Le Larzac sans l’occitan
J’ai publié le 21 décembre dernier un post en occitan consacré à la question occitane dans la lutte des paysans du Larzac, après avoir visionné le beau film de Christian Rouaud, Tous au Larzac. Je le reprends ici en français, des non occitanophones ayant souhaité le lire. J’en ai profité pour ajouter quelques considérations, en particulier suggérées par la lecture du livre récent de Pierre-Marie Terral, Larzac : de la lutte paysanne à l’altermondialisme (2011), dont Marie-Jeanne Verny m’a appris l’existence dans l’un de ses commentaires à mon texte occitan.

Le Larzac sans l’occitan
Avez-vous vu Tous au Larzac, le film documentaire de Christian Rouaud sur l’aventure humaine des paysans en « guerre » contre l’extension du camp militaire du Larzac, entre 1970 et 1981 ? Si ce n’est pas le cas, courrez-y au plus vite, car il est très bien fait, très bien construit, en particulier sur le plan narratif, à travers la parole chorale des témoins, un usage réfléchi des archives audiovisuelles et de magnifiques images du causse. J’aurais bien des choses à dire sur cette histoire, vue par le tout petit bout de la lorgnette d’un adolescent, membre du Comité Larzac d’Albi, pour qui le rassemblement de 74 fut une initiation à la fête et à la politique…
Mais nous sommes ici sur un blog dédié au langues minorées et je me limiterai donc à évoquer la place de la revendication occitane dans cette lutte, et du fait que de le film laisse presque complètement de côté cette donnée de l’histoire. Non qu’il s’agisse d’une dimension oubliée ou sans importance pour les témoins, mais, probablement le réalisateur enquêteur n’a-t-il pas posé tout simplement de questions à ce sujet. On peut en effet remarquer l’absence de toute référence directe à l’occitan et à la culture occitane ; ce n’est que, en passant, que tel ou tel des témoins évoque spontanément « les occitans ». Cela ne manque pas de décevoir de la part d’un réalisateur qui est l’auteur d’un documentaire court-métrage en breton – sous-titré en français – Son ur yezh (La musique de la langue – je n’ai pu encore le voir) consacré en 2010 au sonneur de bombarde André Le Meut (il en existe une version française de 52 mn : Le Grand Dédé). Cela d’ailleurs doit avoir un rapport avec le fait que Rouaud ait choisi de la musique bretonne pour illustrer le film sur le Larzac.
Le « pittoresque patoisant »
Mais je voudrais évoquer d’abord l’article du Monde, paru le 22 novembre et l’échange qui s’ensuivit entre l’occitaniste Pierre Escudé et le journaliste Jacques Mandelbaum. Celui-ci avait écrit dans son article que le film commémore « ce sanctuaire de l’utopie réalisée, qu’on eut vite fait de réduire au pittoresque patoisant du slogan Gardarem lo Larzac ». Escudé fit parvenir une lettre ouverte au journal déclarant : « Sur ce point, il me semble que vous n’avez rien compris ». En effet « Si ce slogan a synthétisé le Larzac, c’est qu’il disait la désaliénation du lieu. Le territoire (comprendre : la communauté paysanne du Larzac, mais aussi tout ce qu’elle va cristalliser autour d’elle) parle dans sa langue (même si cette langue, l’occitan, n’est pas la langue de la plupart des gens qui viennent sur le Larzac!) ». Il est très important de se rappeler, ajoutait Escudé, que ces années de la lutte du Larzac furent aussi celles de constantes revendications linguistiques et régionalistes (« évènements » d’Aleria en 1975, de Montredon dans les Corbières en 76, création des écoles Diwan en 77, des Calandretas en 79…).
Escudé reçut une très courte réponse du journaliste qui disait : « votre réaction repose toutefois sur un malentendu (mal exprimé ou mal lu...). Quand j’écris qu’on a "réduit" le Larzac à l’expression que vous relevez, cela ne signifie pas que je fais mienne cette caricature, bien au contraire. La connotation du verbe "réduire" (mais est-ce à vous que je dois l’expliquer?) me semblait à cet égard suffisamment claire ». Peire Escudé, avec cette leçon de commentaire de texte, était quasiment obligé de s’excuser ; dans sa réponse, il se contenta de faire remarquer que la mention du terme « patois » était malencontreuse, là où le mot « langue » aurait été capital.
En effet… A mon avis, Escudé avait d’emblée très bien lu, au moins sur le fond. J’ai montré ailleurs sur ce blog, que les journaliste du Monde n’aiment guère utiliser l’expression « langues régionales ». Ils préfèrent – allez savoir pourquoi – utiliser le mot de « patois ». Nous en avons ici un exemple très intéressant. Il s’agit d’une mise en scène de la manière de s’adresser à un lecteur de connivence, ou disons à une figure idéale de lecteur : Gardarèm lo Larzac est évidement, pour tout ce petit monde (je veux dire le monde vu depuis le fenestron du Monde) une expression patoise pittoresque, et il ne faut pas y réduire l’histoire du Larzac, qui est l’histoire d’une lutte sociale originale, sérieuse, cruciale... Il me semble évident que si, pour le journaliste, Gardarèm lo Larzac vu comme une chose pittoresque était une caricature, comme il l’affirme à Escudé, il se serait donné la peine de dire dans son article (ou au moins à Escudé) qu’il s’agissait de quelque chose de plus que cela et d’envisager ce qu’était ce quelque chose de plus.
Mais il ne s’agissait évidemment pas (sinon, une fois encore, le journaliste l’aurait fait) de reconnaître que, dans cette histoire, la revendication pour la dignité de la langue et une forte conscience régionale eurent leur place ; cela – pauvre de lui – lui arracherait les mâchoires. L’ironie sur le slogan Gardarèm lo Larzac est un clin d’œil au lecteur (idéal) du Monde, qui se fait sur le dos, encore et toujours, des gens qui parlent un patois si pittoresque et si sympathique. Cette ironie performe une double, ou triple exclusion (hé oui !) du « patoisant » : celui-ci est, de fait, écarté du lectorat du journal (le clin d’œil se fait derrière son dos), écarté de la culture (le patois, bien sûr, est inculture) et de la politique (vu que tout contenu « sérieusement » politique peut seulement être en dehors ou au-dessus de l’expression patoise).
De Gardarem lo Larzac à Gardarem la Tèrra
Bon, voilà, il nous faut quand même le répéter, puisque personne d’autre que nous ne le dira : Gardarèm lo Larzac, le slogan des paysans, apparu en janvier 1973 lors de leur fameuse montée sur Paris en tracteur et à pied, représenta, pour la première fois, une large appropriation sociale de la graphie classique parmi les agriculteurs, les ouvriers, l’ensemble des militants. Ce fut une façon d’imposer publiquement l’idée que cette lutte était associée au combat pour la reconnaissance de la langue et de la culture occitane (je veux dire appelée et pensée comme occitane) et pour une plus forte autonomie politique et économique du territoire que l’on appela, de fait, à ce moment là, Occitanie. On ne peut pas oublier que les paysans du Larzac prirent leur slogan comme titre de leur journal (n° 1, juin 1975, mais il existe encore aujourd’hui) et qu’il devint la devise du mouvement dans toute la France (ce fut aussi le titre du film militant de Peire Haudiquet, de 1974). Le numero du journal de juin 1981, au lendemain de la victoire de Mitterrand aux présidencielles, titrait : Avèm gardat lo Larzac.
Ce slogan eut aussi un lien fort avec un autre, porté par les militants occitanistes : Volem viure al païs, fut employé pour la première fois dans un tract le 6 novembre 1971, à l’occasion de l’une des premières manifestations des paysans. Pierre Marie Terral (2011, p. 42), dans son ouvrage très complet, le date cependant de la manif précédente du 9 mai : « plusieurs centaines de militants occitans et d’extrême gauche [...] se sont déplacés. Alors que bouillonne la révolte des vignerons, les chefs de file occitans que sont le professeur Robert Lafont et l’écrivain Yves Rouquette, fondateurs de la revue Viure, sont du défilé. Dans le cortège, L’Internationale se mêle [à] Volem viure al païs... ». Le mouvement d’extrême gauche Lucha occitana (qui prit la suite du Comitat Occitan d’Estudis e d’Accion), qui joua un rôle idéologique et logistique important dans les premières années du conflit, s’était créé la même année 1971. Trois ans après était fondé le mouvement Volem viure al païs, une structure plus souple et ouverte à la participation avec les partis de la gauche. Ce slogan fut lui aussi très présent sur le causse. Per exemple, un article du Figaro Magazine (hé oui !) de décembre 1978, s’achevait ainsi : « quittant la Resse, je me suis tourné. Un panneau écrit en occitan était cloué à l’entrée de la ferme : Volem viure à la Resse. La terra e nostra. Sabes plan » (orthographe donnée par le journaliste qui copia visiblement le panneau en faisant des fautes, l’information se trouve dans le livre de Alland 1995, p. 112). En 2003 encore, alors que les habitants de Saint-Afrique se mobilisèrent pour sauver l’hôpital, on fit des autocollants avec une phrase en occitan qui retraitait et associait les deux slogans mythiques : « Gardarem l’espital, per viure al païs » (« Nous garderons l’hôpital, pour vivre au pays »).
Personne ne peut nier que l’engagement pour le Larzac joua un grand rôle crucial dans l’occitanisme politique de ces années, qui avait placé au centre du débat la notion de « colonialisme intérieur ». Dès le début, les occitanistes apportèrent un important soutien aux paysans, ils s’identifièrent corps et âme avec cette lutte et en produisirent évidemment l’analyse. Le 9 mai 1971, date de la première manifestation, la croix occitane est bien présente sur les photographies. Durant l’été de la même année, le Teatre de la Carriera (nous avons récemment évoqué son fondateur Glaudi Alranq) donna une pièce itinérante sur le causse : Mort et résurrection de M. Occitania, que mêlait occitan et français.
Robert Lafont, qui fut le théoricien, l’idéologue et le leader majeur du mouvement, qui participa à la fondation de Lucha occitana, puis de Viure al païs, dans ses Vingt Lettres sur l’histoire à ces cons de français et ces couillons d’occitans, en 2005, revient sur cette expérience : « Du Larzac aussi, nous avons reçu une leçon. Le rassemblement de 1974 était sous le signe d’une moisson pour le tiers-monde. Je vous remercie aussi, amis paysans que j’ai si souvent rencontrés et dont j’ai accompagné la dernière étape de la marche à pied sur Paris [janvier 1973], sous les bombes lacrymogènes. C’est vous qui avez eu l’intelligence de l’histoire : contre le capitalisme international et sa retombée guerrière, vous avez inventé, avant Seattle, l’altermondialisme. Vous avez fait plus : votre slogan, « Gardarem lo Larzac », a fait le tour du monde. Il était en occitan et n’a pas été traduit. » (Lafont 2005, 71-72). Lafont n’oublie pas de rappeler que ce fut pour le trentième anniversaire du Larzac, en août 2003, sur le causse que naquit le mouvement Gardarem la Tèrra, par la lecture de son manifeste, d’ailleurs écrit de la main même de Lafont, toujours actif, toujours présent, jusqu’à son dernier souffle, en 2009.
Occitans par accidents ?
S’il est bien évident que l’occitanisme politique et culturel s’est forgé, au moins en partie, dans la lutte du Larzac, et que celle-ci fut aussi pour lui l’occasion de se faire connaître largement, quelle perception et réception en eurent les paysans du causse ? Sur ce point, les interprétations divergent. Le Bris (1974) parla d’une influence décisive de l’occitanisme dès les représentations du Teatre de la Carrièra (1971). Holohan (1975) et Martin (1987) affirment au contraire que les spectacles furent peu suivis par les paysans qui, au début, ne manifestaient aucun intérêt pour l’occitanisme. Holohan parle « d’indifférence générale de la communauté rurale ».
Il est évident que les paysans n’étaient pas des militants occitanistes et aucun d’entre eux (à ma connaissance) ne le devint véritablement, même s’ils empruntèrent plus d’une idée à Lucha occitana. Dans le film de Rouaud, nous l’avons vu, il ne s’en dit trop rien, ou de très loin, mais les témoins interrogés racontent comment ils acceptèrent l’aide de tous, maoïstes, non violents, écologistes, « occitans », mais toujours avec une certaine distance (même s’ils optèrent vite pour la stratégie non violente). « Occitans », est invariablement le mot utilisé, et non celui d’« occitanistes ». Cela, évidemment, veut dire quelque chose : pour les paysans, les « occitans » étaient les militants et pas eux, même s’ils parlaient la langue (du moins ceux d’entre eux nés sur le causse) et s’ils l’utilisaient pour leur fameux slogan.
Il existe, sans aucun doute un mythe occitan (occitaniste) du Larzac, tel que le décrit Holohan : le Larzac « serait une résurrection de grande ampleur d’un mouvement de revendication nationalitaire [c’est à dire « quasi-nationale », dit Holohan] vieux de sept siècles » (Holohan, 1976). Ce mythe de la « mort et résurrection d’Occitanie », qui traîne encore dans l’esprit de plus d’un militant, en effet, ne semble guère avoir hanté les paysans. « Les militants, écrit Martin, auraient souhaité que les acteurs se revendiquent paysans et Occitans plutôt que paysans et Français » (Martin, 1987, p. 135).
Mais Holohan lui-même reconnaît que, « en mettant avant leur identité occitane les leaders paysans liquidaient « la honte » qui pèse encore, pour certains, sur la condition paysanne […]. Certains d’entre eux proclameront leur identité retrouvée à travers leurs discours et l’adoption du slogan Gardarem lo Larzac » (Holohan, 1975, 406). Plutôt qu’un projet politique, la découverte de l’ « occitanité » fut apparemment pour eux un moyen de retrouver une dignité culturelle et sociale. C’est bien pour cette raison que je trouve réductrice l’analyse de Martin, quand il écrit : « On peut donc s’interroger sur la dimension occitane du mouvement du Larzac. Il semble bien que cela soit les militants qui la lui confèrent et que les paysans se contentent de l’intégrer dans leurs slogans, leurs écrits… leur symbolisme. […] L’identité occitane des paysans est une identité d’opposition collective, elle ne préexiste pas au conflit » (Martin, 1987, 134). Cette dernière remarque me semble juste, mais la question importante, qu’il faut se poser, est évidemment de savoir pourquoi les paysans ont intégré la dimension occitane dans leurs slogans, leurs écrits et leur symbolisme ? Par pure stratégie idéologique ? Par imprégnation passive ? Évidemment pas, il y avait quelque chose de plus, et ce quelque chose peut se définir, me semble-t-il, comme acquisition, construction d’une dignité niée. Les paysans étaient traités par les autorités comme des ploucs patoisants (alors même d’ailleurs que nombre d’entre eux venaient de loin et ne parlait pas la langue) et ils trouvèrent dans l’occitanisme de quoi se revendiquer comme paysans, riches d’une langue et d’une culture, héritiers d’une civilisation respectable.
Sur cette question là, le livre récent de Terral, par ailleurs si informé, m’a tout autant déçu que les précédents. Les références à la question occitanes y sont très rares et dans la seule page un peu étoffée sur la question on lit, après qu’ait été signalée l’importance du Larzac pour l’occitanisme, ces simples lignes : « Alors que peu de bannières sont admises, celle de l’Occitanie flotte dans l’air du Causse. A l’image de Marti dès 1972, les figures de la chanson occitane feront le déplacement. Les théoriciens de l’occitanisme, comme le professeur Robert Lafont, font de même, appuyant leurs analyses de la colonisation de l’espace occitan sur ce cas qu’ils veulent édifiant. [l’auteur renvoie en note à Lafont : Lettre ouverte aux français d’un occitan, 1973]. Les paysans "ont su populariser leur lutte jusqu’à ce qu’elle devienne celle de toutes les forces progressistes de l’Hexagone et le fer de lance des partisans de l’Occitanie libre" note Libération [23 8 1973]. Même si certains parlent "patois", rien n’indique que les paysans aient conscience d’une identité occitane. De l’extérieur, le Larzac est toutefois observé comme ayant une coloration régionaliste. Le Monde peut ainsi dépeindre ces "éléments de la nouvelle gauche extrême qui, de Fos au Larzac, chantent la patrie perdue, promettent que l’Occitanie sera non seulement liura (libre), mais aussi roja (rouge)" [16 9 1973]. La dimension occitane, très présente au départ jusqu’à prêter sa langue au slogan du mouvement, va peu à peu se diluer, avec le développement du mouvement à un niveau national et les nouvelles solidarités qu’il contracte » (Terral, 2011, p.67-68). Cette dernière constatation est indiscutable, mais ce qui précède est pour le moins superficiel et insatisfaisant : c’est seulement de l’extérieur, en particulier pour les yeux des journalistes des quotidiens nationaux, que le mouvement aurait eu une coloration occitane… Mais pourquoi alors, les paysans ont-ils accepté les bannières rouge et or ? Pourquoi Gardarem lo Larzac ? Pourquoi ces liens indiscutables (au moins dans les premières années) avec les militants occitanistes ? Notons que cette lecture de la question, à partir des extraits de journaux, conduit à une alternative interprétative : soit on aurait affaire à une projection des médias sans relation avec la réalité, soit à une manipulation des paysans, ou du moins du mouvement par les occitanistes à leurs propres fins propagandistes. Il faudrait alors, à mon sens, formuler clairement ces hypothèses et ensuite passer à la démonstration historique, avec d’autres sources, évidemment, que la presse nationale.
Je voudrais enfin terminer par une affirmation de Holohan, qui m’a quelque peu étonnée : selon cet auteur il y eut, dès le début, une méfiance des paysans face aux « occitans » et surtout un désaccord sur les moyens de la lutte : « en revendiquant cette identité, les paysans ne cessaient point pourtant de considérer les militants occitans, étrangers au plateau, comme des violents autonomistes et révolutionnaires, dont seul le soutien était recevable, non la stratégie » (Holohan, 1975, 406). En lisant ces lignes, je suis tout de même un peu surpris, et je me demande si Holohan ne fait pas quelque confusion entre les « maos » et les occitanistes de Lucha Occitana, qui étaient bien moins radicaux dans leurs choix de stratégie politique, il me semble (ou me trompé-je ?). A ce propos, bien sûr, il serait intéressant, décisif même d’avoir l’opinion des paysans eux-mêmes, mais visiblement ce sujet n’intéressait pas Rouaud, ce qui n’empêche que son film soit, je l’ai dit, une grand réussite. Une chose est certaine : l’histoire écrite et filmée du lien entre le conflit du Larzac et de l’occitanisme reste à faire.
Jean-Pierre Cavaillé
Bibliographie utilisée pour ce post
Alland, Alexander, 1995, Le Larzac et après: l’étude d’un mouvement social innovateur, Paris, Editions L’Harmattan.
Holohan, Wanda, 1975, « Jacquerie sur la forteresse », D. Fabre, J. Lacroix, Communautés du sud, 10/18, t. 2, p. 362-427.
Holohan, Wanda, 1976, « Le conflit du Larzac : chronique et essai d’analyse », Sociologie du travail 18 (3), p. 283-301.
Lafont, Robert, 2005, Vingt Lettres sur l’histoire à ces cons de français et ces couillons d’occitans, Valence d’albigeois, Vent Terral.
Le Bris, Michel, 1975, Les Fous du Larzac, Les Presses d’aujourd’hui. Martin, Didier, 1987, Le Larzac. Utopies et réalités, Paris, L’Harmattan.
Terral, Pierre-Marie, 2011, Larzac : de la lutte paysanne à l’altermondialisme, Toulouse, éd. Privat.
Alfred Marpillat, satirista lemosin

Alfred Marpillat, satirista lemosin
Alfred Marpillat, Per s’esclafar. Poésies limousines avec traduction française, éd. Robert Joudoux, Lemouzi, 6e série, n° 199, 2011.
La revista Lemouzi, gaireben la sola a presentar lo patrimòni literàri lemosin, tòrna publicar lo libre d’Alfred Marpillat, felibre sortit de Tula, Per s’esclafar. Recueil de poésies limousines avec traduction française en prose rythmée, paregut a Paris en 1897 dins la Bibliothèque Félibréenne de Pierre Duffau. Es un pichon recuèlh, vertat, mas val la pena d’èsser legit : lo Merpillat en efièch, en lòc de se perdre dins lo lirisme del terraire de la pichona patria, coma tant d’autres, causiguèt lo rire, un rire bravament satiric e mai, de còp que i a, puslèu ferotge.
Coma zo nos conta Robert Joudoux, lo director de la revista, dins son article introductiu (« Un félibre tulliste valeureux : Alfred Marpillat (1857-1917), maître en gai savoir »), l’autor foguèt membre de l’escòla felibrenca de Briva creada pel grand Joseph Roux en 1892. Del Roux (Rous, escriu Marpillat dins la grafia de… Roux), Joudoux a tornat publicat i a pauc de temps son estraordinaria grammatica (Grammaire limousine, Lemouzi, n° 196, 2010), qu’es fòrça mai qu’una grammatica : conten en efièch de reflexions de tota mena sus la lenga parlada en Limosin e son istòria, de consideracions sus la grafia (fòrça interessantas) de proverbis e biaisses de dire a bodre, etc. Demest d’autras causas, Roux i presenta la defensa e illustracion de sa grafia del lemosin, en ruptura amb la grafia mistralenca (mai que mai fonetica, sus la basa del còdi francés), fargada en contacte e referéncia amb las escrituras dels trobadors. Per sostener l’originalitat grafica e l’autonomia linguïstica e literària del Lemosin, botava en davant sa famosa formula identitaria : « Siam nos e degun pas ». Mas Foguèt aital que lo Roux getèt tanben las fondamentas de la grafia panoccitana dita « classica ».
Lo Marpillat foguèt un dels mai fisels al Roux e cal dire que lo passatge entre son biais d’escriure e lo nòstre es fòrça simple, coma zo veiretz.
Sortit « del fons del barri d’Alvergne » a Tula, ont son paire, çò disiá, « òme de lètras », es a dire factor de las pòstas (!), faguèt una polida carrièra de perceptor de las contribucions dirèctes a Paris. Alai, foguèt membre fondator del Bornat de Corresa (Ruche Corrézienne) dins la capitala e membre de l’escòla felibrenca parisenca, ont se mostrèt « excellent poeta comic e fin disaire ». « Parlava aisidament la lenga del país, çò dit J. Plantadis en francés, amb l’accent de Tula qu’aviá pas jamais dobludat, e s’èra botat a la cultivar amb amor e bona umor. Dins son ostal, li agradava de ramusar sos amics, perqué èra cordial, bon, generos, serviciós. Per elis, confeccionava el meteis los melhors plats del terraire. Aviá pas son parièr per far las farciduras, una flaunharda o preparar de cagaròls a la mòda de Tula. E aquí, ne contava plan de niorlas [sic] e de petofias [sic] ».
Cal pas doblidar, en efièch, que Paris, dins aquel temps, èra un centre important de creacion literària occitana, gracia a la preséncia d’aquels exiliats daurats de la Republica, saberuts e benestants, los almens qu’avian pas encara renegat lor origina e lor lenga. Es fòrça paradoxal d’entendre, dempuèi Paris, la critica felibrenca de Paris e del centralisme cultural : « Paris rei aviá remplassat lou rei Souleth. Avia dich sens faissou a toutz aqueus qui tenon na pluma : La leteratura, que ieu ». Es per aquesta citacion de Lacoste du Bouig que Marpillat comença sa prefacia, puèi seguís aital de sa pluma a el (respecti evidentament la grafia originala) : « Impauzava als artz emais a la letras sas modas e sas les aubitrarias. Per boutar fi ad aquel abus de douminaciu, dels letratz, dels artistas mietjournals an fourma ’na granda assouciaciu, lou Felibrige, e, en s’ajudan lous uns lous autres, an voulgut rerietar dins lours obras lou caractare e l’engenh de chada prouvensa. […] Per develoupar lour persounalitat, lous felibres an ’gut recours al mouian lou mai pouderous, la cultura de so que l’on apela lou patoues, ou puleu, de la lenga d’oc, qu’avia del deja, ia sieis cenz ans, dels escrivans, les poetas, lous troubadours qui siervon d’autours classics à lours countinuaires ».
La lucha contra lo centralisme – lo Paris rei –, presentat aital, dèu èsser una batesta culturala, e non pas politica, e concernís una elita, una federacion de grops d’artistas e d’escrivans, cadun estacat a l’esperit de sa « província », mas que se reconeisson totis dins una meteissa lenga (d’òc) e una meteissa tradicion classica, la dels trobadors. Aital, coma zo ditz lo poèma d’intrada intitolat Trinitat Felibrenca, la lenga d’òc es « lenga d’or », declinada second la trinitat de Mistral, lo Provençal, Foures, lo Lengadocian e de Rous, lo Lemosin.
Aquò per las intencions e lo cadre felibrenc. Seguisson de pèças en vers totas mai o mens comicas, pauc respectuosas pels notables (de legir Lou Banquet daus meras, sus lo viatge d’un cònsol que pren lo tren pel primièr còp cap a Paris), pels clèrgues, per las femnas, fin finala per la societat tota de la Corresa prigonda.
Se la Nanoun se plora al sermon del rector en cadièra, es pas de contricion, coma zo crei lo curet, mas perqué aquel d’aquí la fa irresistiblament pensar a son ase Toanet crebat passat ièr :
Aitabe, al sermoun, tout en vous m’atirava ;
Vous remudavatz tan credavatz talamen,
Enfi ! que vous dirai ? Ai cregut un moumen
Veire moun vielh Toanet tant ilh vous ressemblava !
Lo Marpillat se refusa pas l’umor lo mai gras, subretot lo que vira a l’entorn de l’evocacion o vision espauruganta e terribla de las parts intimas de las femnas. Apena la Mariou leva sos gonels, lo lop que la voliá manjar, prés de paur s’enfugís dins los bosses. Al vicari qu’aviá cregut que de tombar per terra, la vielha ne’n aviá cassat sa tabatièra, aquèla li respondèt : … ai quatre-vintz ans
E la fauta sia pas ben ruda
Can la cassessa per mitan :
Ia be prou de temps qu’es fenduda.
Son de pèças aital, me pensi, que Plantadis apèla « petòfias », es a dire istòrias pebradas o « gallesas »...
Mas lo poèma mai interessant e mai encapitat es, çò me sembla, Las Mourtalhas ou L’enterramen de Gusti, vertadièr cap d’obra, a l’encòp una descripcion de las costumas funerairas aparentament encara vivas dins lo Lemosin de la fin des sègle XIX e una satira sociala impietadosa.
A pena mòrt, la femna de Gusti, « … per far couma chal soun dever »,
S’es meza dinz soun liech, a versat una larma
Et recet lous vezis qui, per li far plazer,
Venon de toutz coustatz presentar gran oumatge
[…]
E toutz d’escarquihar lous uelhs dins toutz lous carres,
De calcular lou be per lou mort meinajat,
De plounjar lous regartz al foun de las armares
Ou lou linge tout blanc s’estala ben ranjat.
Aquò ne interessa mai d’un, e deja (abans l’enterrament !) qualcun cerca a la sondar :
Es trop richa, sous dis, trop jeuna, mais trop fina ;
Li chaudra, dinz dech mes, se tournar maridar.
Mas la paura a pas lo temps d’i soscar, que li cal arrestar « las mourtalhas », es a dire lo repais funerari :
La soupa, lou vedel, dous moutous, tres voulalhas,
Del froumatge, del pa, quatre bastas de vi.
« La veuva vol far las chausas grandamen… ». A mai s’es pas de legna… non pas certa, quand los vesis se’n van a la neit tombada, « Gustina, tout en plours, […] s’endert en bressan doussamen sas doulours ».
A l’enterrament, lo brave monde se tornan trapar. Las femnas
Toutas del paure mort celebron la memoria
E per melhs lou purar, ilh, un ome tan bou,
Tan ouneste, tan franc, per melhs chantar sa gloria,
Respiron a ple naz la meitat d’un inhou.
Mas subretot, es aprèp, quand lo « Gusti es dinz la terra », que la festa comença !
E qual repast, Messiers ! L’om s’en leca las potas ;
Per n’en far un parier l’om quitaria lou cial.
Digus escota pas lo Benedicite del vielh curet ; un còp fach lo signe de cros,
… sens mai de retart, chadun prend sa culheira,
Tabasta quaucus cops per beilar sou sinhal
E se precipitan sus la granda soupieira;
Alors, vai coumensar un assaut general.
Puei totis de parlar de l’avenir de la « paura » Gustina :
Tout lou mounde es d’acort que pot viure tranquila
Qu’a de que demourar veuva s’aco li plai
Car, gracia Dieu, a be quauquare davans ela.
A soun atge d’alhours, deu saber so que fai ;
Mas demourar aital sia be trop grand doumatge
E, des lou lendema, sens perdre un soul moumen,
Chadun vai s’occupar de far lou maridatge.
Aquí se vei plan que lo rire es pas sens amarum, a mai fin finala, aquel biais de far, se foguesse pas d’une perfeita ipocrisia, podriá passar per una mena de sapiença.
Joudoux balha una longa bibliografia de las pèças en verses e en pròsa de Marpillat que son pas dins aqueste recuèlh ; valdriá segurament la pena de las tornar publicar elas tanben.
Joan-Pèire Cavalièr
Limoges dernière minute : odieux complot de Calandreta dévoilé par les héros de l’école publique

Calandreta lemosina, 2004
Limoges dernière minute : odieux complot de Calandreta dévoilé par les héros de l’école publique
La Calandreta lemosina, école bilingue associative, laïque et gratuite, de Limoges, où l’on enseigne l’occitan par la méthode immersive dans le cadre d’une pédagogie « institutionnelle », connaît actuellement de graves problèmes de locaux.
En effet l’école, à la suite de dégâts des eaux, a dû quitter précipitamment ses anciens locaux (route de Toulouse) quelques jours avant la rentrée scolaire et a été relogée de manière temporaire (et moyennant loyer) par la mairie de Limoges dans des salles désaffectées de l’école publique du quartier de Landouge, à l’autre bout de la ville. Or, dans cette école, un groupe de parents de la FCPE s’est mobilisé pour chasser les intrus, à la fois pour des raisons pratiques (revendication de l’utilisation pour leur propre association, l’APE – Association des Parents d’Élèves de Landouge – des salles concédées à la Calandreta) et des raisons idéologiques : la dénonciation de l’invasion, selon eux concertée et programmée, du public par le privé.
Membre de l’association Calandreta moi-même, je n’avais pourtant guère envie de perdre mon temps à alimenter une polémique inutile, dès lors que le groupe en question n’était pas parvenu, malgré un activisme considérable, à mobiliser autour de lui. La FCPE départementale a refusé en effet de lui apporter son soutien, la mairie a maintenu jusqu’à présent sa position et la presse locale s’est bien gardée d’en reprendre le discours…
La fédération de la Libre Pensée est la seule organisation ayant manifesté son soutien, au moins au départ. J’aurai beaucoup à dire (mais je l’ai déjà fait sur ce blog) sur la tendance invétérée, mais heureusement non irrépressible, de certains libres penseurs (ou prétendus tels) à confondre la question des langues minorées avec la question confessionnelle, et à invoquer la loi de 1905, qui n’a évidemment strictement rien à voir avec l’enseignement des langues (la lettre de Danielle Dugelay sur le blog École publique 87, qui trahit d’ailleurs une ignorance fatale à propos de l’enseignement de l’occitan, en est un parfait exemple).
Mais je pensais qu’un haussement d’épaules suffisait, en l’occurrence, surtout après avoir parcouru le blog créé par « nos amis » de Landouge, École publique 87, où il me semblait que le groupe se décrédibilisait lui-même, tant les arguments étaient faibles, tant était visible la mauvaise foi qui ne reculait pas même devant les attaques personnelles.
Complaisance
La chose qui m’a fait quand même fait tiqué – et pas qu’à moi, dans notre petit mitan occitaniste limousin –, c’est l’oreille certes embarrassée mais néanmoins complaisante apportée par la FELCO (Fédération des Enseignants de Langue et Culture d’Oc) au groupe de Landouge dans l’un de ses communiqués, qui dénonçait, sans « trancher » le différend, « stigmatisation, dénigrement ou insultes d’où qu’ils viennent », semblant donc accréditer l’idée selon laquelle ce groupe de parents d’élèves en ferait en effet l’objet, cela en renvoyant dans la même page au blog École publique 87, dans lequel, tout au contraire, sont pratiqués contre l’école occitane, de la manière la plus flagrante, la stigmatisation, le dénigrement et, sinon l’insulte, du moins de graves insinuations et quelque chose qui ressemble fort à de la diffamation.
Par ailleurs, il est vrai, le communiqué de la FELCO rappelait à juste titre que le vrai problème était le refus du rectorat de l’Académie de Limoges de réunir le Conseil académique des langues et, de fait, de créer le moindre poste d’occitan (son enseignement étant ramené désormais dans cette académie au point zéro, de sorte qu’en effet la petite Calandreta, avec ses cinquante élèves représente la seule offre d’enseignement de l’occitan en primaire dans l’académie de Limoges).
Mais ce que j’ai nommé complaisance s’avérait difficilement séparable d’une position qu’un membre de la Felco, Marie-Jeanne Verny, a exprimé à titre personnel à plusieurs reprises dans des lettres ouvertes et les commentaires sur ce blog suscités par mon papier où je décortiquais une motion du Parti de Gauche mettant en cause le développement de l’enseignement des langues régionales (par delà d’ailleurs toute distinction entre école publique et écoles associatives). Je résume ainsi cette position personnelle : le militantisme occitaniste devrait, dans notre région, se concentrer sur le développement de l’enseignement de l’occitan au sein du public, plutôt que de se focaliser sur Calandreta embrassée comme une « solution magique ». J’ai réagi vivement à cette position dans le même fil de commentaires, car elle me semble s’appuyer sur une analyse erronée de la situation : tous les acteurs associatifs impliqués dans l’occitanisme en Limousin, et Calandreta au premier chef, sont évidemment favorables au développement de l’enseignement public de l’occitan. En qualité de membre de l’association, je me souviens, il y a quelques années, être d’ailleurs allé plaider au rectorat, avec Pierre Barral, la cause de l’enseignement public de l’occitan en particulier au collège (il est donc entièrement faux et même insultant d’affirmer, comme le fait le Blog École Publique 87 que nous nous désintéressons de la filière), démarche qui hélas s’est soldée par un fin de non recevoir, ou plutôt une absence de tout suivi. On trouvera sur ce blog le pitoyable constat de Dominique Decomps en 2006, à l’occasion des Assises de la langue occitane, où de toute façon le rectorat joua la politique de la chaise vide. Hélas, le tableau serait aujourd’hui plus noir encore. Nous sommes tous d’accord sur le constat et sur la volonté de dénoncer le scandale de l’abandon, voire de l’anéantissement de l’enseignement de l’occitan dans l’académie de Limoges, puisqu’il s’agit bien de cela. Du coup, même si je suis intervenu mollement, j’ai envisagé le communiqué de la Felco et les réactions de Marie-Jeanne Verny en haussant les épaules et en me disant qu’il ne fallait pas alimenter de polémique stérile entre occitanistes et prendre comme une erreur d’appréciation due à la distance la référence aux persécutions dont souffrirait le groupe de Landouge.
Communautarisme
Ce qui me décide finalement à me prononcer sur ces deux questions c’est, je l’avoue, ma vanité d’internaute, ou – dit de manière plus auto-complaisante – ma conception du dialogue démocratique sur le web. En effet, dans une page du blog les animateurs d’École publique 87 ont cru bon de publier, dans une page intitulée Les Écoles du communautarisme, la copie d’un tableau figurant dans le livre E. Khaldi et M. Fitoussi, La République contre son école. Ce tableau, intitulé « les réseaux communautaires », assimile les écoles laïques à vocation linguistique et pédagogique aux écoles confessionnelles. Cet amalgame fallacieux est certes des plus courants ; on le retrouve par exemple dans un article de Caroline Fourest paru dans le Monde du 4 septembre 2010, évidemment repris sur le même blog. Je m’étais donc permis de poster un petit commentaire, le 4 décembre, que je donne ici, car on le jugea sans doute indésirable, puisqu’on choisit de ne pas le publier. Le voici (je me cite in extenso) : « Les mots ont leur importance. Les écoles associatives dans lesquelles sont pratiquées les langues de France ne sont pas des écoles communautaires, elles ne sont l’expression d’aucune communauté, le fait d’être bilingue ne fait pas de vous des membres d’une communauté particulière. Brandir l’insulte de communautarisme (puisque, en France, ce mot est bien insultant) n’a aucune espèce de sens pour ces écoles ouvertes à tous, laïques et gratuites. Il est malhonnête d’amalgamer comme communautaires des écoles confessionnelles et des écoles à vocation linguistique, qui n’ont rien à voir avec ces écoles confessionnelles (hé non, une langue n’est pas une religion!) sinon, dans certains cas, la structure associative. Mais il est évident qu’être dans une association ne fait pas de vous un « communautariste » ! Ou alors faut-il en revenir au temps où, au nom de l’indivisibilité républicaine, les associations de citoyens étaient proscrites ? ».
Le choix de ne pas publier ces quelques lignes anodines en dit long sur le sens du débat et sur l’ouverture d’esprit des animateurs du groupe en question. D’autant plus qu’ils dénoncent eux-mêmes la censure dont ils feraient l’objet sur le site du Populaire du Centre, il est vrai en dénonçant aussi le fait que l’on laissât en ligne des commentaires soi-disant « nauséabonds », dont l’un des miens qu’ils donnent en exemple avec quelques autres (voyez sur la même page et jugez de l’odeur).
Complot
Mais c’est justement que toutes leurs interventions trahissent un esprit de clôture et de défiance (c’est peut-être cela, en fait, le vrai « communautarisme » !) tout entier animé par la conviction qu’ils sont – et avec eux l’école publique en général dont ils prétendent être l’incarnation – victime d’un complot général et tentaculaire visant rien moins qu’à privatiser l’école de la République et dont Calandreta serait, à leurs yeux, la tête de pont. Je sais bien que la logique paranoïaque est ainsi faite, qu’il suffit de la dénoncer pour la nourrir, et que je serai donc immédiatement rangé parmi les comploteurs. Me croira qui veut, mais je n’ai aucune animosité particulière contre les parents de l’APE de Landouge, n’ayant d’ailleurs pas l’honneur de les connaître. Je m’en tiens uniquement à leurs publications, à la manière dont leur blog est monté et à la matière dont il est constitué et je constate que tout, en effet, converge vers l’idée obsessionnelle d’un complot ourdi par des puissances ténébreuses dont Calandreta serait l’émanation.
Il est d’abord affirmé, sans aucun début d’argument, que les dégâts des eaux auraient été complètement exagérés et exploités par l’école à dessein de s’imposer dans les locaux de l’école de Landouge. Tout était manigancé, orchestré de longue date par Calandreta, la mairie de Limoges, la région, l’ensemble des pouvoirs publics, qui se donnent comme objectif commun la casse de l’école publique et la privatisation de l’enseignement… Calandreta d’ailleurs est une officine d’activistes qui ont entrepris d’investir méthodiquement tous les lieux de pouvoir, de phagocyter tous les partis, toutes les instances régionales, afin d’empocher les subventions et d’avancer leurs pions. Les membres de l’association n’avouent-ils pas eux-mêmes qu’aux élections régionales (propos de Sandrine Gouraud, rapportés dans un article du blog, joliment intitulé Serions nous des jambons ou des lapins de 6 semaines ?),« 6 parents étaient candidats, sur des listes politiques différentes » ? Renseignement pris, ces candidatures se répartissaient sur quatre listes. Évidemment, elles étaient concertées. Y aurait-il meilleure preuve que tout marche dans cette affaire par « clientélisme et copinage » ? Voilà qui explique les « généreuses subventions » obtenues de la région ! Voilà pourquoi les élus, de Limousin terre de gauche, comme les autres, se montrent d’une complaisance coupable envers Calandreta !
Inquiétant Monsieur B
Quant à l’affaire des locaux, elle est limpide, car cette stratégie d’intrusion fait partie des « méthodes habituelles de ces écoles privées ». Elles ouvrent des classes sans autorisation, occupent des locaux publics illégalement sans payer de loyer. Ce sont des écoles voyous conduites par des hommes suspects. La page du blog dédiée à L’inquiétant Monsieur B, c’est-à-dire à Pierre Barral, ancien président de l’association limougeaude, qui en fait un dangereux manipulateur des parents d’élèves de l’association au motif qu’il est membre du Parti de la Nation Occitane, oscille entre le ridicule et la diffamation pure et simple.
Tous les associatifs, tous les administratifs et les élus ayant eu affaire à lui, témoigneront du sérieux, du dévouement et de la probité de Pierre Barral dans la présidence de l’association Calandreta depuis 1992. Quant à ses convictions politiques, elles ne regardent que lui, et il en est de même pour tous les autres membres de l’association, candidats ou non aux élections locales. Je suis pour ma part – cela est bien connu – en complet désaccord idéologique avec le PNO, mais je dois reconnaître qu’il s’agit d’un parti laïque, républicain et résolument antiraciste, qui respecte absolument les règles du jeu démocratique. Il est sûr, en outre, que nous avons en commun la défense de la langue et de la culture occitanes. Mais évidemment, en tant que membre du PNO, « l’inquiétant Monsieur B », pour nos amis de Landouge, a tous les attributs du comploteur, manipulant l’association dont il fut le président pour d’obscures finalités politiques.
Locaux
Et puis, il y a les coïncidences qui n’en sont pas, les signes par lesquels le complot se dévoile : « Incroyable… mais vrai ! L’école publique de Louannec en Bretagne vient de vivre une situation quasi identique à celle de Landouge. Là-bas, c’est une école Diwan qui avait besoin de locaux en urgence ! ». Autre coïncidence troublante, autre signe d’une action concertée : Près de Nice, à Drap, certes en 2008 (mais on n’est pas à trois ans près !), la Calandreta est accueillie dans les locaux du centre Protestant de l’Ouest (CPO)… N’en doutons pas, c’est là, comme dit le titre, « une attaque en règle des écoles privées ».
Voilà où conduit la logique paranoïaque : aux amalgames les plus stupides (le CPO qui apparemment a prêté des locaux à la Calandreta niçarda en 2008 est une structure privée et non publique) et aux attaques les plus infondées : Diwan est une structure similaire à Calandreta, mais sans aucun lien institutionnel avec celle-ci. Mais, en effet, deux salles de classe de l’école publique de Louannec ayant été louées pour cette année scolaire à Diwan, entraînant là aussi les réactions d’un groupe de parents FCPE, la coïncidence ne pouvait en être une !
La vérité est autrement prosaïque. La vérité est que de nombreuses écoles associatives, du fait de leur création récente, de l’accroissement de leurs effectifs et de leur fragilité budgétaire (Calandreta, comme Diwan reposant sur le principe de la gratuité), connaissent des problèmes récurrents de locaux. Qu’y a-t-il de choquant à ce qu’elles louent des locaux publics libres d’occupation ? Personne ne peut nier qu’il existe de tels locaux scolaires publics inoccupés. Pourquoi les communautés locales ne les mettraient-elles pas à la disposition temporaire d’écoles laïques et gratuites, qui plus est en percevant un loyer ? Où est le problème ? Ces écoles sont sous contrat avec l’État, je le rappelle, et remplissent le cahier des charges de l’éducation nationale. En outre, n’en déplaise à nos amis de Landouge, ces écoles ne sont pas des entreprises, mais bien des associations à but non lucratif, qui délivrent un service public en se consacrant à une éducation populaire, proposant des enseignements et des méthodes que ne le public n’offre pas. C’est pourquoi, beaucoup, comme Serge Guégo, le président des écoles Diwan cité dans la page du blog École publique 87 consacrée à la soi-disant « affaire » de l’école de Louannec, estiment que la terminologie « écoles privées », qui répond de fait à la nomenclature juridique et administrative, ne correspond pas à la réalité.
Gratuité
Cela, nos militants d’École publique 87 ne veulent certes pas l’entendre, surtout pas ! La gratuité même, y lit-on, est une manœuvre qui vise dans un avenir très proche à faire payer les parents qui auront pris goût à ces écoles… Dans l’un de leurs textes, ils semblent même affirmer que l’école est déjà payante. Faut-il rappeler ici que les écoles Calandreta existent depuis plus de trente ans, et qu’elles ont toujours été gratuites ? Faut-il redire qu’elles sont portées à bout de bras, souvent au milieu de mille difficultés, toutes telles qu’elles sont, par le bénévolat des parents d’élèves regroupés en association ?
Pédagogie alternative
La motivation de ces parents est de donner à leurs enfants une éducation au bilinguisme et au plurilinguisme à travers des méthodes alternatives inspirées de la pédagogie Freinet et de la pédagogie des « institutions » de Fernand Oury. A cette fin, ils s’engagent dans la vie de leur école, en deviennent en effet les co-gestionnaires et en fait les autogestionnaires… Quel rapport entre cet engagement et les menaces, que l’on ne saurait en effet nier (mais évitons, de grâce, de recourir à la théorie du complot), de privatisation marchande de l’enseignement ? Aucun, strictement aucun. C’est même du contraire qu’il s’agit ; d’une résistance de la société civile à la consommation passive, l’expression de la volonté de devenir acteur dans l’éducation de ses propres enfants, comme dans les autres secteurs de la vie sociale. Ne vous trompez donc pas d’adversaire !
Loi 1901
Par contre, il est grave, très grave, à mon sens, de vouloir remettre en cause, foncièrement, la loi de 1901, c’est-à-dire le droit des citoyens à s’organiser en association pour conduire les projets sociaux et culturels qui leur tiennent à cœur ; en l’occurrence faire vivre une école bilingue en partenariat avec l’Éducation Nationale, dont je rappelle une fois encore qu’elle est l’unique lieu en Limousin où sont dispensés en primaire des cours d’occitan.
Cependant, au-delà de ce fait brut, massif, qui est de constituer le seul ilot de transmission de l’occitan en primaire dans notre région, il y va non seulement de la liberté d’association, mais aussi de la légitimité des aides que les associations – et qui plus est celles qui remplissent de fait un service public reconnu – sont aujourd’hui en droit de demander aux collectivités locales.
Du reste, l’APE de Landouge est elle-même une association régie par le loi de 1901, à qui la municipalité de Limoges concède gratuitement des locaux avec chauffage et électricité pour y effectuer un service de garderie, qui est bien un service public et non un service marchand, bien qu’il soit de droit privé. Exactement comme la Calandreta. Ainsi, tout leur discours visant à dénoncer le statut privé de Calandreta met foncièrement en cause leur propre association.
Cela, je le dis, je le martèle, non seulement pour nos amis de Landouge, mais pour tous ceux qui estiment que l’argent public ne doit aller qu’aux administrations publiques, et que l’occitan ne doit être soutenu que dans l’école publique, remettant ainsi en cause le principe de la subvention et donc de l’existence même des associations de citoyens, quelle que soit leur vocation.
Je dis, calmement mais fermement, que cette conception de la vie publique est liberticide et que c’est bien à elle que se heurte la Calandreta de Limoges, et plus généralement tous ceux qui, hors du public, tentent de faire vivre une culture minorée, dans le seul type de structure ou cela leur est possible de le faire : la structure associative. Une fois de plus il ne s’agit en aucun cas d’opposer le public et l’associatif, ceux-ci sont, ou plutôt devraient être complémentaires ; ce sont nos adversaires qui établissent cette opposition en estimant que seules les institutions de l’État sont légitimes et accusent les associations de constituer une menace pour le service et en fait pour l’ordre public. Se rendent-ils compte du type de régime qu’ils appellent de leur vœux ? Se souviennent-ils du nom qu’il a pris dans l’histoire du XXe siècle ?
Bilingues
Et puis, le fait est, l’école publique, qui n’a que des vertus, l’école sacro-sainte et républicaine, laisse crever l’occitan en Limousin, patiemment, résolument. Nos « amis » de Landouge me font bien rire lorsqu’ils écrivent, sans doute pour produire l’illusion de l’ouverture et de la tolérance qui leur manquent tant, qu’en lieu et place d’une école privée, ils sont prêts à envisager des cours d’occitan dans leur propre école, cependant pas avant le CM1 ou le CM2 (ignorant donc tout de l’impératif de précocité pour le bilinguisme), et « dispensés par des intervenants sélectionnés et encadrés par le rectorat de Limoges »... Comme si les enseignants de la Calandreta, école sous contrat avec l’État, n’étaient pas « encadrés » par le rectorat ! Mais je veux bien les croire, et je suis sûr, en effet, qu’ils nous accompagneront lorsque nous irons, une fois de plus, tenter d’obtenir la réunion du Conseil des langues auquel nous avons droit, préalable à toute politique d’enseignement de l’occitan dans l’école publique de notre académie. Et évidemment ils seront aussi avec nous le 31 mars prochain, à la manif de Toulouse ! Car on ne saurait douter qu’ils soient des partisans acharnés de l’enseignement de l’occitan et du bilinguisme ! Il suffit pour cela de parcourir les pages de leur blog… La seule référence que j’ai pu y trouver est le lien avec une vidéo de Norman, d’ailleurs plutôt drôle (Les Bilingues), mais dont on peut difficilement dire qu’elle est une promotion du bilinguisme !
Laïcité
Je terminerai sur la question de la laïcité : le maître mot, le mot obsessionnel du groupe s’exprimant sur le blog École publique 87. Leur problème, en effet, est que l’école contre laquelle ils ont déclaré la guerre est justement… une école laïque ! Ils nient donc la vérité et l’authenticité de cette laïcité, sans aucun argument valide, dès lors que Calandreta, dans sa charte constitutive, se définit elle-même comme « une école gratuite et laïque qui assure un service public d’enseignement en Occitan ». Pour montrer publiquement la laïcité de leur école (force est tout de même de réagir à la contre-information de nos « amis »), les parents d’élèves de Calandreta ont voulu célébrer la loi de 1905 en plantant un arbre de la laïcité, comme le font d’ailleurs tant d’autres groupes et associations.
Nos « amis » ont immédiatement dénoncé la présence à cette cérémonie du diacre de Landouge, preuve évidente que Calandreta roule pour et avec le clergé (alors qu’il est évident que la laïcité est « bonne » pour tout le monde, y compris et à commencer, justement, pour les religieux eux-mêmes, n’en déplaise aux bouffeurs de curés primaires). La mairie devrait s’en émouvoir, prendre des dispositions ! Sauf que le diacre en question, pour ce que j'en sais, n’était pas présent à cette cérémonie, mais s’est rendu spontanément le lendemain à l’école, lors d’une matinée portes ouvertes. En outre, nos amis relèvent des propos de Hubert Leray, l’actuel président de l’association rapportés dans le Populaire du centre : « la laïcité, c’est savoir accepter les différences de l’autre que ce soit en termes de langue, religion, couleur de peau ou de culture ». Contre cette définition, nos amis de Landouge invoquent « une définition claire et précise de la laïcité, bien éloignée » de celle de M. Leray, une définition donnée lors d’une conférence organisée le même jour à Guéret par la Libre Pensée 23 et le Grand Orient de France. Hélas, cette définition, qui nous aurait éclairé sur les manquements intellectuels de H. Leray, ne figure nulle pas sur le site et nous ne saurons pas en quoi elle contredit celle du président de la Calandreta. Mais il ne suffit pas de répéter le mot de laïcité comme un mantra, il faut encore lui donner un sens et l’appliquer dans sa propre pratique. Évidemment, H. Leray sait bien que la laïcité est d’abord le principe de séparation de l’État et des religions, et c’est justement ce qu’il a exposé à l’occasion de la cérémonie (je me permets de donner ci-dessous la trame de son discours qu’il m’a communiqué, la phrase citée par le journal était destinée aux enfants), mais l’enjeu de la laïcité est bien en effet, entre autres choses, celui de la tolérance interconfessionnelle et l’esprit qui l’anime est celui de refus de toute discrimination entre les citoyens, pour quelque motif que ce soit. Les propos de H. Leray, tels que rapportés dans le journal, bien que très partiels, sont ainsi, à mon sens, tout à fait bienvenus face à l’ostracisme rencontré par l’école, au motif, en fait, qu’elle est une école différente, où l’on enseigne différemment un langue méprisée. Et, à ce propos, sachez bien, chers amis de Landouge, que nous n’avons, de votre part, aucune leçon à recevoir, ni de laïcité, ni de libre pensée, ni de sens de la chose et de l’école publique.
Jean-Pierre Cavaillé

l'école de Landouge
Trame du discours de Hubert Leray :
La laïcité, c’est quatre principes.
1) La séparation de l’État et de la religion. En France la loi de séparation d’avec l’Église catholique du 9 décembre 1905 dit que, collectivité publique et religion(s), chacun vit à sa place sans interférer dans les affaires de l’autre.
2) La neutralité de la puissance publique envers toute religion, école de pensée ou conviction particulière. Jules Ferry dit que l’obligation de l’instruction contraint l’État à offrir à tous les parents d’élèves une école publique qui ne brime pas la liberté de conscience d’un seul citoyen d’où l’affirmation de la laïcité de l’école publique dès sa création. Mais la neutralité de l’arbitre n’est pas la neutralisation de l’espace public qui serait une répression de l’expression. Le débat d’aujourd’hui à propos des musulmans — qu’on a déjà connu selon les époques à propos des manifestations athées, des processions catholiques, des conventions évangéliques ou des assemblées protestantes — relève de l’intolérance et non de la laïcité.
3) La liberté de conscience ne concerne pas seulement le for intérieur ou la sphère privée mais est aussi une forme essentielle de la liberté d’expression. Aristide Briand obtient que la loi de 1905 affirme : «La République assure la liberté de conscience ». Chacun peut pratiquer la religion ou bien avoir la pensée philosophique de son choix et en faire usage à sa convenance sans être inquiété, la limite de la liberté est fixée ici par la liberté de l’autre.
4) L’égalité des droits vaut quelle que soit l’appartenance ou la non appartenance religieuse et/ou de conviction. Jean Jaurès, notamment, insiste aussi sur ce point dans de nombreux écrits.
Una istòria del Larzac sens l'occitan

Una istòria del Larzac sens l'occitan
Avètz vist Tous au Larzac, lo film documentari de Christian Rouaud sus l’aventura umana dels paísans del Larzac en « guèrra » contra l’espandiment del camp militar, entre 1970 e 1981 ? S’es pas lo cas anatz i sul pic, qu’es fòrça plan fach amb, en primièra plaça, la paraula corala dels testimònis, de tròces d’archiu de tota mèna e d’imatges sul paísatge subrebel del causse. Auriái tant et tant a dire sus aquesta istòria viscuda en primièra persona, quand èri adolescent, dins lo Comitat Larzac d’Albi e amb la participacion al grand recampament del 74…
Mas aquí sèm sus un blòg dedicat a las lengas minoradas e vòli donca parlar un briu de la plaça de la revendicacion occitana dins aquesta lucha, e del fach que, d’aquó, lo film ne’n ditz quasiment pas res. Non pas que siá quicòm de doblidat o de sens importància pels testimònis, mas solament, perqué probablament lo realisator enquestaire pausèt pas de question sul sicut. Òm pòt en efièit remarcar l'abséncia de tota referéncia a l'occitan e a la cultura occitana ; a mai la musica es celtica !
Lo « pintoresc patesejant »
Mas vòli començar per evocar l’article del jornal Le Monde, paregut lo 22 de novembre e d’un escambi que seguiguèt entre l’occitanista Peire Escudé e lo jornalista, Jacques Mandelbaum. Aquel d’aquí escriguèt dins son article que lo film commemora « aqueste sanctuari de l’utopia realisada, que foguèt plan lèu redusit al pintoresc patesejant de l’eslogan Gardarem lo Larzac ». Peire Escudé mandèt un lètra duberta al jornal e la faguèt virar dins son malhum d’amics e de contactes. « Sus aquel punt, çò diguèt, avètz pas res compres » (ma revirada). E d’explicar : « Se aqueste eslogan a resumit lo Larzac, es que disiá la desalienacion del lòc. Lo territòri (cal comprene la comunautat del Larzac, mas tanben tot çò qu’anava cristalisar a l’entorn d’ela) parla dins sa lenga (a mai aquesta lenga, l’occitan, es pas la lenga de la magèr part del monde que venon sul Larzac !) ». Es mai qu’important, apondèt Escudé, de se ramentar qu’aquèlas annadas de la lucha del Larzac foguèron d’annadas de revendicacions lingüisticas e regionalistas continuas (« eveniments » d’Aleria en 1975, de Montredon de Corbièras en 76, espelida de Diwan en 77, de las Calandretas en 79…).
Escudé reçaupèt una responsa cortèta del jornalista que disiá : « Vòstra reaccion ven pr’aquò d’un malentendut (d’un mal dich o mal legit). Quora escrivi que lo Larzac foguèt « redusit » a l’expression qu’avètz relevada, aquò vòl pas dire qu’aquesta caricatura es la mèuna, a mai es lo contrari. La conotacion del verbe « redusir » […] me semblava pro clara sul sicut ». Peire Escudé, amb aquesta leiçon de comentari de tèxte, èra quasiment obligat de se desencusar ; dins sa responsa, faguèt solament remarcar que la mencion de « patés » èra malastrusa, ont lo mot de « lenga » seriá estat capital.
E òc… Per ièu, clarament, Escudé aviá plan legit, almens dins lo fons. Ai mostrat endacòm mai, sus aqueste blòg, que los jornalistas del Monde aiman pas brica utilizar l’expression « lengas regionalas ». Lor agrada mai – anatz saber perqué – utilisar lo mot de « patés ». N’avèm aquí un exemple fòrça interessant. Se tracha d’una mesa en scèna del biais de se parlar e de se comprene amb los legeires, disèm amb una figura ideala del legeire : Gardarèm lo Larzac es evidentament, per tot aqueste monde (enfin, lo monde vist per lo fenestron de Le Monde) un expression patesa pintoresca, e i cal pas redusir l’istòria del Larzac, qu’es l’istòria d’una lucha sociala originala, seriosa e importanta. Me sembla evident que se, pel jornalista, Gardarèm lo Larzac vist coma un quicòm de pintoresc foguèsse una caricatura, coma zo afortissèt a Escudé, se seriá balhat la pena de dire dins son article (o almens a Escudé) que foguèt quicòm de mai e çò que foguèt.
Mas se trachava evidentament pas (si que non, un còp de mai, lo jornalista l’auriá fach) de reconéisser que, dins aquesta istòria, la revendicacion per la dignitat de la lenga e una fòrta consciéncia regionalista agèron lor plaça ; aquò non, aquò li arrancariá las maissas, lo paure. L’ironia sus l’eslogan Gardarèm lo Larzac, es una guinhada al legeire (ideal) del Monde, que se fa sus l’esquina, encara e totjorn, del monde que parlan un patès tant pintoresc e tant simpatic. Aquesta ironia performa una dobla, o tripla esclusion (e òc !) del « patesejant » : es, de fach, botat en defòra del lectorat del jornal (la guinhada se fa darrèr son espatla), en defòra de la cultura (que lo patés es incultura) e de la politica (vist que tot contengut « seriosament » politic pòt solament èsser en defòra o en dessus de l’expression patesa).
De Gardarem lo Larzac a Gardarem la Tèrra
Ara, zo cal tornar dire, perqué digus en defòra de nosautres zo dirà : Gardarèm lo Larzac, l’eslogan dels paísans, plan present tre 1973 (e benlèu abans), foguèt per lo primièr còp una apropriacion sociala larga de la grafia classica communa, demest d’agricultors, d’obrièrs, de militants. Foguèt un biais d’impausar publicament qu’aquèla lucha èra associada al combatiment per la reconeissença de la lenga e de la cultura occitana (vòli dire apelada e pensada coma occitana) e per una mai fòrta autonomia politica e economica d’un quicòm que s’apelèt, de fach, an’aquel moment, Occitania. Podèm pas doblidar que los paísans del Larzac prenèron lor eslogan come titre de lor jornal (n. 1, juhn de 1975, e esistís encara a l'ora d'ara) e que venguèt la devisa del moviment, escrita sus las parets de França tota (foguèt tanben lo titre del film militant de Peire Haudiquet, presentat en 1974). Lo numerò de Juhn de 1981, al lendeman de la victòria, titrèt : Avèm gardat lo Larzac.
Sembla evident qu’agèt un ligam fòrt amb un autre eslogan, portat pels militants occitanistas : Volem viure al païs, que foguèt per lo primièr còp, à çò que sembla, emplegat dins un tracte lo 6 de novembre 1971, a l’ocasion d’una de las primièras manifestacions dels paísans. Lo moviment d’esquèra Lucha occitana (es el que prenguèt la seguida del Comitat Occitan d'Estudis e d’Accion), que joguèt un ròtle ideologic e logistic fòrça important dins las primièras annadas del conflicte, s’èra creat aquesta mèma annada 71. Tres annadas aprèp serà creat lo moviment Volem viure al païs, un estructura mai sopla e doberta a la participacion amb los partits d'esquerra. Aquel eslògan foguèt el tanben fòrça present sul causse. Per exemple, un article del Figaro Magazine (òc ben !) de decembre de 1978, s’acaba aital : « en daissant la Resse [Ressa ?], me soi revirat. Un panèu escrit en occitan èra clavat a l’entrada de la bòria : Volem viure à la Resse. La terra e nostra. Sabes plan » (ortografia balhada pel jornalista que copièt visiblament lo panèu en fasent de fautas, l’informacion se trapa dins lo libre de Alland 1995). Encara en 2003, quora los estajants de Sant Africa se mobilisèron per servar l'espital, se faguèran de pegasolets amb l'eslògan : « Gardarem l'espital, per viure al païs ».
Digus pòt negar que l’engajament pel Larzac foguèt essencial per l’occitanisme politic d’aquèlas annadas qu’aviá botat al centre del debat la nocion de « colonialisme interior ». Tre la debuta, los occitanistas foguèron un sostén important, s’identifiquèron completament amb aquesta lucha e balhèron evidentament lor analisa de la situacion. Lo 9 de mai de 1971, data de la primièra manifestacion, la croz occitana es plan presenta sus las fotografias. Dins l’estiu de la mèma annada, lo Teatre de la Carriera (avem parlat recentament de son fondator Glaudi Alranq) donèt sul causse la pèça : Mòrt e resurreccion de M. Occitania, que mesclava occitan e francés.
Robert Lafont, que foguèt lo teorician mai important del moviment, e partecipèt a la fondacion de Lucha occitana, puèi de Viure al païs, dins sas Vint Lètras sus l’istòria a aquels cons de francimands e aquestes colhons d’occitans, en 2005, se’n tòrna sus aquesta experiéncia (plaser de revirar Lafont en lengadocian !) : « Del Larzac tanben, avem reçauput una leiçon. Lo recampament de 1974 se faguèt jos lo signe d’una meisson per lo terç-monde. Vos merceji tanben, amics paísans qu’ai sovent encontrats e que n’ai acompanhat la darrièra etapa de la caminada cap a Paris [genièr de 1973], jos la bombas lacrimogènas. Vosautres, avètz aguda l’intelligéncia de l’istòria : contra lo capitalisme internacional e sa retombada guerrièra, avètz inventat, abans Seattle, l’altermondialisme. Avètz fach mai encara : vòstre eslògan, Gardarem lo Larzac, faguèt lo torn de la tèrra. Èra en occitan e foguèt pas revirat. » (Lafont 2005, 71-72). Lafont doblida pas de ramentar que foguèt per lo trentenari del Larzac, en 2003, sul causse que nasquèt lo moviment Gardarem la Tèrra, amb la lectura del manifeste (se m’engani pas, de la quite man de Lafont).
Occitans per accident ?
S’es plan evident que l’occitanisme politic e cultural se farguèt, almens en partida, dins la lucha del Larzac, e que lo Larzac foguèt tanben per el l’escasença de se far conéisser largament, quina recepcion n'aguèron los paísans ? Aquí, las interpretacions son divergentas. Le Bris (1974) parlèt de l’influéncia decisiva de l’occitanisme tre las rapresentacions de la pèça del Teatre de la Carrièra. Holohan (1975) e Martin (1987) afortisson al contrari que los espectacles foguèron pauc seguits pels paísans que, a la debuta, avian pas cap d’interes per l’occitanisme. Holohan parla « d’indiferéncia generala de la comunautat rurala ».
Es evident que los paísans èran pas de militants occitanistes e degun d’entre eles lo venguèt pas vertadièrament, a mai prenguèron a Lucha occitana mai d’una idea. Dins lo film de Rouaud, l’avèm dich, se’n parla pas cap, o de fòrça lenh, mas los testimònis interrogats dison cossi acceptèron las ajudas de totis, maòistas, non violents, ecologistas, « occitans », mas totjorn amb una cèrta distáncia (a mai causiguèron lèu l’estrategia non violenta). « Occitans », es lo mot emplegat, e non pas lo d’« occitanistas ». Aquò evidentement vòl dire quicòm : pels paísans los « occitans » èran los militants e non pas eles vertadièrament, a mai parlèssen la lenga (almens los nascuts sul causse) e l’utilizèssen per lor famos eslogan.
I a segurament un mite occitan (occitanista) del Larzac, aital coma lo descriu Holohan : lo Larzac « seriá una resurreccion de granda amplor d’un moviment de revendicacion nacionalitara [es a dire « quasi-nacionala », çò ditz Holohan] vielh de sèt sègles » (Holohan, 1976). Aqueste mite de la « mòrt e resurreccion d’Occitania », que ròda encara dins lo cap de mai d’un militant, en efièit, sembla pas aver trebolat tant qu’aquò los paísans. « Los militants, escriu Martin, aurián volgut que los actors se revendiquèsson paísans e Occitans, puslèu que paísans e Franceses » (Martin, 1987, 135).
Mas la quite Holohan renoneis que, « en botant en avant lor identitat occitana los leaders paísans liquidavan « la vergonha » que pèsa encara, per d’unes, sus la condicion paísana […]. D’unes proclamaràn lor identitat recuperada dins lors discorses e l’adopcion de l’eslogan Gardarem lo Larzac » (Holohan, 1975, 406). Puslèu qu’un projècte politic, l’occitanitat foguèt aparentament per eles un biais de tornar trapar una dignitat culturala e sociala. Es per aquò que, de tot biais, tròbi reductritz l’analisi de Martin, quora escriu : « òm se pòt interrogar sus la dimension occitana del moviment del Larzac. Sembla plan que foguèron los militants a la li balhar e que los paísans se contentan de l’integrar dins lors eslogans, lors escrits… lor simbolisme. […] L’identita occitana es una identitat d’oposicion collectiva, existís pas avant lo conflicte » (Martin, 1987, 134). Aquèla darrièra remarca me sembla vertadièra, mas las question importanta a se pausar es evidentament perqué los paísans an integrada la dimension occitana dins lors eslogans, lors escrits e lor simbolisme ? Per pura estrategia ideologica ? Per impregnacion passiva ? Evidentament non, i aviá quicòm mai, e aquel quicòm se pòt apelar, çò me sembla, aquisicion, construccion de la dignitat negada. Èran tractats per las autoritats coma de paísans patesejaires (a mai una part d’entre eles venián de lenh e parlavan pas la lenga) e trapèron dins l’occitanisme lo biais de se revendicar coma paísans, rics d’una lenga e d’una cultura, eretièrs d’una civilisacion respectabla.
Segond Holohan, i agèt, tre la debuta, una mesfisança dels paísans davant « los occitans » e mai un desacòrd sus los mejans de la lucha : « tot en revendicant aquesta identitat, los paísans continuavan pr’aquò de considerar los militants occitans, estrangièrs al causse, coma de monde violents, autonomistas e revolucionaris que lor sosten sol èra acceptable e non pas l’estrategia » (Hololan, 1975, 406). En legissent aquò, soi un pauc suspres, e me demandi pr’aquò se Holohan fa pas un pauc d’embolh entre los « maòs » e los occitanistas de Lucha Occitana, qu’eran fòrça mens radicals dins las causadissas d’estrategia politica, çò me sembla (o m’engani ?).
Es aquí que seriá interessant d’ausir la paraula dels paísans, mas, visiblament, es pas un subjècte qu’interessava Rouaud, a mai son film foguesse una granda capitada. La causa segura es que l’istòria escrita e filmada del ligam entre lo conflicte del Larzac e l’occitanisme demora de far.
Joan Peire Cavalièr
Bibliografia
Alland, Alexander, 1995, Le Larzac et après: l'étude d'un mouvement social innovateur, Paris,
Editions L'Harmattan.
Holohan, Wanda, 1975, « Jacquerie sur la forteresse », D. Fabre, J. Lacroix, Communautés
du sud, 10/18, t. 2, p. 362-427.
Holohan, Wanda, 1976, « Le conflit du Larzac : chronique et essai d'analyse »,
Sociologie du travail 18 (3), p. 283-301.
Lafont, Robert, 2005, Vingt Lettres sur l’histoire à ces cons de français et ces couillons d’occitans,
Valence d’albigeois, Vent Terral.
Le Bris, Michel, 1975, Les Fous du Larzac, Les Presses d’aujourd’hui.
Martin, Didier, 1987, Le Larzac. Utopies et réalités, Paris, L’Harmattan.

Déflagration. Une vidéo qui déménage

oeuvre (et triple portrait) de Geörgette Power
Déflagration. Une vidéo qui déménage
Lors de la journée de Saint-Matthieu (87), dont il a déjà été question ici (voir l’article de Jean-Christophe Dourdet), les animateurs de l’Agence culturelle Dordogne-Périgord nous ont présenté une œuvre commandée à un jeune vidéaste bordelais, Geörgette Power de son nom d’artiste, réalisée dans le cadre du projet Vidé’oc, à partir du visionnage des films de la campagne récente de collectage en Périgord vert, Mémoire(s) de demain. Cette vidéo d’une dizaine de minutes, qui porte le titre de Déflagration, maintenant en ligne, m’a énormément frappé et plu, au premier visionnage, et elle me plaît d’ailleurs beaucoup encore, même si, en sachant plus sur sa fabrication, je ne la regarde plus de la même façon. Il est d’ailleurs préférable de la visionner avant de lire la suite, afin de ne pas être prévenu par ce que je veux en dire.
Déflagration from Geörgette Power on Vimeo.
cliquez ici pour accéder à la vidéo, sur le site de l'Agence culturelle Dordogne-Périgord
Ce qui m’a plu, avant tout, c’est en effet la jeunesse, la vitalité, la vitesse et l’audace des images et, à travers elles, de l’usage de l’occitan, parlé par cette excellente locutrice périgourdine dont le nom figure à la fin du film : Lucienne Phélip.
Cette dame est le personnage central d’une histoire elliptique, extravagante, qui associe le thème de la « chasse volante » (voir ce motif dans la pièce de théâtre de Sent Saud, 1982) et la conquête de l’espace, une artiste couturière qui réalise des drapeaux de pays qui n’existent pas et le drapeau américain fiché sur la lune, une berceuse occitane et Blue moon, la langue d’oc et l’anglo-américain, mis directement en contact à la fin du film quand la dame aux drapeaux lit, « dans » son accent, les paroles de la célèbre chanson de Presley.
Il est drôle, bien sûr, d’entendre écorcher l’anglais à l’occitane, mais cette confrontation de la langue locale à la langue globale (ou prétendue telle), sans l’intermédiaire du français, loin de rejeter le plouc patoisant dans sa plouquerie, ouvre un espace extraordinaire, proprement universel et astral, où se rencontrent tous les imaginaires des batailles célestes, qui hantent la culture occidentale depuis l’antiquité – car la chasse volante, d'ailleurs non spécifiquement occitane, n'en est qu'une belle variante – , les apparitions célestes et la transformation de cet imaginaire par les images magiques et affolantes des vols et des chutes spatiales. « Aquò se passava en julhet 1969 », dit de sa « chasse volante » Mme Phélipchasse volante ; le mois de la conquête américaine de la lune qui ne cese d'être rappelée tout le long du film.
J’ai aimé la chasse (volante et psychédélique) des avions de chasse, la berceuse sur les images somptueuses des panaches de fumée de la navette Challenger explosée, la danse trépidante des drapeaux imaginaires entre les mains de la couturière…J’ai aimé aussi, oui, le fait que le vidéaste se saisisse de l’occitan et de l’esthétique politique des drapeaux sans faire aucune référence à l’inévitable bannière occitane (parlar de drapèu en occitan sens parlar del drapèu occitan, quin solaç !). J’ai aimé encore les phrases très poétiques prononcées par la faiseuse de drapeaux, : « Vòli un drapèu unique, capable d’amassar emb fòrça òrizontal e vertical, luna e solelh, inches e centimètres, coma aquèla jornada sens solelh e aquèla nuèit ensolelhada. […] Quand tornèt de las estelas, un jorn, un’eternitat, continuèri sens m’arestar. ’Quò es un voiatge estatic ; quilòmètre per quilòmètre, bobina per bobina, punt per punt, m’apròchi dau resultat de meus reives ». J’ai enfin aimé le ton primesautier, l’humour léger et pourtant profond de la rencontre entre Houston (« … me disi, Houston, avèm un sacre probleme ! ») et ce coin du Périgord où l’amour est descendu du ciel en 1969… sous les traits d’un cosmonaute à la banane volontaire, dont on comprend, à la lecture du générique de fin, qu’il s’agit d’une photographie (sans doute trafiquée) du défunt mari de Lucienne : Félicien Phélip.
A partir de là, avec les éléments à ma disposition (surtout le fait que le vidéaste se serait nourri du matériel de collectage), je me suis fait mon histoire, je me suis fait mon propre cinéma, à propos de la réalisation de la vidéo. J’ai cru qu’il existait en Périgord une artiste couturière occitanophone confectionnant des drapeaux imaginaires sur laquelle l’équipe de l’Agence Culturelle avait réalisé un collectage. J’ai cru, j’ai voulu croire qu’elle disait ces choses étonnantes, sur la recherche d'un drapeau idéal, digne d’être planté sur la lune.
Je me suis informé auprès de l’Agence, et j’ai appris que tous ces éléments relevaient en fait du docu-fiction ou plutôt du collectage-fiction et que le vidéaste qui, au départ, ne savait rien de l’occitan, avait travaillé avec Lucienne Phélip, rencontrée à travers des amis et sollicitée comme actrice.
J’ai lu aussi l’interview de l’artiste réalisé au moment où son film n’était encore qu’en projet : « Je vais dans un premier temps filtrer vos archives pour en réagencer des bribes, un travail d’écriture en somme, puis dans cette idée de collage et d'hétérogénéité, je vais construire un récit de voix de synthèse anglaises qui ponctuera ces fragments de témoignages des derniers occitanophones ». « Derniers occitanophones »… « – Vas un pauc tròp redge en besonha, pichon ! », me suis-je dit… Suit dans l’interview la revendication du concept de « grand 8 », qui convient en effet très bien à l’esthétique de G. Power : « J’entends par grand 8, la faculté d’être ici et là, anglophone, occitanophone, terrien, gascon. Je préfère faire un film dans lequel on verrait comment on s’approprie aujourd’hui un patrimoine immatériel, à savoir une langue qui s’éteint, et montrer quels usages on en fait. Voir où se situe l’occitan dans un territoire bien plus vaste que lui : celui de ses utilisateurs ». C’est-à-dire ceux qui utilisent, si j’ai bien compris, la langue qui s’éteint, mais… sans plus la parler et sans plus la comprendre (mais qui doivent bien s'y mettre d'une façon ou d'une autre, s'ils veulent en faire quelque chose !).
Je me suis dit que ce qui intéressait l’artiste était qu’il existait une langue, sur le territoire où il vit et travaille, dont il ne savait jusque là à peu près rien, une langue qu’il croyait sans doute morte et qu’il considère d’ailleurs sur le bord de l’extinction. C’est cette éminente qualité d’être en voie d’extinction qu’il exploite, non en vue d’une quelconque revitalisation, mais dans le cadre d’un projet esthétique où l’occitan est d’abord un motif extérieur, motif certes majeur, dans un jeu de contrastes à travers sa rencontre avec l’anglo-américain et une part de l’imaginaire dont il s’accompagne (musical, spatial, etc.), mais un motif presque dénué de contenus culturels propres car, disons-le, l’exploitation du motif de la chasse volante est bien ici superficielle et très décalée par rapport aux contes d’épouvante que l’on en possède. De sorte que, me semble-t-il, n’importe quelle langue vernaculaire aurait pu faire l’affaire, ne fût-ce les spécificités proprement linguistiques (l’accent, los biasses de dire) remarquablement apportées dans le film par Lucienne Phélip.
Certes, la culture et la langue occitanes appartiennent à tous ceux qui en font quelque chose, qu’ils parlent ou non la langue. Cependant, l’initiative occitane consistant à proposer à des artistes non occitanophones de se saisir d’un matériel occitan pour réaliser leurs œuvres est à double tranchant. Elle est évidemment d’abord un acte fort d’ouverture, d’offre du patrimoine à qui se montre désireux de s’en saisir, de se l’approprier pour en enrichir sa propre création. Mais elle est aussi un aveu ; la reconnaissance que l’occitan est effectivement absent de la plupart des formes de la création contemporaine (c’est-à-dire de ce que l’on nomme « la création contemporaine » : installations, performances, art d’attitude, vidéo, musique, théâtre et danse dits « contemporains », etc.). Car en allant chercher ailleurs (je veux dire hors de l’occitanophonie) ce que l’on ne peut produire soi-même, on avoue bien sûr sa propre insuffisance. Cet aveu, évidemment, nous interpelle, car il montre tout ce qui sépare, par exemple, la situation de l’occitan de son cousin catalan (voir à ce sujet une petite réflexion à propos du spectacle de Roger Bernat aux Francophonies de Limoges l’année dernière). Car je ne dis pas qu’il faut préférer les créations occitanophones contemporaines à celles qui ne le sont pas, je ne dis pas « fabriquons et consommons occitan », je dis seulement : « Voilà, en effet, il y des pans entiers de la culture contemporaine qui ne se disent pas en occitan, et cela bien sûr est fort dommage ».
Un autre sujet de réflexion, qui me tient à cœur, est celui de l’exploitation des films et enregistrements de collectage. L’Agence culturelle Dordogne-Périgord s’est engagée résolument dans cette voie, en sollicitant non seulement des vidéastes mais aussi des musiciens, comme on a pu le voir cette année à l’Estivada de Rodez avec la production du spectacle Scène de Familha, spectacle musical créé à partir de films de collectage projetés simultanément sur scène (voir la vidéo de présentation du spectacle par le collectif Detz).
L’enjeu est ainsi de trouver des moyens de rendre attractif un genre – le collectage – que l’on pense ne pas pouvoir l’être de lui-même, au risque bien sûr qu’il ne devienne à la fin qu’un prétexte ou une simple illustration. Le présupposé de tout cela, c’est quand même un peu que les films de collectage sont chiants. Or je ne le crois pas, pas du tout, même si, comme en tout autre genre, ce qui est susceptible de les rendre attractifs est l'adoption et la maîtrise d'une forme.
J’ai cherché en ligne des extraits des films de Mémoire(s) de demain et, justement, je n’en ai pas trouvé, même si je sais qu’il existe un film de « restitution » de la collecte (que je n’ai pas vu), diffusé en Périgord (voir, là encore, la vidéo de présentation). Pourquoi ne le trouve-t-on pas en ligne ? Cette forme de diffusion est-elle prévue ? Les équipes d'Al Canton, en Aveyron, ou encore de La Talvera, dans le Tarn, prévoient-elles également une exploitation en ligne de leurs trésors ? Il existe, je sais, un projet similaire en Limousin. Perqué aquò tanben nos interessariá bravament ! La collecte ne nous ennuie pas, elle nourrit notre langue et nos imaginaires, elle est en effet notre mémoire de demain.
Jean-Pierre Cavaillé
Objectif 2012 : réduire l’enseignement des langues régionales

Objectif 2012 : réduire l’enseignement des langues régionales
If you think education is expensive try ignorance
Se trobatz que l’educacion còsta car ensajatz l’ignoráncia
Mauvais temps pour nous... Et pourtant Dieu sait (s’il sait quelque chose) que nous sommes habitués à en prendre plein la gueule et à courber l’échine (ce « nous », rassurez-vous, n’est pas de majesté, il désigne le collectif de ceux qui œuvrent en faveur des langues minorées de notre douce France). En effet, la déploration, en ces temps de crise, du coût prétendument exorbitant d’un enseignement déclaré à la fois (et contradictoirement) inutile et dangereux est à peu près la seule manière dont sont évoquées ces jours-ci les langues dites régionales. Bien sûr, cette hostilité est assortie – c’est désormais la règle – de formules creuses sur l’inestimable richesse patrimoniale que représentent celles-ci et que nul ne saurait mettre en cause. S’il s’agissait d’autre chose que de formules creuses, il est évident que des propositions seraient faites pour leur valorisation ou promotion. Ce n’est jamais le cas. Ceux qui affirment qu’il est grand temps de mettre un frein à un enseignement jugé à la fois pléthorique (ce qui est consternant, et tout particulièrement pour nous, en Limousin, où l’offre d’enseignement est voisine du néant) et inutile, n’ont jamais aucune idée sur la question de la valorisation et de la transmission, car la seule chose qui les intéresse c’est évidemment de travailler à l’effacement des « patois » (un terme qui revient d’ailleurs dans le débat, voir ici La grande régression) de l’espace public (et souvent privé) : réduction drastique – voire suppression – de l’enseignement, suppression des panneaux bilingues, etc.
En témoignent récemment la publication d’une motion du Parti Gauche et d’un article dans le Figaro qui, sous des formes bien différentes, sont parfaitement consonants. Pour nous, rien d’étonnant, nous sommes habitués à cette alliance sans faille de la droite et de la gauche souverainistes, non seulement sur les questions des langues régionales, mais aussi sur la représentation de l’identité nationale, l’euroscepticisme, l’hostilité viscérale à toute forme conséquente d’autonomie locale et de démocratie culturelle (marqué du sceau d’infamie par le gros mot de multiculturalisme) et donc l’affirmation d’un hypercentralisme monolingue et monoculturel.
Nous connaissons Mélenchon de longue date, ses sorties contre l’enseignement des « patois », déjà lorsqu’il était au gouvernement, son opposition farouche à la Charte Européenne des Langues Régionales et Minoritaires, sa Fronde triomphale au sénat menée contre l’inscription des langues régionales dans la constitution (voir ses déclarations au Figaro en 2008, et ici même : Langues régionales : le sursaut républicain !)… A la lecture de son bouquin de campagne, Qu’ils s’en aillent tous, nous avons été nombreux à trouver ahurissantes ses déclarations rattachistes sur la Wallonie, sa germanophobie décomplexée et sa franchouillardise de coq de village (voir les passages en question et leurs commentaires sur Médiapart ou sur le blog du vert Bernard Jomier). Je pensais d’ailleurs qu’avec ses pages ridicules et un tantinet inquiétantes sur la Belgique, l’Allemagne et les ambitions d’une France belliqueuse, je possédais un argument massue pour dissuader certains de mes amis de voter pour lui. Ils ne virent pas où était le problème : Mélanchon a raison. Les Wallons parlent français, ils sont maltraités par les méchants Flamands (un ramassis de ploucs fascistes), la France leur tend les bras ! Depuis, je me tais, mais évidemment je n’en pense pas moins, assez interloqué de voir jusqu’à de vaillants occitanistes rouler pour celui qui a toujours été l’un de leurs pires ennemis.
Il est vrai qu’un parti ne saurait être identifié à son leader, que divers courants d’opinion peuvent coexister en son sein... Mais enfin le fait est : cette motion du parti, datée du mois d’octobre, existe bel et bien et circule largement, même si je n'ai pu la trouver sur le site officiel du parti (pourquoi, d'ailleurs ?).
On y retrouve tous les poncifs sur la question et de typiques imprécisions, qui montrent à quel point les gens qui ont pondu ce texte ignorent – ou font semblant d’ignorer – tout de ce dont ils parlent,
La France aurait soi-disant un « cadre législatif protecteur pour les langues régionales » depuis les années Cinquante. S’il y a là une référence à la loi Deixonne, rappelons quand même que cette loi n’avait aucune vocation protectrice, mais autorisait seulement l’enseignement optionnel de quelques langues sans aucune contrainte d’offre. Cette loi est d’ailleurs abrogée et remplacée par une réglementation du Code de l’éducation. Nous sommes donc dans un vide et non dans une protection législative.
Par contre la motion ne fait aucune référence à l’introduction, pourtant purement symbolique, des langues régionales dans la constitution mentionnées comme « patrimoine » de la nation. C’est évidemment parce que Mélenchon était contre, comme on l’a dit.
Ensuite, un argument ridicule, grotesque même : la promotion de l’enseignement des langues régionales relèverait de « l’offensive libérale » généralisée, au sens évidemment du libéralisme économique (le seul qui puisse exister désormais dans notre vocabulaire politique). L’enseignement des langues régionales serait une pièce dans la stratégie eurocratique et capitaliste visant à « transformer la France en une juxtaposition de provinces et de grandes métropoles en compétition les unes avec les autres dans le cadre du grand marché transnational de la concurrence libre et non faussée ». C’est sûr, ça tombe sous le sens : soutenir l’enseignement public des langues régionales moribondes, c’est participer activement à la marchandisation du monde, c'est favoriser la libre concurrence et graisser les rouages du grand capital. Ne riez pas, c’est le Parti de Gauche qui vous le dit !
J’ouvre ici une petite parenthèse pour signaler que c’est par des arguments similaires, entre autres, qu’un groupe de parents d’élèves de l’école primaire publique de Landouge à Limoges combat la présence de la Calandreta dans les mêmes locaux, dénonçant tout à la fois l’invasion du privé (rappelons tout de même que la Calandreta lemosina, laïque et gratuite, est la seule école en Limousin offrant un apprentissage de l’occitan en primaire) un enseignement à deux vitesses, et le coût soi-disant exorbitant de cette école aidée par la région (je n'évoquerai pas ici d’autres arguments indécents qui relèvent de la théorie du complot et avoisinent la difamation). Ces parents, apparemment membres de la FCPE (quoi que jusqu’à ce jour non soutenus par la fédération départementale de leur association), devraient trouver à leur goût la motion du Parti de Gauche.
Pour en revenir à cette dernière, elle rallume en sus une lanterne encore plus vieille : l’argument selon lequel l’enseignement de ces langues reviendrait à accorder des « droits particuliers à une catégorie de la population au nom des différences », ce qui est une atteinte manifeste à « l’égalité républicaine ». Combien de fois faudra-t-il le répéter ? Les droits que nous revendiquons sont individuels et non communautaires : le droit pour tout citoyen, quel que soit son origine, son statut social etc. de pouvoir pratiquer des langues qui n’existent évidemment que si on les parle et surtout que si on les transmet dans les territoires où elles sont historiquement pratiquées, et bien sûr partout où la demande en serait exprimée par un groupe conséquent. S’oppose-t-on au développement des écoles de rugby dans le Sud-ouest, au motif que c’est là accorder un droit indu à une catégorie de la population et porter atteinte à l’égalité républicaine ?
L’argument est assorti de l’affirmation idiote et, en réalité de pure mauvaise foi, selon laquelle développer l’apprentissage des langues régionales conduit tout droit au rejet du français : « Dispenser un enseignement public uniquement dans la langue de son choix, y compris en immersion, au détriment de l'apprentissage de la langue commune, le français, signifierait que des groupes entiers de locuteurs ne se verraient enseigner durant toute leur scolarité qu'une langue compréhensible uniquement par une fraction de la population de notre pays ». Rien de cela n’existe ni n’est revendiqué par personne. La pédagogie par immersion, ici visée, consiste à mettre les apprenants en situation de la pratique orale effective de la langue seconde ; cette méthode est appliquée dans des écoles laïques, associatives sous contrat de l’État, et les enfants y reçoivent aussi, évidemment, un enseignement en français ; les enquêtes montrent que leur maîtrise du français est égale, voire supérieure à celle des élèves monolingues, comme c’est le cas d’ailleurs de tous les apprentissages bilingues précoces. Tout cela, les auteurs de cette motion ont bien dû au moins en entendre parler, mais ils préfèrent présenter une image caricaturale et mensongère des écoles immersives, comme lieux où l'on rejette le français.
Ces quelques propos empreints de lassitude (toujours les mêmes bêtises, toujours) suffiront à régler son compte à ce texte faible à tous égard. Voyez aussi, à son sujet, les réactions de Jean-Paul Damaggio, de Réalville dans le Tarn-et-Garonne, militant syndical et blogueur de la mouvance altermondialiste, et surtout la réponse exaspérée des Alternatifs, proches du Parti de Gauche et même associés, d'après ce que j'ai compris, à la candidature de Mélanchon. On peut lire encore la déclaration de Jacques Blin, membre du PCF (et donc du Front de Gauche) porte parole du Réseau Langues et Culture de France). Comme quoi, ça grince bien un peu dans les rouages, et c’est tout de même le moins que l’on puisse attendre.
Pour ajouter mon grain de sel, je me contenterai de renvoyer aux déclarations de Marine le Pen s’opposant aux panneaux bilingues et au développement de l’enseignement, qui datent de 2007 (entre temps il ne semble pas qu’elle se soit publiquement exprimée sur la question), mais sont sans doute toujours d’actualité. La phraséologie est toute différente, qui a cependant le mérite à mes yeux de faire apparaître le nationalisme forcené qui se cache derrière la façade universaliste de tant de militants de la gauche souverainiste : « La tendresse que nous avons tous pour les cultures régionales ne doit pas nous faire perdre de vue les exigences du rétablissement de la Nation française et donc du maintien absolu du français comme seule langue officielle de l’Etat. […] ne nous y trompons pas. Ce ne sont pas tant les langues vernaculaires ou les cultures régionales que défendent les internationalistes de tout poil, ce sont les langues et les cultures minoritaires. Cette situation nouvelle, issue du contexte de la mondialisation, nous sépare d’ailleurs fondamentalement des aspirations au régionalisme qui ont pu, dans un passé déjà lointain, s’exprimer dans notre famille de pensée. A l’évidence, ce serait faire preuve d’un angélisme coupable que d’oublier l’objectif de nos adversaires de détruire les nations pour asseoir la victoire du projet mondialiste. Le bilinguisme régional dans les provinces justifiera demain la signalétique en arabe en Seine-St-Denis et dans les quartiers pour mieux légitimer et installer demain une France en peau de léopard. »
Du fond de sa paranoïa, et au-delà du cynisme machiavélique délirant qu’elle nous prête (nous ne défendons les langues régionales aujourd’hui que pour imposer demain les langues de l’immigration, et notre activité est une couverture sans doute payée et soutenue par les Frères musulmans), le Front National a très bien compris à qui il avait affaire avec la grande majorité des « militants » qui se battent aujourd’hui pour les langues régionales : une racaille internationaliste investie dans le combat en faveur des minorités. Il me semble que c’est quand même sur ce point que vous devriez vous accorder avec le Front, chers amis de gauche (ou prétendus tels) qui craignez tant que les « régionalistes » ne détruisent la France : la revitalisation (le Front parle de « restauration ») de la nation, de l’esprit national, de la culture nationale, comme excluant par définition tout élément de culture échappant au monolinguisme. Et c’est évidemment cela que nous autres exécrons et subissons (car votre connerie est hélas indubitablement dominante) : une conception de la nation monocolore, monocorde et monomaniaque, qui combat les aspirations plurielles d’une société plurielle, c’est-à-dire récuse ce que nous appelons, nous autres, démocratie.
Les auteurs de la motion du Parti de Gauche devraient donc prendre bouche avec Marine, ils trouveraient de notables points d’accord ; ils devraient aussi lire plus assidument le Figaro, qui leur fournirait de nouveaux arguments, s’ils en avaient besoin. Un article du 30 octobre, L’Enseignement des langues régionales en question, à travers des bouts d’information glanés surtout en Bretagne, en Languedoc et en Alsace, mis bout à bout, sans la moindre analyse un tant soit peu approfondie, met en scène par petites touches, insidieusement, sans déclaration péremptoire (pour éviter sans doute d’être accusé de parti-pris) l’inutilité, la qualité douteuse et enfin, surtout, le coût de cet enseignement. Les jeunes parlent mal, ne comprennent pas les vieux, et qui plus est dénigrent cet enseignement qui ne sert à rien, et tout ça, en plus, coûte cher !
Loin de moi de faire comme s’il n’y avait aucun problème concernant la qualité des langues enseignées, la difficulté de communication entre les générations, la motivation des jeunes apprenants, certes non. Mais, dans cet article, la rhétorique marche à sens unique, sans en avoir l’air et en se payant le luxe de citer, contre leur pensée mais apparemment sans déformer leurs propos, des intellectuels engagés pour la cause du breton, comme Franch Broudic, ou de l’occitan, comme Marie-Jeanne Verny. Mais tout converge vers la question du jour, soumise au vote des lecteurs : « Faut-il réduire l'enseignement des langues régionales à l'école ? », question insidieuse, qui contient dans sa formulation l’assertion d’une présence déjà importantes de l’offre d’enseignement (ce qui est faux et archi-faux et tout particulièrement dans nos contrées déshéritées où cette offre, de fait, n’existe tout simplement pas). Résultat : 60 % pour le oui, 38 pour le non. Bravo le Figaro, les rois du questionnaire neutre !
Cet article et la question dont il prépare la réponse ont été décortiqués et fort bien critiqués par Gwennadenn sur le site Agoravox et sur son blog, qui intéressera sans doute plus d’un lecteur de celui-ci.
La conclusion s’impose d’elle-même, sur la question des langues régionales, que l’on peut estimer un révélateur idéologique d’autant plus puissant qu’il méconnaît les clivages droite / gauche, extrême droite / extrême gauche. Hé bien, il apparaît assez clairement que, sur ce sujet mais qui en implique bien d'autres, le Parti de Gauche, le Figaro et Marine le Pen mènent le même combat. Quant à nous, nous poursuivons celui de la démocratie culturelle effective, que le centralisme exacerbé et le nationalisme revanchard excluent par principe, quelle que soit leur couleur.
Jean-Pierre Cavaillé

La pause du 202e post

La pause du 202e post
Je m’étais promis de faire un petit bilan des activités de ce blog à l’occasion du 200e posts (le blog a été créé en mars 2006) ; j'ai laissé passer le 201e et il est donc temps de dire quelques mots, en évitant, si possible, les satisfécits et les jérémiades.
Quelques données
D’abord quelques données de bases. Ce blog, consacré aux langues minorées et tout particulièrement à l’occitan, est trilingue (français, occitan, italien), mais très largement rédigé en français, avec un peu moins d’une trentaine de textes en occitan et une dizaine en italien. De l’occitan, je croyais qu’il y en avait plus, et il faudra que j’y veille, car la présence et la promotion de la langue sont tout de même parmi les enjeux majeurs de l’entreprise : se pòt pas trabalhar a la far viure sens l’escriure.
Certains de ces textes occitans ou italiens sont traduits en français mais non tous. Je ne trouve d’ailleurs pas intéressant de tout traduire, soit parce que les publics visés peuvent l’être très fortement dans une langue et pas dans une autre (il est des questions internes au mitan occitaniste qui méritent d’être abordées en oc), soit parce que la présence d’une langue romane non traduite me semble incitative, au sens où si l’on veut bien se donner la peine, n’importe quel francophone (Òc ben ! Voir la documentation réalisée par la DGLFLF à ce sujet : 1, 2, 3) peut lire et comprendre l’essentiel et j’oserai même dire, une bonne partie du détail.
Bien m’en a pris, au tout début, d’appeler le blog « Mescladis » (si c’était à refaire, limousin oblige, ce serait plutôt « Boiradis »), car on y trouve des choses très différentes, et je ne vais pas essayer ici d’ordonner ou de hiérarchiser ce qui s'y présente dans l’anarchie la plus totale : des réactions à des entretiens radiophoniques et à des articles de journaux, des analyses de débats parlementaires autour des langues régionales, des tentatives de critique interne de l’occitanisme, des impressions de voyage, des compte rendus de lecture, des critiques de films, de pièces de théâtre, des articles à caractère historique, de petites recherches sur la littérature orale en Toscane, il y a même une oeuvre littéraire occitane que j'ai traduite de l'occitan (Rai la mòrt, de J. M. Pieyre)… Le seul dénominateur commun, j’espère suffisamment apparent, est la question de la langue minorée (qu’on l’appelle « patois », « dialecte », « régionales », « vernaculaire », « indigène » ou autre), abordée de tous les points de vue qui me sont possibles.
J’éprouve la plus grande difficulté à interpréter les chiffres que me donnent les statistiques de canalblog, car je sais qu’une visite de moins d’une minute ne signifie rien ou pas grand chose et il y en a bien sûr beaucoup. Je vous livre donc quelques uns de ces chiffres qui me paraissent importants sans trop savoir ce qu’ils veulent dire réellement. D’abord en matière de fréquentation : le blog reçoit une centaine de visiteurs par jour en moyenne (disons entre 80 et 120) pour un peu plus de 160 pages visitées. Selon les périodes, entre 10 et 20-25 visiteurs sur 100 sont « déjà connus ». La fréquentation tend à croître mais sans commune mesure avec la quantité de documents disponibles (je croyais à un effet cumulatif, or celui-ci n’est pas du tout évident).
Les visiteurs, ce n’est guère étonnant, à plus de 80-85 %, se connectent en France. Les 15 % restants le font surtout dans les autres pays francophones, en Espagne et en Italie.
Les textes en occitan sont peu fréquentés et, en général, moins commentés. C’est pour moi la source d’une grande inquiétude. Cela est peut-être dû au fait que la masse critique de textes occitans est trop faible (30 sur 200, c’est très peu). J’ose l’espérer.
Les textes en italien (et plus généralement parlant ceux qui sont consacrés aux langues et cultures de la Péninsule) ont bien quelques lecteurs (les visiteurs d’outre-Alpes sont en moyenne 4 ou 5 par jour) mais, par contre, ils ne sont jamais ou presque directement commentés (sauf exception) en ligne. Cela montre d’abord, me semble-t-il, que ce blog, avec ses problématiques spécifiques, très éloignées de ce qu’on lit généralement sur les « dialetti » en Italie, est perçu comme trop étranger, trop décalé par rapport aux discussions sur ces sujets dans la Péninsule et ses îles, ce qui pour moi est, certes, un échec, mais atteste d’abord du fait que l’on écrit toujours de quelque part, d’un lieu géographique, social et culturel spécifique et les lecteurs ne s’y trompent pas.
De toute façon, il est très difficile de se faire une idée de la lecture effective des textes les plus visités, non seulement parce qu’un visiteur n’est pas forcément un lecteur, mais aussi parce que les lecteurs reviennent sur les pages pour participer aux fils de discussion. Il doit y avoir des moyens de débrouiller tout ça à partir des informations statistiques du blog, mais il me vient mal à la tête rien que de penser aux calculs qu’il faudrait faire.
Les mots clés les plus récurrents conduisant au blog sont « patois limousin » (aussi le post le plus lu, toute catégorie confondue, est-il celui que j’ai consacré au troisième tome de Vive le patois limousin, de Fernand Mourguet), « patois », « occitan limousin », « langues régionales », mais aussi, des mots comme Family Village et Auchan Périgueux ! Je me demande bien d’ailleurs comment réagit un(e) internaute en quête de l’adresse de l’hypermarché et tombant sur un post consacré aux questions de déontologie du Label òc. Sans doute, s’échappe-t-il aussitôt, surtout si sa femme ou son mari l’attend déjà dans la voiture. Mais c’est aussi ça le net ! On cherche Auchan Périgueux et on tombe sur le Parc Naturel Régional Périgord-Limousin, on y cherche du patois et on y trouve de l’occitan, on y cherche une réponse à sa question, et on en trouve deux contradictoires, voire – au mieux – une autre question…
Fils de discussion
Ce blog, dans sa conception et sa réalisation, est un blog personnel, même si je publie volontiers des posts écrits par d’autres, des amis ou des relations occitanistes qui me proposent des textes ou que je sollicite. Mais justement, c’est moi qui publie et en général j’explique pourquoi je le fais.
Ce blog possède pourtant indéniablement une dimension collective : elle est celle du groupe de discutants qui interviennent régulièrement dans les fils de commentaire. Ce collectif n’est bien sûr et heureusement pas arrêté et toujours identique à lui-même, mais je constate qu’il a une base limousine, ce dont je suis très heureux, parce que le Limousin est aussi ma propre base géographique ; c’est là où je vis, et l’on intervient toujours depuis un lieu déterminé, même sur la toile, évidemment. Ce collectif comprend des intervenants liés ou non (mais de fait surtout) à la langue occitane. Certains interviennent pour marquer leur hostilité à la dénomination « langue » (au singulier) occitane et à l’occitanisme sous toutes ses formes et il s’ensuit, parfois de longues et parfois assez véhémentes discussions. Sans vouloir me vanter, ce blog est à ma conaissance l'un des seuls lieux où de tels échanges sont possibles.
Pour ma part, j’interviens peu, afin de laisser une place maximale aux autres voix, préférant me concentrer sur mes posts. Cela me permet de dire que les discussions, qu’elles soient à caractère strictement linguistique ou plus larges (sur les questions de politiques linguistiques en particulier, mais aussi d’histoire, etc.) me paraissent souvent de très bonne tenue ; elles m’apprennent beaucoup, nourrissent ma réflexion et je suis sûr qu’elles confèrent au blog une grande partie de sa (très) modeste notoriété. Évidemment, on y trouve aussi des commentaires déplacés ou très faibles, exceptionnellement à la limite de l’injure, et je n’ai pu éviter parfois que tel ou tel intervenant ne pratique la reductio ad Hitlerum. Certains de mes lecteurs me disent que ces « scories » parasitent et dévaluent le propos général. J’essaie de faire en sorte que la limite de l’injure ne soit pas dépassée et je censure sans vergogne les mails qui me paraissent l’avoir franchie (mais l’appréciation est bien sûr assez subjective et je l’assume complètement, d’autant plus volontiers que cela arrive rarement).
Mon problème majeur est de n’opérer la modération qu’a posteriori, pour laisser libre cours aux échanges et au dialogue, dans la continuité (car je ne suis pas toujours derrière mon écran !) ; or la discussion a souvent déjà rebondi lorsque je lis un message que j’aurais volontiers supprimé ; je suis donc tenté de le laisser, pour la cohérence du fil, et en me disant que c’est bien sûr à l’internaute de se faire une opinion. En outre – vice professionnel – il me semble que ces discussions, même lorsqu’elles dérapent, méritent l’archivage, car elles témoignent d’un état des échanges à un moment donné sur des sujets qui, par ailleurs, ne sont le plus souvent pas considérés par les autres médias comme dignes d’attention. Surtout, ces discussions me paraissent valoir la peine d’être conservées, parce que, dans l’ensemble, je les trouve autrement plus argumentées et enrichissantes que les fils de commentaire apparaissant de-ci de-là, sur les sites des médias nationaux à propos de sujets similaires, où la part d’argumentation (et d’information) est des plus réduite (voir par exemple la discussion récente sur la question tendancieuse du Figaro soumise au vote de ses lecteurs : faut-il réduire l’enseignement des langues régionales à l’école ?). Enfin, les rares fois où je supprime des commentaires, voire exclus un intervenant, je le signale et j’explique pourquoi.
Ce que j’aime le plus, dans les fils de discussion, c’est d’y trouver des styles d’écriture et de pensée complètement différents du mien ; le pédagogisme humoristique d’un tel, la prose heurtée et toute mesclée de languedocien de tel autre, les limousinismes (et l’humour qui va avec) de tels autres, les sorties volontiers provocantes de tel accro des pseudonymes, les remarques aigues et ramassées d’un autre encore… J’apprécie aussi le passage et le va et vient entre l’oc (quelle que soit sa graphie et son appellation) et le français, qui confèrent de fait au blog, plus que mes posts, sa spécificité de naviguer entre deux langues, sans que la discussion n’exclut d’aucune manière – me semble-t-il – les internautes non occitanophones…
Évidemment, chacun défend ses idées et on ne saurait être d’accord avec tout le monde. Je voudrais surtout dire, au passage, à toutes celles et à tous ceux qui sont des lectrices/lecteurs habitué(e)s, mais ne laissent jamais le moindre signe de leur présence (phénomène que connaissent tous les blogs), qu’évidemment ils ont tort, car le renouvellement ou non, l’ouverture du propos ou sa clôture, son évolution ou son involution dépendront de leurs (non)interventions.
En partie pour cette raison, des discussions que j’avais essayé d’impulser n’ont jamais eu lieu : autour de Calandreta en particulier, dont je suis pourtant membre ; avec les élus et responsables des collectivités locales du Limousin ; avec les responsables ou simplement habitués des Francophonies en Limousin et autres personnes engagées dans le monde de la culture de la région où j’habite (sans doute, tout simplement, parce que les questions que j’agite, ne les intéressent aucunement, ce qui est bien leur droit) ; avec les journalistes locaux, ici en Limousin, qui se gargarisent de diversité culturelle sans jamais imaginer possible de publier un seul mot en oc ; avec les partisans (italiens ou autres) de la « dialectologie » ; et bien sûr avec mes collègues non occitanistes de l’enseignement supérieur et du CNRS, qui n’ont pour la plupart, comme ils me le disent à l’occasion, nullement l’intention de souiller leur plume dans la fange du net.

Le nez dans le guidon
Ce blog – faut-il le dire ? – n’est pas un blog d’information (au sens usuel du terme), mais de réflexion. Mes posts en fait, pour la plupart, n’en sont pas vraiment. Ce sont plutôt des articles, de longueur très variable, mais généralement longs, voire très, sans doute trop longs pour le format blog. C’est que je ne crois pouvoir faire œuvre utile pour le lecteur et intéressante pour moi-même, qu’à condition :
1- de donner de l’information, de communiquer du savoir, sur la base généralement d’un petit (ou gros) travail documentaire, avec liens et références (le problème des notes est à peu près insoluble, il faut être sur la page isolée d’un seul post pour que les renvois fonctionnent : visiblement le format blog n’est pas fait pour ça) ;
2- de prendre le temps d’argumenter les critiques et d’instruire les questions.
En outre, il me semble que l’on met plus de temps à (se) poser des questions et à produire de la critique (et de l’autocritique) que d’asséner ses propres convictions et des vérités toutes faites. Même lorsque la critique se veut virulente, j’essaie en effet d’en énoncer et d’en examiner les raisons.
En tout cas, sur le plan des apports documentaires comme sur celui de l’argumentation, tout ce que je présente relève de l’auto-formation car, sur les sujets que j’aborde, je n’ai par rapport à mes textes aucune longueur d’avance, je ne dispose pas d’un savoir préconstitué et d’opinions définitivement arrêtées. Je suis entièrement engagé dans l’apprentissage et l’interrogation. J’ai le nez dans le guidon. Du coup, alors même que j’essaie d’aborder les sujets les plus divers, parmi tout ce qui me tombe entre les mains ou que je vais chercher ; à l’occasion aussi de déplacements et de rencontres, chaque texte est l’équivalent d’une page de journal, une réflexion au jour le jour.
Par rapport à mes premiers posts, les enjeux ne se sont guère modifiés : il s’agit d’abord pour moi d’examiner, de l’intérieur, et avec toute la matière et la documentation qui me tombent entre les mains, une position militante dans sa confrontation avec les réalités de terrain, telles bien sûr qu’elles m’apparaissent, directement ou par la médiation de livres, d’émissions de radio, de films, etc.
Vous avez dit militant ?
Au départ, j’ai créé ce blog pour y publier les papiers que me refusaient de plus en plus souvent les quotidiens et les revues nationales, mais aussi locales, voire (plus rarement), des publications à vocation occitanistes (voir à ce sujet mes posts de 2006-2007). Ces textes n’étaient pourtant pas excessifs dans le ton, comme on peut en juger en parcourant les archives du blog, mais ils n’étaient pas recevables parce qu’immédiatement perçus comme militants, là où la seule attitude admise est l’objectivité prétendue des positions hostiles aux langues régionales (en effet, le discours dominant peut prétendre à l’objectivité du seul fait qu’il est dominant, c’est une chose bien connue) ou en tout cas des positions strictement non participantes (j’ai compris que le premier réquisit pour être autorisé à traiter publiquement des langues régionales, c’est de ne pas les parler !).
Pourtant cette position militante était, et est restée, en ce qui me concerne, minimale. Il n’en demeure pas moins que ce qu’elle met en branle, pour moi, dans ma vie quotidienne, dans ma vie sociale, est considérable. Ce militantisme tient en peu de mots. Il naît de la constatation que l’on ne peut s’approprier ou se réapproprier une langue et culture minorée, menacée d’extinction, et même, disons-le, en ce qui nous concerne, à l’agonie, que dans le combat pour qu’elle vive quand même dans notre bouche et dans nos productions culturelles. Ce combat – c’est cela le militantisme –, n’est même pas un choix, il s’impose de lui-même. Il nous est imposé. En effet, le seul fait de consacrer du temps et de l’énergie à cette réalité, d’en devenir d’une façon ou d’une autre le porteur conscient et soucieux, nous place ipso facto dans une position militante. En effet, en parlant occitan (je prends mon propre exemple, mais on pourrait en prendre bien d’autres, le cas n’est certes pas isolé) et en parlant de l’occitan, en prononçant même le mot pour désigner ce que l’on parle et ce dont on parle (cela, pour le coup, constitue une spécificité, sans être une situation unique), nous voici assignés, sans que nous ayons eu à le choisir, à une position militante.
Ceux qui pensent échapper à cette assignation en faisant de l’occitan leur métier, en passant les concours d’enseignement, en devenant chercheurs, animateurs culturels ou autre, se jettent dans la gueule du loup, car l’institution elle-même les (mal)traitera au mieux comme des militants d’une cause perdue, au pire comme de doux rêveurs inutiles et encombrants auxquels on s’efforcera par tous les moyens de faire enseigner autre chose ou de faire faire autre chose que la promotion de la langue vivante (par exemple de la patrimonialisation, de l’événementiel, etc.).
C’est d’ailleurs parce que cette position de militant est imposée, que l’on est amené si vite à s’interroger, à se demander ce qui passe, et ce que l’on a fait pour se retrouver dans cette situation d’inconfort, de décalage. C’est parce qu’on ne peut pas s’intéresser de manière participative, active à une langue réellement menacée (parce qu’évidemment une langue parlée par l’énorme majorité de la population, voire toute sa population, comme le français, n’est dite menacée que par pure paranoïa propagandiste), sans être taxé au pire de doux rêveur passéiste, au mieux (ou l’inverse ?) de militant fanatique, doctrinaire et sectaire.
Cette oscillation entre l’insignifiance et la diabolisation est peut-être d’ailleurs une condition universelle de tous les phénomènes minoritaires, dès lors qu’ils assument une certaine visibilité sociale. Même lorsque, avant toute articulation d’une idéologie déterminée, on s’en tient à la revendication ou seulement à l’aveu, même à demi mot (je veux dire par là qu’il n’y a nul besoin d’ostentation), d’une pratique ou d’une conduite… Mais c’est justement la revendication ou l’aveu, même le plus discret, qui est soit perçu comme une extravagance inoffensive, soit interprété comme prosélytisme, dogmatisme, sectarisme, communautarisme (ou tout autre mot pour affirmer une sécession délétère d’avec le reste du corps social) et traité comme tel.
Dans la situation qui est la nôtre (là nous sommes dans le spécifique), nous payons cette assignation militante non d’une répression brutale et frontale (un peu parce que nous bénéficions des garanties formelles de la liberté d’expression, beaucoup parce nous somme jugés politiquement inoffensifs), mais d’un indéniable ostracisme social, sous ce rapport là (il est clair que nous bénéficions aussi d’une situation où sont reconnues de fait, socialement – mais non certes idéologiquement – les identités multiples et nous ne sommes donc pas réduits à notre seule étiquette militante). Cette gêne amusée des collègues de travail, des voisins de paliers, des membres de sa propre famille sur cette question là, conduit forcément, me semble-t-il, à se poser une foule de questions sur cette situation dont on ne pouvait pas s’imaginer, lorsque comme moi l’on s’est prononcé tard, qu’elle pouvait être aussi inconfortable, aussi délicate, et pour tout dire, un peu honteuse.
Il faut bien prendre acte du fait que, sans même le vouloir, par ce seul geste d’intéressement actif, de souci (au sens du prendre soin de ce qui compte pour nous) déclaré ou avoué, nous nous retrouvons à contre-courant, à contremarche, à contretemps. Ainsi représente-t-on au moins une petite gêne, pour dérisoire qu’elle soit, une petit caillou dans la chaussure du monde pressé, un léger trouble au cours normal des choses, à la fluidité de l’information et à la transparence de la communication. Voilà évidemment ce qu’il en coûte de ramer à contre sens de ce que le main stream affirme être l’histoire, de s’approprier ce dont la plupart cherchent à se défaire, de se souvenir de ce que tout le monde oublie, de trouver de la dignité dans ce qui est presque unanimement voué au mépris et au ridicule. C’est-à-dire non seulement d’être assigné à une position de militant, mais aussi de militant d’une cause passéiste, réactive, réactionnaire, alors que – là aussi – nous pouvons avoir mille bonnes raisons de penser que c’est nous qui allons de l’avant en affrontant les vieilles lunes d’une conception autoritariste du vivre ensemble rigoureusement unificatrice et centralisatrice, tellement invétérée qu’elle n’est plus même ressentie, et nous le faisons évidemment au nom d’un autre monde possible, pluriel, riche de ses différences, démocratique enfin, au sens du respect, non des communautés (nationales ou autres, ça c’est la pire des conneries qui nous guette), mais des aspirations culturelles et linguistiques individuelles, pour minoritaires qu’elles soient, qui s’inscrivent dans des collectifs d’égaux.
C’est ce possible, cette possibilité là, qui donne un avenir à la pratique des langues minorées et un sens à la proposition d’engager la réflexion la plus ouverte et à la fois la plus exigeante à leur sujet. Le fait même, qu’ici, en France, elles représentent une réalité vivante, encore, malgré tout, alors qu’on les déclare mortes ou moribondes depuis deux bons siècles, ce défi d’une résistance, d’une persistance, que les esprits prétendument éclairés, depuis tant de temps, jugent néfaste, impossible ou utopique (voir à ce sujet le post sur le projet de conservatoire des patois en 1910), suffit à justifier la présente entreprise, en vérité bien modeste.
Jean-Pierre Cavaillé

Les voix occitanes dans les tranchées de 14-18

Un bout de la 4e de couverture du livre d'Ives Rauzier, Los Occitans dins las trencadas.
On y lit un extrait des vers cités dans le message : Qu'un tristé 14 juillet
Les voix occitanes dans les tranchées de 14-18
Une grande partie des soldats qui ont combattu « pour la France » au cours de la première Guerre Mondiale n’avaient pas le français comme première langue. Dans nos régions ce fut sans aucun doute le cas de l’immense majorité de ceux dont les noms figurent sur les listes impressionnantes, terribles et sinistres des monuments aux morts. On n’insistera jamais trop sur ce fait historique indéniable, bien que le plus souvent passé sous silence, ou minimisé.
Ce fait est gênant à tous égards pour la propagande « anti-patois », hélas toujours aussi vive, car il suffit à détruire l’argument stupide selon lequel le monolinguisme français des citoyens serait une condition essentielle de leur sentiment d’appartenance identitaire nationale et de leur patriotisme. Rien n’indique en effet – mais on ne dispose il est vrai à ce sujet d’aucune étude sérieuse – que les soldats dont l’idiome premier n’était pas le français furent moins patriotes, ou qu’ils étaient d’ailleurs moins critiques que les autres eu égard aux états majors qui les sacrifiaient (plutôt qu’ils ne se sacrifiaient eux-mêmes, malgré les notions répandues de « culture du sacrifice », ou de « sacrifice consenti », en tous points discutables). Rien ne permet en tout cas de montrer que, comparativement, la fibre patriotique se soit renforcée dans les dernières générations, pourtant strictement monolingues. Chacun sait que c’est le contraire qui s’est passé. Alors ?
J’avais rendu compte dans un précédent post de l’excellent roman de Roland Berland, Los Jorns Telhòu, en occitan limousin, qui raconte les péripéties d’un soldat limousin plongé comme tant d’autres dans l’enfer de la guerre. Une carte postale m’était aussi passée entre les mains, sur laquelle un conscrit de 1913 avait apposé une annotation humoristique en limousin. Depuis, j’ai acquis le livret d’Ives Rauzier, L’Occitan dins las trencadas, L’occitan dans les tranchées (2001)[1], qui n’a nullement l’ambition d’être une étude historique, mais présente une série de témoignages et d’illustrations sur l’usage de la langue dans la guerre et donne des exemples d’écritures occitanes de soldats du front.
La première chose à dire est cependant, comme l’on bien établi Gérard Braconnier et André Minet dans leur ouvrage consacré aux correspondances des soldats du midi (La Fleur au Fusil, Toulouse, Privat, 1985), que les productions écrites ne rendent compte que de manière indirecte de l’usage massif de la langue à l’oral (les témoignages à cet égard son innombrables), car elles sont dans leur immense majorité en français, la langue de l’écrit acquise à l’école, souvent très hésitante et bourrée d’occitanismes (Rauzier en donne de nombreux exemples). Il existe cependant des messages écrits partiellement ou totalement en occitan et il faut les apprécier à l’aune de leur rareté.
Il s’agit souvent de lettres destinées à des amis, où le passage à l’occitan, écrit dans une phonétique approximative, est souvent motivé, m’a-t-il semblé, par l’adoption du ton de la confidence plutôt que de la plaisanterie. S’il s’agit parfois de dire effectivement les choses plaisamment, comme le caporal Talonat (si le déchiffrage est bon), qui écrit au facteur de Saint-Sulpice la Pointe (Tarn) : « Ai recrutat qualque brabe Pézous n ay pas pla mai soun grossés »[2] (« j’ai recruté quelques braves poux, je n’en ai pas beaucoup mais ils sont gros »), l’occitan (le « patois » pour la plupart de ceux qui l’emploient) permet de dire des choses que l’on n’oserait peut-être pas dire en français. Par exemple cette lettre signée Charagrel, envoyée à un soldat ami d’un autre régiment : « Mè vequi din lou petrïn per quinze diours cresé pas di menescapa aquesté cop acquo caoufa du du, maï couquin dé diou acquo voou pas Touloun. Toudiour ben ami t’embrassi fort, a Ben leou ce n’avin la pena »[3] (« Me voici dans le pétrin pour quinze jours. Je ne crois pas m’en échapper cette fois. Cela chauffe très dur, mais coquin de Dieu ça ne vaut pas Toulon. Toujours bien ami, je t’embrasse fort, à très bientôt si on y arrive ») ; ou encore, en post scriptum, l’expression d’un fort désir de retrouver des proches : « Adiou Fisine mé tarde de bène bous bèse a touts n’ey faim aquos trop loung queste séparatioun Adiou a touts » (« Bonjour Fisine, il me tarde de venir tous vous voir. J’en ai très envie. Cette séparation est trop longue. Bonjour à tous »)[4].
L’occitan sert aussi, comme la situation diglossique conduit naturellement à le faire, à exprimer les choses du sexe et en l’occurrence la continence forcée du soldat : « Se cresioy trouba uno maynado me plegayoy lou dit tabe Parcéque sey comou lou cure ney un panari tabe y a lonten ques madu e vus assuri que aourio bien besoun de parça. Naourio memo pas besoun de yé de moura 10 minutos » (Si je pensais trouver une fille, elle me plierait aussi le doigt. Parce que je suis comme le curé, j’ai aussi un panaris qui est mûr depuis longtemps et je vous assure que j’aurais besoin de percer. Je n’aurais même pas besoin d’y rester dix minutes) [5].
Il faut aussi tenir compte du fait que le passage à l’occitan, permet éventuellement de passer plus facilement la censure, par exemple pour donner des indications sur la localisation du soldat (qu’il est interdit de révéler) : « Je tâcherai moyen de vous faire comprendre où nous sommes […] Qu’abèt hèt dé Boulougne ? », écrit le gascon Célestin à ses parents.
Ainsi, ces trouées exceptionnelles de l’occitan, montre comment, par dessous le français, entre les lignes en quelque sorte, et surtout à travers même les occitanismes dont est farci un français souvent besogneux, la langue maintient le contact avec la famille et les proches restés à l’arrière, comme il entretient à l’oral (et à l’écrit) des liens d’amitié et de compréhension avec les camarades originaires du même coin de France.
Mais il existe aussi des productions écrites en occitan au front lui-même, surtout poétiques, et Rauzier en donne quelques exemples, comme ces vers célébrant le « triste 14 juillet » 1915 : Qu’un triste 14 juillet/ Quaben passat sans abé frét/ Al mitan dé la tranchado/ E qu’un esclafurado/ Dé tèrro, dé marmotozé, dé mitraillo/ A té fa rendré la tripaillo/ A peï dè fusados, dè crapouillots/ Tout nous pétabo sus pots (« Quel triste 14 juillet que nous avons passé sans avoir froid au milieu de la tranchée, et quelle échauffourée de terre, de marmitage et de mitraille à te faire rendre la tripaille et puis des fusées, des crapouillots tout nous pétait aux lèvres »).
Il faudrait ajouter l’existence de journaux de tranchée entièrement rédigés dans la langue, comme l’extraordinaire Echo d’ou Bosquetoun, illustré, composé par des félibres, ou Lou boulet rouge doù liotenent Tessier. Ces journaux mériteraient d’être étudiés de près, car ils sont très riches de contenu, et là encore on pourra sans doute y voir ce qui se disait par le truchement de l’occitan et ne pouvait se dire autrement (j’espère pouvoir y consacrer un post prochain).
Enfin Rauzier n’oublie pas de rappeler que certains monuments aux morts porteront des inscriptions en occitan, dont certaines expriment le pacifisme, comme celui d’Aniane, dans l’Hérault (voir illustration), où celui de Lavercantière dans le Lot, le plus saisissant peut-être, avec ces simples mots : Paoures Droles au-dessus de la liste interminable des morts de ce tout petit village.
Surtout, à la lecture de ce petit livre, il apparaît que tout reste à faire, en matière de recherche. Il existe certes des travaux sur la, ou plutôt les langues des tranchées (avec un débat nourri autour de l’existence ou non d’un « argot » spécifique aux tranchées), mais presque tous sont consacrés à l’importance nouvelle et aux limites de l’acculturation scolaire en français, à l’écrit comme à l’oral, c’est-à-dire que le point de vue adopté est presque toujours strictement francophone, les « patois » (le plus souvent ainsi nommés, encore aujourd’hui, jusque dans les ouvrages des historiens les plus sérieux) n’étant envisagés, à quelques exceptions près, que comme cela qui fait obstacle et limite l’usage du français, une résistance résiduelle du passé. Tout reste à faire concernant le détail des usages effectifs de l’occitan au front, et surtout sur les contacts de langue dans l’armée, les échanges interdialectaux entre les occitans et la relation avec les autres minorités linguistiques : breton, basque, etc. On trouve par exemple souvent cité ce passage de l’édition en français de l’Écho du Boqueteau de juin 1918 : « nous sommes au 19e. C'est un fait. Et nous n'avons pas à discuter si nous préférerions être tombés dans un régiment de Marseillais, de Limousins ou de « Chetits gars ». Quelle que soit notre préférence personnelle, nous sommes devenus Bretons… vivons donc en bonne harmonie avec les Bretons qui sont de braves gens et qui nous ressemblent par plus d’un point (…) Mais les Bretons parlent une langue à laquelle nous n’entendons rien ?… Est-ce à nous de les en blâmer ? (…) Tout comme le provençal, le breton est une langue vénérable qui mérite d'être sauvée ». Il y aurait beaucoup à tirer de textes comme celui-ci, aussi bien concernant la place des langues dans les tensions et affinités entre les régiments que dans l’existence d’une conscience linguistique, sans doute minoritaire mais néanmoins indéniable, parmi les soldats français.
Jean-Pierre Cavaillé

Monument aux morts d'Aniane :
La Guerra qu'an vougut
Es la guerra a la guerra
Son morts per nostra terra
E per touta la terra
[1] Commander à Ives RAUZIER, BP6 33450 St Sulpice et Cameyrac (11 euros frais de port compris).
[2] « Ai recrutat qualques braves pesols, n’ai pas plan, mai son gròsses ».
[3] « Me veiquí dins lo petrin per quinze jorns, crese pas de me’n escapar aqueste còp, aquò caufa dur dur, mai coquin de Dieu aquò vau pas Tolon. Totjorn ben amic, t’embrassi fòrt, a ben lèu se n’avèm la pèna ».
[4] « Adieu Fisine me tarde de vene vos véser a tots. N’ai fam, aquò es tròp long aquesta separacion. Adieu a tots »
[5] « Se cresiái trobar una mainada me plegariái lo det tanben. Parceque sei coma lo curé n’ai un panari tanben i a longtemps qu’es madur e vos assuri que auriái ben besonh de parçar. N’auriái mema pas besonh de i demorar detz minutas ».
Hypermarché, label oc et culture paysanne
En réaction à un débat récent organisé par l'Institut d'Etudes Occitanes, dont le but était d’engager des initiatives concrètes pour développer (sic) la présence de l’occitan dans le Parc Naturel Régional Périgord-Limousin, (j’en fus l’immodéré modérateur), Jean-Christophe Dourdet m’a communiqué le texte qui suit. Personnellement, je ne suis pas d’accord avec certains points de son analyse et en particulier j'ai sans doute beaucoup moins de réticences quant au principe de la labellisation « òc » d’un hypermarché, s’il remplit effectivement les critères (sans qu’il soit question de label, voir ici, Family Village Limoges et Auchan Périgueux : supermarchés et couleur linguistique). On peut évidemment s’interroger sur tous les aspects de cette labellisation et la façon même dont elle est poursuivie, parfois – ce qui pour moi est proprement scandaleux –, par des chargés de mission qui ne connaissent pas la langue. Le modèle breton de l’Office pour la Langue Bretonne (label "Ya d'ar brezhoneg"), semble montrer que ce type d’initiative joue un rôle positif dans l’image de la langue et devient un argument important pour les associations cherchant à développer la pratique de la langue, à l’école et ailleurs, voire même dans les hypermarchés ! (ici, le magasin Auchan de Périgueux offre une formation en oc aux salariés intéressés). Évidemment l’instrumentalisation commerciale de la langue est à double tranchant et l’on peut aussi remarquer que la présence massive de l’anglais dans les boutiques n’a guère fait progresser sa maîtrise linguistique ! Bref, les questions sont nombreuses autour de ces efforts pour réintroduire la langue dans la vie économique et le texte de Dourdet est un excellent moyen d’ouvrir la discussion.
J.-P. C.

Hypermarché, label oc et culture paysanne
Vendredi 4 novembre dernier se déroulaient « Las rencontras de l’occitan en Peiregòrd-Lemosin[1] » à Saint-Matthieu (87), organisées par l'IEO dans le cadre du parc naturel régional Périgord-Limousin. A l’issue de la première présentation du début d’après-midi portant sur « la linga dins l’economia e l’agricultura », un débat s’est engagé consécutivement à l’intervention d’un participant[2], conteur limousin et cultivateur de pommes bio, membre de l’association « Les croqueurs de pommes », au sujet de la labellisation « òc per l’occitan[3] » d’un grand supermarché de Périgueux qui affiche la langue dans ses rayons. Le participant à cette occasion a fait connaître ses doutes quant à la labellisation du supermarché en question[4] précisant « qu’avec la langue, il y a aussi la culture et qu’il ne faudrait pas l’oublier », qu’à ce titre, la labellisation « òc per l’occitan » du supermarché de Périgueux ne lui plaisait pas beaucoup dans la mesure où la grande distribution, est tout de même ce qui a largement contribué à tuer l’agriculture paysanne, ce à quoi plusieurs participants des rencontres ont rétorqué que le label « òc per l’occitan » n’avait pas vocation à se soucier de culturel mais seulement de linguistique, parmi lesquels Erwan Le Cloadic de l’Office de la Langue Bretonne qui a promu le même genre de label pour le breton.
Alors que j’assistais au débat, cela a suscité chez moi une vive interrogation sur la manière de s’engager pour notre langue ; à savoir si oui ou non il est possible voire souhaitable de distinguer radicalement, dans le cadre de l’engagement en faveur d’une langue minorisée, revendication linguistique et culture vernaculaire, revendication linguistique et lutte sociale, revendication linguistique et préoccupation écologique.
A mon sens, bien que la langue d’oc ne soit pas inféodée, au sens des sciences naturelles, à la culture vernaculaire paysanne, et qu’il semble bienvenu qu’elle conquière ou reconquière de nouveaux espaces socioculturels, il serait tout de même particulièrement exagéré de nier les rapports étroits que la langue a entretenu au cours des siècles passés, et ce jusqu’à aujourd’hui, avec le monde paysan, et par conséquent avec l’agriculture familiale et une certaine « manière de vivre » (un biais de viure diraient d’autres). Jan dau Melhau, artiste limousin, a coutume de dire que ce qu’il nomme la civilisation paysanne est morte le jour où sa grand-mère a lié les vaches pour la dernière fois (déclaration qui a d’ailleurs été évoquée et critiquée lors du débat). Pour la langue, on pourrait sans doute ajouter que ce fut alors le début de la fin. On peut ne pas être d’accord avec cette déclaration dans la mesure où une langue, grâce à ses locuteurs, est capable de se renouveler et de s’adapter, et qu’elle n’est évidemment réductible en rien à une dimension socioculturelle et une seule, mais on ne peut pas non plus faire abstraction des siècles de culture paysanne qui ont laissé leur empreinte sur la langue tant dans le domaine lexical que dans le domaine idiomatique par exemple. En ce sens, séparer radicalement aujourd’hui la langue de la culture vernaculaire et paysanne me semble regrettable.
L’état dans lequel nous est parvenu l’occitan est à l’évidence étroitement corrélé avec la vie paysanne, avec les ancêtres mêmes, ces ancêtres dont Delpastre a érigé en livre le tombeau (cf. Le tombeau des ancêtres chez Payot et Rivages). De cette manière, c’est la langue de mémé, mémé la paysanne, qui a subsisté et en faire abstraction me semble relever en quelque sorte d'un raisonnement biaisé. On peut bien entendu vouloir défendre la langue en tant que telle séparément de tout aspect culturel mais il s’agira alors à mon sens d’inventer un nouvel espace social, l’ancien ayant disparu, dans lequel la langue aura sa place car sinon, je m’interroge : à quoi bon vouloir substituer une langue à une autre, en l’occurrence l’occitan au français, si celle-ci doit jouer exactement le même rôle sans faire entendre sa voix dans ce qu’elle a de particulier (id est la culture dont elle est vecteur) ?
La langue n’est certes pas « limitée » (c’est déjà énorme pourtant) à la civilisation paysanne, elle procède aussi de la lyrique courtoise des troubadours, des littératures renaissantistes du XVIe et XVIIe siècle, ou patoisantes, ou encore plus récemment des littératures d’obédience félibréenne ou bien occitaniste, de la création artistique contemporaine également, et cela, il ne faut pas l’oublier lorsqu’on prétend à donner une image assez complète de la langue, mais tirer un trait net sur la paysannerie, alors que c’est grâce à ces paysans que la langue n’est toujours pas morte, quand bien même la transmission a fini par s’interrompre au XXe siècle, c’est aller vite en besogne, c’est même particulièrement ingrat vis-à-vis de pépé et mémé. Vous me direz, pépé et mémé n’ont rien demandé, ils sont morts et enterrés, et que désormais la langue appartient aux « nouvelles générations ». Sans doute, mais je trouve tout de même dommage de faire table rase du passé, d’ailleurs de la même manière que les détracteurs des langues minorisées le font qui renvoient exclusivement ces langues à une caricature de passé considéré essentiellement comme un âge obscur à oublier au plus vite. La querelle des Anciens et des Modernes ne se résoudra évidemment pas aujourd’hui, entre ceux qui veulent absolument sauver la langue pour la langue faisant totale abstraction de la culture qui nous l’a transmise et ceux qui ne jurent que par la glorieuse civilisation paysanne « d’un còp era ».
En ce qui me concerne, je vois mal comment on peut réussir à extraire radicalement, et j’insiste sur cet adverbe, la langue du milieu qui l’a porté pendant ces derniers siècles et même si je suis en faveur d’un renouvellement des formes et des lieux d’expression de la langue, je préfère ne pas couper les ponts au moins avec une part de la culture des ancêtres, même si je ne peux bien entendu pas accepter tout de l’héritage de mes propres grands-parents tant leurs conditions de vie étaient rudes (pourquoi néanmoins jeter le bébé avec toute l’eau du bain ?) . Ce biais de viure des ancêtres, je préfère le réactualiser en un mouvement qu’on pourrait qualifier d’humainement et écologiquement responsable, en privilégiant une agriculture à taille humaine respectueuse de l’environnement, en rejetant donc tout consumérisme et productivisme, en soutenant un mode de vie plus ou moins alternatif, en tous cas conscientisé.
Mais que trouver à redire du point de vue linguistique au fait qu’un supermarché affiche la langue dans ses allées ? A priori rien, au contraire, cela prouve que la langue est capable de s’approprier de nouveaux espaces et c’est une bonne chose. On peut néanmoins aussi remettre en question la politique consumériste des supermarchés qui ont tué le petit commerce et les petits agriculteurs en refusant de voir associer sa langue à l’industrie agroalimentaire. Le label « òc per l’occitan » tel qu’il a été conçu n’a manifestement pas cette préoccupation. C’est là qu’on peut s’interroger : peut-on faire abstraction de la situation sociolinguistique de l’occitan en séparant engagement linguistique en faveur d’une langue en situation minorisée et engagement pour une société plus juste ? La question mérite débat. Je n’ai pas de réponse arrêtée en ce qui me concerne.
Le supermarché en question mérite-t-il pour autant un label « òc per l’occitan » ? A nouveau, de la manière dont le label est conçu, pur produit marketing finalement, il n’y aucune raison de refuser le label à un organisme qui en fait la demande. La question culturelle et affective ne fait pas partie de la problématique. On peut alors peut-être regretter que la conception du label n’ait pas en amont intégré une part d’écoresponsabilité eu égard à la situation sociolinguistique particulière qui est celle de la langue dans cet État hyper centralisé qu’est la France. La réflexion a bien entendu été toute différente dans d’autres États, en Catalogne par exemple où la langue a constitué un véritable emblème de fierté nationale marqueur d’une situation sociolinguistique particulièrement favorable.
On peut aussi se demander si le salut de la langue passe nécessairement par l’affichage dans des lieux jusqu’à présent réservés au seul français encore que l’anglais tend à faire son apparition depuis quelques années ? Certains le penseront et peut-être auront-ils raison, considérant les expériences qui se sont déroulées dans d’autres pays d’Europe et du monde, moyennant le fait néanmoins qu’on s’intéresse exclusivement à la langue, et à la culture en arrière plan seulement voire pas du tout. Je ne crois pas pour ma part que d’afficher la langue dans un temple du consumérisme sera d’un quelconque effet, ou alors à la marge, pour la reconquête linguistique ou mieux la restauration de l’usage.
Lutter pour cette langue, la revendiquer, est en soi un acte éminemment politique et cela s’accompagne à mes yeux nécessairement d’une revendication du droit à l’altérité et certainement pas à l’indifférenciation. On peut bien sûr légitimement aspirer à une égalité absolue entre le français et l’occitan, mais c’est tout de même ignorer la situation catastrophique actuelle.
Alors, pourquoi ne pas afficher la langue dans les supermarchés qui le voudront dans la mesure du possible, je ne vois aucune objection, je m’interroge seulement sur l’intérêt réel que cela présente pour la langue. Je vois davantage d’intérêt à redonner sa place à la langue dans le local, dans l’économie locale, dans le cadre d’une société réinventée, où elle pourra retrouver un sens qu’elle ne peut manifestement pas avoir en jouant dans la cour du français en France, français omniprésent depuis plusieurs générations désormais, sur toutes les lèvres, sur tous les panneaux, dans toutes les oreilles. La lutte n’est à l’évidence en rien équitable et ce ne sont pas les quelques concessions des politiciens et autres décideurs qui rééquilibreront les parties.
La langue ne peut guère désormais exister, sauf à vouloir un état indépendant (mais pour qui, pour quoi ?), qu’en complément au français, jamais en substitution. Je poursuivrai à cet égard par quelques questions volontairement provocatrices mais néanmoins fondamentales : quel besoin auraient les gens de l’occitan dans les actes de leur vie de tous les jours alors qu’ils ont déjà cette langue qu’est le français qui remplit bien cette fonction ? On pourra mettre en avant l’aspect identitaire, certes, mais qui se sentira concerné par ce marqueur identitaire qu’est la langue quand tout le monde se sent évidemment avant tout français parlant français ? Qui aujourd’hui se sentira limousin ou périgourdin avant d’être français ? Comment alors susciter l’envie de s’identifier à cette langue ? Cela est-il même souhaitable et si oui pourquoi ? Ne vaut-il pas mieux que la langue meure plutôt que de sauver quelques modalités linguistiques romanes sans préoccupation culturelle aucune d’aucun ordre que ce soit (culture paysanne, mode de vie alternatif ou néo-paysan etc.) ?
Attention, n’allez pas croire que je soutienne l’une ou l’autre de ces thèses, je relaye simplement ce que j’ai déjà pu lire ou entendre et qui suscite l’interrogation. Je ne suis pour ma part en rien hostile à l’innovation, au contraire, même si je préfère qu’elle soit porteuse de sens. Je serais content aux alentours de chez nous de trouver de l’occitan au supermarché, je me pose juste la question de l’intérêt que cela présente réellement, bien que je préfère trouver de l’oc chez un petit producteur qui vend des fruits et légumes en agriculture sinon bio en tous cas raisonnée, produits de qualité auxquels la langue pourra apporter une valeur ajoutée.
Par ailleurs, je sais bien que certains occitanistes rêvent de Catalogne, Generalitat d’Espagne où la langue catalane est omniprésente avant même le castillan… mais force est pourtant de reconnaître que la situation sociolinguistique est là-bas radicalement différente de celle d’ici. Cela me ferait plaisir de voir afficher la langue de mémé partout, sans aucun doute (galvaudée chez Mc Do, par contre ça me ferait mal, mais passons, je n’ai sans doute pas le monopole de la langue), mais c’est oublier que la langue n’assure pas ou plus en France de fonction véhiculaire, et n’aura probablement plus l’occasion de le faire car le français joue déjà ce rôle, à moins de vouloir faire reculer l’usage du français chez nous ce qui est raisonnablement compliqué pour ne pas dire impossible.
Enfin, je sais aussi qu’il y a bien des petits qui apprennent la langue sans qu’ils n’aient aucun lien affectif avec elle, mais combien ? Et combien de petits seraient susceptibles d’apprendre l’occitan sans avoir aucun rapport de près ou de loin avec cette langue et selon quelle motivation alors ? La littérature, la musique, les spectacles ? Ce sont en effet des motivations qui peuvent venir combler des manques, cependant on a du mal à trouver la matière pour motiver les troupes, en particulier quand on sait qu’une émission de radio d’une heure par semaine n’est pas en mesure de tourner avec des artistes occitans seulement, car il n’y a tout simplement pas suffisamment de création. La situation est véritablement à mille lieues de la situation catalane ou même bretonne. On manque pour ainsi dire de tout en Occitanie en matière linguistique.
Vous l’aurez compris, pour moi, la revendication linguistique est étroitement liée à la fois à l’affectif et à la revendication culturelle. Elle est revendication d’un certain « biais de viure » réinventé, réactualisé, ou en tous cas qui reste à l’être d’une manière plus ou moins alternative. Je comprends bien que d’autres n’auront pas les mêmes préoccupations que les miennes et que le projet de ceux qui rêvent d’une réhabilitation de l’occitan à grande échelle diffèrent du mien mais je reste ouvert à tous les avis. Les questions que je pose plus haut peuvent servir de point de départ à une discussion si besoin.
[2] Le participant en question est Jean-Claude Jarry, conteur limousin, que chacun pourra découvrir dans un documentaire publié en dvd par l’Institut d’Estudis Occitans dau Lemosin intitulé Conterra dans lequel on rencontre également trois autres conteurs occitans : Paul Bony, Fernand Desaguiller et Alberte Forestier.
[3] Le « label òc per l’occitan » consiste en un label valorisant l’implication en faveur de la langue occitane de la part d’un organisme signataire et qui comporte un cahier des charges auquel se conformer selon trois niveaux d’engagement.
[4] Il s’agit du supermarché Auchan de Périgueux-Marsac.
Due composizioni di Realdo Tosi, poeta carbonaio (1929)

Due composizioni di Realdo Tosi, poeta carbonaio (1929)
Come per la raccolta dei funghi, ci sono dei giorni favorevoli per la ricerca documentaria, però alquanto rari. Quando riesco a trovare un po di tempo (e dunque con gran dilettantismo), mi occupo della cultura cosiddetta « popolare » dell’ottava rima, estemporanea o meno, tra altro legata al mestiere e alla vita « strapazzata » dei carbonai del Pistoiese (si veda qui l’articoletto dedicato all’Attribuzione e diffusione del Lamento del carbonaio). Non è, d’altronde, che abbia fatto una qualsiasi scoperta sull’argomento. Tutt’al più ho messo insieme un pò di documenti sparsi (in questo caso diverse versioni del Lamento del carbonaio e qualche studio). Venendo da tutto un altro campo, che tratta di letteratura più antica e meglio considerata, una cosa che mi stupisce e che mi eccita nella cultura etichettata come « popolare » e nella letteratura orale è la dispersione dell’informazione, il fatto che spesso non si trovano bibliografie aggiornate e banche dati affidabili.
Facendo questa ricerchina, mi ero imbattuto su un altro « lamento » di ben 27 ottave, intitolato La Canzone del Meo. Aimé Mucci, nel suo libro del 2002, ne dava in effetti una versione, considerandola anonima[1]. Questo canto mi è apparso bello e interessante quanto il primo.
Un carbonaio, in prima persona, racconta nei particolari più concreti la sua esperienza da ragazzino di appena 10 anni come « meo », costretto di guadagnarsi la vita dopo la scomparsa prematura del padre, con appena pochi mesi di scuola elementare alle spalle. Il meo era il garzone che nella squadra dei carbonai, durante una « campagna », faceva tutti i lavori piccoli della carbonaia. Sopratutto, quando non vi erano donne, era lui che cucinava per tutti e riforniva l’acqua. Nella canzone, sgridato di continuo dal capo-macchia, di notte come di giorno, senza un altro nome che quello generico, « Meo » è mandato a eseguire mille compiti faticosi e fastidiosi. Meo corre da uno all’altro impegno senza sosta, ubbediente, diligente, sempre rimproverato, mai gratificato. È la voce stessa del capo che si sente in buona parte delle ottave, sgranando l’elenco senza fine degli ordini e delle minacce, passando così in rassegna tutti gesti e usanze del mestiere. L’ex meo, ormai carbonaio maturo, si ricorda degli affanni, della fatica, della disperazione… e anche come, mandato solo nella notte a eseguire qualche lavoro, fu preso una volta dal timore, anzi dal terrore: sul luogo di un omicidio, sentì pronunciare nel buio il suo nome « Meo… », poi urli, risa e un’altra voce che gli diceva « tutto mio… », fino ad accorgersi che le voci dei fantasmi non erano altre che le grida degli animali notturni: allocco, civetta e gatto selvaggio…
La canzone è sempre così in bilico tra la denuncia dello sfruttamento del povero ragazzo e un umorismo assai amaro (« Ma col mio padrone, anche l’orina,/ Bisogna farla mentre si cammina »), con un gran senso della descrizione di tutti gli episodi della vita e del lavoro nel bosco. Per quello, il poema è anche un tesoro per i termini di mestiere e le espressioni peculiari della carbonaia.
Questo canto eccitava la mia curiosità e andai a trovare un bel giorno, due anni fa, Alfo Signorini, la fonte di Aimé Mucci, a Tobbiana, che mi fece una copia dell’originale suo del testo, insieme con la versione del Lamento del Carbonaio ripresa anche da Muci. Entrambi gli erano stati consegnati da vecchi carbonai, una ventina d’anni fa. Si ricorda sopratutto di un certo Pietro Nesi che nel paese di Tobbiana cantava la Canzone del Meo. Alfo Signorini mi fece anche vedere un bellissimo film documentario girato da lui stesso in nero e bianco negli anni 70 dedicato al mestiere del carbonaio, in cui si sentiva brani delle due canzoni.
Proprio lo stesso giorno, in una libreria della via degli Orafi di Pistoia comprò due libri. Il primo, nuovo di zecca, era intitolato Tre civette sul comò. I ricordi dei bisnonni. Raccolta di tradizioni orali, a cura di Rosanna Nerozzi (edizioni Il Metato, Pistoia). Il « concetto » di questo libro, con una prefazione di Claudio Rosati, è molto originale. La curatrice, maestra alla scuola elementare di Saturnana, fece realizzare ai suoi allievi un vero e proprio lavoro di colletta etnografica presso i nonni e i bisnonni. In questa raccolta cospicua figura anche una versione molto simile della Canzone del Meo, non attribuita, intitolata: La Storia del meo.
La seconda pubblicazione era un libricino usato del 1980, il piccolo catalogo di une mostra fotografica allestita dal comune di Pistoia: Il Carbonaio un mestiere in estinzione[2]. L’opuscolo presenta una serie di fotografie in nero e bianco di carbonai al lavoro, qualche spiegazione sulle fasi della lavorazione del carbone e qualche testimonianza sulla durezza del mestiere, ma anche la ripresa integrale di una piccola raccolta di versi in ottava rima pubblicata nel 1929 a Borgo val di Taro (tipografia Cavanna)[3]. Il poeta si chiama Realdo Tosi, di Pistoia, precisa la copertina riprodotta nel catalogo e il libricino contiene due delle sue composizioni: Il fuoco Corso pietoso e rio e… Il servitore de’ carbonai detto Mèo.
Era proprio la stessa canzone, e contava pochissime differenze, per un’opera passata (e probabilmente destinata) alla circolazione orale, in confronto alle due altre versioni. La sintassi e il lessico erano però, qua e là, più chiari, il metro e le rime più regolari. La Canzone del meo aveva dunque un’autore che si poteva insomma facilmente rintracciare. Questo testo conobbe pressoché la sorte del Lamento dei carbonai: chi tra i lavoratori del carbone aveva fatto il meo da ragazzino non poteva non identificarsi con la voce del narratore; per quello, evidentemente, tanti carbonai l’hanno imparato a memoria, cantato et tramandato (dagli anni 30 fino al 2000 !), senza ricordarsi del nome dell’autore e, a volte, se non il più spesso, senza sapere che si trattasse di una fonte scritta. In effetti, la grande vicinanza con l’originale delle due versioni raccolte rende molto probabile che la canzone si sia diffusa proprio a partire del testo stampato. Per di più, Claudio Rosati, che svolse negli anni 80 un lavoro approfondito d’inchiesta antropologica sui carbonai del Pistoiese, ci informa che, tra loro, il libretto del Tosi era « assai celebre »[4].
Il catalogo del 1980 dà pochissime informazioni su Realdo Tosi. Il poeta sarebbe nato a Villa di Baggio (Pistoia) da una famiglia di carbonai e faceva anche l’« improssimatore » (sic), cioè il poeta a braccio, coinvolto nei contrasti in ottava. Sarebbe defunto a Pontremoli, ed è probabilmente in questa zona che abitava già nel 29, visto il luogo della pubblicazione del suo libricino. Sarebbe senz’altro possibile e auspicabile saperne di più su questo poeta carbonaio che seppe così bene esprimere le tribolazioni e sofferenze della sua prima « campagna » nei boschi in gioventù, tanto da presentare uno specchio in cui ogni carbonaio potesse riconoscere la sua propria esperienza e fare sua la canzone, imparando i versi a memoria e cantandoli.

Quintilio Tosi
Nell’altra sua composizione, Il fuoco Corso pietoso e rio, Tosi si presenta come un autodidatta (« nove mesi di scuola elementare ») che lesse e rilesse Omero, Virgilio, Tasso (« spesso e volentieri ») e, più difficilmente, Dante, i cui i versi gli apparsero alquanto ermetici (« Leggendo i libri del sommo Alighieri/ Troppo oscuri per me, non capii niente »). Si dichiara « innamorato » di « scrivere in versi », senza pretendere in nessun modo al titolo di poeta. L’espressione di questa (finta ?) umiltà è d’obbligo tra i poeti a braccio: per dirsi poeta, non basta « l’estro di natura » e l’ « inclinazione » al poetare; bisogna frequentare il coro delle Muse, bere alla fontana d’Ipocrene, conoscere Apollo quasi di persona… tante parole per significare l’ispirazione sovrannaturale dei grandi poeti, ma che sono anche e forse sopratutto metafore sociali per alludere al mondo sociale dell’alto, da cui il poeta popolare rimane escluso e prima di tutto il mondo dell’educazione alle buone lettere, chiuso alla povera gente.
Questa composizione narra un fatto reale, accaduto il 2 d’Aprile dello stesso anno 1929 a Pietrapola in Corsica: l’incendio, avvenuto a causa del gran vento, delle carbonaie e delle capanne di una squadra toscana, nonché dei boschi circostanti, con grave pericolo della vita delle famiglie di carbonai e dello stesso poeta ivi presente. Tosi descrive con grande efficacia la violenza del vento, la lotta vana contro l’incendio delle carbonaie, la confusione della fuga nella macchia sui pendici della montagna, lo smarrimento e la rabbia dei carbonai davanti alla perdita non solo del carbone, ma del loro alloggio e di tutti i loro indumenti.
Fuoco « rio » davvero, ma anche « pietoso », tanto è vero che risparmiò la vita di tutti (« figli, babbo e mamma »). Ma pietoso anche e sopratutto perche si verificò un evento interpretato dai carbonai come sovrannaturale: in mezzo ai vestiti calcinati ritrovarono, quasi intatti, le immagini di devozione che tenevano con loro. Questo tipo di « miracolo » – l’oggetto sacro che rimane illeso nonostante il fuoco –, appartiene ovviamente ad una lunghissima tradizione nella cultura, non solo popolare, dell’occidente. Ma Tosi canta in tempi ormai di dubbio dilagante e cita, in modo quasi giuridico, i nomi di altri testimoni: Maria e Quintilio Tosi, probabilmente suoi familiari, e una donna di nome (o soprannome) Velleda.
Claudio Rosati ha proprio intervistato due protanogisti dell’incendio di Pietrapola: lo stesso Quintilio Tosi e una certa Sira Rossi[5]. Quintilio Tosi, di cui si può vedere il ritratto fotografico nel catalogo del 80 (p. 4), si ricorda che la « terra bruciava come zolfo » e parla anche dell’avvento miracoloso: « c’avevo due ‘aquilotti’, cinque lire d’argento. Io non son di quelli che crede tanto, ma qualcosa c’era. Gli ‘aquilotti’ eran colati ; nel portafogli si portava la Madonna di Valdibrana. C’era rimasto la corona e la Madonna ». Su questo particolare, il racconto di Sira Rossi è ancora più interessante: « … fra le cenere che era rimasta di tutta la valigia ci trovò il rosario. Il rosario era di corallo. Questo e altri santini rimasti dentro un portafogli. Erano rimasti affumicati, ma non bruciati. Questa povera donna – la ricordo ancora, non mi sembra che sia vero e pace che sia morta – li prese con una Madonna attaccata eh, attaccata proprio: ‘Mi siete rimasti altri che voi, non vi voglio più neanche voi’. Li buttò via, dalla grande disperazione »[6].
Il poema del Tosi non parla di questo gesto di disperazione, molto interessante da un punto di vista antropologico (questa reazione, in effetti, coinvolge una concezione del rapporto con gli oggetti sacri di protezione che ha ben poco a che fare con quello che si intende cristianamente per « devozione »); la sua è una realtà, almeno da questo punto di vista, in qualche modo pacificata e tipicizzata.
Nello stesso modo viene d’altronde elogiato l’attitudine del proprietario imprenditore, probabilmente corso, « Monsieur Favalli », che confortò e soccorse i miseri Pistoiesi. Non mancano però versi di denuncia degli imprenditori cattivi, che sfruttano i carbonai, non hanno nessuna « pietà di chi lavora » e si oppongono ai progressi del soccorso sociale. Anche questo aspetto, nel contesto dello Stato fascista nel 1929, meriterebbe di essere ulteriormente indagato.
Si riportano qui i due poemi senza cambiamento di grafia e aggiungendo poche note per facilitarne la lettura.
Jean-Pierre Cavaillé

Le due composizioni di realdo Tosi:
Il fuoco corso pietoso e rio e Il servitore de’ carbonai detto Mèo
1- Il fuoco corso pietoso e rio
Leggendo i libri del sommo Alighieri
Troppo oscuri per me, non capii niente,
Tasso lo lessi spesso e volentieri,
Ma nulla m’è rimasto nella mente.
Pur d’Omero e Virgilio i bei pensieri,
Mi piacque di rileggere sovente,
Chi ebbe penne d’argento e chi d’oro,
Invidio non averla come loro.
Se di scrivere in versi m’innamoro,
È l’estro di natura che mi sprona,
Pur non conobbi delle Muse il coro,
Nel suo soggiorno al monte Elicona.
All’ippocrene non ebbi ristoro,
Per cui il poeta bei versi sprigiona,
Neppure di Latona il biondo figlio,
Giammai conobbi, e non l’assomiglio.
Per cui non son poeta e non mi piglio,
L’immeritato onore d’esser tale,
Lo riconoscon tutti, e mi consiglio,
Se dico son poeta il dir non vale.
Solamente mi sforzo e m’assottiglio,
Che’l verso mi risulti men bestiale,
Nel dir che avvenne a Pietrapola e altrove,
Nel millenovecentoventinove.
Se scatenò terrore Marte e Giove,
Se s’arrabbiò Tibel, Tete e Nettuno
Vulcan non fece meno aspre prove
Quando intese vestir le genti a bruno.
Pur questo fatto a piangere ci muove,
Che senza cuor non ci sarà nessuno.
Pur io che scrivo il pianto a gli occhi sento
Per cagion d’un incendio violento.
Il due d’April si scatenò un gran vento
II foco dalle carbonaie smosse,
Pluto lo propagava a suo talento
Tanto che venne le foreste rosse,
Il carbonaio lanciato nel cimento,
Tra foco e fumo da par Minosse,[7]
Più s’arabatta, il foco più disegna
Distruggere carbon, baracche e legna.
Parea ’l voler di Dio, quando si sdegna
Contre di chi lo nega o non l’onora
L’aria parea di foco e zolfo pregna
Come piovve su Sodoma e Gomora
Oppure l’altro paragon c’insegna
Di quando avvien del mondo l’ultim’ora
Lettor lo sai come lo descrisse
Santo Giovanni nell’Epocalisse ?
Qui niente avria a provar l’eroe Ulisse
Ne Frusberta Gioiosa e Dorlindana[8]
Ma per domare il foco e che morisse
D’acqua vi occoreva una fiumana.
Il sol pel fumo ebbe a subir l’ecclisse
Tra foco e fumo pur la gente umana
Dopo aspra lotta orribile, accanita
Fu ben fuggire per salvar la vita.
Ansanti ! chi calava e chi a salita
Spossati tal da rimanere in panna
Poscia che vade tutta incenerita
E quali in fiamme la loro capanna
Ov’era la sua roba custodita.
Di salvare qualcosa ognun s’affanna,
Chi giunge appena in tempo, ha salvati
Ragazzi ch’eran ivi addormentati.
Gli urli, e lamenti sono incalcolati
Pianti di donne, stridi di fanciulli
Rabbia, passione d’omini snudati
Delle lor vesti, i lor guadagni nulli
Quei boschi appresso che di verde ornati
Sono ridotti sterili e si brulli
Uniti al quadro del lavoro perduto
Rimane ogn’uno imbecillito e muto.
Un italiano bene ho conosciuto
È del paese detto Germinaia[9]
Il prepotente vento 1’ha voluto
Sbalzar da una piazza carbonaia[10]
Venti minuti resta ivi svenuto
Mancò poco la morte gli s’appaia
Rinvenuto che fù da quello stato
Si trova dalle fiamme circondato.
Aiuto, aiuto spesso ebbe gridato !
Ma la risposta gli rimase muta.
Per dolore del braccio dislocato
E nel vedere che nessun l’aiuta
Fu talmente avvilito, e scoraggiato
Come veder la vita sua perduta.
Come Dio volle un varco egli s’aperse
E nel fosso vicino tosto s’immerse.
Pure agl’altri il bisogno gli s’offerse,
Come pria dissi di salvare la vita,
Chi fuggia per valli verdi e terse,
Chi per via più sicura e più gradita,
Ma nel loro fuggir piaghe diverse,
Il fuoco crea e fan gridare aita,
Giubbe e camice (orribile faccenda)
E pantalon si spengano a vicenda.
Quando cessò la furia aspra e tremenda
Colla passion nel cor che gli sovrasta
Ogn’un bisogna ben cura si prenda
Veder carbone e legna ch’è rimasta
Qui nuovo strale lo suo core attenda
Nel vedere scomparsa ogni catasta
Chi impreca, chi piange chi vien meno
Chi sentesi scoppiare il core in seno.
Son venuti da l’Italo terreno
A far la vita dura, aspra, amara
Perchè gli frutti un guadagnetto almeno
Per poi tornar alla lor patria cara.
Il pensier dolce, si cambiò in veleno
Si trasformò a Bosalla e Solenzara
A Quenza, Bura, Sera[11], (ria regione)
Luoghi di vento fuoco e di passione
Sorge un Serto alla lugubre canzone
In più alto timbro merita ch’io cambi.
In una dolente ricognizione
Una bella sorpresa ebbero tanti
Chi nei panni tenea per divozione
Immagin sacre di madonne e santi
Qual di metallo e quali in carta espressi
Bruciò le vesti, e non brucciaron Essi.
Ciò Maria Tosi e l’Idola confessi
Pure Quintilio Tosi e la Velleda
Testimoni oculari loro stessi
Se vale i testimon ciascuno creda.
Occorre questo fatto v’interessi
Ed alla realtà ogni dubbio ceda
Sono questi italiani Pistoiesi
Da cui questo miracolo compresi
O meglio convintissimo mi resi
Come mi presentaron quelle carte
Sacre, medaglie e corone presi
In mano, certo non le ebbi ad arte
Non sol dal fuoco, pur dal fumo illesi
Cosi la gloria nuova gloria imparte
Ogn’un commenti colla propria testa
Se vano è il credo, o realtà ci resta.
Se il caso ad arte alcun manifesta
Dirò pur io che’l caso quivi impera
Se parol caso è parola onesta,
Allor per caso venne Celo e Tera.
Allo spirito caso, facciam festa
Per caso venne la natura intera
Dican pur caso, caso dico anch’ io
Ma in questi casi c’è la man di Dio.
Questo è l’incendio pietoso, e rio
Risparmiò pure figli, babbo e mamma
Io pure appena incolume n’uscio
Fui per soffocare tra fumo e fiamma.
Appena constatato il cenerio,
Scrissi a Monsieur Favalli un telegramma
« Vostre macchie incendio distruttore »
Veloce vien sul luogo del dolore.
Come s’impegna un celebre dottore
Guarire l’ammalato che gl’è caro
Qualche medicamento superiore
Gli dà del più costoso e del più raro
Cosi Favalli mitiga il dolore
E lo guarisce tosto col denaro
Con parole melliflue conforta
Poscia il lavoro a ripigliar li esorta
Basta che non ci sia persona morta
Nell’orrendo diabolico disastro
Disse, se siete vivi, poco importa
Se arse legna di leccio e d’ulivastro
Chi mi ubbidisce e chi rispetto porta
Il cuor non ho di marmo o d’alabastro
Ma l’ho bensì filantropo e leale
Apprezzo il bene, e risarcisco il male.
Cancellato lo spirito brutale
Ogn’uno imiterebbe tale esempio
L’uomo, ama l’uomo da fratel carnale
Quindi la carità avrà il suo Tempio
Ma se caschiamo in un padron venale
Di lingua adulatrice e di cuore empio
Sempre; ma in questi casi la miseria
Piglia più proporsion, si fa più seria.
Sta ben la propaganda deleteria
Ver chi non ha pietà di chi lavora
Qui si presenta tosto la materia
Che alcuni impresari disonora
Quelli che trattan colla cattiveria
L’operaio calloso, – a all’ultim’ora
Abbandonato, triste, o malcontento
Senza soldi, ne vesti, e pien di stento.
Se non han diritto a risarcimento
Altra mano filantropa si elevi
Una sottoscrizione, o il parlamento
Elargisca una somma e li sollevi
Pur gli impresari sono in gran fermento
Che risentono danni pur non lievi.
C’ è chi elargisce per uman giustizia
E chi da niente per troppa avarizia.
Se non scrissi in buon metro e con perizia
Lo dissi che il poeta non so fare,
Come mi detta il cuor senza malizia
Ho voluto tal fatto raccontare,
Poca sapienza, la penna novizia
Nove mesi di scuola elementare
Poco posson valere allo scolaro
Sia pur d’ingegno fine del più raro.
Il mio studio fu quel del carbonaro,
Son da piccino in mezzo alla foresta
Costretto a lavorare al giorno chiaro
Di notte, a tempi tristi e alla festa,
Quando il lavoro è cosi duro e amaro
Vien duro anco ’l cervello della testa
Dunque lettore ti chiedo perdono
Se questi versi grossolani sono.
2- Il Servitore de' carbonai detto Meò
Se Apollo vorrà farmelo un favore,
Di mettermi qualcosa nella testa,
Vi dirò, quando feci il servitore,
A carbonai che stanno alla foresta.
Chiamarmi del mio nome non occore,
Ma bensì Meò la tradizion l’attesta,
Chi chiamò Mèo il primo m’indovino
Certo fù qualche gatto montanino.
Aveo dieci anni quando per destine,
Rimasi senza babbo e senza dote,
Ero dei figli il più grandino,
Mamma malata, lavorar non pote.
Vedevo ogni giorno sempre più vicino,
La Dea miseria e sempre più mi scote.
La vita mia aveva la struttura,
Da parer di Pinocchio la figura.
Fin da piccino la madre natura.
Mi fece sentir l’inclinazione
Con molto ardore alla letteratura,
A cui incominciai con gran passione
Ma quella scuola non fù duratura,
Sol pochi mesi dettemi lezione,
Fù giocoforza di cambiar pensiero,
Per guadagnarmi il pane giornaliero.
Mi prese un carbonaio calloso, nero,
Mi tenne una campagna[12] alla foresta,
Duro il lavoro tenero com’ero,
Immaginate voi se mi molesta.
Per me sono: Ubbidienza, e dire ’l vero,
Già massime inculcate nella testa,
Agile e pronto a ogni ordine impartito,
Giammai peccai d’averlo trasgredito.
Non avevo un lavoro ancor compito,
Che mi ordinava più d’una faccenda,
Svegliati Meò; presto avrai finito,
Se non vuoi il padrone ti contenda.
Và piglia l’acqua, e subito ammannito,
Bolla il paiolo, e la farina discenda,
Urla Aaùù pria che sia cotta,
Noi si risponderà, veniam di trotta.
Appen la prima fetta in bocca è rotta,
Forse perché non rida, o che non goda,
Mi dà dell’ imbecille e del marmotta
Dicendo è poco cotta e troppo soda.
Mentre l’avevo a termine condotta
Con tutte le bontà che ’l cuoco loda,
Pria che finisca di mangiare e bere
Mi fa tosto rizzare da sedere.
Meo, vai il carbone a rivedere,
E bada che non bruci, dammi retta,
Vai di corsa, non ti trattenere,
Non ti scordar ’l pennato ne l’accetta,
Hai da trinciar la legna. Vai a vedere,
Dev’essere già piena la barletta[13],
Portala quassù, fai come un razzo,
Araccatta il carbone e fai lo spiazzo.
Io delle strade non me ne imbarazzo,
Disse il padrone, fai quello stradello,
Cerca i zoccoli, legali in un mazzo,
E portali lassu dal mio rastello.
Il sommondino[14] è nel fosso in guazzo,
Un pò più tardi portaci anco quelle
E poi riguarda quelle carbonare,
Che Capre e Vacche l’abbiano a sciupare.
Meò, la foglia c’è d’araccattare,
La carbonaia è quasi calzolata[15],
Tu c’ai della legna da trinciare,
Perché nel capo non è ultimata,
Poi per la bua, le zolle c’ài da fare,
Bada di non ci metter ’na giornata,
Preparaci il fittone[16] e l’infochina[17],
E dée fumare innanzi domattina.
Aaaauuu ! Il mulattiere s’avvicina,
Meò il vaglio[18] è rimasto giù nel fosso,
Svelto ; vai a pigliarlo, Via, cammina!
Meò! — Avanti che tu ti sia mosso?!
C’è pur rimasta un po di braschettina[19],
E quattro abbocchi[20], portali sù addosso,
Alla piazza levata del fondino[21],
E giungi in piazza innanzi al vetturino[22].
Le balle butta giù dal Mulettino. —
Leva gli abbocchi. — Manda in quà il carbone,
Fai i randoli[23]. — Non far tanto pianino. —
Dammi una balla. — Svegliati zuccone. —
Ha un tanfo quella là del poggettino
Vai a tapparlo, poi planta il fittone
Scegli rammicci, trincia mozzi[24], e poi
Finita di coprire tu la infoi[25].
Bada l’infingardia che non t’annoi
Intanto piglia un corbello di tizzi
Li spacchi se un bel fuoco far ci voi
Accesa una scopa sulla bua li rizzi
Se ai piacer che si rabbocchi noi
Il tuo lavor la volontà ci aizzi
Prpara innanzi un bel monte di tera
Per caricargli il capo questa sera.
Meò, legna trinciata non ce n’era
A quella carbonaia del poggetto
Te l’ho detto stamani con maniera
Mi par che tu lo faccia per dispetto
Cosa farai questa primavera
Non arrivi alla fine ci scommetto.
Benchè è sempre freddo non t’avvedi
Camminando li fai solchi co’ piedi
Meò. — Le paravente[26] che tu vedi
Laggiù appoggiate, portale a codesta
Quando ’l sole va sotto se tu credi
Che qualcosa da fare ti ci resta
Dirò alla luna il tempo ti concedi
Cosi la mano ti verrà più lesta
Poi levati alla vita la fusciacca
Porta un fascio di legna alla baracca,
Trinciale accendi il foco, presto attacca
Il paiolo che bolla, alla catena
Dopo stacciata la farina, spacca
Quel tizzo grosso per far lume a cena.
Non mi ci fa trovare qualche tacca[27]
Secondo l’uso o qualche brusco appena
Mentre si cena: — Meò, dammi ’l bariletto
Meò, fai lume — Meo dammi il ronchetto[28].
Se cento volte al giorno, Meò a detto
Alla giornata la notte compete
Meò doventa un nome maledetto
Neppure al buio non ha tregua e quiete
Sopra duro giaciglio che ha per letto
Al nome Meò, scattare lo vedete
— Meò, — fai fuoco, il freddo, Meò s’interna
— Meò, — tira vento, accendi la lanterna.
Meò la notte è lunga quasi eterna
Vai a riveder quella sommonda[29]
Non ci sia fuoco nella parte esterna
Pur quella a fuoco guarda se è tonda
Montaci sopra, tasta, ben discerna
Se ’l pie calcando in qualche parte sfonda
Quante volte, il pie calcando, è entrato
Miracolo se’l Meò non s’è bruciato
Mi perseguitò sempre il duro fato
Di giorno, notte, a tempi buoni e crudi
Il Meò è scalzo, eppur l’anno mandato
A lavoro a dispenza perche sudi
Se il pacco delle scarpe non è arrivato
Non importa anderà coi piedi nudi
Se è freddo e le ungue vanno via
Non è poi una grossa malattia.
Se qualche volta male mi venia
Di solita polenta mi si pasce
Ne latte ne caffè non mi si offria
Dunque polenta o ferme le ganasce
E tosto brontolare si sentia:
— Il Meò sente l’erba quando nasce[30].
— Io quando sono stato mezzo morto
— D’esser malato non mi sono accorto.
Quando ’l padrone è cosi crudo e torto,
Meglio stare all’inferno con Minosse,
Un po di riposo, un cenno di conforte,
In quel regime credo che ci fosse,
Darebbe tempo, o semplice conforto,
Di fare all’uno naturali mosse,
Ma col mio padrone. anche l’orina,
Bisogna farla mentre si cammina.
Piansi pel gelo non chè per la brina,
Pei trattamenti di quell’ uomo infame,
Costretto a risparmiargli la farina
Restavo quasi sempre colla fame,
Carne se ne mangiò tanta pochina,
Ad onta dello spiede e del tegame.
Il pane lo mangiai, pria per Natale,
E più due volte: a Pasqua e Carnevale.
La polenta volea con poco sale,
Un baccalà ci fece una stagione,
La parte del formaggio, era tal quale,
Come di cacio far la comunione.
Pure i fagioli non ci fecer male,
Salacche, e aringhe con dimolta arsione,
Ma un giorno all’ improvviso vidi tosto
Che il padrone mangiava di nascosto.
È falso, è abituato dire l’opposto,
Specie ne giorni che al paese è andato,
Portarmi fichi e noci avea proposto,
Poi dice, che li ha persi, o s’è scordato,
Giovine sì, ma conosco il suo costo
Stò attento dove poi ha evacuato,
Vi trovo i semi di quei fichi stessi,
Non scordati, non persi, sol promessi.
Tutto non scriverò; sol v’interessi
D’immaginar cosa vol dire inferno
Non minor pena danno i miei processi
Eppure d’innocenza mi governo.
Quante volte in alto gli occhi messi,
E chiesi a mani giunte all’Ente Eterno,
Perchè mi tolse il padre, e non ha premura,
Di vigilare la sua creatura.
Mi manda, solo fuori a notte scura,
Non so quanto timore al cuor s’annida,
Aveo sentito dir che c’è paura,
In un punto ove sfogassi un omicida.
Sento chiamare Meò in lingua pura,
Un’ altra voce, urla, par che rida,
La terza: Tutto mio — dicea in fretta
I capelli m’alzavan la beretta.
Scappar veloce come una saetta,
L’anima di quel morto appresso aveo,
Poi seppi eran l’allocco e la civetta,
Ed un gatto selvaggio chiamar Mèo.
Pensai mi comandasser qualcosetta,
Ubbidire anco a Gatti mi credeo,
Cosí passai l’inverno giorno e sera,
E due o tre mesi pur di primavera.
Or l’aria è chiara, tiepida e leggera,
La campagna di fiori e d’erba è ornata,
Canta l’usignol con buon maniera,
La canzone del Mèo addolorata.
Sorride e canta la natura intera,
Inneggia alla campagnia terminata,
Di arivarci in fondo non credeo,
Ma Dio mi guardi di rifare il Mèo.
[1] Les forçats de la forêt. L'épopée des charbonnniers, Toulouse, Editions Universitaires du Sud, 2002, p. 91-100.
[2] Adriano Mancini, Giordano Pini, Vincenzo Pellegrinetti, in collaborazione con Franco Tuci, Il carbonaio. Un mestiere in estinzione, Tip. Nazionale, Ufficio Stampa del Comune di Pistoia, 1980.
[3] Ne ho rintracciato una ristampa recente nel catalogo della biblioteca Forteguerriana di Pistoia: Il fuoco corso pietoso e rio e Il servitore de' carbonai detto Mèo: versi in ottava rima, di Realdo Tosi di Pistoia. - [S.l. s.n.], 2005. - 23 p. 1 ritr. Da notare che il materiale della tipografia Cavanna si può vedere al Museo delle Mura di Borgo val di Taro.
[4] Il fuoco e la memoria, « La Ricerca Folklorica », n°. 28, 1993, pp. 133-138, p.136. Si veda anche, dello stesso, Breve Storia di un lamento e di uno sguardo, « ‘Ottava vita’ e dintorni. I carbonai dall’ottava rima al rock », a c. di Gianfranco Monteni, Siena, Amministrazione Provinciale, 1997, pp. 63-75.
[5] Il fuoco e la memoria, art. citato, p. 137.
[6] Ibid. p. 137.
[7] Il re degli Inferni.
[8] Le spade magiche di Rinaldo, Carlomagno e Orlando.
[9] Paese dell’Appenino pistoiese.
[10] L’aia in cui si costruisce la carbonaia.
[11] Borghi, paesi e paesini della Corsica al nord di Porto-Vecchio, il luogo d’approdo dei carbonai toscani embarcati a Piombino.
[12] Stagione di lavoro.
[13] Detto anche « bariletto » o « barletto ». « Recipiente fatto di strisce di legno usato per la conservazione dell’acquo ; uno dei compiti fondamentali del meo era di provvedere che fosse sempre pulito e pieno », Il Carbonaio, p. 24.
[14] « Rastrello in legno che serviva per ripulire la terra prima di metterla sulla carbonaia », Il Carbonaio, p. 24. Nella versione di Saturnana: « semandino ».
[15] Calzolatura: « Operazione consistente nel circondare la carbonaia con un cerchio di zolle alto circa 50 cm », Il Carbonaio, p. 24.
[16] « Pezzo di un tronco piantato in terra, sul quale si spezzano i mozzi », Il Carbonaio, p. 24. « Trigante » nella versione raccolta da Alfo Signorini.
[17] Anche « Infuochino » o « infoina ». Lungo bastone usato per distribuire il fuoco sul fondo della carbonaia subito dopo aver gettato i primi mozzi accesi », Il Carbonaio, p. 24.
[18] « Mezzo per mettere il carbone nelle balle ; paragonabile a un corbello sezionato longitudinalmente », Il Carbonaio, p. 24.
[19] Carbonella.
[20] « Fuoco che viene fatto sulla bocca della carbonaia per poi buttarlo all’interno e dare inizio alla cottura », Il Carbonaio, p. 24.
[21] Il fondino è il focolo centrale della carbonaia.
[22] Il mulattiere, che assicura il trasporto del carbone.
[23] « Picoli rami di legno usati per chiudere le balle », Il Carbonaio, p. 24.
[24] « Pezzetti di legno usati per infuocare la carbonaia », Il Carbonaio, p. 24.
[25] La infuochi.
[26]« Frasche o altri mezzi usati per parare il vento alla carbonaia », Il Carbonaio, p. 24.
[27] « Scheggie di legno che saltano via via ad ogni colpo di accetta », Il Carbonaio, p. 24.
[28] Detto anche « roncola » o « ronchetta ». « Coltello ricurvo usato per ripulire il legno della corteccia », Il Carbonaio, p. 24.
[29] ripulita.
[30] Allusione al detto « guardare l’erba crescere ».
Daniel Loddo, Memòria del país gresinhòl

coberta, amb Cateton, lo portaire d'aiga de Montmiral
Daniel Loddo, Memòria del país gresinhòl
A prepaus de : Daniel Loddo, Gents del país Gresinhòl. Canton de Castelnau-de-Montmiral (Tarn), Cordae/ La Talvera, 2010 e CD : Cants e Musicas del País Gresinhòl.
Aquò fa una bona annada que rebali aqueste libràs, de gaire 600 paginas, grand format, escrit pichon pichon, e vos podi dire que l’ai legit e espepissat de cap en cima. Es una soma, a mai una enciclopedia vertadiera d’etno-istòria sul monde del canton de Castelnòu de Montmiral (Castelnau-de-Montmiral) dins Tarn, es a dire de tot aquel monde que visquèron et vivon totara dins lo parçan de la selva de Gresinha. Aital passa en rivista tot çò que s’estaca a la vida economica (agricultura, industrias, mestièrs de tota mena : moliniers, fornièrs, barricaires, rodièrs, joatièrs, cadieraires, fabres, esclopièrs, panieraires, peirièrs, relotgièrs, perruquièrs, caifàs, pelharòts, estamaires, gardas, portaires…) ; puèi la vida vidanta e la vida sociala (un pauc fora borra aquesta partida : alimentacion, riquesa e paubertat, justicia, mentalitats, ideas politicas, anticlericalisme, instruccion, utilisacion de la lenga), los rites de passatge (maridatge, naissença, mòrt), credenças (devocion, rites de proteccion, medecina popularia, sorcelariá…) ; los passatemps (jòcs, espòrts, velhadas, canarvals, vòtas, bals, musica), enfin los contes e las legendas… Tot i passa e la massa d’informacions es tot simplament fenomenala e de totas sorgas : una collecta orala de mai de cent seissenta personas (e encara, i a d’inicialas qu’ai pas trobadas dins la tièra finala) e un trabalh mai qu’important dins los archius privats e publics e las bibliotecas.
Aqueste país, lo coneissi plan, que l’ai traversat de centenats de còps, en veitura e en biciclèta, entre Albi e Caussada, paísatge de puèges e de sèrres suaus, ont trauca de’n pertot lo blanc de la peira calcarària, que las bòrias e los vilàtges n’en son bastits. Me’n anavi, me’n vau encara, de còps que i a, per las vinhas, puèi lo long de Vera, entre los garrics de Gresinha e la terra roja, meravilhosament roja dels rogièrs del costat de Puèg Cèlsi (Puycelsi) e de La Ròca. (Larroque) Aquel país, lo se pòt traversar coma una carta postala : la plaça de Castelnòu de Montmiral, lo castel de Càila, la bastida fortificada de Puèg Cèlsi, la forèst de Gresinha… Òm se pòt tanben arrestar, parlar amb lo monde, començar de sègre lo fil de la memòria, de s’enfonzar dins las sedimentacions de cultura materiala, orala, escrita… Es çò qu’a fach Loddo, e nos balha aquí las resultas d’aquel trabalh d’arqueologia umana. Dejos la pel lisa e muda de la carta postala, vaquí la carn, vaquí la ventralha del país.

Puèg Cèlsi. Fotò Dominique Felga
Lo libre, coma los autres de la colleccion, es escrit en francés, mas l’occitan i se trapa pertot, perqué quasiment totas las enquestas son estadas carrejadas dins la lenga, e lo tèxte es mirgalhat de la paraula dels intervistats, revirada en francés dins lo marge. Los tèxtes son, coma totjorn dins lo trabalh de la Talvera, balhats en grafia classica, amb una volontat evidenta de pegar lo mai possible a la prononciacion locala e de totjorn respectar la sintaxa (per exemple, lo pronom personal neutre, que se ditz dins lo parçan « bò » e « ba », e que tend a prene la plaça del pronom personal, etc.). Aquò se veirà dins las citacions que farai.
Presentarai pas lo libre d’un biais sistematic, es a dire que farai pas una sintèsi critica dels conteguts, mas me contentarai de pescar de tròces de biografia, d’anecdòtas, d’exemples, de bocins de sovenirs.
La primièra causa que marca benlèu a la lectura es lo passar del temps, lo cambiar del país en pauc de generacions. Ieu me rapèli, encara, dins la annadas seissanta dels camps pichons separats de bartasses tot lo long del cors serpentos de Vera, abans lo remembrament que capvirèt completament lo paísatge. Mas la memòria encara viva captada per Loddo nos pòrta fòrça mai lenh dins lo temps.
Per exemple, es pas aisit d’imaginar que la selva de Gresinha, uèi mai que mai silenciosa e voida, foguèt un lòc abitat per d’obrièrs, d’artisans, de veirièrs (lo libre conten un capitol fòrça complet de Bernard Pajot sus l’art del veire en Gresinha), que vivián dins de cabanas, de baracas e de rolòtas : « una pichona vila. I aviá 500 personas dins Gresinha, se rapela un ancian de Vaor, que i demoravan en permanença, entre los carbonièrs, los rassegaires, los pigassaires. E passava l’espicièr, passava lo bochèr, lo bolangèr… ». Qualcun mai se remembra encara que los carbonièrs (subretot d’Italians de la region de Pistoia, dins los darrièrs temps del carbon de lenha – Loddo lor a consacrat un libre e un film documentari cf. aquí mon article sus la Lamentacion del carbonièr) « avián de cabanas en tèrra que fabricavan. Metián d’arbres quilhats, d’arbres entièrs, de buscas coma aquò, e aquí apèi i plaçavan de mofa contra aquelas garolhas e apèi amb de terra. I faisiá pas freg dins aquelas cabans. ».
E puèi, cossi se figurar los pueges de la part galhiaguèsa sens vinha ? E ben, un paísan d’Andilhac se rapèla qu’ « aprèp lo filoxera totas las vinhas èran crebadas, se demorèt una trentena o quanranta ans que i aviá pas de vinhas ». E d’apondre : « Ieu quand èri pichon anàvem amassar de prunèls de boisson negre per far un bocin de vin. Lo metián dins un semal ambe un bocin de sucre e d’aiga. E apèi, quand aviá fermentat, ba bevián ».
Cal tanben se representar lo trabalh amb las vacas e mai que mai a la man, al palabès, dins aquel canton puslèu paure ont se disiá que los gòrbs passavan amb lo ventre en l’aire per pas véser la misèra o tanben que lo país èran tant paure que los gòrps los devián ravitalhar, o encara que devián portar la musèta se volián manjar !
La paubertat èra una mena de comuna condicion. « I aviá ben qualque riches, ditz una estajanta de Montmiral, mès los comptàvetz suls dets de la man. E disián : ‘Los paures, que vos aimam plan paures, e que sosquètz plan paures’ ». Proba de l’existencia d’una importanta consciencia sociala, dins aqueste país marcat per las ideas socialistas e radicalas, e donca tanben anticlericalas (ne tornarèm parlar).
Evidentament, i aviá paures e paures : pichons proprietaris, « bordièrs a mieja » (metadièrs), vailets, a mai de monde qu’avián pas res e que rebalavan pels camins… La memòria d’aquela vida, la dels grands parents dels mai vielhs, nascuts dins las annadas 1870, s’es sovent menteguda. Coma aquesta femna de Montels que ditz : « Ma grand maire, mon paire me disiá, èran aici bordièrs, donc partissiá a Galhac amb un panièr sul cap e un autre a cada braç per portar de polalha, los uòus… al patron qu’èra a Gailhac per cò que partajavan tot, èran bordièrs a mièja ». D’aquel temps, dusca a las annadas 20 o 30, coma endacòm mai, se fasiá per la sant Joan las vòtas logairas, ont los vailets e las sirventas se cercavan un mestre novel, e disian per rire que la velha de la vòta èra « sant Crebèri » o « sant Crèba », perqué èra un jorn ont se trabalhava a ne’n pas poder mai, e lo lendeman de la festa, lo 25 de junh la « sant Ensagi », perqué començava una periòda d’ensaj, de pròva per los qu’avián cambiat de patron.
Passa dins lo libre un fum d’istòrias de vidas aspras, aclapadas de trabalh, coma la de Cyprien Condat sortit d’Istricon (Caüsac) en 1875, contada per son fils. Venguèt carbonièr a las minas de Caramaus : « trabalhèt 14 ans 11 meses e i demorava 1500 jornadas de rèsta perqué fasiá de dobles. Demorava dos jorns al fons de la mina sens tornar montar en trabalhent. Alara viá ganhat d’argent. Més en 1908 i agèt una grèva terribla, mangèt tot l’argent qu’avi’a ganhat. E èra en colèra e sabes ne voliá a la CGT. E ne fasiá partida justament, èra un cegetista. Mes apèi soguèt lo contrari. Et diguèt : « Quan trobarai una bòria partirai ». Aital venguèt bordièr puèi crompèt una bòria a dos passes d’ont èra nascut.
Las femnas se pausavan pas jamai : « Mon paire me contava, ditz una mamèta del Verdièr, que la mairina, la maire de mon paire, quand seminavan lo blat dins la rega, lo pepé laurava amb los buòus e la memé semenava lo blat darrièr la rega, a ponhats aquí, dins la rega, e alara quand arribava a cima, qu’aviá finit de seminar atendiá que la rega siága cobèrta, que siága acaptat per tornar començar. Alara aviá la cauceta dins la pòcha, montava sus una pèira perqué èra pè nuda, e fasiá la cauceta en atendent que lo pepé arribe a cima amb l’alaire. E apèi tornava començar e a cima tornava montar sus una pèira per far un bocin de cauceta. Las femnas aviam pas una minuta. Entendiái dire ieu a ma mairina que una femna caliá pas jamai que metèssa una man sus l’autra. Aviás pas léser ni de te sietar ni de far pas res de las mans. S'aviás pas res a far caliá atrapar las caucetas e tricotar o quicòm ».
Una anecdòta que ne ditz long sus aquelas vidas de trabalh e de paubertat es lo « viatge de nòça » d’Ernestina, contada per la mèma informatritz : « Ernestina èra una memé que demorava al Verdièr. Èra nascuda a Santa Cesèlha e alara quand se maridèron s’installèron al Verdièr. El aviá un atelièr, èra menusièr o fustièr. E avián 20 ans quand se maridèron. E èran pas riches, trabalhavan totes dos, pensi qu’ela fasiá un bocin de cotura. E alara d’aquel temps venián de far lo viaduc de Caüsac e lo tren comencèt de passar aquí. E aquò èra tot novèl. E alara avián enveja de véser passar lo tren de Caüsac sul viaduc. Alara partiguèron lo matin d’ora amb d’esclòps per venir véser passar lo tren a Caüsac. Me pensi que prenguèron un croston perqué se que non i a 9 quilomètres quand même a pè per venir véser passar lo tren e aquò èra lo viatge de nòças ». Cal dire que l’arribada – o lo passatge – del tren èra a l’epòca un grand eveniment (véser aquí, un autre libre de Loddo Chansonniers de Monts de Lacaune).

Viaduc de Caüsac de Vera. Fotò Eugène Trutat 1909
Se trapa tanben d’informacions sus tots los pichons mestièrs que fasián viure son monde, coma per exemple aqueste còlportaire que demorava a Canta Cocut sus la comuna de Vius, a la debuta del sègle XX : « Aviá un carreton e vendiá de libres. E fasiá escrivan per lo monde quand n’avián besohn ». Sul carreton èra escrit, en francés e en latin : « La fortuna me fugís, mas la ciença me demora ». De noms sortisson de l’oblit, coma aquel Batiston de Lauzèrta, lo darrièr esclopièr de Vius, vielh celibatari qu se logava a la jornada, petaçava las semals e lo dimenge talhava lo pel e rasava lo monde. Se disiá tanben que fasiá lo medecinaire. O encara, totjorn, de Vius, Norbert Cayre, nascut en 1876, qu’èra joatièr : « fasiá de jocs, e aquò lèu fach e plan fach. Lo comandavas, veniá, te caliá aver lo boès quand mèmes. Se fasiá plan en vèrnhe. Me’n rapèli, dins la gorga i aviá totjorn un tròç d’arbre per far los jocs. Veniá, preniá la mesura de la còrna del bestial, la talha e la fòma per çò que n’i a que son bassas, d’autras nautas… Dins la jornada lo jo èra finit. N’abançava. Aviá de pichons escapols [es a dire d’escapolons, de modèles], e tot a la man ».
A mai, passavan per las bòrias de cadieraires, coma aquel tipe chafrat « lo Secret medical » que veniá deTarn e Garona : « Aquel tanben èra un rude. Bastissiá de cadièras e lo ser partissiá a Montalban a pè amb una carriòla. E i vesiá pas gaire. A çò que paretriá qu’èra un ancian cantaire d’operà mès qu’aviá abandonnat de mercés la vista. Passava d’un ostal a l’autre. Lo monde quand lo vesián n’i’n fasián bastir. Dispareguèt apèi, sabi pas ont passèt. Èra avant la guèrra ». Loddo a interrogat tanben un italian, Narcisse Decima, sortit d’a costat de Belluno, en 1914, que amb lo paire fasiá de cadièiras. Daissi sas paraulas d’aur en francés : « Quand on est venus ici on était des gitanes qu’on galopait partout par là. Moi j’ai toujours trouvé les gens gentils. Et vous savez pas ce qu’ils me demandaient ? Si j’avais mangé ou pas. Et quand je disais que j’avais pas mangé, ils me faisaient manger. On mangeait et on dormait dans la propriété. Quand on allait à la campagne faire des chaises, on allait couper le bois et on allait faire les chaises sur place ».
De mai paures encara, s’es possible, vivián mai o mens de caritat publica, coma Cateton, lo portaire d’aiga de Montmiral, que sa fòto es sus la coberta del libre. De mendicaires passavan per las borias e fasián la pregària : « l’almoineta se vos plai / Qu’un crestian la vos demanda » ; « Pregarai Dieu coma cal/ Que lo bon Dieu la vos renda ».
Mas totis èran pas de Gleisa. Aital aquel que se fasiá apelar Le Marquis de Prune Verte : « Un jorn anguèt a cò d’un vesin e i ditz : « Ai set ! » E la vielha de l’ostal i ditz : « Se fas la pregària te balharai a beure ! – O ieu puta de monde la vòli pas far la pregària ! Se lo bevètz lo vos caldrà pissar ! » E se n’anava en diguent aquò » (M. D., Lo Verdièr).
Cal dire que l’anticlericalisme, dempuèi la fin del sègle XIX, s’escondissiá pas, e un fum d’istòrias d’aquesta mena corron encara, coma la d’un famos fustièr de Montmiral, Anselme Tregan, qu’estacava de medalhas e de capelets al còl de son can per far enrabiar lo rector. D’el se conta tanben que l’evesque l’i auriá dit : « Trégan vous devriez venir à la procession autrement je vous excommunie pendant 10 ans ». E aquel d’aquí de respondre : « Et moi je vous emmerde pendant le restant de votre vie » (daissi en francés per pas trucar las aurelhas piosas).
Aquò empachèt pas las processions ritualas (lo rector « cada 50 mètres, se rapèla una femna de Campanhac, disiá una litania e lo monde respondián. Totes los sants i passavan »), las tradicions pascalas e nadalencas de se mantener longtemps. M’agrada plan, per exemple, l'istòria d'aquel Berton, de Pèna, que fasiá la grepia dins la gleisa e disiá : « Pòrti lo pichon Jésus mès s’es pas fach bèl dempuèi l’annada passada ».
En mai, lo monde conservators mancavan pas, e podèm aver un’idea de çò que pensavan de l’autre camp en legissent los escrits d’Eugénie de Guérin, que Loddo cita sovent e a rason de zo far perqué sas descripcions son sovent fòrça detalhadas (e, malgrat son pauc d’amor per la lenga, mirgalhadas d’occitanismes). Mas cal pr’aquò tener compte que rapresentava sonque çò que pensavan los proprietaris gròsses e la pichona noblesa. Eugénie reagís violentament non solament a l’anticlericalisme, mas tanben a las tradicions pacanas – o almens pensadas aital – coma lo carneval : « Je viens d’apprendre d’horribles choses de mes voisins de Vieux qui ont enterré leur Carnaval au chant du de profundis. Cela fait horreur. L’an dernier, un se déguisa en prêtre et contrefit les cérémonies des Cendres qu’ils répandaient sur les femmes qu’ils rencontrèrent. Je plains bien ce pauvre abbé Viguier d’être au milieu de cette canaille ».
Loddo a trobat de monde d’Andilhac qu’an servat per tradicion familiala d’anecdotas sus Eugénie, sòrre ainada del poèta Maurice de Guérin, defuntada en 1848. Demorèt famosa per sas activitats caritativas, atestadas per aquesta polida istòria que vos balhi, encara un còp de misèra nègra : « Aviam aicí a n’aquel moment una memé, una femna vièlha que deviá èsser benlèu la mairina del pairin, dormissiá de naut amont dins una pichona cramba. I aviá pas de contravents. I aviá un carrèu que mancava a la fenèstra. E alara Eugénie aviá rospetat que i caliá metre aquel carrèu, que fasiá freg. E aquela femna ba volguèt pas, perqué i aviá las irondèlas que i avián fach un niuc per una potra. Aquelas irondèlas i venián cada jorn, èra la sola companha qu’aviá tot lo jorn, la gardava de languir ».
Probable que l’Eugénie auriá tanben trobat a « rospetar » de la costuma pacana de la ramada, de ròsas (encara qu'aquò anava plan amb l’estetica romantica), mas tanben, de còps que i a, de fems, e de bordilhas que se fasiá pels maridatges. Una femna de Montels, nascuda en 1923 se soven : « Un còp i avián fach aquò a una dròlla qu’èra un pauc leugèira e lo jorn que se maridava i faguèron una ramada, èra al caireforc de la Peira Quilhada mès aquí i faguèron una ramada al lènh de la i far amb de ròsas la i faguèron amb de fems e de mèrda. I faguèron un camin. Voliá dire qu’èra salòpa, una puta. E d’autres còps la lor fasián amb de ròsas ». Los rituals d’integracion (e de contraròtle) social, a mai en defòra de la Gleisa, podián èsser feròçes…
Aquò e un exemple entre mila, dels testimoniatges sus la costumas, festas e rituals recuelhits per Loddo. Es donca pas possible de balhar aquí una idea vertadièra de sa riquèsa e de las sospresas que reserva al legeire.

Eugène Trutat, Pont sus Vere, 1896
Lo libre s’acaba, per donar un darrièr exemple d'aquelas suspresas qu'esperan lo legeire, sus las istòrias d’un autre Tregan, Germain aquel d'aquí (1896-1977), que se son transmetudas oralament. Son… cossi dire ? d’auto-ficcions iperbolicas, o plus simplament de contes de conflòrla o de venta bufa, es a dire de ventard, un pauc a la Tartarin de Tarascon, que lo monde tornan racontar mas en daissant a l’autor presumit la responsabilitat de sos dires « un matin partís a la caça. Alara a un moment donat, ça ditz, te vesi una lèbre, ça ditz, jaguda jos un garric trufièr. Aquela lèbre quand me vei demarra talament de còp ça ditz que me desraba doas trufas bèlas coma d’uòus de piòta, ça ditz. T’i foti un còp de fusil, ça ditz, e se’n va crebar dins una trufetièira e en se debatent me desrabèt mièg sac de trufets. Alara ça ditz agèri la lèbre, las trufas per perfumar la lèbre e los trufets per far còser a la padena, aquí t'agèri un bon dinnar ça ditz ». Visiblament, aquel Tregan inventava d’istòrias aital tot lo sanclame del jorn, perqué ne demora a bodre. Aquelas galejas, ça que la, son prigondament enraiçadas dins la cultura orala e de còps que i a se trasforman en quicòm de fòrça particulièr que se podriá apelar istòria impossibla balhada per veraia, coma la de la velhada funebra, recuelhida per Loddo a Montmiral, mas que se trapa una pauc pertot : « Mon paire jogava a las cartas amb tres autres. Velhavan lo mòrt. E tot d’un còp i a lo mòrt que pren lo braç d’un jogaire de cartas e que i ditz : "I a un tal qu’es en tren de trichar". E l’autre pren la botelha, t’i fot un pet sul cap en diguent : "Quand òm es mòrt òm parla pas" ».
Fin finala, ai enveja de dire qu’aquel libre (puèi amb lo CD de la colleccion « Memòrias Sonoras », mitat collectage, mitat represas de cants tradicionals pel grop de la Talvera, que meritariá un article separat) es tròp ric. E aquò es vertadièrament una critica ! Me fau comprene : aquela densitat d’informacions e quantitat de tèxte podon descoratjar lo legeire. Perqué, me pensi, i a un vertadièr problema de maquèta : las paginas son tròp clafidas, las linhas tròp serradas, quichadas, las letras tròp pichonèlas… De còp, las illustracions, mai que mai de fotògrafias, son sacrificadas : fòrça nombrosas, plan interessantas mas, a mon vejaire, pas sufisentament valorisadas ; son tròp pichonas e cunhadas dins totis los recantons del libre sens prendre la plaça que se meritarián. Enfin zo cal dire : d’aquel libre, fòrça aisidament se ne podriá far dos o tres. Evidentament lo còst seriá pas lo mesme, mas pòdi pas entrar aquí dins aquestas consideracions essencialas sus las limitas estrechas dels mejans autrejats al patrimòni occitan.
De tot biais, òm vei plan, darrèr aqueste libre e aqueste cd, lo monument de trabalh. E cal pensar qu'aqueste libre es solament una demest las autras publicacions, fòrça nombrosas e riccas, de Loddo, que ne’n pòdi pas far la tièra aquí, perqué, tot simplament, n’i a tròp, e demest un fum d’autres prefaches (la direccion del grop evidentament, etc.). Lo vam e lo capuditge d’aquel òme e de sas ajudas (en primièr Céline Ricard, mas n’i auriá d’autres de nomenar) son simplament remirablas e Loddo se meritariá una fòrça mai granda reconeissença dins Tarn e tota la region. En luòc d’aquò n’ai vist e ausit a-z-Albi, a mai dins lo mitan occitanista, que fan la boquèta. Perqué ? Que te sabi ! Benlèu perqué digus es pas profèta dins son país ! E puèi per acabar, èssent coma totis sabon universitari, voldriái dire qu’aquel trabalh, coma lo de Bedel en Roèrgue, lo de Robert (e de l’IEO) en Limosin, etc. fan vergonha a l’universitat e al CNRS que semblan aver quasi completament renegada l’etnologia rurala, al mens dins nòstre país. Perqué ? Aquò deuriá far l’objècte d’una refleccion futura.
Joan Peire Cavalièr
La souffrance de Claude Alranq est aussi la nôtre

Lo Camel de Besièrs
La souffrance de Claude Alranq est aussi la nôtre
Il y a quelques jours, je participais à l’université de Montpellier à une journée d’études sur les écritures mixtes occitan / français au XVIIe siècle. Nous travaillions sur une pièce du corpus connu sous le nom de Théâtre de Béziers, intitulée Histoire de Pepesuc, datée de 1616 et attribuée à un mystérieux avocat Bonnet.
Pepesuc est le nom d’une statue qui se trouvait à l’entrée de la rue centrale de la ville, rue Française. Selon la légende, Pepesuc était un capitaine qui avait à lui seul empêché les Anglais de pénétrer dans la rue lors de la prise de la ville. Cette pièce, comme les autres du recueil, fut composée pour les réjouissances de la fête de l’Ascension. Des intervenants rappelaient les études des folkloristes et des anthropologues qui montrent que c’est dans ces pièces du Théâtre de Béziers et leur préface que l’on trouve la première mention d’éléments qui allaient devenir centraux dans les traditions biterroises : la Galera et lo Camel, présentés pourtant en ces textes comme de très anciennes traditions.
A ce point de nos discussions, un homme prit la parole. Il voulait apparemment défendre la thèse de l’ancienneté de ces traditions déjà au XVIIe siècle, peut-être sous d’autres formes, avançant comme postulat – qui me parut tout à fait sensé – qu’une tradition ne se développe jamais que sur un terrain déjà préparé. Nous devions savoir que les archives laissées par les élites lettrées sont lacunaires et le plus souvent dissimulent ou trahissent la parole populaire. Il parlait d’expérience, disait-il, pour avoir vécu dans sa chair, quatre décennies durant, l’extrême difficulté de porter au théâtre une parole populaire occitane, en bute à l’ostracisme, au mépris, à la préférence servile de la plupart des élus pour les productions homologuées à Paris. Il était occupé à monter à Béziers un spectacle réactualisant la figure de Pepesuc, confronté à mille problèmes et mille questions concernant la revitalisation de la tradition dans le contexte contemporain et l’usage public de la langue, toujours plus difficile. Nous autres, en devisant gentiment sur la littérature occitane du XVIIe siècle, en nous en tenant benoitement aux archives écrites, ipso facto nous nous mettions clairement du côté de l’étouffoir et de la censure. Son expérience, ses douleurs, ses blessures, lui rendaient accessibles ce que nos archives taisaient et ce que notre condition d’universitaires replets nous interdisait d’appréhender.
Il parla longtemps, d’abord posément, enchaînant avec éloquence de longues périodes mais, à chaque reprise, le ton montait d’un cran, il devenait véhément, sa voix se faisait plus forte, plus tendue, enfin au plus proche du cri, exhibant une immense souffrance et autant de colère, sans pourtant dévier de son but, qui était principalement la dénonciation de la compromission des élites occitanistes dans l’étouffement de la culture et de la langue occitanes.
Je dois préciser tout de suite que les mots que je viens d’utiliser jusqu’ici sont les miens, non les siens, dont j’ai bien saisi le sens, je crois, mais que je n’ai pu retenir, un peu inquiet de la tournure accusatoire et surtout proprement dramatique que prenait l’intervention. Il rectifiera lui-même s’il le souhaite. Car je ne voudrais ici d’aucune façon trahir sa parole et caricaturer ses propos.
Cet homme, que je n’avais jamais rencontré personnellement jusque là, n’était autre que Claude Alranq, l’un des plus importants, sinon le plus important metteur en scène d’expression occitane vivant, fondateur du Teatre de la Carriera, qui joua un rôle proprement historique, auteur d’une multitude de pièces où la langue est toujours présente. Il a en outre publié récemment un livre sur les animaux totems des fêtes du sud, où le chameau de Béziers est bien sûr présent (Les Animaux de la fête occitane. Les Totems Sud de France, Éditions du Mont, Cazouls-les Béziers, 2008).
J’ai essayé, maladroitement, de lui répondre, avant qu’il ne parte précipitamment. Car si je partage entièrement le constat de la nature lacunaire et partisane des archives, je pense qu’il est de la plus grande nécessité d’éviter de projeter ses propres convictions sur les sans-voix de l’histoire ; cela revient, en effet, selon moi, à les trahir une seconde fois. Que l’on puisse partager à travers nos propres frustrations, nos propres défaites et nos propres avanies, quelque chose des ressentiments et dissentiments, quelque chose de la rage muette des vaincus, je le crois aussi, mais cela ne nous autorise nullement à faire avouer aux sources ce qu’elles ne disent ni ne laissent transparaître, à moins évidemment de renoncer à la position de l’historien. En d’autres mots, le militant et l’historien ne sauraient se fondre, sans tout confondre. Fau pas boeirar las aigas de las bonas fonts, ai-je entendu dire en Limousin.
Ainsi, avons-nous cru ce jour-là convenir d’une absence de conflit linguistique dans la structure très fortement diglossique de l’Histoire de Pepesuc où les deux langues se partagent équitablement la scène sans jamais s’affronter. A la lecture de l’avocat Bonnet, on peut avoir l’impression d’être confronté à une diglossie équilibrée et pour tout dire, selon le mot de Courouau, « heureuse ». Cela, il serait absurde de ne pas le constater : il est évident que les conditions d’usage de l’occitan au théâtre et dans la rue en 1616 n’ont rien à voir avec celles que nous connaissons.
Cependant, malgré ce désaccord de méthode fondamental, et des accusations évidemment peu agréables, je tiens ici à remercier Alranq. Car, jamais peut-être jusque là je n’avais mesuré à ce point la malédiction qui pèse sur nous, jamais je n’avais senti avec plus d’acuité ce que représente concrètement d’être dans une situation de domination et d’extinction, le dos au mur, jamais je n’avais eu le sentiment plus vif d’appartenir au dernier carré d’un bataillon égaré que plus personne ne viendra sauver. On trouvera bien sûr ces mots exagérés, emphatiques, grandiloquents, voire déplacés. Et pourtant, pourtant tout autour de moi les signes sont d’une clarté cruelle : le sourire gêné et un brin compassionnel des collègues et amis non occitanistes, les trois lignes sur l’occitan que l’on nous concède – de plus en plus rarement – dans les revues à la condition expresse que la langue n’y dépasse pas trois mots (et si possible pas en graphie classique), la difficulté de trouver des interlocuteurs dans la langue, l’incompréhension devant notre entêtement des locuteurs résignés (après tout ce n’est que le patois qui s’en va ! aquò rai, se i aviá pas qu’aquò !), l’indifférence agacée des élus, l’accusation perpétuelle, qui tient en fait exclusivement au fait minoritaire, de constituer une secte, un groupuscule, une bande de doux illuminés et d’arriérés, etc. etc.
D’ailleurs, s’agissant de cette journée de recherche, le refus de la plupart des collègues invités spécialistes de littérature française de participer à un programme qui, étant donné qu’il porte sur les contacts de langue, leur est largement destiné, en dit suffisamment long. Et le fait même, évidemment, que nos discussions en public (heureusement pas en privé, toutes en oc) aient été exclusivement en français, comme sont en français les lignes que je suis en train d’écrire (je tairai pudiquement les statistiques de lecture des posts que je publie en occitan), en dit suffisamment long.
Non que je veuille désespérer Billancourt. De toute façon, même et surtout si cela déplaît, agace ou faire rire, nous ferons ce que nous avons à faire : cal mai qu’aquò per nos far gridar cèba. Mais la lucidité est nécessaire. I cal veser clar. Il est difficile, bien souvent, de n’avoir pas le sentiment d’être vraiment acculés et de tirer nos dernières cartouches.
Cette situation explique pour moi cet étrange phénomène des renégats de l’occitanisme, qui retournent leur haine sur ce qu’ils ont été et prennent les occitanistes eux-mêmes comme boucs émissaires, plutôt que de considérer froidement la situation et de faire face à l’adversité. Elle explique aussi les déclamations prophétiques, assez proches de la tradition du gascon matamore, ou les accents savonaroliens de quelques uns de nos leaders ou de nos chantres les plus charismatiques. C’est pourquoi je comprends finalement ceux qui renoncent et qui préfèrent développer des activités où ils pourront espérer une meilleure reconnaissance. C’est aussi pourquoi je suis sincèrement admiratif de voir des jeunes qui, en toute connaissance de cause, choisissent de faire de la transmission de l’occitan leur métier. Ils sont en effet notre dernière chance.
La seule issue psychologique pourtant que je vois à la dépression qui nous guette, la seule solution viable que j’ai trouvée pour évoluer sans péter les plombs dans la société monolingue qui ne veut pas de notre engagement – mais c’est une solution entièrement personnelle et un luxe que je peux me permettre – consiste à cloisonner, à bétonner, à protéger l’espace du militantisme des intrusions de ceux qui n’en ont rien à faire ou qui manifestent leur hostilité avec cette assurance que donne le fait majoritaire. Ils sont les plus forts, il est inutile de s’exposer inutilement. J’ai évidemment bien conscience, par là, de renforcer la clôture minoritaire, le côté secte, lo biais Enfarinat, qui nous est reproché, uniquement, comme je l’ai déjà dit, parce que nous ne sommes pas nombreux. Perque sèm paucs e paures. Mais il y va de notre santé mentale et de notre efficacité : il nous faut adopter la prudence serpentine des Jésuites en Chine (je me répète encore !). Sauf que nous n’avons aucune religion nouvelle à proposer et que nous ne sommes pas dans une situation de (re)conquête mais de pure et simple résistance. L’urgence pour nous est de tenir le coup, de contrôler nos nerfs, de ne pas céder à la panique, de ne pas nous épuiser en conflits intestins complètement stériles, pour conserver la force de préserver ce qui peut l’être et de le faire partager à ceux qui en ont encore envie. E… fai tirar !
Jean-Pierre Cavaillé

Cl. Alranq à Béziers lors de la manif de 2007
photo empruntée au Blog Emboligòl
La question graphique du limousin selon Maurice Robert (1976)

La question graphique du limousin selon Maurice Robert (1976)
J’ai chiné chez un bouquiniste un numéro spécial d’Ethnologia, revue d’ethnologie et d’ethnoécologie des pays occitans, hélas disparue en 2001, intitulé Parler Limousin, Parlar Limousi d’octobre 1977, dont l’auteur fut longtemps le directeur de cette publication de fort bonne tenue. Il s'agit de l'ethnographe et folkloriste Maurice Robert, dont tout le monde connaît en Limousin les très nombreuses publications sur la culture matérielle, les traditions, les coutumes et la langue du Limousin.
Il s’agit de la troisième édition (la première est de septembre 1976 et la seconde d’avril 1977, l’auteur annonçant qu’en ce court laps de temps, 3000 exemplaires avaient été vendus) d’un lexique français-limousin, d’ailleurs bien intéressant, « un vocabulaire élémentaire, dit son auteur, qui ne prend en charge que les mots les plus usités, les vocables originaux ou expressifs et les limousinismes ». Ce petit dictionnaire est précédé d’une sorte d’introduction intitulée « Parler et écrire le limousin ».
Il me paraît intéressant de la republier ici à titre de document, qui présente pour nos discussions une valeur beaucoup plus qu’historique (même si 34 ans en effet sont passés). J’espère que son auteur, que je ne sais trop comment contacter, ne m’en voudra pas pour cette réédition intégrale de cette introduction, exceptée quelques remarques finales sur la conjugaison qui m’ont paru superflues. Comme vous pourrez le constater, si l’on confronte ce texte à la discussion suscitée par mon dernier post, on verra qu’il est des argumentaires qui piétinent pendant des décennies et des décennies, mais aussi en effet des questions qui , obstinément, continuent à se poser.
Cet écrit est en effet largement consacré à la question de la graphie du limousin et il est l’expression d’un conflit âpre et soutenu contre la graphie « normalisée », que l’on appelle aussi « classique », à laquelle l’auteur substitue une graphie qui chercher à « coller » au plus près de la parole et qu’il veut, à la fois, héritière des traditions graphiques locales (donc, essentiellement, à base du code français). On en trouvera des exemples au fil du discours et surtout, pour avoir une idée précise, je publie la première page du Petit guide de conversation, qui suit le lexique. C’est d’ailleurs un recueil de tournures et d’expressions limousines très bien fait et très utile.
Il faudrait (il faudra un jour) reconstituer le contexte précis de cet écrit et du conflit qu’il fait apparaître, qui semble déjà enkysté depuis belle lurette. Il y a sans doute, en arrière plan, des relations difficiles, pour utiliser un euphémisme, de Robert avec l’occitanisme politique. Des « témoins » pourraient sans doute nous aider à resituer un peu les choses.
Ce qui me frappe, cependant, est ce paradoxe consistant d’une part à en appeler solennellement, à la « tolérance graphique » et la virulence de la diatribe, non contre l’occitan (le concept de la langue constituée de ses dialectes est accepté par Robert), mais bien contre la graphie normalisée et ceux qui la portent. Leur sont tour à tour reprochés l’intellectualisme, le formalisme, l’archaïsme élitaire, l’impérialisme et l’ignorance. Les trois épîtres aux lecteurs (une par édition) qui se succèdent dans mon exemplaire, multiplient les attaques : « L’Auteur tient aussi à mettre en garde contre un purisme orthographique qui n’est souvent que formalisme d’école, conservatisme sous le couvert d’un progressisme, ou vernis fragile de l’ignorance » (sep. 1976) ; « l’Auteur, testu coumo moucho-pijo, […] persiste à s’élever contre un purisme et perfectionnisme orthographiques commodes et rassurants certes, mais régressifs, stériles et ridicules, qui feraient du limousin une langue morte, une langue de thème et non de vie » (avril 1977). Au nom de la défense des « cultures régionales » et de la critique du « centralisme », M. Robert s’élève contre une langue impériale « miegjournale », considérant donc la graphie classique, comme une sorte d’invasion languedocienne en Limousin, selon un schéma éprouvé.
Chacun de ces arguments peut bien sûr être réfuté et ils l’ont tous déjà été de multiples fois, mais en vain, car ils relèvent pour une bonne part de la pétition de principe et ils étaient (comme on le voit aujourd’hui encore) et sont destinés à se répéter indéfiniment. Je parle ici, non des faiblesses éventuelles de la graphie classique, mais des intentions qu’on prête à leurs promoteurs, dans la bonne tradition de la théorie du complot. Ceux qui en pousse la logique paranoïaque jusqu’au paroxysme cédant, comme toujours, à la reductio ad Hitlerum (ce qui n’est pas du tout le cas, certes, de M. Robert) ; on connaît les philippiques contre les gestapoccitans !
L’intérêt pourtant de la démarche générale de Robert – privilégier toujours et en tout lieu la parole sur l’écrit – et sa recherche graphique, illustrée par ses ouvrages et ses articles dans la presse, où en effet la langue est sans doute plus immédiatement accessible aux locuteurs, n’est certes pas négligeable. Le problème que ce chercheur et auteur a cherché à résoudre, sans doute de manière trop solitaire et conflictuelle, est celui qui se pose dès que l’on veut écrire à destination du plus large public des locuteurs (ou ce qu’il en reste !), évidemment restreint ici au Limousin, car Robert se soucie peu d’intercompréhension graphique, même s’il ne nie pas le fait occitan.
Je ne souhaite pas poursuivre ici plus avant l’analyse, laissant à chacun, selon sa science plutôt que sa passion, si possible, d’exprimer son sentiment dans le fil de commentaire. Je ferai juste une petite remarque ironique pour terminer : Robert nous dit qu’il est absurde et passéiste de rechercher une orthographe stricte et pure, alors que, rajoute-t-il, cet idéal n’est même plus à l’ordre du jour pour le français (ce que ces dernières 30 années infirment, par la rigidité de l’orthographe très officiellement maintenue, et à la fois confirment, car les libertés graphiques pullulent de fait, par exemple sur la toile). Il n’empêche que son orthographe française à lui est impeccable, et le « f » qu’il utilise au passage dans ce mot damné et damnable n’est qu’une coquetterie. Sa pratique même en limousin montre d’ailleurs qu’il est légitime et même nécessaire de rechercher des règles d’orthographes cohérentes pour la communauté des locuteurs ; mais en fait tout est dans les limites territoriales que l’on donne à cette communauté et également dans le profil social et culturel du lectorat que l’on veut toucher. Ce ne peut être la même chose que de viser le public de la koinè occitane lettrée et celui d’une plus modeste et populaire koinè limousine.
Jean-Pierre Cavaillé
Maurice Robert
Parler et écrire le limousin (1976)
On aurait voulu nous faire croire que le salut de l'occitan, et du limousin, résidait dans la « normalisation » ou la « standardisation » graphiques... La normalisation se serait étendue, même, au vocabulaire, profilant un « limousin moyen » qui serait de partout et de nulle part, bien que fortement apparenté à un cousin « de référence » conservant, avec sa noblesse troubadouresque, un air très « vieille occitanie ». Ce n'est pas pour accepter une acculturation « miegjournale » que nous refusons un « impérialisme franchiman ». Chaque langue, chaque dialecte, chaque parler, doivent conserver leur identité, leur originalité, leur indépendance.
Quand le français accorde de moins en moins de faveur à l'orthographe, l'occitan et le limousin devraient, sous prétexte de s'en distinguer, subir les contraintes formalistes d'un graphisme archaïque ?
Quand nous pouvons nous libérer, à l'école buissonnière limousine, des « blocages » suscités par l'apprentissage du « Français Vivant » à l'école traditionnelle, nous irions pleurer sous le bonnet d'âne de « l'occitan moyen », derrière le cortège funèbre du dernier « patoisant » ?
A Mistral ne plaise !
Il faut parler, lire et écrire ; nous compterons plus tard les « fautes » ; mieux vaut, nous semble-t-il, un 0 en ortografe qu'un 0 en conversation !
Nous proclamons la suprématie du parler sur l'écrit, de la participation sur l'observation, de l'authentique quotidien sur l'artificiel élaboré, du pluralisme dialectal sur l'unicité linguistique, du foisonnement lexical sur la castration sélective.
Nous proclamons en même temps, la tolérance graphique. La réduction ultra-étymologique des dialectes d'oc à un « modèle » quels que soient son inspiration, et ses fondements, ne saurait, bien au contraire, favoriser les inter-compréhensions ; et, du reste, comment pourrait-on revendiquer le droit aux cultures régionales et condamner le centralisme culturel, si on asservit les dialectes à une langue impériale ?
L'unification des parlers d'oc, leur réduction à une seule langue, est peut-être souhaitable ; elle est cependant prématurée, car, en l'état actuel des dialectes et de l'économie, elle ne peut se faire que d'une manière autoritaire, au niveau le plus élaboré, le plus intellectualisé, c'est-à-dire le moins populaire.
Il importe de se souvenir que la langue évolue, se transforme s’adapte ; l'orthographe doit prendre en charge ces changements.
On fait souvent observer la grande diversité des parlers et on en induit l'impossibilité à bien communiquer ou l'inauthenticité d'une langue limousine.
Mais ces écarts phonétiques ou lexicographiques sont, au contraire, les signes de la vitalité du dialecte, de sa puissance créatrice, de sa personnalité, et il importe de les conserver, de les cultiver, car ils ne nuisent pas, dans une aire ethnique donnée, à l’inter-compréhension.
Vouloir provoquer une conscience occitane en imposant une mode graphique et lexicale est un leurre, une aberration même ; c'est la conscience qu'ont des individus d'appartenir à un groupe à une communauté, à une nation, qui peut entraîner — mais est-ce indispensable ? — l'unification des parlers.
L'épidémie de « normalité », qui atteint certains cercles occitans particulièrement au niveau universitaire, exacerbe les oppositions, décourage l'expression populaire, limite les productions littéraires et scientifiques, réduit leur audience et confine à un purisme suspect et mandarinal.
En attendant que se dégagent naturellement, et éventuellement des formes dialectales et graphiques qui pourraient réunir un large consensus à travers les pays d'oc — et pas seulement dans les cercles écoles et universités — il faut que tous ceux qui ont quelque chose à dire en limousin — en provençal, en auvergnat, en gascon, en languedocien — puissent s'exprimer en leur dialecte, en leur parler, en leur usage graphique, sans que leur soit jeté l'anathème, sans que des Maîtres tentent, de différentes façons, de les décourager, de leur donner mauvaise conscience en les coiffant du bonnet d'âne orthographique.[1]
Nous ne saurions trop inviter les chercheurs locaux, les enseignants occitanistes et les ethnographes, à l'étude d'un parler de village ou de micro-région, d'un vocabulaire technique, d'une activité traditionnelle, d'un phénomène lexical ou phonétique ; outre qu'ils contribueront à une meilleure connaissance de notre langue vernaculaire, ils prendront toute la mesure de sa richesse, beaucoup mieux qu'aux cours du soir ; de son authenticité, beaucoup mieux qu'à la lecture des puristes ; de sa personnalité, beaucoup mieux qu'à fréquenter les néo-occitanistes.
Le Limousin est une forme majeure de l'occitan ; même, il est l'occitan, à l'égal du provençal, du gascon ou du languedocien, et nous ne devons avoir, à ce sujet, aucun complexe : le passé témoigne pour le présent. Le Limousin doit conserver les caractères, les nuances, les acquis, les tendances, qui lui donnent sa personnalité ; il ne doit pas s'effacer devant — ou s'intégrer dans — un « espéranto occitan » qui ne serait qu'une langue sans racines populaires vivantes, qui ne témoignerait plus de l'authenticité des formes et des vocables.
C'est de ferme en ferme, de village en village, dans l'atelier de l'artisan rural ou sur le champ labouré, que se recueillent les éléments d'une recherche, que s'acquièrent le vocabulaire et la phonétique ; hors de cette présence, hors de cette quête sur le terrain, parmi les limousinants, if ne peut y avoir qu'exercice désincarné et vain. Quand la langue est avec nous encore vivante et chaude, c'est aberration de l'étudier en latiniste.
Ajoutons qu'on ferait fausse route, à notre sens, et œuvre profondément conservatrice, en privilégiant trop exclusivement l'étude et l'enseignement de la langue sans ceux, qui doivent se faire conjointement, de l'histoire, de la géographie, de l'économie et des arts, locaux et régionaux ; la langue est avant tout un mode d'expression d'une culture, d'une civilisation ; elle doit donc avoir sa place dans l'étude et l'enseignement des cultures régionales, dont elle est support et reflet, mais sa seule et juste place.
Véhiculant le fonds d'expérience historique, humaine et technique d'un groupe ethnique et d'une catégorie sociale, traduisant l'originalité de leur culture, la langue ou le dialecte, voire le parler, doivent préserver leur authenticité par référence constante à l'usage commun de la langue parlée et ne sauraient se laisser « récupérer » par des clans, des écoles ou des groupes, qu'ils soient culturels, intellectuels, écologiques, régionalistes ou politiques.
Quelques principes graphiques clairs, traditionnels et communément acceptés, venus jusqu'à nous à travers les noms de nos terroirs et de nos hameaux, familiers à nos paysans, suffiront à donner à notre langue sa carte d'identité.
Nous les rappellerons ici, après avoir redit que l'important c'est l'expression, l'idée, le conte ou le discours et la communication, plus que la forme, le signe ou le graphisme.
Quelques principes graphiques et phonétiques :
• respecter, autant que faire se peut, la personnalité de la langue parlée;
• rejeter les préciosités et les archaïsmes de langage, que seules la poétique et la recherche littéraire peuvent intégrer ;
• sans tomber dans les excès évidents de la graphie phonétique désordonnée, harmoniser les sons et leur représentation ;
• rejeter les artifices graphiques (finales « tz » par exemple) et éviter les terminales étymologiques (loup, blat...) qui prétendent donner de la « race » aux mots ;
• pratiquer les « tournures » et la fantaisie du parler, et les limousinismes (chabar d'entrar — toumbar sous piaus — aver soun po end so mo...) ;
• s'astreindre, dans la transcription graphique, à penser limousin, et non français ; s'astreindre aussi à pratiquer la langue avec les « limousinants » authentiques, de préférence en milieu rural ;
• ne jamais considérer l'usage dialectal comme un exercice « écologique », une convention d'école, un snobisme idéologique, mais comme un moyen privilégié de participation à une culture vivante, authentique, quotidiennement vécue, tant économiquement que spirituellement ;
• utiliser abondamment les dérivations de mots et les compositions (suffixes et préfixes) ;
• faire porter l'accentuation sur l'avant-dernière syllabe : lo deifardo, s'esvenlar, lo guinhado ;
• mais seule la pratique de la langue peut permettre une prononciation coutumière et un « accent » convenable : lou guichou (petite fenêtre) et lou guichou (« chat-perché ») ;
• la consonne finale (r, s, l) allonge la voyelle ; il en est de même pour la consonne s dans le corps du mot, après la voyelle : es, os, is, as.
Quelques applications à la graphie limousine :
• L'alphabet limousin compte 23 lettres (manquent : k, y, w), et x et z sont très peu usitées.
• voyelles et consonnes ont les valeurs phonétiques du français, sauf exceptions ou nuances suivantes :
— e n'est jamais muette et sonne è (le plus souvent) ou é, et presque a dans les parlers haut-marchois ;
— a sonne presque o devant une consonne dans la région de Limoges et une partie du haut-limousin ;
— o est tantôt fermée (comme dans le français : pot) tantôt ouvert (français : soc) ;
— i accentuée (î, is) passe à i-ou en bas-limousin ;
— b se prononce souvent v en marchois ;
— r finale ne se prononce pas, non plus que s, mais elles allongent la finale (as, ar = à) ; dans la région de Châlus : ar, as = è (lè rabè ≠ las rabas, minjè ≠ minjar) ;
— v disparaît parfois, s'efface ou devient b ;
— z : on lui préférera s et on prononce ; ou z pour la liaison.
— ai se prononce : a-i, et au : a-ou, en une seule émission de voix ; cette dernière donne al en bas-limousin.
— ei et es se prononcent è-i, avec accentuation du è en haut-limousin, et es dans le bas-limousin ; on pourra préférer ei en finale (on emploie indistinctement l'une ou l'autre forme).
— er donne ar dans la région de Châlus (l'ivar ≠ l'iver ; pardre ≠ perdre).
— eu se prononce plutôt è-u ou è-ou en bas-limousin, et el en finale ; eu-u en haut-limousin.
— ie se prononce i-é ou i-è (ye).
— ô ou os se prononcent o-ou (o ouvert) d'une seule émission de voix avec accentuation sur le o ; passe à eu en Confolentais ; parfois très proches de au (a-ou) dans certains parlers ;
— en se prononce in (français : chien).
— in se prononce approximativement i-i-n avec accentuation sur le second i.
— c se prononce k devant a, o, u ; ch ou ç devant e et i ;
— ç et ss se prononcent ç ou ch ;
— ch se prononce t-ch (haut-limousin), ç ou t-s (bas-limousin) ;
— f remplace ph français ;
— j devant une voyelle se prononce d-j (haut-limousin et marchois) ; dz (bas-limousin) ;
— g vaut gu devant a, i, o, u ; la terminaison aje ou âge se lit : atje ou adge ;
— Ih correspond au français ill, eil, H suivi d'une voyelle ;
— nh correspond au français gn, ou n suivie d'une voyelle ;
• Les consonnes finales, si elles sont utilisées, doivent suggérer la dérivation convenable ou les féminins (prad : prado, apradar ; fluri ou flurid (plutôt que fluriï car flurido) ; elles doivent tomber si elles conduisent à des confusions phonétiques (mouli, et non moulin) ou suscitent des dérivations aberrantes (blad fait : desbladar ; blat pourrait suggérer ... desblaterar !).
• II n'apparaît pas indispensable, sauf si la prononciation y invite, de redoubler des consonnes (barar pour barrar par exemple), ss peut souvent s'écrire ç (petassar ou petaçar).
• Le limousin supprime très fréquemment le pronom personnel (chantas ; tu chantes), pratique la métathèse (crubir pour : cubrir), la prosthèse (vounze pour : ounze), et l'aphérèse (lo belho pour l'abelho) plus fréquemment encore.
• L'article est absent devant un collectif ou un indéterminé (nar dins meijou), présent devant le prénom ou le nom propre (lo Mioun, lo Tabusto, lous Tonirauds). L'article défini masculin singulier lou est lu dans le Sud-Sud-Ouest de la Haute-Vienne et une partie de la Creuse ; il fait las et lès (Châlus-Rochechouart-Confolentais) au féminin pluriel.
• Les collectifs sujets lo gens, lou mounde, impliquent le pluriel.
• Le pronom personnel complément se place généralement avant le verbe et même le complément indirect (vous lou vai balhar ; lou vous vai balhar : (on) va vous le donner).
• L'adjectif possessif se place souvent avant le verbe (lo moi meijou).
• Quand deux pronoms se suivent, leurs places sont inversées (os lis te menoro, il t'y conduira).
• Les articles indéfinis s'emploient quelquefois au pluriel (unas manchas, pour : une paire de manches).
• On prendra garde que certains substantifs ont un genre ou un nombre différents en limousin et en français (lo lebre : le lièvre, lo frucho, les fruits).
• La formation des noms et adjectifs se fait généralement à l'aide des nombreux suffixes : -udo, -ado, -ido, -our, -aire, -ilhou, -etau, -icou, -au (d), -asso, -ar (d).
• Le féminin du substantif s'obtient en ajoutant une o.
• Certains verbes comportent plusieurs infinitifs (creser et creire pour : croire -saubre, saber, sabir, pour : savoir...) ; l'infinitif est utilisé concurremment avec le participe présent : en dire pour en disant.
PETIT GUIDE DE LA CONVERSATION
TOURNURES ET EXPRESSIONS LIMOUSINES [1ère page]
On trouvera dans le lexique, au mot-clé considéré des tournures et expressions. Voici quelques autres exemples qui pourront aider dans la pratique de la langue.
Lou mounde sount be fadards ! : les gens sont bien drôles/bêtes !
Queu gouiat es tan beu coumo lou nautre : ce gamin est aussi grand que le nôtre.
Qu'es co teu : cela t'appartient.
Lou mestadier e lo damo fan de treis parts uno : le métayer et sa propriétaire partagent aux deux tiers.
Japan près lo troupelado, Labri cuje tout boueirar : aboyant après le troupeau/la foule, le chien de berger faillit jeter le désarroi.
Quelo -femno es lo mai bradasse/bredilho qu'aguesso auvi : cette femme est la plus bavarde que j'aie entendue.
M'es d'eivis qu'un deut mètre de part e far devoucis a d'uno fount :il me semble/je pense qu'on doit consulter les saints et aller en pèlerinage à une fontaine.
Bouri que balai, tout lis fai : tout y passe. Nous ios an trouba en dire : nous en avons été privés.
Me sai trouba mouqua/manha : je me suis trouvé bête.
Queu drôle o de quis tener : ce garçon a reçu les qualités/défauts de ses ascendants.
V'autreis me tiraras be qauquore, tout pariei ! : Vous m'accorderez bien un rabais, j'espère !
Tanleu lo vegue, tanleu lo soune : dès qu'(il) la vit, (il) l'appela.
Cherchar per las queirias : chercher, fureter partout sans succès.
Os s'es engaluncha a lo belo cimo dos perier : il s'est installé/pris dans les branches/au plus haut du poirier.
Note : belo/beu ont valeur d'adverbe ; c'est un peu ce qu'on trouve en français dans « mordre à belle dent ».
Qu'es loin despuei qui lai : j'ignore quelle est la distance (« c'est loin d'ici à là »).
Quo n'es pas darier meijou ! : c'est loin d'ici !
Tournar virar : revenir sur ses pas, retourner.
Quo toumbo a plenas selhas - coumo quis lo boujo - a jible : il pleut à torrents.
Si quo n'es d'aqui ! : Si on en est là !
Ventar dos vent que bufo ; virar dos quatre bords : tourner/changer d'avis, comme une girouette.
Lous gros n'an qu'a paiar, an be de que ! : Les riches peuvent payer, ils sont fortunés !
Ses be nastre, de toujours nar de countre : tu es bien buté, pour toujours faire preuve d'opposition...
Lo lour vai balhar lours estrenas : elle va leur remettre leurs étrennes.
[1] [note de l'auteur] On citerait cent exemples de cette attitude ; un seul suffira, relevé dans le domaine « nord-occitan » : « Mas cambe quelas graphias fantesiosas an contribua à patesejar notra lenga ! », écrit Marcel fournier, parlant des fables de foucaud, mises en vers limousins... en 1809.
Quelle ingratitude ! Et que resterait-il de la langue limousine du XIVe au XXe siècles sans ces patoisants tant vilipendés ? Sait-on ce que diront les Occitans du XXIe siècle de la graphie « normalisée » ?
Dis-moi quelle graphie tu utilises et je te dirai qui tu es

Photo prise à Mougins le 25 novembre 2009 (© Frederic della Faille / Flickr)
Dis-moi quelle graphie tu utilises et je te dirai qui tu es
« Si la crise de l'enseignement du français provoque des crises personnelles aussi dramatiques, d'une violence aussi grande que celles qu'on a vues en Mai 68 et après, c'est que, à travers la valeur de ce produit de marché qu’est la langue française, un certain nombre de gens défendent, le dos au mur, leur propre valeur, leur propre capital. Ils sont prêts à mourir pour le français... ou pour l’orthographe ! De même que les gens qui ont passé quinze ans de leur vie à apprendre le latin, lorsque leur langue se trouve brusquement dévaluée, sont comme des détenteurs d'emprunts russes. » Pierre Bourdieu, « Ce que parler veut dire », art. de 1978, repris dans Questions de sociologie, éditions de minuit, 1980.
J’ai constaté que lorsque, dans l’un ou l’autre de mes posts, je faisais référence aux questions de graphie, qui représentent pour l’occitan un notable point de fixation et un éternel sujet de conflits, mes lecteurs réagissaient avec beaucoup d'intérêt et de vivacité et manifestaient souvent un savoir sur la question que je suis loin d’avoir. Je regrette mon ignorance en la matière car le sujet est passionnant, en soi, dans la recherche de la « meilleure graphie » possible pour l’occitan, mais aussi pour le français et pour toute langue.
Ce sujet est aussi des plus intéressants par les questions sociales, politiques et philosophiques qu’il pose. En effet, à travers les querelles de graphie, se jouent des conflits idéologiques, des conflits proprement sociaux (graphie élitiste ou populaire), des conflits aussi sur la représentation que l’on a de la langue que l’on veut écrire, de la fonction que l’on attribue à l’écriture et au savoir écrit par rapport à la parole, et enfin autour de la conception même du langage en général et des fonctions qu’on juge lui être essentielles ou premières.
Je ne m’aventurerai certes pas aujourd’hui si loin. Mais je voudrais simplement réfléchir à partir de ce qui me paraît être un exemple assez riche, que j’ai évoqué dans mon dernier post : les diverses graphies pratiquées dans les vallées occitanes italiennes.
Je m’appuie ici sur l’exposé de Sano Naoko, dans son livre passionnant, Una lenga en chamin. Viatge d’una Japonesa dins las Valadas occitanas en Itàlia (p. 146 sq).
L’individuel et le collectif
L’auteure remarque d’abord une tension que nous ne connaissons que trop dans toutes les zones occitanes et qui est tout aussi bien le lot d’une multitude de langues ou dialectes sans États (le poids du politique, on le voit, apparaît immédiatement dans cette première constatation), entre des graphies individuelles, souvent calquées sur la langue dominante (en l’occurrence l’Italien) et des langues élaborées proposées, dit-elle, par des linguistes, mais je dirai surtout par des groupes, des collectifs, sous la houlette en effet d’intellectuels, qui ne sont pas nécessairement des linguistes au sens propre du terme (ce qui d’ailleurs, à mes yeux au moins, ne dévaluent nullement leur démarche).
Cela induit, évidemment un premier clivage social, qui ne trace pas à proprement parler une opposition entre peuple et élite, même si les graphies individuelles sont parfois plus populaires et souvent (mais pas toujours) d’origine populaire. Leur relatif succès (voir par exemple en Limousin la graphie personnelle de Fernand Mourguet) vient de l’effort déployé pour serrer au plus près la prononciation en utilisant le code graphique de la langue dominante (le français pour Mourguet). Mais la limite de l’exercice est évident : c’est le localisme, voire l’hyperlocalisme de cette langue écrite ; dès que l’on s’éloigne un peu trop et que l’on « n’entend plus » sa propre variété de parler à la lecture, surgissent des difficultés de déchiffrage, là où la compréhension orale serait spontanée. Mourguet, entend-on dire en Limousin même, écrit « un patois très différent du mien ».
Surtout, sans pour autant adopter gratuitement ses règles, le créateur d’une graphie personnelle a le plus grand mal du monde à justifier et à raisonner ses choix, tant le travail de rationalisation grammaticale et de persuasion est essentiel pour imposer sa graphie comme référence et constituer un groupe d’individus écrivant et publiant dans le même code. Une telle entreprise exige une bonne formation scolaire, voire universitaire, en tout cas de longues années de travail en relation avec des gens de ces milieux. Cette différence du poids des arguments et d’efficacité rhétorique, essentiellement sur un public qui est lui-même un tant soit peu formé, constitue en soi un clivage social d’importance.
D’ailleurs, c’est l’une des raisons pour lesquelles des personnes se reconnaissent dans une graphie comme celle de Mouguet, justement parce que la démarche est dénuée de tout enrobage savant, qu’elle est accessible immédiatement, sans pré-requis. A condition cependant de savoir lire le français, car il va de soi que cette popularité est tributaire de l’acquisition de la langue écrite dominante par tout un chacun. Cette évidence même devrait faire réfléchir.
La voix et la forme (phonétique et morphologie)
Si l’on s’en tient aux graphies que Sano Naoko qualifie d’ « élaborées », une nouvelle tension apparaît, bien connue (Naoko renvoie d’ailleurs à ce sujet au livre collectif édité par D. Caubet, S. Shaker et J. Sibile, Codification des langues de France, L’Harmattan, 2002), entre les graphies phonético-phonologiques, qui ont pour objectif de transcrire la réalité phonétique ou phonologique des variétés de langues et les graphies englobantes, morphologico-syntaxiques et/ou étymologiques, dont le but est d’aller dans le sens d’une univocité de la représentation graphique, par-delà les variations locales.
La tension est aussi bien, le plus souvent, interne à ces deux types de graphie, surtout dans la seconde, où l’on cherche généralement à tenir compte de diverses façons (signes diacritiques, etc.) des variétés de la langue. C’est ce que cherche à faire, avec plus ou moins de bonheur, selon les dialectes, la graphie dite classique de l’occitan, à vocation englobante, morphologico-syntaxique, sans aucun doute, mais aussi, pour une part, étymologique (voir infra).
Sano Naoko constate que tous les types de graphies sont présents dans les vallées italiennes.
On y trouve en effet d’abord des graphies individuelles à base italienne (exemple : « lus giurnals pulitics e cültürals »), sans qu’aucune véritable norme à base italienne ne se soit constituée, à la différence de ce qui se passe pour la plupart des autres langues minorées de la péninsule, qu’enveloppent le concept absolument fourvoyant de « dialetti », appliqué encore le plus fréquemment (mais pas dans les vallées elles-mêmes ou l’on dit plutôt « patois » pour désigner l’occitan). Ces graphies, utilisées parfois dans des revues des années 80, semblent aujourd’hui tombées en désuétude.
On y trouve également des graphies à tendance phonético-phonologiques. Il faut d’abord citer la graphie mistralienne introduite dans les vallées par l’association Coumboscuro dans les années 60, mieux adaptée, sans doute aucun, au provençal rhodanien qu’aux variétés de vivaro-alpin parlées dans les vallées. Elle est très peu employée, sinon, nous dit Sano Naoko, dans quelques articles de la revue Coumboscuro (le mot même de Coumboscuro ainsi graphié est un bon exemple de cette graphie, par ailleurs bien connue).
Le démon de la pureté : la graphie K
Une autres graphie phonético-phonologique, est dite « la graphie K ». Elle fut proposée par François Fontan et utilisée dans les mêmes années 80 (revues Valados Usitanos et Ousitanio Vivo, qui publiaient aussi en d’autres graphies).
En voici un exemple : « avyà vist din na rwocha ke fazia na barma en nin d’aygya » (« il avait vu dans un rocher qui faisait une grotte un nid d’aigle »).
Cette écriture est tout à fait cohérente du point de vue phonétique, selon le principe : « chaque son est toujours représenté par le même signe » et « chaque signe représente toujours le même son » (Ethnisme, 1961, en français dans le texte). Fontan ajoute : « Toutes adjonctions étymologiques, simples produits du pédantisme et du passéisme, sont totalement étrangères au rôle fonctionnel du langage écrit ».
Mais justement, le langage écrit a toujours d’autres rôles que strictement fonctionnels, et l’on ne saurait balayer d’un revers de main, au titre de simple pédantisme, ce qui relève en fait des processus de distinction sociale à l’œuvre dans l’écriture, et taxer de passéisme ce qui est en fait un type spécifique de mémoire de la langue engagée dans les graphies étymologiques, associées à un discours sur les origines de la langue, de ses évolutions et donc de sa durée, et du fait même qu’il est important, voire essentiel que ce récit de la langue soit inscrit dans sa graphie.
Cette histoire bien sûr n’est pas neutre, elle est éminemment idéologique : dans l’orthographe du français telle qu’elle a été imposée par volonté politique (Richelieu créant l'Académie française) on souligne les apports latins et grecs qui ennoblissent la langue, on montre par divers signes comment la langue s’est policée et adoucie, bref bonifiée (l’accent circonflexe par exemple sert à cela), etc. Il s’agit, peut-on dire, d’une forme d’histoire subliminale de la langue qui est imposée, le récit national de la langue ; et c’est un peu comme si chaque fois que l’on prenait la plume on révisait son Lavisse en même temps que son Grévisse.
On devine la fonction politique de la graphie et pourquoi il est si difficile de proposer des réformes de l’orthographe en France, ce qui reviendrait à toucher à ce récit national auquel, manifestement, beaucoup de gens (et pas seulement parmi les élites), tiennent tant. Cette fonction mémorielle et mythique, proprement politique, est au moins aussi importante que l’opération toujours renouvelée de distinction sociale qu’opère l’orthographe, en particulier dans toutes les langues où l’on a délibérément opté pour un code complexe et où le souci étymologique ne cesse d’interfèrer avec la phonétique, comme en français.
Je ne m’étendrai pas ici sur le rôle éminent de « distinction sociale » que joue l’orthographe du français : je renverrai seulement à l’excellent numéro de la revue Mots (n° 28, septembre 1991) et au livre de B. Wynants, L'Orthographe, une norme sociale: la construction sociale et les transformations de l'orthographe française (Mardaga, 1997, partiellement en ligne), et je citerai – ce n’est pas original – la phrase fameuse de Mézeray dans un texte préparatoire (1673) de présentation du futur Dictionnaire de l’Académie française : « La Compagnie déclare qu’elle désire suivre l’ancienne orthographe qui distingue les gens de lettres d’avec les ignorans et les simples femmes » (je garde délibérément la graphie « ignorans », pour montrer que, malgré le dogme d’immutabilité, le code change). Lorsque plus tard, ce texte sera discuté à l’Académie, on suggérera d’enlever l’adjectif, de façon à exclure toutes les femmes, même celles qui ne sont pas simples (c’est-à-dire celles qui ont quelque teinture de bonnes lettres, comme l’on disait) !
Ce que je veux ici souligner, c’est qu’il ne faut pas pour autant imaginer qu’en simplifiant au maximum la relation signe/son et en supprimant toutes les marques de l’étymologie, on dépolitise l’écriture et qu’on lui ôte tout marqueur social, même si l’on œuvre pour l’égalité. Cela est tout simplement impossible, parce qu’une graphie est bien sûr nécessairement introduite par un groupe social donné, qui aura ou non le pouvoir institutionnel (et donc politique) de l’imposer à tous. La graphie « révolutionnaire » de Fontan est tout autant politique bien sûr que l’orthographe du roi de France : elle déclare haut et fort, même si c’est implicitement : « faisons du passé table rase, fondons une société égalitaire qui récuse la distinction de classe entre le peuple ignorant et les bourgeois pédants ».
En tout cas, le fait est que la graphie de Fontan, dans les vallées occitanes, n’a pas « pris ». Les gens qu’interrogent sur place Sano Naoko parlent d’une graphie « bizarre », du fait des « K, W, Y », et repoussée par tout le monde. Un interlocuteur dit que Fontan avait « utopiquement raison », mais son tort essentiel fut de faire comme si « l’Occitanie » était un pays « sans tradition écrite, sans une classe d’intellectuels, où tout pouvait commencer à zéro ». La liaison entre la langue parlée et l’écriture, dans nos pays, a toujours déjà une histoire derrière elle, dont on ne peut pas faire comme si elle n’avait pas eu lieu, il existe une sorte de culture graphique dont on ne peut faire abstraction.
Une graphie familière
C’est là, sans aucun doute, l’une des raisons du succès de la graphie dite de l’École du Pô, qui part de la graphie du Félibrige pour l’adapter à la phonétique des vallées et qui exprime les distinctions de son que ne rendent pas les autres graphies, tout en n’ayant rien d’étranger à l’œil de ce peuple frontalier, qui connaît la graphie française. Car le code de l’École du Pô, mis au point par Arturo Genre, est largement basé sur le français : par exemple « ou », « u », « eu » sont pris au français, etc. Exemple : « Ai durmì dë sout dë na barmo » : « J’ai dormi sous une grotte » (voir également le poème de Boudriè que j’ai présenté dans mon dernier post).
Ainsi, sans avoir une connaissance préalable de la langue écrite, un locuteur peut-il retrouver sans peine son parler, un peu comme les Limousins s’appropriaient simplement, à partir de leur connaissance du français, la graphie de Lengamiau ou de Panazo, mais la graphie de l’Escolo dòou Po, telle qu’elle est utilisée par exemple dans les Carnets du Musée d’Ostana, est sans aucun doute plus réfléchie et plus aboutie.
Graphie englobante, supériorité et limites
Enfin est présente dans les vallées, bien que sans doute moins utilisée, la graphie dite « normalisée » ou « classique », englobante et morphologico-syntaxique, selon les distinctions établies plus haut. Elle est surtout utilisée par les occitanistes dans leurs relations avec la koinè occitane. C’est ainsi que je communique par exemple avec Giacomo Lombardo ou Fredo Valla. On voit immédiatement sa supériorité, de ce point de vue, qui est de permettre une communication écrite sans difficulté entre Ostana, Pau et Limoges, tout en respectant les différences dialectales.
Sa faiblesse, ne le cachons pas, est de ne pas toujours s’adapter de manière vraiment satisfaisante aux particularités phonétiques des dialectes un tant soit peu éloignés du languedocien central. Mais évidemment l’application graphique au Limousin par exemple, ou au Vivaro Alpin est perfectible.
Certes, en montrant qu’elle est utilisable des vallées italiennes jusqu’à Limoges, cette graphie implique une foule de choses qui ne sont pas d’ordre purement graphique (mais la graphie pure n’existe pas, je le répète encore) : elle déclare, en quelque sorte que « nous parlons la même langue », une langue qui se décline en variantes dialectales, mais qui est en tout cas entièrement distincte du français (de l’italien ou du castillan), dès lors que son code graphique est lui même distinct et autonome. Ensuite, cette graphie est ouverte, en effet à toutes les revendication que l’on est en droit de porter, du fait même que l’existence d’une langue est affirmée pour l’ensemble de ces territoires.
C’est pourquoi, les accusations sur le caractère « idéologique » de cette graphie sont aussi fréquentes et répétées. Ce caractère certes existe, sans être pour autant nullement défini une fois pour toutes : il est susceptible de porter aussi bien des revendications de décentralisation culturelle associées à un jacobinisme politique sans faille à la Castan, que des revendications autonomistes, voire nationalistes. Le seul dénominateur commun, inhérent à cette graphie, c’est l’affirmation de l’identité de la langue dans ses variations dialectales. A partir de là, toutes les positions idéologiques ou presque sont possibles.
Mais ce que je veux souligner ici, c’est que, pour autant, cette graphie n’est pas plus « politique », plus « idéologique », que n’importe quelle autre. Certainement pas ! Rien n’est plus idéologique, par exemple, qu’une graphie « patoisante », qui affirme l’existence d’une petite ou micro-patrie, tout en faisant son acte d’allégeance et de soumission à la nation et seule patrie véritable, au point d’accepter de ne pas considérer le parler ainsi graphié comme une vraie langue… Et ainsi de suite.
Là où la graphie normalisée est beaucoup plus discutable, à mon sens (et ici je ne vais pas me faire des amis, pourtant il s’agit plutôt d’une autocritique, puisque je pratique et diffuse moi même cette graphie-là), c’est dans son prétendu classicisme ; sa référence médiévalisante affichée, sa relation aux troubadours et la présence fastidieuse de l’étymologisme, avec ces lettres (certes en nombre réduit), qui comme en français, ne se prononcent pas mais racontent l’évolution de la langue à partir du latin (setmana, temps, etc.). Par ces options, on a voulu montrer la dignité tout à la fois historique, littéraire et morphologique de la langue ; ce qui se comprend aisément s’agissant d’une langue méprisée, dévalorisée et niée dans son histoire et sa dignité culturelle et littéraire.
De ce point de vue, il n’y a certes rien à redire, au moins tant que ce métadiscours de la graphie ne s’accompagne pas de l’affirmation – entièrement fausse et pourtant soutenue aujourd’hui encore par quelques uns – d’une unité de la langue parlée à l’époque médiévale (erreur induite par la relative homogénéité graphique des troubadours : voir par exemple Raymond Chabbert), et qu’il faudrait bien sûr retrouver.
Mais la perspective critique change, dès que l’on pose la question sous un biais proprement social : quels sont les producteurs d’une part et d’autre part les destinataires de ce métadiscours impliqué dans la graphie ? Plus exactement, comment se conçoivent, dans leur tâche, les concepteurs et les promoteurs de la graphie classique ? Car il serait faux de les identifier à une secte sociale particulière : les amateurs de littérature et de graphie occitane se recrutent dans toute l’amplitude de la petite (parfois très petite) bourgeoisie – pharmaciens, prêtres, instituteurs, professeurs –, mais aussi parmi de petits employés et bien sûr des paysans autodidactes, en relation avec les cercles occitanistes, etc. Par contre la graphie même qu’il promeuvent implique de leur part une relation sur le modèle de l’élite éclairant le peuple (le modèle en fait des Lumières), dans le but de lui rendre, par cette écriture même, la conscience historique et linguistique niée par l’école française (ou italienne).
C’est cette relation verticale de désaliénation par la proposition d’un code d’écriture autonome restituant le lointain passé glorieux de la langue qui n’a pas fonctionné de façon satisfaisante auprès de la grande masse des locuteurs, qui persiste à dire qu’elle ne retrouve pas son patois dans la graphie classique. De sorte que, de fait, l’usage de la graphie classique est limitée au microcosme des militants occitanistes et des élèves qui ont la chance de recevoir un cours d’occitan à un moment ou à un autre de leur scolarité (pour autant évidemment que leurs enseignant ne pratique pas la graphie mistralienne, autorisée aussi dans l’Éducation nationale, il faut le rappeler, et je n'y vois pour ma part aucun inconvénient). Ce n’est pas rien, mais n’est pas assez.
Si cela n’a pas fonctionné, ce n’est certes pas parce que cette graphie n’est pas « bonne » en soi, mais d’abord et avant tout, parce que ceux qui la portent n’ont pas acquis une légitimité idéologique et institutionnelle suffisante (même si beaucoup sont des enseignants de l’État français) pour que leur proposition soit reconnue comme valable par l’ensemble de la société des locuteurs, et d’abord pour que cette proposition soit même véritablement audible. Car je suis effaré par le nombre de gens qui continuent à ne pas savoir ou à faire comme s’ils ne savaient pas que la graphie classique a pour ambition de mettre par écrit la langue qu’ils parlent ou comprennent, et non une autre.
Le combat était et reste trop inégal : entre la représentation dévalorisée du patois appuyée par l’école, les médias etc. et la restitution de la dignité de la langue par une poignée de militants. On peut même dire qu’il est désormais perdu concernant les dernières générations des locuteurs dits « naturels » qui s’éteignent doucement (euphémisme, en réalité, ils disparaissent à grande vitesse !). On peut, je crois, affirmer que le relatif échec de la graphie classique à devenir une graphie populaire est fondamentalement l’échec de la réhabilitation du patois en langue.
D’une certaine façon, nous pourrions au moins nous dire que nous avons fait ce que nous avons pu, multipliant les cours et les publications, organisant des manifestations autour de la langue, etc. Pourtant non, nous ne pouvons même pas avoir cette consolation, car nous n’avons pas su, ni voulu prendre en compte la difficulté évidente de lecture de la graphie classique par des gens qui n’ont pas été formé pour cela et qui ne sont pas même à l’aise avec la graphie du français, inculquée à l’école. Cela était inaudible, parce que la graphie classique s’est imposée longtemps de manière exclusive, c’est-à-dire à l’exclusion de la graphie mistralienne et des graphies « patoises » existantes, à tel point que, encore aujourd’hui, à part dans les publications universitaires, il est presque impossible de republier dans leur graphie originale des textes populaires écrits selon des codes à la française (patoisants si l’on veut). Et cela est bien sûr une grave erreur. Il nous aurait fallu toute l’hypocrisie et la souplesse des Jésuites, là où nous nous sommes montrés d’une intégrité et d’une rigidité ultra-janséniste. C’est en cela d’ailleurs que nous sommes les dignes produits du jacobinisme, qui doit tant à Port-Royal !
En fait derrière ces boutades de cuistre, je constate que, dans notre situation ultra-minoritaire et un environnement à ce point hostile, la graphie classique, qui est un outil formidable de communication interdialectale et de création littéraire, s’est révélée un obstacle dans les relations des passionnés de la langue et de la culture d’oc avec leur propre terrain ; celui des locuteurs qui se rétrécit comme une peau de chagrin. Je ne prêche certes pas pour son abandon, mais pour une plus grande ouverture d’esprit et à une meilleure écoute de ceux qui parlent encore la langue sans se reconnaître dans l’occitan et dans la graphie classique, et qui ont pourtant encore tant de choses à nous dire et à nous apprendre.
Jean-Pierre Cavaillé
PS) Cet article a été repris dans Lo Bornat, 2011, n° 3, p. 12-20.
Bref séjour dans la haute vallée du Pô

Ostana, La vila, photo chipée à l'association culturelle "I rënèis"
Bref séjour dans la haute vallée du Pô
Séjourner dans les hautes vallées alpines italiennes est une expérience des plus stimulantes pour un occitanophone, quelle que soit son identité dialectale, car l’intercompréhension, avec certes un peu d’effort, est assurée. Plus encore si cet occitanophone est, de surcroit, membre de la nébuleuse occitaniste, comme c’est mon cas. On y entend en effet des variétés de vivaro-alpin (que l'on confond souvent avec le provençal), qui présentent des différences plus ou moins accentuées lorsqu’on passe d’une vallée à l’autre ; celles-ci étant privées, le plus souvent, de communication routière directe. D’ailleurs, communément, les interlocuteurs, quand on entame une conversation en oc, vous demandent de quelle vallée vous êtes.
Situation de la langue
Quand je dis que l’on « entend » la langue, je veux dire qu’elle est effectivement parlée quotidiennement par une partie importante de la population : rien à voir, de ce point de vue, avec le mouroir qu’est devenue la France pour ses langues régionales. Mais la situation est néanmoins extrêmement précaire, pour une raison principalement démographique : dans ces zones d’altitude, les habitants à l’année sont peu nombreux. La montagne se repeuple l’été. Pour une bonne partie, ces estivants sont des gens nés dans les villages vers les années 30 et 40, qui ont connu la dure vie des paysans d’altitude où presque tout doit être porté à dos d’homme, et ils sont partis travailler dans les villes, principalement à Turin, souvent aux usines Fiat.
Aussitôt retournés au village, ils utilisent la langue, mais le plus fréquemment leur conjoint ne la parle pas, ni leurs enfants et petits enfants, qui les accompagnent souvent. Assez fréquemment la langue de communication du couple entre eux et avec leurs enfants quadra ou quinquagénaires (plus rarement avec les petits enfants), est le piémontais, parlé aussi dans les vallées en basse altitude, beaucoup plus peuplées. Très longtemps, du reste, le piémontais a représenté une supériorité culturelle et sociale par rapport au « patois » de la montagne, la supériorité de la plaine sur la montagne[1]. J’ai noté que parmi les jeunes qui s’installent dans les villages – car il y en a –, la plupart viennent de ces zones ou de la plaine la plus proche (Saluzzo, Cuneo). De sorte que la langue la plus entendue, dans les vallées occitanes italiennes est sans doute le piémontais et non l’italien, contrairement à ce qu’un français serait évidemment enclin à le croire.
Néanmoins, il est certain que la langue se défend. Les gens, certes, comme en France disent parler « patuà » (ils utilisent également l’expression parler « a nòsta mòda » : « à notre façon »), mais alors pour distinguer leur occitan du « dialetto », terme convenu pour le piémontais. Cependant, ils savent tous, du moins dans les vallées où je suis passé (Val Pò, Val Varacha, Val Maira) que leur langue est une variante de l’occitan, mot qui figure partout (en italien et en oc) : dépliants touristiques, journaux, panneaux touristiques, publicité pour les produits locaux, livres, etc. Il est associé, sans conflit (pour ceux qui utilisent le mot « occitan » en tout cas), à celui de « provençal » (ou en italien, « provenzale »), pour désigner le dialecte auquel il se rattache (vivaro-alpin). Autrement dit, l’usage de la langue et la conscience linguistique (deux choses bien différentes) y sont bien majeures à ce que l’on trouve en France. Du reste, la croix et le drapeau occitans sont partout présents, ce qui n’est d’ailleurs pas ce qui m’enchante le plus (j’ai souvent exprimé mon exécration pour les drapeaux, quels qu’ils soient, mais il est vrai qu’aucune identité culturelle ou politique ne saurait s’en passer : même les anars sont des fétichistes du drapeau !).
Ostana
A Ostana, village très dynamique et vraiment magnifique où je me suis arrêté, la municipalité fait de gros efforts pour promouvoir la langue et la culture occitanes. Le maire d’ailleurs, Giacomo Lombardo, est le président de l’association culturelle occitane la plus active des Valladas : Chambra d’òc. En outre réside et travaille à Ostana, Fredo Valla qui, entre autres choses, a écrit l’histoire et est le coscénariste du film si remarquable, E l’aura fai son vir (Il Vento fa il suo giro, voir la critique ici-même).
Cette importance donnée à la langue est manifeste. A Ostana, j’ai pu noter, par exemple, que les familles nouvellement installées, soit pour gérer le refuge-bar communal (La Galaberna), soit venant d’ouvrir un agriturismo, ont entrepris d’apprendre l’occitan par des cours dispensés lors des longs mois d’hiver et il est possible d’échanger avec eux dans la langue. Il m’a d’ailleurs semblé que le multilinguisme présent de longue date dans la région facilitait ces apprentissages spontanés. Le blocage psychologique n’existe pas, si fréquent en France, de tous ceux qui suivent des cours d’occitan pendant des années sans jamais s’autoriser à prononcer un seul mot.
Dans tous les commerces de la haute vallée (mais aussi dans les librairies de Saluzzo, de Cuneo, etc.), on trouve des livres sur la culture occitane alpine, principalement en italien, mais aussi des dictionnaires, méthodes, etc., des disques et des dvd (dont évidemment celui de E l’aura fai son vir).
Un exemple parmi d’autres : le musée d’arts et de traditions populaires d’Ostana (Civico museo etnografico « Ostana Alta Valle Po »), publie régulièrement une revue ethnographique et mémorielle très riche de contenu, modestement appelé « quaderno » (cahier). Elle est en italien, mais tous, absolument tous les entretiens qui constituent l’essentiel du contenu, sont en occitan, avec la traduction italienne en regard. J’en ai acheté un stock : j’y ai lu des choses passionnantes sur les plantes médicinales, la nourriture, l’activité pastorale, l’éducation des enfants, les activités scolaires, l’architecture, etc. etc. et tout un ensemble de témoignages de guerre en première personne, d’une incroyable intensité, des rescapés de la vallée ayant participé aux campagnes albano-grecque et russes.
Les textes de la revue sont rédigés non dans la graphie classique, mais dans celle dite de l’École du Pô, plus phonétique que morpho-syntaxique, dérivée de la graphie mistralienne (et donc plutôt basée sur le code graphique du français que de l'Italien : par exemple, trouve-t-on « ou » pour [u], « u » pour [y], etc.). Tous le monde ou presque, là bas, pour ce que j’ai pu en juger, la préfère à la graphie classique (même si certains occitanistes l’utilisent, surtout dans leurs relations avec les « français »), parce que tout simplement celle-ci ne peut rendre certaines distinctions phonétiques essentielles dans le parler des vallées, en particulier entre [θ] (le « th » anglais) et [z] (le « s » de « maison »). De toute façon, la lecture de cette graphie ne pose aucune difficulté, d’autant plus que les principes en sont rappelés dans toutes les publications.

Serre d'Ostana, photographie Marzia Verona
Une japonaise dans les vallées
Cette question, comme beaucoup d’autres, est abordé dans un livre étonnant, publié par Chambra d’òc, et j’ai pu l’acquérir sur place. Il est écrit par une japonaise, Sano Naoko, qui a conduit une étude de sociolinguistique dans les vallées en 2003. Il s’intitule Una lenga en chamin. Viatge d’una Japonesa dins la Valadas occitanas en Itàlia (Une langue en chemin, Voyage d’une japonaise dans les vallées occitanes d’Italie, Chambra D’òc, Saluzzo, 2008). Le même texte, d’ailleurs fort intéressant, y est présenté en quatre langues : occitan (graphie classique), italien, anglais et japonais, ce qui est d’ailleurs à la fois impressionnant, amusant et quelque peu redondant.
Ce livre est la meilleure introduction qui soit à l’histoire déjà longue de la prise de conscience linguistique provençale et occitane des vallées italiennes, depuis le mouvement provençaliste des années 60 jusqu’aux musiciens et aux élus d’aujourd’hui. Sano Naoko a interviewé pratiquement tous ceux qui sont impliqués dans la promotion de la langue, quelle que soit leur obédience, des provençalistes antioccitans de l’association Coumboscuro, Sergio Arneodo, et Tavo Burat, le poète piémontais aujourd’hui disparu) aux musiciens des groupes comme Lou Dalfin ou Lou Seriol, qui portent haut l’occitan des vallées en Italie et en France, en passant par des acteurs culturels importants comme Ines Cavalcanti, Dario Anghilante, Fredo Valla, Giampiero Audisio et beaucoup d’autres.
Le tour d’horizon est très complet, sur la situation de la langue aujourd’hui, le cadre juridique dont bénéficie et à la fois pâtit l’occitan (loi régionale Piémont n° 26 et loi 482), les actions conduites, l’histoire des mouvements et de leurs conflits – Coumboscuro, François Fontan et la fondation du P.N.O en 1964, puis le Moviment Autonomista Occitan créé en 1968, Escolo dóu Po, Ousitanio Vivo, Chambra d’òc –, la question de la graphie, etc.
La limite importante de ce livre, reconnue d’ailleurs par l’auteure, est de restreindre l’enquête aux acteurs culturels et politiques et donc de délaisser largement les simples locuteurs non engagés – ou du moins pas au titre de l’occitanophonie – dans la vie publique.
Antonio Bodrero : Barbo Toni Boudrìe
L’un des protagonistes de l’histoire restituée par les extraits d’entretiens publiés par Sano Naoko est le poète majeur de Fraisse (en italien Frassino, Valle Varaita, en oc Val Varacha), Antonio Bodrero ou Barbo Toni Boudrìe (1921-1999), hélas très mal connu en France et d’ailleurs, à ma connaissance, non traduit.
Son œuvre fait l’objet, en ce moment même, d’une remarquable valorisation, grâce à l’action conjointe des chercheurs et des associations culturelles occitanes. J’ai pu en effet acquérir, publiés cette année même, un CD, très bien réalisé, de poésies divinement lues par l’auteur (Lou mai di rai : Le rayon le plus grand, édité par Ousitanio Vivo, association malheureusement absente de la toile) et surtout, l’œuvre poétique occitane complète (Opera poetica occitana), bilingue occitan, italien, publiée par Diego Anghilante (le frère de Dario) publiée dans la très prestigieuse collection « Il pensiero occidentale » (quelque chose comme la Pléiade) de l’éditeur Bompiani (Milan).
Diego Anghilante présente une biographie extrêmement complète (plus de 100 pages) de ce personnage hors du commun, original à tous points de vue, engagé dans un parcours et des dérives idéologiques qui le conduisent de l’Escolo dóu Po et du fontanisme le plus acharné jusqu’aux mouvements autonomistes piémontais et, à la fin de ses jours, à un bref compagnonnage avec la Lega Nord. Il présente la caractéristique précieuse d’avoir développé une œuvre double, en occitan puis, lorsqu’il s’est éloigné des milieux occitanistes, le piémontais, qui fut toujours aussi sa langue. L’œuvre piémontaise est d’ailleurs beaucoup plus étendue (6 fois plus que l’occitane, écrit D. Anghilante ; or son livre, certes bilingue et très annoté, ne fait pas moins de 1000 pages !). Contrairement à ce que l’on peut entendre dans les milieux occitanistes qui, d’ailleurs, à l’époque de la majeure production de Boudrìe, n’ont pas su estimer sa poésie à sa juste mesure, Anghilante montre que la création du poète en piémontais est d’égale qualité. C’est du reste pour ses recueils piémontais qu’il trouva la reconnaissance qui lui manqua tant au cours de ses années de militance aux côtés des occitans.
Sur certains points essentiels, Bodrero me fait penser à Marcelle Delpastre, non seulement ni d’abord pour ses idées un tantinet réactionnaires, mais surtout pour son univers à la fois profondément chrétien et néo païen, ancré dans la vie paysanne, son extraordinaire musicalité, son souffle… On sait combien je suis peu sensible aux bondieuseries (quoique... voir illustration infra) et à la lyrique néo-païenne (ou alors sur le mode parodique, grotesque ou cocasse) ; pourtant je dois reconnaître que Boudrìe est, à la mesure de notre Marcelle, un immense poète.
Je terminerai, comme je l’avais fait dans mon post d’il y a deux ans consacré à une brève incursion en Val Maira, par un poème de Boudrié en graphie de l’École du Pô, que j’essaierai de traduire en français.
I choqque dar chouquìe…
I choqque dar chouquìe soun jolie couro sònen :
anan arìe anan e anan arìe anan,
sëméhen la pasienso dë qui 'spëto dë muere,
'stachâ ar sel për i ange së làisen dindaiâ
për lou goi dë i archoc: anan arìe anan
coummo l’ànimo di omme (qu’anan sie lou darìe);
me lou miei ’z ero couro, minâ, i vihian pa
e i moursenche di choqque nou tiràven aout aout
’ma i ale di nosti ange; nous voulian istà ’n tero
e i ange amoun ai choqque nous tiràven aout aout;
lou chouquìe ero nìe, l’archoucà ero biò.
Les cloches du clocher…
Les cloches du clocher sont belles quand elles sonnent :
en avant, en arrière, en avant et en avant en arrière en avant,
elles ressemblent à la patience de celui qui attend la mort,
attaché au ciel par les anges elles se laissent bercer
par la joie de sonner : en avant en arrière en avant
comme l’âme des hommes (que l’avant soit le dernier);
mais le plus beau c’était quand, enfants, nous ne les voyions pas
et les cordes des cloches nous tiraient haut haut
comme les ailes de nos anges ; nous voulions rester sur terre
et les anges là haut aux cloches nous tiraient haut haut ;
le clocher était noir, le carillonneur était bleu.
Jean-Pierre Cavaillé

[1] Situation assez comparable à celle du grico face au salentino dans les Pouilles. Cf. le témoignage de Dario Anghilante, dans le livre de Sano Naoko cité plus bas : « a mon país era ‘squasi impossible de lo parlar perqué lo monde considerava que ma familha, que parlaa piemontés, avia fach un avançament e se mi retornavo a l’occitan fasiu lo revèers de çò que lor consideravon una bòna causa » : « dans mon village, il était quasiment impossible de le parler parce que les gens considéraient que ma famille, qui parlait piémontais, avait fait un pas en avant et si je retournais à l’occitan, je faisais le contraire de ce qu’ils estimaient être une bonne chose ».
Chansonniers des Monts de Lacaune. Armand et Edmond Landes

Chansonniers des Monts de Lacaune. Armand et Edmond Landes
N’autres ne podèm cantar
Al son d’aquela musica
Ne direm : « Vive la joie,
E lo vin de la barrica ! »
Ne tremparem de crostons
Ambe lo jus de las trelhas.
Bâ metrem dins de sietons
Per atendrir los crostons.
(Nous, nous pouvons chanter/ Au son de cette musique./ Nous dirons : « Vive la joie,/ Et le vin de la barrique ! »/ Nous tremperons des croûtons/ Avec le jus de la treille./ Nous les mettrons dans des assiettes/ Pour les ramollir »).
Daniel Loddo, Landou. Armand et Edmond Landes, chansonnier et dernier errant des Monts de Lacaune, Cordae / La Talvera, Cordes, 2009.[1]
Tout commence par une rencontre quasi fortuite de l’auteur, Daniel Loddo, par une froide journée du mois de janvier 1981 à Vialèles dans les Monts de Lacaune, avec un vieux chansonnier que beaucoup croyaient mort depuis longtemps. Cantalausa n’avait-il pas écrit de lui : « quand agèt begut l’amarum de la vida se sanglacèt d’una beguda d’aiganèu dins una semal » (Quand il eut bu l’amertume de la vue, il se sanglaça en buvant de l’eau de neige dans une comporte) ?
Un petit homme, simple d’esprit, tremblant, au coin du feu chez une voisine, accompagné de sa sœur, qui ne reçoit personne au taudis où ils vivent tout deux dans une misère indescriptible. Landou (Landon ou Vialèla), Edmond Landes, chante un répertoire d’une vingtaine de chansons en languedocien et en français, une heure durant, interprétées d’une voix cassée, parfois hésitante, avec des répétitions de vers, des mots déformés, apparemment mal compris, dans les chansons françaises. Loddo et son équipe enregistrent. Le livre est accompagné du CD de cette prise de son spontanée qui constitue le dernier reliquat de l’art perdu de Landou, et comme un portrait sonore, très émouvant, du petit homme qui vivait, le plus pauvrement du monde, de la mendicité et de ses chansons.
Une vie vagabonde
Pendant des décennies, de bòria en bòria, de ferme en ferme, accomplissant des sorties d’une dizaine ou quinzaine de jours à partir de Vialèles, jusqu’à Brassac, Réalmont, Alban, Saint-Sernin, Belmont... Landou vécut de la charité de familles qui le connaissaient, dormant hiver comme été sur la paille, emportant dans un sac la nourriture qu’on lui donnait et qui se gâtait au fil des jours.
Loddo a recueilli un très grand nombre de témoignages sur ce chanteur vagabond : « Èra un òme que òm aimava per tant que semblava que portava la patz » (« c’était un homme qu’on aimait parce qu’il nous semblait qu’il portait la paix ») ; « L’esperavem coma qualqu’un que passa… » (« Nous l’attendions comme quelqu’un qui passe… »). Landou n’accomplissait aucun travail, hors l’exécution de ses chansons. Sa réponse invariable, quand les paysans durs au labeur l’exhortaient à participer aux travaux des champs était « ba sabi pas », « papa me l’a pas après »…). Durant les périodes où sa sœur lui interdit de vagabonder, « cridava, anava pels bòscs, voliá partir.. » (« il hurlait, allait dans les bois, voulait partir »). Il était pourtant la risée de beaucoup et souvent le souffre-douleur de la jeunesse (à ce sujet Loddo fait un intéressant développement sur ce rôle « équivoque, mais primordial », des innocents dans les groupes de jeunes). À l’un d’entre eux qui se faisait passer pour un gendarme (Landou craignait la marée-chaussée et les animaux par dessus tout) et qui lui demandait ses papiers, il aurait déclaré : « O ! N’ai de papièrs, mès estròpan lo masèl » (« Oh ! J’en ai des papiers, mais ils enveloppent la charcuterie ! »). Enfin Landou savait fort peu de français, et s’exprimait presque exclusivement en occitan, même si certaines de ses chansons étaient en un français, il est vrai, plein de tournures occitanes.
« papa, me las ensenhava »
C’est que Landou n’était pas l’auteur des chansons qu’il colportait dans toute la région de la montagne. Il était analphabète, mais doué d’une mémoire phénoménale. Il avait en effet appris la totalité de son répertoire de la bouche de son propre père, Armand Landes, auteur de très nombreuses chansons dans les premières décennies du siècle. Le père était très différent du fils : il présentait bien, savait lire, avait l’esprit vif, s’intéressait à tout, et en particulier aux innovations techniques qui faisaient alors leur apparition dans les campagnes. C’était aussi un esprit satirique, qui improvisait d’une seule traite des vers moqueurs sur tel ou tel personnage local. Paysan négligeant le travail de la terre, on le disait guérisseur, taxidermiste et d’autres choses encore. Mais surtout chansonnier et il avait acquis dans cet art une grande réputation.
« las escriviá pas ! las calculava »
Ses chansons, « las escriviá pas ! las calculava » : il ne les écrivait pas, mais les faisait de tête, sur des airs connus, et il les apprenait par cœur. À aucun moment il ne semble avoir cherché à les fixer sur le papier, alors que souvent les autres chansonniers faisaient éditer leurs chansons sous formes de petites plaquettes qu’ils vendaient sur les foires. Par contre, Armand exploita les capacités de mémorisation exceptionnelles de son fils pour transmettre et diffuser les siennes : Edmond fut à la fois son porte-voix, son livre et son phonographe. Sa femme en effet, de laquelle il était séparé, apparemment ruinée par sa propre incurie, allait quêter dans les fermes, récitant des prières, selon l’usage et elle prenait avec elle le jeune Edmond. Ainsi eut-il l’idée de lui communiquer ses chansons pour lui procurer un moyen de subistance.
« Lo vièlh disiá : « N’a pas besonh d’anar a l’escòla, ieu l’ensenharai pron. Ganharà sa vida coma aquò ! » Cresiá qu’ambe sas cançons s’anava ganhar la vida e dins lo sens la ganhèt ; mès enfin, mangèt pas totjorn a l’ora ni mai mangèt çò que los autres volián pas » (« Le vieux disait : « Il n’a pas besoin d’aller à l’école, je lui apprendrai assez ! Il gagnera sa vie comme ça ! » Il croyait qu’avec ses chansons il allait gagner sa vie, et dans un sens il la gagna. Mais enfin, il ne mangea pas toujours à l’heure et mangea ce que les autres ne voulaient pas »). Le plus étonnant est qu’après la mort de sa sœur qui suivit la sienne, on trouva dans leur taudis délabré une véritable fortune, héritée en partie de leur étrange mère qui ne faisait ni ne dépensait rien.
Loddo a couché par écrit toute la matière orale d’Armand transmise par Edmond en accomplissant un gros travail de mise en contexte et d’enquête pour chacune d’entre elle. A travers ces chansons, plus ou moins longues, c’est tout un monde qui réapparaît comme par enchantement, tout le monde des Monts de Lacaune durant les trois premières décennies du XXe siècle.
Le répertoire
Le répertoire est très diversifié : certaines compositions, toutes en français, sont consacrées à des faits divers, à travers la forme ancienne de la complainte qu’Armand perpétua, relatant des crimes passionnels ou de terribles accidents. D’autres chansons rapportent des faits étonnants, comme l’atterrissage forcé d’un avion, en 1930, à Saint-Pierre-de-Trivisy. Certaines, souvent en occitan, mettent en scène des personnages locaux (surtout des habitants de Vabre), parfois avec aménité, d’autres fois de manière plus caustique : un clarinettiste (Joseph Mahoux), un tisserand (Paul Cavaillès, dit Lo Torge), un horloger (Armand Touron), un charretier (Jean Rossignol), des maçons (Léon Dumont dit Picaillon, Alfred Pélissier, dit Alfred de Rigaud)... D’autres morceaux parlent du ciel, dont les paysans ne cessent de guetter les signes, d’animaux (une belle chanson est intitulée « un araigné », une autre sur la poule et ses poussins…). Edmond avait retenu en outre de son père une version chantée du conte traditionnel dit du rossignol envrillé et un poème sur la statue du Titan de Béziers, qui exploite la figure mythologique d’Atlas. Cette référence savante pourrait faire penser qu’Armand n’était pas l’auteur de cette chanson, mais on trouve après tout, dans une autre de ses pièces, le motif de l’harmonie des sphères ou musique des astres (« De còps n’agachavi los astres,/ D’aquí n’entendiái ben fòrces sons ») ; preuve de la circulation profonde et durable de thèmes identifiés à la culture savante.
Mais les chansons les plus longues, détaillées et intéressantes, selon moi, traitent avec grande précision et admiration des techniques nouvelles qui bouleversent alors la vie rurale : l’apparition du train, avec la construction de la ligne Castres-Murat (La cançon de la linha, Lo carre fumaire, 1905) ; l’installation de « la lélectricité » à Vabre et à Labessonnié ; l’arrivée de la première emballeuse dans les années 20 (Una embalusa : « Una embalusa/ Fa coma una liusa/ Quand embala de fen, Lo ne met a pas res.// D’una carrada/ Met a una gorjada./ Fariás un gròs palhièr/ Clauriá dins un panier ») ; enfin une bicyclette montée par une bruneta, qui est surtout le témoignage de l’étonnement, d’ailleurs sans censure morale, devant l’appropriation du fameux engin à pédales par les femmes (Ambe sos cotilhons en l’aire,/ Se sabiá tèner sus l’escaire./ Se sabiá tèner del nivèl./ Era aquí coma un aucèl).
Armand et le petit monsieur de Montauban
Un chanson possède un statut particulier, qui contient, selon le mot de Loddo, « l’art poétique » d’Armand Landes, « Un monsuret de Montalban ». Le poème parle, non sans une certaine acrimonie, d’un « petit monsieur de Monauban », qui lui avait promis de le présenter aux « Felibres de França », mais se garda de le faire, et l’on comprend que le reste de la composition était sans doute ce que le chansonnier paysan destinait à ce public choisi. On dispose là d’un témoignage saisissant de la différence, voire de l’antagonisme de classe qui pouvait bien séparer les élites félibréennes des formes d’expression occitanes véritablement populaires. Loddo émet l’hypothèse que ce petit monsieur pourrait être Antonin Perbosc lui-même.
Totjorn voliá me presentar
Davant los Felibres de França,
Per un bricon me far aplicar
Un pauc de tota ma sciéncia
El me disiá : « Cal pas aver paur,/
Quand seràs davant los Monsurs,
Te cal pas far des tarlaibòu »
« Nani monsieur ieu n’ai pas paur,
Soi coma un escota quand plòu »
(Il voulait toujours me présenter/ Aux Félibres de France./ Pour me donner l’occasion exercer/ Un peu toute ma science./ Il me disait : « Il ne faut pas avoir peur,/ Quand tu seras devant ces Messieurs,/ Il ne te faut pas être ridicule. »// « Non monsieur je n’ai pas peur,/ je suis comme un parapluie quand il pleut »).
Armand Landes ne chanta probablement jamais à une félibrée et nous n’aurions aujourd’hui pratiquement plus aucun de sens vers s’il ne les avait transmis à son fils innocent comme ce seul capital qu’il pouvait lui léguer pour le faire vivre.
La mémoire d’Edmond est encore présente dans la montagne, tant il est vrai que Loddo publie une chanson, composée dans les années 90 par Jacques Soulié (Lacrouzette), sur l’air de Gare au Gorille, où l’on trouve les mots suivants :
Se de Landon al vilatge
Om parla encara auèi
Es qu’a laissat un eritage
Que val mai que tot l’aur d’un rei.
(Si de Landou au village/ On parle encore aujourd’hui/ C’est qu’il a laissé un héritage/ Qui vaut bien plus que l’or d’une roi.)
Jean-Piere Cavaillé
[1] L’ouvrage est tiré d’un travail de diplôme soutenu par l’auteur à l’EHESS en 1987. Il fut édité une première fois en 1988, puis réédité en 1993.
Les « régionaux de l’étape »

Les « régionaux de l’étape »
L’autre jour, vendredi 22 juin, j’écoutais les infos de 12h 30 sur France culture, puis distraitement, les vaticinations de l’invité du jour, Marin de Viry, écrivain pamphlétaire, prof à sciences Po, reçu dans le cadre des Rencontres de Pétrarque à Montpellier, consacrées cette année à la question du peuple (« Le peuple a-t-il un avenir ? »). Il fut présenté comme l’auteur d’un article récent, paru dans le Monde, qui avait marqué les esprits.
Ce monsieur tirait la sonnette d’alarme : le fossé ne cesse de grandir entre la culture des « élites » et celle du « peuple ». Ni lui ni le journaliste qui l’interrogeait (Antoine Mercier) ne se demanda si l’échelle nationale était pertinente pour aborder une telle question, laquelle d’ailleurs exigerait d’être elle-même justifiée, après tant de travaux montrant combien les catégories de culture populaire et de culture d’élite étaient douteuses et discutables.
Mais on comprenait bien vite que la seule question qui comptait, dans cet entretien, était celle, exclusive, de l’unité culturelle de la nation française menacée de désagrégation par l’adhésion des nouvelles élites et des masses abruties à la culture anglo-saxonne mondialisée, mais aussi par les revendications localistes, entendues en termes à la fois géographiques et sociaux (voir infra) ; les bénis de la crèche multiculturaliste faisant le trait d’union entre les deux. Avec une suffisance et une morgue sans égales, de Viry entrepris de désigner et de décrire quatre populations qui bientôt, selon lui, ne communiqueront plus : les élites françaises mondialisées ; les thuriféraires de la culture classique ; les partisans des parlers locaux (catégorie pour le moins bizarre, sur laquelle je reviendrai) et la grande masse des consommateurs passifs de produits manufacturés.
Le discours se voulait ferme, distant, ironique. De Viry stigmatisait la jeunesse décérébrée adonnée aux SMS et les nouvelles élites parlant le « franglais pékinois » auxquels s’opposent les défenseurs de la « Grande Culture Française », les Finkielkraut, les Richard Millet, les Régis Debray et les Jean Clair, que l’invité chahutait bien un peu, mais avec une aménité, une indulgence, une complicité, qui montraient bien de quel côté allaient ses sympathies. D’ailleurs, il appelait de ses vœux l’avènement d’un génie de la langue française capable de ramener toute la société à l’unité de la communion autour de la grande œuvre. C'est un « Molière » qu'il nous faut, dit-il.
Le discours me parut parfaitement lénifiant, immédiatement assimilable à l’idéologie néo-droitière qui infeste désormais jusqu’aux médias naguère encore identifiés à la gauche. Tout cela était simpliste et navrant, pontifiant aussi, énoncé avec l’ironie méprisante des pamphlétaires de droite (type Philippe Muray) et, qui plus est, dans un jargon exécrable (« segments » de population, « décorrélation » des élites et du peuples, etc.). Ce ronron de la France rance ne parvenait pas à susciter chez moi la saine indignité d’autrefois, sans doute par lassitude ; ce type de propos se banalisant au point où nous n’y faisons plus attention, ce qui d’ailleurs n’est guère rassurant. Tout au plus laissais-je échapper de longs bâillements postprandiaux et quelques soupirs à l’idée que les journalistes du Monde et de France Cul étaient désormais dénués d’esprit critique au point de gober sans broncher, voire avec intérêt, sinon même avec dévotion, les billevesées du premier réac venu.
Ce qui m’éveilla de ma torpeur fut la description de l’un de ses soi-disant « segments » de population, le troisième dans l’ordre d’apparition, dont je donne ici une exacte transcription (sans le postcast, que deviendrait-on ?) : « Les espèces de régionaux de l’étape, qui sont délibérément dans un segment dans lequel ils se réchauffent. Les amateurs de langues régionales, mais aussi les amateurs de langues de milieux, qui survalorisent en fait le segment régional identitaire dans lequel ils sont. » Au-delà du mépris et de la condescendance, je fus suffisamment intrigué par cette association des langues régionales et des langues de milieux, non autrement précisées, pour jeter un coup d’œil à l’article du Monde, paru le 15 du même mois.
J’y trouvais d’abord, mot pour mot, à quelques légères nuances près, le discours entendu à la radio, qui n’en était donc que la simple récitation. Je compris que de Viry voulait en fait associer aux « langues régionales » non les « langues » des divers milieux sociaux (inutile de faire remarquer que dans l’un et l’autre cas, le mot de « langue » n’a absolument pas le même sens), mais en fait, sous ce fallacieux prétexte, seulement le discours de ceux que ce grand penseur de la société contemporaine nomme les « bobos », adeptes du « métissage » culturel, et qui lisent Libération ; autrement dit un groupe identifié et inventé de toute pièce à partir de la condensation de termes purement polémiques, sans contenu social déterminé : les « bobos » et un journal, dont le langage serait celui-là même de cette classe supposée.
Je cite en effet le passage de l’article (on pourra juger de la redondance de l’entretien) : « Segment 3 : les régionaux de l’étape, qui attendent surtout de la culture qu’elle enjolive leur intérêt de classe ou leur amour-propre collectif. Je mets dans ce segment aussi bien les bobos qui surpondèrent le métissage que les tenants d’un régionalisme exacerbé, les uns comme les autres adeptes d’un narcissisme de clocher ». L’amalgame est justifié par le fait que, dans les deux cas, on aurait affaire à « un parler régional étanche » : « le parler Libé ou le patois savoisien »… Quels sont donc les intérêts de classe enjolivés par la pratique de parlers étanches : ceux de la bourgeoisie des villes branchés et de la bourgeoisie des champs patoisantes ? La langue de Libé – du français que tout le monde comprend immédiatement – est donc un parler étanche ? Et un parler de « classe » ? Il est étonnant que l’auteur n’ait même pas essayé de donner à cette soi-disant « langue » la localisation géographique qui s’impose ; car ce que nous pouvons reprocher à Libé, comme au Monde d’ailleurs et à France Culture, c’est bien un indéfectible parisianisme, même et surtout lorsqu'ils affectent de tourner leur regard sur « la province » ou « en région » (voir ici Limousin, chronique d’une aliénation ordinaire). Cela d’ailleurs ne les sépare guère de cet autre groupe (ou « segment ») qui comprend « les fondus de littérature, les amateurs d’histoire, les patriotes chafouins », qui lisent De Gaulle et n’en doutons pas, le Figaro, ce qui ne les empêche pas de phagocyter aussi le Monde et France Culture (l’auteur citait dans son article les mêmes noms que je l’avais entendu prononcer à la radio, c’est-à-dire Finkielkraut et compagnie ; et je remarque d’ailleurs, que seul ce « segment » est représenté par des noms de personnalités ; les autres étant voués à l’anonymat, au sans-nom, à l’indignité innommable des sous-cultures destinées aux sous-hommes).
Il est vrai que Libération, il faut tout de même le reconnaître, par rapport aux organisateurs des rencontres de Pétrarque est plus défiant et critique envers ces maîtres contempteurs des dérives de la « modernité » sous toutes ses formes (du SMS à la réhabilitation des « patois » en « langues régionales », en passant par le rap et la valorisation du métissage). En tout cas, là où Marin de Viry voit deux langages étanches, je verrais plutôt, pour ma part, le clivage entre un parisianisme de droite et un autre de gauche, dont la contigüité et même la continuité, vues d’ici (d’une distance qui nous est imposée), sont assez remarquables en ce qui concerne les clichés sur la province au cul des vaches et baragouinant patois.
Les « patois » sont donc, pour de Viry des parlers étanches... Mais étanches par rapport à quoi ? Ce qu’il reste des parlers de Savoie montre que les variétés de franco-provençal, tout en ayant leurs spécificités, sont fort poreux aux parlers d’oïl et d’oc voisins. Aucune langue, comme le montrent les études des contacts de langue, n’est à proprement parler étanche. Tout à la fois, évidemment, elles le sont toutes, si l’on veut, dès lors qu’il y a absence d’intercompréhension. Mais alors, il faut dire que le français unificateur est lui-même parfaitement étanche par rapport à l’allemand et au chinois et, selon cette logique contestable, tout aussi séparateur que n'importe quel (autre) « patois ». On doit évidemment ajouter que les « patoisants » sont aussi francophones et susceptibles d’ailleurs d’appartenir aux différents milieux que de Viry subsume sous ses autres catégories. En outre, celles-ci ne sont nullement exclusives : on a vu par exemple récemment le cas du sénateur Jean-Pierre Plancade, qui revendique son patois, son attachement au français des classiques et de la République, et une priorité donnée aux langues des affaires et des super-pouvoirs : anglais et chinois, enfin, vu le niveau de ses interventions au Sénat on peut aussi craindre qu’il consomme plus de divertissements grand-publics que de philosophie ou de socio-linguistique (voir le post précédent celui-ci : La grande régression. Discussion de la proposition de loi Navarro sur les langues régionales au Sénat).
Certes, je fais ici semblant de prendre au sérieux des propos qui n’ont finalement pas vocation à l’être, mais qui visent seulement à brocarder, pour un public complaisant, des adversaires construits à coup de clichés et de lieux-communs hérités d’une idéologie éprouvée qui, avec de Viry, ne se donne aucun moyen de se mettre elle-même en cause, se soustrayant a priori, par sa généralité et son abstraction, à toute vérification sociologique. Il est du reste probable que l'intéressé rejette délibérément les sciences sociales comme des langages connexes à celui du bobo de Libé. Un discours, donc, misérable, un discours sans aucune dignité philosophique ou scientifique, sans dignité littéraire non plus du reste, coincée entre la morgue de classe et le jargon sciences-po, une posture en fait, seulement une posture, d’esthète de droite, qui exhibe avec ostentation ce qui n’est rien d’autre qu’une appartenance sociale, à la fois très fière de sa domination symbolique et quelque peu inquiète de la perdre.
Jean-Pierre Cavaillé
Projet de "Conservatoire des patois" 1910

Ferdinand Bruno au travail
Projet de "Conservatoire des patois" (1910)
En consultant les énormes volumes annuels du Populaire du Centre aux Archives départementales de la Haute-Vienne, je suis tombé par hasard sur un article du 31 juillet 1910, intitulé « Le Conservatoire des Patois », que je me fais la joie de publier ci-dessous. Il annonce la création des « Archives phonographiques des patois de France », dont la vocation sera d’enregistrer , partout en France, les gens qui « savent encore les vieux langages locaux ».
Il s’agit en fait du projet des « Archives de la parole » qui seront créées le 3 juin 1911 en Sorbonne, à l’initiative de Ferdinand Brunot. Cet immense programme de ce que l’on appellera plus tard collectage, était autant novateur qu’il était ambitieux. Il prévoyait 12 ans de travail, à coup de 1200 enregistrement par an, comportant la création d’un poste de maître de conférences dédié à ce travail d’enquête, l’achat d’une automobile (« roulotte d’enregistrement ») et un partenariat avec la maison Pathé pour le matériel de phonographie.
Les campagnes d’enregistrement commencèrent dans les Ardennes en 1912 et se poursuivirent à Paris (enregistrement de trois disques « de parler parisien »), puis durant l’été 1913 dans le Berry et en Limousin. L’année suivante, la guerre éclata et anéantit à jamais le projet. Il faudra attendre presque 70 ans pour que se développe une entreprise un peu similaire (mais finalement moins ambitieuse) autour du Nouvel Atlas Linguistique de la France (Greco - CNRS, à partir de 1979).
Il nous reste les enregistrements effectués, dont beaucoup sont accessibles par tout un chacun sur Gallica. Et là, je vous assure, l’émotion est garantie, même si ça gratouille souvent beaucoup. J’ai écouté la partie limousine, qui concerne surtout la Corrèze, et un peu la Haute-Vienne. Brunot a enregistré aussi bien les gens les plus simples que les félibres limousins, en collaboration desquels il a travaillé. C’est ainsi par exemple que nous est conservée la belle voix de Marguerite Priolo, « reine » du Félibrige limousin, mais aussi celle de Marie Verdier, fermière à Chaunac, qui chante une belle version de "Que donerai ièu a ma mia ?" (si bien reprise par Combi). Il est saisissant de pouvoir ainsi écouter aujourd’hui des gens parler nos langues, nés pour certains d’entre eux vers 1850. Du reste, il s’agit probablement des enregistrements les plus anciens de ces idiomes. Jean-François Vignaud, qui connaît très bien le fond et a transcrit toute la matière occitane, en parlerait (et en parlera j’espère), beaucoup mieux que moi.
Ce texte, que j’ai trouvé dans le Popu, est une sorte de présentation du projet destiné au plus vaste public. Il n’est pas signé. En réalité, j’ai pu le repérer, à l’identique, dans Le Cultivateur du Sud-Centre. Revue de Vulgarisation Agricole, du 16 décembre 1910 (p. 752, accessible sur Gallica). Je n’ai pas dépouillé Lemouzi entre 1910-1911, mais il est probable que le texte y figure aussi. Il s’agit donc probablement d’un article écrit à Paris, dans l’entourage de Brunot (voire peut-être de Bruno lui-même), résumant les enjeux du projet et envoyé urbi et orbi à la presse locale, qui le publia ou non, selon les cas (je n’ai rien trouvé d’autres, pour l’instant, sur l’histoire de ce document).
Sa présence dans le Popu, quotidien socialiste, en première page, est néanmoins très intéressante. D’autant plus que le journal , à cette époque, ne publie plus les poésies de satire politique « en patois » que l’on trouvait entre 1896 et 1903 dans son prédécesseurs, Le Réveil du Centre, et il ne relaie que discrètement les initiatives des félibres limousin. Il est clair que, pour le journal socialiste, le « patois limousin » n’a déjà, en ce début de XXe siècle, aucune priorité culturelle. La grande passion linguistique des socialistes et des radicaux de l’époque est celle de l’Esperanto, auquel sont consacrés dans le Populaire du centre (mais aussi dans le Réveil du Centre) d’innombrables articles, à certaines périodes, de façon quasi quotidienne.
Le lecteur pourra en tout cas juger à la fois de l’étrangeté et de l’actualité de ce texte centenaire. On se prend à sourire, non sans amertume, lorsqu’on lit, en une époque où l’on célèbre volontiers les « petites patries » (l’expression figure dans le texte), que l’esprit de la « centralisation à outrance » est enfin dépassé.
A un siècle de distance, on ne peut aussi être que très étonné par la résistance de ces idiomes auxquels Brunot donnent encore tout au plus quelques petites années de vie supplémentaires. Puissions-nous faire la même erreur ! Mais la grande différence est évidemment qu’aujourd’hui toute forme de transmission naturelle a disparu et que nous voyons mourir les derniers locuteurs de tous les parlers qui ne bénéficient d’aucune transmission scolaire (ou, ce qui revient presque au même, qui ne bénéficient pas d’une transmission scolaire suffisante). Pour autant que la transmission scolaire, à elle seule, puisse maintenir une langue vive.
Il n’en demeure pas moins que l’on est frappé par la fermeté et l’actualité du propos, malgré quelques considérations attendues et condescentes sur le « pittoresque » des « bons vieux langages » (concession stratégique à l'opinion commune ?) : lutte à outrance contre les « dialectes », perte irrémédiable de la culture dont ils étaient les vecteurs, urgence absolue d’une conservation, conviction du jugement sévère de la postérité…
Pourquoi le projet ne fut-il pas repris après la Grande guerre ? Les promoteurs du projet, Ferdinand Brunot et son étudiant Charles Bruneau, se détourneront l’un comme l’autre de ces études au profit l’un de l’histoire de la langue française et l’autre de la stylistique. Peut-être avaient-ils la sensation qu’il était désormais trop tard.
Or, nous-mêmes, un siècle après, en sommes au même point, oscillant entre la tentative désespérée de convaincre les élus que le collectage est la priorité des priorités, et la résignation de ceux qui estiment que tout est déjà foutu et que la langue désormais s’est trop « abâtardie », « dénaturée » pour que sa captation puisse être intéressante ; ce que l’on pouvait d’ailleurs déjà prétendre à l’audition des enregistrements de 1910 ! Voilà encore une idée reçue que l’existence de ces Archives de la paroles, aussi inabouties soient-elles, permet de réfuter.
Jean-Pierre Cavaillé
Populaire du Centre, dimanche 31 juillet 1910
Le Conservatoire des Patois
Nos patois continuent à se perdre. Encore quelques années et il n’en restera plus rien. On leur a fait une guerre si acharnée !... Il fut un temps où le rêve de certains était de réduire la province au rôle d’une inconsciente machine de production, de lui enlever toute personnalité, d’anéantir chez elle les dialectes, les mœurs particulières, tout ce qui, en un mot, attache l’homme au sol natal.
Nous n’en sommes plus là heureusement, et c’en est fini de cet esprit de centralisation à outrance.
Mais, sauvera-t-on nos vieux patois ? Ce n’est pas probable.
Depuis trente ans et plus, ces idiomes respectables où notre belle langue française a puisé le plus clair de ses ressources, ont subi les assauts d’une guerre impitoyable. Alors qu’en Allemagne on s’attachait à conserver les patois régionaux, alors qu’on leur faisait une place dans les études universitaires, chez nous, au contraire, on s’acharnait à jeter sur eux le discrédit, voire le mépris.
Le résultat fut tel qu’on le souhaitait. Nos dialectes provinciaux se perdirent peu à peu. On est aujourd’hui à chercher les moyens d’en garder au moins le souvenir. Et nos philologues qui n’ont pas su défendre nos patois, alors qu’on les parlait encore, se préoccupent de les recueillir à présent qu’on ne les parle plus.
C’est ainsi qu’on vient de créer les « archives phonographiques des patois de France ». On recherchera dans chaque province les gens qui savent encore les vieux langages locaux, et on leur demandera de dire dans le phonographe les vieilles chansons du pays et les contes savoureux d’autrefois. Et l’ensemble de ces rouleaux constituera le « conservatoire des patois de France ».
Ainsi, ces bons vieux langages, naguère si pittoresques et si vivaces, seront conservés comme des momies dans les musées.
Et plus tard, dans cinquante ans, dans cent ans, nos arrière-neveux exhumeront et écouteront dans le phonographe ces vieilles chansons et ces contes du temps passé ; ils savoureront toute la grâce, tout le pittoresque, toute l’originalité de ces langages oubliés. Ils y découvriront des expressions, des mots typiques dont les équivalents n’existent pas dans la langue française, des tournures charmantes et naïves à jamais disparues. Ils s’étonneront qu’ont ait laissé perdre ainsi ces trésors où notre langue eût pu puiser sans compter, et quand ils sauront quelle absurde guerre les gens de ce temps-ci firent aux bons vieux parlers de nos petites patries, ils nous jugeront sévèrement, nos arrière-neveux.
La grande régression. Discussion de la proposition de loi Navarro sur les langues régionales au Sénat

La grande régression. Discussion de la proposition de loi Navarro sur les langues régionales au Sénat
Le 30 juin dernier, dans un silence médiatique assourdissant, le Sénat a discuté, fort brièvement, une proposition de loi « relative au développement des langues et cultures régionales », portée par le montpelliérain Robert Navarro (PS) au nom de son groupe politique. Comme le fait remarquer le communiqué de la FELCO (Fédération des Enseignants de Langue et Culture d'Oc), c’était pourtant la première fois depuis 1950 (adoption de la loi Deixonne) qu'un texte de loi sur la question n'était pas d'emblée rejeté sans discussion. Comme l’ordre du jour était particulièrement chargé, l’échange fut très bref (lire sa transcription) et devrait reprendre à un date hypothétique de la rentrée. Mais rien n’est moins sûr étant donné le renouvellement prochain du Sénat (25 septembre), et surtout la proposition a d’emblée reçu les plus vives critiques de la commission culture du Sénat et d’abord de son rapporteur (Colette Mélo, le rapport et la discussion de la commission sont consultables en ligne) et du gouvernement, en la personne du ministre Luc Chatel.
Certains, comme la FELCO dans son communiqué du 1er juillet, se félicitent de cet échec probable de la démarche, parce que ce document, qui révise à la baisse les précédents textes déposés quelques semaines avant par Marc Le Fur (UMP) et Armand Jung (PS) à l’Assemblée nationale, est indiscutablement très régressif. On a fait remarquer, y compris, dans les rangs de ceux qui ne veulent pas entendre parler d’une loi dans ce domaine que si celle-ci était adoptée, certains acquis pourraient être mis en cause. La Setmana (n° 822, du 24.06 au 30.06), prétend tenir de source sûre que la stratégie de Navarro consiste à se rendre acceptable dans un premier temps aux membres de son propre groupe, dans l’espoir de revenir au texte initial à coups d’amendements. Et en effet des amendements allant dans ce sens ont été proposés à l’issue de la séance, par Navarro lui-même et d’autres sénateurs. On a quand même du mal à croire aux chances de ce scénario, surtout au vu de l’accueil défavorable reçu par le texte au sein même de la commission culture du Sénat.
En tout cas, je ne suis pas sûr que l’on puisse vraiment se réjouir de cet échec (ou demi-échec) car, quand on parcourt la documentation – le rapport établi par Colette Mélo (Seine-et-Marne) pour la commission culture du Sénat, très franchement hostile à cette proposition de loi et à toute législation en la matière ; la discussion de ce rapport devant cette commission le 22 juin dernier, et enfin le bout de débat sénatorial du 30 –, ce n’est pas seulement ni d’abord la proposition de loi qui paraît régressive, mais aussi et surtout les arguments proposés par le gouvernement et les représentants de la majorité qui se sont exprimés et jusqu’au vocabulaire utilisé (grand retour du « patois » ! Voir infra).
Une proposition de loi régressive
La FELCO a pris la peine de produire une analyse du texte et surtout de proposer des corrections et bonifications. Les lacunes relevées sont en effet considérables.
D’abord ce texte ne prévoit aucune sorte d’obligation pour les pouvoirs publics, les dispositions prévues par les articles sont presque toutes optionnelles, d’où une longue suite de formules du genre « a la faculté », « pourront », « peut-être ». Selon les termes de la FELCO : « tout reste soumis au bon vouloir de tel ou tel décideur local et […] le risque que rien ne change, voire que la situation empire est grand… ». Soit, à titre d’exemple : « Dans chaque région concernée par une langue régionale, peut être créé s’il n’existe pas encore un organisme de droit public présidé par le président de la région, associant les services de l'État, les autres collectivités territoriales et les organisations de promotion de cette langue. ». Ou encore «Une convention entre l'État et la région, les départements ou d'autres collectivités ou regroupement de collectivités territoriales concernées peut arrêter des dispositions pour le développement de la langue régionale, son enseignement et son usage. Elle prévoit des moyens supplémentaires spécifiques de l’État affectés aux différents programmes d'application dans les domaines de l'enseignement, de la formation, des médias et des autres services publics. Elle peut être intégrée au contrat de projets et compléter les conventions en cours. » Une bonne partie des corrections de la FELCO consistent d’ailleurs à passer de cette formulation optionnelle à des formes assertives…
Ensuite, ce texte entérine la tendance lourde actuelle consistant à décharger l’État de ses responsabilités : une haute autorité interministérielle des langues régionales était prévue dans les projets antérieurs et disparaît complètement. Il reviendrait donc aux collectivités locales, sans aucune coordination nationale, d’engager ou non des actions. En conclusion, la FELCO exprime sa plus grande crainte « d’un désengagement brutal de l’État pour ne pas dire d’un abandon de ses responsabilités sous le prétexte d’une régionalisation voire d’une privatisation qui dans les conditions actuelles se ferait sans aucune véritable garantie d’amélioration de la transmission de nos langues dans leurs territoires mais au contraire avec le risque réel de disparition de l’enseignement de nos langues dans des secteurs voire des régions entières ».
analyse de l’analyse de la FELCO
Ces craintes sont certes justifiées ; les critiques et les remarques de la FELCO sont sans aucun doute judicieuses dans la conjoncture actuelle et la France étant ce qu’elle est, c’est-à-dire un pays ultra centraliste où les régions possèdent de fait une marge de manœuvre et une autonomie effective des plus réduites (les satisfécits de droite et surtout de gauche sur la décentralisation à la françaises ne résistent pas un seul instant à l’épreuve d’un comparatisme européen), en matière de culture, d’éducation et bien sûr d’abord de financements publics.
Mais c’est aussi là une limite, à mon sens, des analyses proposées par cette associations d’enseignants, partie prenante de la FLAREP (Fédération pour les Langues Régionales dans l'enseignement public). Il cherche à défendre au mieux, et c’est tout à son honneur, les langues régionales dans le cadre d’un État fort, centralisé, omnipotent et omniprésent dans la vie des citoyens. Mais ainsi la FELCO est amenée à reprocher à l’État de renoncer à ses prérogatives, tout en lui reprochant en même temps de transférer les dépenses aux régions sans leur transférer de « vrais pouvoirs ». C’est là à la fois exiger de l’État qu’il exerce ses pouvoirs régaliens en matière d’enseignement et de culture et, contradictoirement, l’accuser de ne pas s’en dessaisir. J’avoue bien volontiers n’être guère compétent en la matière, mais il me semble paradoxal d’attendre de l’État français jacobin, avec son organisation du territoire rigoureusement centralisée et son monopole de tous les pouvoirs, qu’il dispense une réelle démocratie culturelle et linguistique au niveau local.
Il me semble néanmoins que nous ne saurions échapper à cette contradiction de la FELCO, dès lors que nous revendiquons la reconnaissance de nos droits linguistiques dans une perspective réformiste (ce qui est mon cas) : nous attendons en fait d’un État nation qui ne cesse d’éprouver sa force et son identité propre dans la négation des droits linguistiques et culturels minoritaires (et d’abord dans la négation du fait même minoritaire), qu’il reconnaisse ceux-ci et leur confère une légalité Autrement dit, nous attendons de lui l’impossible.
Je ne dis pas cela pour justifier le désengagement ou appeler à une quelconque radicalisation révolutionnaire des mouvements culturels minoritaires. Il faudrait pour cela qu’ils deviennent de véritables mouvements sociaux, ou que les mouvement sociaux existants soient profondément imprégnés de revendications allant dans le sens d’une véritable démocratie culturelle ; ce qui est partiellement le cas du mouvement actuel des « Indignés », mais n’est pas cependant, ou pas encore, révolutionnaire. Cependant, il me semble très important d’avoir conscience de cette contradiction, afin de pouvoir travailler à la dépasser dans l’action en faveur de la démocratie effective. Il faudrait, il faudra, sans aucun doute, développer et approfondir ces bribes de réflexion.
Bilan malhonnête et prospective menaçante
Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que l’État, désormais, ne veut plus prendre en charge une politique en faveur des langues régionales et surtout ne souhaite plus engager – ou le moins possible – de moyens financiers dans ce domaine (c’est le leitmotiv du rapport Mélo et de toutes les interventions hostiles à la proposition Navarro). L’État, cette fois, est bien décidé à se décharger entièrement sur les régions et les collectivités sans octroyer de fonds. C’est la raison pour laquelle le gouvernement ne veut pas de loi et fera tout pour qu’il n’y en ait pas, de même que l’on n’a jamais été aussi loin d’une ratification de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires ; l’antienne désormais inlassablement reprise affirmant que la mention des langues régionales comme patrimoine national dans la Constitution en 2008 est amplement suffisante. Celle-ci est pourtant purement déclarative et n’implique aucune espèce d’action concrète.
Les craintes que nous étions nombreux à formuler alors sont donc entièrement confirmées. Je me permets de renvoyer à ce propos aux réflexions que m’avaient inspirées le vote d’une mention patrimoniale des langues régionales à l’article 2 de la Constitution (Régions et patrimoine : les langues minorisées dans la constitution), puis la bruyante contestation de ce vote par le Sénat (Langues « régionales » : le sursaut républicain !), qui avait ensuite conduit à un compromis lors du vote de la révision constitutionnelle rejetant la mention à l’article 75 -1 dans la partie concernant les collectivités territoriales (on pourra retrouver ici à ce propos la réaction prémonitoire du sénateur François Marc, qui n’était d’ailleurs pas isolée).
Cependant, rappelons-nous tout de même que le discours du gouvernement, à l’époque, sous la même présidence, pour appuyer l’introduction de la mention, consistait à affirmer par la bouche de la ministre Christine Albanel que celle-ci était nécessaire afin que la loi de tutelle alors en préparation ne soit pas déclarée inconstitutionnelle.
Eh bien tout est changé maintenant ! La loi est estimée inutile et malvenue, et Colette Mélo dans son rapport, puis le ministre Luc Chatel son intervention au Sénat ne se firent pas faute de faire peser sur la proposition Navarro, pourtant très édulcorée, des menaces répétées d’inconstitutionnalité (au motif, en particulier, qu’elle tendrait à donner des droits spécifiques à des groupes de citoyens – sur cet argument récurrent, voir infra).
C’est là qu’éclate une énorme contradiction, qui crève véritablement les yeux, entre le bilan et les prospectives, qui contredisent l’affirmation formelle d’une reconduction des actions engagées dans la programmation.
La loi est inutile parce que l’action gouvernementale et institutionnelle en faveur des langues régionales est déjà optimale ! c’est ce que déclare le rapport Mélo et répète après lui le ministre (il est difficile de savoir qui a copié qui, car le rapport lui-même a tout l’air d’avoir été dicté par le ministère !). Évidemment, pour les acteurs que nous sommes, cela est tout à fait effarant : ainsi lorsqu’on nous explique que l’enseignement des langues régionales est en pleine expansion et sa programmation ascendante, grâce à des CAPES dont l’existence même est sérieusement menacée (il était initialement prévu que le concours soit fermé cette année), ou bien quand on nous affirme en substance que les médias publics sont déjà saturés d’émissions en langues régionales… Il n’y a qu’à voir autour de nous, en Limousin, où nous n’avons pratiquement plus aucune offre scolaire et sommes confrontés au vide absolu sur les médias. Avec cette langue de bois politico-technocratique, nous ne sommes pas dans l’exagération (avec chiffres et pourcentages qui pourtant trahissent la misère infinie de la situation), mais dans le pur et simple déni de réalité.
Quelques sénateurs se sont d’ailleurs insurgés, dans le débat qui a suivi la présentation du rapport Mélo, contre l’exaspérant « tableau idyllique », la « réponse caricaturale », la « régression » manifeste et ont rappelé que « nos langues régionales […] sont en train de mourir » (Claude Bérit-Débat, PS, Dordogne), que le « patrimoine immatériel que sont les langues régionales survit à peine » (Maryvonne Blondin, PS, Finistère), l’absence de toute « formation des formateurs » pour certaines langues (Marie-Christine Blandin, Europe écologie, Nord-Pas-de-Calais, en l’occurrence elle évoqua le flamand occidental et le picard), le fait incontestable que les initiatives en matière d’éducation dépendent uniquement du zèle des recteurs, etc. etc.
Mais surtout, ce qui est tout de même d’un cynisme remarquable, après s’être auto-félicité des avancées remarquables et du bilan magnifique des politiques linguistiques engagées par le gouvernement, celui-ci déclare en fait qu’il est bien décidé à se débarrasser du dossier, en le remettant entre les mains des régions, sans concertation et sans aide aucune (je l’ai dit plus haut : le message martelé, pour que tout le monde comprenne bien, est en substance le suivant : « nous n’avons plus d’argent pour ces choses là ». Les cursus d’enseignement, les associations, les festivals sont avertis...
Ainsi déclare-t-on à la fois que l’on n’a cessé de développer une action efficace, et fait-on entendre en sourdine que l’on en déjà trop fait, et que le but que l’on se fixe désormais est de se décharger entièrement du fardeau sur les régions. Cela est valable pour tous les secteurs, a commencer par celui de l’enseignement. La FELCO n’a pas manqué de relever ce qui ressort du compte rendu d’une audience de l’APVL (Association des professeurs de langues vivantes) au ministère de l’Éducation nationale, le 18 mai dernier. Selon Christophe Kerrero (Conseiller chargé des affaires pédagogiques et de l’égalité des chances) et Raphaël Muller (Conseiller diplomatique chargé de la culture et de la mémoire [sic !]) : « l’enseignement des langues régionales relèvent de la spécificité du territoire et non seulement il est très difficile mais il serait peu sage d’avoir un discours national sur la question des langues régionales ». Cela est nouveau et quelque peu étonnant, car il n’y a pourtant de discours autorisé, en France, sur la question des langues régionales (je veux dire, de discours politique légitime susceptible d’avoir une incidence juridique), que national. Il n’y pas si longtemps encore, en 1998, le constitutionnaliste Guy Carcassonne soutenait même que les langues régionales n’appartenaient ni aux régions, ni aux groupes de locuteurs mais au « patrimoine culturel indivis de la France ».
Une contradiction constitutionnelle
En fait, la justification du désengagement et de la dévolution aux régions, laquelle exclut de fait une législation (puisqu’en France on ne saurait bien sûr avoir de lois régionales, comme certains de nos voisins en ont), est toute trouvée. Elle est, oui, inscrite dans la Constitution elle-même. C’est là qu’apparaît le piège en vérité assez terrible de l’inscription de la mention patrimoniale des langues régionales dans l’art. 75-1, qui en effet contient en même temps une reconnaissance nationale formelle et leur relégation aux collectivités territoriales. C’est-à-dire, en régime français, leur condamnation à une absence de législation. Voici ce que dit, en toutes lettres Colette Mélo dans son rapport : « la préservation du patrimoine des langues et cultures régionales est une responsabilité incombant prioritairement aux collectivités où elles sont en usage, ainsi que l’indique l’inscription des langues régionales au sein du titre de la Constitution consacré aux collectivités territoriales » (p. 9-10).
Ainsi Colette Mélo, fidèle serviteur et en fait voix des choix gouvernementaux, tire-t-elle tout le profit possible de ce qui est bien d’abord une contradiction dans la Constitution elle-même : il y est affirmé que les langues régionales sont un patrimoine national (la formule exacte est : « Les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France »), mais relevant de fait des collectivités territoriales, puisque c’est dans cette partie que l’on a choisi de faire figurer l’article. Cette contradiction est en voie d’être tranchée par le pur et simple abandon du patrimoine national aux régions. Or, et j’en reviens à la question suscitée par les analyses de la FELCO, en contexte français, cela veut dire condamner ceux qui œuvrent pour ces langues à une absence de soutien légal et institutionnel d’État, sans les soustraire pour autant, bien entendu, à la menace constante de sanctions légales. Car il existe tout un arsenal juridique susceptible de servir à réprimer l’usage public des langues régionales sous toutes ses formes possibles.
Alors oui, Maryvonne Blondin, peut-elle dire, avec beaucoup d’autres, que l’article 75-1 est « purement décoratif », et je crois que l’on peut affirmer aujourd’hui qu’il a été largement accepté pour cette raison même : de n’être que décoratif, exactement comme le sont tous les éloges, d’une fausseté et hypocrisie consommées, que la rhétorique politique officielle adresse aux langues régionales et que n’ont pas manqué de prodiguer le rapporteur, le ministre et une bonne partie de ceux qui ont contesté devant le Sénat l’opportunité de l’adoption d’une loi.
Unicité et diversité : la quadrature du cercle
Du même coup, en résolvant la contradiction du national/régional par une reconnaissance nationale formelle, purement décorative, des langues historiques de France et leur rejet de fait dans les collectivités territoriales (l’État se réservant bien sûr d’intervenir négativement par la voie légale), se trouve ainsi sinon résolue, du moins étouffée, la contradiction majeure, doctrinale et idéologique, au cœur des débats récents comme de tous les précédents sur la question, entre « unicité » de la langue française et « diversité linguistique » patrimoniale.
N’y allons pas par quatre chemins. Ces deux principes, invoqués dans la plupart des discours pour ou contre la loi, sont clairement antinomiques ; tant que le premier n’est pas mis en question, le second est exclu de fait. Ou alors, il faudrait inventer quelque chose comme l’équivalent de la théologie de la trinité des chrétiens, qui permet de penser un seul Dieu en trois personnes, quelque chose comme l’unicité par la diversité. Mais visiblement aucun de nos tribuns, qui soutiennent bien une doctrine théologique du monolinguisme, comme le dit opportunément la FELCO dans sa critique du rapport Mélo, n’en est capable ! Ils se contentent tous de juxtaposer les deux principes dans un discours lénifiant et proprement inconsistant du point de vue des exigences de la logique la plus élémentaire.
A titre d’exemple, l’intervention de Luc Chatel, le 30 juin dernier : les langues régionales, a pompeusement déclaré le ministre, « ont donc toute leur place dans notre République, une République ouverte et généreuse qui sait s'enrichir de sa diversité, sans jamais oublier d'affirmer son unité ».
Mais il revient à Colette Mélo d’avoir poussé le plus loin la juxtaposition oxymorique : « Nous avons tous à cœur de préserver l’unicité de la langue française mais aussi l’existence des langues régionales » (je souligne). Cela veut dire que la langue française doit demeurer la seule et unique langue reconnue de la république, à l’exclusion de toutes les autres, mais aussi qu’il faut concéder l’existence des autres, en tant que langue exclues.
L’unique solution envisageable, au niveau politique et juridique, consiste à marquer l’opposition la plus grande possible entre le français (je reprends les propos mêmes du rapporteur) « langue nationale commune, langue de la vie publique et de la République » et les langues régionales, « langues à vocation régionale et largement privée ». Les langues « régionales » ont des « vocations régionales »... C’est une plate évidence, une tautologie, dès lors qu’elles ont été définies et qu’on les nomme justement « régionales » (excluant ainsi les langues non-territorialisées, qui n’ont même pas vocation à l’existence, notons-le au passage). Les mots ne sont bien sûr pas innocents et ce nom imposé de « langue régionale », pèse de tout son poids, particulièrement en contexte français, où la reconnaissance d’une quelconque autonomie politique et culturelle de la région est exclue par principe (voir ma réflexion à ce sujet : Nommer les langues minorées : l’exception française). La notion de « vocation », elle aussi est intéressante : certaines langues ont « vocation » nationale, d’autres régionale et privée, ce qui laisse entendre qu’il s’agit là de qualités qu’il leur seraient propres et naturelles, ce que dément bien sûr toute approche linguistique de la question. Cela est la même chose que de dire que les femmes ont « vocation » à rester au foyer, ou que les pauvres ont « vocation » à travailler pour les autres. On s’étonnera enfin de l’expression pour le moins vague de : « largement privée », qui témoigne seulement de l’embarras et de l’inconséquence qu’il y a à affirmer que l’usage d’une langue puisse être « privé » et seulement « privé », alors que chacun sait que sa disparation de tout lieu public (rue, marché, etc.) est la marque de sa fin proche.
Haro sur les patois
Au fond, il faut reconnaître que les plus cohérents (idéologiquement parlant) sont ceux qui, très logiquement, poursuivent le travail d’éradication entamé par l’abbé Grégoire, sous la forme soft qui consiste en fait à laisser doucement mourir les « patois » en les privant de toute forme de soutien (c’est l’opinion de Navarro exprimée à l’issue du débat dans la Setmana, n° 82, du 08/07 au 14/07 2011), au motif que l’unité et l’indivisibilité de la République excluent la pratique publique de toute autre langue sur le sol de la nation.
Cette position intégriste, qui semblait en recul, s’est fortement exprimée lors du débat en commission culture et était aussi présente dans la discussion du 30 juin. Ainsi, lorsque Jean-François Humbert (UMP, Doubs) a affirmé en commission que la proposition de loi était contraire à l’unité et à l’indivisibilité républicaine, ajoutant immédiatement : « nous avons une langue magnifique, quel dommage de lui porter atteinte ! ». Le simple fait de protéger les langues régionales est une « atteinte » au français…
C’est aussi la position d’Ivan Renar. (CRC-SPG, Nord), qui s’était déjà illustré dans le débat du 18 juin 2008. Pour lui il faut rejeter la proposition de loi, parce que tous les efforts doivent être consacrés au français : Il faut […] vivifier l’enseignement du français, facteur d’intégration des nouveaux arrivants. Le français est cette superbe langue des Lumières qui a fait la France.. ». Le français a fait la France sans et contre les « patois » ; entamer une action en faveur de ces derniers, revient à attaquer le français, que dis-je, à s’en prendre à la France ! Au passage, Renar, qui ne connaît manifestement rien au dossier, s’en prend à l’enseignement par immersion, en produisant un argument absolument ridicule : « comment, dit-il, un Brestois qui aurait appris la physique en breton pourrait-il travailler à Strasbourg ? ». Quelle ineptie en effet et, disons le, quelle idiotie, alors qu’évidemment la chose se passe tous les jours avec les élèves sortis de Diwan (mais aussi de Calandreta, Iskatola, etc.), dont on sait que les compétences en français sont égales, sinon supérieures, à ceux des élèves monolingues (et qui évidemment obtiennent leurs diplômes et leurs concours pour enseigner la physique, en français !).
L’une des stratégies adoptées pour discréditer l’idée même que l’on pourrait reconnaître et aider les langues régionales, consiste à s’obstiner à les appeler « patois ». Cela est de bonne guerre, mais j’avais cru déceler, lors de la séance mémorable au Sénat en 2008, que l’usage de ce vocable par les élus devenait délicat et n’était plus guère de mise. Les deux dernières discussions du 22 et du 30 ont signé un grand retour de l’emploi dépréciatif du terme (j’ai relevé au moins 7 occurrences du terme allant dans ce sens).
Ainsi Catherine Morin-Desailly (UMP, Seine Maritime, mais aussi conseillère générale de la Haute-Normandie), qui se réjouit de ce que personne, affirme-t-elle, ne s’est encore plaint d’un déficit d’enseignement du cauchois dans sa région (voir pourtant l’étude de Thierry Bulot, et un petit sondage sur le forum du boutmenteux à Fécamps), s’insurge de l’idée que l’on puisse considérer « un patois » qui ne peut être utilisé que « très localement », comme des langues vivantes au même titre que les grandes langues étrangères, ce qui notons bien lui vaut des « marques d’approbations » dans les travées de son groupe politiques et du RDSE.
Jean-Claude Carle (UMP, Haute-Savoie), pour sa part, a ironisé sur le fiasco qu’aurait été une présentation d’Annecy à la candidature aux jeux Olympiques en « patois savoyard » (on a vu par contre les miracles accomplis par l’excellente présentation en anglais !), affirmant au passage que des études montrent (lesquelles ?) que « l’apprentissage des langues régionales, y compris en option, n’améliore pas les résultats scolaires ». Ainsi l’idée selon laquelle, il est absurde d’enseigner les « patois » à l’heure où le niveau de français n’est pas satisfaisant, c’est-à-dire l’idée fausse, mille fois réfutées, suivant laquelle l’apprentissage de tout autre langue se fait au détriment de la maîtrise du français, continue ainsi d’être colportée par nos élus.
Enfin Jean-Pierre Plancade (RDSE, Haute-Garonne) a, quant à lui, défendu l’idée tout aussi neuve selon laquelle l’enseignement du « patois » (en occitan dans le texte, car, j’y reviendrai, ce sénateur est occitanophone – la graphie est celle, toujours calamiteuse, des greffiers du Sénat) est marque de régression et de communautarisme, se disant par contre fier d’avoir fait apprendre l’anglais à ses enfants et le chinois à ses petits enfants (toujours donc la même opposition et l’idée ridicule d’une incompatibilité naturelle entre les patois et les « grandes » langues)
Au-delà, ou plutôt en deçà de l’ignorance et de la bêtise, réside la conviction que toucher au dogme du monolinguisme revient à mettre en cause la nation française jusqu’à la racine. De ce dogme en effet dérive l’affirmation répétée longuement par Colette Mélo, puis par Luc Chatel, que reconnaître des droits linguistiques (ce qu’une loi, quelle qu’elle soit ne manquerait pas en effet de faire) reviendrait à légiférer pour des catégories spécifiques de citoyens au détriment de l’unité de la République et de l’égalité de tous les citoyens devant la loi. Cela est évidemment faux, car c’est tous les citoyens qui sont potentiellement concernés par les droits linguistiques et culturels, et non certains d’entre eux au détriment des autres, même si, évidemment, les premiers concernés sont les groupes actuels de locuteurs.
Comme le fait très justement remarquer l’auteur (ou les auteurs ?) de la critique du rapport Mélo publiée au nom de la FELCO, « si l'on mène ce raisonnement jusqu'au bout, c'est l'ensemble des associations, partis, syndicats etc. qui doivent être déclarés inconstitutionnels, dans la mesure où leur objet vise par définition à la défense d'intérêts particuliers, voire antagonistes, dans le cas des partis ou des syndicats » ; de sorte qu’il est « étrange que ce dogme ne soit brandi que quand il est question des langues régionales ».
Mais c’est que justement que l’unicité de la langue est considérée en France comme condition et garante de l’unité nationale, elle est le socle dur sur lequel peut germer la diversité des opinions. Cela est évidemment faux et met en cause l’idée même de nation fondée sur le consentement des citoyens, au profit d’une définition reposant sur les critères ethniques que sont la langue et la culture (car la langue unique est, dans cette idéologie de l’un, ce qui permet de partager la même culture). De fait, cette idée ethnique de la nation est devenue aujourd’hui le paradigme dominant, qui fait le lit de toutes les dérives souverainistes et nationalistes de gauche comme de droite. Et c’est nous, qui défendons la pluralité et la diversité, qui sommes taxés d’ethnicistes et de communautaristes !
La figure du bilingue renégat
Parmi les opposants farouches des « langues régionales » (formulation qui implique la reconnaissance d’une valeur linguistique et culturelle des idiomes considérés), il se trouve – ce n’est pas un phénomène nouveau –, des élus qui se disent très fiers de parler « patois » et même, parfois, de montrer leurs compétences.
C’est sur cette figure que je voudrais terminer, car elle présente un cas clinique de diglossie repentante du plus grand intérêt pour la sociolinguistique.
Lors d’un débat à l’Assemblée nationale, en novembre 2002, alors qu’il était déjà question d’amender l’article 1 de la Constitution pour ajouter à l’affirmation de l’unicité républicaine de la langue française une mention aux langues régionales (voir Patois bourbonnais, bourguignon et verlan : le traitement des langues minoritaires à l’Assemblée nationale), Jacques Myard (UMP, né à Lyon), hostile à tout amendement, s’était venté d’avoir parlé « patois » en sa jeunesse, et René André, sur les mêmes positions, avait apostrophé l’hémicycle en breton : « O Breiz ma bro, Bro goz mazadou ! ».
En 2008, au Sénat, contre le projet d’amendement voté par l’Assemblée (voir, sur ce blog Langues « régionales » : le sursaut républicain !), Adrien Gouteyron (UMP, Haute-Loire), se ventait de n’être pas fier (voilà le paradoxe qu’il s’agit de saisir) de parler l’auvergnat et François Fortassin (RDSE, Hautes-Pyrénées), se souvenait avoir enseigné le gascon, « langue merveilleuse » (évidemment ces gens là ne connaissent pas l’occitan), ajoutant néanmoins que l’unicité constitutionnelle du français était chose sacrée.
Cette fois, il faut signaler Jean-François Humbert (UMP, Doubs), déclarant ironiquement qu’il aurait pu prononcer sa diatribe contre la proposition de loi (un « texte dangereux ») « en franc-comtois », et surtout l’inénarrable Jean-Pierre Plancade (voir supra), sans lequel on aurait pas entendu cette année d’occitan au Sénat. « Podi parlar en patès » (« je peux parler patois », je corrige la graphie, catastrophique, souvent inintelligible, comme chaque fois dans les comptes-rendus de séances parlementaires, ce qui est assez révélateur, me semble-t-il) dit-il devant la commission culture et lors de la discussion, il commença ainsi : « Monsur lo president, monsur lo ministre, madama la reportaira, cars collegas, me fa plaser de parlar la lenga de mon enfança, mas coma gaireben digus compren vau far la revirada sul pic » : « Monsieur le président, monsieur le ministre, madame le rapporteur, mes chers collègues, cela me fait plaisir de parler la langue de mon enfance mais, comme personne ne comprend, je vais vous traduire tout de suite ce que j'ai dit. ».
Plancade possède indéniablement une véritable compétence en languedocien : à Bernadette Bourzai (socialiste, Corrèze) qui, soit dit en passant, soutenait le projet de loi, s’interrogeant sur la manière dont on pourrait traduire en occitan le mot de « patchwork », en avouant mal connaître la langue (et en citant le dictionnaire Lavalade, qu’on se le dise !), il propose mesclat ou, beaucoup mieux « barreja » (je pense qu'il s'agit du nom commun cette fois = mescladissa, forra-borra), ce qui n’est pas mal du tout.
La position de Plancade est par ailleurs totalement incohérente, puisque le même homme prétend défendre l’enseignement de la langue, tout en disant qu’il est inutile et même dommageable de le faire, car cela ne saurait qu’être au détriment du français. En outre, à l’heure de la mondialisation et au nom de la paix entre les peuples, il est beaucoup plus judicieux d’apprendre l’anglais ou le chinois (comme si, évidemment, l’un empêchait l’autre !). En tout cas, Plancade se dit farouchement hostile au projet de loi, qui est pour lui une « régression » et l’expression d’un « patriotisme de terroir » (pourtant le mot de terroir n’apparaît jamais dans la proposition de loi). Il en fait une affaire personnelle, car tout cela il l’a souffert dans sa chair et dans son esprit : à l’école on lui a interdit, dit-il, de parler patois (mis au piquet pour avoir nommé en oc les objets dessinés au tableau), et il s’en est fait une raison, ou plutôt il a bien vite reconnu que l’on avait raison de le lui interdire, et lui-même s’emploie de toute son autorité à en dissuader ses enfants et petits enfants ; et voilà que si une telle loi passait, ajoute-t-il, il lui faudrait « réapprendre l’occitan » ! Mais, en même temps, il se déclare un partisan inconditionnel du trésor inestimable que représente ce « patrimoine immatériel ». Au-delà des mots creux, le pire est qu’il paraît sincère.
Le discours on le voit, ne brille pas par sa clarté ; le sénateur de Haute-Garonne dit une chose et son contraire. En tout cas, il est fier comme Artaban de pouvoir en remontrer à tout ceux qui défendent les langues régionales sans les parler, comme son « ami » Jean-Michel Baylet, qu’il dit prêt à voter en faveur du projet de loi Navarro et auquel il lance : « Quora parlaras la lenga nòstra ? Autrement dit, en français : « Jean-Michel, quand parleras-tu notre langue ? ».
Personne, étrangement, n’a relevé ce tissu d’incohérences. En fait, il a sa raison d’être ; il est la personnification même de la quadrature du cercle dont je parlais plus haut. Plancade aime sa langue, son « patois » ; il l’exalte et l’impose même en des lieux où il dit lui même qu’il n’a rien à faire, dans les temples de la langue unique de la République. Pourtant, il ne peut s’empêcher de commettre le sacrilège, sous le mode parodique, disant en substance, avec un grand éclat de rire et une bonne dose d’autosatisfaction, « voyez, mes chers collègues, à quoi cela pourrait ressembler, si chacun parlait en son patois » : « zo vesètz » !
Voilà en tout cas une raison de plus pour exiger une loi de tutelle pour les langues régionales, qui leur assurerait, pour commencer, un minimum de reconnaissance à la fois intellectuelle et politique, et éviterait à Plancade ces discours et ce comportement effarants, qui finissent par faire douter de sa santé mentale. Certains prétendent que le bilinguisme contrarié peut rendre fou. C’est même devenu un thème à la mode, aujourd’hui où toute revendication sociale, politique et même culturelle doit se donner une caution psycho-médicale pur être crédible. Alors, oui, une loi, une loi vite, ou nous finirons tous comme Plancade !
Jean-Pierre Cavaillé

Maudita siá la guerra. Roland Berland, Los Jorns Telhoù

Maudita siá la guerra. Roland Berland, Los Jorns Telhoù
Roland Berland, Los Jorns Telhòu (Les jours Tilleul), Limòtges, La Clau Lemosina, 1996. Se pòt totjorn crompar a la Libraria occitana de Limòtges.
Los jorns dau telhòu – nosautres disèm del tilhòl o del telh –, son passats lèu lèu. Dempuèi qualquas annadas, cada còp que l’arbre davant l’ostal se florís, que ven una « bola de lumiera », que l’air s’emplís del caud perfum de la flor del telh, dins lo bronzinadís de las abelhas, me remembri lo roman de Roland Berland, e me tòrna l’enveja de vos en parlar.
Los Jorns Telhoù es d’aquels libres que foguèssen escrits en francés, segurament se’n parlariá, perque sens cap de dobte es una obra fòrta e bèla. Publicar en occitan, es mai que mai se condamnar a la malediccion del silenci. Existís, òc, una mena de passa paraula dins lo (pichon) mitan dels legeires de literatura occitana ; mas se trapa ben pauc de causas escritas, en defòra de qualques rares trabalhs universitaris, que demoran mai que mai dins las bibliotècas (memòris de mestrèsa, de doctorat, etc.). Es a dire que manca, coma l’ai deja dit e coma zo tornarai dire, una critica occitana. Es per aquò que parlar d’una obra pareguda en 1996 es quasiment coma recensir un libre novel. Ai picat sus Google : tenètz vos plan, ai pas trobada una sola ocurréncia del quite titre !
Dins son Abans dire, Berland ditz qu’escriu en occitan lemosin per « mostrar qu’aquesta lenga, mai que mai orala, es capabla de portar quicòm mai que de nhòrlas, de balhar d’emocions en partiment . Per pròbar qu’aquesta lenga es una lenga sens cap de restriccion, per mostrar qu’es pas indigna ». Aquò pr’aquò, zo ditz en francés ; e aquò evidentament sembla dire que se la lenga pòt comunicar las emocions, es mai recàpia a exprimir d’idèas, presentar d’analisis e de refleccions. Es aital que lo monde que trabalhan a bolegar l’òrdre diglossic, de còps que i a, lo tòrnan afortir en escrivant…
« Jorns telhòu » es un biais de dire d’un dròlle pichon, es una scèna d’enfància, quora los vesins venián amassar las flors del telh dins l’encantament de la debuta de l’estiu, un d’aquels jorns fugidisses de l’espelida, dins aquel vilatge del Nòrd Lemosin que se ditz Viala-Bassa. Lo dròlle se sonava Charle, o Tià de son chafre d’enfant, un pauc tròp coat per sa maire que l’aviá agut tard. Ela l’apelava son « eschauton » (escauton en lengadocian), qu’es en primièr un pichon cabdèl, o escaut de lana, mas tanben un nenon coconat. Aital li parlava, dins una malautia de mainatge : « Ma senzilha, mon reibeneit… […] Tot aura, te farai ’n autre bon telhoù. Es-quò pas qu’es bon, lo telhòu de ta mair. Mon pitit chaton qu’a tant ’gut de feure… ».
Aquel dròlle, qu’era totjorn dins los cotilhons de sa maire, quauquas annadas aprèp, coma de milierats d’autres, tombèt dins l’infern, la cachavièlha de la guerra de 14, lo chaple sens fin dels fils de lors maires. « Aura, era preisonier de la guerra, de la paur, de la mòrt que se vesia pertot e que lo guelhava, se, Charle Vernahaudon. Quò lo tenia dins la gòrja e dins lo ventre. Sentia que sa vita se ’nava ’chabar coma ’l’avia ’chabat per tant de quilhs qu’eu avia vuts tombar, se trainar, sufrir o ben aver l’aer de duermir. La ’chabaria dins la prupchena ataca, dins la bruslason de ’na bala o la granda bufada de l’òbus que venia, o que vendria tot aura, deman, o pus tard, mas sigurament, perque quela guerra era ben partida per pas aver de fin. E la soa fin, eu la sentia se ’prueimar. I avia pas d’annadas a venir ; per se coma per quasi tots los autres. Ren, renmas jusc’a la mòrt daus jorns de sufrença, beleu qualquas semmanas, au mielhs quaques mes ? ».
Aquesta citacion de la debuta del roman, benlèu un pauc longuèta, me sembla balhar una plan bona idea de l’estile mestrejat e contengut de Berland, a la nautor de l’òrre negror del temps. Lo Charle es afectat, amb los autres soldats del nòrd Lemosin, al 138en regiment d’infanteria de Manhac-Lavau e Belac; aital se seguís aqueste regiment lo long de son camin de guerra, de nafraduras e de mòrt, via crucix dels peluts lemosins (de veire lo site consacrat al 138 dins la granda guerra). Coma, per exemple, la presa del fòrt de Pompelle en setembre de la primièra annada : « Lo 138 prenguet lo fòrt e lo tenguet. Per dire lo vrai, la meitat dau 138 tenguet lo fòrt. La meitat, renmas la meitat. La MEITAT ! L’autra meitat, l’autra meitat… A, misera… Puratz, femnas ! ».
Aquels soldats, evidentament, parlavan mai que mai la lenga lemosina entre eles, e Berland es plan brave a rendre aquels escambis de la vida vidanta dins las trencadas, marcats per l’amistat d’aqueles que lor cal veser amassa la mòrt en facia, mas tanben trebolats per fòrça garolhas. Aital quora se balhan entre elis de « tap de merda » e de « Paubre pitit tròç de cul de pola ! »… O encara, quora un amic remonta lo Charle accusat de coardisa en li disent : « Fau pas t’esnidar. Som tots coma te : balharian ben lo verd mai lo sec per pas esser aquí. E per çò qu’es de frolhar dins las malinas quand fau l’i nar, i a pas que te, n’i a d’autres, pòdes me creire, e beucòp ! ».
Mas benlèu, la fòrça d’aquel roman sus l’escandal absolut d’aquela guerra que sangnèt a blanc la joventut de dos païses, es de convidar lo legeire a s’identificar, non pas a un eròi trompa-la-mòrt, ni mai exactament a un tipe coma los autres, mas a un feble. Ofegat per l’amor de la maire, patiràs a l’escòla (li balhèron lo chafre de « Tisana ») ont èra pas un lum (lo regent jutgèt que « lo dròlle era tròp béstia per ’nar au certificat »), venguèt un òme flac, coard, clafit de frustacions e de ressentiments, e donca capable de çò pieger, mas pr’aquò uman, sensible, que coava dins son còr un amor d’enfància maluros. Aquel amor perdut e lo sòrt d’aquela dròlla, la « Delin », que n’aimava un autre, lo rival solar de Charle – un sòrt signat el tanben per la guerra qu’estalvièt pas digus – son lo fogal de l’istòria que, luènh de la romança a l’aiga de ròsa, pren quicòm coma una valor alegorica, tot en demoran fòrça realista, perque exala tota la tristessa e l’infinita desesperança d’aquelas vidas esquissadas condamnadas al dòl e a l’amarum.
Tota la narracion, fòrça dinamica, es finament adobada dins un vai e veni entre lo temps de la guerra e lo de l’enfància e de la joventut, e monta en poténcia dramatica, dusca a de situacions quasiment insostenablas, al mitan de la guerra, dins la sang e la fanga, coma dins aquela vida estranha del soldat en permission, del soldat viu, que pòrta amb el las relicas, la preséncia e lo repròchi dels mòrts : « Tot lo temps de sa permission, descubriguet quantben lo païs era pus lo mesma. Un païs de mainatges, de femnas e de vielhs, un païs sens fòrça, sens òmes jòunes, que portava desjà tant de dòus… Un païs que la guerra sannhava. Un pais que prenia la guerra coma un grand malur sens veire que qu’era daus òmes que la fasian far a d’autres òmes, la prenian coma prenian l’auratge, la greula, la malautia, totas chausas contre las quaus um pòt ren, n’es mas beleu prejar ». Aquò benlèu es pas tant verai qu’aquò : perque, fin finala, sabian plan, totis, femnas, vielhs e dròlles, qu’aquesta situacion èra pas la de la catastròfa naturala, de l’auratge o de la gelada. Mormolhavan ben de malediccions contra los òmes qu’avian lo poder de mandar los autres al chaple e a la bocharia, mas vertat tanben que sentissian coma una mena de fatalitat l’impòtencia de lor condicion. E puèi, òm escriu pas sus un monument « Maudita siá la pesta », « Maudit siá l’auratge o la grèla » ; de Lemosins, a Genciòus, an plan agut lo coratge d’inscriure, un còp la patz tornada, « Maudita siá la guerra ». Pertot, aquela inscripticon es citada en exemple, e son enjòc politic es encara uèi brutlant, que de prefèctes e d’eligits la voldrián escafar. Aquò tanben es lo messatge universal e l’esperit, prigondament imprimit dins la cultura lemosina, d’aquel libre de Roland Berland que sens cap de dobte se meritariá d’èsser mai conegut e reconegut.
Joan Peire Cavalièr

