savons tous que,
compte tenu de ses règles actuelles, la République ne peut pas la ratifier, en
raison de certaines de ses dispositions en tout cas, dont le Conseil
constitutionnel a dit qu’elles portaient atteinte à l’unicité du peuple
français, à l’indivisibilité de la République et au principe d’égalité des
citoyens devant la loi, trois fondements essentiels de la République.
Ou cette mention ne veut
rien dire et il faut la supprimer, ou elle signifie que l’on pourrait demain
considérer, par exemple, que cet élément du patrimoine nécessitant une
protection particulière et renforcée, celle-ci passe nécessairement par la
ratification de la Charte. Dans le premier cas, c’est inutile, dans le deuxième
cas, c’est dangereux, c’est pourquoi je propose la suppression de cet article
qui n’a pas sa place dans la Constitution ! (Applaudissements sur plusieurs
travées de l’UMP.) »
[2] Pierre Bonnaud, De
l’Auvergne : un fil d'Ariane pour aller de la confédération arverne au IIIe
millénaire, Clermont-Ferrand, éditions CRÉER, 2003, p. 13.
[3] L’article
oublie ainsi d’autres associations occitanes présentes en Auvergne : Piaron
Pinha, Lo Convise, la Mantenença
d’Auvernhe dau Felibrige (Maintenance d’Auvergne du Félibrige)…
09 octobre 2009
Peut-on parler breton dans une composition française ?

Dessin de Yann Sohier
Peut-on parler breton dans une composition française ?
Mona Ozouf, Composition française. Retour sur une enfance bretonne, Paris, Gallimard, 2009.
Ce livre, qui est à la fois et successivement, un essai d’ego histoire et une réflexion approfondie sur le conflit dans l’histoire de France depuis la Révolution de l’universel abstrait et de la diversité concrète, intéresse de bout en bout les questions sur lesquelles j’essaie de réfléchir et de débattre sur ce blog. Il est aussi écrit avec une grande clarté, une grande précision et concision. Mona Ozouf manifeste une remarquable capacité de distance et de mesure dans le récit familial, une émotion toujours contenue et dénuée de toute complaisance. Mon seul bémol dans ce registre, piégé que je suis par le titre, mais aussi un peu agacé par l’itinéraire d’une première de la classe qui n’a jamais quitté les écoles de sa vie [1], est qu’en effet, le livre trahit par moment assez fortement le travail appliqué de composition française. C’est ainsi d’ailleurs tout le rapport avec l’école laïque qui se trouve engagé, au centre du récit, mais aussi de la réflexion souvent aiguë de l’auteure.
La fille de Yann Skolaer
Mais il y a d’abord cette histoire singulière qu’elle relate ; Mona Ozouf est la fille d’un militant breton, Yann Sohier, instituteur proche du parti communiste, anticlérical et antifasciste, qui correspondit avec Célestin Freinet. Sohier, mort prématurément en 1935, à peine âgé de trente-trois ans, rédigeait seul une revue, Ar Falz, La Faucille, animé par le projet de répandre en Bretagne « les paroles émancipatrices des Reclus, Ibsen, Tolstoï, Proudhon, Renan, Kropotkine » (extrait de Ar Falz cité par M. Ozouf, p. 37). Il fut membre du Parti national breton, mais son attitude par rapport au fascisme montant fut sous sa plume on ne peut plus ferme, lorsqu’il qualifiait par exemple la revue Breiz da zont (Bretagne future) de « torchon jésuitique et fasciste » et ses auteurs de « petits papistes anti-juifs ». Mona Ozouf, pour autant, n’héroïse nullement son père, insiste sur la complexité et la versatilité des positions en ces temps troublés, laissant entièrement ouvert ce qu’auraient pu être les années de guerre de Yann Skolaer (Jean le maître d’école). Elle n’en remet pas moins à la place qu’elle mérite le livre détestable de Françoise Morvan (Nationalisme et dérive identitaire en Bretagne, Actes Sud, 2002), qui voit dans le racisme « la pente constante du mouvement breton » et dénonce ce qui aurait été le « flottement institué », l’ambiguïté de Sohier. Encore aujourd’hui, du reste, Sohier est traîné dans la boue d’un site minable dépendant apparemment de La Libre Pensée (ce qui n’est guère à l’honneur de cette dernière[2]), où des citations de documents tronqués, non analysés, non contextualisés, tiennent lieu de condamnation sans appel. Preuve en tout cas, s’il en fallait, que le combat de Sohier reste dans ses aspects essentiels (lutte pour la dignité de la langue et de la culture bretonnes) parfaitement d’actualité.
On aurait pourtant du mal à l’imaginer si l’on s’en tenait à la presse nationale qui rend compte du livre de Mona Ozouf, généralement de la manière la plus dithyrambique, mais en évitant presque systématiquement d’entrer dans le vif du sujet. Ainsi, Marc Riglet, dans le Magazine Littéraire, fait-il de Sohier « un militant régionaliste », voué « à la conservation des traditions et de la langue bretonnes ». Pourtant Mona Ozouf insiste bien sur le fait que son père se disait « patriote breton » et que son souci était bien plus profond et a plus ambitieux que la « conservation ». Du reste, elle prend soin d'exposer ce que l’on pensait chez elle du « folklore », tenu « pour un opium du peuple, la draperie décorative qui sert à dissimuler l’oppression double qui s’exerce sur le peuple breton : comme breton, puisque il sait lire et écrire la langue dont il ne se sert pas, mais n’écrit ni ne lit celle qu’il parle à la mer et aux champs ; et comme peuple, car il n’a évidemment pas été mieux traités que « les prolétaires de tous les pays » (p. 100). Je citerai aussi un autre court passage qui montre combien la question n’est pas celle de la « conservation », mais bien celle, toute différente, de la « désaliénation » sociale et culturelle : « Rien à la maison ne nous est plus familier, et objet de commentaires plus navrés, que le type du « Breton honteux ». Ce ne sont pas du reste les paysans aliénés que nous incriminons, mais l’espèce bien plus méprisable des « tudgentil », les petits bourgeois honteux de leur appartenance » (p. 97). Tel était l’état d’esprit de Sohier et de sa femme, mais, comme on le voit, tous les avertissements et toutes les précisions du monde n’y font rien : les grilles de lecture et le vocabulaire qui va avec demeurent les mêmes. Jean Mauduit, sur Canalacadémie, n’hésite pas à faire de cet engagement contre « l’impérialisme linguistique » de la France, le résultat d’une réaction personnelle aux brimades subies à l’École normale d’instituteurs de Saint-Brieuc, qui, du coup, rend Sohier presque excusable de ce qui est spontanément perçu comme un égarement : « Les révoltes sont toujours vécues au singulier et chacun tire de sa sujétion personnelle des conclusions générales, qui se transforment aisément en posture idéologique ». Comment en effet expliquer une posture aussi saugrenue que la dénonciation de l’impérialisme linguistique du français, sinon par les aléas psychologiques de l’histoire individuelle ?
Ce n’est en tout cas pas ce que fait Mona Ozouf, même si elle ne se prive pas d’entretenir une ironie bienveillante avec la phraséologie politique de son père, qu’elle désapprouve pour une part importante, pour les raisons que l’on verra, en respectant cependant sa démarche militante et sans désavouer sur le fond bien de ses idées.
Les trois mondes de Mona
Elle n’a que quatre ans lorsque son père meurt et elle sera élevé par sa mère, directrice de l’école de Plouha, et sa grand mère maternelle, très belle figure de femme bretonne bretonnante (le livre contient d’ailleurs d’intéressants développement sur la place des femmes dans la société des pêcheurs et paysans bretons), dont son père exigeait qu'elle lui parle breton. De sa grand-mère, elle évoque notamment la « langue vigoureusement accentuée, délibérément concrète : on ne pouvait jamais oublier, en [l’]écoutant […], de quel monde rural, savoureux et dru, en train de s’effacer, elle venait » (p. 70). J’ai souvent dit ce que je pensais de cette opposition entre les langues prétendues de l’abstrait et celles qui auraient reçu le concret en partage, entre la « saveur » de la langue des paysans et la fadeur de la langue des citadins ; Mona Ozouf est loin d’introduire une distance critique par rapport aux représentations sociales usuelles de langue, qu’elle déplore pourtant par ailleurs ; le breton de sa grand-mère paysanne est ainsi saisi du dehors, à travers le vocabulaire attendu et contenu de la bourgeoisie policée et cultivée à la mode de Paris. Cela est dommage, il existe sans nul doute d’autres façons d’approcher, en français, l’altérité linguistique et sociale. A plusieurs reprises, l’auteure décoche des flèches contre la sociologie de Bourdieu ; celle-ci au moins a-t-elle le mérite de nous pousser à nous défier de ce type d’image et de vocabulaire si largement partagé. Voilà comment je commence un paragraphe pour souligner les qualités du récit et des analyses du livre et le termine en cédant au penchant de la critique…
L’une des réussites de l’auteure, en tout cas, est de montrer comment l’enfant qu’elle était, évoluait simultanément dans trois mondes séparés par d’invisibles cloisons étanches : la maison engagée dans la cause bretonne et qui, ainsi, faisait « sécession », l’église, lieu inégalitaire par excellence, et où la langue n’est que le dernier « rempart contre l’impiété », l’école laïque enfin, lieu de l’égalité et du mérite qui comblait la petite fille modèle malgré les fortes limites pédagogiques de ses institutrices.
« L’école, et c’est là sa merveille, s’ingénie à nous rendre pareils » (p. 105) ; « elle est le lieu d’une bienheureuse abstraction, on y est hors d’atteinte de ce qui, à l’extérieur, est menaçant ou douloureux » (p. 108). Hors d’atteinte de l’extérieur, et surtout absolument fermée à la vie au dehors, à ce qui se passe autour d’elle : « Sur tout ce que la maison m’apprend, l’école est muette. Bien sûr, pas un mot de breton […]. Jamais un conte breton. Pas la moindre chanson bretonne. Et rien sur les métiers bretons : on fait silence sur les activités de nos parents […]. Nous sommes habituées à ne voir dans nos livres de lecture que des villages roses et bruns, alsaciens de préférence, tuiles, colombages, pignons pointus, cigognes, nœuds de soie noire des filles, pipes des vieillards » (p. 115). Mais la bonne élève, éternellement redevable à sa propre réussite, se reprend aussitôt, et attribue ces défauts à l’équipe enseignante prise dans la routine et sourde aux injonctions pédagogiques (ce ne sont pas pourtant ses institutrices qui ont écrits ses livres de lecture !) : « J’inclinerais aujourd’hui à penser que s’il régnait un tel silence en classe sur nos entours, si on faisait si peu de cas de nos ressources, la faute en revenait à une certaine indolence et à l’imperméabilité des institutrices aux consignes pédagogiques » (p. 119). En effet, elle « sait », du savoir de l’historienne (qui commença tout naturellement sa carrière de chercheur par l’étude de cette école à laquelle elle devait tant), que ces pratiques, qui provoquaient l’exaspération « de la maison », n’étaient pas véritablement représentatives. « Je ne peux plus aujourd’hui partager le procès de la maison. J’ai lu les livres nuancés et équitables de Jean-François Chanet et d’Anne-Marie Thiesse, j’ai participé moi-même aux enquêtes sur les instituteurs ; je sais que les instructions officielles, les revues pédagogiques et même le Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson, bible absolue, ne cessaient de déplorer les programmes conçus a priori, identiques pour le Nord et le Midi, et recommandaient de toujours commencer, dans l’enseignement de l’histoire et de la géographie, par ce que les enfants avaient sous les yeux » (p. 117). Il y a là un problème, car il me semble que ce que fait surtout apparaître l’expérience de Mona Ozouf est en effet un hiatus, au moins relatif, entre les instructions officielles et les pratiques effectives, à Plouha comme en bien d'autres lieux. Car il ne s’agit nullement d’une expérience isolée ; les témoignages d’une fermeture ou cécité à peu près complète de l’école au local sont innombrables. Et surtout, ils se répètent dans le temps… Á quelques petites différences près, j’ai vécu la même chose en albigeois dans les années soixante. Et puis, qu’en est-il aujourd’hui ? L’École est-elle plus ouverte à l’histoire et à la culture locale qu’autrefois ? Manifeste-t-elle un intérêt pour les « cultures d’origine » de ses élèves issus de familles immigrés ? Que disent à ce sujet les instructions officielles et les manuels ? Les travaux entrepris à ce sujet par James Costa (article à paraître dans la revue Lengas) sont assez édifiants… Pour ne rien dire de la relation aux langues régionales, qui reste un sujet épineux entre tous ; l’école publique, malgré les trop rares expériences de classes bilingues, allant jusqu’à ne pas même envisager ni imginer les quelques heures d’alphabétisation qui permettraient aux élèves de pouvoir au moins déchiffrer les panneaux bilingues en breton ou en occitan. Autrement dit, la question, à laquelle s’empresse de répondre Mona Ozouf de manière assez rassurante en s’appuyant sur les travaux de Chanet et de Thiesse, est toujours d’actualité et, y compris sur le plan historique, reste ouverte. Constater en effet, par exemple, que la pratique du « signal » n’était pas préconisée par les directives officielles n’a pas empêché, comme le remarque Philippe Martel dans son livre récent (voir ici même L’École française et les patois), sa très large application. Il pourrait en être de même de l’attention pédagogique pour ce que Mona Ozouf appelle joliment les « entours » et dont elle admet les limites, en vérité extrêmement étroites (exclusion de la langue, du social, etc.).
Elle fait cependant un constat très intéressant, en confrontant la culture et les livres proposés par l’école et ce qu’elle pouvait lire chez elle : « Quand j’entends aujourd’hui les pamphlets anticommunautaristes moquer lourdement les cultures minoritaires puériles, radoteuses et frileuses, je ne peux me retenir de comparer les deux bibliothèques de mon enfance. La plus universaliste n’était pas celle qu’on aurait cru » (p. 125). C’est grâce à une revue littéraire bretonne, Gwalarn, qu’elle apprend « le nom d’auteurs et d’œuvres dont l’école, et même plus tard le collège, ne soufflent mot : Tchekhov […], Eschyle et Hawthorne […]. Montrer que la langue bretonne était capable de rendre les nuances de la grande littérature, qu’elle n’était pas une langue morte […] Mon père avait lui aussi entrepris une traduction de Longfellow, en passant à moi » (p. 88). Elle disposait également chez elle d’une riche bibliothèque, ouverte au monde celtique et, en général aux minorités, galloises, provençales, etc. Ainsi lisait-elle le Barzaz Breiz, mais aussi le Mabinogion et le Kalevala, les œuvres de Liam O’Flaherty, de Synge, de Mistral… Cette bibliothèque accueillait « une foule de minorités culturelles, pour peu qu’elles fussent méprisées ou combattues. L’égalité, ici, en cela bien différente de celle de l’école, était l’abolition des injustices faites aux différences » (p. 148).
Ainsi, Mona Ozouf soutient-elle ce paradoxe fort intéressant : la culture révoquée comme particulariste et localiste par l’idéologie républicaine s’avère autrement plus universaliste que celle de la bibliothèque laïque. C’est une vieille idée reçue jacobine, dont l’auteure, en travaillant sur la Révolution française, a pu rencontrer à son état naissant (du moins sous sa forme républicaine, car elle était elle-même héritée du centralisme de la monarchie absolutiste) : « la province […] est vouée à incarner le particulier. Paris échappe à cette caractérisation péjorative, puisque par une vertigineuse cascade d’équivalences la capitale révolutionnaire s’identifie à la raison universelle » (p. 190). C’est ainsi que l’invocation de l’universel par la culture élaborée dans le lieu du pouvoir central cache si souvent le particularisme le plus mesquin. Comme l’auteure le constate : « l’idée que la France a reçu en partage l’universel dans sa particularité n’a pas quitté l’horizon de ce que je suis tentée d’appeler le républicanisme chimérique » (p. 235).
Deux images de la France
La dernière partie du livre est d’ailleurs constituée par un essai sur la dialectique de l’universel et du particulier dans l’histoire de la France moderne à partir de la Révolution, dont l’auteure est une éminente spécialiste. Deux représentations du pays s’opposent : « La France est la revanche de l’abstrait sur le concret », selon la formule de Julien Benda ; « la France est un vieux pays différencié », dit au contraire Albert Thibaudet. Bataille remportée depuis longtemps cependant par les premiers : la France des seconds « sait que la nation politique, sûre d’elle-même et dominatrice, n’a jamais été amicale pour la nation culturelle ; et que celle-ci, pour l’essentiel, a perdu la bataille des symboles » (p. 14). Formule remarquable, que les nombreux recenseurs de l’ouvrage feraient mieux de méditer avant d’évoquer le « régionalisme » et l’esprit de « conservation » de Yann Sohier.
Avant toute chose, il faut dire que l’historienne revendique son adhésion, quasi religieuse, aux idéaux révolutionnaires, en liaison avec son expérience de l’école laïque : dans la définition de la République, dit-elle, « comme « la confédération sainte d’hommes qui se reconnaissent semblables et frères », je reconnaissais une fois encore le credo de mon école primaire, la foi, immédiatement professée, dans l’universalité des hommes » (p. 182). Il est vrai que ce credo est devenu notre religion laïque, car il s’agit bien de croyance et de religion ; je ne parle pas ici en mécréant, mais tout au plus en philosophe, car c’est bien au nom de cette universelle fraternité que nous revendiquons l’égalité des langues et des cultures. C’est là le fondement métaphysique, ou plutôt théologique (une théologie de l'humain) de notre combat, et nous ne pouvons nier qu’il a, non pas exclusivement, mais grandement partie liée avec l’histoire de la Révolution. Dans l’expérience révolutionnaire, cet universalisme se fit cependant bien en un lieu précis, le lieu du pouvoir arraché à la royauté, la ville de Paris, et contre toute forme de particularisme régional, contre toute reconnaissance des régions (dont pourtant souvent les révolutionnaires étaient eux-mêmes issus) appréhendées dans leurs différences : « La couleur, la mémoire et l’esprit des lieux, nul ne songeait plus à les invoquer. Encore un mois, et la division départementale devait leur porter un coup fatal ». Comme le dit « un témoin perspicace, ceux qui n’avaient été jusque-là « que des Provençaux, des Normands, des Parisiens, les Lorrains »[3] – individus inférieurs par conséquent –, allaient désormais devenir français » (p. 185). L’ambition révolutionnaire condamnait, « dès l’origine à ignorer les appartenances particulières. De là à traiter celles-ci comme plaintes réactionnaires, voire comme entreprises contre-révolutionnaires, il n’y a qu’un pas » (p. 186). Ce pas, comme on le sait, fut vite franchi dans le combat paranoïaque contre le fédéralisme : durant le printemps et l’été 1793 « la répression de l’insurrection fédéraliste […] vient sceller le sort des particularités régionales » (p. 188). Pourtant, nous dit Mona Ozouf, dans les revendications des Girondins, on ne trouve « pas l’ombre d’une tentation séparatiste, et même pas d’affirmation de la singularité régionale. En revanche, on peut y voir grandir la méfiance envers la capitale » (p. 189), méfiance ô combien fondée : « C’est donc l’adversaire montagnard qui interprète les revendications des administrations modérées comme une volonté criminelle de sécession. C’est lui qui transforme le conflit entre la province et Paris en une lutte de la particularité contre l’unité » (ibid.).
C’est dans ce climat que se développe l’idée de la nécessité de l’éradication des « patois » ; alors qu’au début de la Révolution les idiomes locaux n’étaient perçus que comme de simples obstacles à la diffusion des idées nouvelles, pour Barère, dont tout le monde connaît la formule (c’est en substance le leitmotiv des soi-disant libres penseurs, qui sont restés sur ce point bloqués sur cette position absurde et paranoïaque), « le fédéralisme et la superstition parlent bas breton » (p. 191).
Mona Ozouf examine les effets paradoxaux de la chasse aux patois : « … en combattant ce que l’abbé Grégoire appelle « le fédéralisme des idiomes », ils font prendre conscience aux Occitans et aux Bretons de la spécificité de ce qu’ils appellent des patois. Alors même qu’ils ont entrepris de les faire disparaître, ils aperçoivent la connexité de la langue avec le « génie » d’un peuple » (p. 202) ; « en combattant la différence régionale au nom de la raison, [la Révolution] invente le régionalisme du sentiment. Ce sont Grégoire et Barère, désormais épinglés comme les assassins de la diversité, qui donnent au Midi son identité linguistique, à la Bretagne sa personnalité spécifique » (p. 204). L’existence d’une dialectique de ce type est indéniable, mais elle ne reposait bien sûr pas sur rien et c’est quand même un peu trop prêter aux riches que de dire qu’il revient à Grégoire et à Barère d’avoir conféré leurs identités aux régions ; c’est identité, sous des formes en effet sans doute en partie différentes, existaient fortement sous l’Ancien régime, et l’intervention des partisans de l’anéantissement n’ont fait que travailler sur ce qui existait bien sûr avant. Mais cette idée du monopole de la raison par la nation républicaine et par sa langue exclusive (Mona Ozouf cite Dulaure, inventeur de l’enquête ethnographique : « l’homme se dépouille de son caractère local à mesure qu’il devient instruit et raisonnable », p. 203) qui, de ce fait, conduisait à reconsidérer les régions et leurs patois du point de vue du « sentiment », est fort intéressante. Pour autant, nous ne sommes pas encore tout à fait disposés à dresser des statues à Barère et à l’abbé Grégoire : nos adversaires s’en chargent d’ailleurs fort bien !
Surtout, Mona Ozouf est très attachée à dresser la généalogie de ces deux visions de la France, dont on comprend qu’elles sont pour elle complémentaires (ce qu’elle déplore en fait est l’équilibre manqué et le triomphe au moins symbolique – moi je dirais réel dans ses effets – de l’une sur l’autre). Elle les voit apparaître dès le début, dans les jours qui suivent la fuite à Varennes et l’arrestation de Louis XVI, à travers tout ce qui différencie les Cordeliers des Brissotins : « l’unité cordelière supposée conjurer la déliaison des individus, est autoritaire et étatiste, imposée d’en haut et identique pour tous ». Chez les Brissotins, on met au contraire au contraire démocratie représentative et, dénuée du « fétichisme de l’unanimité » (p. 208), on est attaché à la formation d’une opinion publique « qui monte du social, n’est pas dans les mains de l’autorité politique. La logique d’une croyance à la prééminence du social sur le politique, à l’enracinement de l’opinion publique dans la liberté des sujets, c’est la renonciation au volontarisme politique » (p. 209). Ainsi, l’historienne, découvrit-elle « que les résistances à une république jacobine étaient apparues à l’intérieur même du projet républicain » (p. 210).
Certes, mais pour autant l’autre projet, indiscutablement plus démocratique, se donna-t-il jamais véritablement les moyens de penser la pluralité culturelle et linguistique ? Force est de répondre par la négative, quand on voit Mona Ozouf, faire l’éloge de Jules Ferry, comme digne descendant des Brissotins; Jules Ferry dont l’idéal, dit-elle, est « aussi éloigné des lamentations vulgaires contre la centralisation que des ferveurs jacobines » (p. 213). Il faudrait qu’elle nous dise tout de même ce qu’elle entend, à l’époque de Ferry, par « lamentations vulgaires contre la centralisation », centralisation dont l’ancienne élève de la rue d’Ulm ne juge certes pas qu’elle mérite d’être substantiellement mise en question[4]. L’idéal de Ferry, en tout cas, selon elle, « est qu’il puisse enfin exister en France, face à l’État, le contrepoids d’une société autonome, riche, comme en Angleterre, d’une presse libre pour enseigner aux individus leurs droits, d’associations pour les défendre, de meetings pour les proclamer… » (ibidem). Cette république de Ferry « devrait donc, en bonne logique, être plus accueillante aux traditions particulières » (p. 214). Or il n’en est rien, comme elle doit bien le reconnaître : « Si Ferry leur reste à ce point aveugle, c’est en vertu du singulier diagnostic qu’il porte sur les antagonismes qui menacent en France la cohésion nationale », la parti de la calotte et les laïcards, ces « deux nations ennemies » nées de la Révolution (p. 214). Mais c’est surtout, me semble-t-il que Ferry, même et surtout s’il n’en parle jamais, identifie la persistance des patois à laquelle l’école obligatoire doit mettre enfin un terme, à l’ennemi du progrès et du triomphe des idées de la Révolution. C’est là le sens même de sa politique scolaire. Mona Ozouf ne croit pas du tout que, comme certains le soutiennent, c’est « parce que Ferry pense toujours à ces langues menaçantes qu’il n’en parle jamais » (p. 215), car, à quelques exceptions près, « la francisation, réputée bénéfique, est alors un credo commun » (p. 216). Certainement… mais justement, l’élément linguistique s’avère alors un enjeu majeur ; il s’agit bien d’achever, ou d’accomplir le travail de la Révolution et il est clair que les idées jacobines en la matières avaient triomphé dans l’esprit même de ces républicains qui créèrent les mairies, donnèrent le droit d’association et luttèrent pour l’école obligatoire, évidemment exclusivement en français… Cette évidence, qui associait le français à l’instruction et les patois à l’ignorance était du reste un acquis fort ancien, qui remontait bien en deçà des jacobins et de la Révolution.
Et voilà qu’en fin de compte, sur la question de la langue, Thibaudet se trouve d’accord avec Barrère ; ainsi se trouvent réconciliées la France de l’unité abstraite et celle des différences composées, car le travail de composition suppose que les différences culturelles consistantes soient éliminées ou folklorisées : « L’aménité de Thibaudet, écrit Mona Ozouf, vient buter sur une exception, qui jette un doute sur sa description apaisée : la violence faite aux langues régionales. Plus on célébrait les différences semées par la nature dans les terroirs, et plus intolérable paraissait la diversité des idiomes, tant on faisait de la langue le plus puissant des facteurs d’identité » (p. 224).
Le salut par la hiérarchie
Ainsi, malgré ses efforts pour dégager de l’histoire une France républicaine antijacobine, l’auteure doit-elle convenir que celle-ci se donne une conception géographique de la diversité (« les différences semées par la nature ») qui annule en réalité les différences culturelles consistantes, les réduits aux spécialités régionales et aux poupées des Provinces.
Ainsi Mona Ozouf doit-elle admettre « la volonté éradicatrice de l’enseignement républicain, et la crispation des maîtres qui le dispensaient » (p. 225) et ne peut-elle que sourire à la proposition de Maurice Agulhon « qui incline à penser que l’État, en imposant le français à l’école, avait voulu donner au peuple « la possibilité de jouer sur deux registres d’expression, dont bénéficiaient déjà les bourgeoisies provinciales » » (p. 226-227). La réalité, dit-elle, est bien différente : « Il y a une langue écrite, enseignée, langue du journal, du suffrage universel, de l’école, de la caserne, du commerce, clé pour le monde moderne ; prestigieuse donc, une langue haute. Et une langue parlée, chuchotée plutôt, réservée au cercle proche et aux émotions partagées, incapable d’ouvrir les portes de l’emploi ; une langue basse, comme on dit que messe basse. La reléguer au cercle privé, c’est à terme la condamner à mort. Le temps y travaillera de manière plus efficace encore que la répression » (p. 227). Ce plaidoyer est évidemment fort juste, qui la conduit à relever ce que peut bien avoir de déraisonnable et, en substance, d’antidémocratique (bien qu’elle n’utilise pas le terme) les levées de bouclier contre la formule ajoutée récemment à la constitution (« Les langues régionales appartiennent à son patrimoine ») : « Cette simple adjonction, purement déclarative et nullement prescriptive, a paru pourtant constituer une agression contre l’État-nation, une insupportable offense à un républicanisme qui ne conçoit de citoyens qu’arrachés à leurs appartenances » (p. 228). Elle propose d’ailleurs une bonne critique de l’énoncé constitutionnel introduit en 1992 selon lequel « la langue de la République est le français » : « doit-on comprendre que le français est la langue républicaine par excellence ? Pourquoi n’avoir pas, plus simplement, écrit que le français est la langue officielle de la République ? » (p. 255). Elle démonte aussi très efficacement les fantasmes anticommunautaristes : « a-t-on jamais entendu les femmes parler d’elles-mêmes comme communauté ? Existe-t-il autrement que dans les outrances républicaines quelque chose comme une communauté occitane ? Et quel Catalan, quel Breton dirait que son appartenance établit une supériorité, ou même une étrangeté telle qu’elle lui interdit la communication avec les autres hommes ? » (p. 240) et se gausse justement de Régis Debray qui nous a appris que « la démocratie qui honore les communautés, est amnésique, quand la République, elle, est toute histoire » (p. 239).
La solution qu’elle propose, pour une meilleure reconnaissance de la diversité culturelle et des « langues régionales », fait cependant apparaître les étroites limites de cet engagement. Elle repose sur la notion de « hiérarchie », empruntée à Louis Dumont, entre les valeurs jugées supérieures par le sujet social et celles auxquelles il accorde un statut subordonné : « il nous faut distinguer les différents niveaux de nos vies, déterminer ceux où domine le point de vue du collectif et ceux où la particularité retrouve ses droits » (p. 247). Ainsi la subordination de la province à Paris, des particularités bretonnes (saisies comme individuelles) aux valeurs nationales (seules dignes d’être qualifiées de « collectives », comme si la pratique d’une langue pouvait être autre chose que collective !), est-elle pleinement justifiée ; il s’agirait seulement – mais reconnaissons que ce serait déjà en effet énorme – d’accorder réellement la possibilité d’expression et d’apprentissage des langues minoritaires : « … il faudrait en retour que soit abandonné le mépris constamment montré à la valeur subordonnée ; qu’on cesse d’assimiler toute langue minoritaire à un patois, et tout patois à une servitude ; et qu’on ouvre libéralement les possibilités d’apprentissage et de perfectionnement de ces langues aux individus qui le souhaitent » (p. 257). Une subordination bienveillante et respectueuse… Voilà la solution, et nous sommes bien loin, évidemment, du principe d’égalité. Mais celui-ci – l’égalité des différences, dans la différence – remettrait en cause le travail de composition à la française, travail de hiérarchisation et de subordination, à partir du centre du pouvoir et du savoir, et de cela, il n’en est pas question.
Jean-Pierre Cavaillé

Les grands parents maternels de Mona Ozouf le jour de leurs noces
"Vêtus de noir, sans même le brin de fleur d'oranger à la boutonnière, mes grand-parents sont raides l'un à côté de l'autre, regardant fixement l'objectif, attestant que le mariage est une chose grave : la romance, on le sent, aura peu de places dans ces vies rugeuses. Ils ne se sourient pas, ne se touchent pas. Ici, pourtant, la main de ma grand-mère est posée sur l'épaule de son jeune époux, dans un geste d'appropriation tranquille", p. 55.
[1] « … des écoles, je ne suis jamais sortie », p. 103.
[2] Voir, ici même, Libre pensée et monothéisme linguistique.
[3] Duquesnoy, 4 nov. 1789, Archives parlementaires, t. IX, p. 671.
[4] On peut d’ailleurs noter qu’elle pense incidemment la capitale comme le lieu par excellence de l’accès à la citoyenneté française, lorsqu’elle dit que les associations de Bretons et d’Auvergnats à Paris, loin d’avoir été des repaires de communautaristes (ce en quoi elle a tout à fait raison) « ont contribué à faire transiter les nouveaux arrivés à Montparnasse ou à Austerlitz jusqu’à la citoyenneté française » (p. 237). Ce qui implique qu’à Saint-Brieuc ou à Mende, ils étaient bien français mais non encore citoyens !
03 septembre 2009
Enseignement des « dialectes » italiens : le test de la Lega Nord

carte (non fiable) des « dialetti » empruntée à Wikipedia (article Dialetto)
il est d'ailleurs écrit dessous :
Rappresentazione intuitiva e approssimativa dei dialetti parlati nelle varie regioni italiane
c'est-à-dire : « représentation intuitive et approximative des dialectes parlés dans les diverses régions italiennes »
Enseignement des « dialectes » italiens : le test de la Lega Nord
L’exigence que la Lega Nord, parti appartenant
actuellement à la coalition gouvernementale en Italie, a récemment (27 juillet)
cherché à imposer au sein de la commission Culture de la Chambre des députés
qui prépare actuellement la réforme du système scolaire, de soumettre les
candidats à l’enseignement à un « test visant à montrer leur connaissance de
l’histoire, de la tradition et du dialecte de la région où ils veulent
enseigner »[1], a soulevé un véritable
tollé en Italie, à la fois pour de très bonnes et de très mauvaises raisons.
Cela a donné surtout l’occasion à une troupe serrée de journalistes et
d’intellectuels, de droite comme de gauche, parmi lesquels des linguistes de
profession et comme on le verra des personnages de grande renommée, d’étaler au
grand jour, sans presque aucune voix dissonante, une série de préjugés
imbéciles sur toutes ces langues qui font de la péninsule une mosaïque d’une
incroyable richesse.
La Lega Nord et les dialetti
Il faut dire que, selon moi, rien ne saurait faire plus de tort à la cause de ces langues que l’idéologie xénophobe et anti-sudiste de la Lega dont l’exigence en question (d’ailleurs aussitôt retirée en ce qui concerne justement le test de dialetto), était une émanation directe. En effet, les justifications mêmes données par la parlementaire leghiste Paola Goisis sur ce qui devrait être, selon son parti, un test « préalable » aux concours d’enseignement, désormais étroitement régionalisés, ne laissent aucun doute à ce sujet. Les titres ne devraient pas être premiers, mais passer au second plan, au motif qu’ils seraient « souvent achetés. De sorte qu’ils ne constituent pas une garantie de l’adéquation de l’enseignant ». Et surtout le but tout à fait avoué est de faire barrage aux professeurs venus du sud du pays : il s’agirait, selon la même Goisis, « d’obtenir une substantielle égalité entre les professeurs du Nord et ceux du Sud. Car il n’est pas possible que la majeure partie des professeurs qui enseignent au nord soit des méridionaux ». On voit très bien l’inconséquence et l’inconsistance radicale de la Lega en la matière, car la question « dialectale » intéresse absolument toutes les régions (même la Toscane, comme on le sait) alors que, spontanément, le dispositif de test linguistique est ici conçu comme devant servir à exclure en fait par avance des concours (et quelle que soit la matière enseignée) tous les professeurs venus du sud, ce qui aurait d’ailleurs forcément pour effet d’exclure aussi les voisins du nord ! On peut constater le même campanilisme et la même inconséquence de la Lega dans toutes ses interventions sur les dialetti ; elle n’a pas même l’intelligence tactique de chercher l’adhésion, sur ce sujet qui intéresse l’ensemble du pays, des régions du Sud. Cela apparaît de manière éclatante par exemple dans le projet de loi sur l’enseignement des dialetti soumis au Sénat le 21 mai dernier, qui demandait explicitement que soient reconnues comme langues (et entrent ainsi dans le cadre de la loi de tutelle des « langues minoritaires »), le vénitien et le lombard, sans prendre en compte d’autres pseudo-dialectes du sud qui se trouvent pourtant dans la même situation, comme ceux parlés en Campanie ou en Calabre[2].
Quant à l’usage de la langue écrite, sa promotion,
dans les faits, n’a semble-t-il pas été une priorité de la Lega, s’il est vrai
que le quotidien du parti, la Padania, dont Bossi est le directeur,
dans le sillage de la polémique sur la question que l’on vient de voir, le 13
août dernier, présentait comme un acte révolutionnaire une première page en
vénitien, dûment traduite en italien. L’opportunisme est évident, car il y a
longtemps que – en toute bonne logique – cela aurait dû être le cas. Le gros
titre est de la Lega pur sucre : A Cgil siopara
contro el Nord («
La Cgil [syndicat majoritaire des ouvriers italiens] fait grève contre le Nord
»). On y trouve aussi un article sur les dialetti, au titre qui sent la propagande à plein nez : Lengue
e dialeti xe el futuro dei zóveni (« langues
et dialectes sont le futur des jeunes »).
Le très intéressant blog Dialetticon a du reste mis en
évidence l’incohérence graphique de cette page. Le jour suivant, la première
page du journal parut en piémontais (titre : Coj partì alergich a la Lega : Ces partis allergiques à la Ligue), puis, pour le 15 août, en lombard (Salari e
dialètt, la nòstra battalia :
Salaires et dialecte, nostre bataille),
toujours avec traduction italienne en regard.
Ce qui étonne l’observateur étranger que je suis, attaché à supporter la presse dans les langues minorées, c’est justement que la Lega ne se soit découverte une telle mission que si tardivement et qu’elle reste finalement si frileuse, sur un terrain où, en effet, tout reste encore à faire en Italie, n’en déplaise à tous ceux qui poussent des cris d’orfraie, quand ils ne se contentent pas d’éclater de rire, à l’idée même que l’on puisse imaginer que les « dialetti » puissent être, en effet, des langues de transmission de la culture et de l’information.
C’est me semble-t-il la même chose sur le terrain de
l’éducation. La Lega, là où elle
règne, n’a – pour ce que j’en sais – guère développé et supporté l’enseignement
qu’elle fait semblant de réclamer désormais à cor et à cri, au-delà de quelques
rares heures ici ou là par semaine, ni ne semble avoir envisagé des centres de
formations des maîtres, et ne s’intéresse visiblement pas du tout à l’extension
d’une telle mesure à l’ensemble du pays, dont elle voudrait se séparer (ce qui
n’est certes pas une bonne raison pour se désintéresser des langues des autres,
et révèle combien ce parti est a la vue courte et la pensée étroite). La Lega, sans doute inspirée de loin – de très loin –
par les expériences françaises et surtout espagnoles, revendique en tout cas
depuis quelques années, et à contre courant de la plupart des autres partis
italiens, leur enseignement. Bossi a fait à ce sujet, le 2 août dernier, des
déclarations fracassantes, évoquant l’enseignement du « dialetto » dans l’école Bosina
fondée, entre autres par sa femme à Varese en 1998, et promettant à mi-mot, et
non sans provocation, qu’un tel enseignement, que cela plaise ou non, serait
prochainement étendu à l’école publique[3]. D’autres déclarations faites à la presse le 14 du
même mois, démontrent le stupéfiant déficit de réflexion pédagogique de
Bossi ; à propos des difficultés pour trouver un méthode d’enseignement,
il confia en effet : « Ma femme, qui s’en occupe depuis des années,
dit qu’elle doit être liée à la musique, au rythme, au façons de dire, à
quelque chose qui ait une cadence quasi musicale »[4]. Le
même jour, il aurait répondu à l’objection inévitable du nombre élevé de
dialectes en Italie (voir infra) :
« Ne t’inquiète pas, quelqu’un qui parle milanais parle dans toute la
Lombardie »[5]. Réponse vraiment
significative : le problème des dialectes et de leur enseignement, pour
Bossi, se limite visiblement à sa propre zone, et si le choix du milanais comme
langue standard de communication (et d’enseignement ?) pour toute la
Lombardie n’était pas visiblement la simple boutade de quelqu’un qui n’a jamais
sérieusement réfléchi à la question, ce serait là bien sûr là une décision pour
le moins inquiétante.
Le parti, comme je l’ai dit, par l’entremise de son président au sénat, a déposé un projet de loi (le jeu des partis rendant de toute façon tout à fait improbable son adoption), où sont mis au premier plan des revendications nordistes, sans que n’apparaisse aucune allusion aux horaires, aux contenus, aux méthodes ou à la formation des maîtres.
Pour ma part, je ne saurais
évidemment être contre le principe d’enseigner les dialetti, et je trouve très dommage que d’autres partis et d’autres
courants d’opinion ne saisissent pas l’occasion pour se faire l’écho d’une
autre conception, ouverte sur la diversité, inclusive et non pas exclusive,
élective et non pas sélective de l’enseignement des langues minoritaires
reconnues et des « dialetti » qui ne le sont pas encore. Car,
ce que je constate, c’est d’une part le manque de compétences pédagogiques et
intellectuelles des membres et partisans de la Lega en la matière (l’idée même
d’instaurer un « test » de dialetto en dehors de toute formation
pédagogique préalable,est éminemment révélatrice, et montre bien qu’il s’agit
de « trier » seulement ceux qui sont d’ici et les « étrangers »), et d’autre
part la réduction du dialetto à un instrument, un véhicule
idéologique… et de quelle idéologie ![6] Cette appropriation, dans le débat
public, de la question de la promotion et de l’enseignement des dialetti par un parti – et quel parti ! – cette espèce
d’identification qui est faite aujourd’hui entre défense des dialetti et Lega, et cette démission des autres partis sur cette
question, cet abandon peut-on dire des dialetti
à la Lega, sont des nouvelles très tristes pour l’avenir des langues
vernaculaires de toute l’Italie et pour les formes de relations sociales et de
cultures locales qui se vivent encore aujourd’hui un peu partout dans la
péninsule en ces langues.
L’unique analyse équilibrée et
sensée, parmi la centaine d’articles que j’ai pu parcourir sur le sujet (car
tous en fait tombent dans le piège de la Lega en identifiant la question des
dialectes au problème posé par l’existence même de la Lega), est celle de Gian
Antonio Stella, le 30 juillet sur le Corriere della Sera : « Il est dommage qu’une
bataille juste, celle de la réhabilitation, y compris à l’école, des langues
locales parlées par Verga et Pavese,
Gadda et Fenoglio, aujourd’hui écrasées par une mixture d’italien de télé à la big brother, soit avilie par une fanfaronnade
instrumentale balancée par les leghistes, avec des accents lourdement
anti-unitaires, pour des questions de boutique ».

propagande anti immigration de la Lega
(trad. : Il n'y a pas de place pour tout le monde)
La Lega comme pierre de touche
Le fait est, en tout cas, que cette démarche récente
de la Lega, associée à d’autres déclarations de ministres membres du même parti
concernant les « dialetti » (présence de chansons en « dialetto
» au festival de Sanremo, doublage par Rai3 de séries télé, etc.[7]) a
servi de pierre de touche, révélant le degré en vérité effrayant
d’impréparation et surtout de retard, je dirai même d’archaïsme, de
provincialisme (alors que la terreur de passer justement pour des « provinciaux
» nourrit la honte de nombre d’Italiens face à la relative vitalité de leurs dialetti,
là où la France a su mettre bon ordre…) des élites italiennes comparées aux
autres pays européens (au moins par rapport à l’Espagne, au Royaume Unis, et
pour le coup y compris comparativement à la France) dans l’appréhension de la
question de l’enseignement (et donc de la transmission) de ces langues, dont la
plupart sont aujourd’hui menacées, mêmes si elles restent souvent plus parlées
qu’ailleurs. Car, s’il existe bien une loi de tutelle (la fameuse loi 482/ 1999 sur les « minorités linguistiques »),
comme le faisait remarquer récemment Philippe Martel sur ce blog, elle ne prend
nullement en charge, ni d’ailleurs véritablement en compte, l’enseignement, et
de plus elle trace une ligne de partage absolument illégitime à mes yeux entre
certains de ces dialetti (mot généralement utilisé pour désigner tous les
parlers historiques distincts de la « langue » nationale) élevés à la dignité
de langue et comme tels relevant de la loi (parmi lesquels l’occitan et le
franco-povençal, aux côtés du frioulan, du ladin, du sarde, et des parlers
albanais, catalan, germanique, grec, slovène, croate et français), abandonnant
les autres à leurs statut minoré d’idiomes indignes d’une véritable
reconnaissance linguistique et culturelle. Il y a sans doute une relation,
hélas, entre cette relative vitalité et cet archaïsme des positions adoptées,
renforcé également par le fait que l’italien n’est une langue parlée par tous
les citoyens que depuis fort peu de temps, et il est clair, comme on le verra à
travers quelques citations, que pour beaucoup, aujourd’hui encore, le « dialetto
» est ce parler auquel il a fallu s’arracher pour accéder à la promotion
sociale. C’est parmi ces derniers, qui ont renié avec difficulté et douleur,
que l’on trouve les plus violents opposants à toute valorisation et tutelle des
« dialetti » (en général ceux-là se refusent du reste à faire la
moindre distinction entre langues reconnues et dialetti, et donc
nomment tout ce qui n’est pas italien « dialetto », un peu comme l’on
disait naguère « patois » en France, pour désigner aussi bien le basque que le normand,
l’alsacien que le corse). Mais il se pourrait – c’est le seul espoir que l’on
puisse avoir à l’issue de la lecture de la presse transalpine cet été
absolument déprimante sur la question – que sur ce point, comme sur d’autres,
la société civile soit plus avancée que ses représentants et ses savants, car
l’on trouve partout en Italie des gens qui tiennent à leur « dialetto
» et font tout leur possible pour le transmettre (c’est-à-dire pour transmettre
un certain type de relation aux lieux et aux êtres, le « dialetto »
n’étant certainement pas une fin en soi), même s’ils imaginent rarement que
l’école puisse – et doive – y contribuer. Ceci dit, les initiatives et
revendications locales, en diverses zones (surtout là où la loi reconnaît
l’existence d’une langue), sont parfois très fortes et le plus souvent tout à
fait étrangères à la Lega.
Les données d’une
enquête
Avant d’examiner le florilège, il faut quand même dire deux mots sur les chiffres utilisés dans la presse, qui font comprendre l’importance des pratiques linguistiques recouvertes sous le terme de « dialetto », mais aussi leur évolution rapide et leur fragilité. Les italiens disposent d’une enquête Istat réalisée en 2006 et publiée l’année suivante, reposant sur un panel a priori suffisamment représentatif (24.000 familles et 54.000 individus, sur 853 communes, de tailles différentes et réparties sur tout le territoire). L’échantillon est beaucoup plus réduit que celui de l’enquête Famille de 1999 en France, mais beaucoup mieux distribué et contrôlé. C’est elle que reprend par exemple Roberto Bianchin dans la Repubblica du 30 juillet, fromages et diagrammes à l’appui. Toute l’enquête repose sur la dichotomie italien/ dialetto, jamais mise en question : le mot s’en trouve évidemment conforté dans sa légitimité et la notion réifiée, puisque toute l’étude repose sur la présupposition que partout dans le pays, il existe une même réalité linguistique, que l’on peut tranquillement étudier, en toute objectivité. D’ailleurs on ne demande même pas aux locuteurs s’ils se représentent la langue vernaculaire comme dialetto ou langue, bref la distinction établie par la loi 482 tombe, au profit du vieux terme consacré et dégradant, alors même qu’il est désormais en débat.
L’enquête montre en tout cas que, globalement, l’usage exclusif de l’italien augmente alors que l’emploi du dialetto recule considérablement et surtout rapidement, du moins comme langue exclusive en famille et avec les amis. 45,5% de la population parle principalement sinon exclusivement l’italien en famille (soit une estimation de plus de 25 millions) ; 48,9% avec les amis et 72,8% avec les étrangers (entendu par là ni famille, ni ami ; cette catégorie n’en est pas moins très insatisfaisante, qui ne distingue même pas les connaissances des inconnus). Ceux qui utilisent principalement, voire exclusivement le dialetto en famille forment 16% de la population, soit tout de même quelque chose comme 8 millions et 800 mille personnes ; 13% avec les amis et 5,4% seulement avec les étrangers. La confrontation avec les chiffres de 1988 est extrêmement alarmante. A parler seulement ou principalement dialetto en famille ils étaient 32% en 1988 : une division par deux donc en dix ans ! Aujourd’hui, s’il y en a encore 32% dans la classe d’âge de 65 ans et plus, il n’y en a plus que 8% dans la classe des 6-24 ans. Par contre l’usage mixte, italien et dialetto, est très important : 32,5% en famille (32,8% avec les amis et 19% avec les étrangers). J’en déduis arithmétiquement que l’Italie reste un pays où plus de 48% de la population pratique d’une façon ou l’autre la langue vernaculaire. Il semble donc que lorsqu’on se moque de Roberto Calderoli, le ministre de la Lega parce qu’il affirme que plus de 40% de la population parle « dialetto », celui-ci reste en dessous des statistiques officielles. Il y a évidemment des régions où la langue vernaculaire est plus parlée qu’ailleurs : au coude à coude, on trouve la Calabre (74%[8] le parlent en famille), la Campanie (72%), la Sicile (71%), la Basilicate (71%) et la Vénétie (70%).
Comparativement à la France, on le voit, le bassin et
les ressources sont évidemment immenses, même si la dégradation semble rapide,
surtout dans un contexte où il règne une sorte de consensus pour affirmer que
la perte est irréversible, beaucoup disant de plus qu’elle est bénéfique, parce
que signe de modernisation et d’instruction. Il est sûr en tout cas que si vous
allez en Italie et ouvrez les oreilles, vous pourrez constater un peu partout
une densité d’usage tout à fait similaire à celle que j’ai notée dans mon
dernier post pour l’occitan
parlé en Val Maira.
Arguments contre l’enseignement des dialetti
Les arguments fournis dans la presse et sur le net
pour récuser ou tourner en dérision la proposition de la Lega d’enseigner les dialetti
sont désespérément répétitifs et, en fait, nous autres français les connaissons
déjà pour la plupart, même si chez nous certains ont désormais perdu dans
l’opinion une bonne partie de leur crédibilité et de leur pertinence (le fossé
qui s’est créé me semble sur ce point évident, et il devient abyssal par
rapport à l’Espagne). Il n’est pas moins important de les recenser et de les
analyser si l’on veut en produire une critique cohérente et efficace. Je les
passe d’abord rapidement en revue : les dialetti sont des handicaps
sociaux et culturels pour ceux qui les parlent ; ils n’ont pas de littérature ;
ils n’ont pas de graphie fixée ; ils ne cessent de changer (et donc ne
sont pas enseignables !) ; ils sont beaucoup trop nombreux (leur nombre rend
impensable une quelconque transmission par l’école) ; leur enseignement
conduirait à une mauvaise maîtrise de la langue nationale, voire même au
morcellement et à l’éclatement du pays ; il n’existe pas de maîtres pour les
enseigner ; et enfin (argument qui résume en fait tous les autres) ils ne sont
pas des « langues » à part entière et ne sauraient s’enseigner, du fait de
l’étroitesse supposée de leurs fonction, et de leur dépendance affirmée de
l’italien. L’ensemble de ces arguments peuvent se ramener en fait à deux
énoncés généraux qui se renforcent l’un l’autre, le premier à prétention
descriptive, le second proprement prescriptif : 1- les dialetti ne peuvent
être enseignés (ils ne sont pas enseignables) 2 – les dialetti ne
doivent pas être enseignés. Soit dans les termes propres du célèbre
intellectuel marxiste Alberto Asor Rosa, dans un article paru dans l’Unità du 17 août en réponse au ministre
léghiste Zaia qui l’avait traité de « réactionnaire », pour ses
positions sur la question : « porter les dialectes dans les écoles
comme matière d’enseignement ne se peut faire, ni ne doit se faire »[9].
Les dialetti ne sont pas des lingue
Allons à l’argument premier, déterminant, essentiel : les dialetti ne doivent pas et ne peuvent être enseignés, car ils ne sont pas des « langues ». L’historien de la langue italienne Vittorio Coletti, auteur d’un important dictionnaire en collaboration avec le non moins célèbre Francesco Sabatini (voir à son sujet sur ce blog Dialectophones, femmes et nègres, même combat ! et L’histoire au secours du plurilinguisme), l’affirme par exemple, après et avec beaucoup d’autres, dans l’article qu’il publie sur la Repubblica du 31 juillet. Pour lui, ce n’est qu’au prix d’une équivoque dommageable, que « le » dialetto (le singulier est évidemment ici, comme ailleurs, en lui-même on ne peut plus problématique) est nommé « langue ». Il est une langue du point de vue « grammatical », mais non d’un point de vue « fonctionnel » et Coletti d’expliquer doctement qu’ « une langue est telle lorsque l’on peut faire en elle tous les discours de la culture d’un pays. Demandez à un étudiant d’utiliser le dialecte pour répondre à des questions d’algèbre ou demandez à un médecin qu’il vous fasse un diagnostic en dialecte »[10]. Hé bien, c’est exactement ce que l’on fait dans les écoles bilingues chez nous, en (ex)patois, ce qui prouve qu’une langue (au sens grammatical) est toujours ouverte à toutes les fonctions, même si socialement, toutes ne lui sont pas accessibles. C’est vrai d’ailleurs dans l’autre sens, la langue noble ne s’abaisse pas à certaines fonctions, laissées au dialetto (certaines chansons et histoires obscènes par exemple) : il n’est donc pas vrai que la langue officielle dans ce cas serve à tenir tous les discours de ce qui constitue la culture (même si elle en a bien sûr la capacité). Cela est d’ailleurs désormais vrai, dans l’autre sens : Coletti lui-même reconnaît que l’italien, comme le français, ne peut plus être employé pour les publications de nombreuses disciplines scientifiques (ce fut longtemps le cas pour les domaines de culture réservés au latin) où l’anglais tend à devenir exclusif : il doit alors admettre, selon son propre critère, que la langue dans laquelle il écrit est en train de devenir un dialetto, ce qui devrait le rendre plus bienveillant d’ailleurs à l’égard des autres…[11] Ce devenir dialecte de l’italien n’est du reste pas chose nouvelle, s’il est vrai que Francesco Alberoni l’affirmait déjà en 1978…[12]
Plusieurs journaux, à commencer par la Repubblica (cf. article de Bianchin du 31 juillet) et blogs ont rapporté les propos de Pierfranco Bruni, président d’un certain Centro Studi e Ricerche à Carosino dans les Pouilles. Celui-ci a affirmé que « l’Italie est une nation, qui se caractérise en effet culturellement par la variété des formes dialectales qu’il ne faut pas confondre avec les « autres langues » définies comme minoritaires »[13]. C’est plus ou moins l’esprit de la loi 482, réactualisation de la vieille partition, complètement erronée, entre idiomes allogènes, langues étrangères nichées dans la péninsule, et idiomes indigènes (parmi lesquels seul l’italien standard est « langue »). Pourtant Bruni appelle de toute urgence à une refonte de la loi, apparemment (il n’est pas très clair sur ce point) parce qu’il considère que certaines langues reconnues comme telles par la loi ne devraient pas l’être, comme le frioulan (voir la réponse des frioulans du Comitât 482), et aussi parce qu’il réclame un statut de tutelle spécifique pour les dialectes (mais exactement de quel type ? Cela n’est pas clair non plus). En outre, il est gêné par le syntagme de « minorités », et voudrait le voir remplacé par celui de « présences minoritaires » (je ne vois cependant pas la raison de cette « subtilité »…). Evidemment, l’affirmation selon laquelle la variation dialectale serait une spécificité de la « nation » italienne est fausse et archi-fausse : elle est une donnée universelle. Il se trouve seulement que l’Italie est parmi les pays européens où cette variation est aujourd’hui encore la plus vive, nonobstant l’imposition d’un standard national.
Mais surtout, selon le même Bruni, « les dialectes ne sont pas des « structures » linguistiques minoritaires. Elles sont le vrai tissu d’appartenance à un territoire au sein d’un processus qui vise rigoureusement à la défense de la culture italienne. Les dialectes ne sont pas des langues autres par rapport à la langue italienne et renforcent l’identité de la langue d’une nation »[14]. On comprend tout de suite quel est l’objectif idéologique : s’opposer à la Lega Nord et à son instrumentalisation sécessionniste des dialectes (et sans doute à d’autres groupes autonomistes éventuels), mais cela est opéré au prix de contorsions sémantiques qui font apparaître les dialetti comme solidaires, inséparables et bien sûr étroitement dépendants de l’italien, dans la mesure où justement ils ne font pas langue par eux-mêmes, et qu’il leur est attribué une fonction patriotique d’unité culturelle et linguistique… dans la diversité ! Tout cela ne sont que des mots et ne correspond absolument pas à l’histoire (les dialectes, dans leur relation avec ce qui était depuis fort longtemps la langue standard, existaient bien avant que l’Italie existât comme nation), ni surtout à la réalité linguistique, extrêmement variable en effet, et où l’on trouve tous les degrés de proximité et d’éloignement par rapport à l’italien standard. L’on peut sans doute proposer un ensemble dialectal cohérent qui constituerait la langue italienne, avec et à côté de la langue standard, mais cela ne change rien au fait que les dialectes sont des langues en ce sens premier et essentiel de leurs capacités multifonctionnelles, déniées par Coletti (voir supra), et prouvées pourtant par l’existence d’une très riche littérature « dialectale », sur laquelle peu ont le courage d’insister. Dès lors que l’on reconnaît cette capacité, évidemment, leur relation avec la langue nationale s’en trouve foncièrement modifiée, du moins pour les locuteurs qui en prennent conscience, mais notons que cela n’implique absolument pas l’introduction d’une relation de concurrence conflictuelle avec la langue nationale, comme en effet la Lega a tendance à vouloir présenter les choses (au nom des racines, de l’identité, etc.), mais tout au plus d’émulation réciproque dans le cadre d’un bilinguisme désormais étendu à tous les locuteurs « dialectaux ».
Mais cette situation d’instabilité créée
nécessairement par la revalorisation des dialetti, à travers la
manipulation de la Lega, est souvent interprétée comme le signe annonciateur de
la fin de l’unité italienne. C’est ainsi que, dans l’Unità
du 14 août, Giulio Ferroni, excellent spécialiste de l’histoire du théâtre,
s’opposant au slogan de la page de La Padania en vénitien que j’ai
déjà cité (« langues et dialectes sont le futur des jeunes »), affirme
qu’à travers cette promotion concurrentielle des dialetti, l’on
achemine à grand pas l’Italie vers « une fragmentation territoriale et mentale
qui l’éloignera définitivement de l’Europe, qui jettera aux orties toute la
grande tradition internationale de notre culture et de notre économie »[15],
alors que lui-même rappelle que les « dialectes (et une grande littérature
dialectale) ont justement œuvré à travers un échange avec l’identité nationale »[16]. Asor
Rosa, parle dans le même esprit du « jeu d’intégrations et renvois, non
seulement entre dialectes et langue italienne, mais entre cultures et identités
locales et identités nationales », qu’il considère « non comme une
limite, mais comme une richesse, une particularité italienne dans le champ
européen ». Cela est vrai pour une bonne part, et le professeur rappele
les « vers délicieux en frioulan du jeune Pasolini, fondateur de l’Accademia
furlàn (…) ; ou le très savant usage de divers dialectes italiens chez
un grand auteur comme Emilio Gadda » et d’ajouter enfin, dans une
parenthèse : « parmi les plus récents, comment ne pas citer un poète
exceptionnellement veneto comme
Zanzotto ? »[17].
Mais alors, une fois encore, si l’on estime que les dialetti ont leur place dans l’économie linguistique et culturelle nationale, si l’on considère que la relation d’échange avec l’italien est vitale (ce qui peut parfaitement se soutenir), il ne faut pas les abandonner à la Lega, comme on le fait. On me dira que cet équilibre et cet échange impliquaient une relation de subordination et d’inégalité entre les dialetti multiples et muables et la langue une et (soi disant) immuable, que la Lega et tous ceux qui comme moi affirment que les dialetti sont des langues (pour des raisons cependant foncièrement différentes), refusent. En effet, l’équilibre est rompu, l’échange est compromis, tout simplement parce que les dialetti sont menacés de disparition, et l’on ne saurait espérer les sauver qu’en leur accordant la dignité culturelle qu’on leur a toujours refusé jusqu’à présent : autrement dit la relation entre la langue nationale et les dialetti ne pourra jamais plus être ce qu’elle était au bon vieux temps (un temps évidemment complètement mythifié d’harmonie et d’échange entre dialetti et italien). Le simple geste de faire du dialetto une parole capable d’exprimer la totalité de la condition humaine et d’une situation sociale et politique, comme le fait Garrone par exemple dans Gomorra, que des millions de gens ont vu, même si cette langue apparaît liée dans ce film avec ce que la société péninsulaire produit de pire, hé bien, le regard sur le dialetto, et la relation que ceux qui le parlent entretiennent avec lui, ne peut pas ne pas changer (voir ici, Gomorra. Le néoréalisme « dialectal » à l’épreuve des préjugés). C’est cette nouvelle réalité culturelle qu’il s’agit d’affronter, fondée sur l’égale dignité des langues et des cultures, alors que la vision dominante parmi les intervenants cités ici qui veulent faire pièce à la Lega, se réfère en fait à une situation désormais révolue ; comme si les représentations, le vocabulaire, les cadres d’appréhension de la réalité linguistique étaient restés bloqués dans le passé : quand ils dénoncent le passéisme des dialetti, c’est en fait leur propre archaïsme qu’ils trahissent.
Il faut bien sûr commencer par affirmer, avant toute discussion ultérieure, que les dialetti sont des langues, font langue, même si c’est justement sur ce terrain que campent les partisans de la Lega (je renverrai d’ailleurs ici à la critique qu’un journaliste de la Lega, Gioann March Pòlli, a faite de ces déclarations de Pierfranco Bruni). Affirmer l’inverse, parce que c’est là un cheval de bataille (plétorique et rhétorique) de la Lega, est le signe d’une grande faiblesse politique, l’incapacité d’aller chercher justement les leghistes sur leur propre terrain. Il règne à ce sujet, tout au contraire, une cacophonie ridicule, où ceux qui s’expriment trahissent d’abord leur ignorance : Asor Rosa, par exemple, dans l’article déjà cité, ne va-t-il pas jusqu’à affirmer doctement, comme un fait de science, que le sarde est le seul des idiomes vernaculaires qui ne soit pas un “dialecte”, mais une “langue”?[18] On le voit, c’est tout au plus dans une île, un territoire bien séparé de la botte, que l’on peut imaginer l’existence d’une langue, sans que cette reconnaissance ne vienne menacer l’unité symbolique de la nation !
Mais en effet, soutenir que la notion de dialetto
telle qu’elle est communément utilisée est trompeuse, est très difficile en
Italie, sans verser dans l’anti-intellectualisme primaire de la Lega, et
d’abord du fait de l’autorité de cette science que l’on nomme « dialectologie »[19],
présente dans la plupart des universités transalpines, partie de la
linguistique dont l’objet d’étude est les « dialectes » en tant que distincts
des « langues » (en l’occurrence surtout la langue italienne standardisée et
officielle, car cette science, comme elle est pratiquée en Italie, est très
péninsulaire), disons les idiomes variables et non standardisés ; un champ de
savoir qui serait parfaitement légitime s’il ne faisait fond sur une
distinction erronée entre « dialecte » et « langue », et qui se sent menacé
outre-Alpes par le rejet qu’une partie minoritaire mais non négligeable de
l’opinion fait de la notion même de dialetto, comme elle est au moins
entendue spontanément en Italie, dans une relation de privation et de négation par rapport à La
langue (standardisée et officielle). Or, c’est bien ce sens là qui
reçoit une élaboration linguistique ou prétendue telle ; l’usage que la
dialectologie fait du terme dialecte et celui qu’en fait le langage commun, se
recoupent et même, pour l’essentiel, sont congruents. Il se passe ainsi
exactement ce qui se passe chez nous pour les quelques linguistes qui restent
attachés à la notion de « patois », malgré leurs palinodies embarrassées à ce
sujet (voir sur ce blog, Le patois
des linguistes). Cela, évidemment, n’empêche nullement que, d’un point
de vue linguistique, il soit opportun et même nécessaire de conserver la notion
de dialecte (à la différence de celle de « patois » dont on peut très bien
faire l’économie, comme le font d’ailleurs les dialectologues italiens !), pour
désigner les variétés constitutives des langues, mais ce sens alors devient
radicalement équivoque par rapport au sens usuel italien. Cette définition du
dialecte, que l’on trouve dans tous les dictionnaires (mais hélas souvent
confondue avec l’autre) n’empêche nullement, mais implique plutôt d’affirmer
l’égale dignité linguistique de tous les dialetti au même titre que
les « langues » reconnues par la loi 482/ 1999. Tant que les linguistes,
dialectologues en l’occurrence, n’auront pas débarrassé leur science des plus
visibles préjugés sociaux et culturels que celle-ci traîne avec elle, la
critique qu’en font tous ceux qui récusent le statut de locuteurs de second
rang (car c’est bien de cela qu’il s’agit, et qui est insupportable, et toutes
les palinodies dialectologiques, finissent par réaffirmer la hiérarchie
qu’elles veulent contester, voir en particulier, ici même,
le texte d’Amedeo Messina à ce sujet) est légitime du point de vue de la
linguistique elle-même, sans avoir besoin d’entrer dans le moindre discours
idéologique.
L’italien en péril, l’Italie menacée
On en revient toujours au même point : le dialecte,
confiné à son statut de sous-langue, s’il peut faire l’objet d’une science
particulière, s’il est jugé intéressant de l’étudier, n’est évidemment pas
digne d’être enseigné. Tous les critiques des propositions de la Lega le
répètent en chœur : quelle idée que de vouloir enseigner les dialetti
à l’heure où il vaudrait mieux enseigner les grandes langues étrangères
(c’est-à-dire principalement, sinon exclusivement l’anglais) et surtout
l’italien, qui serait actuellement frappé d’une dégénérescence fatale
(d’ailleurs surtout du fait de l’introduction de vocables du même anglais !) !
Bianchin dans son article fourre-tout de la Repubblica, cite le
metteur en scène Maurizio Scaparro, théoricien de la « confusion des langages
», lequel, après avoir dit que le « dialecte reste une force entière »
(l’intérêt des gens de théâtre pour les dialetti, en Italie, n’est pas
à démontrer, on l’a souvent constaté ici, avec Franco Scaldati, Emma Dante,
etc.), ajoute que ce qui l’inquiète le plus est que « de plus en plus de gens le
parlent mal [l’italien] et sont en train de lui substituer un semi-anglais de
comptable »[20]. Asor Rosa renchérit :
« Si un Gouvernement voulait justement se décider à s’occuper de questions
linguistiques, il y aurait un problème de filtrage, de renforcement et
d’enrichissement de la langue italienne communément parlée, souvent abâtardie
par l’usage et peu corrigée par l’école. En un temps d’immigration de masse –
et donc, comme on dit, d’intégration –, il serait opportun que quelqu’un s’en
occupât ; et au contraire personne n’en parle »[21].
Preuve que Asor Rosa ne lit pas ses confrères, qui répètent tous la même
chose ! Je ne me risquerai pas à aller fouiller dans ce que peut bien
sous-entendre l’idée suivant laquelle une langue plus pure, moins abâtardie,
permettrait une meilleure intégration.
On entend à peu près la même chose au sujet du français (voir les analyses de P. Encrevé, dans le livre coécrit avec M. Braudeau, voir sur ce blog Pour une critique de la religion de la langue)… Ce n’est pas ici le lieu de discuter de la terreur d’une contamination mortelle de l’anglais et des considérations sociales auxquelles le motif donne lieu (chez Scaparro la figure du ragionere, du comptable, qui ne saurait évidemment parler anglais correctement), sinon pour constater qu’elle ne concerne jamais les dialetti dans ces diatribes, c’est-à-dire le fait que les cosidetti dialetti eux-mêmes (cf. surtout un dialetto urbain comme le napolitain) sont pénétrés de mots dérivés de l’anglais. Mais l’argument est bien : on ne peut pas s’occuper d’enseigner les dialetti, à l’heure où toutes les forces doivent être mobilisées contre l’anglicisation de la langue nationale.
Tout aussi nombreux sont cependant ceux qui continuent
d’affirmer que l’une des causes principales de la soi-disant mauvaise qualité
de l’italien ce sont les dialetti eux-mêmes ! Comme l’acteur vénitien
Lino Toffolo, cité dans le centon de Bianchin déclarant que le problème majeur
est « que pour nous l’italien est la première langue étrangère »[22].
Raffaele Simone, linguiste de renommée internationale, interrogé par la même Repubblica
du 30 juillet comme « expert » du dossier, estime que « malheureusement le
pourcentage de gens qui parlent et écrivent un italien correct est encore
terriblement bas » (on voudrait bien voir les chiffres, et surtout les critères
de cette terrible bassesse), et la persistance des dialetti n’y serait
pas pour rien. Pourtant, et heureusement selon lui, le processus de déclin des dialetti
est irréversible : « l’affaiblissement du dialecte remonte aux années 70 et
c’est un parcours inévitable dans une société en voie de modernisation. Disons
bien qu’il faudrait bien autre chose que la Lega pour faire changer les choses
». Et à la question de savoir qu’est-ce qui a contribué à son « extinction
quasi définitive » (la journaliste, Irene Maria Scalise n’y va pas par quatre
chemins !) ? Simone répond : « la vie réelle. Outre l’école, il y a les
voyages, Internet et le cinéma »… Il n’imagine pas un seul instant donc,
sérieusement, que l’école puisse prendre en charge les langues locales, que
Internet puisse véhiculer des textes et des chansons en dialetti,
qu’il existe des forums dans ces langues et que le cinéma italien, depuis
quelques années, multiplie les films tournés en dialetto (on a eu
l’occasion d’évoquer ici des réalisateurs comme Garrone, Diritti, Crialese,
Mereu). Mais s’il en est ainsi, si le dialetto est mourant, quasi
définitivement éteint (voir pourtant l’enquête Istat supra) pourquoi
s’alarmer ? Par crainte d’un terrible retour aux ténèbres de l’ignorance : «
Notre pays est dans une phase d’italianisation qui dure depuis désormais trente
ans et retourner en arrière serait absurde ». Pour Simone en effet,
l’enseignement des dialectes ne saurait être un gain en matière de bilinguisme
ou de plurilinguisme, mais seulement un retour en arrière, une involution. Pour
Asor Rosa l’enseignement des dialectes ne manquerait pas d’introduire une
opposition entre idiomes locaux et langue nationale, et serait carrément
susceptible d’entraîner « la dissolution de l’assemblage national et un
retour en arrière vers une situation bestiale, tribale, qui d’ailleurs, en
Italie n’a jamais existée »[23].
Et à la question – à mon avis parfaitement crétine –
de savoir comment peut se concilier l’enseignement des dialetti et
celle des langues étrangères, le grand « expert » Simone répond sans
hésiter : « sans aucun doute un dialectophone ne peut qu’être pénalisé.
Ceci parce qu’il aura besoin d’un troisième passage mental dans la traduction »[24]. On
se demande comment un linguiste de profession et de renommée comme lui, peut
sur ce point être à ce point aveuglé par ses préjugés sociaux, pour asséner une
telle ânerie, contredite absolument par toutes les études de psycholinguistique
acquisitionnelle (voir par exemple l’étude de Jasone Cenoz sur
l’acquisition de l’anglais par les bilingues basque-espagnol) : le
dialectophone serait selon Simone contraint d’abord de traduire mentalement ce
qu’il veut dire en italien avant de pouvoir le traduire en une autre langue ;
il ne saurait passer directement de son dialetto à une langue
étrangère digne de ce nom ! Cela est absurde et ridicule : comme si la
connaissance d’un dialetto était un écran ou obstacle s’interposant
entre la langue nationale et les autres, comme si parler un dialetto
était une tare linguistique, une sorte de pathologie de la parole inhibant
l’apprentissage des langues étrangères ! Et puis, les faits sont là : les
centaines de milliers d’italiens qui ont émigré dans le vaste monde, et qui
souvent ne parlaient pas ou peu l’italien, n’en ont pas moins appris les
langues étrangères, tout en continuant à pratiquer le vénitien, le napolitain
ou le calabrais en famille et entre amis ! Tout au contraire de Simone, Gian Antonio
Stella, spécialiste des courants migratoires italiens, cite sur le Corriere della Sera du 30 juillet, le
grand Luigi Meneghello, qui enseignait la
littérature à l’université de Reading : « qui maîtrise son propre dialecte
apprend ensuite mieux l’italien, l’anglais et même l’allemand ».
Malgré tout ce qu’ils peuvent avoir, à mes yeux au
moins, d’intellectuellement indécents et malhonnêtes, les propos de Simone sont
invoqués par le syndicat enseignant ANIEF,
qui réagit lui-même à la proposition de la Lega, en disant qu’il faut « surtout
enseigner un parfait italien, plutôt que d’imposer par la loi des ghettos
régionaux »[25]. Tâche noble et
valeureuse que d’enseigner l’italien « parfait », d’autant plus qu’aucun
critère ne saurait exister pour juger de la perfection en matière de maîtrise
d’une langue…
Malédiction sociale et dépravation culturelle
Ce qui reste profondément ancré dans les esprits, c’est l’idée que l’école est faite pour enseigner l’italien, préalable de toute réussite sociale, autrement dit non pas pour conforter la dialectophonie, identifiée à la fois à la pauvreté et à l’ignorance, mais au contraire pour lutter contre elle. Mais dès lors que l’on cesse de considérer les dialetti comme la sentine de toutes les ignorances et superstitions, mais qu'on les envisage comme des langues chargées de mémoire, de culture et donc de savoir (oui de savoir), alors évidemment que les choses peuvent changer. On le voit avec l’apprentissage précoce du bilinguisme langue « régionale » / langue « nationale », par exemple au pays basque espagnol, dans les réseaux bilingues privés et publics en France, au Pays de Galles, etc. Si l’écrivaine Lidia Ravera, qui est intervenue dans l’Unità le 30 juillet, avait une vision un tant soit peu européenne, elle trouverait moins « bizarre » que l’on puisse enseigner le dialetto, ce qu’elle appelle une « magnifique régression », vantant l’heureuse époque où la télévision libérait « la lower class [en italien dans le texte !] de la condamnation au dialecte »[26]. Le dialetto a pu être, comme ce que l’on appelait le « patois » chez nous, une malédiction sociale pour qui ne parlait pas la langue nationale, cela est certain, mais refuser – du même coup – quand on se dit attaché à la classe ouvrière, quand on écrit dans l’Unità (journal de gauche s’il en fut), de considérer, en dépit de cette sélection imposée par la langue des signori, la valeur culturelle, émotive, civilisationnelle de ce qui se disait, chantait, etc. en dialetto, est tout aussi, selon moi, « bizarre ». Quant à l’œuvre civilisatrice de la télévision, il y aurait bien des choses à en dire…
Vittorio Coletti évoque lui aussi cette tare sociale, comme une chose heureusement révolue avec la diffusion de l’italien : « Je ne crois pas qu’il y ait encore des familles en Italie exclusivement dialectophones et s’il y en avait, je proposerais de les confier à l’assistance publique parce qu’elles les élèvent dans un milieu culturellement démuni »[27]. La proposition, même s’il s’agit d’un raisonnement hypothétique, me semble tout à fait révélatrice et ne laisse pas de rappeler les dispositions par lesquelles, en certains pays de colonisation (Canada, Australie, etc.), on arrachait des enfants à leurs familles pour les éduquer et les sauver d’un « milieu culturellement démuni ». Et Coletti d’ajouter : « Je ne veux pas dire, avec Pavese[28], que le dialecte est désormais sous-histoire. Mais sans aucun doute aujourd’hui, le dialecte ne coïncide pas avec l’histoire ; c’est un refuge sympathique dans l’album de famille, tout à fait inadéquat à affronter la vie civile moderne »[29]. Pour ma part, je pense que si la vie civile moderne consiste à envoyer à l’assistance publique les enfants des citoyens qui ne se soumettent pas impérativement aux normes culturelles en vigueur (pourquoi d’ailleurs, tant qu’on y est, ne pas ajouter une obligation de consommation télévisuelle civilisatrice ?), alors, en effet, il est temps d’inventer une forme de vie civile nouvelle, plus tolérante et plus accueillante aux différences, où la mémoire familiale ne serait plus seulement un « sympathique refuge », mais aussi une source d’enrichissement culturel et souvent, oui, de civisme. Certes, pour cela, ce n’est pas du côté de la Lega, alors, que l’on se tournera.
Un pays de 6000
langues
Comme je l’ai dit, le précepte selon lequel en aucun cas il ne faut enseigner les dialetti, s’accompagne de l’affirmation suivant laquelle il est de toute façon impossible de le faire.
« Un pays de 6000 langues » : C’est le titre que la Repubblica a choisi pour son dossier sur les dialetti, le 31 juillet dernier. Il est illustré par une carte ridicule où figurent 100 façons de désigner la chauve-souris dans la péninsule, une illustration spectaculaire, mais fallacieuse, car tout le monde sait, ou devrait savoir, que la variabilité du vocabulaire n’a rien à voir avec la diversité des « langues », pas même avec celle des dialectes (plusieurs mots peuvent désigner la même chose dans un même ensemble dialectal). En fait la liste de ses innombrables façons de dire « chauve-souris » est probablement dérivée (indirectement, sans aucun doute) du vénérable atlas linguistique Sprach-und Sachatlas Italiens und der Sudschweiz - Atlas linguistique et ethnographique de l'Italie et de la Suisse méridionale, 1928-1940. Or, comme Francesco Granetiero le spécifie sur son blog, sur la base du même atlas, à la différence des mots les plus usuels qui ont une distribution bien définie (« capo » et « testa » par exemple), il n’en va pas du tout de même de « pipistrello » (chauve-souris), diversifiée de manière très largement anarchique[30]. Autrement dit, la carte est certes spectaculaire, mais ne donne aucune indication sur les réelles différenciations linguistiques de la péninsule italienne ; mais l’important est de convaincre le lecteur de la prolifération anarchique et babélienne des « langues » (c’est pour le coup le terme utilisé en dépit de tout espèce de bon sens et de sérieux) en Italie : pas moins de 6000, c’est-à-dire à peu près le même nombre que l’on compte habituellement pour la planète entière ! L’article de Bianchin à ce sujet est un tissu de confusions et d’âneries manifestes, qu’aucun élève de première année de linguistique (et a fortiori de dialectologie) n’oserait faire, même s’il rejoint les lieux communs populaires sur le sujet : « En Italie, il n’y a pas de région, de ville, et même de village qui n’ait son dialecte » (vu le nombre de villages italiens, il lui faudrait alors ajouter au moins un ou deux zéro !), et pour distinguer un dialetto d’un autre, tout et n’importe quoi sert de critère, jusqu’à l’accentuation et même l’inflexion[31]. Asor Rosa, pour prouver que l’« on ne peut pas » enseigner les dialectes, déclare qu’« il n’existe aucun dialecte de Padanie (il ne manquerait plus que ça !) ni de lombard, ni de vénitien, etc. etc., mais, pour le peu qu’il en reste, le milanais, le varésien, le pavésien, le trévisan, le padouan, le vénitien, jusqu’à l’infinie pulvérisation de chaque bourg et de chaque village »[32]. Vittorio Coletti, dans l’article déjà cité, dit en fait la même chose : « le dialecte est par principe fragmenté et différent d’une localité à l’autre »[33]. Littéralement, cela est bien sûr faux, tout élément de variation ne suffit pas à identifier un dialecte (ni a fortiori une langue) en linguistique, sinon il faudrait dire en réalité que les dialetti sont proprement innombrables, impossibles à nombrer, puisque la variation, d’autant plus qu’elle est considérée à tous les niveaux (phonétique, morphologique, syntaxique), est virtuellement infinie. Des critères de différenciation existent, évidemment, mais on évite dans ces articles d’y avoir recours, pour montrer qu’étant innombrables, les dialetti sont inenseignables.
Ce qui apparaît surtout de manière éclatante, dans les
réactions aux propositions de la Lega, est l’absence de réflexion sur
l’existence de langues polynomiques, et partant de toute idée de constitution
de standards (d’ailleurs la notion même de standard semble exclue par celle-là
même de dialecte, entendue à l’italienne), qui permettent des formes écrites
communes respectueuses des variations dialectales et des enseignements
transversaux qui ne soient pas niveleurs. L’une des affirmations qui revient le
plus souvent est en effet qu’il est impossible d’enseigner les dialetti
en l’absence de modèles référentiels. Elle est accompagnée du corollaire
suivant : quand un tel modèle est choisi, comme La Padania, qui opte
dans sa fameuse première page (voir supra) le vénitien parlé à Venise,
cela ne manque pas de se faire au détriment de toutes les autres variantes.
C’est tout le raisonnement de Dario Fo dans le même numéro de la Repubblica
: « la demande de la Lega d’imposer aux enseignants l’étude du dialecte est
complètement insensée. A quels dialectes fait-elle référence ? Prenons une
région comme la Lombardie : il y existe au moins vingt variations différentes,
toutes avec une structure différente l’une de l’autre. Le dialecte que l’on
parle à Bergame possède son lexique, sa phonétique, son mode de concevoir la
pensée, sa rythmique sonore du langage. Mais les formes du dialecte bergamasque
sont différentes de celles utilisées par un habitant de la partie de Lombardie
qui regarde l’Émilie comme de celles de ceux qui vivent au Nord-Est, près de la
Vénétie. Mantoue, Bergame et Brescia sont trois villes qui ont un lexique
autonome et différent parce qu’elles ont derrière elles une histoire très
différenciée : les bergamasques ont été assujettis par les vénitiens, les
autres sont restés libres de cette domination et de tout autre domination. Un
raisonnement semblable vaut aussi pour les provinces qui subissent l’influence
ligure ou pour ceux qui vivent à la frontière du Piémont, région par rapport à
laquelle il existe de grands sauts linguistiques »[34].
Tout cela est vrai dans l’ensemble (on pourrait discuter sur les différences de
« structure » et sur pas mal d’autres points), mais Dario Fo découvre l’eau
chaude ! Cette variabilité, comme il en est convaincu lui-même, fait toute la
richesse de la matière linguistique ; elle est donc un puissant argument en
faveur de l’enseignement, car en effet, c’est toute l’histoire locale et donc
régionale que l’examen des langues conduit à interroger, et il est pour le
moins hâtif et dommage d’en conclure que face à une telle diversité et à une
telle richesse, hé bien, du fait des lacunes (au moins prétendues) du savoir,
aucun enseignement n’est possible. En écrivant ces lignes je pense évidemment,
aux enseignants de langue et de culture catalanes, bretonnes, basques,
occitanes, etc. qui font leur travail ! Bien sûr, qui dit enseignement, dit
prise en charge, en amont des professeurs du primaire et du secondaire,
autrement dit formation universitaire : celle-ci, selon Dario Fo et tous les
autres est inenvisageable, impensable, proprement surhumaine – et en sourdine
beaucoup ajoutent : fastidieuse et inutile.
D’autres enfin, comme Asor Rosa, affirment que
l’enseignement achèverait le « dialecte », car il est « de par
sa nature mobile et inconstant, irrégulier et fier de l’être, et le réguler
signifierait finir de le tuer »[35].
C’est exactement, vous l’aurez reconnu, l’argument des
« patoisants », ce à quoi l’on peut au moins rétorquer que de ne pas
les enseigner ne les empêche pas de disparaître. Il est évident que
l’enseignement et la diffusion de l’écriture agissent en retour sur la langue
parlée, cela est inévitable ; la mutabilité, qui a d’ailleurs ses règles,
s’en trouve affectée et le respect polynomique lui-même ne peut empêcher des
recentrements dialectaux et donc une certaine standardisation, mais la question
est de savoir si l’on estime que ces langues méritent un futur ou bien si on
fait le choix de les envoyer aux poubelles de l’histoire.
La question, en l’occurrence, est celle des choix culturels et universitaires de la nation et régions. Elle est aussi le problème de méthode et de pédagogie, que nous connaissons bien, du passage d’un enseignement sur la langue (les disciplines existent, on a évoqué l’importance de la dialectologie et de l’histoire linguistique en Italie) à un enseignement en langue, qui puisse évidemment aussi avoir pour objet la langue elle-même. La manière dont Dario Fo traite la question montre combien la classe intellectuelle italienne est hélas désemparée, démunie, impréparée à relever un tel défi culturel : « A qui revient la tâche d’élaborer un texte technique et scientifique sur ces langues ? Où sont ces professeurs capables de former une classe de nouveaux maîtres enseignant les dialectes ? Le problème de fond n’est pas seulement celui de la connaissance des termes utilisés mais aussi le fait culturel ethnico-historique. […] Ce serait une très belle chose que de récupérer tout ce patrimoine culturel lombard et de l’Italie tout entière : mais comment compte-t-on faire ? La réalité est que pour analyser une telle transformation culturelle qui s’est produite au cours du temps, il faudrait des siècles. Il est ridicule de prétendre qu’un professeur sache comment analyser la progression liée aux dialectes, aussi parce que cela serait inséparable d’une connaissance très profonde de l’histoire et de la tradition de chaque zone. Pour former cette nouvelle classe de maître, ensuite, il faudrait des spécialistes, une masse de chercheurs qui aient accompli une enquête extraordinaire sur les idiomes et qui les aient profondément analysé. […] Personnellement je ne connais pas un seul chercheur qui soit capable d’enseigner un dialecte de manière sérieuse et complète et de rédiger un manuel technico-scientifique-lexical de ce type »[36].
Mais pourquoi Dario Fo exige-t-il des enseignants des dialetti ce qu’il ne songerait jamais à demander aux enseignants d’italien… ou des langues étrangères ? Évidemment, qu’en matière d’enseignement des langues, toutes les connaissances linguistiques et historiques sont bienvenues, mais pourquoi l’enseignement des dialetti nécessite-t-il cet énorme appareil d’érudition ? Pour éviter les dérives et appropriations idéologiques indues comme celles dont la Lega se rend responsable ? Mais on peut dire exactement la même chose pour l’italien et ce que les fascistes ont tenté et tentent toujours d’en faire, maintenant qu’ils sont au gouvernement, aux côtés de la Lega du reste… Certes l’histoire et la linguistique sont des remparts nécessaires contre ces dérives, mais pour que vive une langue, l’urgence est toujours la même, avant toute forme d’élaboration théorique et d’érudition historique : il faut la parler et la transmettre. A la société italienne de décider si les dialetti, toujours vivants mais largement menacés, méritent ou non d’être transmis par l’école. La classe des intellectuels semble répondre fermement par la négative, et l’observateur français que je suis, bien placé pour connaître les ravages du monolinguisme d’État, ne peut que le déplorer.
Je terminerai, une fois n’est pas coutume, par une note d’autosatisfaction : en suivant ces débats italiens, nous voyons en France le chemin parcouru, du simple fait que nous sommes parvenus à imposer le syntagme de « langues régionales » en lieu et place du « patois », y compris dans la bouche des ennemis les plus farouches à leur tutelle et à leur enseignement : il a fallu hélas attendre pour cela qu’elles aient presque disparu, et que naisse une conscience certes encore ténue mais effective de l’ampleur du désastre. En ira-t-il de même en Italie ?
Jean-Pierre Cavaillé

hé oui la Lega, c'est ça !
(trad. "Ils ont subi l'immigration , maintenant ils sont dans des réserves")

et la Lega, c'est encore ça...

Et pour finir cette affiche bien abjecte pour les élections régionales
(trad. Devine qui est le dernier ?
pour les droits au logement, au travail et à la santé)
[1] « un test dal quale emerga la loro conoscenza della
storia, delle tradizioni e del dialetto della regione in cui intendono
insegnare »
[2] « Tra le lingue irragionevolmente escluse compaiono sicuramente la lingua veneta e la lingua piemontese, ad oggi ancora usate da alcuni milioni di parlanti in diversi Stati. In entrambi i casi, si tratta di idiomi che hanno rivestito un’importanza strategica in ambito culturale e che vantano un’autonoma produzione letteraria.
Per questo motivo, il presente disegno di legge intende includere il veneto e il piemontese tra le lingue tutelate dalla Repubblica ai sensi della richiamata legge n. 482 del 1999 »
[3] « … Umberto Bossi, il quale parlando ad un comizio
nel lecchese torna a puntare il dito sulla scuola, convinto più che mai che il
dialetto «non è una cosa minore rispetto all’economia o ai decreti per superare
la crisi». Il ministro per le Riforme ricorda che nella scuola Bosina, fondata
anni fa dalla moglie, tra le lingue insegnate c’è anche il dialetto e ha
richiesto «fatica enorme» trovare chi potesse insegnarlo. Cita anche le poesie
che lui stesso ha scritto in dialetto e la biblioteca con libri dialettali, a
partire dai dizionari, che ha collezionato negli anni. Tutto questo perché
secondo il ministro il dialetto è un valore da difendere dal rischio di
scomparsa. Le cose però, tuona il senatur, adesso stanno cambiando. «Fino
all’anno scorso uno come Van de Sfroos - non avrebbe potuto partecipare al Festival
di Sanremo. Ma il sistema o crolla o accetta i cambiamenti».
Sur le site de l’école (où domine un discours terrible
caractérisé par l’usage incantatoire de l’adjectif possessif à la première
personne du pluriel : « notre histoire », « nos traditions », « notre
territoire », « notre dialecte » ou « notre langue ») ne figure aucune
indication horaire de cet enseignement.
[4] « Mia
moglie, che se ne occupa da anni, dice che deve essere legato alla musica, al
ritmo, ai modi di dire, a qualcosa che abbia una cadenza quasi musicale »
[5] “Non ti preoccupare, uno che parla milanese parla in tutta la
Lombardia », Quotidiano.net,
14 di agosto 2009.
[6] Un exemple, cette déclaration du ministre de
l’agriculture Luca Zaia : «Le lingue sono ricchezze che appartengono ai popoli
e non alle burocrazie. Penso al mio Veneto. È una lingua usata in modo
trasversale rispetto alle varie classi della società. Si parla nei consigli di
amministrazione, nelle aziende, nelle fabbriche, a tutti i livelli. È il
significato di mille anni di storia e non la difesa di una volontà dell’
amarcord. Dietro la difesa identitaria c’ è la difesa di una cultura, di una
tradizione, della storia del nostro popolo » (« Les langues sont des richesse
qui appartiennent aux peuples et non aux bureaucraties. Je pense à ma Vénétie.
C’est une langue utilisée de façon transversale par rapport à toutes les
classes de la société. On la parle dans les conseils d’administration, dans les
entreprises, dans les usines, à tous les niveaux. C’est la signification de
mille ans d’histoire et non la défense d’une volonté d’amarcord [= une
nostalgie]. Derrière la défense identitaire, il y a la défense d’une culture,
d’une tradition, de l’histoire de notre peuple »). Le « dialecte » est langue
du « peuple » versus « bureaucratie », ce qui ne l’empêche pas de dire fièrement
qu’en Vénétie il est utilisé dans l’administration ! On notera qu’il parle de
défense « identitaire » en des termes tout à fait consonant avec ceux du Bloc
identitaire français, parce que l’identité est pensée dans une relation
d’exclusion et de minoration, voire de mépris de l’autre (en l’occurrence les
immigrés, les terroni du sud et les journalistes et intellectuels
feignants - une sorte de pléonasme pour la Lega – de la capitale).
[7] « «La Rai non
fa nulla per promuovere la cultura locale e i risultati sono sotto gli occhi di
tutti», ha detto Zaia intervistato a Klauscondicio. «Rai 3 doveva
occuparsi della valorizzazione della lingua locale, della storia e della
cultura delle diverse realtà regionali ed è invece diventata un canale
fortemente ideologizzato che ha altri scopi. Non ci sarebbe nulla di male a
presentare un programma in dialetto», prosegue il ministro. «In quei programmi
dove si presentano proprio la territorialità e i prodotti tipici, per esempio,
i piatti spiegati con l’idioma locale avrebbero un altro "gusto"
rispetto all’italianizzazione dei nomi di quei prodotti. Noi eravamo impegnati
a difendere gli interessi del mondo produttivo e lavorativo del Nord. Loro
facevano i concorsi alla Rai e la maggioranza dei telegiornalisti e dei presentatori
sono romani» », Corriere
della Sera, 13 août 2009 (trad : « «La Rai ne fait rien pour
promouvoir la culture locale et les résultats sont devant les yeux de tous », a
dit Zaia interviewé par Klauscondicio. «Rai 3 devait s’occuper de la
valorisation des langues locales, de l’histoire et de la culture des diverses
réalités régionales et, au lieu de cela, elle est devenu un canal fortement
idéologisé poursuivant d’autres fins. Il n’y aurait rien de mal à présenter un
programme en dialecte », poursuit le ministre. « Dans ces programme où
l’on présente son propre territoire et ses produits typiques, par exemple, les
plats expliqués dans l’idiome local auraient un autre « goût » par rapport à
l’italianisation des noms de ces produits. Nous étions occupé à défendre les
intérêts du monde productif et travailleur du Nord. Eux passaient leurs
concours à la Rai et la majorité des journalistes télé et des présentateurs
sont des romains » »). L’absence des langues sur la Rai est en effet criante
mais, comme on le voit, le but est encore et toujours de stigmatiser les fannulloni
(feignants) de Rome en particulier et du sud en général.
[8] J’arrondis les pourcentages, on se reportera
directement à l’enquête, pour plus de précisions.
[9] « portare i dialetti nelle scuole come materia
di insegnamento non si può e non si deve ».
[10] « Il primo equivoco è che il dialetto sia chiamato
lingua. Una lingua dal punto di vista grammaticale, ma non lo è dal punto di
vista funzionale. Una lingua è tale quando in essa si possono fare tutti i
discorsi della cultura di un paese. Chiedete a uno studente di usare il
dialetto rispondendo a domande di algebra o pretendete dal medico che vi faccia
la diagnosi in dialetto. »
[11] Le dialetto est « del tutto inadeguato a
fronteggiare la moderna vita civile. Anzi, tra poco non lo sarà neppure più l’
italiano. Già oggi ci sono domini del sapere, come la fisica o l’ informatica,
in cui, se non si possiede l’ inglese, non si conosce il linguaggio di quelle
scienze. »
[12] Francesco Alberoni « Ormai l'italiano è solo un
dialetto europeo, parliamo inglese », Corriere della sera, 23 VII
1978.
[13] « L’Italia
è una Nazione, che si caratterizza culturalmente proprio per la varietà delle
forme dialettali da non confondersi con le “altre lingue” definite minoritarie.
»
[14] « « I dialetti
non sono “strutture” linguistiche minoritarie. Sono il vero tessuto di
appartenenza ad un territorio all’interno di un processo che punta
rigorosamente alla difesa della cultura italiana. I dialetti non sono lingue
altre rispetto alla lingua italiana e rafforzano l’identità della lingua di una
Nazione. ».
[15] « … affermano in dialetto veneto che «Lengue e
dialeti xe el futuro dei zoveni». Ma certo, vista l’incredibile
irresponsabilità di certe uscite di questi giorni, si ha l’impressione che i
giovani si vogliano portare allo sbaraglio, chiudendo l’Italia futura in una
frantumazione territoriale e mentale che l'allontanerà definitivamente
dall’Europa, che getterà alle ortiche tutta la grande tradizione internazionale
della nostra cultura e della nostra economia. ».
[16] « … i dialetti (e una grande letteratura dialettale)
hanno operato proprio in uno scambio con l’identità nazionale… »
[17] nella mia recente Storia europea della letteratura
italiana questo gioco d’integrazioni e rimandi non solo fra dialetti e lingua
italiana ma fra culture e identità locali e identità e cultura nazionale è
tenuto continuamente presente ed è considerato non un limite ma una ricchezza,
una peculiarità italiana in campo europeo. Questo gioco arriva fin quasi ai
nostri giorni. Basti ricordare i deliziosi versi in friulano del giovane
Pasolini, fondatore dell’«Accademia furlàn», o i suoi successivi (meno felici)
esperimenti nel romanesco dei Ragazzi di vita; o l’uso sapientissimo di vari
dialetti italiani da parte di un grande come Carlo Emilio Gadda (e fra i più
recenti, come non citare un poeta eccezionalmente veneto come Zanzotto?)
[18] « … il sardo, che pure, a differenza degli altri
idiomi italiani, non è un dialetto ma una lingua (già, chi sa perché di questo
nessuno parla) »
[19] Soit sur un forum où interviennent des partisans de la Lega, le recours bien compréhensif à ces arguments d’autorité d’un internautes pour le moins perplexe face à un autre rejetant la notion :
« Mah!
Esiste un corso universitario “Dialettologia italiana” che fa parte della
facoltà di Lettere.
Esiste “l’Istituto di Fonetica e Dialettologia” del CNR
Esiste una rivista “Rivista Italiana di Dialettologia”.
Tutti s’interessano dello studio e della tutela dei dialetti italiani. »
[20] «Io credo che il dialetto rimanga una forza integra -
spiega - il fatto è che sta cambiando il mondo, e che ai dialetti di base si
stanno aggiungendo nuove lingue. Ma quello che mi preoccupa di più è che sta
diminuendo l’ italiano, nel senso che sono sempre di più quelli che lo parlano
male, e lo stanno sostituendo con un semi-inglese da ragionieri ».
[21] « Se mai, se proprio un Governo decidesse di
occuparsi di questioni linguistiche, ci sarebbe un problema di filtraggio,
irrobustimento ed arricchimento della lingua italiana comunemente parlata,
spesso imbastardita dall’uso e poco corretta dalla scuola. In tempi
d’immigrazione di massa - e dunque, come si dice, d’integrazione - sarebbe
opportuno che qualcuno se ne occupasse; e invece nessuno ne parla »
[22] « … per noi l’ italiano è la prima lingua straniera
», Bianchin ne cite pas source, ni en ce cas, ni dans les autres, du reste…
[23] C’est ce qui se déduit clairement du le passage suivant : « Voglio dire
insomma che nella storia italiana le particolarità locali, anche quelle di
natura linguistica, sono sempre state ricondotte nell’alveo di una possente
spinta unitaria: le due cose non possono non stare insieme, pena la
dissoluzione della compagine nazionale e un ritorno all’indietro verso una
situazione ferina, tribale, che peraltro, ripeto, in Italia non c’è mai stata.
A questo fine portare i dialetti nelle scuole come materia di insegnamento non
si può e non si deve ».
[24] « «Purtroppo è ancora spaventosamente bassa la percentuale di chi parla, e scrive, un italiano corretto» […]. Come si concilia il dialetto con lo studio delle lingue straniere sempre più indispensabili ? « Sicuramente un dialettofono può essere solo penalizzato. Questo perché avrà bisogno di un terzo passaggio mentale nella traduzione. […] Il nostro Paese è in una fase d’ italianizzazione che dura ormai da trent’ anni e tornare indietro sarebbe assurdo. L’indebolimento del dialetto risale agli anni ’70 ed è un percorso inevitabile in una società in via di modernizzazione. Diciamo pure che ci vuole ben altro che la Lega per far cambiare le cose ». Cosa ha contribuito alla sua estinzione quasi definitiva? « La vita reale. Oltre allo studio ci sono i viaggi, Internet e il cinema » ».
[25] « L’ ANIEF chiede al ministro, insieme a
Raffaele Simone, se non è il caso d’insegnare soprattutto un perfetto italiano
invece d’imporre per legge ghettizzazione regionale. »
[26] « Anche quell’idea bizzarra di imporre l’uso del
dialetto nelle scuole (già smentita, ma questo è lo stile della maggioranza):
non è una magnifica regressione? Quand’ero bambina, la nascente televisione,
nel suo antico ruolo (poi abbandonato) di servizio pubblico, si faceva un vanto
di liberare la “lower class” dalla condanna al dialetto. Insegnò l’italiano
agli italiani, la televisione. Alfabettizzò gli analfabeti ».
[27] « Non credo che ci siano ancora famiglie in Italia solo
dialettofone e, se ci fossero, proporrei di affidarne i figli ai servizi
sociali perché li fanno crescere in ambienti culturalmente deprivati. »
[28] J’ai retrouvé la source grâce à Google books : il
s’agit d’une note de journal de Pavese : « L’ideale dialettale è lo stesso in
tutti i tempi. Il dialetto è sottostoria. Bisogna invece correre il rischio e
scrivere in lingua, cioè entrare nella storia, cioè elaborare e scegliere un
gusto, uno stile, una retorica, un pericolo. Nel dialetto non si sceglie – si è
immediati, si parla d’istinto. In lingua si crea. Beninteso il dialetto usato
con fini letterari è un modo di far storia, è una scelta, un gusto ecc. » :
« L’idéal dialectal est le même à toutes les époques. Le dialecte est
sous-histoire. Il faut au contraire prendre le risque d’écrire en langue,
c’est-à-dire entrer dans l’histoire, c’est-à-dire élaborer et choisir un goût,
un style, une rhétorique, un danger. Dans le dialecte, on ne choisit pas – on
est dans l’immédiateté, on parle d’instinct. En langue, on crée. Bien entendu
le dialecte utilisé avec des fins littéraires est une façon de faire histoire,
c’est un choix, un goût ». Il s’agit d’un intéressant concentré de tous les
préjugés que l’on pouvait avoir et que l’on a encore en Italie, comme ailleurs,
sur des idiomes considérées comme des non langues, ou se qui revient au même
des langues sans histoire (ce qui est une absurdité), des langues d’instinct et
non de création, etc. Le seul fait de les écrire cependant, et donc de
reconnaître qu’elles peuvent aussi bien que les vrais langues servir à la
création, exprimer des goûts, développer une rhétorique, etc. sème le trouble
dans cette partition et la remet finalement complètement en cause.
[29] « Non voglio dire, con Pavese, che il dialetto è
ormai sottostoria. Ma certo oggi il dialetto non coincide con la storia; è un
simpatico rifugio nell’ album di famiglia, del tutto inadeguato a fronteggiare
la moderna vita civile »
[30] « Diversamente da parole come "capo" e
"testa", "rocca" e "conocchia", che come è ben
documentato già dall'AIS, hanno una distribuzione ben definita, che permette di
ricostruire la storia delle regioni in cui sono diffuse, la carta linguistica
relativa al "pipistrello" non sempre presenta isoglosse continue o di
facile esplicazione, in quanto i vari tipi lessicali si alternano e sono
complicati da apporti paraetimologici di evidente natura fantastica, quanto non
proprio di carattere giocoso-onomatopeico, che danno una visione dell'insieme
spesso addirittura caotica »
[31] « In Italia
non c’ è regione, città, e persino paese, che non abbia il suo dialetto. Da quello di
Gizzeria, tipico di alcuni paesi calabresi, al Tabarkino parlato a Carloforte,
in Sardegna. Fra galloitalici del Nord,
veneti, toscani, centrali, meridionali, siciliani, sardi, se ne contano la
bellezza di seimila. Molto diversi uno dall’ altro. Anche all’ interno
della stessa regione quando appaiono simili. In alcuni casi solo per accenti e
inflessioni, come tra Palermo e Catania, in altri casi anche per le parole. Persino nelle isole della laguna di Venezia si parlano
dialetti diversi: quello di Burano non è uguale a quello di Pellestrina. »
[32] « non si può perché non esistono né il dialetto
padano (figuriamoci) né quello lombardo né quello veneto, ecc. ecc., ma, per
quel tanto che ne resta, il milanese, il varesotto, il pavese, il trevigiano,
il padovano, il veneziano, fino alla infinita polverizzazione di ogni borgo e
di ogni villaggio »
[33] « … il dialetto è per principio frammentato e
differente da una località all’altra »
[34] Quant’ è insensata la richiesta da parte della Lega
di imporre agli insegnanti lo studio del dialetto. A quali dialetti fa
riferimento? Prendiamo una regione come la Lombardia: ci sono almeno venti
variazioni differenti, tutte con una struttura diversa l’ una dall’ altra. Il
dialetto che si parla a Bergamo ha un suo lessico, una sua fonetica, un suo
modo di concepire il pensiero, una sua ritmica sonora del linguaggio. Ma le
forme del dialetto bergamasco sono diverse da quelle che vengono utilizzate da
un abitante di quella parte di Lombardia che si affaccia all’ Emilia così come
da quelle di chi vive a Nord-Est, vicino al Veneto. Mantova, Bergamo e Brescia
sono tre città che hanno un lessico autonomo e differente perché alle loro
spalle hanno una storia molto diversificata: i bergamaschi infatti sono stati
soggiogati dai veneziani, gli altri sono rimasti liberi da quella e altre
dominazioni. Un ragionamento simile vale anche per le province che subiscono
l’influenza ligure o per coloro che vivono al confine con il Piemonte, regione
con la quale ci sono grossi salti linguistici ».
[35] « il dialetto, ovviamente, è per sua natura
mobile e incostante, sregolato e fiero di esserlo,e regolarlo significherebbe
finire di ucciderlo ».
[36] « A chi si rimanda, quindi, il compito di impostare
un testo che sia tecnico e scientifico su queste lingue? Dove sono questi
professori in grado di formare una classe di nuovi maestri che insegnino i
dialetti? Il problema di fondo non è solo la conoscenza dei termini usati ma
anche il fatto culturale etnico-storico. […] Sarebbe bellissimo recuperare
tutto questo patrimonio culturale lombardo e dell’ Italia tutta: ma come si
pensa di farlo? La realtà è che per analizzare una tale trasformazione
culturale avvenuta nel corso del tempo ci vorrebbero secoli. È ridicolo
pretendere che un professore sappia come analizzare la progressione legata ai
dialetti, anche perché sarebbe inscindibile dalla conoscenza molto profonda
della storia e della tradizione di ogni zona. Per formare questa nuova classe
di maestri, poi, ci vorrebbero degli specialisti, una massa di studiosi che si
sono fatti un’ indagine straordinaria sui linguaggi e che li hanno
profondamente analizzati. […] Personalmente non conosco neanche uno
studioso che sia in grado di insegnare un dialetto in modo serio e completo o
di redigere un manuale tecnico-scientifico-lessicale di questo tipo. »
23 août 2009
Brève incursion estivale en Val Maira

Maison d'Elva (photographie de Patrizio Tamburrini)
Brève incursion estivale en Val Maira
J’ai fait cet été une brève escapade dans la Val Maira, l’une des vallées occitanes d’Italie, une incursion si brève (à peine deux journées), qu’il serait bien prétentieux de ma part de prétendre écrire quoi que ce fût d’un tant soit peu approfondi sur ces lieux magnifiques, que j’avais découvert, comme bien d’autres (au moins en Italie), grâce au film Il vento fa il suo giro (L’aura fai son vir ; Le vent fait son tour, pour une courte critique, voir sur ce blog). De Dronero, j’ai remonté la vallée le long du torrent, pris la route minuscule et un peu effrayante avec ses tunnels creusés sous la roche brute et ses à-pics, qui monte en serpentant jusqu’à Elva, espace alpin de toute beauté, archipel de hameaux aux grandes maisons de pierre, couvertes de larges lauses et bardées de coursives et de claies de bois sur deux ou trois niveaux. Là encore, on se fera une idée en visionnant cet excellent film très largement tourné en occitan qui, après avoir connu une diffusion difficile mais un succès retentissant en Italie, n’est toujours pas projeté en France. On peut aussi, très facilement, acheter le cd sur place, dans la plupart des boutiques de la vallée.
Cette présence in situ du film de Giorgio Diritti, comme de bien d’autres marques de la vie et de la présence culturelle de la langue occitane dans les villages de la vallée, est en fait la raison qui m’a poussé à consacrer ce post à ces lieux que je connais si mal.
L’usage de la langue y est d’abord d’une vitalité étonnante et ce n’est pas sans un grand plaisir mêlé d’un pincement au cœur que l’on arrive en ces lieux après une petite journée de voiture du Limousin où le reniement est quasi général et où les lieux de paroles se raréfient tous les jours un peu plus, dans l’indifférence de la plupart et même, a-t-on souvent l’impression, avec la satisfaction d’une partie importante de la population, soulagée de s’être enfin décrottée de son patois et même de son accent. Aller dans les Valadas c’est d’abord retrouver une densité d’usage de l’occitan que je n’ai connue pour ma part, chez moi, dans le Tarn et le Tarn-et-Garonne, que dans mon enfance, à la fin des années soixante ; sans doute est-elle même supérieure aujourd’hui encore à ce qu’elle était en Midi-pyrénées dans ces décennies d’après-guerre. On entend en effet la langue partout, dans les conversations devant les maisons, sur les places mais aussi dans les boutiques, et son emploi n’est pas réservé aux seules générations vieillissantes. Sur la place d’Elva, si haut dans la montagne, une affiche attestait de la représentation récente d’une comédie en langue…
J’ai demandé à une épicière de la vallée, la trentaine environ, que j’entendais parler avec sa mère et ses clients, si les enfants aussi connaissaient l’occitan. Elle m’a répondu que ceux auxquels on le parlait en famille oui, les autres non. J’ai demandé s’ils l’apprenaient aussi à l’école. Elle me dit que non, et qu’elle était tout à fait contre car, selon elle, si les enfants, du moins certains d’entre eux, commençaient leur apprentissage scolaire en occitan, ils auraient ensuite de sérieuses difficultés à acquérir l’italien. Son ton péremptoire m’ôta l’envie de lui vanter les mérites du bilinguisme précoce…
Quoi qu’il en soit, c’est bien de langue occitane que l’on s’entretenait et non de patois ; j’ai d’ailleurs pu noter que les gens parlent moins de « dialetto », selon le terme attitré partout en Italie pour les langues vernaculaires, que d’occitan, ce qui atteste d’une conscience linguistique inconnue ou plutôt récusée dans nos régions, même si l’échange que je viens de rapporter montre bien qu’on ne se libère pas de la diglossie d’un tour de main. Mais le fait que le terme d’occitan, les expressions italiennes de lingua occitana ou de lingua d’oc, ait pu prendre dans une population encore aujourd’hui largement occitanophone est tout à fait notable, d’autant plus que, relevant dialectalement du provençal (en fait plutôt le vivaro-alpin, mais provençal reste le terme le plus employé), la région aurait pu glisser dans un provençalisme transalpin fermé, voire hostile au reste du monde occitan. L’exemple des Vallate devrait donc suffire (mais il en faut beaucoup plus) à nous libérer de ce préjugé français qui voudrait que les locuteurs ne parlent que de (et le) patois, l’occitan étant réservé aux militants de la langue, qui seraient censés ne pas le parler ou parler autre chose. Or, dans les vallées occitanes de Piémont, l’influence en profondeur du travail militant est manifeste et constitue un exemple qui me semble aussi réfuter l’idée que les militants doivent nécessairement échouer dans leur travail de revalorisation parce qu’il remettrait en cause ce qui permettrait de maintenir la langue : le fait diglossique et la séparation fonctionnelle des deux registres français/patois ou italien/dialetto (voir Wüest et Kristol). Ma brève discussion avec l’épicière de Val Maira montre que, certes, le militantisme occitaniste ne suffit pas à renverser le fait diglossique, mais peut effectivement participer à une valorisation de la langue seconde, à une affirmation de sa dignité linguistique, inconcevable sans ce long et difficile travail de conscientisation, forcément en butte aux idéologies nationales, qu’elles soient italiennes ou françaises ; ce qu’il faut expliquer – bien sûr – étant le fait irrécusable que la défense et l’illustration de la langue seconde, en Italie, ne soient pas immédiatement perçues comme un dangereux ferment sécessionniste.
Pour ce qui est de la Val Maira et des vallées occitanes italiennes en général, l’importance qu’a pu avoir pour la revalorisation du parler comme langue auprès de la population la plus large, et son identification comme occitan, la présence de François Fontan (qui habitait dans la Valle Varaita (Val Varacha), de ses amis et disciples, est évidente, ce qui ne veut pas dire pour autant que les idées de Fontan sur la décolonisation et la promotion d’une nation occitane aient réellement influencé les idées et les pratiques politiques des habitants des Vallées. Je m’avance ici sans doute au-delà de ce que j’ai pu constater, mais une discussion avec Ines Cavalcanti et Dario Anghilante, qui habitent à l’orée de la vallée, à Roccabruna (La Ròcha) et qui ont eu la gentillesse de m’accueillir, et qui font sans nul doute partie des personnes les plus impliquées et les plus actives dans la vie de la langue et de la culture des Valadas – outre d’avoir tourné dans l’Aura fai son vir –, m’a convaincu du travail énorme réalisé en relation parfois ténue, parfois étroite, avec les idées anthropologiques et politiques de Fontan, sans que celles-ci, pour autant, se soient réellement imposées dans la société (le but n’étant pas ici de discuter ces idées).
J’avais rencontré Ines Cavalcanti à l’Estivada de Rodez, où elle tenait un stand, et j’avais noté cette présence forte des Vallées dans toutes les manifestations occitanes importante. Cette année encore Cavalcanti et Anghilante, dans le cadre de l’association Chambra d’òc, ont contribué à l’organisation de la longue marche de traversées de toutes les Alpes occitanes italiennes d’Olivetta San Michele jusqu’à Exilles, c’est-à-dire quasiment de la mer jusqu’au dessus de Turin (voir le parcours qui peut vous donnez une belle idée de randonnée au long cour), pour demander l’inscription de la langue occitane au patrimoine mondial immatériel à risque d’extinction, comme ils l’avaient déjà fait en 2008 avec l’initiative Occitània a pè, qui avait conduit des marcheurs des vallées italiennes jusqu’au Val d’Aran en Catalogne (1300 km). Chambra d’òc (on se reportera au site) est une association très dynamique, à vocation transversale (elle concerne toutes les vallées), pour la promotion de la langue et de la culture, y compris culinaire. Il faut aussi mentionner l’association d’organismes publics Espaci Occitan, sise à Dronero, et son musée multimédia Sòn de lenga, que je n’ai pu visiter, dont l’esprit, à en juger le site, est aussi manifestement influencé par l’approche fontanienne des minorités linguistiques.
En outre, il est important de dire l’occitan bénéficie dans les Vallées d’un soutien institutionnel encore impensable chez nous. La loi n° 482 du 15 décembre 1999 reconnaît un ensemble de « minorités linguistiques » (notion, comme on le sait, bannie en France), au rang desquelles figure l’occitan (ce faisant la loi en question introduit d'ailleurs une très contestable séparation entre ce qui seraient de vrais langues et de simples "dialectes" non pris en compte, mais cela est une autre affaire). Cette loi prévoit que les communes qui en font la demande peuvent bénéficier de cette reconnaissance et la plupart des communes intéressées ont effectivement effectué la démarche, ce qui est sans doute très important d’un point de vue symbolique, mais n’apporte que fort peu de moyens publics pour développer les initiatives aussi bien dans le domaine de la culture que dans celui de l’éducation (sur laquelle la loi n'intervient d'ailleurs pas directement, voir infra le commentaire de Philippe Martel).
En tout cas, le fait est que non seulement la langue s’entend partout, mais elle se voit– si je puis dire – partout aussi et cette visibilité est indissociable de cette reconnaissance permise par le cadre légal. Le touriste qui arrive à Cuneo (c’est de cette ville que l’on rejoint la plupart des vallées concernées) et va prendre quelques informations à l’office de tourisme ne peut pas ne pas apprendre qu’il va se rendre dans des zones occitanophones, car tous les dépliants et tous les guides (du moins les plus récents), les affiches mêmes en parlent et le montrent abondamment (pour mesurer la différence, allez faire un tour au Syndicat d’initiative de Limoges, ou même de Toulouse d’ailleurs !). On y trouve d’ailleurs des plaquettes distribuées gratuitement consacrées essentiellement au sujet. On m’a par exemple donné un livret bilingue italien/occitan sur la Valle Varaita, intitulé Òc : Terra e Lenga, où l’on trouve un texte sur l’identité occitane de Dino Matteodo, maire de Frassino, où vivait Fontan, et lui-même fontanien (membre du Movimento Autonomista Occitano) et des informations sur la géographie et l’histoire de la langue, assorties de développements très précis sur les deux graphies utilisées dans les Valadas : celle de l’École du Po, d’inspiration mistralienne (selon la plaquette, mais voir infra le commentaire de Philippe Martel), et la graphie classique. On distribue aussi gratuitement en français et en italien un Guide des Vallées occitanes de la province de Cuneo, très utile et très riche (il rend presque superfétatoire l’achat d’un guide en librairie), où les digressions sur la langue et sur les auteurs qui l’ont utilisées ou l’utilisent encore sont très nombreuses (on peut d’ailleurs se le faire envoyer).
On y trouve entre autres une très belle poésie d’Antonio Bodrero (Barba Tòni Baudrier), qui me semble dire beaucoup de ce que l’on peut ressentir en arrivant dans l’un de ces hameaux de montagne. Je vais le rapporter en conclusion, dans les deux graphies et avec une traduction, en espérant donner envie au lecteur de faire le voyage, comme j’ai moi-même grande envie d’y retourner dès que possible.
Que de clars[1]
Que de clars, beneits lhi uelhs, quora n’era un per meira
e la nuech lhi vitons trelhaven a far estelas ;
dien enca’ lhi estelas quora grinor lhi bòuca :
« Bafaratz, mas pas tròp ; qui cre pas vene a veire : nos sem lhi clars di meiras, nòvas, di vòstri reires ».
Quë dë quiar[2]
Quë dë quiar, bëneit i ouei, couro n’ero un për meiro
e la nouech i vitoun triàven a fâ ’stele ;
dìen ëncâ i ëstele couro grinour i boouco :
« Bafarà, me pas trô; qui cre’ pa vene a veire : nous sen i quiar di meire nove, di vosti reire ».
Combien de lumières
Combien de lumières, bénis les yeux, quand il y en avait une par chalet/
et la nuit les montagnards jouaient à faire des étoiles ;
les étoiles disent encore quand tendresse les regarde :
« Riez fort, mais pas trop ; qui n’y croit pas vienne voir :
nous sommes les lumières des chalets, les nouvelles de vos ancêtres »
J.-P. Cavaillé
[1] Graphie classique
[2] Graphie École du Po
12 août 2009
Comment dit-on « je m’en bats les couilles » en breton ? ou les élucubrations de quelques anarchistes sur les langues minorées

Comment dit-on « je m’en bats les couilles » en breton ? ou les élucubrations jacobines de quelques anarchistes sur les langues minorées
J’ai consacré un précédent post à l’analyse d’un tract publié sur le site de la revue libertaire Creuse-Citron, qui a le mérite de situer le plateau des Millevaches en « terres occitanes » et d’associer, fût-ce de manière superficielle, ambiguë et quelque peu mythifiée – à travers la figure du dernier des Mohicans – le combat libertaire pour une autonomie locale libérée de la tutelle étatique à l’existence d’identités culturelles et linguistiques en situation de domination, menacées d’anéantissement, voire promises à la destruction. Suite à ce post, une discussion fort cordiale au demeurant s’est engagée avec l’un des rédacteurs de Creuse-Citron, qui s’empressa de dire, sans en exposer précisément les raisons, que ce n’était pas sans quelque perplexité qu’avait été décidée la publication de ce tract (voir ses propres mots en ligne). La raison est sans doute à rechercher dans la manière assez expéditive dont ce correspondant appréciait « notre » démarche (plusieurs voix concordantes s’étaient en effet élevées pour souligner l’insuffisante implication des néo-ruraux dans la vie et la culture locales, ou du moins ce qu’il en reste), renouant avec les poncifs les plus éculés sur la nature des langues minorées de France (« patois ») et jugeant « folklorique » à la fois notre engagement et ses enjeux.
Tous des identitaires !
A vrai dire, je n’en fus guère étonné car j’avais déjà épluché les positions sur le sujet des « libres penseurs » (ou prétendus tels), parmi lesquels on trouve des libertaires (voir sur ce blog Libre pensée et monothéisme linguistique), et surtout j’avais parcouru une longue discussion qui s’est déroulée cette année (janvier-avril 2009) sur le Forum anarchiste au sujet de l’Infiltration identitaire, c’est-à-dire à propos du fait que des militants de la mouvance autoproclamée « identitaire » (le dénommé Bloc identitaire), clairement d’extrême droite (le langage soft de leur site ne saurait tromper personne, et encore moins leurs défilés paramilitaires dans la plus pure tradition des nervis fascistes) revendiquant ce qu’ils nomment les « identités ethniques et culturelles », s’imposent de plus en plus fréquemment dans les débats et les réunions altermondialistes. On se souvient d’ailleurs que deux groupes d’ « Identitaires » catalans et niçois avaient infiltré la manifestation en faveur de la langue occitane à Béziers en 2007, où le modeste (par manque de volontaires) service d’ordre mis en place n'avait pu les empêcher de se joindre au cortège (mèfi le 24 octobre prochain, bonnes volontés demandées par les organisateurs !), et certains d’entre eux avaient d’ailleurs tabassé une manifestante liée au Massilia sound system.
Pour en revenir à la discussion du Forum anarchiste, elle est en fait née d’un communiqué de la CNT (Confédération Nationale du Travail, syndicat anarcho-syndicaliste, section française de l’AIT, Association Internationale des Travailleurs à ne pas confondre avec la CNT tout court, dite Vignoles, que l'on voit défiler dans la photo ci-dessus) de Toulouse, pratiquant les plus stupides et ignobles amalgames entre ces groupuscules d’extrême droite et les groupes et associations militant pour la cause des langues et des cultures minorées, texte auquel furent adjoints par les discutants deux articles de la même eau émanant du même groupe. La discussion fut très vive car des intervenants, en particulier occitans, se sont élevés avec véhémence, arguments à l’appui, contre cette diabolisation de nos luttes et contre l’idéologie politique qui sous-tend des diatribes que l’on croirait pourtant absolument incompatible avec les principes libertaires.
Les anars aussi
Il vaut la peine de résumer brièvement cette discussion et d’en citer quelques extraits, qui mettent d’abord en évidence le fait, en soi digne d’analyse, que tous les courants politiques, tout l’éventail des idéologies politiques en France (car je crois que c’est là, en grande partie, une spécificité française), est divisée sur la question des langues, y compris donc les anarchistes ; les anarchistes comme les autres, aurai-je envie de dire, avec des arguments dont certains leurs sont propres, mais qui pour la plupart appartiennent en fait à un pot national commun, ce que l’on ne peut pas ne pas remarquer sans céder à une certaine ironie aux dépens de gens que l’on imaginerait plus volontiers soucieux de se distinguer de l’idéologie linguistique dominante (qui est une idéologie de la domination). Mais au-delà du sarcasme, il reste à appréhender ce fait, qui conduit à relativiser l’affichage des étiquettes et surtout à envisager la question linguistique comme une question politique (on ne saurait imaginer qu’elle puisse être autre chose, car la question de la langue est évidemment celle, forcément, du vivre ensemble et donc relève comme telle du politique au sens le plus noble du terme), qui déplace ou reproduit des clivages idéologiques fondamentaux à l’intérieur de chaque parti ou courant identifiable. Ce n’est pas que l’on aboutisse pour autant à la recomposition d’un seul et unique clivage traversant tous les partis et mouvements de l’extrême gauche jusqu’à l’extrême droite, car le sens politique de la langue et les combats qu’il est susceptible d’induire ne sont absolument pas les mêmes selon qu’on les mène au nom de la démocratie ou au nom de la race (fût-elle rebaptisée à la va-vite « identité »), au nom de l’autonomie individuelle ou au nom de valeurs nationales, au nom de la citoyenneté républicaine ou au nom des identités ethniques (ces trois couples ne se confondent pas : il n’y a pas adéquation entre les notions de race, d’ethnie et de nation, pas plus qu’entre celles de démocratie, d’autonomie et de citoyenneté). Il n’empêche que la question linguistique contraint à faire un pas de côté hors du ronron idéologique des discours officiels ; elle offre alors peut-être une pierre de touche intéressante, dans la manière dont elle s’énonce, qui permet au moins d’identifier une série de discours pro ou contra, hostiles ou favorables à l’expression des minorités linguistiques, absolument incompatibles avec la démocratie culturelle (et donc politique).
« Promotion des patois » versus « lutte des classes »
Tout commence, disais-je, avec la citation d’un communiqué de la CNT toulousaine, daté de novembre 2008, évoquant l’intervention d’ « Identitaires » lors d’un meeting d’Attac consacré à la crise financière, apparemment à la stupeur générale. Pour les militants de la CNT, cette rencontre dévoilerait en effet les vices cachés de l’altermondialisme à la Attac, voire même en révèlerait l’idéologie sous-jacente, soi-disant phagocytée « depuis des années » par « des concepts réactionnaires » : « balivernes régionalistes, promotion des patois, recherche de prétendues racines [je souligne], justification de l’oppression religieuse, négation de l’universalité de l’humanisme... bref, à partir du moment où il fait du concept d’identité (régionale, nationale, culturelle, ethnique ou religieuse) une pièce de son système de pensée, le mouton gauchiste ne fait qu’une chose : préparer sa tonte par l’extrême-droite. Et manifestement, les temps sont arrivés. Car, ces positions sont du pain béni pour l’extrême-droite identitaire qui a fait, comme son nom l’indique, de l’identité sa clef de voûte. Elle trouve dans les discours gauchistes un terreau tout préparé pour sa propagande (pour y semer le reste, moins soft). Face à des bobos abasourdis de se découvrir tant de similitudes avec l’extrême-droite, qui a pu tout tranquillement distribuer toute sa propagande au public, les militants de la CNT-AIT présents à l’extérieur ont dénoncé à la fois le capitalisme mondial et son outil de répression (l’État nation), rejeté l’ensemble des identités factices et rappelé la réalité de la lutte des classes ».
Les auteurs n’y vont pas par quatre chemins : toute identité culturelle et linguistique est factice ; il n’y a d’autre réalité que la lutte des classes. L’un des intervenants dans la discussion, Nico37, l'énonce de manière on ne peut plus claire : « La seule identité que je connaisse est sociale, l’identité culturelle est réactionnaire car elle est interclassiste ». Raccourci saisissant… qui porte jusqu’à l’absurde et à une radicalité proprement totalitaire une position que l’on trouve fréquemment dans les rangs, non tant des libertaires, que de certains groupes communistes, en particulier trotskystes, souvent de manière plus ou moins implicite ; pour beaucoup – souvent tacitement, mais cela sue par tous les pores de leur discours –, la culture est toujours suspecte de faire le jeu des exploiteurs, de la bourgeoisie et du grand capital, ne serait-ce qu’en dissimulant (soi-disant) l’essentiel : la domination sociale ou, comme le dit notre anarchiste fort marxisé dans son vocabulaire, la lutte des classes. Position absurde et totalitaire.
Absurde, car une identité sociale ne peut pas ne pas être aussi une identité culturelle, qui déborde nécessairement son identité sociale stricto sensu. Un "prolétaire" par exemple ne peut pas ne pas avoir une identité culturelle qui le distingue d’autres prolétaires dans le monde et il appartient, qu’il le veuille ou non, à un système de relations sociales, culturelles et linguistiques interclassistes à travers tout un ensemble de marqueurs de distinction sociale dans lesquels se joue concrètement sa condition sociale et culturelle : il parle la même langue que son patron, mais avec un accent différent, participe d’une culture commune, mais selon des modalités différentes, etc. etc. Les relations sociales sont de part en part culturelles, il n’y a pas d’identité sociale qui ne relève de la culture.
Position totalitaire, puisque toute revendication d’identité culturelle, quelle qu’elle soit, sera jugée contre-révolutionnaire et devant être combattue comme telle au nom de la lutte des classes ! Pire encore, n’importe quel adversaire pourra être stigmatisé en tant que simple porteur d’une identité culturelle et, comme tel, liquidé comme ennemi de la révolution. Et l’anti-étatisme anarchiste, à ce degré d’abstraction niveleuse et d’amalgames ridicules (langue, culture, religion, toutes particularités autre que « sociales » mises dans le même sac des « conceptions réactionnaires ») ne me paraît certes pas une garantie contre ce type de dérive. Les horreurs du XXe siècle devraient pourtant rendre nos valeureux révolutionnaires plus prudents, mais la prudence, la circonspection, le doute, l’autocritique s’accordent fort mal avec la passion idéologique. C’est d’ailleurs cela qui est le plus insupportable dans ces diatribes soi-disant anarchistes contre les langues minorées et la diversité culturelle (notion explicitement prise de mire) : une démarche dogmatique qui coupe et qui trace sans jamais hésiter à partir de quelques principes sacrés et un usage dégradé du savoir, ou plutôt l’usage d’un savoir dégradé constitué d’emprunts aux opinions les moins étayées (et les plus communes) et à quelques lectures théoriques – ou prétendues telles –, dans lesquelles de fortes têtes (du moins convaincues de l’être) se drapent en se dressant sur leurs ergots. Rien en cela, non plus, que les anars n’aient hélas en partage avec tous les autres (à commencer par les militants autonomistes ou nationalistes), mais chez eux, dans la mesure où ils prétendent justement penser contre les idées dominantes (et parce qu’en effet leurs principes politiques sembleraient exiger une mise en cause générale des idées qui justifient la domination sous toutes ses formes), la bêtise militante apparaît de manière peut-être plus triviale encore que chez les autres.
Un centon de grossièretés
Si je dis cela, c’est que la caricature d’analyse produite dans le communiqué que j’ai cité, qui voit dans la défense des « patois » et autres billevesées « régionalistes » la preuve en acte de l’infiltration des valeurs réactionnaires dans le gauchisme, est en fait appuyée (le seul usage du mot « patois » suffirait d’ailleurs à l’établir) sur la litanie des arguments mis en avant en France depuis la période révolutionnaire et périodiquement réactualisés pour justifier la lutte sans pitié contre toute forme de particularisme linguistique et culturel, au mépris évidemment des principes démocratiques élémentaires et au profit surtout d’une conception centralisatrice et despotique du pouvoir d’État. Cela est évidemment un comble sous une plume libertaire, mais il suffit pourtant de parcourir pour s’en convaincre les énoncés sentencieux égrenés dans un petit ensemble de textes produits par les (ou le) même(s) militants toulousains.
Par exemple, à propos de la situation espagnole, on lit dans le compte rendu d’une discussion de « l’union locale de Montauban » parue le samedi 16 février 2002, que partout, dans la péninsule, où, soi-disant, aurait été mis en place après le franquisme « un système éducatif bilingue » (sic), « la langue minoritaire est en voie d’obtenir une position hégémonique »[1]. Comme là-bas (où les auteurs ne sont visiblement pas allés, sinon ils sauraient bien entendu que le castillan y reste dominant, y compris en Catalogne), dans notre belle France, il faut craindre, est-il écrit, avec « l’éclatement linguistique […] l’explosion de revendications « nationales » (de type corse ou basque) qui fragmenteraient l’Europe en une multitude de principautés qui seraient bien moins menaçantes pour l’oncle Sam qu’une Europe puissante et organisée ». En lisant ces de tels propos sous la plume de libertaires ou prétendus tels, on se pince pour être bien sûr de ne pas rêver ; les entendre rivaliser d’hystérie franchouillarde avec la volaille souverainiste est tout de même quelque peu étonnant[2] ; car c’est bien à Coûteaux, à De Villiers et à Mélanchon qu’ils empruntent le misérable et stupide argument faisant des « patois » les alliés des américains contre notre belle langue[3].
Ce qui les en différencierait est l’attention prétendue aux « étrangers », qui serait exclus de la « communication », car il est évident que les langues régionales excluent les étrangers, mais non les langues nationales ![4] En outre les langues de l’immigration, et avec elles les populations qui les parlent, seraient sacrifiées sur l’autel des langues régionales, alors que leur dignité est égale et leur importance, finalement, majeure ; là aussi l’allégation est doublement de mauvaise foi, car les promoteurs des unes et des autres sont les mêmes (voir le Forom des langues à Toulouse, par exemple) ; la différence évidente étant que les langues dites régionales sont le plus souvent parlées principalement sinon exclusivement dans un territoire qui est non certes leur lieu naturel (il n’en est d’autre que les locuteurs) mais leur dernier bassin d’usage. Le comble de la suffisance, de l’ignorance et du mépris est atteint dans la conception présentée de la langue occitane (texte intitulé L’Horreur linguistique, du 21 octobre 2001) dans laquelle il n’y a pas un mot de vrai : « l’occitan est une construction très tardive, faite par des intellectuels régionalistes, pour "homogénéiser", "normaliser" les différents patois du sud face à une situation inextricable. Car la vérité, c’est que dans les années 1950, un éleveur de bestiau de Pouyastruc, qui aurait causé dans son patois (en gascon) au maquignon de St-Dalmas-de-Tende (qui lui n’entendait que le nisard [sic]) et au boucher d’Entraygues sur-Truyère (un bon auvergnat) aurait eu les mêmes difficultés qu’un italien parlant à un français et à un portugais. Finalement, la seule chose sûre, c’est que l’occitan que l’on enseigne maintenant à l’école n’a jamais été parlé par la grand’mère de personne ! » J’ai laissé volontairement presque toutes les fautes, qui elles-mêmes sont parlantes ; les métiers des locuteurs fictifs[5] et la toponymie de fantaisie, en particulier, sont de bon révélateurs de la bêtise et de la veulerie de notre savant de bistrot qui assène ses « vérités » de pacotille pêchées dans le stock des fausses idées reçues sur les « patois » (entendez dialectes) occitans[6]. Je pourrais perdre ici mon temps et présenter une réfutation en règle, déjà souvent entreprise sur ce blog, contre des propos similaires, généralement un peu mieux articulés cependant, mais cela ne le mérite guère. Du reste, plusieurs intervenants sur le Forum anarchiste, l'ont déjà fait et bien fait [7].
Grandeur et misère de l’universalisme abstrait
Je me contenterai de citer la conclusion du texte où est produite cette belle analyse de l’occitan, lapidaire et apparemment plus cohérente avec les idées libertaires : « parler de "peuple", "patrie", "nation", "langue", "culture" etc. revient à utiliser des imaginaires et des concepts bourgeois nés pour la plupart au XIXe siècle grâce à la plume des lettrés ». Cela est évidemment pour le moins rapide (et pris à la rigueur tout à fait faux, la plupart de ces concepts ayant une vie beaucoup plus ancienne et une extension sociale autrement plus large, sans parler de la fonction unique, éminemment méprisable, prêtée aux « lettrés »). Mais soit, admettons[8]. C’est là que la critique révolutionnaire et son point de vue prétendument universaliste fracassent lamentablement, car, à la lecture de tout les énoncés qui précèdent cette conclusion, il apparaît combien ce qui est dit est étroitement déterminé par tout ce que véhiculent précisément les notions « bourgeoises » évoquées et révoquées, dans le contexte national, culturel et linguistique de notre belle patrie. Ainsi notre anarchiste, dans chacun de ses énoncés, est-il enfoncé jusqu’au cou, jusqu’à la bouche et aux oreilles dans l’élément français, dans l’idéologie popularo-patriotico-nationalo-linguistico-culturelle française. C’est d’ailleurs l’un des grands problèmes de la prose révolutionnaire à prétention universaliste, depuis la Révolution française, que de se prétendre universelle en imposant une vision on ne peut plus particulière et située sur le monde : le monde vu de Paris ou vu de la « province », qui se sait province et croit accéder à l’universel en adoptant le point de vue de Paris sur le monde… A Toulouse comme ailleurs dans l’hexagone… On trouve sans aucun doute des caractéristiques similaires dans tous les discours universalistes tenus en tous lieux, empreints de particularités d’autant plus prégnantes qu’elles sont refoulées, pourtant visibles au premier coup d’œil par qui n’est pas de là, mais le cas français, du fait de cette histoire qui commence en 1789, est peut-être plus visible qu’aucun autre. Je ne veux pas ici nier l’importance, ni d’ailleurs la grandeur de l’affirmation révolutionnaire de l’universel (humanité, affirmation de l’égalité des droits, etc.), sur laquelle nous fondons du reste entièrement nos revendications, mais je voudrais seulement souligner comment celle-ci ne cesse de se compromettre dans ce qui est bien de l’ordre des particularités culturelles et historiques nationales, dont tous les acteurs sont profondément imprégnés, quelles que soient leurs positions idéologiques, y compris donc les plus radicales, comme on le voit ici.
Monolinguisme universel et déterritorialisation
L’universaliste abstrait, de quelque obédience soit-il, incapable d’assumer son propre particularisme (pas seulement parce que l’universalisme est un produit de la culture occidentale, mais d’abord parce que l’on parle toujours depuis un lieu culturel et linguistique particulier), est hostile aux particularités, à la diversité, aux singularités dans lesquelles il voit une mise en cause du principe d’égalité, en matière de langue comme de tout le reste. Aussi n’est-il pas étonnant qu’il rêve si souvent de l’instauration d’une langue universelle qui ne serait pas un médium de domination ou d’hégémonie économique, politique et culturelle (comme l’est l’anglais), mais une langue non seulement universellement partagée mais encore unique, comme pourrait l’être l’esperanto, par exemple, qui séduit souvent les universalistes et reçoit la bénédiction de la CNT-AIT (voir infra n. 10).
Au-delà de ce rêve d’un monolinguisme universel – dont la réalisation serait plutôt pour nous le cauchemar absolu – les tenants de l’universalisme abstraits sont nécessairement hostiles à toute forme de territorialisation et de localisation culturelle et linguistique. Dans la discussion du forum anarchiste, l’un des intervenants les plus présents, signant Malval, a longuement soutenu cette position : pour lui « la territorialisation des pratiques socio-langagières » est une idée « en totale contradiction avec l’idée libertaire » : « Depuis quand un territoire est-il porteur d’une langue ? Depuis quand une cité existe-t-elle sans ses habitant-es ? Seul les locuteurs sont détenteurs de compétences langagières, qu’ils soient ici ou là-bas. Souhaiter territorialiser les pratiques langagières revient à vouloir voir se mettre en place un retour à une société non-urbanisée basée sur un déterminisme total : « tu es né ici, tu vas parler ceci, manger ceci, danser ceci, etc. » La dé-territorialisation est la clé de l’expansion pleine et entière des capacités humaines. » Effectivement ce n’est pas le territoire qui parle, mais les hommes, et les hommes bougent, se déplacent et se mêlent ; il n’est demeurent pas moins qu’ils ne peuvent pas ne pas occuper un lieu, du fait même de leur existence physique, et des espaces où ils exercent collectivement leurs compétences linguistiques. Et ce n’est pas parce que le plus souvent plusieurs langues sont parlées sur un même territoire (rural aussi bien qu’urbain, la distinction n’est ici guère pertinente), que ces langues, avec leurs locuteurs, sont déterritorialisés ; la territorialisation est impliquée par la présence physique des individus et des groupes qu’ils constituent dans la durée en des lieux déterminés.
Le révolutionnaire qui cède à la passion de l’universalisme abstrait voudrait en finir avec l’histoire et avec la géographie. Il s’agit pourtant là de données irréductibles de l’expérience humaine : plus il cherche à s’en libérer, à s’affranchir par un acte souverain de la mémoire et de la langue des ancêtres, plus il s’évertue à échapper à la pesanteur et aux carcans des liens qui unissent des groupes humains en un lieu, plus ces réalités s’imposent à lui, et il est bien vrai qu’en ces matières aussi, qui veut faire l’ange (rêve de déterritorialisation par excellence) fait la bête. Qu’il le veuille ou non, si en effet ce ne sont pas les langues qui sont en elles-mêmes et par elles-mêmes territorialisées, les locuteurs, eux, le sont bel et bien, mêmes s’ils sont nomades, mêmes s’ils utilisent pour s’exprimer des médias qui semblent permettre une émancipation de la présence physique et la circulation en tous lieux (le livre, la radio, la télévision, internet…). Cette question de la territorialisation linguistique excède donc, ou précède celle de la domination linguistique (et bien sûr politique), qui en est distincte. La diversité culturelle et linguistique, qui caractérise encore objectivement la majeure partie des sociétés humaines, c’est cela : le fait qu’en un territoire donné, certaines langues sont parlées et d’autre non, et l’individu venu du dehors, s’il n’est accompagné d’un groupe parlant sa langue, devra nécessairement apprendre la ou les langue(s) du lieu pour pouvoir participer au jeu des relations sociales. Le fait qu’il existe des langues dominantes et des langues dominées, des groupes de locuteurs dominants et d’autres dominés dans leurs pratiques linguistiques, est un tout autre problème.
Confusion entre langue dominante et langue de domination
Or, ledit Malval confond manifestement les deux niveaux et comprend spontanément la revendication d’une langue dans le territoire où elle est présente et selon une durée plus ou moins longue (ce qui fait que l’on parle de « langues historiques » est la présence d’une langue relativement ancienne, généralement pluriséculaire, en un territoire ou un espace de déplacement donné) comme la simple volonté de reconquérir une hégémonie perdue, là où il s’agit d’abord de préserver les conditions de possibilité d’une manière langagière d’être ensemble (toujours en effet susceptible de se transformer en une forme de domination d’un groupe de locuteurs sur un autre, mais il s’agit bien là d'une autre question). C’est sans doute cette confusion de ces deux niveaux qui conduit l'internaute à envisager de manière aussi confuse ce que pourrait être la situation linguistique en régime libertaire : « Dans une société libertaire, dit-il, j’espère qu’aucune pratique langagière ne sera dominante et qu’une Fédération des acteurs sociaux en parole sera présente pour faire en sorte que toutes et tous se retrouvent et puissent vivre dans l’endroit où elle vit et travaille sans que sa pratique langagière l’empêche d’aller contre son idéal et de vivre "normalement" »[9] Pour moi, il s’agit là d’un charabia fort peu réaliste et passablement inquiétant. D’abord, il y aura toujours des pratiques langagières dominantes au sens premier où je l’ai dit (qui n’a, je le répète, rien à voir avec l’exercice d’une domination), y compris évidemment dans une hypothétique société libertaire ; tout ce qu’il est possible d’imaginer, en effet, est la mise en place d’instances démocratiques qui rendraient impossibles les pratiques de domination politique, qu’elles soient linguistiques ou d’un autre ordre (ce à quoi, visiblement, bien des anars eux-mêmes ne sont pas prêts). Il faut tout de même rappeler qu'une langue, même si l’on peut bien sûr en apprendre de nouvelles à volonté, est d’abord, pour l’enfant, une compétence acquise à travers un apprentissage non choisi, ce qui n’autorise pas pour autant à parler de domination (à moins de concevoir l’apprentissage comme un « dressage » de l’animal humain, comme le fait Nietzsche, mais l’acquisition du langage n’a précisément rien à voir avec une pratique de dressage). En outre, qu’est-ce que serait une « pratique langagière » qui, si je comprends bien, irait contre « l’idéal » de l’individu et lui interdirait de « vivre normalement » ? Tout cela exigerait certainement d’être mis au clair (et mieux formulé), et démontre à mon avis suffisamment la pauvreté de la réflexion sur le sujet.
Anarkiezh, frankiz, deskadurezh, kengred
Ce qui apparaît par contre clairement est une absence totale de conscience de ce qu’est le langage, réduit à sa stricte fonction de « communication », et de ce que sont les langues, c’est-à-dire la différenciation des langues et leur irréductibilité, au-delà de leur évidente traductibilité. Soit par exemple la réponse suivante de Malval à Occitan Warrior : « pour la pratique, je vois pas pourquoi on devrait en faire tout un pataquès sur le fait que tu manies l’Occitan, ici tout le monde manie des langues différentes, des codes, des jargons (anarchiste par exemple), a des compétences dans tel ou tel langage et n’en fait pas tout un plat. L’important c’est la communication et la transmission de messages vers un but commun... ». Il n’y a évidemment aucun rapport entre un jargon de métier ou jargon politique (anar par exemple !) et une langue (l’occitan, le français, etc.). De plus, les fonctions sociales et culturelles de celle-ci excèdent de très loin la simple « communication », qui elle-même évidemment, se propose bien d’autres tâches que de « transmettre des messages » pour parvenir à des « buts communs » (il est heureusement possible de communiquer avec ceux qui poursuivent des buts différents des nôtres !). Sur ces bases théoriques erronées et étriquées, il n’est pas étonnant de parvenir à la conclusion suivante : « que les gens puissent continuer à communiquer, c’est ce qui importe, que ça soit en occitan, en français, en anglais, etc. on s’en bas [sic] les couilles sérieux ». Une question : comment dit-on « on s’en bat les couilles sérieux » en anglais ou en occitan ? On trouvera sans doute des équivalents, des approximations, mais on ne pourra pas ne pas perdre de fortes nuances et aussi tout ce qui fait l’ancrage générationnel et social de l’expression, bref tout ce qui relève en effet du particulier et du local, et qui participe pleinement du sens (qui permet par exemple de mesurer l’exaspération et le degré d’agressivité des réponses de Malval, ce qui importe au plus haut point pour l’avenir de l’échange)… Et puis, évidemment, la constatation encore et toujours, que ce « je n’ai rien à foutre de la langue dans laquelle je parle », se dit bien, « naturellement », en français…
Il y aurait encore beaucoup à dire sur ces trois longues pages d’échanges très denses du Forum anarchiste, et j’invite fortement le lecteur à s’y reporter. Je terminerai sur un point tellement gros, qu’il pourrait passer inaperçu : en tête des pages du Forum apparaît un slogan – « Anarchie, liberté, éducation, solidarité » – décliné, justement, en plusieurs langues, de manière aléatoire, selon les pages et les jours. Selon mon recensement, il s’agit, outre le français, du castillan, de l’anglais, de l’allemand, du russe, du lituanien, de l’esperanto et du breton… On note bien sûr la présence très majoritaire de langues officielles nationales ; toutes celles qui sont mentionnées le sont en fait, à l’exception de l’esperanto et du breton. Cela indique assez bien qu'en matière linguistique les États nations restent bien le cadre de référence spontané, y compris pour des militants anarchistes ! L’esperanto est désigné sans doute comme alternative cosmopolite à l’anglais[10]. Je n’épiloguerai pas, faute d’éléments à ce sujet, sur la présence du lituanien et du breton, seule langue de France mentionnée [voir en commentaire la rectrification de Parpalhon, l'occitan y figurerait, mais je ne le trouve pas]. Mais surtout, cette polyglossie ne va pas au-delà du slogan. En effet, les langues proposées au moment de l’inscription au forum se réduisent aux seuls français et anglais. Quant à la langue d’usage, sur le forum lui-même, elle est, dans ce que j’ai lu au moins, unique et il n’est nul besoin de se demander de laquelle il s’agit… Par contre, un beau paradoxe est apporté par le site de la CNT, dont les militants adoptent volontiers des positions extrêmement hostiles à ce qu’ils appellent « la diversité culturelle ». Étant, comme on l’a dit, intégrée à une structure internationale (l’AIT), on trouve cependant dans la section « internationale » du site des textes en un grand nombre de langues (35 environ), parmi lesquelles le finnois, le farsi, le wolof, le zulu… mais aussi le catalan et… plus surprenant encore, le breton, décidément très présent dans le mouvement libertaire, ce qui prouve bien d’ailleurs que la ligne défendue par les militants de Toulouse ou de Montauban (et manifestement de la plupart des villes occitanes) n’est pas exclusive au sein de leur propre mouvement. Tout à la fois, placer le breton dans la rubrique internationale laisse perplexe et n’est pas sans faire penser à ceux qui considèrent les langues historiques de France comme des « langues étrangères »… Mais nos amis libertaires n’en sont pas à une contradiction ou à une inconséquence près en ce domaine… Ce qui, d’ailleurs, ne les distingue guère de leurs nombreux ennemis de droite et de gauche.
Jean-Pierre Cavaillé
PS) Un habitué du blog, Laurenç, que je remercie, m'a signalé une critique bien sentie (datée du 12 octobre 2008) du texte de la CNT toulousaine que je cite au début de mon post sur un blog anar breton (Torr e Benn). Le post est intitulé : L'accélérateur de particules jacobines ou le trou noir culturel, et doit être (ou est déjà) publié dans Le Huchoèr, journal de la Coordination Bretagne Independante et Libertaire. Il faut aussi lire absolument les commentaires qui suivent le post .
[1] Cf., sur le forum, la réfutation signée Occitan Warrior (un pseudo quand même un peu débile) :
« A préciser, le modèle espagnol n’a pas mis en place le bilinguisme pour le plaisir, mais par la pression de mouvements populaires et armés.
Parler de position hégémonique pour le catalan et le basque est totalement faux. Les deux, si elles sont partie intégrante de l’administration des communautés autonomes, sont loin d’être sauvées. L’espagnol reste langue première, d’Etat, pour preuve le nouveau président du Pays Basque ne parle même pas un mot d’euskara. 750.000 locuteurs sur 2,6 millions d’habitants pour ce qui est d’Hegoalde (Pays Basque Sud), c’est pas ce que j’appelle hégémonique.
Et la situation du basque et du galicien ne s’améliorera pas avec la récente victoire aux élections autonomiques du PP et du PSOE, qui remettent en partie en cause la politique linguistique menée jusqu’à maintenant. »
[2] Voir, ici aussi, la réfutation de Occitan Warrior :
« Là c’est le summum, non pas que je découvre l’argument, mais je découvre qu’il n’est pas la seule propriété des fascistes et autres réactionnaires jacobins.
Il faut une Europe unie, forte, pour lutter contre les Etats Unis ? La CNT pour le renforcement de l’Union Européenne, on croit rêver. Un basque n’aurait pas le droit de voir son identité représentée sous prétexte que sa affaiblirait le combat contre les USA. L’argument est pathétique et risible. »
[3] Il faut avouer cependant que cette élucubration géo-politique, selon laquelle les petites langues « périphériques » feraient le jeu de la langue « hyper-centrale » (l’anglais) contre les langues « super-centrales » (comme le français, l’espagnol, l’arabe, le chinois…) a trouvé la caution de quelques linguistes dont Louis-Jean Calvet (deuxième manière) est le plus fameux.
[4] Voir ici encore les remarques critiques d’Occitan Warrior :
« Ah bon ? On parle pas espagnol, on parle un langue bizarre et donc, on est impropre à la communication. Et les interprètes ça existe pas ?
Le basque exclue de fait les étrangers ? Au nom de quoi les étrangers peuvent apprendre l’espagnol mais pas le basque ? Au nom de quoi les basques doivent accueillir les étrangers chez eux dans une langue qui leur est étrangère ? »
[5] Il faudrait consacrer aux lieux communs comiques sur les bouseux et les culs-terreux dans le discours républicain de toute obédience en France l’analyse qu’elle mérite, car elle révèle évidemment le mépris social sur lequel repose les sarcasmes sur les cultures et les langues censées être propres aux paysans. Des journaux apparemment aussi irréprochables que le Canard enchaîné voire même Charlie Hebdo apparaîtraient alors sous un nouveau jour…
[6] Voir la réaction affligée d’Occitan Warrior :
« De la pure calomnie.
On a le droit de pas s'y connaître sur certains sujets, mais assener des conneries pareilles en les faisant passer comme acquises, c'est honteux.
Le mot "Occitanie" a été créé par le roi de France pour désigner ces territoires du sud. Le terme "occitan" a été employé par les félibres au XIXe siècle. Il n'a jamais existé et il n'existe pas d'occitan standard. Des normes communes d'écriture ont été reprises entre les différents dialectes, selon la première norme établit par les troubadours au Moyen-Age.
Certes, un vieux nissart aura du mal à comprendre un vieux de la montagne auvergnate -quoi de plus normal pour une langue qui n'a jamais été sous la même institution-, mais un vieux français d'un région française ne comprendra pas mieux un vieux français du Québec. Ainsi peut-on en conclure que le français n'existe pas ?
Bon y'aurait de quoi en écrire des pages et des pages, je m'arrête là parce que la connerie de la CNT m'exaspère… »
[7] En particulier un internaute signant Occitan Warrior, qui a la patience de réfuter point par point ce qu’il nomme lui-même fort justement les « conneries » de la CNT toulousaine (voir notes précédentes).
[8] Cette idée est un peu mieux développée dans le forum par un internaute signant Malval, autre « monsieur je sais tout », d’un dogmatisme assez effrayant : « Les peuples, les nations n’existent pas, il s’agit de données issues de l’idéologie bourgeoise totalement en contradiction avec l’idée de révolution socialiste ». Et, dans une autre intervention, « je considère les notions de "langue" et "culture" comme étant une mystification et une simplification du social ».
[9] Je me suis permis de corriger quelques fautes d’accord.
[10] La CNT/AIT est espérantiste, soit dans la réflexion profonde du militant toulousain « Plusieurs linguistes affirment que la seule langue que la majorité des gens puissent maîtriser en plus de leur langue maternelle, c’est l’Espéranto. La CNT-AIT s’est prononcée en faveur de l’Espéranto » affirme notre militant toulousain. On n’ose pas imaginer qu’il y ait des linguistes assez cons pour affirmer que la majorité des gens est trop con pour maîtriser une seconde langue plus complexe que l’esperanto. Il y a fort à parier qu’il s’agit là des ridicules divagations de l’auteur.
17 juillet 2009
Les nouveaux et les anciens Mohicans

N. C Wyeth, 1919, illustration pour le Dernier des Mohicans
Les nouveaux et les anciens Mohicans
En conclusion d’un compte rendu de l’excellent
et très beau petit livre d’enquête sur le travail et les mots de l’eau sur le
plateau des Millevaches, je
disais non sans amertume que la question de l’agonie de la langue en Limousin
ne semblait guère tourmenter les nouveaux habitants installés dans ce
« refuge des résistances ».
Je
suis en partie (en partie seulement) démenti par un tract inséré dans le dernier
numéro de Creuse-Citron, le journal de la Creuse libertaire, et distribué lors
de différentes manifestations cette année. Ce tract en effet se réfère à
plusieurs reprises à l’occitan et aux autres langues régionales en même temps
qu’aux identités culturelles et locales. Il s’y trouve exposé des idées sur ces
questions à la fois radicales – on en attend pas moins de la part de militants
anarchistes –, un peu naïves et surtout assez évasives. Je me permets de citer
les passages où ces idées sont présentes, le texte intégral étant accessible en
ligne :
« Défendre l’école publique, c’est défendre l’une des institutions les
plus efficaces de l’État capitaliste: créée pour préparer les masses à la
dictature industrielle, pousser à la revanche contre le Boche et glorifier l’exploitation
coloniale, l’école de la république a d’abord détruit les langues et cultures
régionales, porteuses, selon elle, de l’ignorance crasse, de l’archaïsme le
plus infâme et... d’une insupportable tendance à l’autonomie locale. Elle a
répandu, comme la vérole sur le bas clergé, ses mythes et mensonges sur l’histoire
de nos pays […]. Elle reproduit une élite grande ou petite, de l’ENA et
Polytechnique à la simple école "d’ingénieurs" ou "supérieurs de
commerce"»[1]. Cette élite « consacre
l’échec, la casse des cancres, Occitans, Bretons ou Maghrébins, des enfants
rebelles pour qui la dignité et le rêve valent plus que la peur du maître, de
tous les insoumis de la science et de l’orthographe. […] Quelque part (au
Chiapas et ailleurs), les derniers Mohicans luttent sur leur bout de terre, si
belle qu’ils ne veulent pas la lâcher. Ils et elles (re)construisent des modes
de vie qui leur sont chers, un habitat, des champs, leurs écoles et systèmes de
santé, leur pratique de la justice, de la démocratie, du travail communautaire,
des échanges équitables sans label, le partage gratuit des connaissances et le
refus de la division du travail, la coordination et l’autogouvernement... Ici
aussi (et ailleurs) de nouveaux Mohicans (peut-être Basques, Catalans,
Parisiens ou Berbères, sur ces terres occitanes) se rencontrent, réfléchissent,
préparent de nouvelles résistances, en dehors de l’État et du dialogue social,
de la légalité et de la "défense des services publics" ».
Je ne porterai ici aucun jugement sur
le fond : il est clair que le refus de défendre l’école publique et les
services publics dans leur ensemble est absolument cohérent lorsque l’on
affiche un idéal politique anti-étatiste. L’attention, fugace mais explicite,
pour les langues et les cultures locales s’appuie sur le principe libertaire de
l’ « autonomie locale », c’est-à-dire de la maîtrise par les
individus fédérés de leurs lieux de vie. Mais cet intérêt est une invocation
sans grande conséquence. En effet, les « langues et cultures
régionales » sont essentiellement perçues comme des victimes : de l’école
de la République, des « élites » casse-cancres et répresseurs des
« enfants rebelles », de la domination coloniale, voire de l’extermination
pure et simple.. Mais à ce point, on quitte la vieille Europe pour les
Amériques ; les exemples et modèles de lutte auxquels il est fait
référence sont en efft les Mohicans, évidemment pour le livre de Fenimore Cooper,
et les indiens du Chiapas, pour le sous commandant Marcos et l’Armée zapatiste
de libération nationale… Il ne faut pas moins de deux mythes associés – le
mythe indigéniste et celui du mouvement de libération révolutionnaire
armé – pour donner un sens politique à la revendication d’autonomie locale.
Derrière les mythes, il y a certes des réalités, mais c’est bien comme mythes
que sont convoqués Mohicans et Chiapas : au Chiapas et ailleurs, les
« derniers des Mohicans » luttent pour leur terre (notons au passage que
cela est assez vexant pour les indiens du Chiapas, qui ont tout de même des noms
à eux : Tzotziles, etc.)… et vivent en communautés autogérées. Du moins ce
tract l’affirme-t-il. Sauf que Mohicans à nous, en règle générale, n’ont guère
lutté pour leur « bout de terre » ; ils l’ont plutôt quitté pour
s’en aller vivre en ville, et s’ils sont restés, sauf exception, les colons et
les compagnies minières ne se sont pas précipités pour les leur prendre. En
outre, les « élites », grande set petites, sont, pour une part, dans
notre pays, constituées de leurs propres enfants, ce qui n’est certes pas le
cas au Mexique, ni d’ailleurs aux États-Unis… Autrement dit, la comparaison n’est
pas très pertinente, mais sa charge de lyrisme, son aura mythique, son romantisme
indigéno-révolutionnaire, ne sont pas de trop pour justifier l’investissement
du local, qui se caractérise ici surtout par une absence totale de références
linguistiques, culturelles et politiques concrètes, au-delà du discours
victimaire et du rappel – qui en effet n’est pas superflu – que le plateau est
sis en « terres occitanes ».
Mais justement, il n’est nullement
question des indigènes ou autochtones, mais des « nouveaux
Mohicans », installés dans ces maisons sur ces terres dont personne ne voulait
plus. Ces nouveaux Mohicans ont bien sûr des identités multiples :
« Basques, Catalans, Parisiens ou Berbères », et en ces « terres
occitanes », ils se proposent de s’organiser sans l’État et contre lui…
Mais qu’en est-il des relations avec les indigènes? Ce qu’ils sont, ce qu’ils
ont été, ce qu’ils ont fait, au-delà (en deçà dans le temps) des faits de
résistance… Ces indigènes qui eux-mêmes, fort de leurs savoir-faire et de leurs
réseaux de solidarité, se débrouillaient comme ils pouvaient, dans une absence
à peu près totale de soutiens et de secours publics, et qui étaient donc des sortes
d’anarchistes malgré eux ? Peut-être que les « nouveaux
Mohicans » auraient pas mal de choses à apprendre des vieux Mohicans, à
commencer par leur langue, dans laquelle des siècles sinon de résistance, en
tout cas de ténacité et de critique des puissants, se sont exprimés… Mais c’est
que, voyez-vous, les « nouveaux » sont très occupés à se « rencontrer »,
à « réfléchir », à préparer de « nouvelles résistances ». En
ceci, ils me font penser à ces communautés de radicaux fuyant l’Europe au XVIe
et au XVIIe siècles (anabaptistes, quakers etc.), pour fonder une
nouvelle société aux Amériques, et dont on ne peut pas
dire qu’elles se soient beaucoup intéressées (doux euphémisme !) à la
culture indigène. La différence est évidemment que le plateau n’est pas en
dehors, mais au cœur de l’Europe, et nos colons n’ont aucune velléité
colonisatrice et encore moins exterminatrice par rapport aux population locale,
s’identifiant du reste significativement non au colon, mais à l’indien. Mais on
voit bien encore une fois combien est insatisfaisante la métaphore indienne,
comme elle masque en fait une réalité tout à fait étrangère aux Algonquins de
l’Hudson et aux Lacandons du Chiapas.
Mais je voudrais seulement dire :
si le rapport à la terre que les nouveaux Mohicans ont choisi pour vivre n’inclut
nullement la culture limousine et son histoire profonde (au-delà de quelques
événements mythifiés, immédiatement absorbable par l’imaginaire
révolutionnaire), pourquoi, finalement, y faire référence, si non pour se
donner cette assise territoriale et une espèce de gage d’ancestralité par
procuration, à travers laquelle les néo-ruraux peuvent se penser, ou plutôt se rêver
comme les nouveaux derniers des Mohicans, se préparant à mener leur ultime
combat ? Notons aussi que se choisir comme modèle les
« derniers » des Mohicans est une façon non seulement de choyer un
imaginaire, mais d’estimer que le combat est perdu d’avance. Les résistants de
Guingouin, les communards et en général tous les révolutionnaires du passé se
voyaient comme les premiers et non les derniers hommes libres. Ce qui est très
frappant, en effet, dans les textes de la mouvance libertaire ou ultra-gauche qui
paraissent ces derniers temps (voir L’insurrection
qui vient, texte admirablement écrit, qui se réfère notamment à Guingouin
d’ailleurs et entretient au moins par là un lien avec le plateau), c’est le
sentiment de défaite irréversible et de désillusion révolutionnaire qui y domine,
et justifie d’ailleurs la fuite des villes et l’adoption de modes de vie
alternatifs. Car la fin du tract de Creuse-Citron exprime finalement le peu
d’illusions que ces révolutionnaires, ou plutôt rebelles, se font quant aux
chances de réussite de leur projet : « Déserter le système
capitaliste, le boycotter, le saboter, inventer autre chose, n’est ni facile,
ni impensable. On peut en tout cas essayer ». On n’y arrivera probablement
pas, mais nous pouvons essayer quand même… Au fond, il y a bien un rapport – du
moins en France (car tout cela, finalement, est très français ; cela est
frappant dans l’Insurrection qui vient, :
sa référence et son horizon étroitement hexagonaux) – entre les mouvements
libertaires contemporains, le mouvement occitaniste et les mouvements en faveur
des cultures et langues minorées. Nous nous savons à contre-courant,
marginalisés, désarmés, ridiculisés, déconsidérés ; tout et tous, autour
de nous, nous invitent et nous pressent, par leur silence embarrassé, leur persiflage ou leurs
menaces, à baisser les bras, à nous taire et à renoncer : nous connaissons
notre extrême faiblesse, et à la fois nous nous démenons avec l’énergie du
désespoir… Ce côté Don Quichotte, mais Don Quichotte lucide (une pure
contradiction, mais qui fait sens), nous rapproche fort des anars d’aujourd’hui ;
certains d’entre nous d’ailleurs se déclarent libertaires et loin de moi de
leur cracher dessus… Autre chose enfin nous avvoisine, qui est tout de
même le fond de ce tract : le fait de refuser que le lieu où nous vivons,
soit le réceptacle passif de tout ce que la domination politique, culturelle et
économique nous impose.
Jean-Pierre Cavaillé

[1] Voir, en un style autrement flamboyant, L’Insurrection qui vient : « Nous avons été expropriés de notre langue par l’enseignement, de nos chansons par la variété, de nos chairs par la pornographie de masse, de notre ville par la police, de nos amis par le salariat », p. 20.
27 juin 2009
La Médée de Max Rouquette au lycée
La Médée de Max Rouquette au lycée
"Pòble que siam ! Pòble maudich ! Deu èsser escrich endacòm que devèm pas jamai s'arrestar. Qui l'astre de ma raça. Las caucidas secas, ròdas trachas dins l'espandi dau desèrt, lo vent d'ivèrn las enrebala sens pietat, sens relambi, jot la plòja e lo gèl. Siam pas mai qu'una caucida derrabada a sa tèrra e que ròda a tot vent e que s'estripa a totoa pèira. Sens repaus, n'autres que sabèm pas jamai ont es la pèira qu'i pausarem la tèsta a l'ora de tancar los uòlhs." Medelha, 1.
Une
édition de la traduction française de la Medelha
(Médée) de Max Rouquette à
destination des lycéens (c’est-à-dire d’abord de leurs professeurs) est
parue aux éditions Magnard, l’année dernière[1].
Il s’agit d’une excellente initiative,
digne d’être saluée, dans un contexte fort peu favorable à la reconnaissance de
l’existence d’une littérature contemporaine de langue d’oc. Hélas, ce contexte
se reflète largement dans le livre, piégé par les représentations
qui justifient l’exclusion de la littérature en langue d’oc des bancs de classe,
voire de sa dénégation pure et simple comme littérature. Nathalie Lebailly et Matthieu Gamard, qui ont réalisé l’appareil
pédagogique, s’efforcent pourtant de
défendre l’œuvre de Rouquette contre le discours dominant sur les langues
« régionales » et ce que l’on peut faire avec mais à la fois, ils ne se
donnent nullement les moyens de sortir du cadre général de ce discours de
domination lingusitique.
Certes,
Rouquette est bien présenté comme un auteur dont toute l’œuvre fut d’abord
composée en occitan et qui se consacra, sa vie durant, à la
« défense » de la langue d’oc et de la culture occitane. On ne
« défend » bien sûr que ce qui est menacé et les auteurs de
l’appareil critique font un bref rappel des « heurs et malheurs de l’occitan », très
bref, trop bref, car l’on passe de la poésie lyrique des troubadours à la
« renaissance » félibréenne du XIXe siècle, sans rien dire
de l’importante production des XVIe et XVIIe siècles et,
à moindre titre, du XVIIIe siècle. Au XXe siècle, le
tableau est presque idyllique : « linguistes et lexicographes
accompagnent cet essor culturel » et « depuis les années 1950,
l’enseignement de l’occitan au sein du système éducatif français est
autorisé ». La moindre des choses aurait été alors de faire ici ne
serait-ce qu’une référence à la loi Deixonne. Quelques noms d’écrivains
occitans sont cités (Robert Lafont, Jean Larzac, Yves Rouquette)… Tout cela va
très vite et, si la participation de Rouquette à « de nombreuses
revue » est signalée, aucune note n’apparaît dans la préface de l’œuvre où
l’auteur évoque le temps d’Occitania
et de Terra d’Oc (il manque au moins une
simple mention disant qu’il s’agit justement là de revues littéraires), où il affectionnait
de traduire les psaumes. On attendrait ici une référence au grand précédent constitué
par la traduction gasconne des psaumes par Pey de Garros, au tout début de la renaissance
littéraire de l’occitan du XVIe siècle – ici oubliée comme je l'ai dit – voire aux Saumes Pagans de la grande Delpastre,
qu’il serait bien intéressant de confronter avec ceux que contient la pièce de
Rouquette.
Par
contre un paragraphe est intitulé : « Rouquette et le refus de la
fermeture identitaire ». L'auteur de cette Médée, est-il dit, « fuit la tentation
du folklore ou du pittoresque qui enfermerait l’occitan dans un particularisme
régional ». C’est là, évidemment, inverser les rôles et se tromper de
langue, car le folklore et le pittoresque de nos régions sont des catégories
typiques de la production en français,
consacrée entre autres à ce qui était naguère encore désigné et décrit comme
« patois ». Or – j’y reviendrai – les éditeurs prennent soin
d’affirmer que l’occitan n’est pas un patois. Évidemment, la question qui
s’impose est double : pourquoi, lorsque l’on écrit en occitan, doit-on d’une
part résister à la tentation du pittoresque et du folklore, et d’autre part
refuser la fermeture identitaire ? Oserait-on dire cela de n’importe quel
auteur français jugé digne d’être enseigné au Lycée ? Et pourtant ! Mais
il en va ainsi : un auteur occitan, pour être digne de la littérature, est quelqu’un qui doit toujours manœuvrer entre
deux écueils : le Charybde du folklore et la Scylla du communautarisme.
Aussi les éditeurs s’empressent-ils d’affirmer que, chez Rouquette, « le
choix de l’occitan comme mode privilégié d’expression ne naît pas […] d’une
prise de position politique ou idéologique : c’est avant tout un choix
affectif, qui s’est imposé de lui-même ». L'écrivain d'Argelliers ne peut être un
véritable auteur que parce que le choix de l’occitan est chez lui « affectif »
et non « politique » !
Rouquette
n’a pourtant cessé, sa vie durant, de s’engager politiquement pour l’occitan,
essentiellement dans le cadre d’associations culturelles, mais il savait bien
sûr que la question linguistique est éminemment politique. Entre mille exemples
je citerai les reproches que lui adressait le grand lexicologue Dauzat,
farouche opposant de la loi Deixonne et qui ne voulait entendre parler que de
« patois » (voilà, entre autres choses, pourquoi j’ai parlé de récit
« idyllique »). En 1951, Rouquette avait écrit dans les Annales de l’Institut d’Études
Occitanes, dont il était le secrétaire général, un article intitulé :
« Une mesure d’intelligence et de justice, le projet de loi Deixonne »
dans lequel il citait entre autre le célèbre article de Jaurès de 1911 sur la
langue d’oc comme porte ouverte sur les autres langues latines et un article de Bebel,
fondateur du Parti Social-Démocrate allemand au XIXe siècle qui parlait d’un « peuple
dirigeant » imposant sa langue à un autre peuple. Dauzat répliqua :
« M. Rouquette se croit-il au lendemain de la Croisade contre les
Albigeois, ou veut-il insinuer que Paris tyrannise le Midi ? »[2]. Si
ce texte de Rouquette était réédité, il serait évidemment identifié aujourd’hui
comme relevant de cette « fermeture identitaire » dont les deux
éditeurs s’efforcent de dédouaner le dramaturge ; tâche essentielle, car
s’il en était autrement leur démarche de publication pédagogique deviendrait illégitime
et politiquement, civiquement, incorrecte.
On
aurait franchement préféré qu’ils soulignent, à l’attention des jeunes esprits,
que si la pièce a bien été créée en français en 2003 par Jean-Louis Martinelli
à Nanterre, elle n’a jamais pu à ce jour encore être montée dans sa langue
originale. C’est là tout de même réside le scandale de fait, l’immense
faiblesse de l’occitan, alors que l’on peut voir à Paris des pièces en sicilien
de Franco Scaldati ou d’Emma Dante. Cela pourtant aurait mérité d’être dit. Par
contre, ils insistent sur l’originalité de l’entreprise de Martinelli, qui
s’est entouré d’acteurs burkinabé et avait fait traduire les psaumes contenus
dans le texte de Rouquette en bambara, parce qu’il trouvait, selon les mots du
metteur en scène rapportés dans le livre, une « adéquation très forte
entre l’archaïsme de la langue de Rouquette, un langage absolument
métaphorique, et la sensibilité africaine ». On verra quelques extraits de ce très beau spectacle dans le 2e des DVD Max Rouquette, Retrouver le chant profond, réalisés par le CRDP de Monpellier (excellent et substantiel travail qui fait une large place à l'occitan, publié aussi 2008, très riche de contenus pédagogiques). Je suis pour ma part assez gêné par cette adéquation
établie entre la langue (française en l’occurrence !) de Rouquette, soi
disant archaïque, et la « sensibilité africaine » qui s’exprimerait
en bambara. La sensibilité de l’Afrique aurait à voir avec l’archaïque et les
langues d’Afrique auraient comme vocation naturelle de dire cet archaïsme. Certes Rouquette a cherché à exprimer, dans sa langue (l’occitan et
ensuite, par traduction, le français), le mythe en effet archétypique de Médée,
et il l’a fait magnifiquement, mais la langue qu’il utilise (non pas ce qu’il
en fait, appelé ici « sa langue », mais la langue dans laquelle il écrit : l’occitan) n’a évidemment aucune vocation naturelle à dire
l’archaïque, pas plus que le bambara. Ce n’est d’ailleurs pas ce que dit Martinelli
(ni les éditeurs de la pièce), mais on rode bien autour de l’idée, qui associe pour le meilleur et pour le pire l’occitan et le bambara, d’une opposition
structurelle entre l’archaïque et le moderne, entre des civilisations et des langues
archaïques (le bambara, l'occitan...), qui restent foncièrement extérieures à la modernité, et des langues
qui auraient la vocation de dire cette modernité (le français, l'anglais...). A cela s’ajoute autre chose : l’affirmation culturelle de la
diversité linguistique n’inclut pas les langues historiques de France, car le
fait est ; Martinelli fait entendre le bambara (idée à mon sens
excellente), mais ne s’est visiblement pas posé la question de la présence sur scène – à un titre ou à un autre – de la langue originale de l’œuvre.
Un petit détail : le bambara est présenté comme un « dialecte » d’Afrique de l’ouest, et non comme une langue (à la différence donc de l’occitan). Cette différence n’est pas éclaircie et, telle qu’elle est exposée, n’est guère satisfaisante. Le bambara est souvent considéré comme une « langue » à part entière (le bambara sert de lingua franca au Mali, où 80 % de la population le parle, etc.). A maintenir le terme de « dialecte », il aurait alors fallu dire qu’il s’agit de l’un des dialectes constitutifs de ce que l’on appelle les langues mandingues, ce qui aurait permis d’établir une comparaison avec le languedocien de Rouquette, dialecte de l’occitan.
Au titre des
instruments pédagogiques offerts aux lecteurs, on trouve, dans
« l’après-texte », un encart intitulé « histoires de
langues », très discutable. Après avoir donnée une définition sociale
(disons sociolinguistique) et non linguistique de ce que l’on appelle langue,
dialecte ou patois – « on nomme différemment une langue selon le statut du
groupe qui l’utilise » – le patois est défini comme « un parler local
employé par une population peu nombreuse et dont la culture est jugée de façon
plutôt négative » (c’est une citation non référée du Petit Robert 2006 ! qui retarde donc d’une guerre). Le premier
élément permet évidemment de conserver une pertinence pseudo linguistique
au terme de « patois » et de le maintenir (« le cauchois est un patois haut-normand »),
alors que les linguistiques, aujourd’hui, l’excluent très largement à cause du
deuxième élément (dévaluation culturelle) : le cauchois par exemple n’est
plus considéré depuis beau temps comme un « patois » mais comme un
« dialecte normand » (voir par exemple le site de Thierry Bulot
consacré à la langue normande). Selon une telle définition, évidemment, l’occitan parlé dans les villages est et reste un
patois ! Pourtant l'occitan est présenté ici comme « une langue
régionale ». Mais qu’est qu’une langue régionale ? une langue
« à part entière avec une culture écrite ». Cela veut-il dire
que sans culture écrite, il n’y a pas langue mais... patois ? Le basque à ce
compte là, cité comme « langue régionale », ne serait devenu une
langue qu’en accédant à l’écriture, c'est-à-dire assez tardivement. Ce qui est absurde... Le « dialecte » est défini quant
à lui de manière territoriale, comme « forme régionale d’une langue »
(encore le Petit Robert non signalé)…
Bref l’habituel méli-mélo de linguistique, de géographie et de représentations
sociales, qui ne peut guère éclairer à mon sens les élèves… Je reconnais aussi,
qu’en la matière, le travail de discernement critique et de clarté n’est pas
aisé, tant les représentations sociales, justement, viennent parasiter les
acquis de la linguistique. La solution de facilité consiste à recopier le Petit Robert…
Au
moins le livret présente-t-il positivement la langue et la culture d’oc et contient
même (audace inouïe !) un extrait de seize lignes du texte dans sa langue
originale… Il est complété par une
bibliographie des œuvres de Rouquette… exclusivement en français (donc aucun
renvoie direct à l’œuvre occitane) et un dossier de quinze pages de questions
pédagogiques sur le texte, comme l’exige la règle du genre. Un seule, qui porte sur la préface, touche à
l’occitan : « relevez les éléments qui montrent l’attachement de
Rouquette à la culture et la géographie occitanes ».
On aurait pu en ajouter quelques
autres du type :
- Avant
de lire ce texte, aviez-vous déjà entendu parler de l’existence de l’occitan ?
Si oui, dans quelles circonstances et en quels termes ? Si non, à votre
avis, pour quelles raisons ?
- Quel
est le territoire historique de la langue et de la culture occitanes ?
- Si
vous résidez dans celui-ci avez-vous été déjà en contact avec la langue et dans
quelles circonstances ? Avez vous bénéficié au cours de votre scolarité
d’une possibilité d’apprentissage de l’occitan ? Si oui, à quel niveau
d’études ? Si non, à votre avis, pour quelles raisons ?
Jean-Pierre Cavaillé
[1] Max Rouquette, Médée, présentation, notes, questions et après-texte établis par Nathalie Lebailly et Matthieu Gamard, Magnard, Classiques & contemporains, 2008.
[2] Je dois cette information à l’excellent livre de Philippe Martel, L’école française et l’occitan. Le sourd et le bègue. Voir sur ce blog : L'école française face aux "patois".
18 juin 2009
Politicas lingüisticas e locutors
Vaquí un letra mandada per Jaume Còsta a la Setmana (foguèt publicada dins lo n. 718, del 11/06 al 17/06/2009), un chic provocanta, que me sembla fòrça interessanta, e que merita evidentament discussion.

Politicas
lingüisticas e locutors
Lo n°76 de La Setmana (sus lo rescòntre entre deputats e associacions sus la
question lingüistica en França) pausa de questions interessantas. Me sembla
important de lançar aqueu debat, e espèri que d’autrei seràn pas d’accòrdi ambe
ieu e que respondràn. Aquò tòca lo fons dei questions sus lei politicas
lingüisticas per l’occitan. Non que siegue un problema exclusiu a l’occitan,
mai podèm prene nòstre cas per començar.
Se saup que fòra d’exemples coma aqueu
dau māori (e encara, aquò me sembla un cas limita), aqueu dau catalan benlèu e
subretot aqueu de l’ebreu, lei politicas lingüisticas en favor de lengas
qu’èran a se perdre fonccionan pas, o mau, o alòra au niveu simbolic solament.
Una dei rasons per aquò, me sembla, es
l’essencializacion de l’idea de lenga, es a dire, per anar lèu, l’acte de
transformar una lenga en causa, en objecte, e de considerar l’existéncia
d’aquel object coma una evidéncia. Aquò a per consequéncia la focalizacion d’un
costat sus la lenga coma objecte, classificada coma un animau amenaçat per
exemple, e d’un autre sus la question de la nòrma e dei limitas de la lenga.
Aqueu biais de pensar es luenh d’èstre e naturau, e universau. Ansin, la
question dei limitas d’una lenga es una question ideologica mai que mai, e ma
fista, se seriá ben poscut imaginar que lo latin èra nòstra lenga en totei que
se realizava de biais diferents a Marselha, Barcelona, Lisbona o Paris. Es pas
lo cas, pasmens, e fau ben faire amb aquelei donadas.
Çò que se podriá evitar pasmens, dins
l’interés meme de çò que se sòna ara la lenga occitana, es justament d’arrestar
de pensar an ela, per pensar a sei locutors. Siáu un pauc espantat de legir de
causas coma ‘Deputats e associacions devisan sus las lengas’ (p.1), o piéger,
‘aquesta lei deu èstre primièr la reconeissença oficiala dels drets de las
lengas e dels locutors’ (p3), coma se lei lengas avián una existéncia fòra dei
locutors ! Enfin, la frasa ‘la mira es la vida de nòstras lengas ; çò
que vòl dire l’urgéncia de restablir las condicions d’una transmission naturala
qu’assegurarà lor avenir’ (p.3). Aquò me sembla a l’encòp perilhós d’un ponch
de vista de l’ideologia que mòstra, e d’autra part còntra-productiu. Un còp de
mai, es pas especific a la situacion occitana, qu’aquela retorica se retròba un
pauc de’n pertot.
Perilhós perqué sembla considerar que
lei personas son que de supòrts an aquelei lengas, que seián coma de vampires
qu’aurián besonh d’umans per viure. Me sembla au contràri que l’amira dèu èstre
la melhoracion dei condicions de vida deis occitanofòns e deis Occitans (per
faire simple) en generau. Coma la reconoissença de la lenga d’òc melhorarà sa
vida ? E es que la melhorarà ? Es an aquelei questions que, me
sembla, faudriá respòndre primier. De respònsas, n’i a, de tot segur. Mai après
fau convéncer lei locutors que son de bònei rasons. Es en melhorant sa vida an
elei, d’un biais materiau, intelectuau o espirituau, que s’assegurarà l’avenir
de l’occitan. Senon, se transformarà en un culte d’una idòla, portada per la
fòga un còp cada dos ans, a Carcassona o a Besièrs. La lenga per la lenga a
jamai menat enluòc, emai en França onte la lenga sembla una divinitat mai ont
èra lo ciment d’una nacion a bastir, una idea que fasiá enveja a l’epoca. Era
aquò lo messatge qu’anava ambe la lenga francesa : parlatz francés, e
sarètz de bòns francés, ambe totei leis avantatges que seguiràn, materiaus,
economics, culturaus.
Contra-productiu per totei aquelei
rasons, e perqué lo monde vòlon pas ausir parlar d’una causa que li es
estrangiera : vòlon ausir parlar d’elei. Es çò que comprenguèron lei
grandei marcas dins leis annadas 90, que dire qu’èran fantasticas bastava pus.
Faliá tanben mostrar coma lo consomators se podiá inscriure dins l’istòria
d’aquelei marcas : tau perfum, belèu que fai bòna odor, mai subretot, se
crompi aqueste, non solament sentirai bòn, mai en mai d’aquò farai partida de
son istòria, serai lo tipe mau rasat que totei lei fremas vòlon perqué fai son
romantic solitari pròche la mar.
Au monde, li fau contar d’istòrias. Li
fau mostrar que parlar occitan es non solament èstre l’eritier dei Catars, mai
es tanben far partida d’una comunitat que viu, que pensa, que parla, e
subretot, qu’es ben vista deis autrei e qu’a de succès, e un project reconegut
e que fai enveja.
Segur qu’ai mai complicat que d’afortir
que fau demandar a l’estat tala o tala mesura partculara, o que fau reconoisser
lei drets de tala o tala lenga. Una lenga a ges de drechs. Son lei locutors, en
tant que personas, que n’an. E aquò cambia tot.
Jaume Còsta
Les oubliés de Tarnac (et des alentours) : les derniers diseurs de l’eau

Les oubliés de Tarnac (et des alentours) : les derniers diseurs de l’eau
Pascal Boudy, Jean-Marie Caunet, Jean-François Vignaud, Memòria de l’aiga. Enquête ethnolinguistique sur l’eau en montagne limousine, Institut D’Estudis Occitans dau Lemosin, Uzerche, 2009.
Ses quí. Netias la font. Curas la levada
As dubrit la peschiera e l’aiga davala, coma d’un riu.
Siaja en son bornat priond, siaja a flor de la terra,
entre los juncs e l’ensalada, veses rebulhir l’aiga, lo nais de la font.
L’as netiada, que lai demòre limon ni marna,
E la bardalha l’as tirada.
Es quí la font sus lo sable, la grava blancha,
Pus lusenta qu’argent a la clardat.[1]
C’est un beau livre, qui se présente comme un « carnet de mission », un cahier de croquis à spirales. Il est très bellement illustré, coloré, diversifié, associe la photographie et le dessin, l’imprimé et la graphie manuscrite, le français et l’occitan. Ce jeu entre les deux langues est très réussi, parce que toutes les informations y sont lisibles, y compris par qui ne connaît pas l’occitan, sans que pour autant les déclarations rapportées ou les courtes notices manuscrites en occitan qui parsèment l’ouvrage ne soient traduites mot à mot, de sorte que la curiosité du lecteur non occitanophone est à la fois titillée et guidée. L’ouvrage est le résultat d’une belle enquête menée en occitan entre 2007 et 2008, dans les communautés de communes de « Bugeat-Sornac-Millevaches au cœur » et « Plateau de Gentioux » sur tout ce qui concerne les activités traditionnelles autour de l’eau dans un pays où l’au est partout et où prennent d’ailleurs leur source, comme le montre une jolie carte à l’aquarelle, toutes les rivières de la région. Sont ainsi passés en revue et richement illustrés l’art de creuser et entretenir les rigoles de drainage et d’irrigation (las levadas), le travail de la tourbe, en particulier pour le chauffage (le plateau autrefois était dénué d’arbres), les abreuvoirs, les puits, les ponts, les lavoirs et le travail de la lessive, la fréquentation dévotionnelle et thérapeutique des bonnes fontaines (bonas fonts), la pratique de la recherche des sources, la pêche, et enfin l’univers des petits moulins de montagne. De ces moulins, au milieu du XIXe siècle, il y en avait plus de 800 sur le plateau, parfois minuscules (moins de 10 m2), souvent collectifs et sans meunier : chaque paysan venait y lui-même moudre son grain. Ces moulins sont actionnés par un rodet, petite roue horizontale qui entraîne la meule appelée tournante ; « grâce à son système de levier, la « banlève » embraye le mécanisme du moulin ». Le bruit régulier, caractéristique du mécanisme se fait entendre ainsi en occitan : « tacan, tancan, tacan… ». Presque toutes ces activités et presque tous les moulins ont disparu. Surtout, les derniers de ceux qui possédaient ces savoir-faire et ces savoir-dire, les locuteurs du parler occitan du Plateau, sont entrain de disparaître eux aussi, dans l’indifférence générale et le désintérêt à peu près universel des élus et administrateurs locaux et régionaux qui ont pourtant intégré le vocabulaire, aujourd’hui inévitable, du tout « développement durable » et de l’éloge de la diversité.
Car, à le lire d’un peu près, ce livre qui pourrait paraître éloigné de préoccupations politiques, se limitant à instruire le lecteur de la manière la plus agréable qui soit sur des métiers, des activités et une culture en voie d’extinction, tente de tirer une sonnette d’alarme. Il fait entendre aussi une certaine amertume, j’y sens même bouillir une certaine colère, devant cette démission du plus grand nombre des élus et des « décideurs » culturels présents sur le territoire face à leur patrimoine humain ; car c’est bien de cela qu’il s’agit, de la question humaine, qui n’est pas celle de la muséographie : si l’on ne crée d’aucune façon des conditions pour une transmission des savoir-faire et des savoir-dire, ceux-ci ne peuvent que disparaître définitivement avec les hommes.
Cela est particulièrement frappant pour la langue : « Sur ce territoire dépeuplé, avec une population âgée, l’occitan est en danger de disparition. On l’aura compris, le travail est à mener d’urgence, et pas que sur la montagne… » (p. 4). « Les mairies nous ont souvent aidés à trouver des locuteurs qui pratiquent encore l’occitan. Le bouche à oreille et notre connaissance intime du territoire ont fait le reste. Malgré cela dans deux communes il nous fut difficile d’en trouver. Le temps du dernier des Mohicans arrive ? « C’est bien que vous veniez lui parler, parce que des fois le Pépé, il nous parle patois mais on lui répond pas parce qu’on le comprend pas… » Voilà une citation qui n’est pas de circonstance mais que nous avons entendue lors d’une après-midi où nous peinions à trouver des informateurs… pas de quoi se remonter le moral » (p. 8). Le pépé en question est sans doute un voisin (ce n’est pas son fils ou son petit fils qui parle), mais la situation est bien celle d’un isolement toujours plus grand des locuteurs, des derniers locuteurs « naturels » comme on les appelle de manière étrange (et abusive). Aussi le ton de la fin du livre, intitulée « extensions du projet », est pour le moins mitigé : « Nous aurions, bien sûr, souhaité annoncer qu’enfin une prise de conscience collective concernant la gestion durable de l’eau était en train de naître […] et que ce pays n’oublierait plus sa langue ». Malgré le travail accompli, cependant, et l’intérêt – mesuré – qu’il a suscité, force est de conclure que « nous sommes encore loin du vague espoir qui verrait les limousins d’aujourd’hui se réapproprier la culture et les savoir-faire traditionnels du pays. Mas a saber, si la montagne limousine fut autrefois la région d’où l’on partait pour aller gagner sa vie ailleurs, ils sont désormais de plus en plus nombreux à vouloir construire quelque chose ici. Une nouvelle existence au pays est à imaginer… et elle ne peut pas se bâtir en ignorant tout de l’identité et de la memòria de ce territoire » (p. 48). Il s’agit là, bien sûr d’une injonction adressée aux nouveaux habitants du plateau, toujours plus nombreux, et auxquels les médias ne se sont intéressés que pour en faire de dangereux terroristes, puis des victimes de la répression sarkozienne. Le fait est, en tout cas, que, à quelques exceptions près, leur indifférence pour cette mémoire linguistique et sociale est étonnante ; le rapport au passé n’est pas absent, mais il semble idéologiquement canalisé et restreint au monument de Gentioux ("Maudite soit la guerre !") et à la Résistance (projets liés à la résidence d’Armand Gatti) ; mais les voix occitanes des pacifistes de l’après 14-18 et des résistants paysans du plateau semblent bien tombées aux oubliettes de l’histoire de la gauche et de l’extrême gauche.
Jean-Pierre Cavaillé

[1] « Tu es là. Tu nettoies la fontaine. Tu cures la rigole.
Tu as ouvert la pêcherie. Et l’eau descend, comme un fleuve.
Que ce soit dans le creux du tronc d’arbre profond,
que ce soit à fleur de terre, entre les joncs et la salade,
tu vois l’eau bouillonner, la source même.
Tu l’as nettoyée, il n’y reste limon ni vase, et la brindille tu l’as ôtée.
Elle est là, la fontaine, sur le sable, le gravier blanc,
plus luisante qu’argent à la lumière », Marcela Delpastre, Sega de segre per un paísan, in idem, D’una lenga l’autra, Edicions dau chamin de Sent Jaume.
17 juin 2009
Recerca occitana, novèla generacion : Albi 11 e 12 de junh de 2009

Recerca occitana, novèla
generacion : Albi 11 e 12 de junh de 2009
Los 11 e 12
de junh, me’n anèri as Albi, al collòqui internacional organisat per
l’Associacion Internacionala d’Estudis Occitans : « Novèla recèrca en
domèni occitan : apròchas interdisciplinarias », al sèti del Centre Universitari
Champollion (ont i aviá dins lo temps las casernas).
Aqueste
titre del collòqui, l’ai revirat, qu’èra solament en francés sul programa, sus l’aficha,
suls sitis universitaris e associatius, etc. pròva, se ne calguèsse, que sèm
pas encara arribats al minimum de reconeissença (e d’auto-afirmacion) que nos
permetriá d’impausar un bilinguisme vertadièrament visible, e mai dins las
manifestacions entièrament dedicadas a la lenga nòstra (vertat que dins lo programa
i aviá qualque titre en occitan, mas tot lo demai èra en francés). La causa mai
importanta pr’aquò foguèt, çò me sembla, que la lenga demorèt fòrça presenta
dins aquèlas doas jornadas ; qualques intervenents parlèron occitan a la
tribuna dels dos anfiteatres (ça que la pas mai d’un terç, çò me sembla), un
fum dins lo public, e quasiment tot lo monde dins los temps de convivialitat (es
aital que la diglossia se trapa duscas dins lo trabalh dels universitaris… consacrat
a la diglossia de còps que i a ![1]). Cal
far especialament mencion de la conselhièra municipala d’Albi, Monica Hubert,
que faguèt un discors d’acuèlh en lenga nòstra (d’autres nos espliquèron
qu’aurián aimat, qu’aurián tant volgut, e que avián decidit de o fa, mas que
fin finala… coneissèm la cançon !). Puèi, cal soslinhar que i aguèt tanben
d’intervencions en inglés e in italian, subretot sus de materias medievalas, e
aquela dimension internacionala del collòqui, amb d’americans, d’ingleses, d’alemands
e d’italians (de còps que i a amb un nivel impressionant en occitan), fasiá
vertadièrament plaser. Nos autres sabèm que la lenga e la cultura occitanas son
sufisentament ricas per interessar de monde d'un pauc en pertot, e que lo monde
associatiu e universitari, dempuèi un bel briu, fan d’esfòrces considerables
per renforçar aquesta dubertura internacionala, mas o cal dire e tornar dire an
aquelis que, as Albi coma endacòmai, sens jamai sortir de França, e mai de còps que i a de lor canton, s’alassan pas
de repetir que sèm embarrats dins lo comunautarisme estequit del patès. En mai,
lo plurilinguisme del monde present m’estonèt bravament : una alemanda,
especialista dels trobadors e de la lirica de l’escòla siciliana (Grazyna Bozy),
de lenga mairala polonèsa, parlava tanben lo francés, l’italian e lo
castelhan ; evidentament compreniá l’occitan… Un jove cercaire breton,
parlava sa lenga, mas balhèt sa comunicacion en niçart e coneissiá l’ebrèu (Erwan
Lelièvre, que faguèt una presentacion sul « shuadit », vedètz infra), etc.
Una autra
causa que m’agradèt fòrça foguèt la preséncia d’associatius nombroses a costat
dels universitaris (los joves cercaires e lors professors) ; monde del
Grifol d’Albi e de l’IEO Tarn evidentament (un dels organisators mai implicats,
Xavier Bach, es tanben director de l’IEO 81), de Radio Albigés, mas tanben de
l’ensenhament primari e secondari (calandreta, òc-bi, professors de licèu…) e
en mai d’aquò qualques escolans de seconda, fòrça atentius. Es la prova de
l’existéncia reala d’una comunautat que pratica la lenga (que ne faga son
mestièr ò pas) e que noirís un interes intellectual per tot çò que pertòca
l’occitan. E s’aquela comunautat existís, s’es fòrça mai larga qu’aquí en
Lemosin (ont sèm totjorn los meteisses quatre "chens" pelats), es que lo malhum
d’ensenhament dins Tarn e dins Miejorn Pirenèu s’es intensificat aqueste
darrièr vintenat.
Aquèla preséncia
de locutors non especialistas foguèt tant mai apreciabla e apreciada que las comunicacions,
presentadas subretot per de doctorants, foguèron totas d’un excellent nivel. Es
vertat tanben, de còps que i a, qu’avèm ausit de causas… plan interessantas
d’accòrdi, mas dins lo biais de far e de dire de las grandas escòlas, demonstrant,
se n’i aviá de besonh, la perfièita incorporacion del modèl retoric de nòstres
eleits, l’habitus de l’homo academicus, per utilisar lo latin
de Bourdieu, que sabiá plan de que parlava. Aquel(a)s, evidentament, an parlat
generalament en francés. Mas aquò tanben es una pròva de la normalisacion dels
estudis en domeni occitan, que volèm a tota fòrça perque, clarament, la nòstra
subrevida depend tanben d’aquel tipe de reconeissença. De tot biais, la còla
dels joves colloquaires presentava pas cap d’uniformitat, e sa diversitat,
puslèu mirgalhada, era, mai o mens, la que trobèm uèi dins tots los domenis de
la recerca en sciéncias socialas e umanas un pauc pertot dins Euròpa. A pro pena
se podiá apercebre qualque rara crotz occitana (en defòra del programa, polit,
mas que n’era clafit ! vesètz l'illustracion a la debuta) ; simbòl obligat, o sabi, ne cal un, mas per
ièu es totjorn un solaç de ne’n pas tròp veire, que tot aquel roge e tot aquel daurat
me fan virar lo cap, sens parlar de mon anticlericalisme primari. Vòli pas
doblidar de dire tanben que presèri fòrça d’ausir cantar en niçard, a la fin
del repais, un dels collòquiaires de la votz encantairitz.
Aquela
descripcion dels orators es pas brica politicament correcta, o sabi, aquò se fà
pas dins lo mitan universitari ; se parla sonque dels contenguts dels
discorses e pas dels òmes e de la femnas que los tenon. Ça que la, aquel agach
sus çò que se vei, suls biaisses de parlar e de se tener pòt essèr pasmens una
appròcha fòrça interessanta d’aquel pichon monde, e pas solament pel sociològ ò
l’etnològ, mas tanben dins l’encastre d’una (auto)critica sociala e politica.
Quasiment
totas las disciplinas mobilisablas a l’entorn de la lenga e de la cultura èran
presentas : istòria, sociolingüistica, lingüistica, letteratura occitana
medievala, moderna e contemporanea, musicologia, mancava benlèu pas qu’un pauc
mai d’etnologia e d’antropologia... L’accent foguèt mes sus l’interdisciplinaritat,
e Philippe Martel faguèt una polida conferéncia plenièra sul sicut, en partent
de l’istòria. Aquesta inter-, trans- e pluridisciplinaritat es evidentament
fòrça necessaria dins lo tractament dels objèctes en domèni occitan, ont las
questions de lenga, de societat e d’istòria venon quasi totjorn s’impausar a la
reflexion. Avent pas encara lo don d’ubiquitat, vist que i aviá doas salas de
conferéncia, podèri assistir solament a la mitat dels expausats, qu’es un chic
frustrant. Pas mens, ai apres un fum de causas... En premièr poguèri seguir un
grop de comunicacions suls temps medievals : una sus la figura sociala e
economica d’un senhor albigés del segle XII dins las fonts occitanas (Sicard
Aleman lo Jove, presentada per Cyril Dayde) ; una autra sul multinlinguisme
e l’interpenetracion del francés, de l’occitan e del latin en Lemosin entre los
segles XIV e XV (Bertrand Caron) ; e enfin una presentacion de Xavier Bach
sul libre de Règlas del monasteri de las canongessas de Sant-Pantaleon de
Tolosa del segle XIV, ont aprenguèri, entre autras causas, que lo papa Clement
VI avia nomenat un teologian per la lingua
occana [sic].
Sus la
debuta de l’edad moderna, ai ausit una intervencion fòrça rafinada consacrada a
la lectura crozada de la dedicaça dels Psaumes
viratz de Pey de Garros amb la de Clement Maròt per sos Psaumes en francés, accompanhada d’una refleccion aprigondida sus
la dobla diglossia de l’un e de l’autre poèta (Gilles Couffignal).
Per çò
qu’es de la longa durada, m’agradèt fòrça l’intervencion de Stéphane Bourdoncle
sus l’occitan dins aquel espaci de frontièra entre lengadocian e gascon qu’es
lo Tarn e Garona, dempuèi los segles XIV duscas al segle XX ; m’agradèt
fòrça perque pausava las bonas questions sus la necessitat e la dificultat per
l’istorian, de remontar, en lisent los documents sovent entre las linhas, de
las traças escritas, amb totas las manuplacions diglossicas, a la part
invisibla de l’iceberg, es a dire la lenga coma era vertadièrament parlada pel
monde dins la vida vidanta (citi lo resumit, que mòstra l’ambicion de
l’interrogacion : « aqueste estudi propausa una reflexion sus
las nocions crozadas de lenga e de societat, de lenga e del poder que las
personas exercisson e que ne dispauson a d’escalas diferentas e a diferents
nivels, e mai sus las representacions associadas al sistèma e a sas praticas,
estructuras interna e externa de l’istòria de la lenga »). Fòrça
interessant foguèt tanben l’expausat savent e passionat sus un objècte marcat
encara mai per la raretat e la manca de fiabilitat, de còp que i a, de las
fonts : lo shuadit, o
« l’estranh destin d’una lenga familiara a travès del cant del
Jusiòu » (Erwan Lelièvre), amb la presentacion de dos cants de
Pesah : Lo Cabrit (vengut de
l’aramenc Had gadia) e Quau saup çò qu’es un ? (vengut de
l’ebrèu Ehad mi iodea).
Sul segle
XX assitèri tanben a una comunicacion fòrça aprigondida e sens concession de
Yann Lespoux sus la famosa requesta dels felibres e occitanistas al marescal
Pétain, seguida d’una reflexion plan venguda sus las trapèlas de las
compromissions e dels comproméses politics totjorn dubertas jos los passes dels
militants de la lenga.
Los estudis
analitics e critics suls moviments occitans coma son a l’ora d’ara manquèron
pas, e aquò tanben es una bona causa. Ausiguèri l’expausat d’Aurélie Joubert
sus las tensions e contradiccions entre dos modèls ideologics dins los discors
militants e dins lor recepcion pels locutors : lo de l’autenticitat, essencialista e « romantic », que parla
d’una lenga « naturala » e lo de l’autoritat
que cercariá d’impausar un estandard per totis (que me sembla un pauc esagerat,
tant es verai que l’occitanisme a elaborada una pensada del pluricentrisme
puslèu respectuós de las diferéncias dialectalas, mas es vertat que lo collòqui
foguèt dubert per l'inspector general en carga de l’occitan Salles-Loustau que nos diguèt que la
causa per el la mai importanta a l’ora d’ara seriá que se farguèsse enfin
« Lo » diccionari occitan que seriá « nostre
Larousse » !). Una autra relacion, de Colette Milhe (venguèt pas, mas
son tèxte foguèt legit), que se voliá una « deconstruccion del discors
occitaniste relatiu als locutors naturals », insistiguèt tanben sus aquèla
impausicion autòritari de l’occitan, çò diguèt sul modèl del francés, e a
travèrs una falsa representacion dels locutors naturals vists coma inibits per
« la vergonha ». Soi lo
primièr a pensar que cal tornar d’un biais critic sus aquèla nocion de vergonha, e de lenga de la vergonha, mas me pensi subretot que las criticas de
l’occitanisme e dels differents moviments occitanistas (aquí eran pas gaire
destriats) se devon far en prenent totjorn en compte lo malhum polemic dins son
ensèm, perque i a pas cap de confrontacion dels locutors naturals e dels
occitanistes (s’aquèlas categorias son acceptablas aital, perque i a
d’occitanistes que son evidentament de locutors naturals) sens la mediacion del
demai de la societat francòfona que parla pas l’occitan ma impausa sas representacions
de la lenga (ò non-lenga) suls parlaires.
Per acabar amb
la cultura leteraria e militanta contemporana, vòli pas doblidar de senhalar un
papièr sus las òbras en prosa d’Ives Roqueta, mai conegut coma poèta (Gauthier
Couffin).
Enfin
assistiguèri a tres relations de linguistica : las de Daniela Muller sus
l’evolucion del /l…/ en gascon e en gardiòl, de Jean-Christophe Dourdet sus la
variacion accentuala dins l’airau dialectau nòrd-ocitan lemosin (ne sabi quicòm
qu’a cada còp m’enganni !) e de Vincent Rivière, sus la toponimia del
contacte dialectal a l’Isla-de-Baish. Totas tres causas fòrça interessantas, mas
ne’n pòdi gaire parlar, per manca de competéncia. De tot biais espèri que los
tèxtes seran publicats a la lesta, que ne valon la pena.
Òsca donca
a tota la còla dels joves qu’an agut lo coratge e lo vam d’organisar aquèla
manifestacion, malgrat d’importantas difficultats de subvencion, s’ai plan
comprés, vist qu’avèm degut pagar vint euros per assistir a las jornadas, e mai
los que presentavan de relacions. Vertat que soi pas abituat a pagar per ausir
parlar lo monde, pas perque soi cusson, mas perque, generalament, dins los
domenis intellectuals, es un marrit signe de qualitat. Mas aquí foguèt tot lo
contrari. Per tot aquò, esperèm qu’aquel recampament de la jove recerca
occitana se poirà far cada an ò almens cada dos ans, es a dire venir –
perqué pas ? – una d’aquèlas « biennalas » ont lo monde corron
de’n pertot.
Joan-Peire Cavalièr
[1] Tot aquò es pas de critica,
mas una descripcion. Se podriá dire exactament las meteissas causas de mon
blòg, mai que mai escrit en francés, legit mai que mai per de monde d’occitania
qu’intervenon sovent dins lors comentàris en òc.
03 juin 2009
L’occitan « langue ethnique » selon Claude Sicre

L’occitan « langue ethnique » selon Claude
Sicre
Claude Sicre, l’âme des Fabulous Troubadours et du Carrefour Culturel
d’Arnaud Bernard, l’initiateur du Forom
des Langues, des repas de quartiers, etc. etc. a donné un entretien l’année
dernière à la revue Midi-Pyrénées
Patrimoine (n° 14).
Ce texte a suscité un certain émoi dans les milieux occitanistes, toutes
tendances confondues ou presque. A juste titre, me semble-t-il, car Sicre, même
s’il est présenté par la revue en question comme le « troubadour moderne d’un occitan
vivant », croit pouvoir d'abord constater la « mort » de celui-ci comme langue
parlée, juge ensuite que cette disparition est le résultat d’un libre « choix »
des occitanophones eux-mêmes (niant expressément toute forme de
« répression » linguistique), et estime surtout que cette fin de l’occitan
comme langue d’échange spontanée, non seulement est un fait, mais un fait
positif. Cela il ne le dit pas en toutes lettres, mais il s’agit bien, comme je
voudrais le montrer, de la conséquence nécessaire d’un raisonnement que je
trouve pour ma part, non seulement fallacieux, mais pervers.
Ce qui frappe au premier abord est le
peu de sérieux des informations historiques, linguistiques et mêmes politiques
et l’on se demande quelle est la part de responsabilité de la revue à ce sujet,
en la personne du journaliste qui a réalisé l'entretien, Stéphane Thépot. Déjà, les lignes introductives
contiennent une regrettable ambiguïté, qui disent : « Jadis, membre
de l’institut d’études occitanes, Claude Sicre s’est progressivement détaché du
parti occitan… ». En l’absence de lettres capitales, le lecteur comprend
que l’Institut d’Études Occitanes, pourtant à vocation strictement culturelle,
incarne le parti occitan (et notons bien non pas le Parti Occitan, mais un
nébuleux « parti occitan », comme on parlait autrefois du parti de
Moscou, ou du parti de l’étranger).
Vient ensuite, dans les propos
rapportés de Sicre, une confusion de noms et surtout une imprécision historique,
qui méritent à peine d’être relevés[1]. Plus embarrassante est l’affirmation selon
laquelle « il n’y a jamais eu de « répression » de la langue
d’oc », et surtout pas à l’école de la République, où l’on se faisait taper
sur les doigts certes, mais pas plus quand on parlait occitan que quand on ne savait pas ses règles de multiplication. Pourtant, cette expérience de la
« répression » de la langue est rapportée par tous les anciens, qui
disparaissent aujourd’hui un à un, mais vous en trouverez encore facilement autour
de vous ; c’est un argument qu’ils donnent d’ailleurs souvent lorsqu’on
leur demande pourquoi ils n’ont pas transmis la langue. Sont-ils de mauvaise
foi, quand ils avancent cette raison ? En partie, et même pour l’essentiel,
je le crois, mais on ne saurait pour autant dire que l’école française a
finalement été débonnaire, sinon envers les patois, en tout cas avec les petits
patoisants. Cette idée, absolument discutable, s’est imposée peu à peu à partir
de l’ouvrage de Jean-François Chanet, L’école républicaine et les
petites patries (Aubier, 1996), et la passion jacobine a fait le reste,
d’autant plus que les contradicteurs potentiels – ceux qui ont vécu la pratique
du signal etc. – se font rares. Je renvoie ici à l’ouvrage de Philippe Martel
qui, sur cette question essentielle remet les pendules à l’heure (L’école
française et l’occitan. Le sourd et le bègue, Montpellier, Presses
Universitaires de la Méditerranée, 2008, voir sur ce blog L’école française face au patois).
Aussi, affirmer qu’il n’y a jamais eu de répression de la langue d’oc (dans un
pays où l’abolition des « patois » fut régulièrement considéré comme une
priorité) et aujourd’hui moins que jamais est à mon avis une chose impossible, car elle suppose, comme acquise – ce qui est visiblement le
cas pour Sicre –, que cette langue ne puisse avoir d’autre légitimité que dans
le strict domaine privé. Le « troubadour moderne » donne son plein
assentiment à l’article 2 de la constitution, selon lequel la seule langue de
la République, la seule langue officielle (publique donc) de la nation, est le
français. Tout usage public d’une langue autre que le français est alors anticonsitutionnelle,
partant, bien sûr, illégale. Si un citoyen français ne reconnaît pas la
légitimité de cet énoncé constitutionnel et passe à l’acte, en soutenant par
exemple un doctorat en breton, ou en prenant la parole pour prononcer la
moindre phase en occitan à l’Assemblée Nationale, alors la censure s’abat
immédiatement sur lui, et la parfaite légalité de cette dernière ne l’empêche
nullement d’être répressive. On peut juger cette répression nécessaire et
justifiée – je n’entre pas ici dans ce débat –, mais répression il y a et
il faut au moins avoir le courage de l’assumer comme telle. Lorsque la police
réprime une manifestation interdite par la préfecture, on peut juger cette
répression légitime, mais on ne va nous faire croire que le fait de vivre en
une démocratie – ou prétendue telle –, exclut ipso facto les pratiques répressives. En outre, dire qu’il
« n’y a pas de minorités linguistiques dans notre pays, au sens où personne
ne peut se dire stigmatisé, mis à l’écart en raison de sa langue », est
évidemment une fausseté grossière : tous les groupes et les individus qui
ne parlent pas encore le français, ou le parlent mal, ou avec ce qui est
identifié comme un fort accent, connaissent la stigmatisation et la mise à
l’écart – ce qui est sans doute un phénomène que l’on trouve à peu près dans
toutes les sociétés du monde – mais il ne faut pas prétendre alors que la
France fasse exception. Il y a des minorités « audibles » comme il y
a des minorités « visibles » –
et ce ne sont bien sûr pas forcément les mêmes. Il ne suffit pas de décréter
l’absence de pertinence du concept de minorité en régime français pour abolir
la réalité des phénomènes minoritaires. La réalité est têtue. Et si les
locuteurs de langues dites « régionales » ne sont pas stigmatisés,
c’est bien sûr en tant qu’ils parlent désormais tous le français, car il y a
bien eu stigmatisation et discrimination sociale et culturelle, indiscutablement,
des citoyen(ne)s français parlant ces langues sans connaître le français, pendant
des siècles et jusqu’à ce que disparaisse le dernière (la dernière) d’entre
eux (elles). Par piété, ne badigeonnons pas notre histoire politique et sociale,
passée et présente, en rose bonbon et bleu layette.
Une autre affirmation de Sicre, difficile à avaler, est celle selon laquelle les occitanophones, comme la plupart des locuteurs des autres langues historiques de France, ont « choisi majoritairement » d’abandonner leur langue au profit du français. Je suis le premier convaincu qu’il y a eu, de fait, en France, un déficit de résistance (active ou passive) linguistique et culturelle, des élites d’abord, puis beaucoup plus tard et pour finir des classes laborieuses et des paysans parlant d’autres langues que le français. Mais à la fois, avaient-ils véritablement le choix, dès lors que le français ne s’imposait pas seulement comme langue publique officielle (c’est-à-dire dont la connaissance était absolument nécessaire pour se défendre en justice, traiter avec l’administration, etc.), langue de l’enseignement, mais aussi comme langue des échanges marchands, de la promotion sociale, langue de la culture reconnue enfin, de la culture écrite, puis radiophonique et télévisuelle ? Le « choix », dira-t-on, leur était laissé de conserver leur langue dans la vie privée, et ce fut en effet longtemps le cas, mais le français et lui seul, par la boite de la poste devant la porte et par les antennes, sur le toît, ne cessait d’investir cet espace, sans presque aucune ouverture, presque aucune reconnaissance de l’existence de quelque chose d’autre. L’immense succès de la chronique quotidienne de Panazô sur Radio Limoges dans les années 50-60 répondait clairement à se désir frustré et ravalé pour une présence de la langue autre, pour déconsidérée qu’elle fût (et qu’elle st restée ici) dans les médias publics. Finalement, pouvons-nous parler de choix lorsque la dernière génération des locuteurs natifs (celle de mes parents) cessa de transmettre la langue à ses propres enfants ? Drôle de « choix », qui ne fut jamais exprimé, revendiqué, raisonné... Un refus sans doute, l’adhésion dans l’éducation de ses propres enfants aux modèles d’échange public dominants, voire exclusif, mais cette notion de « choix » ici est très problématique... Je suis sûr qu’il nous faut des outils psychologiques et socio-linguistiques autrement plus fins pour décrire le phénomène.

Mais là où, à mon sens,
Sicre dérape complètement, c’est en opposant ce qu’il appelle des
« langues ethniques » à des langues qui seraient affranchies de cette
qualité ; l’occitan tel qu’il est, ou plutôt tel qu’il était parlé dans
les campagnes et les villages étant gratifié de cet épithète, alors que le
français apparaît au contraire comme une langue par laquelle on échapperait à
l’ethnicité. Sicre ne donne aucune définition précise de ce qu’il entend par « langue
ethnique », mais en tout cas il est facile de voir que l’opposition qu’il
établit n’a aucune pertinence linguistique, sociolinguistique ou/ et
historique. Par contre elle exploite à plein la connotation négative qui pèse
sur la notion d’ethnicité. Que cela soit bien clair, mon objectif, n’est certes
pas ici de réhabiliter cette notion, ni d’ailleurs de participer (dans ces
lignes) à une critique des revendications ethniques et ethnicistes, mais
seulement d’analyser le discours de Sicre et ses présupposés, dont l’honnêteté
intellectuelle me paraît pour le moins suspecte.
L’histoire des langues
qu’il nous raconte en effet, de manière on ne peut plus fruste, est un récit
mythique. Au départ, selon lui, les langues naîtraient dans des
« territoires ethniques » (les guillemets sont dans le texte). Aujourd’hui,
à l’ère de la globalisation, l’ethnicité serait une chose dépassée : « à
part quelques isolats, il n’y a plus, désormais, de langues ethniques de part
[sic] le monde ». On comprend, ou croit comprendre, faute d’explication,
qu’une langue ethnique est une langue étroitement territorialisée, sans
relation ou contact avec les autres langues. A-t-il jamais existé de telles
langues ? C’est-à-dire des communautés humaines dont les membres ne
bougent pas (parce que la langue est là où sont les locuteurs et voyage avec
eux), et n’entretiennent aucun contact avec les locuteurs d’autres
langues ? En tout cas, cela n’a évidemment jamais concerné les locuteurs
des dialectes occitans, à quelque époque que ce fût. Déjà, l’expression « territoire
ethnique » laisse songeur : qu’est-ce en effet qui distinguerait un
territoire ethnique d’un territoire qui ne le serait pas, et partant une langue
ethnique de celle qui ne le serait pas ? Un élément de réponse est apporté
dans l’évocation du fait qu’il s’agirait de langues nées dans les territoires
où elles sont parlées et Sicre donne l’exemple de la Guyane où, à côté des
langues ethniques, est parlée depuis les années 1970 la langue des H’Mong
chassés du Laos, aujourd’hui figurant dans la liste des langues de France.
Cette langue ne serait donc pas ethnique, uniquement parce qu’elle ne serait
pas née en Guyane, où elle est maintenant parlée, mais au Laos (où elle était
bien sûr ethnique !). Mais... est-on sûr que les langues indigènes de Guyane
soient nées là où elle sont actuellement parlées ? Sans compter évidemment
que l’on peut se demander ce qu’est l’acte de naissance d’une langue, avant
même de s’interroger sur son lieu de naissance et sur le sens qu’il y a à
définir une langue comme ethnique ou non ethnique selon le lieu où elle est
parlée… Les linguistes utilisent plutôt la distinction entre langues indigènes
et allogènes, mais pour ne signifier généralement qu’une différence dans
l’histoire des idiomes (d’ailleurs souvent contestable si l’on va dans le
détail et que l’on observe par exemple comment la langue importée se transforme
au fil du temps) et non pas du tout de leur nature supposée (ethnique, pas
ethnique…) : ainsi en Calabre, à côté des « dialectes »
calabrais indigènes utilise-t-on le syntagme de « dialectes (ou langues) allogènes »
pour l’arbëresh (issu d’Albanie), le grico
(d’origine grecque) et… l’occitan (migration vaudoise en Calabre). Selon l’usage que Sicre fait de l’expression
« langue ethnique » en tout cas, il semble impossible de ne pas
évidemment considérer le français, « né » quelque part en France et
apparemment, selon les historiens, en divers lieux d’une partie du territoire
de la France actuelle (y compris d’ailleurs du sud), comme une langue ethnique…
Et il suffirait de parler occitan à Paris, comme nous le faisons à l’occasion
avec les amis de l'association d'Îles-de-France la Talvera, pour ne plus avoir affaire à une langue ethnique… Or
Sicre oppose justement l’occitan, qui serait ethnique, au français, qui ne le
serait pas, et qui au contraire aurait permis aux occitanophones de se délivrer
de leur ethnicité, au profit d’une langue, comprend-on, qui, elle, ne serait pas
ancrée en un sol, qui serait déterritorialisée et donc ouverte à l’universel,
là où la langue ethnique par contre resterait refermée sur le local. Cette
opposition, telle qu’elle est ici exprimée, est en fait elle-même tributaire du
mythe de l’autochtonie, de la représentation mythique de groupes d’hommes nés
de la terre où ils vivent (voir la République
de Platon), tout armés de leur langue, de leur mentalité et de leur culture.
Selon ce mythe, les langues « nées » dans le territoire où elles sont
parlées entretiendraient un rapport de consubstantialité avec le territoire, le
terroir, la terre, et les hommes, la race ou l’ethnie qui les parlent. Or une
telle conception de la langue n’a aucune pertinence linguistique, aucune, et avec
elle, c’est bien sûr l’opposition, la dichotomie établie par Sicre entre deux
types essentialisés de langues, qui s’écroule.
En fait, avec cette
distinction, nous sommes confrontés à un discours purement idéologique :
il s’agit d’accréditer l’idée d’un progrès du passage de l’occitan et des
autres langues dites ethniques, en tant qu’elles sont justement dites
ethniques, au français, langue qui, par essence ou par un heureux accident de
l’histoire, on ne sait trop, ne le serait pas. C’est un tel gain et un tel
progrès, qui est exprimé dans les énoncés qui émaillent la fin des propos de
Sicre : « Les Français ont majoritairement choisi d’abandonner leurs
langues ethniques au profit du français » ; « personne ne peut
revenir au parler ethnique de sa campagne d’origine » (la campagne est
évidemment le lieu par excellence de l’ « ethnique » !) ;
« faut-il […] mener une politique de conservation « muséale »
des langues ethniques ? » S’il est établi que l’occitan est une
langue ethnique, comme langue mythique d’avant les contacts de langues et
d’avant les migrations, de langue de la campagne réputée immobile opposée au
français, langue des villes où tout bouge et se mélange sans cesse, alors
évidemment, il est déjà, toujours déjà enfermé dans sa réserve muséale. La
seule question étant de se demander s’il faut, oui ou non, liquider le musée,
et la réponse pour Sicre est clairement affirmative. Et il faut bien voir ce que cela veut
dire : car Sicre considère qu’il n’y a plus de sens à
transmettre la langue occitane parlée, la langue utilisée dans l’échange verbal
quotidien… du moins pour être parlée, cela n’ayant plus de sens, puisque la
langue ne « sert » plus dans les échanges, qu’elle n’est plus utile,
et l’entretenir reviendrait à dépenser inutilement de l’argent et de l’énergie pour
entretenir le musée de la langue ethnique, avec en plus la sourde menace d’un
retour des fantômes du passé, empoissonnant le corps sociale de leurs méchantes revendications ethniques. Par contre, selon Sicre, ce qui devient possible, si l’on renonce
à ce qu’il appelle musée, c’est l’usage de l’occitan et des autres langues
ethniques ou désormais post-ethniques, comme « langues de mémoire »
et « langues de culture ». L’inversion est tellement surprenante,
qu’elle en devient intéressante, puisque c’est la langue parlée qui est
considérée comme un musée des antiquités ethniques alors que les œuvres de
culture et la mémoire, que l’on croirait vouées à la patrimonialisation – et
donc au musée –, sont appréhendées, dans leur renouvellement, comme la vie même
et l’avenir de la langue. Je suis sensible à la beauté intrinsèque des
paradoxes, mais pas disposé à me laisser berner par ce qui m’apparaît
comme un simple tour de passe-passe car, à mon sens, le sort des œuvres et de
la mémoire est étroitement lié à celui de l’usage verbal, oral, ordinaire de la
langue : certes l’écrit, le livre et justement les musées des arts et
traditions populaires et – pourquoi pas ? – de la langue elle-même peuvent
survivre à la parole, quelques années, quelques décennies, peut-être même
quelques générations, mais elle est alors devenue comme un poulet qui continue
de courir après qu’on lui ait coupé la tête. C’est pourquoi tous les acteurs
culturels – ou presque ! – ressentent comme une urgence absolue la
transmission de la langue parlée,
sachant qu’en effet, lorsqu’une langue n’est plus enseignée aux enfants par leurs
parents, sa mort est proche, ou disons que sa vie ne tient qu’à un fil, le fil
de la communauté capable de la parler et de transmettre cette parole…
Ce problème de la
transmission de la langue parlée une fois liquidé, à travers l’invocation
stigmatisante, je dirai même infamante, de l’ethnique et du territorial (la
région), Sicre peut librement soutenir son projet mirobolant de
« nationalisation des langues de France » ; mirobolant, mais
vide, ou à peu près car, concrètement, comment pourrait se faire, dans
l’éducation, les médias etc. le partage du patrimoine linguistique national,
riche de ses 75 langues répertoriées ? Évidemment pas à travers une offre
généralisée d’apprentissage… Cela serait fort beau, mais complètement
irréaliste. Et alors comment ? L’enseignement de chansonnettes et de
comptines en langues de France dans les écoles ? La création de
bibliothèques et médiathèques des langues de France ? Des émissions
éducatives, où l’on exposerait en français (article 2 sanctifié de la constitution
oblige) la beauté des langues ethniques perdues ? Des… musées des langues
de France ? D’ailleurs un musée
de toutes les langues de France ne
suffirait-il pas ? Paris serait évidemment l’endroit idéal… Au-delà de
l’ironie de cette rechute probable dans le musée et le centralisme, de telles
initiatives ne seraient pas d’ailleurs inutiles, elles auraient un certain
poids symbolique (c’est pourquoi du reste, elles auront bien du mal à se faire
accepter), mais à la fois, faute d’être adossées à l’effort de valorisation de
la langue parlée, elles deviendraient autant de moyens d’en attester et d’en
confirmer la mort.
Jean-Pierre Cavaillé
On pourra aussi lire le post de 2006 : discussion de Claude Sicre : Identité et civilité. 42 thèses sur le jeu de l’Occitanie, auquel Sicre, qui avait pourtant sollicité cette discussion, hélas, ne daigna pas répondre. J'espère qu'il en ira différemment de celui-ci.

[1] Ce n’est
pas « Malesherbes » (Chrétien-Guillaume
de Lamoignon de Malesherbes, botaniste, magistrat, censeur royal et secrétaire
d’État de Louis XV), qui voulait « dégasconner » la cour, mais bien
le poète Malherbe, un bon siècle plus tôt (selon ce qu’en dit Guez de Balzac,
auteur dégasconné s’il en fût, dans son Socrate
Chrétien). C’est bien lui que Sicre a en tête puisque il parle de la cour
de Henri IV « où, je le cite, la langue d’oc avait fait son entrée depuis
l’accession au trône » du gascon roi de Navarre. Malherbe ne voulait pas
chasser le gascon de la cour – tout semble montrer que le gascon n’y fut jamais
une langue de communication usuelle, même si beaucoup devait le connaître et le
parler à l’occasion –, mais purifier le français, de ce qu’il identifiait, à
tort ou à raison, comme des « gasconismes », nous dirions aujourd’hui
des occitanismes. Il est vrai, en tout cas, que la volonté de dégager le
français de tous ses emprunts régionaux et étrangers est bien l’un des
objectifs que se propose l’Académie française lors sa création. Cela explique
bien d’ailleurs les réactions épidermiques de cette institution, dès qu’il s’agit
d’accorder la moindre reconnaissance aux langues régionales.
02 juin 2009
Dis-moi si tu as une marine de guerre et je te dirai si tu es une langue

Dis-moi si tu as une marine de guerre et je te dirai
si tu es une langue
Dans un recueil collectif de textes
consacrés à la problématique « langue et identité » publié à
l’université de Barcelone, la plupart écrits en catalan (Llengua i identitat, Massip Bonet, M. Àngels eds, Edicions
Universitat Barcelona, 2008), Patrick Sauzet, qui enseigne la linguistique
occitane au Mirail, à Toulouse, propose un long article en occitan, très
stimulant, au titre provoquant : « Se
pòt existir una lenga sens una marina de guèrra ? A prepaus de l’occitan »
: « Peut-il exister une langue sans une marine de guerre ? A propos de
l’occitan » (presque entièrement lisible sur Google books).
La formule est
connue : « Un langue est un dialecte avec une armée et une marine de
guerre » et fut sans doute exprimée d’abord en Yiddish par Max
Weinreich : « a shprakh iz a
diyalekt mit an armey un a flot ». Elle sert à illustrer en général
l’idée selon laquelle la distinction entre les notions de langue et de dialecte
n’est pas pertinente au sein de la linguistique elle-même, et ne s’établit
véritablement que du dehors, à travers des considérations sociolinguistiques, à
partir des représentations symboliques que les acteurs et locuteurs
(linguistiques y compris) se font d’un idiome donné et de son éventuelle
institutionnalisation (le statut de langue d’un idiome national ne faisant plus
question… au moins tant qu’il peut se prévaloir d’un corps d’armée !).
Je me contenterai d’essayer de résumer
l’argumentation de Sauzet pour, ensuite, poser quelques questions de béotien.
Le linguiste distingue d’abord deux
conceptions de ce que l’on entend par langue et de la relation langue dialecte.
Si l’on définit la langue comme « une
fixation et une réalisation particulières de la faculté biologique universelle
du langage » (je traduis)[1],
alors on dira à juste titre que tout ce qui est parlé par un être humain est
une « langue ».
A la fois, il paraît nécessaire d’avoir
une définition de ce que l’on entend par langue, quand on parle de
« langue française » ou quand on parle (ou ne parle pas) de
« langue occitane ». Cette définition ne peut que se référer au
statut social des pratiques linguistiques. Mais il y a deux façons d’envisager
cette référence au statut social d’un « parler » donné et de
considérer la relation entre langue et dialecte. Soit l’on considère que les
statuts de « langue » et de « dialecte », ou encore – dans
le cas français – de « patois », peuvent échoir à n’importe quel
parler selon les circonstances historiques. Soit, selon une autre conception,
la langue n’est pas simplement un statut de prestige social historiquement acquis
mais « l’assemblage, par un fonctionnement implicitement ou explicitement
commensurable, d’un ensemble, d’une conjonction de parlers ». Dans cette
définition, le « dialecte » désigne un ensemble intermédiaire de
« parlers » qui présentent au sein d’une langue « un degré
supérieur de ressemblance les uns avec les autres ». [2]
La première conception, simple et
claire, semble conduire à pouvoir faire l’économie de la notion de dialecte,
mais Sauzet remarque que la question n’est pas ici simplement celle de la
recherche d’une simplicité formelle mais plutôt d’une pertinence empirique, et
propose deux modèles globaux de la diversité et de la diversification
linguistique et partant du rapport langue-dialecte.
Le premier considère que la
diversification géographique d’une langue, à partir d’une langue supposée
homogène au départ, est aléatoire et continue. Toutes les langues sont des
parlers avec une histoire et un statut différents (selon, notamment, qu’elles
ont une armée ou pas). L’équation continuiste se présente ainsi : langue =
dialecte + X (par exemple une marine de guerre). Foncièrement ce modèle est
entropique ; c’est-à-dire producteur de désordre, de différenciation
incohérente et aléatoire.
Le second modèle affirme que la
diversification comporte la formation de cohérences et de ruptures relatives
(constitution par ères linguistiques). Soit l’équation suivante : langue =
dialectea + dialecteb… + dialectei …. +
dialecten (éventuellement le dialectei occupe la fonction
de standard). Ce modèle suppose qu’il peut y avoir entre les parlers « des
solidarités dans l’innovation ou la conservation (une forme de néguentropie),
que la transformation linguistique n’est pas pur désordre ».[3]
Il semble que le débat entre ces deux
modèles puisse advenir sereinement sur un plan strictement scientifique, dans
le souci de rendre compte rationnellement des phénomènes empiriques. Or cela
est impossible car ils sont en quelque sorte parasités par deux modèles de
nation ; le modèle « français », attaché à une conception
« élective » de la langue (un parler parmi d’autre est choisi comme
« langue » unique de la nation définie comme une instance politique.
Voir par exemple la définition fameuse de Sieyès : « la nation est un
corps d’associés vivant sous une loi commune et représentés par la même
législature ») et le modèle « allemand » – du moins est-il
appelé et stigmatisé sous ce nom en France – pour lequel une nation se définit
par des caractéristiques objectives : langues, traditions, etc. et qui
s’appuie sur la conception d’une solidarité objective entre des parlers,
antérieure au choix d’un standard linguistique (conception attribuée souvent à Herder).
En France, Sauzet le dit fort
clairement, c’est par « son lien avec le politique que le français (langue
du roi, puis de la République) est légitime et non parce qu’elle serait la
forme élaborée de la langue naturelle de l’ensemble des sujets ou des
citoyens »[4].
Je glisserai en commentaire qu’une
telle visée syncrétiste, qui contenait une critique des prérogatives de la
langue du roi et de la cour, a existé dans la France du XVIe siècle,
parmi les lettrés qui concevaient le français comme l’ensemble de toutes les
langues parlées par les sujets (quelques aperçus dans mes deux notes sur l’article
111 de l’Ordonnance de Villers-Cotterêt, 1
et 2) : la conception dite allemande me semble donc avoir existé comme une
possibilité, qui ne pouvait sans doute être que rejetée par le centralisme
politique, le renforcement de la puissance royale jusqu’à ce que l’on appelle
l’absolutisme, de sorte que tout ou presque, malgré les tentatives
fédéralistes, était déjà joué, au moins sur le plan linguistique, au moment de
la Révolution.
Sauzet cite
longuement Gaston Paris, qui fut le théoricien par excellence de cette
conception continuiste, entropique et élective, inséparable chez lui de la conception
française de la nation : « En faisant autour d’un point central une
vaste chaîne de gens dont chacun comprendrait son voisin de droite et son
voisin de gauche, on arriverait à couvrir toute la France d’une étoile don on
pourrait de même relier les rayons par des chaînes transversales
continues » (conférence de 1888). Cette représentation, selon laquelle il
y aurait contiguïté et continuité de tous les parlers de France, ce qui
implique l’affirmation pour le moins discutable d’une délimitation géographique
« naturelle » s’ajoutant à la décision politique, ou plutôt qui tente
de la fonder en « nature » (car la continuité linguistique a ses
limites géographiques hexagonales, comme par hasard), conduit principalement à
nier l’existence de langues régionales et en particulier l’existence de la
légitimité de toute séparation entre les parlers d’oïl et les parlers d’oc et a fortiori de l’existence d’une langue
d’oc. On connaît les sarcasmes de Paris – le bien nommé – à l’égard de Charles
de Tourtoulon et d’Octavien Bringuièr qui avaient entrepris d’explorer,
sac-à-dos, la limite[5].
« A la suite de G. Paris, tout un courrant de la dialectologie et de la
science linguistique dans l’Université française fonctionnera comme une
négation et une déligitimation de l’occitan. Nommer l’occitan
« patois » [au singulier ou au pluriel] a permis d’en bâtir une
science sans le reconnaître, d’en
parler à l’université sans le parler
ou l’enseigner. Nous n’en sommes pas encore sortis aujourd’hui »[6].
Henriette Walter en fournit un très bon exemple qui adore le mot de « patois »
et ne parle jamais d’occitan, sous prétexte que le mot est « politique ».
Récemment, un ami m’a signalé la vidéo d’un cours de l’historien américain John
Merriman (les pressés iront tout de
suite aux alentours des 7 mn), spécialiste d’histoire sociale et politique de la
fin du XIXe siècle, où il distribue pour ses étudiants allégrement « patois »
et « langues » sur la carte de France, selon on ne sait quel critère ;
l’occitan, comme tel, n’y apparaît évidemment pas, partagé entre provençal
(« a real language ») et le
languedocien, contenant lui même différents « patois », comme
l’auvergnat ou celui, non nommé (mais distingué du gascon), dans les Pyrénées,
« influenced by spanish » (sic). Déjà dans une conférence sur le
mouvement de 1905 à Limoges, Merriman parlait en 2005 du « patois »
des ouvriers de la ville. Cela prouve, si besoin était, que la catégorie
linguistique de « langue d’oc » n’a toujours pas réussi à s’imposer,
pas même parmi les intellectuels, ce que je constate du reste tous les jours en
discutant avec des collègues non spécialistes de la question. Mon avis sur ce
sujet n’ayant bien sûr aucune valeur, parce qu’identifié comme militant… Dans
son article Sauzet analyse et discute brièvement un outil récent, extrêmement
raffiné au demeurant, les Lectures par
G. Brun, Y. Le Berre et J. Le Dû de l’Atlas linguistique de la France établi
par Gilliéron et Edmond en 1900, d’inspiration continuiste, dont Sauzet dit les
mérites mais aussi les limites, en particulier, le fait de s’arrêter aux
frontières de l’espace, ce qui empêche de montrer les continuités extérieures à
la France (pour les langues autres que le français).

Mais la question de fond est bien celle
de la définition politique de la langue, admise et même cultivée par le modèle
continuiste : tout parler, peut être choisi comme langue, à l’exception de
tous les autres parlers présents sur le territoire où La langue est imposée par volonté politique. Et l’on en revient à
la citation de Weinrich : c’est la marine de guerre qui fait la langue.
Son acception est soit militante : « pour que notre langue soit
reconnue comme telle il nous faut une marine de guerre » ; soit
cynique : « sans marine de guerre, votre « parler », ne
peut que rester un patois, une non-langue ».
Sauzet passe en revue les raisons qui
font de l’occitan ce qu’il appelle une « langue nue » (« lenga nusa »). Il est évidemment
une langue sans État ; une langue dans un État qui ne reconnaît
d’existence publique qu’à une seule langue. Mais il est aussi une langue qui ne
peut trouver de force par une quelconque victimisation, et cela parce que la
place est déjà prise… par le français lui-même qui, bien qu’il n’ait
jamais été autant parlé dans l’hexagone, est considéré comme menacé par
l’anglais, et – suprême dérision – par les langues « régionales »
elles-mêmes ! Il y aurait bien la littérature, qui court depuis l’Europe
médiévale jusqu’à nos jours, mais que vaut la littérature par rapport à une
marine de guerre ? manifestement, même s’il n’en dit rien, Sauzet ne
partage guère l’optimisme des promoteurs de la théologie occitaniste du salut
par les œuvres (Cl. Sicre). Il met aussi en cause l’acceptation de la
subsidiarité linguistique, qui peut être tentante : comme la langue s’est
en effet maintenue sous la forme de sa spécialisation fonctionnelle dans un
usage familier et de proximité renonçant à tout prestige, et grâce au tabou
social et linguistique du français dans les couches populaires et surtout
paysannes (ce que Sauzet a montré en plusieurs de ses articles), des
sociolinguistes comme Wüest et Kristol ont reproché aux occitanistes de viser
pour leur langue une promotion à des fonctions prestigieuses perdues au lieu de
se consacrer à la préserver dans ses usages effectifs. Mais Sauzet remarque
très bien que la promotion et donc la valorisation de la spécialisation
fonctionnelle dans des usages globalement dépréciés est foncièrement
contradictoire. Il remarque en outre que cette position rejoint celle d’un
certain « réalisme linguistique », qui considère que la priorité dans
la situation d’inégalité linguistique est de renoncer à la langue par laquelle
les individus sont dépréciés en leur donnant la meilleur maîtrise possible de
la langue dominante. C’est la position de Bentolila, de Bourdieu (au moins du
« premier » Bourdieu), du « second » Louis-Jean Calvet et
de bien d’autres ; on peut même dire que c’est elle qui donna la meilleure
conscience du monde aux instituteurs qui faisaient naguère encore la chasse au
patois. Évidemment, ceux qui adoptent cette position ne se demandent jamais si
le bilinguisme – eux qui, aujourd’hui le pratiquent pourtant très généralement
en adoptant l’anglais comme langue de communication internationale et de
présentation de leurs travaux scientifiques – n’est pas une position plus forte
que la conversion sans partage (c’est-à-dire la soumission) à la langue unique
du pouvoir ; mais c’est que dans la plupart des cas, ils ont parfaitement
intégré la dévalorisation en sous-langues des parlers auxquels ils prêchent le
renoncement.
Si l’on adopte une attitude strictement
réaliste, qu’il serait absurde de rejeter, dès lors qu’elle consiste précisément
à prendre les choses comme elles sont, « il est sûr qu’une langue assurée
et incontestable est celle qui constitue un système de représentations fortes
(largement partagées) qui prolongent un ensemble important (quantitativement)
de pratiques. La faiblesse de l’occitan (une fois de plus) est double qui
consiste à correspondre à des pratiques numériquement en recul et de former un
système de représentations mal établi (contesté ou nié par le modèle français
dominant, concurrencé par d’autres modèles « patoisants » ou localistes :
gascon, provençal…) […] la faiblesse, le peu de diffusion de ces
représentations signifient une existence discutable, fantomatique pour la
langue »[7].
Cette faiblesse apparaît bien dans la tentation récurrente de parler de langues
d’oc au pluriel et rien ne la rend plus visible que le tableau des 75 langues
de France, dont l’occitan (ou « parlers d’òc ») en tant que tel n’est
qu’une parmi d’autres, alors que l’on pourrait discuter sur le statut de plus
d’une dans la liste (Sauzet relève que, plus d’une fois, il s’agit bien plutô
de dialectes). C’est alors précisément le choix des occitanistes, un choix pas
seulement ni d’abord linguistique (je ne dit pas pour autant qu’il n’est pas
linguistiquement fondé) d’opter pour « une » langue
dialectalisée (gascon, languedocien, provençal, limousin, vivaro-alpin), qui
dans une perspective comptable, se retourne contre eux. Pourtant ce choix, car
Sauzet reconnaît qu’il y a bien là d’un choix, reste le meilleur, et même le
seul véritablement cohérent dans la perspective d’un prolongement de la vie de
la langue. « L’occitanisme consiste à dire que, dans la diversité
historique et géographique que le mot « occitan » (ou « langue
d’oc » ou « provençal » lato
sensu) peut couvrir, il est possible d’y insérer sa propre pratique en voyant
le tout comme une langue, et que cela représente un choix (parce cela reste
toujours en partie un choix) d’un intérêt supérieur par rapport à d’autres
choix possibles pour les locuteurs (pour les sujets humaines engagés dans des
pratiques linguistiques que l’on peut nommer « occitanes »). […]
c’est l’intérêt d’un locuteur d’occitan d’être reconnu et de se reconnaître
comme locuteur d’une langue et non d’un patois, de la langue des troubadours et
à la fois de Goudouli, de Mistral, de Boudou, de Delpastre… et pas seulement
des auteurs de sa province ou du poète de son village, si jamais il y en eût
un »[8].
Car finalement, l’occitan n’a pas d’autre armée, d’autre flotte de guerre que
de se dire une langue.
Pour ma part, je suis largement
d’accord avec ces analyses de Sauzet, mais je voudrais seulement soulever un
problème. Que se passerait-il si, dans une situation entièrement différente,
par exemple d’hégémonie politique réelle du languedocien,
« l’intérêt » des locuteurs de tel parler considéré comme un « dialecte »
de l’occitan, était de le déclarer comme « langue », le cas échéant en
baptisant « dialectes » des sous-groupes ? C’est le scénario du
reste qu’essayent d’imposer en vain ceux qui font le choix du localisme
(certains gascons, auvergnats, provençaux, etc.). C’est la situation des
Corses, me semble-t-il, dès lors qu’ils refusent de considérer leurs parlers
comme relevant du toscan, et réclament le statut de « langue » à part
entière. C’est aussi celle des locuteurs des soi-disant dialetti italiques, situation compliquée par le fait que non
seulement le dialecte « toscan » occupe une position d’hégémonie
politique et culturelle comparable au français en France (avec des nuances
considérables cependant) mais encore que le terme « dialecte » (dialetto) est très fortement
dévalorisant (sans être aussi infamant que ne l’est celui de
« patois ») par rapport à celui de « lingua » (réservée à la langue standard de la nation, dotée de
la marine de guerre) ? Comment rendre une dignité linguistique àces
idiomes (certains en dangers immédiats de disparition, d’autres beaucoup plus
durablement installés) autrement que de les revendiquer comme
« langues » ? Du reste, aucun des arguments usuellement mis en
avant par les « dialectologues » italiens pour identifier ces parlers
comme dialectes, à la différence des parlers ayant accédé (depuis peu
d’ailleurs) au statut de langues (dont l’occitan, le ladino et quelques autres, plus les idiomes dits allogènes), ne me
paraissent convaincants. Pas même les arguments faisant appel à
l’intercompréhension, tout sauf évidente en bien des cas... On lira sur ce blog
le texte d’Amedeo Messina, défenseur de la « langue » napolitaine, consacré
aux problèmes de cette structuration « à l’italienne ». Car ce n’est
pas tout que de s’entendre sur la nécessité d’une différenciation scientifique
entre langue et dialecte, et même éventuellement d’opter pour le modèle par
ères (négentropique, qui me semble présider par exemple aussi à la
« dialectologie » italienne), encore faut-il s’entendre sur les
éléments probants de discrimination et – je voudrais bien me tromper – mais
j’ai bien peur qu’il n’y ait guère de consensus à ce sujet… En l’absence de
consensus, chaque groupe de locuteurs luttant pour la survie bricole avec des
éléments de linguistique, d’histoire, de littérature et d’idéologie politique afin
de se doter de cette reconnaissance symbolique minimale que le mot seul de
« langue » peut lui apporter. La solution occitaniste, à laquelle
j’adhère, consiste à dire que nous sommes simultanément dans le dialecte et dans la
langue (le tout de l’occitan est dans ses dialectes). Mais il s’agit d’une
solution ad hoc (si je puis
dire !), non exportable, c’est-à-dire, non généralisable dans le cadre
d’une défense articulée des cultures minoritaires de par le monde.
Jean-Pierre
Cavaillé
[1]« … una fixacion e una
realizacion particularas de la facultat biolofica universala de lengatge (la
capacitat de l’òme a parlar) », p. 110
[2] « … lo recampament, per foncianament implicitament
ou explicitament comensurable, d’un ensem, d’un conjunt de parlars que al
dintre d’uan lenga presentan un gra superior de semblança los uns amb los
autres », p. 111.
[3] “… de solidaritas dins l’innovacion o la conservacion
(una forma de neguentropia), que lo cambi linguistic es pas un pur
desòrdre », p. 112.
[4] « Es per son ligam amb lo
politic que lo francés (lenga del rei, lenga puèi de la Republica) es legitim
en França e non perqué seriá la forma elaborada de la lenga naturala de l’ensem
dels subjèctes o dels ciutadans », p. 113.
[5] Voir la réédition de l’Étude sur la limite géographique de la langue d’oc et de la langue
d’oïl (avec une carte) (1874) Édicions
dau chamin de Sent-Jaume, Royer, 87380 Meuzac en co-édition avec l’Institut d’études occitanes (IEO) du Limousin, 2005.
[6] « A la seguida de G. Paris,
tot un corrent de la dialectologia e de la sciéncia lingusitica dins
l’Universitat francesa foncionarà coma permés de ne bastir una sciéncia sens lo
reconéisser, de ne parlar a
l’universitat sens lo parlar o
l’ensenhar. Ne sèm pas encara sortits uèi ». p. 116
[7] « Dins une logica realista,
es segur qu’una lenga assegurada e incontestabla es la que constituís un
sistèma de representacions fòrtas
(largament partejadas) que perlonga un ensem poderós (nombrós) de praticas. Lo
flaquitge de l’occitan (un còp de mai) es doble de correspondre a de praticas
en recuol e de formar un sistèma de representacions mal establit (contestat o
negat per lo modèl francés dominant, concurrenciat per d’autres modèles
« patesistas » o localistas : gascon, provençal…). […] lo
flaquitge, la pauca diffusion d’aquelas representacions signican una existéncia
discutabla, fantaumatica per la lenga. », p. 122.
[8] « L’occitanisme consistís a
pretendre que l’occitan seriá una lenga increada e anistorica. L’occitanisme
consistís a dire que, dins la diversitat istorica e geografica de praticas que
lo mot « occitan » (o « lenga d’òc » o
« provençal » lato sensu)
pòt cobrir, es possible d’i inserir sa pròpria practica en vesent lo tot coma
una lenga, e qu’aquò representa una causida (perqué demòra totjorn per part una
causida) amb un interès superirior a d’autras causidas possiblas pels parlaires
(pels subjèctes uman engatjats dins de practicas lingusiticas que se pòdon dire
« occitanas »). [...] es l’intérès d’un parlaire d’occitan d’èsser
reconogut e de se reconéisser el coma
parlaire d’uan lenga e non d’un patés, de la lenga dels trobadors e a l’encòp
de Godolin, de Mistral, de Bodon, Delpastre... e pas solament dels autors de sa
província e del poèta de son vilatge, se n’i aguèt jamai un ». p. 127.
18 mai 2009
La langue de Dante (Emma), ou la puissance théâtrale du palermitain

La
langue de Dante (Emma), ou la puissance théâtrale du palermitain
Depuis quelques
années, Emma Dante connaît un succès à mon sens tout à fait mérité dans toute
l’Europe pour ses pièces de théâtre, qu’elle écrit et met en scène elle-même. Elle
est aussi l’auteure d’un excellent roman publié en 2008, Via Castellana Bandiera. L’une des particularités de son théâtre,
d’une extrême originalité et d’une très grande force dramaturgique est d’être dit
(et écrit) en sicilien, plus exactement dans la langue parlée par les couches
populaires palermitaines. C’est cette langue qui est utilisée également pour les
dialogues de son roman, qui se déroule à Palerme et met en scène la folle
obstination de deux automobilistes refusant de se céder le passage dans une
rue étroite à double sens.
Le Pulle
Sa dernière pièce, créée cette année, tourne en ce moment en France. Je l’ai vue le mois dernier au Théâtre du Rond-Point à Paris et elle sera présentée dans deux jours au théâtre de l’Union à Limoges. Elle est intitulée Le Pulle, mot palermitain qui signifie littéralement Les Putains, au plus proche du latin Puellae. Ici, il s’agit des travestis qui s’adonnent à la prostitution à Palerme et qui ont à endurer toutes les brutalités et avanies d’une culture hyper machiste, dans une société où les relations de pouvoir, dans le refus de toute légitimité accordée à la puissance publique, se manifestent par la violence verbale et physique et la dégradation du faible dans l’abjection. Du moins est-ce ainsi que Emma Dante, sans concession, sans complaisance ni moralisme, perçoit et met en scène le mal qui ronge sa ville. De cette culture et de cette société, les pulle sont à la fois les produits et les victimes ; elles connaissent le fond du mépris et de l’avilissement, la terreur et le viol ; elle ont aussi, d’abord, un cœur et des rêves. les pulle mises en scène par Emma Dante vivent en micro communauté, se protégeant du monde hostile et dangereux auquel elles vendent leurs corps. Elles parlent entre eux leur langue, qui est aussi celle de leurs parents et de leurs clients. N’ayez crainte cependant (je reviendrai sur ce point chez nous si obsessionnel) de ne pas comprendre : les dialogues sont surtitrés en français.
Le spectacle est, selon l'auteure elle-même, une
« opérette amorale », où les pulle,
l'une après l’autre et toutes ensembles, dans une sorte de longue rapsodie
colorée, viennent projeter leurs passés traumatiques, mais aussi et surtout
leurs rêves de bonheur, sur des airs composés et chantés par Emma
Dante elle-même et ses acteurs. Ce spectacle sensuel et cruel, tendre et obscène, convulsif et espiègle, s’appuie sur
un travail des corps qui n’est jamais séparé de celui de la langue, des corps
désarticulés et recomposés comme ils le peuvent, une langue blessée, mal
cicatrisée, suppurante. Les mélodies de la chanteuse qui accompagnent le
spectacle et lui donne un air de cabaret, sont rompues par le fracas des
rideaux de séparation qui s’abattent à chaque changement de scène comme les
voiles d’un bateau déglingué et rythment les déplacements erratiques des corps.
Sans vouloir écraser ce spectacle sous des références trop intimidantes, on
peut indiquer cependant, comme des présences sous-jacentes, assumées d’ailleurs
explicitement par Emma Dante, le théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud et
celui, plus près encore, du grand Tadeusz Kantor.

Le Pulle. Photographie de Giuseppe Di Stefano
M’Palermu
Emma Dante s’est d’abord faite
connaître pour une pièce jouée en 2001 (reprise cette année encore au même
théâtre du Rond-Point) : M’Palermu
(Dans Palerme). La famille Carollo,
mal vêtue et mal lotie, s’apprête à sortir pour la sacro-sainte promenade du
dimanche, qui reste dans les villes méditerranéennes (car il y a beau temps que
l’on « fait » plus le Vigan à Albi, ni la rue du Clocher à Limoges)
un rituel social fondamental. Mais Rosalia est en pantoufles, faute de chaussures…
Mimmo, le pater familias, irritable
et tyrannique, porte, lui dit-on, des pantalons trop courts… ce qui le plonge
dans une rage punitive (une littéralisation du proverbe qui aime bien châtie
bien). Ils se tiennent sur le seuil, prêts à sortir, sans cesse retenus par des
impératifs dérisoires et évidents à la fois… défiant régulièrement le public,
en lui demandant ce qu’il a les regarder ainsi, dans leur
vulnérabilité et leur faiblesse radicales. Toute la pièce tient dans cet élan
suspendu vers le dehors, ce piétinement devant la porte, cette difficulté
extrême, cette incapacité finalement à sortir de son propre enfermement.
Trilogie de la famille sicilienne
On peut lire le texte de cette pièce,
dans une très bonne édition, associée à deux autres formant une trilogie sur la
famille sicilienne : Carnezzeria
(Boucherie, qui a vu le jour en 2002),
qui met en scène la terrible violence morale (et physique) de trois frères
envers leur sœur un peu simple, enceinte de l’un deux, lui faisant croire
qu’est arrivé le jour de ses noces ; et Vita
Mia (Ma Vie, 2004), rituel
morbide d’une mère et de ses trois enfants, autour du lit qui
« doit », comme un impératif catégorique, porter la
dépouille funèbre de l’un d’eux[1].
Ce livre est très bien fait, parce que
chaque pièce est précédée d’une très courte et efficace présentation par
l’auteure, et parce que le texte est accompagné de notes linguistiques
discrètes et efficace qui rendent la lecture limpide pour un italophone ne
connaissant pas le sicilien. M’Palermu
et Vita mia sont en effet presque (sur
ce presque voir infra) exclusivement
écrits en palermitain.

Vita Mia
L’éclairage discutable de Camilleri
Un texte introductif d’Andrea
Camilleri, l’écrivain qui connaît un si grand succès en Italie, entre autres
pour son habitude de mêler à l’italien des tournures et des mots siciliens,
analyse cette langue et son usage. Dans ces quelques pages fort intéressantes en même temps que discutables,
Camilleri cherche d’abord à rendre compte de ce choix aujourd’hui, de la part
d’auteurs dramatiques majeurs comme Franco Scaldati ou Emma Dante (mais il
pourrait tout autant et plus encore, renvoyer au cinéma de Mereu et de
Crialese, de Garrone et de Diritti), de faire parler le « dialecte »
(le concept est utilisé ici dans sa pseudo naturalité). Selon Camilleri, qui
reprend un lieu commun que nous connaissons aussi chez nous, l’italien serait menacé dans
son intégrité et son autonomie, phagocyté par des vocables anglo-saxons, et
cela serait dû en partie au langage télévisuel, qui aplatit la langue, en fait
un médium homogène et terne, en l’émondant de toutes ses influences dialectales. Le
travail de discrimination et de rejet affiché des formes dialectales non
toscanes (avec d’ailleurs aussi une opération constante de distinction interne
au toscan) fut d'abord, notons-le, une caractéristique de l’italien littéraire, bien
avant d’être celui de la télévision, même si c’est la télévision qui a accompli
en effet, après la radio, l’homologation de l’italien parlé (à distinguer évidemment de l’italien écrit). Ainsi serait désormais
perdu, suivant Camilleri, « ce mouvement centripète, des diverses
périphéries vers le centre, qui est le mouvement essentiel de toute langue qui
veut maintenir son autonomie »[2]. Que les
langues centrales ne cessent de se nourrir des langues périphériques (qu’elles
rejettent pourtant en s’imposant contre elles) est une évidence,
le français lui-même en donne un exemple frappant. Les facteurs susceptibles de
bloquer cet échange sont multiples, le plus évident, selon moi, étant bien sûr
l’épuisement de la source, c’est-à-dire la disparition des langues historiques
périphériques, comme c’est le cas en France, mais évidemment la dégradation
symbolique (en « patois » et, à moindre titre, en
« dialectes » au sens italien du terme) y joue aussi un rôle majeur.
Ce à quoi il faut ajouter, et il en va de même pour l’italien, que de nouveaux
apports sont observables, issus de nouvelles populations périphériques (tant
sur le plan social que linguistique), qui d’ailleurs sont aussi souvent des médiateurs
pour l’intégration de certains termes et des expressions issues de l’anglais.
Autrement dit, je ne vois guère le danger majeur qui pèserait sur l’autonomie
de l’italien aujourd’hui (pas plus que sur celle du français)… Et il me semble en
fait que l’enrichissement de la langue par les « dialectes »
historiques continue d’opérer en Italie, ce dont la littérature même de
Camilleri est un exemple flagrant, chose qui n’existe quasiment plus en France.
Une fois encore, ce n’est pas les langues nationales qui sont en dangers, mais bien les langues en situation de
subordination diglossiques. Mais Camilleri, comme la plupart des protagonistes
en Italie, considère les choses du seul point de vue de la langue nationale, ce
qui en explique, à mon sens, l’erreur de perspective : « la langue
ouvrière (et celle du sous-prolétariat), la langue paysanne, la langue des périphéries
urbaines, sont restées chez nous marginalisées, elles n’ont pas apporté leur
vigueur à la langue nationale, elles sont demeurées complètement exclues du
processus d’osmose, même si elles ont fait la richesse et la vitalité d’une
certaine littérature (je pense surtout à Pasolini) et d’un certain cinéma
néoréaliste. De sorte que dans cette langue homologuée et substantiellement
anonyme, l’irruption de la colonisation étrangère a été particulièrement
facile : que l’on considère combien d’expressions et de mots anglo-saxons
sont aujourd’hui présents dans notre langage quotidien. […] C’est ainsi que
meurent les langues nationales. »[3] Comme
l’impliquent mes remarques précédentes, je suis en désaccord à la fois sur le
constat et sur les conséquences désastreuses pour la langue italienne, car s’il
est une langue où les emprunts – certes retenus, contredits, condamnés, déniés,
etc. – de la langue centrale aux langues périphériques sont considérables,
c’est bien l’italien, et cela jusque dans la langue télévisuelle sans doute, à
tout prendre, bien moins aseptisée que la nôtre, et où il y a d’ailleurs place
pour des éléments dialectaux, ne serait-ce que pour assurer le divertissement
des populations (ce qui n’est certes pas glorieux pour ces idiomes, mais est
toujours mieux que la négation pure et simple…). Cela n’empêche évidemment pas
qu’il existe un fossé immense entre la langue homologuée de la télévision et la
manière dont les gens parlent effectivement, encore une fois du fait même que
les « dialectes » et des formes hybrides d’italien
« dialectalisé » sont toujours largement parlés (au moins en
certaines régions), un fossé linguistique pur et simple, mais aussi un évident
et très lourd ostracisme culturel et social. A cela s’ajoute le fait que cette langue
standard, dans sa version médiatique, est indéniablement associée à une
dénégation idéologique du réel sans doute plus grande encore en Italie – à
l’heure du triomphe affligeant de l’opérette nationale berlusconienne – qu’en
d’autres pays d’Europe.
La quête du réel
Aussi peut-on s’accorder au moins avec
la suite du raisonnement de Camilleri affirmant que les auteurs qui ont voulu
confronter leurs œuvres au « réel » ont dû se retourner vers
« le dialecte comme unique possibilité expressive. Et tenter l’opération
de promotion du dialecte comme langue personnelle, comme langue qui puisse
résonner d’authenticité »[4]. Ainsi de la
langue d’Emma Dante qui, dit-il, va cependant plus loin.
Camilleri la distingue d’emblée de
celle d’un autre grand auteur palermitain auquel il n’est pas possible de ne
pas comparer Emma Dante : Franco Scaldati, dont j’ai déjà eu l’occasion de
parler, pour La Gatta di pezza (2005), une pièce dédiée
elle aussi à une famille palermitaine, mais projetée dans les années d’après
guerre, où sont présentes les figures du père abusif (et incestueux), d’un fils
travesti, d’une fille demeurée. Camilleri fait justement remarquer que la
langue théâtrale de Scaldati est verticale, procédant à des « ascensions
lyrico-onirique », alors que celle de Dante s’en tient délibérément à une
marche horizontale, éventuellement avec des plongées vers le bas.
Cette horizontalité est indissociable de
ce pas en avant, par rapport au choix du dialecte pour dire la réalité
linguistique et sociale. D’abord, explique-t-il, Emma Dante fait un usage
rigoureux du parler palermitain, en exploitant les sous-significations
attestées des mots (il prend l’exemple du verbe scripintare, qui signifie presser les boutons et furoncles pour en
faire jaillir le pus. Ti scripento,
est un parole de menace, mais signifie de surcroît un mépris absolue de la
personne à laquelle on s’adresse, la considérant comme un furoncle). Cette
adhésion au sens usuel des paroles, prélevées dans leur usage oral, permet de
dire les choses mêmes dont il est question (les relations entre les membres de
la famille parlermitaine par exemple). Ainsi, ce parler « non seulement
naît avec les personnages eux-mêmes, mais sans elle, les personnages
n’existeraient pas, il est la nécessité absolue, ce qui identifie leur vie
scénique. Et les personnages le savent : leur parler est tellement
connaturel et tellement commun à tous qu’il est comme l’air qu’ils respirent,
chacun d’eux continuellement en aspire une certaine quantité et puis le
restitue à l’usage commun »[5]. C’est ce qui
conduit également au choix d’un parler strictement localisé, au sens d’une
langue véritablement parlée, et non « littéraire » (ce qui n’empêche
qu’elle est évidemment littérarisée par le passage à l’écrit) ; du palermitain
donc et non du sicilien moyen. Ce choix linguistique s’explique parfaitement
dans le cadre de l’esthétique propre à la dramaturge. Il montre, si besoin
était, que l’option du plus grand des localismes peut être, dans certains cas,
une voie brève, un raccourci pour l’universel.

Carnezzeria. Photographie de Giuseppe di Stefano
Immersion du spectateur et incorporation de l’acteur
Cette analyse de Camilleri correspond
sans aucun doute aux intentions explicites de l’auteure. J’ai assisté à
l’entretien public qu’elle a donné le 30 mars dernier à l’Institut Italien de
Paris. Elle y a très hautement affirmé
son attachement viscéral au palermitain et souligné l’importance cruciale de
cette langue dans son théâtre. Pourtant, tout à la fois, elle a insisté sur le
caractère secondaire et quasi superflu des surtritrages. Elle raconte
d’ailleurs qu’elle avait d’abord présenté à Paris, M’Palermu sans surtitres, ce qui avait donné des sueurs froides à
Jean-Louis Périer, avec lequel elle avait travaillé (il présentait d'ailleurs ce jour
là, à l’Institut Italien, le travail de la dramaturge à travers des vidéos de ses spectacles et en lui posant des
questions). Elle a d’ailleurs réitéré
cette expérience, a-t-elle ajouté, à Moscou, avec un très bon résultat Elle
fait en effet le pari de l’immersion du spectateur, capable selon elle de
rentrer dans ce qui se dit et se fait sur scène sans explication, à condition
d’accepter le défi. De toute façon, son théâtre, a-t-elle dit aussi, est
délibérément simple dans sa structure, quelque chose de très primitif, de
foncièrement gestuel et la langue y est inséparable de cette gestualité : c’est à
travers le geste que la parole vient, c’est de l’acteur lui-même que la parole
vient, à travers la recherche d’une gestualité primitive, instinctive, animale.
Car pour elle – c’est le paradoxe que je soulignais – « il s’agit de
parler du monde, non de Palerme ». D’ailleurs – autre paradoxe –, elle a
relevé, non sans une pointe d’amertume, le fait que ses pièces ne sont pas
données à Palerme, ni en Sicile, mais à Milan, à Paris, à Bruxelles, à Moscou…
Au moment des
questions du public, je lui ai demandé quel lien elle établissait entre ce
choix de la vie nue, de l’animalité de l’acteur et celui de la langue, d’une
langue méprisée, d’une langue basse… Elle m’a répondu que, dans l’expression
gestuelle, la langue devient chant ; c’est comme si la langue était
chantée, et cette langue basse, déconsidérée, est anoblie dans ses spectacles
par le fait même qu’elle devient chant.
J’en ai
évidemment profité pour dire que si son théâtre, nonobstant le fait qu’il soit
parlé en palermitain, était joué et reconnu à Paris, hé bien il fallait qu’elle
sache qu'une une chose semblable ne serait nullement concevable pour un théâtre dans
les langues historiques de France. La salle était comble et je provoquais un
long murmure de désapprobation généralisée, auquel je m’attendais, bien
évidemment. L’un de mes voisins, d’ailleurs sans aucune animosité, me dit que l’on n’avait qu’à se mettre à écrire des pièces en occitan,
comme si cela, évidemment, n’était pas le cas… Cette réflexion m’a fait penser à la
question que, quelques jours auparavant, le journaliste de France Culture Arnaud
Laporte avait posé à Emma Dante : à savoir pourquoi elle écrivait ses
pièces dans une langue que personne ne parlait plus… ce contre quoi elle
s’inscrivit bien sûr en faux, évoquant même une revanche aujourd’hui du
parlermitain. C'est à croire que les français qui se rendent en Italie ou Espagne, ont les oreilles bouchées. Et il n'est pire sourd, comme dit le proverbe, que qui ne veut entendre. En même temps, une langue rare, où réputée telle,
est susceptible de flatter le goût prononcé de nos compatriotes pour l’exotisme
culturel, pourvu évidemment que les textes soient dument traduits, car l’esprit
n’est certes pas à l’immersion… Une langue étrangère est tout au plus
considérée comme un bruit de fond agréable, au mieux comme une "musique", et appréciée comme telle au cinéma
et au théâtre des mateurs et eux-seuls (mêm Arte s'est mis au doublage !).
Échantillon de la langue de (Emma) Dante
C’est pourquoi,
je ne peux terminer justement cette note, sans faire « entendre » la
langue d’Emma Dante. Je prendrai les premières répliques de M’Palermu, telles qu’on les trouve
consignées dans l’édition dont j’ai parlé plus haut :
Chi fa, ’a grapèmu sta finestra ?
Chi fa, ’n ci
vidi : agghiurnò !
Rosalia, chi fa,
non lo senti che ti sto chiamando ?
Rosalia ?
Chi fa, ’un ci
senti ?
Chi
duluri !
Puru ’a nonna
s’arruspigghiò !
’Un pozzu
trovare ’a mè cammìsa c’u colletto bianco !
Padri, figghiu e
spiritu santu, agghiurnò !
Chi fa, m’a dai
’a mè cammìsa, o no ?
Mimmo ?
Chi
duluri !
Fuori ci suuunnu
cosi ’i capricciu veru !
Grapi ’a
finestra e talìa :
C’è il
sole ! È bello vero… Vassatàista !
Vassatàista !
Ce qui donne en français (essai de
traduction sans prétention aucune) :
Allez, on
l’ouvre, cette fenêtre ?
Allez, tu ne
vois pas : le jour s’est levé !
Rosalia, allez,
tu n’entends pas que je t’appelle ?
Allez, tu
n’entends pas ?
Quelle
misère !
Même la
grand-mère s’est réveillée !
Je n’arrive pas
trouver ma chemise avec le col blanc !
Marie-Jésus-Joseph,
le jour s’est levé !
Allez, tu me la
donnes ma chemise, ou quoi ?
Mimmo ?
Quelle
misère !
Dehors il y aaa
de vrais délices !
Ouvre la fenêtre
et regarde :
Il fait
soleil ! C’est vraiment beau… Goûtez-moi le !
Goûtez-moi
le !
Mais ma
traduction ne tourne pas rond, elle ne convient en fait pas du tout, car il
faudrait pouvoir jouer sur deux langues, car même si le palermitain domine,
l’italien, au moins dans le texte publié, est bien présent (la version de
scène, que l’on peut trouver d’ailleurs en ligne, est entièrement palermitaine[6]). De la même
façon que dans son roman, l’auteure ne cesse de jouer sur les deux langues et sur leur contagion. On ne pourrait en fait traduire ce type de texte, inséparable
de la diglossie et de la contamination réciproque des deux niveaux de langue,
qu’en recourrant à l’une de nos langues dites « régionales » ou du
moins à de forts régionalismes. Mais cela est-il encore possible, pour le public désormais si majoritairement
monolingue ? Ainsi Le théâtre et le roman d’Emma Dante, dans le cadre du
strict monolinguisme français, sont-ils proprement intraduisibles. Enfin, il
faut être précis : on peut toujours traduire, mais en perdant le jeu
diglossique, c’est-à-dire une bonne partie de l’intérêt littéraire de ces
textes. On m’excusera donc (il faut toujours demander des excuses quand on fait
des choses comme ça, dans nos contrées…) de reprendre mon ouvrage en
transposant en occitan les parties en palermitain (c’est-à-dire quasi tous),
pour donner une idée, tout à fait indicative, de la manière dont les langues
s’engencent dans cette version du texte :
Anem, la dubrèm aquesta fenestra ?
Anem, zo veses pas : lo jorn s’es levat !
Rosalia, anem, tu n’entends pas que je
t’appelle ?
Rosalia ?
Anem, m’auses pas ?
Quina miseria !