27 juin 2009
La Médée de Max Rouquette au lycée
La Médée de Max Rouquette au lycée
"Pòble que siam ! Pòble maudich ! Deu èsser escrich endacòm que devèm pas jamai s'arrestar. Qui l'astre de ma raça. Las caucidas secas, ròdas trachas dins l'espandi dau desèrt, lo vent d'ivèrn las enrebala sens pietat, sens relambi, jot la plòja e lo gèl. Siam pas mai qu'una caucida derrabada a sa tèrra e que ròda a tot vent e que s'estripa a totoa pèira. Sens repaus, n'autres que sabèm pas jamai ont es la pèira qu'i pausarem la tèsta a l'ora de tancar los uòlhs." Medelha, 1.
Une
édition de la traduction française de la Medelha
(Médée) de Max Rouquette à
destination des lycéens (c’est-à-dire d’abord de leurs professeurs) est
parue aux éditions Magnard, l’année dernière[1].
Il s’agit d’une excellente initiative,
digne d’être saluée, dans un contexte fort peu favorable à la reconnaissance de
l’existence d’une littérature contemporaine de langue d’oc. Hélas, ce contexte
se reflète largement dans le livre, piégé par les représentations
qui justifient l’exclusion de la littérature en langue d’oc des bancs de classe,
voire de sa dénégation pure et simple comme littérature. Nathalie Lebailly et Matthieu Gamard, qui ont réalisé l’appareil
pédagogique, s’efforcent pourtant de
défendre l’œuvre de Rouquette contre le discours dominant sur les langues
« régionales » et ce que l’on peut faire avec mais à la fois, ils ne se
donnent nullement les moyens de sortir du cadre général de ce discours de
domination lingusitique.
Certes,
Rouquette est bien présenté comme un auteur dont toute l’œuvre fut d’abord
composée en occitan et qui se consacra, sa vie durant, à la
« défense » de la langue d’oc et de la culture occitane. On ne
« défend » bien sûr que ce qui est menacé et les auteurs de
l’appareil critique font un bref rappel des « heurs et malheurs de l’occitan », très
bref, trop bref, car l’on passe de la poésie lyrique des troubadours à la
« renaissance » félibréenne du XIXe siècle, sans rien dire
de l’importante production des XVIe et XVIIe siècles et,
à moindre titre, du XVIIIe siècle. Au XXe siècle, le
tableau est presque idyllique : « linguistes et lexicographes
accompagnent cet essor culturel » et « depuis les années 1950,
l’enseignement de l’occitan au sein du système éducatif français est
autorisé ». La moindre des choses aurait été alors de faire ici ne
serait-ce qu’une référence à la loi Deixonne. Quelques noms d’écrivains
occitans sont cités (Robert Lafont, Jean Larzac, Yves Rouquette)… Tout cela va
très vite et, si la participation de Rouquette à « de nombreuses
revue » est signalée, aucune note n’apparaît dans la préface de l’œuvre où
l’auteur évoque le temps d’Occitania
et de Terra d’Oc (il manque au moins une
simple mention disant qu’il s’agit justement là de revues littéraires), où il affectionnait
de traduire les psaumes. On attendrait ici une référence au grand précédent constitué
par la traduction gasconne des psaumes par Pey de Garros, au tout début de la renaissance
littéraire de l’occitan du XVIe siècle – ici oubliée comme je l'ai dit – voire aux Saumes Pagans de la grande Delpastre,
qu’il serait bien intéressant de confronter avec ceux que contient la pièce de
Rouquette.
Par
contre un paragraphe est intitulé : « Rouquette et le refus de la
fermeture identitaire ». L'auteur de cette Médée, est-il dit, « fuit la tentation
du folklore ou du pittoresque qui enfermerait l’occitan dans un particularisme
régional ». C’est là, évidemment, inverser les rôles et se tromper de
langue, car le folklore et le pittoresque de nos régions sont des catégories
typiques de la production en français,
consacrée entre autres à ce qui était naguère encore désigné et décrit comme
« patois ». Or – j’y reviendrai – les éditeurs prennent soin
d’affirmer que l’occitan n’est pas un patois. Évidemment, la question qui
s’impose est double : pourquoi, lorsque l’on écrit en occitan, doit-on d’une
part résister à la tentation du pittoresque et du folklore, et d’autre part
refuser la fermeture identitaire ? Oserait-on dire cela de n’importe quel
auteur français jugé digne d’être enseigné au Lycée ? Et pourtant ! Mais
il en va ainsi : un auteur occitan, pour être digne de la littérature, est quelqu’un qui doit toujours manœuvrer entre
deux écueils : le Charybde du folklore et la Scylla du communautarisme.
Aussi les éditeurs s’empressent-ils d’affirmer que, chez Rouquette, « le
choix de l’occitan comme mode privilégié d’expression ne naît pas […] d’une
prise de position politique ou idéologique : c’est avant tout un choix
affectif, qui s’est imposé de lui-même ». L'écrivain d'Argelliers ne peut être un
véritable auteur que parce que le choix de l’occitan est chez lui « affectif »
et non « politique » !
Rouquette
n’a pourtant cessé, sa vie durant, de s’engager politiquement pour l’occitan,
essentiellement dans le cadre d’associations culturelles, mais il savait bien
sûr que la question linguistique est éminemment politique. Entre mille exemples
je citerai les reproches que lui adressait le grand lexicologue Dauzat,
farouche opposant de la loi Deixonne et qui ne voulait entendre parler que de
« patois » (voilà, entre autres choses, pourquoi j’ai parlé de récit
« idyllique »). En 1951, Rouquette avait écrit dans les Annales de l’Institut d’Études
Occitanes, dont il était le secrétaire général, un article intitulé :
« Une mesure d’intelligence et de justice, le projet de loi Deixonne »
dans lequel il citait entre autre le célèbre article de Jaurès de 1911 sur la
langue d’oc comme porte ouverte sur les autres langues latines et un article de Bebel,
fondateur du Parti Social-Démocrate allemand au XIXe siècle qui parlait d’un « peuple
dirigeant » imposant sa langue à un autre peuple. Dauzat répliqua :
« M. Rouquette se croit-il au lendemain de la Croisade contre les
Albigeois, ou veut-il insinuer que Paris tyrannise le Midi ? »[2]. Si
ce texte de Rouquette était réédité, il serait évidemment identifié aujourd’hui
comme relevant de cette « fermeture identitaire » dont les deux
éditeurs s’efforcent de dédouaner le dramaturge ; tâche essentielle, car
s’il en était autrement leur démarche de publication pédagogique deviendrait illégitime
et politiquement, civiquement, incorrecte.
On
aurait franchement préféré qu’ils soulignent, à l’attention des jeunes esprits,
que si la pièce a bien été créée en français en 2003 par Jean-Louis Martinelli
à Nanterre, elle n’a jamais pu à ce jour encore être montée dans sa langue
originale. C’est là tout de même réside le scandale de fait, l’immense
faiblesse de l’occitan, alors que l’on peut voir à Paris des pièces en sicilien
de Franco Scaldati ou d’Emma Dante. Cela pourtant aurait mérité d’être dit. Par
contre, ils insistent sur l’originalité de l’entreprise de Martinelli, qui
s’est entouré d’acteurs burkinabé et avait fait traduire les psaumes contenus
dans le texte de Rouquette en bambara, parce qu’il trouvait, selon les mots du
metteur en scène rapportés dans le livre, une « adéquation très forte
entre l’archaïsme de la langue de Rouquette, un langage absolument
métaphorique, et la sensibilité africaine ». On verra quelques extraits de ce très beau spectacle dans le 2e des DVD Max Rouquette, Retrouver le chant profond, réalisés par le CRDP de Monpellier (excellent et substantiel travail qui fait une large place à l'occitan, publié aussi 2008, très riche de contenus pédagogiques). Je suis pour ma part assez gêné par cette adéquation
établie entre la langue (française en l’occurrence !) de Rouquette, soi
disant archaïque, et la « sensibilité africaine » qui s’exprimerait
en bambara. La sensibilité de l’Afrique aurait à voir avec l’archaïque et les
langues d’Afrique auraient comme vocation naturelle de dire cet archaïsme. Certes Rouquette a cherché à exprimer, dans sa langue (l’occitan et
ensuite, par traduction, le français), le mythe en effet archétypique de Médée,
et il l’a fait magnifiquement, mais la langue qu’il utilise (non pas ce qu’il
en fait, appelé ici « sa langue », mais la langue dans laquelle il écrit : l’occitan) n’a évidemment aucune vocation naturelle à dire
l’archaïque, pas plus que le bambara. Ce n’est d’ailleurs pas ce que dit Martinelli
(ni les éditeurs de la pièce), mais on rode bien autour de l’idée, qui associe pour le meilleur et pour le pire l’occitan et le bambara, d’une opposition
structurelle entre l’archaïque et le moderne, entre des civilisations et des langues
archaïques (le bambara, l'occitan...), qui restent foncièrement extérieures à la modernité, et des langues
qui elle en quelque sorte auraient la vocation de dire cette modernité (le français, l'anglais...). A cela s’ajoute autre chose : l’affirmation culturelle de la
diversité linguistique n’inclut pas les langues historiques de France, car le
fait est ; Martinelli fait entendre le bambara (idée à mon sens
excellente), mais ne s’est visiblement pas posé la question de la présence sur scène – à un titre ou à un autre – de la langue originale de l’œuvre.
Un petit détail : le bambara est présenté comme un « dialecte » d’Afrique de l’ouest, et non comme une langue (à la différence donc de l’occitan). Cette différence n’est pas éclaircie et, telle qu’elle est exposée, n’est guère satisfaisante. Le bambara est souvent considéré comme une « langue » à part entière (le bambara sert de lingua franca au Mali, où 80 % de la population le parle, etc.). A maintenir le terme de « dialecte », il aurait alors fallu dire qu’il s’agit de l’un des dialectes constitutifs de ce que l’on appelle les langues mandingues, ce qui aurait permis d’établir une comparaison avec le languedocien de Rouquette, dialecte de l’occitan.
Au titre des
instruments pédagogiques offerts aux lecteurs, on trouve, dans
« l’après-texte », un encart intitulé « histoires de
langues » très discutable. Après avoir donnée une définition sociale
(disons sociolinguistique) et non linguistique de ce que l’on appelle langue,
dialecte ou patois – « on nomme différemment une langue selon le statut du
groupe qui l’utilise » – le patois est défini comme « un parler local
employé par une population peu nombreuse et dont la culture est jugée de façon
plutôt négative » (c’est une citation non référée du Petit Robert 2006 ! qui retarde donc d’une guerre). Le premier
élément permet évidemment de conserver une pertinence pseudo linguistique
au terme de « patois » et de le maintenir (« le cauchois est un patois haut-normand »),
alors que les linguistiques, aujourd’hui, l’excluent très largement à cause du
deuxième élément (dévaluation culturelle) : le cauchois par exemple n’est
plus considéré depuis beau temps comme un « patois » mais comme un
« dialecte normand » (voir par exemple le site de Thierry Bulot
consacré à la langue normande). Selon une telle définition, évidemment, l’occitan parlé dans les village est et reste un
patois ! Pourtant l'occitan est présenté ici comme « une langue
régionale ». Mais qu’est qu’une langue régionale ? une langue
« à part entière avec une culture écrite ». Cela veut-il dire
que sans culture écrite, il n’y a pas langue mais... patois ? Le basque à ce
compte là, cité comme « langue régionale », ne serait devenu une
langue qu’en accédant à l’écriture, c'est-à-dire assez tardivement. Ce qui est absurde... Le « dialecte » est défini quant
à lui de manière territoriale, comme « forme régionale d’une langue »
(encore le Petit Robert non signalé)…
Bref l’habituel méli-mélo de linguistique, de géographie et de représentations
sociales, qui ne peut guère éclairer à mon sens les élèves… Je reconnais aussi,
qu’en la matière, le travail de discernement critique et de clarté n’est pas
aisé, tant les représentations sociales, justement, viennent parasiter les
acquis de la linguistique. La solution de facilité consiste à recopier le Petit Robert…
Au
moins le livret présente-t-il positivement la langue et la culture d’oc et contient
même (audace inouïe !) un extrait de seize lignes du texte dans sa langue
originale… Il est complété par une
bibliographie des œuvres de Rouquette… exclusivement en français (donc aucun
renvoie direct à l’œuvre occitane) et un dossier de quinze pages de questions
pédagogiques sur le texte, comme l’exige la règle du genre. Un seule, qui porte sur la préface, touche à
l’occitan : « relevez les éléments qui montrent l’attachement de
Rouquette à la culture et la géographie occitanes ».
On aurait pu en ajouter quelques
autres du type :
- Avant
de lire ce texte, aviez-vous déjà entendu parler de l’existence de l’occitan ?
Si oui, dans quelles circonstances et en quels termes ? Si non, à votre
avis, pour quelles raisons ?
- Quel
est le territoire historique de la langue et de la culture occitanes ?
- Si
vous résidez dans celui-ci avez-vous été déjà en contact avec la langue et dans
quelles circonstances ? Avez vous bénéficié au cours de votre scolarité
d’une possibilité d’apprentissage de l’occitan ? Si oui, à quel niveau
d’études ? Si non, à votre avis, pour quelles raisons ?
Jean-Pierre Cavaillé
[1] Max Rouquette, Médée, présentation, notes, questions et après-texte établis par Nathalie Lebailly et Matthieu Gamard, Magnard, Classiques & contemporains, 2008.
[2] Je dois cette information à l’excellent livre de Philippe Martel, L’école française et l’occitan. Le sourd et le bègue. Voir sur ce blog : L'école française face aux "patois".
18 juin 2009
Politicas lingüisticas e locutors
Vaquí un letra mandada per Jaume Còsta a la Setmana (foguèt publicada dins lo n. 718, del 11/06 al 17/06/2009), un chic provocanta, que me sembla fòrça interessanta, e que merita evidentament discussion.

Politicas
lingüisticas e locutors
Lo n°76 de La Setmana (sus lo rescòntre entre deputats e associacions sus la
question lingüistica en França) pausa de questions interessantas. Me sembla
important de lançar aqueu debat, e espèri que d’autrei seràn pas d’accòrdi ambe
ieu e que respondràn. Aquò tòca lo fons dei questions sus lei politicas
lingüisticas per l’occitan. Non que siegue un problema exclusiu a l’occitan,
mai podèm prene nòstre cas per començar.
Se saup que fòra d’exemples coma aqueu
dau māori (e encara, aquò me sembla un cas limita), aqueu dau catalan benlèu e
subretot aqueu de l’ebreu, lei politicas lingüisticas en favor de lengas
qu’èran a se perdre fonccionan pas, o mau, o alòra au niveu simbolic solament.
Una dei rasons per aquò, me sembla, es
l’essencializacion de l’idea de lenga, es a dire, per anar lèu, l’acte de
transformar una lenga en causa, en objecte, e de considerar l’existéncia
d’aquel object coma una evidéncia. Aquò a per consequéncia la focalizacion d’un
costat sus la lenga coma objecte, classificada coma un animau amenaçat per
exemple, e d’un autre sus la question de la nòrma e dei limitas de la lenga.
Aqueu biais de pensar es luenh d’èstre e naturau, e universau. Ansin, la
question dei limitas d’una lenga es una question ideologica mai que mai, e ma
fista, se seriá ben poscut imaginar que lo latin èra nòstra lenga en totei que
se realizava de biais diferents a Marselha, Barcelona, Lisbona o Paris. Es pas
lo cas, pasmens, e fau ben faire amb aquelei donadas.
Çò que se podriá evitar pasmens, dins
l’interés meme de çò que se sòna ara la lenga occitana, es justament d’arrestar
de pensar an ela, per pensar a sei locutors. Siáu un pauc espantat de legir de
causas coma ‘Deputats e associacions devisan sus las lengas’ (p.1), o piéger,
‘aquesta lei deu èstre primièr la reconeissença oficiala dels drets de las
lengas e dels locutors’ (p3), coma se lei lengas avián una existéncia fòra dei
locutors ! Enfin, la frasa ‘la mira es la vida de nòstras lengas ; çò
que vòl dire l’urgéncia de restablir las condicions d’una transmission naturala
qu’assegurarà lor avenir’ (p.3). Aquò me sembla a l’encòp perilhós d’un ponch
de vista de l’ideologia que mòstra, e d’autra part còntra-productiu. Un còp de
mai, es pas especific a la situacion occitana, qu’aquela retorica se retròba un
pauc de’n pertot.
Perilhós perqué sembla considerar que
lei personas son que de supòrts an aquelei lengas, que seián coma de vampires
qu’aurián besonh d’umans per viure. Me sembla au contràri que l’amira dèu èstre
la melhoracion dei condicions de vida deis occitanofòns e deis Occitans (per
faire simple) en generau. Coma la reconoissença de la lenga d’òc melhorarà sa
vida ? E es que la melhorarà ? Es an aquelei questions que, me
sembla, faudriá respòndre primier. De respònsas, n’i a, de tot segur. Mai après
fau convéncer lei locutors que son de bònei rasons. Es en melhorant sa vida an
elei, d’un biais materiau, intelectuau o espirituau, que s’assegurarà l’avenir
de l’occitan. Senon, se transformarà en un culte d’una idòla, portada per la
fòga un còp cada dos ans, a Carcassona o a Besièrs. La lenga per la lenga a
jamai menat enluòc, emai en França onte la lenga sembla una divinitat mai ont
èra lo ciment d’una nacion a bastir, una idea que fasiá enveja a l’epoca. Era
aquò lo messatge qu’anava ambe la lenga francesa : parlatz francés, e
sarètz de bòns francés, ambe totei leis avantatges que seguiràn, materiaus,
economics, culturaus.
Contra-productiu per totei aquelei
rasons, e perqué lo monde vòlon pas ausir parlar d’una causa que li es
estrangiera : vòlon ausir parlar d’elei. Es çò que comprenguèron lei
grandei marcas dins leis annadas 90, que dire qu’èran fantasticas bastava pus.
Faliá tanben mostrar coma lo consomators se podiá inscriure dins l’istòria
d’aquelei marcas : tau perfum, belèu que fai bòna odor, mai subretot, se
crompi aqueste, non solament sentirai bòn, mai en mai d’aquò farai partida de
son istòria, serai lo tipe mau rasat que totei lei fremas vòlon perqué fai son
romantic solitari pròche la mar.
Au monde, li fau contar d’istòrias. Li
fau mostrar que parlar occitan es non solament èstre l’eritier dei Catars, mai
es tanben far partida d’una comunitat que viu, que pensa, que parla, e
subretot, qu’es ben vista deis autrei e qu’a de succès, e un project reconegut
e que fai enveja.
Segur qu’ai mai complicat que d’afortir
que fau demandar a l’estat tala o tala mesura partculara, o que fau reconoisser
lei drets de tala o tala lenga. Una lenga a ges de drechs. Son lei locutors, en
tant que personas, que n’an. E aquò cambia tot.
Jaume Còsta
Les oubliés de Tarnac (et des alentours) : les derniers diseurs de l’eau

Les oubliés de Tarnac (et des
alentours) : les derniers diseurs de l’eau
Pascal Boudy, Jean-Marie Caunet, Jean-François Vignaud, Memòria de l’aiga. Enquête ethnolinguistique
sur l’eau en montagne limousine, Institut D’Estudis Occitans dau Lemosin,
Uzerche, 2009.
Ses quí. Netias la font. Curas la
levada
As dubrit la peschiera e l’aiga
davala, coma d’un riu.
Siaja en son bornat priond, siaja
a flor de la terra,
entre los juncs e l’ensalada,
veses rebulhir l’aiga, lo nais de la font.
L’as netiada, que lai demòre
limon ni marna,
E la bardalha l’as tirada.
Es quí la font sus lo sable, la
grava blancha,
Pus lusenta qu’argent a la
clardat.[1]
C’est un
beau livre, qui se présente comme un « carnet de mission », un cahier
de croquis à spirales. Il est très bellement illustré, coloré, diversifié, associe
la photographie et le dessin, l’imprimé et la graphie manuscrite, le français
et l’occitan. Ce jeu entre les deux langues est très réussi, parce que toutes
les informations y sont lisibles, y
compris par qui ne connaît pas l’occitan, sans que pour autant les déclarations
rapportées ou les courtes notices manuscrites en occitan qui parsèment
l’ouvrage ne soient traduites mot à mot, de sorte que la curiosité du lecteur
non occitanophone est à la fois titillée et guidée. L’ouvrage est le résultat
d’une belle enquête menée en occitan entre 2007 et 2008, dans les communautés de communes de
« Bugeat-Sornac-Millevaches au cœur » et « Plateau de
Gentioux » sur tout ce qui concerne les activités traditionnelles autour
de l’eau dans un pays où l’au est partout et où prennent d’ailleurs leur
source, comme le montre une jolie carte à l’aquarelle, toutes les rivières de
la région. Sont ainsi passés en revue et richement illustrés l’art de creuser
et entretenir les rigoles de drainage et d’irrigation (las levadas),
le travail de la tourbe, en particulier pour le chauffage (le plateau autrefois
était dénué d’arbres), les abreuvoirs, les puits, les ponts, les lavoirs et le
travail de la lessive, la fréquentation dévotionnelle et thérapeutique des
bonnes fontaines (bonas fonts), la
pratique de la recherche des sources, la pêche, et enfin l’univers des petits
moulins de montagne. De ces moulin, au milieu du XIXe siècle, il y
en avait plus de 800 sur le plateau, parfois minuscules (moins de 10 m2),
souvent collectifs et sans meunier : chaque paysan venait y lui-même moudre
son grain. Ces moulins sont actionnés par un rodet, petite roue horizontale qui entraîne la meule appelée
tournante ; « grâce à son système de levier, la « banlève »
embraye le mécanisme du moulin ». Le bruit régulier, caractéristique du
mécanisme se fait entendre ainsi en occitan : « tacan, tancan, tacan… »). Presque toutes ces activités et
presque tous les moulins ont disparu. Surtout, les derniers de ceux qui
possédaient ces savoir-faire et ces savoir-dire, les locuteurs du parler
occitan du Plateau, sont entrain de disparaître eux aussi, dans l’indifférence
générale et le désintérêt à peu près universel des élus et administrateurs
locaux et régionaux qui ont pourtant intégré le vocabulaire, aujourd’hui
inévitable, du tout « développement durable » et de l’éloge de la
diversité.
Car, à le
lire d’un peu près, ce livre qui pourrait paraître éloigné de préoccupations politiques,
se limitant à instruire le lecteur de la manière la plus agréable qui soit sur
des métiers, des activités et une culture en voie d’extinction, tente de tirer
une sonnette d’alarme. Il fait entendre aussi une certaine amertume, j’y sens même
bouillir une certaine colère, devant cette démission du plus grand nombre des élus et
des « décideurs » culturels présents sur le territoire face à leur
patrimoine humain ; car c’est bien de cela qu’il s’agit, de la question
humaine, qui n’est pas celle de la muséographie : si l’on ne crée d’aucune
façon des conditions pour une transmission des savoir-faire et des savoir-dire,
ceux-ci ne peuvent que disparaître définitivement avec les hommes.
Cela est
particulièrement frappant pour la langue : « Sur ce territoire
dépeuplé, avec une population âgée, l’occitan est en danger de disparition. On
l’aura compris, le travail est à mener d’urgence, et pas que sur la
montagne… » (p. 4). « Les mairies nous ont souvent aidés à trouver
des locuteurs qui pratiquent encore l’occitan. Le bouche à oreille et notre
connaissance intime du territoire ont fait le reste. Malgré cela dans deux
communes il nous fut difficile d’en trouver. Le temps du dernier des Mohicans
arrive ? C’est bien que vous veniez lui parler, parce que des fois le
Pépé, il nous parle patois mais on lui répond pas parce qu’on le comprend
pas… » Voilà une citation qui n’est pas de circonstance mais que nous
avons entendue lors d’une après-midi où nous peinions à trouver des
informateurs… pas de quoi se remonter le moral » (p. 8). Le pépé en
question est sans doute un voisin (ce n’est pas son fils ou son petit fils qui
parle), mais la situation est bien celle d’un isolement toujours plus grand des
locuteurs, des derniers locuteurs « naturels » comme on les appelle
de manière étrange (et abusive). Aussi le ton de la fin du livre, intitulée
« extensions du projet », est pour le moins mitigé : « Nous
aurions, bien sûr, souhaité annoncer qu’enfin une prise de conscience
collective concernant la gestion durable de l’eau était en train de naître […]
et que ce pays n’oublierait plus sa langue ». Malgré le travail accompli,
cependant, et l’intérêt – mesuré – qu’il a suscité, force est de conclure que
« nous sommes encore loin du vague espoir qui verrait les limousins
d’aujourd’hui se réapproprier la culture et les savoir-faire traditionnels du
pays. Mas a saber, si la montagne
limousine fut autrefois la région d’où l’on partait pour aller gagner sa vie
ailleurs, ils sont désormais de plus en plus nombreux à vouloir construire
quelque chose ici. Une nouvelle existence au pays est à imaginer… et elle ne
peut pas se bâtir en ignorant tout de l’identité et de la memòria de ce territoire » (p. 48). Il s’agit là, bien sûr
d’une injonction adressée aux nouveaux habitants du plateau, toujours plus
nombreux, et auxquels les medias ne se sont intéressés que pour en faire de
dangereux terroristes, puis des victimes de la répression sarkozienne. Le fait
est, en tout cas, que, à quelques exceptions près, leur indifférence pour cette
mémoire linguistique et sociale est étonnante ; le rapport au passé n’est pas
absent, mais il semble idéologiquement canalisé et restreint au monument de
Gentioux ("Maudite soit la guerre !") et à la résistance (projets liés à la
résidence d’Armand Gatti) ; mais les voix occitanes des pacifistes de
l’après 14-18 et des résistants paysans du plateau semblent bien tombées aux
oubliettes de l’histoire de la gauche et de l’extrême gauche.
Jean-Pierre Cavaillé

[1] « Tu es là. Tu nettoies la
fontaine. Tu cures la rigole.
Tu
as ouvert la pêcherie. Et l’eau descend, comme un fleuve.
Que
ce soit dans le creux du tronc d’arbre profond,
que
ce soit à fleur de terre, entre les joncs et la salade,
tu
vois l’eau bouillonner, la source même.
Tu
l’as nettoyée, il n’y reste limon ni vase, et la brindille tu l’as ôtée.
Elle
est là, la fontaine, sur le sable, le gravier blanc,
plus luisante qu’argent à la lumière »,
Marcela Delpastre, Sega de segre per un
paísan, in idem, D’una lenga l’autra, Edicions dau chamin
de Sent Jaume.
17 juin 2009
Recerca occitana, novèla generacion : Albi 11 e 12 de junh de 2009

Recerca occitana, novèla
generacion : Albi 11 e 12 de junh de 2009
Los 11 e 12
de junh, me’n anèri as Albi, al collòqui internacional organisat per
l’Associacion Internacionala d’Estudis Occitans : « Novèla recèrca en
domèni occitan : apròchas interdisciplinarias », al sèti del Centre Universitari
Champollion (ont i aviá dins lo temps las casernas).
Aqueste
titre del collòqui, l’ai revirat, qu’èra solament en francés sul programa, sus l’aficha,
suls sitis universitaris e associatius, etc. pròva, se ne calguèsse, que sèm
pas encara arribats al minimum de reconeissença (e d’auto-afirmacion) que nos
permetriá d’impausar un bilinguisme vertadièrament visible, e mai dins las
manifestacions entièrament dedicadas a la lenga nòstra (vertat que dins lo programa
i aviá qualque titre en occitan, mas tot lo demai èra en francés). La causa mai
importanta pr’aquò foguèt, çò me sembla, que la lenga demorèt fòrça presenta
dins aquèlas doas jornadas ; qualques intervenents parlèron occitan a la
tribuna dels dos anfiteatres (ça que la pas mai d’un terç, çò me sembla), un
fum dins lo public, e quasiment tot lo monde dins los temps de convivialitat (es
aital que la diglossia se trapa duscas dins lo trabalh dels universitaris… consacrat
a la diglossia de còps que i a ![1]). Cal
far especialament mencion de la conselhièra municipala d’Albi, Monica Hubert,
que faguèt un discors d’acuèlh en lenga nòstra (d’autres nos espliquèron
qu’aurián aimat, qu’aurián tant volgut, e que avián decidit de o fa, mas que
fin finala… coneissèm la cançon !). Puèi, cal soslinhar que i aguèt tanben
d’intervencions en inglés e in italian, subretot sus de materias medievalas, e
aquela dimension internacionala del collòqui, amb d’americans, d’ingleses, d’alemands
e d’italians (de còps que i a amb un nivel impressionant en occitan), fasiá
vertadièrament plaser. Nos autres sabèm que la lenga e la cultura occitanas son
sufisentament ricas per interessar de monde d'un pauc en pertot, e que lo monde
associatiu e universitari, dempuèi un bel briu, fan d’esfòrces considerables
per renforçar aquesta dubertura internacionala, mas o cal dire e tornar dire an
aquelis que, as Albi coma endacòmai, sens jamai sortir de França, e mai de còps que i a de lor canton, s’alassan pas
de repetir que sèm embarrats dins lo comunautarisme estequit del patès. En mai,
lo plurilinguisme del monde present m’estonèt bravament : una alemanda,
especialista dels trobadors e de la lirica de l’escòla siciliana (Grazyna Bozy),
de lenga mairala polonèsa, parlava tanben lo francés, l’italian e lo
castelhan ; evidentament compreniá l’occitan… Un jove cercaire breton,
parlava sa lenga, mas balhèt sa comunicacion en niçart e coneissiá l’ebrèu (Erwan
Lelièvre, que faguèt una presentacion sul « shuadit », vedètz infra), etc.
Una autra
causa que m’agradèt fòrça foguèt la preséncia d’associatius nombroses a costat
dels universitaris (los joves cercaires e lors professors) ; monde del
Grifol d’Albi e de l’IEO Tarn evidentament (un dels organisators mai implicats,
Xavier Bach, es tanben director de l’IEO 81), de Radio Albigés, mas tanben de
l’ensenhament primari e secondari (calandreta, òc-bi, professors de licèu…) e
en mai d’aquò qualques escolans de seconda, fòrça atentius. Es la prova de
l’existéncia reala d’una comunautat que pratica la lenga (que ne faga son
mestièr ò pas) e que noirís un interes intellectual per tot çò que pertòca
l’occitan. E s’aquela comunautat existís, s’es fòrça mai larga qu’aquí en
Lemosin (ont sèm totjorn los meteisses quatre "chens" pelats), es que lo malhum
d’ensenhament dins Tarn e dins Miejorn Pirenèu s’es intensificat aqueste
darrièr vintenat.
Aquèla preséncia
de locutors non especialistas foguèt tant mai apreciabla e apreciada que las comunicacions,
presentadas subretot per de doctorants, foguèron totas d’un excellent nivel. Es
vertat tanben, de còps que i a, qu’avèm ausit de causas… plan interessantas
d’accòrdi, mas dins lo biais de far e de dire de las grandas escòlas, demonstrant,
se n’i aviá de besonh, la perfièita incorporacion del modèl retoric de nòstres
eleits, l’habitus de l’homo academicus, per utilisar lo latin
de Bourdieu, que sabiá plan de que parlava. Aquel(a)s, evidentament, an parlat
generalament en francés. Mas aquò tanben es una pròva de la normalisacion dels
estudis en domeni occitan, que volèm a tota fòrça perque, clarament, la nòstra
subrevida depend tanben d’aquel tipe de reconeissença. De tot biais, la còla
dels joves colloquaires presentava pas cap d’uniformitat, e sa diversitat,
puslèu mirgalhada, era, mai o mens, la que trobèm uèi dins tots los domenis de
la recerca en sciéncias socialas e umanas un pauc pertot dins Euròpa. A pro pena
se podiá apercebre qualque rara crotz occitana (en defòra del programa, polit,
mas que n’era clafit ! vesètz l'illustracion a la debuta) ; simbòl obligat, o sabi, ne cal un, mas per
ièu es totjorn un solaç de ne’n pas tròp veire, que tot aquel roge e tot aquel daurat
me fan virar lo cap, sens parlar de mon anticlericalisme primari. Vòli pas
doblidar de dire tanben que presèri fòrça d’ausir cantar en niçard, a la fin
del repais, un dels collòquiaires de la votz encantairitz.
Aquela
descripcion dels orators es pas brica politicament correcta, o sabi, aquò se fà
pas dins lo mitan universitari ; se parla sonque dels contenguts dels
discorses e pas dels òmes e de la femnas que los tenon. Ça que la, aquel agach
sus çò que se vei, suls biaisses de parlar e de se tener pòt essèr pasmens una
appròcha fòrça interessanta d’aquel pichon monde, e pas solament pel sociològ ò
l’etnològ, mas tanben dins l’encastre d’una (auto)critica sociala e politica.
Quasiment
totas las disciplinas mobilisablas a l’entorn de la lenga e de la cultura èran
presentas : istòria, sociolingüistica, lingüistica, letteratura occitana
medievala, moderna e contemporanea, musicologia, mancava benlèu pas qu’un pauc
mai d’etnologia e d’antropologia... L’accent foguèt mes sus l’interdisciplinaritat,
e Philippe Martel faguèt una polida conferéncia plenièra sul sicut, en partent
de l’istòria. Aquesta inter-, trans- e pluridisciplinaritat es evidentament
fòrça necessaria dins lo tractament dels objèctes en domèni occitan, ont las
questions de lenga, de societat e d’istòria venon quasi totjorn s’impausar a la
reflexion. Avent pas encara lo don d’ubiquitat, vist que i aviá doas salas de
conferéncia, podèri assistir solament a la mitat dels expausats, qu’es un chic
frustrant. Pas mens, ai apres un fum de causas... En premièr poguèri seguir un
grop de comunicacions suls temps medievals : una sus la figura sociala e
economica d’un senhor albigés del segle XII dins las fonts occitanas (Sicard
Aleman lo Jove, presentada per Cyril Dayde) ; una autra sul multinlinguisme
e l’interpenetracion del francés, de l’occitan e del latin en Lemosin entre los
segles XIV e XV (Bertrand Caron) ; e enfin una presentacion de Xavier Bach
sul libre de Règlas del monasteri de las canongessas de Sant-Pantaleon de
Tolosa del segle XIV, ont aprenguèri, entre autras causas, que lo papa Clement
VI avia nomenat un teologian per la lingua
occana [sic].
Sus la
debuta de l’edad moderna, ai ausit una intervencion fòrça rafinada consacrada a
la lectura crozada de la dedicaça dels Psaumes
viratz de Pey de Garros amb la de Clement Maròt per sos Psaumes en francés, accompanhada d’una refleccion aprigondida sus
la dobla diglossia de l’un e de l’autre poèta (Gilles Couffignal).
Per çò
qu’es de la longa durada, m’agradèt fòrça l’intervencion de Stéphane Bourdoncle
sus l’occitan dins aquel espaci de frontièra entre lengadocian e gascon qu’es
lo Tarn e Garona, dempuèi los segles XIV duscas al segle XX ; m’agradèt
fòrça perque pausava las bonas questions sus la necessitat e la dificultat per
l’istorian, de remontar, en lisent los documents sovent entre las linhas, de
las traças escritas, amb totas las manuplacions diglossicas, a la part
invisibla de l’iceberg, es a dire la lenga coma era vertadièrament parlada pel
monde dins la vida vidanta (citi lo resumit, que mòstra l’ambicion de
l’interrogacion : « aqueste estudi propausa una reflexion sus
las nocions crozadas de lenga e de societat, de lenga e del poder que las
personas exercisson e que ne dispauson a d’escalas diferentas e a diferents
nivels, e mai sus las representacions associadas al sistèma e a sas praticas,
estructuras interna e externa de l’istòria de la lenga »). Fòrça
interessant foguèt tanben l’expausat savent e passionat sus un objècte marcat
encara mai per la raretat e la manca de fiabilitat, de còp que i a, de las
fonts : lo shuadit, o
« l’estranh destin d’una lenga familiara a travès del cant del
Jusiòu » (Erwan Lelièvre), amb la presentacion de dos cants de
Pesah : Lo Cabrit (vengut de
l’aramenc Had gadia) e Quau saup çò qu’es un ? (vengut de
l’ebrèu Ehad mi iodea).
Sul segle
XX assitèri tanben a una comunicacion fòrça aprigondida e sens concession de
Yann Lespoux sus la famosa requesta dels felibres e occitanistas al marescal
Pétain, seguida d’una reflexion plan venguda sus las trapèlas de las
compromissions e dels comproméses politics totjorn dubertas jos los passes dels
militants de la lenga.
Los estudis
analitics e critics suls moviments occitans coma son a l’ora d’ara manquèron
pas, e aquò tanben es una bona causa. Ausiguèri l’expausat d’Aurélie Joubert
sus las tensions e contradiccions entre dos modèls ideologics dins los discors
militants e dins lor recepcion pels locutors : lo de l’autenticitat, essencialista e « romantic », que parla
d’una lenga « naturala » e lo de l’autoritat
que cercariá d’impausar un estandard per totis (que me sembla un pauc esagerat,
tant es verai que l’occitanisme a elaborada una pensada del pluricentrisme
puslèu respectuós de las diferéncias dialectalas, mas es vertat que lo collòqui
foguèt dubert per l'inspector general en carga de l’occitan Salles-Loustau que nos diguèt que la
causa per el la mai importanta a l’ora d’ara seriá que se farguèsse enfin
« Lo » diccionari occitan que seriá « nostre
Larousse » !). Una autra relacion, de Colette Milhe (venguèt pas, mas
son tèxte foguèt legit), que se voliá una « deconstruccion del discors
occitaniste relatiu als locutors naturals », insistiguèt tanben sus aquèla
impausicion autòritari de l’occitan, çò diguèt sul modèl del francés, e a
travèrs una falsa representacion dels locutors naturals vists coma inibits per
« la vergonha ». Soi lo
primièr a pensar que cal tornar d’un biais critic sus aquèla nocion de vergonha, e de lenga de la vergonha, mas me pensi subretot que las criticas de
l’occitanisme e dels differents moviments occitanistas (aquí eran pas gaire
destriats) se devon far en prenent totjorn en compte lo malhum polemic dins son
ensèm, perque i a pas cap de confrontacion dels locutors naturals e dels
occitanistes (s’aquèlas categorias son acceptablas aital, perque i a
d’occitanistes que son evidentament de locutors naturals) sens la mediacion del
demai de la societat francòfona que parla pas l’occitan ma impausa sas representacions
de la lenga (ò non-lenga) suls parlaires.
Per acabar amb
la cultura leteraria e militanta contemporana, vòli pas doblidar de senhalar un
papièr sus las òbras en prosa d’Ives Roqueta, mai conegut coma poèta (Gauthier
Couffin).
Enfin
assistiguèri a tres relations de linguistica : las de Daniela Muller sus
l’evolucion del /l…/ en gascon e en gardiòl, de Jean-Christophe Dourdet sus la
variacion accentuala dins l’airau dialectau nòrd-ocitan lemosin (ne sabi quicòm
qu’a cada còp m’enganni !) e de Vincent Rivière, sus la toponimia del
contacte dialectal a l’Isla-de-Baish. Totas tres causas fòrça interessantas, mas
ne’n pòdi gaire parlar, per manca de competéncia. De tot biais espèri que los
tèxtes seran publicats a la lesta, que ne valon la pena.
Òsca donca
a tota la còla dels joves qu’an agut lo coratge e lo vam d’organisar aquèla
manifestacion, malgrat d’importantas difficultats de subvencion, s’ai plan
comprés, vist qu’avèm degut pagar vint euros per assistir a las jornadas, e mai
los que presentavan de relacions. Vertat que soi pas abituat a pagar per ausir
parlar lo monde, pas perque soi cusson, mas perque, generalament, dins los
domenis intellectuals, es un marrit signe de qualitat. Mas aquí foguèt tot lo
contrari. Per tot aquò, esperèm qu’aquel recampament de la jove recerca
occitana se poirà far cada an ò almens cada dos ans, es a dire venir –
perqué pas ? – una d’aquèlas « biennalas » ont lo monde corron
de’n pertot.
Joan-Peire Cavalièr
[1] Tot aquò es pas de critica,
mas una descripcion. Se podriá dire exactament las meteissas causas de mon
blòg, mai que mai escrit en francés, legit mai que mai per de monde d’occitania
qu’intervenon sovent dins lors comentàris en òc.
03 juin 2009
L’occitan « langue ethnique » selon Claude Sicre

L’occitan « langue ethnique » selon Claude
Sicre
Claude Sicre, l’âme des Fabulous Troubadours et du Carrefour Culturel
d’Arnaud Bernard, l’initiateur du Forom
des Langues, des repas de quartiers, etc. etc. a donné un entretien l’année
dernière à la revue Midi-Pyrénées
Patrimoine (n° 14).
Ce texte a suscité un certain émoi dans les milieux occitanistes, toutes
tendances confondues ou presque. A juste titre, me semble-t-il, car Sicre, même
s’il est présenté par la revue en question comme le « troubadour moderne d’un occitan
vivant », croit pouvoir d'abord constater la « mort » de celui-ci comme langue
parlée, juge ensuite que cette disparition est le résultat d’un libre « choix »
des occitanophones eux-mêmes (niant expressément toute forme de
« répression » linguistique), et estime surtout que cette fin de l’occitan
comme langue d’échange spontanée, non seulement est un fait, mais un fait
positif. Cela il ne le dit pas en toutes lettres, mais il s’agit bien, comme je
voudrais le montrer, de la conséquence nécessaire d’un raisonnement que je
trouve pour ma part, non seulement fallacieux, mais pervers.
Ce qui frappe au premier abord est le
peu de sérieux des informations historiques, linguistiques et mêmes politiques
et l’on se demande quelle est la part de responsabilité de la revue à ce sujet,
en la personne du journaliste qui a réalisé l'entretien, Stéphane Thépot. Déjà, les lignes introductives
contiennent une regrettable ambiguïté, qui disent : « Jadis, membre
de l’institut d’études occitanes, Claude Sicre s’est progressivement détaché du
parti occitan… ». En l’absence de lettres capitales, le lecteur comprend
que l’Institut d’Études Occitanes, pourtant à vocation strictement culturelle,
incarne le parti occitan (et notons bien non pas le Parti Occitan, mais un
nébuleux « parti occitan », comme on parlait autrefois du parti de
Moscou, ou du parti de l’étranger).
Vient ensuite, dans les propos
rapportés de Sicre, une confusion de noms et surtout une imprécision historique,
qui méritent à peine d’être relevés[1]. Plus embarrassante est l’affirmation selon
laquelle « il n’y a jamais eu de « répression » de la langue
d’oc », et surtout pas à l’école de la République, où l’on se faisait taper
sur les doigts certes, mais pas plus quand on parlait occitan que quand on ne savait pas ses règles de multiplication. Pourtant, cette expérience de la
« répression » de la langue est rapportée par tous les anciens, qui
disparaissent aujourd’hui un à un, mais vous en trouverez encore facilement autour
de vous ; c’est un argument qu’ils donnent d’ailleurs souvent lorsqu’on
leur demande pourquoi ils n’ont pas transmis la langue. Sont-ils de mauvaise
foi, quand ils avancent cette raison ? En partie, et même pour l’essentiel,
je le crois, mais on ne saurait pour autant dire que l’école française a
finalement été débonnaire, sinon envers les patois, en tout cas avec les petits
patoisants. Cette idée, absolument discutable, s’est imposée peu à peu à partir
de l’ouvrage de Jean-François Chanet, L’école républicaine et les
petites patries (Aubier, 1996), et la passion jacobine a fait le reste,
d’autant plus que les contradicteurs potentiels – ceux qui ont vécu la pratique
du signal etc. – se font rares. Je renvoie ici à l’ouvrage de Philippe Martel
qui, sur cette question essentielle remet les pendules à l’heure (L’école
française et l’occitan. Le sourd et le bègue, Montpellier, Presses
Universitaires de la Méditerranée, 2008, voir sur ce blog L’école française face au patois).
Aussi, affirmer qu’il n’y a jamais eu de répression de la langue d’oc (dans un
pays où l’abolition des « patois » fut régulièrement considéré comme une
priorité) et aujourd’hui moins que jamais est à mon avis une chose impossible, car elle suppose, comme acquise – ce qui est visiblement le
cas pour Sicre –, que cette langue ne puisse avoir d’autre légitimité que dans
le strict domaine privé. Le « troubadour moderne » donne son plein
assentiment à l’article 2 de la constitution, selon lequel la seule langue de
la République, la seule langue officielle (publique donc) de la nation, est le
français. Tout usage public d’une langue autre que le français est alors anticonsitutionnelle,
partant, bien sûr, illégale. Si un citoyen français ne reconnaît pas la
légitimité de cet énoncé constitutionnel et passe à l’acte, en soutenant par
exemple un doctorat en breton, ou en prenant la parole pour prononcer la
moindre phase en occitan à l’Assemblée Nationale, alors la censure s’abat
immédiatement sur lui, et la parfaite légalité de cette dernière ne l’empêche
nullement d’être répressive. On peut juger cette répression nécessaire et
justifiée – je n’entre pas ici dans ce débat –, mais répression il y a et
il faut au moins avoir le courage de l’assumer comme telle. Lorsque la police
réprime une manifestation interdite par la préfecture, on peut juger cette
répression légitime, mais on ne va nous faire croire que le fait de vivre en
une démocratie – ou prétendue telle –, exclut ipso facto les pratiques répressives. En outre, dire qu’il
« n’y a pas de minorités linguistiques dans notre pays, au sens où personne
ne peut se dire stigmatisé, mis à l’écart en raison de sa langue », est
évidemment une fausseté grossière : tous les groupes et les individus qui
ne parlent pas encore le français, ou le parlent mal, ou avec ce qui est
identifié comme un fort accent, connaissent la stigmatisation et la mise à
l’écart – ce qui est sans doute un phénomène que l’on trouve à peu près dans
toutes les sociétés du monde – mais il ne faut pas prétendre alors que la
France fasse exception. Il y a des minorités « audibles » comme il y
a des minorités « visibles » –
et ce ne sont bien sûr pas forcément les mêmes. Il ne suffit pas de décréter
l’absence de pertinence du concept de minorité en régime français pour abolir
la réalité des phénomènes minoritaires. La réalité est têtue. Et si les
locuteurs de langues dites « régionales » ne sont pas stigmatisés,
c’est bien sûr en tant qu’ils parlent désormais tous le français, car il y a
bien eu stigmatisation et discrimination sociale et culturelle, indiscutablement,
des citoyen(ne)s français parlant ces langues sans connaître le français, pendant
des siècles et jusqu’à ce que disparaisse le dernière (la dernière) d’entre
eux (elles). Par piété, ne badigeonnons pas notre histoire politique et sociale,
passée et présente, en rose bonbon et bleu layette.
Une autre affirmation de Sicre, difficile à avaler, est celle selon laquelle les occitanophones, comme la plupart des locuteurs des autres langues historiques de France, ont « choisi majoritairement » d’abandonner leur langue au profit du français. Je suis le premier convaincu qu’il y a eu, de fait, en France, un déficit de résistance (active ou passive) linguistique et culturelle, des élites d’abord, puis beaucoup plus tard et pour finir des classes laborieuses et des paysans parlant d’autres langues que le français. Mais à la fois, avaient-ils véritablement le choix, dès lors que le français ne s’imposait pas seulement comme langue publique officielle (c’est-à-dire dont la connaissance était absolument nécessaire pour se défendre en justice, traiter avec l’administration, etc.), langue de l’enseignement, mais aussi comme langue des échanges marchands, de la promotion sociale, langue de la culture reconnue enfin, de la culture écrite, puis radiophonique et télévisuelle ? Le « choix », dira-t-on, leur était laissé de conserver leur langue dans la vie privée, et ce fut en effet longtemps le cas, mais le français et lui seul, par la boite de la poste devant la porte et par les antennes, sur le toît, ne cessait d’investir cet espace, sans presque aucune ouverture, presque aucune reconnaissance de l’existence de quelque chose d’autre. L’immense succès de la chronique quotidienne de Panazô sur Radio Limoges dans les années 50-60 répondait clairement à se désir frustré et ravalé pour une présence de la langue autre, pour déconsidérée qu’elle fût (et qu’elle st restée ici) dans les médias publics. Finalement, pouvons-nous parler de choix lorsque la dernière génération des locuteurs natifs (celle de mes parents) cessa de transmettre la langue à ses propres enfants ? Drôle de « choix », qui ne fut jamais exprimé, revendiqué, raisonné... Un refus sans doute, l’adhésion dans l’éducation de ses propres enfants aux modèles d’échange public dominants, voire exclusif, mais cette notion de « choix » ici est très problématique... Je suis sûr qu’il nous faut des outils psychologiques et socio-linguistiques autrement plus fins pour décrire le phénomène.

Mais là où, à mon sens,
Sicre dérape complètement, c’est en opposant ce qu’il appelle des
« langues ethniques » à des langues qui seraient affranchies de cette
qualité ; l’occitan tel qu’il est, ou plutôt tel qu’il était parlé dans
les campagnes et les villages étant gratifié de cet épithète, alors que le
français apparaît au contraire comme une langue par laquelle on échapperait à
l’ethnicité. Sicre ne donne aucune définition précise de ce qu’il entend par « langue
ethnique », mais en tout cas il est facile de voir que l’opposition qu’il
établit n’a aucune pertinence linguistique, sociolinguistique ou/ et
historique. Par contre elle exploite à plein la connotation négative qui pèse
sur la notion d’ethnicité. Que cela soit bien clair, mon objectif, n’est certes
pas ici de réhabiliter cette notion, ni d’ailleurs de participer (dans ces
lignes) à une critique des revendications ethniques et ethnicistes, mais
seulement d’analyser le discours de Sicre et ses présupposés, dont l’honnêteté
intellectuelle me paraît pour le moins suspecte.
L’histoire des langues
qu’il nous raconte en effet, de manière on ne peut plus fruste, est un récit
mythique. Au départ, selon lui, les langues naîtraient dans des
« territoires ethniques » (les guillemets sont dans le texte). Aujourd’hui,
à l’ère de la globalisation, l’ethnicité serait une chose dépassée : « à
part quelques isolats, il n’y a plus, désormais, de langues ethniques de part
[sic] le monde ». On comprend, ou croit comprendre, faute d’explication,
qu’une langue ethnique est une langue étroitement territorialisée, sans
relation ou contact avec les autres langues. A-t-il jamais existé de telles
langues ? C’est-à-dire des communautés humaines dont les membres ne
bougent pas (parce que la langue est là où sont les locuteurs et voyage avec
eux), et n’entretiennent aucun contact avec les locuteurs d’autres
langues ? En tout cas, cela n’a évidemment jamais concerné les locuteurs
des dialectes occitans, à quelque époque que ce fût. Déjà, l’expression « territoire
ethnique » laisse songeur : qu’est-ce en effet qui distinguerait un
territoire ethnique d’un territoire qui ne le serait pas, et partant une langue
ethnique de celle qui ne le serait pas ? Un élément de réponse est apporté
dans l’évocation du fait qu’il s’agirait de langues nées dans les territoires
où elles sont parlées et Sicre donne l’exemple de la Guyane où, à côté des
langues ethniques, est parlée depuis les années 1970 la langue des H’Mong
chassés du Laos, aujourd’hui figurant dans la liste des langues de France.
Cette langue ne serait donc pas ethnique, uniquement parce qu’elle ne serait
pas née en Guyane, où elle est maintenant parlée, mais au Laos (où elle était
bien sûr ethnique !). Mais... est-on sûr que les langues indigènes de Guyane
soient nées là où elle sont actuellement parlées ? Sans compter évidemment
que l’on peut se demander ce qu’est l’acte de naissance d’une langue, avant
même de s’interroger sur son lieu de naissance et sur le sens qu’il y a à
définir une langue comme ethnique ou non ethnique selon le lieu où elle est
parlée… Les linguistes utilisent plutôt la distinction entre langues indigènes
et allogènes, mais pour ne signifier généralement qu’une différence dans
l’histoire des idiomes (d’ailleurs souvent contestable si l’on va dans le
détail et que l’on observe par exemple comment la langue importée se transforme
au fil du temps) et non pas du tout de leur nature supposée (ethnique, pas
ethnique…) : ainsi en Calabre, à côté des « dialectes »
calabrais indigènes utilise-t-on le syntagme de « dialectes (ou langues) allogènes »
pour l’arbëresh (issu d’Albanie), le grico
(d’origine grecque) et… l’occitan (migration vaudoise en Calabre). Selon l’usage que Sicre fait de l’expression
« langue ethnique » en tout cas, il semble impossible de ne pas
évidemment considérer le français, « né » quelque part en France et
apparemment, selon les historiens, en divers lieux d’une partie du territoire
de la France actuelle (y compris d’ailleurs du sud), comme une langue ethnique…
Et il suffirait de parler occitan à Paris, comme nous le faisons à l’occasion
avec les amis de l'association d'Îles-de-France la Talvera, pour ne plus avoir affaire à une langue ethnique… Or
Sicre oppose justement l’occitan, qui serait ethnique, au français, qui ne le
serait pas, et qui au contraire aurait permis aux occitanophones de se délivrer
de leur ethnicité, au profit d’une langue, comprend-on, qui, elle, ne serait pas
ancrée en un sol, qui serait déterritorialisée et donc ouverte à l’universel,
là où la langue ethnique par contre resterait refermée sur le local. Cette
opposition, telle qu’elle est ici exprimée, est en fait elle-même tributaire du
mythe de l’autochtonie, de la représentation mythique de groupes d’hommes nés
de la terre où ils vivent (voir la République
de Platon), tout armés de leur langue, de leur mentalité et de leur culture.
Selon ce mythe, les langues « nées » dans le territoire où elles sont
parlées entretiendraient un rapport de consubstantialité avec le territoire, le
terroir, la terre, et les hommes, la race ou l’ethnie qui les parlent. Or une
telle conception de la langue n’a aucune pertinence linguistique, aucune, et avec
elle, c’est bien sûr l’opposition, la dichotomie établie par Sicre entre deux
types essentialisés de langues, qui s’écroule.
En fait, avec cette
distinction, nous sommes confrontés à un discours purement idéologique :
il s’agit d’accréditer l’idée d’un progrès du passage de l’occitan et des
autres langues dites ethniques, en tant qu’elles sont justement dites
ethniques, au français, langue qui, par essence ou par un heureux accident de
l’histoire, on ne sait trop, ne le serait pas. C’est un tel gain et un tel
progrès, qui est exprimé dans les énoncés qui émaillent la fin des propos de
Sicre : « Les Français ont majoritairement choisi d’abandonner leurs
langues ethniques au profit du français » ; « personne ne peut
revenir au parler ethnique de sa campagne d’origine » (la campagne est
évidemment le lieu par excellence de l’ « ethnique » !) ;
« faut-il […] mener une politique de conservation « muséale »
des langues ethniques ? » S’il est établi que l’occitan est une
langue ethnique, comme langue mythique d’avant les contacts de langues et
d’avant les migrations, de langue de la campagne réputée immobile opposée au
français, langue des villes où tout bouge et se mélange sans cesse, alors
évidemment, il est déjà, toujours déjà enfermé dans sa réserve muséale. La
seule question étant de se demander s’il faut, oui ou non, liquider le musée,
et la réponse pour Sicre est clairement affirmative. Et il faut bien voir ce que cela veut
dire : car Sicre considère qu’il n’y a plus de sens à
transmettre la langue occitane parlée, la langue utilisée dans l’échange verbal
quotidien… du moins pour être parlée, cela n’ayant plus de sens, puisque la
langue ne « sert » plus dans les échanges, qu’elle n’est plus utile,
et l’entretenir reviendrait à dépenser inutilement de l’argent et de l’énergie pour
entretenir le musée de la langue ethnique, avec en plus la sourde menace d’un
retour des fantômes du passé, empoissonnant le corps sociale de leurs méchantes revendications ethniques. Par contre, selon Sicre, ce qui devient possible, si l’on renonce
à ce qu’il appelle musée, c’est l’usage de l’occitan et des autres langues
ethniques ou désormais post-ethniques, comme « langues de mémoire »
et « langues de culture ». L’inversion est tellement surprenante,
qu’elle en devient intéressante, puisque c’est la langue parlée qui est
considérée comme un musée des antiquités ethniques alors que les œuvres de
culture et la mémoire, que l’on croirait vouées à la patrimonialisation – et
donc au musée –, sont appréhendées, dans leur renouvellement, comme la vie même
et l’avenir de la langue. Je suis sensible à la beauté intrinsèque des
paradoxes, mais pas disposé à me laisser berner par ce qui m’apparaît
comme un simple tour de passe-passe car, à mon sens, le sort des œuvres et de
la mémoire est étroitement lié à celui de l’usage verbal, oral, ordinaire de la
langue : certes l’écrit, le livre et justement les musées des arts et
traditions populaires et – pourquoi pas ? – de la langue elle-même peuvent
survivre à la parole, quelques années, quelques décennies, peut-être même
quelques générations, mais elle est alors devenue comme un poulet qui continue
de courir après qu’on lui ait coupé la tête. C’est pourquoi tous les acteurs
culturels – ou presque ! – ressentent comme une urgence absolue la
transmission de la langue parlée,
sachant qu’en effet, lorsqu’une langue n’est plus enseignée aux enfants par leurs
parents, sa mort est proche, ou disons que sa vie ne tient qu’à un fil, le fil
de la communauté capable de la parler et de transmettre cette parole…
Ce problème de la
transmission de la langue parlée une fois liquidé, à travers l’invocation
stigmatisante, je dirai même infamante, de l’ethnique et du territorial (la
région), Sicre peut librement soutenir son projet mirobolant de
« nationalisation des langues de France » ; mirobolant, mais
vide, ou à peu près car, concrètement, comment pourrait se faire, dans
l’éducation, les médias etc. le partage du patrimoine linguistique national,
riche de ses 75 langues répertoriées ? Évidemment pas à travers une offre
généralisée d’apprentissage… Cela serait fort beau, mais complètement
irréaliste. Et alors comment ? L’enseignement de chansonnettes et de
comptines en langues de France dans les écoles ? La création de
bibliothèques et médiathèques des langues de France ? Des émissions
éducatives, où l’on exposerait en français (article 2 sanctifié de la constitution
oblige) la beauté des langues ethniques perdues ? Des… musées des langues
de France ? D’ailleurs un musée
de toutes les langues de France ne
suffirait-il pas ? Paris serait évidemment l’endroit idéal… Au-delà de
l’ironie de cette rechute probable dans le musée et le centralisme, de telles
initiatives ne seraient pas d’ailleurs inutiles, elles auraient un certain
poids symbolique (c’est pourquoi du reste, elles auront bien du mal à se faire
accepter), mais à la fois, faute d’être adossées à l’effort de valorisation de
la langue parlée, elles deviendraient autant de moyens d’en attester et d’en
confirmer la mort.
Jean-Pierre Cavaillé
On pourra aussi lire le post de 2006 : discussion de Claude Sicre : Identité et civilité. 42 thèses sur le jeu de l’Occitanie, auquel Sicre, qui avait pourtant sollicité cette discussion, hélas, ne daigna pas répondre. J'espère qu'il en ira différemment de celui-ci.

[1] Ce n’est
pas « Malesherbes » (Chrétien-Guillaume
de Lamoignon de Malesherbes, botaniste, magistrat, censeur royal et secrétaire
d’État de Louis XV), qui voulait « dégasconner » la cour, mais bien
le poète Malherbe, un bon siècle plus tôt (selon ce qu’en dit Guez de Balzac,
auteur dégasconné s’il en fût, dans son Socrate
Chrétien). C’est bien lui que Sicre a en tête puisque il parle de la cour
de Henri IV « où, je le cite, la langue d’oc avait fait son entrée depuis
l’accession au trône » du gascon roi de Navarre. Malherbe ne voulait pas
chasser le gascon de la cour – tout semble montrer que le gascon n’y fut jamais
une langue de communication usuelle, même si beaucoup devait le connaître et le
parler à l’occasion –, mais purifier le français, de ce qu’il identifiait, à
tort ou à raison, comme des « gasconismes », nous dirions aujourd’hui
des occitanismes. Il est vrai, en tout cas, que la volonté de dégager le
français de tous ses emprunts régionaux et étrangers est bien l’un des
objectifs que se propose l’Académie française lors sa création. Cela explique
bien d’ailleurs les réactions épidermiques de cette institution, dès qu’il s’agit
d’accorder la moindre reconnaissance aux langues régionales.
02 juin 2009
Dis-moi si tu as une marine de guerre et je te dirai si tu es une langue

Dis-moi si tu as une marine de guerre et je te dirai
si tu es une langue
Dans un recueil collectif de textes
consacrés à la problématique « langue et identité » publié à
l’université de Barcelone, la plupart écrits en catalan (Llengua i identitat, Massip Bonet, M. Àngels eds, Edicions
Universitat Barcelona, 2008), Patrick Sauzet, qui enseigne la linguistique
occitane au Mirail, à Toulouse, propose un long article en occitan, très
stimulant, au titre provoquant : « Se
pòt existir una lenga sens una marina de guèrra ? A prepaus de l’occitan »
: « Peut-il exister une langue sans une marine de guerre ? A propos de
l’occitan » (presque entièrement lisible sur Google books).
La formule est
connue : « Un langue est un dialecte avec une armée et une marine de
guerre » et fut sans doute exprimée d’abord en Yiddish par Max
Weinreich : « a shprakh iz a
diyalekt mit an armey un a flot ». Elle sert à illustrer en général
l’idée selon laquelle la distinction entre les notions de langue et de dialecte
n’est pas pertinente au sein de la linguistique elle-même, et ne s’établit
véritablement que du dehors, à travers des considérations sociolinguistiques, à
partir des représentations symboliques que les acteurs et locuteurs
(linguistiques y compris) se font d’un idiome donné et de son éventuelle
institutionnalisation (le statut de langue d’un idiome national ne faisant plus
question… au moins tant qu’il peut se prévaloir d’un corps d’armée !).
Je me contenterai d’essayer de résumer
l’argumentation de Sauzet pour, ensuite, poser quelques questions de béotien.
Le linguiste distingue d’abord deux
conceptions de ce que l’on entend par langue et de la relation langue dialecte.
Si l’on définit la langue comme « une
fixation et une réalisation particulières de la faculté biologique universelle
du langage » (je traduis)[1],
alors on dira à juste titre que tout ce qui est parlé par un être humain est
une « langue ».
A la fois, il paraît nécessaire d’avoir
une définition de ce que l’on entend par langue, quand on parle de
« langue française » ou quand on parle (ou ne parle pas) de
« langue occitane ». Cette définition ne peut que se référer au
statut social des pratiques linguistiques. Mais il y a deux façons d’envisager
cette référence au statut social d’un « parler » donné et de
considérer la relation entre langue et dialecte. Soit l’on considère que les
statuts de « langue » et de « dialecte », ou encore – dans
le cas français – de « patois », peuvent échoir à n’importe quel
parler selon les circonstances historiques. Soit, selon une autre conception,
la langue n’est pas simplement un statut de prestige social historiquement acquis
mais « l’assemblage, par un fonctionnement implicitement ou explicitement
commensurable, d’un ensemble, d’une conjonction de parlers ». Dans cette
définition, le « dialecte » désigne un ensemble intermédiaire de
« parlers » qui présentent au sein d’une langue « un degré
supérieur de ressemblance les uns avec les autres ». [2]
La première conception, simple et
claire, semble conduire à pouvoir faire l’économie de la notion de dialecte,
mais Sauzet remarque que la question n’est pas ici simplement celle de la
recherche d’une simplicité formelle mais plutôt d’une pertinence empirique, et
propose deux modèles globaux de la diversité et de la diversification
linguistique et partant du rapport langue-dialecte.
Le premier considère que la
diversification géographique d’une langue, à partir d’une langue supposée
homogène au départ, est aléatoire et continue. Toutes les langues sont des
parlers avec une histoire et un statut différents (selon, notamment, qu’elles
ont une armée ou pas). L’équation continuiste se présente ainsi : langue =
dialecte + X (par exemple une marine de guerre). Foncièrement ce modèle est
entropique ; c’est-à-dire producteur de désordre, de différenciation
incohérente et aléatoire.
Le second modèle affirme que la
diversification comporte la formation de cohérences et de ruptures relatives
(constitution par ères linguistiques). Soit l’équation suivante : langue =
dialectea + dialecteb… + dialectei …. +
dialecten (éventuellement le dialectei occupe la fonction
de standard). Ce modèle suppose qu’il peut y avoir entre les parlers « des
solidarités dans l’innovation ou la conservation (une forme de néguentropie),
que la transformation linguistique n’est pas pur désordre ».[3]
Il semble que le débat entre ces deux
modèles puisse advenir sereinement sur un plan strictement scientifique, dans
le souci de rendre compte rationnellement des phénomènes empiriques. Or cela
est impossible car ils sont en quelque sorte parasités par deux modèles de
nation ; le modèle « français », attaché à une conception
« élective » de la langue (un parler parmi d’autre est choisi comme
« langue » unique de la nation définie comme une instance politique.
Voir par exemple la définition fameuse de Sieyès : « la nation est un
corps d’associés vivant sous une loi commune et représentés par la même
législature ») et le modèle « allemand » – du moins est-il
appelé et stigmatisé sous ce nom en France – pour lequel une nation se définit
par des caractéristiques objectives : langues, traditions, etc. et qui
s’appuie sur la conception d’une solidarité objective entre des parlers,
antérieure au choix d’un standard linguistique (conception attribuée souvent à Herder).
En France, Sauzet le dit fort
clairement, c’est par « son lien avec le politique que le français (langue
du roi, puis de la République) est légitime et non parce qu’elle serait la
forme élaborée de la langue naturelle de l’ensemble des sujets ou des
citoyens »[4].
Je glisserai en commentaire qu’une
telle visée syncrétiste, qui contenait une critique des prérogatives de la
langue du roi et de la cour, a existé dans la France du XVIe siècle,
parmi les lettrés qui concevaient le français comme l’ensemble de toutes les
langues parlées par les sujets (quelques aperçus dans mes deux notes sur l’article
111 de l’Ordonnance de Villers-Cotterêt, 1
et 2) : la conception dite allemande me semble donc avoir existé comme une
possibilité, qui ne pouvait sans doute être que rejetée par le centralisme
politique, le renforcement de la puissance royale jusqu’à ce que l’on appelle
l’absolutisme, de sorte que tout ou presque, malgré les tentatives
fédéralistes, était déjà joué, au moins sur le plan linguistique, au moment de
la Révolution.
Sauzet cite
longuement Gaston Paris, qui fut le théoricien par excellence de cette
conception continuiste, entropique et élective, inséparable chez lui de la conception
française de la nation : « En faisant autour d’un point central une
vaste chaîne de gens dont chacun comprendrait son voisin de droite et son
voisin de gauche, on arriverait à couvrir toute la France d’une étoile don on
pourrait de même relier les rayons par des chaînes transversales
continues » (conférence de 1888). Cette représentation, selon laquelle il
y aurait contiguïté et continuité de tous les parlers de France, ce qui
implique l’affirmation pour le moins discutable d’une délimitation géographique
« naturelle » s’ajoutant à la décision politique, ou plutôt qui tente
de la fonder en « nature » (car la continuité linguistique a ses
limites géographiques hexagonales, comme par hasard), conduit principalement à
nier l’existence de langues régionales et en particulier l’existence de la
légitimité de toute séparation entre les parlers d’oïl et les parlers d’oc et a fortiori de l’existence d’une langue
d’oc. On connaît les sarcasmes de Paris – le bien nommé – à l’égard de Charles
de Tourtoulon et d’Octavien Bringuièr qui avaient entrepris d’explorer,
sac-à-dos, la limite[5].
« A la suite de G. Paris, tout un courrant de la dialectologie et de la
science linguistique dans l’Université française fonctionnera comme une
négation et une déligitimation de l’occitan. Nommer l’occitan
« patois » [au singulier ou au pluriel] a permis d’en bâtir une
science sans le reconnaître, d’en
parler à l’université sans le parler
ou l’enseigner. Nous n’en sommes pas encore sortis aujourd’hui »[6].
Henriette Walter en fournit un très bon exemple qui adore le mot de « patois »
et ne parle jamais d’occitan, sous prétexte que le mot est « politique ».
Récemment, un ami m’a signalé la vidéo d’un cours de l’historien américain John
Merriman (les pressés iront tout de
suite aux alentours des 7 mn), spécialiste d’histoire sociale et politique de la
fin du XIXe siècle, où il distribue pour ses étudiants allégrement « patois »
et « langues » sur la carte de France, selon on ne sait quel critère ;
l’occitan, comme tel, n’y apparaît évidemment pas, partagé entre provençal
(« a real language ») et le
languedocien, contenant lui même différents « patois », comme
l’auvergnat ou celui, non nommé (mais distingué du gascon), dans les Pyrénées,
« influenced by spanish » (sic). Déjà dans une conférence sur le
mouvement de 1905 à Limoges, Merriman parlait en 2005 du « patois »
des ouvriers de la ville. Cela prouve, si besoin était, que la catégorie
linguistique de « langue d’oc » n’a toujours pas réussi à s’imposer,
pas même parmi les intellectuels, ce que je constate du reste tous les jours en
discutant avec des collègues non spécialistes de la question. Mon avis sur ce
sujet n’ayant bien sûr aucune valeur, parce qu’identifié comme militant… Dans
son article Sauzet analyse et discute brièvement un outil récent, extrêmement
raffiné au demeurant, les Lectures par
G. Brun, Y. Le Berre et J. Le Dû de l’Atlas linguistique de la France établi
par Gilliéron et Edmond en 1900, d’inspiration continuiste, dont Sauzet dit les
mérites mais aussi les limites, en particulier, le fait de s’arrêter aux
frontières de l’espace, ce qui empêche de montrer les continuités extérieures à
la France (pour les langues autres que le français).

Mais la question de fond est bien celle
de la définition politique de la langue, admise et même cultivée par le modèle
continuiste : tout parler, peut être choisi comme langue, à l’exception de
tous les autres parlers présents sur le territoire où La langue est imposée par volonté politique. Et l’on en revient à
la citation de Weinrich : c’est la marine de guerre qui fait la langue.
Son acception est soit militante : « pour que notre langue soit
reconnue comme telle il nous faut une marine de guerre » ; soit
cynique : « sans marine de guerre, votre « parler », ne
peut que rester un patois, une non-langue ».
Sauzet passe en revue les raisons qui
font de l’occitan ce qu’il appelle une « langue nue » (« lenga nusa »). Il est évidemment
une langue sans État ; une langue dans un État qui ne reconnaît
d’existence publique qu’à une seule langue. Mais il est aussi une langue qui ne
peut trouver de force par une quelconque victimisation, et cela parce que la
place est déjà prise… par le français lui-même qui, bien qu’il n’ait
jamais été autant parlé dans l’hexagone, est considéré comme menacé par
l’anglais, et – suprême dérision – par les langues « régionales »
elles-mêmes ! Il y aurait bien la littérature, qui court depuis l’Europe
médiévale jusqu’à nos jours, mais que vaut la littérature par rapport à une
marine de guerre ? manifestement, même s’il n’en dit rien, Sauzet ne
partage guère l’optimisme des promoteurs de la théologie occitaniste du salut
par les œuvres (Cl. Sicre). Il met aussi en cause l’acceptation de la
subsidiarité linguistique, qui peut être tentante : comme la langue s’est
en effet maintenue sous la forme de sa spécialisation fonctionnelle dans un
usage familier et de proximité renonçant à tout prestige, et grâce au tabou
social et linguistique du français dans les couches populaires et surtout
paysannes (ce que Sauzet a montré en plusieurs de ses articles), des
sociolinguistes comme Wüest et Kristol ont reproché aux occitanistes de viser
pour leur langue une promotion à des fonctions prestigieuses perdues au lieu de
se consacrer à la préserver dans ses usages effectifs. Mais Sauzet remarque
très bien que la promotion et donc la valorisation de la spécialisation
fonctionnelle dans des usages globalement dépréciés est foncièrement
contradictoire. Il remarque en outre que cette position rejoint celle d’un
certain « réalisme linguistique », qui considère que la priorité dans
la situation d’inégalité linguistique est de renoncer à la langue par laquelle
les individus sont dépréciés en leur donnant la meilleur maîtrise possible de
la langue dominante. C’est la position de Bentolila, de Bourdieu (au moins du
« premier » Bourdieu), du « second » Louis-Jean Calvet et
de bien d’autres ; on peut même dire que c’est elle qui donna la meilleure
conscience du monde aux instituteurs qui faisaient naguère encore la chasse au
patois. Évidemment, ceux qui adoptent cette position ne se demandent jamais si
le bilinguisme – eux qui, aujourd’hui le pratiquent pourtant très généralement
en adoptant l’anglais comme langue de communication internationale et de
présentation de leurs travaux scientifiques – n’est pas une position plus forte
que la conversion sans partage (c’est-à-dire la soumission) à la langue unique
du pouvoir ; mais c’est que dans la plupart des cas, ils ont parfaitement
intégré la dévalorisation en sous-langues des parlers auxquels ils prêchent le
renoncement.
Si l’on adopte une attitude strictement
réaliste, qu’il serait absurde de rejeter, dès lors qu’elle consiste précisément
à prendre les choses comme elles sont, « il est sûr qu’une langue assurée
et incontestable est celle qui constitue un système de représentations fortes
(largement partagées) qui prolongent un ensemble important (quantitativement)
de pratiques. La faiblesse de l’occitan (une fois de plus) est double qui
consiste à correspondre à des pratiques numériquement en recul et de former un
système de représentations mal établi (contesté ou nié par le modèle français
dominant, concurrencé par d’autres modèles « patoisants » ou localistes :
gascon, provençal…) […] la faiblesse, le peu de diffusion de ces
représentations signifient une existence discutable, fantomatique pour la
langue »[7].
Cette faiblesse apparaît bien dans la tentation récurrente de parler de langues
d’oc au pluriel et rien ne la rend plus visible que le tableau des 75 langues
de France, dont l’occitan (ou « parlers d’òc ») en tant que tel n’est
qu’une parmi d’autres, alors que l’on pourrait discuter sur le statut de plus
d’une dans la liste (Sauzet relève que, plus d’une fois, il s’agit bien plutô
de dialectes). C’est alors précisément le choix des occitanistes, un choix pas
seulement ni d’abord linguistique (je ne dit pas pour autant qu’il n’est pas
linguistiquement fondé) d’opter pour « une » langue
dialectalisée (gascon, languedocien, provençal, limousin, vivaro-alpin), qui
dans une perspective comptable, se retourne contre eux. Pourtant ce choix, car
Sauzet reconnaît qu’il y a bien là d’un choix, reste le meilleur, et même le
seul véritablement cohérent dans la perspective d’un prolongement de la vie de
la langue. « L’occitanisme consiste à dire que, dans la diversité
historique et géographique que le mot « occitan » (ou « langue
d’oc » ou « provençal » lato
sensu) peut couvrir, il est possible d’y insérer sa propre pratique en voyant
le tout comme une langue, et que cela représente un choix (parce cela reste
toujours en partie un choix) d’un intérêt supérieur par rapport à d’autres
choix possibles pour les locuteurs (pour les sujets humaines engagés dans des
pratiques linguistiques que l’on peut nommer « occitanes »). […]
c’est l’intérêt d’un locuteur d’occitan d’être reconnu et de se reconnaître
comme locuteur d’une langue et non d’un patois, de la langue des troubadours et
à la fois de Goudouli, de Mistral, de Boudou, de Delpastre… et pas seulement
des auteurs de sa province ou du poète de son village, si jamais il y en eût
un »[8].
Car finalement, l’occitan n’a pas d’autre armée, d’autre flotte de guerre que
de se dire une langue.
Pour ma part, je suis largement
d’accord avec ces analyses de Sauzet, mais je voudrais seulement soulever un
problème. Que se passerait-il si, dans une situation entièrement différente,
par exemple d’hégémonie politique réelle du languedocien,
« l’intérêt » des locuteurs de tel parler considéré comme un « dialecte »
de l’occitan, était de le déclarer comme « langue », le cas échéant en
baptisant « dialectes » des sous-groupes ? C’est le scénario du
reste qu’essayent d’imposer en vain ceux qui font le choix du localisme
(certains gascons, auvergnats, provençaux, etc.). C’est la situation des
Corses, me semble-t-il, dès lors qu’ils refusent de considérer leurs parlers
comme relevant du toscan, et réclament le statut de « langue » à part
entière. C’est aussi celle des locuteurs des soi-disant dialetti italiques, situation compliquée par le fait que non
seulement le dialecte « toscan » occupe une position d’hégémonie
politique et culturelle comparable au français en France (avec des nuances
considérables cependant) mais encore que le terme « dialecte » (dialetto) est très fortement
dévalorisant (sans être aussi infamant que ne l’est celui de
« patois ») par rapport à celui de « lingua » (réservée à la langue standard de la nation, dotée de
la marine de guerre) ? Comment rendre une dignité linguistique àces
idiomes (certains en dangers immédiats de disparition, d’autres beaucoup plus
durablement installés) autrement que de les revendiquer comme
« langues » ? Du reste, aucun des arguments usuellement mis en
avant par les « dialectologues » italiens pour identifier ces parlers
comme dialectes, à la différence des parlers ayant accédé (depuis peu
d’ailleurs) au statut de langues (dont l’occitan, le ladino et quelques autres, plus les idiomes dits allogènes), ne me
paraissent convaincants. Pas même les arguments faisant appel à
l’intercompréhension, tout sauf évidente en bien des cas... On lira sur ce blog
le texte d’Amedeo Messina, défenseur de la « langue » napolitaine, consacré
aux problèmes de cette structuration « à l’italienne ». Car ce n’est
pas tout que de s’entendre sur la nécessité d’une différenciation scientifique
entre langue et dialecte, et même éventuellement d’opter pour le modèle par
ères (négentropique, qui me semble présider par exemple aussi à la
« dialectologie » italienne), encore faut-il s’entendre sur les
éléments probants de discrimination et – je voudrais bien me tromper – mais
j’ai bien peur qu’il n’y ait guère de consensus à ce sujet… En l’absence de
consensus, chaque groupe de locuteurs luttant pour la survie bricole avec des
éléments de linguistique, d’histoire, de littérature et d’idéologie politique afin
de se doter de cette reconnaissance symbolique minimale que le mot seul de
« langue » peut lui apporter. La solution occitaniste, à laquelle
j’adhère, consiste à dire que nous sommes simultanément dans le dialecte et dans la
langue (le tout de l’occitan est dans ses dialectes). Mais il s’agit d’une
solution ad hoc (si je puis
dire !), non exportable, c’est-à-dire, non généralisable dans le cadre
d’une défense articulée des cultures minoritaires de par le monde.
Jean-Pierre
Cavaillé
[1]« … una fixacion e una
realizacion particularas de la facultat biolofica universala de lengatge (la
capacitat de l’òme a parlar) », p. 110
[2] « … lo recampament, per foncianament implicitament
ou explicitament comensurable, d’un ensem, d’un conjunt de parlars que al
dintre d’uan lenga presentan un gra superior de semblança los uns amb los
autres », p. 111.
[3] “… de solidaritas dins l’innovacion o la conservacion
(una forma de neguentropia), que lo cambi linguistic es pas un pur
desòrdre », p. 112.
[4] « Es per son ligam amb lo
politic que lo francés (lenga del rei, lenga puèi de la Republica) es legitim
en França e non perqué seriá la forma elaborada de la lenga naturala de l’ensem
dels subjèctes o dels ciutadans », p. 113.
[5] Voir la réédition de l’Étude sur la limite géographique de la langue d’oc et de la langue
d’oïl (avec une carte) (1874) Édicions
dau chamin de Sent-Jaume, Royer, 87380 Meuzac en co-édition avec l’Institut d’études occitanes (IEO) du Limousin, 2005.
[6] « A la seguida de G. Paris,
tot un corrent de la dialectologia e de la sciéncia lingusitica dins
l’Universitat francesa foncionarà coma permés de ne bastir una sciéncia sens lo
reconéisser, de ne parla a
l’universitat sens lo parlar o
l’ensenhar. Ne sèm pas encara sortits uèi ». p. 116
[7] « Dins une logica realista,
es segur qu’una lenga assegurada e incontestabla es la que constituís un
sistèma de representacions fòrtas
(largament partejadas) que perlonga un ensem poderós (nombrós) de praticas. Lo
flaquitge de l’occitan (un còp de mai) es doble de correspondre a de praticas
en recuol e de formar un sistèma de representacions mal establit (contestat o
negat per lo modèl francés dominant, concurrenciat per d’autres modèles
« patesistas » o localistas : gascon, provençal…). […] lo
flaquitge, la pauca diffusion d’aquelas representacions signican una existéncia
discutabla, fantaumatica per la lenga. », p. 122.
[8] « L’occitanisme consistís a
pretendre que l’occitan seriá una lenga increada e anistorica. L’occitanisme
consistís a dire que, dins la diversitat istorica e geografica de praticas que
lo mot « occitan » (o « lenga d’òc » o
« provençal » lato sensu)
pòt cobrir, es possible d’i inserir sa pròpria practica en vesent lo tot coma
una lenga, e qu’aquò representa una causida (perqué demòra totjorn per part una
causida) amb un interès superirior a d’autras causidas possiblas pels parlaires
(pels subjèctes uman engatjats dins de practicas lingusiticas que se pòdon dire
« occitanas »). [...] es l’intérès d’un parlaire d’occitan d’èsser
reconogut e de se reconéisser el coma
parlaire d’uan lenga e non d’un patés, de la lenga dels trobadors e a l’encòp
de Godolin, de Mistral, de Bodon, Delpastre... e pas solament dels autors de sa
província e del poèta de son vilatge, se n’i aguèt jamai un ». p. 127.
18 mai 2009
La langue de Dante (Emma), ou la puissance théâtrale du palermitain

La
langue de Dante (Emma), ou la puissance théâtrale du palermitain
Depuis quelques
années, Emma Dante connaît un succès à mon sens tout à fait mérité dans toute
l’Europe pour ses pièces de théâtre, qu’elle écrit et met en scène elle-même. Elle
est aussi l’auteure d’un excellent roman publié en 2008, Via Castellana Bandiera. L’une des particularités de son théâtre,
d’une extrême originalité et d’une très grande force dramaturgique est d’être dit
(et écrit) en sicilien, plus exactement dans la langue parlée par les couches
populaires palermitaines. C’est cette langue qui est utilisée également pour les
dialogues de son roman, qui se déroule à Palerme et met en scène la folle
obstination de deux automobilistes refusant de se céder le passage dans une
rue étroite à double sens.
Le Pulle
Sa dernière pièce, créée cette année, tourne en ce moment en France. Je l’ai vue le mois dernier au Théâtre du Rond-Point à Paris et elle sera présentée dans deux jours au théâtre de l’Union à Limoges. Elle est intitulée Le Pulle, mot palermitain qui signifie littéralement Les Putains, au plus proche du latin Puellae. Ici, il s’agit des travestis qui s’adonnent à la prostitution à Palerme et qui ont à endurer toutes les brutalités et avanies d’une culture hyper machiste, dans une société où les relations de pouvoir, dans le refus de toute légitimité accordée à la puissance publique, se manifestent par la violence verbale et physique et la dégradation du faible dans l’abjection. Du moins est-ce ainsi que Emma Dante, sans concession, sans complaisance ni moralisme, perçoit et met en scène le mal qui ronge sa ville. De cette culture et de cette société, les pulle sont à la fois les produits et les victimes ; elles connaissent le fond du mépris et de l’avilissement, la terreur et le viol ; elle ont aussi, d’abord, un cœur et des rêves. les pulle mises en scène par Emma Dante vivent en micro communauté, se protégeant du monde hostile et dangereux auquel elles vendent leurs corps. Elles parlent entre eux leur langue, qui est aussi celle de leurs parents et de leurs clients. N’ayez crainte cependant (je reviendrai sur ce point chez nous si obsessionnel) de ne pas comprendre : les dialogues sont surtitrés en français.
Le spectacle est, selon l'auteure elle-même, une
« opérette amorale », où les pulle,
l'une après l’autre et toutes ensembles, dans une sorte de longue rapsodie
colorée, viennent projeter leurs passés traumatiques, mais aussi et surtout
leurs rêves de bonheur, sur des airs composés et chantés par Emma
Dante elle-même et ses acteurs. Ce spectacle sensuel et cruel, tendre et obscène, convulsif et espiègle, s’appuie sur
un travail des corps qui n’est jamais séparé de celui de la langue, des corps
désarticulés et recomposés comme ils le peuvent, une langue blessée, mal
cicatrisée, suppurante. Les mélodies de la chanteuse qui accompagnent le
spectacle et lui donne un air de cabaret, sont rompues par le fracas des
rideaux de séparation qui s’abattent à chaque changement de scène comme les
voiles d’un bateau déglingué et rythment les déplacements erratiques des corps.
Sans vouloir écraser ce spectacle sous des références trop intimidantes, on
peut indiquer cependant, comme des présences sous-jacentes, assumées d’ailleurs
explicitement par Emma Dante, le théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud et
celui, plus près encore, du grand Tadeusz Kantor.

Le Pulle. Photographie de Giuseppe Di Stefano
M’Palermu
Emma Dante s’est d’abord faite
connaître pour une pièce jouée en 2001 (reprise cette année encore au même
théâtre du Rond-Point) : M’Palermu
(Dans Palerme). La famille Carollo,
mal vêtue et mal lotie, s’apprête à sortir pour la sacro-sainte promenade du
dimanche, qui reste dans les villes méditerranéennes (car il y a beau temps que
l’on « fait » plus le Vigan à Albi, ni la rue du Clocher à Limoges)
un rituel social fondamental. Mais Rosalia est en pantoufles, faute de chaussures…
Mimmo, le pater familias, irritable
et tyrannique, porte, lui dit-on, des pantalons trop courts… ce qui le plonge
dans une rage punitive (une littéralisation du proverbe qui aime bien châtie
bien). Ils se tiennent sur le seuil, prêts à sortir, sans cesse retenus par des
impératifs dérisoires et évidents à la fois… défiant régulièrement le public,
en lui demandant ce qu’il a les regarder ainsi, dans leur
vulnérabilité et leur faiblesse radicales. Toute la pièce tient dans cet élan
suspendu vers le dehors, ce piétinement devant la porte, cette difficulté
extrême, cette incapacité finalement à sortir de son propre enfermement.
Trilogie de la famille sicilienne
On peut lire le texte de cette pièce,
dans une très bonne édition, associée à deux autres formant une trilogie sur la
famille sicilienne : Carnezzeria
(Boucherie, qui a vu le jour en 2002),
qui met en scène la terrible violence morale (et physique) de trois frères
envers leur sœur un peu simple, enceinte de l’un deux, lui faisant croire
qu’est arrivé le jour de ses noces ; et Vita
Mia (Ma Vie, 2004), rituel
morbide d’une mère et de ses trois enfants, autour du lit qui
« doit », comme un impératif catégorique, porter la
dépouille funèbre de l’un d’eux[1].
Ce livre est très bien fait, parce que
chaque pièce est précédée d’une très courte et efficace présentation par
l’auteure, et parce que le texte est accompagné de notes linguistiques
discrètes et efficace qui rendent la lecture limpide pour un italophone ne
connaissant pas le sicilien. M’Palermu
et Vita mia sont en effet presque (sur
ce presque voir infra) exclusivement
écrits en palermitain.

Vita Mia
L’éclairage discutable de Camilleri
Un texte introductif d’Andrea
Camilleri, l’écrivain qui connaît un si grand succès en Italie, entre autres
pour son habitude de mêler à l’italien des tournures et des mots siciliens,
analyse cette langue et son usage. Dans ces quelques pages fort intéressantes en même temps que discutables,
Camilleri cherche d’abord à rendre compte de ce choix aujourd’hui, de la part
d’auteurs dramatiques majeurs comme Franco Scaldati ou Emma Dante (mais il
pourrait tout autant et plus encore, renvoyer au cinéma de Mereu et de
Crialese, de Garrone et de Diritti), de faire parler le « dialecte »
(le concept est utilisé ici dans sa pseudo naturalité). Selon Camilleri, qui
reprend un lieu commun que nous connaissons aussi chez nous, l’italien serait menacé dans
son intégrité et son autonomie, phagocyté par des vocables anglo-saxons, et
cela serait dû en partie au langage télévisuel, qui aplatit la langue, en fait
un médium homogène et terne, en l’émondant de toutes ses influences dialectales. Le
travail de discrimination et de rejet affiché des formes dialectales non
toscanes (avec d’ailleurs aussi une opération constante de distinction interne
au toscan) fut d'abord, notons-le, une caractéristique de l’italien littéraire, bien
avant d’être celui de la télévision, même si c’est la télévision qui a accompli
en effet, après la radio, l’homologation de l’italien parlé (à distinguer évidemment de l’italien écrit). Ainsi serait désormais
perdu, suivant Camilleri, « ce mouvement centripète, des diverses
périphéries vers le centre, qui est le mouvement essentiel de toute langue qui
veut maintenir son autonomie »[2]. Que les
langues centrales ne cessent de se nourrir des langues périphériques (qu’elles
rejettent pourtant en s’imposant contre elles) est une évidence,
le français lui-même en donne un exemple frappant. Les facteurs susceptibles de
bloquer cet échange sont multiples, le plus évident, selon moi, étant bien sûr
l’épuisement de la source, c’est-à-dire la disparition des langues historiques
périphériques, comme c’est le cas en France, mais évidemment la dégradation
symbolique (en « patois » et, à moindre titre, en
« dialectes » au sens italien du terme) y joue aussi un rôle majeur.
Ce à quoi il faut ajouter, et il en va de même pour l’italien, que de nouveaux
apports sont observables, issus de nouvelles populations périphériques (tant
sur le plan social que linguistique), qui d’ailleurs sont aussi souvent des médiateurs
pour l’intégration de certains termes et des expressions issues de l’anglais.
Autrement dit, je ne vois guère le danger majeur qui pèserait sur l’autonomie
de l’italien aujourd’hui (pas plus que sur celle du français)… Et il me semble en
fait que l’enrichissement de la langue par les « dialectes »
historiques continue d’opérer en Italie, ce dont la littérature même de
Camilleri est un exemple flagrant, chose qui n’existe quasiment plus en France.
Une fois encore, ce n’est pas les langues nationales qui sont en dangers, mais bien les langues en situation de
subordination diglossiques. Mais Camilleri, comme la plupart des protagonistes
en Italie, considère les choses du seul point de vue de la langue nationale, ce
qui en explique, à mon sens, l’erreur de perspective : « la langue
ouvrière (et celle du sous-prolétariat), la langue paysanne, la langue des périphéries
urbaines, sont restées chez nous marginalisées, elles n’ont pas apporté leur
vigueur à la langue nationale, elles sont demeurées complètement exclues du
processus d’osmose, même si elles ont fait la richesse et la vitalité d’une
certaine littérature (je pense surtout à Pasolini) et d’un certain cinéma
néoréaliste. De sorte que dans cette langue homologuée et substantiellement
anonyme, l’irruption de la colonisation étrangère a été particulièrement
facile : que l’on considère combien d’expressions et de mots anglo-saxons
sont aujourd’hui présents dans notre langage quotidien. […] C’est ainsi que
meurent les langues nationales. »[3] Comme
l’impliquent mes remarques précédentes, je suis en désaccord à la fois sur le
constat et sur les conséquences désastreuses pour la langue italienne, car s’il
est une langue où les emprunts – certes retenus, contredits, condamnés, déniés,
etc. – de la langue centrale aux langues périphériques sont considérables,
c’est bien l’italien, et cela jusque dans la langue télévisuelle sans doute, à
tout prendre, bien moins aseptisée que la nôtre, et où il y a d’ailleurs place
pour des éléments dialectaux, ne serait-ce que pour assurer le divertissement
des populations (ce qui n’est certes pas glorieux pour ces idiomes, mais est
toujours mieux que la négation pure et simple…). Cela n’empêche évidemment pas
qu’il existe un fossé immense entre la langue homologuée de la télévision et la
manière dont les gens parlent effectivement, encore une fois du fait même que
les « dialectes » et des formes hybrides d’italien
« dialectalisé » sont toujours largement parlés (au moins en
certaines régions), un fossé linguistique pur et simple, mais aussi un évident
et très lourd ostracisme culturel et social. A cela s’ajoute le fait que cette langue
standard, dans sa version médiatique, est indéniablement associée à une
dénégation idéologique du réel sans doute plus grande encore en Italie – à
l’heure du triomphe affligeant de l’opérette nationale berlusconienne – qu’en
d’autres pays d’Europe.
La quête du réel
Aussi peut-on s’accorder au moins avec
la suite du raisonnement de Camilleri affirmant que les auteurs qui ont voulu
confronter leurs œuvres au « réel » ont dû se retourner vers
« le dialecte comme unique possibilité expressive. Et tenter l’opération
de promotion du dialecte comme langue personnelle, comme langue qui puisse
résonner d’authenticité »[4]. Ainsi de la
langue d’Emma Dante qui, dit-il, va cependant plus loin.
Camilleri la distingue d’emblée de
celle d’un autre grand auteur palermitain auquel il n’est pas possible de ne
pas comparer Emma Dante : Franco Scaldati, dont j’ai déjà eu l’occasion de
parler, pour La Gatta di pezza (2005), une pièce dédiée
elle aussi à une famille palermitaine, mais projetée dans les années d’après
guerre, où sont présentes les figures du père abusif (et incestueux), d’un fils
travesti, d’une fille demeurée. Camilleri fait justement remarquer que la
langue théâtrale de Scaldati est verticale, procédant à des « ascensions
lyrico-onirique », alors que celle de Dante s’en tient délibérément à une
marche horizontale, éventuellement avec des plongées vers le bas.
Cette horizontalité est indissociable de
ce pas en avant, par rapport au choix du dialecte pour dire la réalité
linguistique et sociale. D’abord, explique-t-il, Emma Dante fait un usage
rigoureux du parler palermitain, en exploitant les sous-significations
attestées des mots (il prend l’exemple du verbe scripintare, qui signifie presser les boutons et furoncles pour en
faire jaillir le pus. Ti scripento,
est un parole de menace, mais signifie de surcroît un mépris absolue de la
personne à laquelle on s’adresse, la considérant comme un furoncle). Cette
adhésion au sens usuel des paroles, prélevées dans leur usage oral, permet de
dire les choses mêmes dont il est question (les relations entre les membres de
la famille parlermitaine par exemple). Ainsi, ce parler « non seulement
naît avec les personnages eux-mêmes, mais sans elle, les personnages
n’existeraient pas, il est la nécessité absolue, ce qui identifie leur vie
scénique. Et les personnages le savent : leur parler est tellement
connaturel et tellement commun à tous qu’il est comme l’air qu’ils respirent,
chacun d’eux continuellement en aspire une certaine quantité et puis le
restitue à l’usage commun »[5]. C’est ce qui
conduit également au choix d’un parler strictement localisé, au sens d’une
langue véritablement parlée, et non « littéraire » (ce qui n’empêche
qu’elle est évidemment littérarisée par le passage à l’écrit) ; du palermitain
donc et non du sicilien moyen. Ce choix linguistique s’explique parfaitement
dans le cadre de l’esthétique propre à la dramaturge. Il montre, si besoin
était, que l’option du plus grand des localismes peut être, dans certains cas,
une voie brève, un raccourci pour l’universel.

Carnezzeria. Photographie de Giuseppe di Stefano
Immersion du spectateur et incorporation de l’acteur
Cette analyse de Camilleri correspond
sans aucun doute aux intentions explicites de l’auteure. J’ai assisté à
l’entretien public qu’elle a donné le 30 mars dernier à l’Institut Italien de
Paris. Elle y a très hautement affirmé
son attachement viscéral au palermitain et souligné l’importance cruciale de
cette langue dans son théâtre. Pourtant, tout à la fois, elle a insisté sur le
caractère secondaire et quasi superflu des surtritrages. Elle raconte
d’ailleurs qu’elle avait d’abord présenté à Paris, M’Palermu sans surtitres, ce qui avait donné des sueurs froides à
Jean-Louis Périer, avec lequel elle avait travaillé (il présentait d'ailleurs ce jour
là, à l’Institut Italien, le travail de la dramaturge à travers des vidéos de ses spectacles et en lui posant des
questions). Elle a d’ailleurs réitéré
cette expérience, a-t-elle ajouté, à Moscou, avec un très bon résultat Elle
fait en effet le pari de l’immersion du spectateur, capable selon elle de
rentrer dans ce qui se dit et se fait sur scène sans explication, à condition
d’accepter le défi. De toute façon, son théâtre, a-t-elle dit aussi, est
délibérément simple dans sa structure, quelque chose de très primitif, de
foncièrement gestuel et la langue y est inséparable de cette gestualité : c’est à
travers le geste que la parole vient, c’est de l’acteur lui-même que la parole
vient, à travers la recherche d’une gestualité primitive, instinctive, animale.
Car pour elle – c’est le paradoxe que je soulignais – « il s’agit de
parler du monde, non de Palerme ». D’ailleurs – autre paradoxe –, elle a
relevé, non sans une pointe d’amertume, le fait que ses pièces ne sont pas
données à Palerme, ni en Sicile, mais à Milan, à Paris, à Bruxelles, à Moscou…
Au moment des
questions du public, je lui ai demandé quel lien elle établissait entre ce
choix de la vie nue, de l’animalité de l’acteur et celui de la langue, d’une
langue méprisée, d’une langue basse… Elle m’a répondu que, dans l’expression
gestuelle, la langue devient chant ; c’est comme si la langue était
chantée, et cette langue basse, déconsidérée, est anoblie dans ses spectacles
par le fait même qu’elle devient chant.
J’en ai
évidemment profité pour dire que si son théâtre, nonobstant le fait qu’il soit
parlé en palermitain, était joué et reconnu à Paris, hé bien il fallait qu’elle
sache qu'une une chose semblable ne serait nullement concevable pour un théâtre dans
les langues historiques de France. La salle était comble et je provoquais un
long murmure de désapprobation généralisée, auquel je m’attendais, bien
évidemment. L’un de mes voisins, d’ailleurs sans aucune animosité, me dit que l’on n’avait qu’à se mettre à écrire des pièces en occitan,
comme si cela, évidemment, n’était pas le cas… Cette réflexion m’a fait penser à la
question que, quelques jours auparavant, le journaliste de France Culture Arnaud
Laporte avait posé à Emma Dante : à savoir pourquoi elle écrivait ses
pièces dans une langue que personne ne parlait plus… ce contre quoi elle
s’inscrivit bien sûr en faux, évoquant même une revanche aujourd’hui du
parlermitain. C'est à croire que les français qui se rendent en Italie ou Espagne, ont les oreilles bouchées. Et il n'est pire sourd, comme dit le proverbe, que qui ne veut entendre. En même temps, une langue rare, où réputée telle,
est susceptible de flatter le goût prononcé de nos compatriotes pour l’exotisme
culturel, pourvu évidemment que les textes soient dument traduits, car l’esprit
n’est certes pas à l’immersion… Une langue étrangère est tout au plus
considérée comme un bruit de fond agréable, au mieux comme une "musique", et appréciée comme telle au cinéma
et au théâtre des mateurs et eux-seuls (mêm Arte s'est mis au doublage !).
Échantillon de la langue de (Emma) Dante
C’est pourquoi,
je ne peux terminer justement cette note, sans faire « entendre » la
langue d’Emma Dante. Je prendrai les premières répliques de M’Palermu, telles qu’on les trouve
consignées dans l’édition dont j’ai parlé plus haut :
Chi fa, ’a grapèmu sta finestra ?
Chi fa, ’n ci
vidi : agghiurnò !
Rosalia, chi fa,
non lo senti che ti sto chiamando ?
Rosalia ?
Chi fa, ’un ci
senti ?
Chi
duluri !
Puru ’a nonna
s’arruspigghiò !
’Un pozzu
trovare ’a mè cammìsa c’u colletto bianco !
Padri, figghiu e
spiritu santu, agghiurnò !
Chi fa, m’a dai
’a mè cammìsa, o no ?
Mimmo ?
Chi
duluri !
Fuori ci suuunnu
cosi ’i capricciu veru !
Grapi ’a
finestra e talìa :
C’è il
sole ! È bello vero… Vassatàista !
Vassatàista !
Ce qui donne en français (essai de
traduction sans prétention aucune) :
Allez, on
l’ouvre, cette fenêtre ?
Allez, tu ne
vois pas : le jour s’est levé !
Rosalia, allez,
tu n’entends pas que je t’appelle ?
Allez, tu
n’entends pas ?
Quelle
misère !
Même la
grand-mère s’est réveillée !
Je n’arrive pas
trouver ma chemise avec le col blanc !
Marie-Jésus-Joseph,
le jour s’est levé !
Allez, tu me la
donnes ma chemise, ou quoi ?
Mimmo ?
Quelle
misère !
Dehors il y aaa
de vrais délices !
Ouvre la fenêtre
et regarde :
Il fait
soleil ! C’est vraiment beau… Goûtez-moi le !
Goûtez-moi
le !
Mais ma
traduction ne tourne pas rond, elle ne convient en fait pas du tout, car il
faudrait pouvoir jouer sur deux langues, car même si le palermitain domine,
l’italien, au moins dans le texte publié, est bien présent (la version de
scène, que l’on peut trouver d’ailleurs en ligne, est entièrement palermitaine[6]). De la même
façon que dans son roman, l’auteure ne cesse de jouer sur les deux langues et sur leur contagion. On ne pourrait en fait traduire ce type de texte, inséparable
de la diglossie et de la contamination réciproque des deux niveaux de langue,
qu’en recourrant à l’une de nos langues dites « régionales » ou du
moins à de forts régionalismes. Mais cela est-il encore possible, pour le public désormais si majoritairement
monolingue ? Ainsi Le théâtre et le roman d’Emma Dante, dans le cadre du
strict monolinguisme français, sont-ils proprement intraduisibles. Enfin, il
faut être précis : on peut toujours traduire, mais en perdant le jeu
diglossique, c’est-à-dire une bonne partie de l’intérêt littéraire de ces
textes. On m’excusera donc (il faut toujours demander des excuses quand on fait
des choses comme ça, dans nos contrées…) de reprendre mon ouvrage en
transposant en occitan les parties en palermitain (c’est-à-dire quasi tous),
pour donner une idée, tout à fait indicative, de la manière dont les langues
s’engencent dans cette version du texte :
Anem, la dubrèm aquesta fenestra ?
Anem, zo veses pas : lo jorn s’es levat !
Rosalia, anem, tu n’entends pas que je
t’appelle ?
Rosalia ?
Anem, m’auses pas ?
Quina miseria !
E mai la menina s’es desrevelhada !
Capiti pas de trobar ma camisa, amb le col blanc !
Al nom del paire, del filh e del Sant Esperit, lo
jorn s’es levat !
Anem, me la donas ma camisa, o non ?
Mimmo ?
Quina miseria !
Defòra se trrraapan aital las vertadièras delicías!
Dubriá la fenestra e agacha :
Il fait soleil !
C’est vraiment beau… Tastatz-me-aquò !
Tastatz-me-aquò !
Jean-Pierre
Cavaillé

Phtogoraphie de Carmine Maringola pour la couverture de Via Castellana Bandiera (Graphiste Francesca Leoneschi)
[1] Emma Dante, Carnezzeria.
Trilogia della famiglia siciliana, Prefazione di Andrea Camilleri, Roma,
Fazi Editore, 2007.
[2] « … arrestando quel
movimento centripeto, dalle diverse periferie verso il centro che è il
movimento essenziale di ogni lingua che voglia mantnersi autonoma ». Ce
texte est accessible en ligne.
[3] « Per farmi capire meglio: la
lingua operaia (e quella sottoperaia), la lingua contadina, la lingua delle
periferie urbane, da noi sono rimaste emarginate, non hanno portato vigore alla
lingua nazionale, sono del tutto restate escluse dal processo osmotico, semmai
hanno fatto la ricchezza e la vitalità di certa letteratura (penso soprattutto
a Pasolini) e di certo cinema neorealistico.
Sicchè è stata facile, in questa lingua omologata e sostanzialmente anonima,
l’irruzione della colonizzazione straniera: si consideri quante parole e modi
di dire anglosassoni sono oggi presenti nel nostro parlato quotidiano. Perfino
i governi che da noi si sono succeduti negli ultimi anni si sono facilmente
arresi, vedi welfare, devolution, question time, ecc. Muoiono proprio così le
lingue nazionali. »
[4] « Allora è stato necessario,
ineluttabile, per molti tra scrittori, poeti, autori drammatici che volessero
con le loro opere confrontarsi col reale (non sto parlando né di realismo né di
neorealismo) rivolgersi al dialetto come unica possibilità espressiva. E
tentare l’operazione di promozione del dialetto a lingua personale, ad una voce
che risuonasse d’autenticità. »
[5] « Questa parlata però non solo nasce coi personaggi stessi, ma
senza di essa i personaggi non esisterebbero, essa è la necessità assoluta,
identificante del loro vivere scenico. E i personaggi lo sanno: la loro parlata
è talmente connaturata e talmente comune a tutti che è come l’aria che
respirano, ognuno di loro continuamente ne aspira una certa quantità, se ne
serve e quindi la restituisce all’uso comune. »
[6] La version entièrement parlermitaine est à mon sens, esthétiquement la plus intéressante. Elle est aussi plus longue, et il y a des changements de sens. La voici, telle qu’on la trouve dans la revue Prove di drammaturgia, IX, n. 1, juillet 2003, en ligne. On m’excusera pas de traduire, l’exercice deviendrait par trop redondant...
Chi fa: a rapemu
sta finestra?
Chi fa: unnu viri c’agghiurnò?
Chi fa: ancora t’haia a chiamari?
Rosalia?
Chi fa: un ci senti?
Rosalia?
Bedda matri
Chi duluri!
Puru a nonna s’arrusbigghiò!
Bedda matri!
Un pozzu truvari a me cammisa!
Padri figghiu e spiritu santu, agghiurnò!
Chi duluri!
Chi fa: ma runi a me cammisa, o no?
Rosalia?
Bedda matri!
Chi fa: un ci suuuunnu cosi ‘i capricciu veru! Ora u sfurnavu, ora! Era bellu viè era bello viè vassataista
vassataista!
Ecco: a trovai a cammisa, sugnu prontu!
Sunnu cosi capricciu veru
Prontu sugnu! A cravatta ma metteri!
Bedda matri!
Prontu sugnu! Aspettatemi!
13 mai 2009
Festa della poesia, Ribolla, Maremma toscana

[versione italiana dell'articolo già pubblicato in francese il 30 di Aprile]
Festa della poesia, Ribolla, Maremma toscana
La scena si svolge a Ribolla, un paese della provincia di Grosseto, Domenica
19 aprile 2009. Ci sono quattro uomini davanti alla trattoria, dopo pranzo,
seduti o in piedi sul marciapiede, due hanno una certa età, gli altri due sono molto
più giovani. Uno dei due anziani, all’improvviso, rivolgendosi al suo coetaneo,
comincia a cantare una melodia ampia e monotona, una specie di melopea tra il
canto e la parola, aiutandosi con un gesto del braccio. Si afferrano nel canto,
rime che si rispondono. L’uomo canta la gioia, l’emozione di trovarsi di nuovo,
quest’anno ancora, per cantare di poesia. Canta anche la poesia stessa, la
bellezza del canto e della poesia, la bellezza del canto in poesia.
Se non ci fosse essa a dar conforto
Mi sembra già il mondo sarebbe morto.
Quello che il
profano ascoltatore non può sapere è che il poeta sta improvvisando i suoi
versi davanti a lui, rispettando una forma fissa molto restrittiva: otto versi
(ottava) di undici piedi (endecasillabi), rimati rigorosamente secondo lo
schema AB, AB, AB, CC. L’uomo a cui il poeta si rivolge, dopo aver seguito con
attenzione e concentrazione, risponde, riprendendo l’ultima rima lasciata dal
compagno (CD, CD, ecc.). Il suo modo di cantare, e la sua melodia sono molto
diversi e nello stesso tempo in perfetta continuità di tono, di spirito e di
contenuto con il canto di chi l’ha preceduto... Offre le sue parole, le sue immagini,
metafore, i suoi tratti dialettali, il suo accento, il suo gesto. Alla fine dell’ottava,
un ascoltatore attento e visibilmente commosso, come credo lo siamo stati tutti,
presi dalla forza lirica e dalla fragilità funambulesca di questa parola
cantata, segna la sua approvazione con una ferma interiezione. Nel frattempo,
in effetti, un piccolo gruppo di ascoltatori si è formato, anch’ esso improvvisato
: un paio di amici del poeta, qualche giovane passante fermandosi per strada, un
altro gruppetto segue con attenzione, un pò più in disparte. Ho acceso il mio
registratore e, in un angolino, Grazia Tiezzi, una linguista che lavora sul canto
versificato dei poeti improvvisatori toscani, riprende discretamente con la
videocamera. Uno dopo l’altro, i quattro poeti si risponderanno, ciascuno porgendo
il suo personale modo di cantare il verso, il suo proprio universo poetico, ma sempre
in maniera pertinente, in sintonia con ciò che è stato detto dai compagni. Si
tratta di procedere oltre, di condurre oltre il discorso, anzi l’argomento
poetico fino al suo compimento. Per un momento, lungo e breve – perchè questa
poesia apre una temporalità tutta sua, una durata insieme sospesa e distesa,
rompendo del tutto coi ritmi della vita che continua a svolgersi intorno –, lo
scambio si concentra su metafore navali e marine, tanto per esprimere l’invenzione
poetica quanto per descrivere il corso della vita, il suo viaggio in alto mare
e tra gli scogli, le sue bonacce, le sue tempeste e il suo atteso naufragio.
Lo scambio tra Mario
Monaldi (Allumiere), Franco Finocchi (Tolfa), Marco Betti (Arezzo)[1]
e Pietro De Acutis (Roma, Rieti) durerà poco meno di un quarto d’ora. Potrebbe
proseguire per ore ed ore, come succede spesso... Il 12 dicembre 2003 ad
esempio, a Grosseto, per Telethon, un gruppo di poeti (tra cui Gianni Ciolli,
Donato De Acutis, Niccolino Grassi, Emilio Meliani, Enrico Rustici, Bruno
Tuccio) ha improvvisato per 24 ore senza mai interrompere la rima. In effetti,
la stretta concatenazione, la ripresa della rima lasciata dal poeta precedente
alla fine dell’ottava è la regola d’oro del canto estemporaneo in Toscana,
Lazio e Abruzzo. Ci sono forme simili in Sardegna (cantato in lingua sarda [2]),
in Corsica (cantato in lingua corsa : il famoso Chjam’e Rispondi [3]
Ma questo momento di
pura grazia davanti alla trattoria, in cui i quattro poeti si alternano, non
può durare a lungo, perché, a qualche passo da lì, li aspetta la sala del
Circolo ARCI, sede dell'associazione che porta il nome del poeta estemporaneo Sergio Lampis. È colma di
gente (più di duecento persone) che si prepara a celebrare, con una ventina d’altri
poeti del Lazio e della Toscana (gli Abruzzesi erano assenti per causa del
terremoto), l’annuale Festa della Poesia
improvvisata di Ribolla. Un’ associazione di improvvisatori sardi di
Orgosolo, S’Ottada, è anche presente,
offrendo fogliettini piegati in borsette di tissuto e grembiulini su cui,
scritti a mano, sono associati versi in toscano e in sardo.
Ribolla non è un paese qualsiasi. È nato quando si aprì nel tardo ottocento, in mezzo ai campi, una miniera di carbone. Il paese è rimasto tristemente famoso per l’esplosione di grisù del 4 maggio 1954, che provocò la morte di 43 minatori. La storia di Ribolla, come quella di tutte le terre di miniera, è segnata dalle dure lotte sociali e dalla presenza di una doppia cultura, operaia e contadina (come a Carmaux, da dove vengo, e in molti altri luoghi di miniere, a Ribolla i minatori erano anche agricoltori). Questa storia è inseparabile da quella dell’ Ottava Rima, che naturalmente ha cantato la miniera e la sciagura del 1954. Da lì, forse, il desiderio, più forte che in molti altri luoghi della Maremma, di coltivare e sviluppare la tradizione della poesia estemporanea, che era del tutto moribonda diciotto anni fa, quando fù organizzato il primo incontro. L’iniziativa è partita da un ex minatore, Domenico Gamberi, uomo di grandissima passione e assiduità, assolutamente dedicato alla causa e di un’inflessibile determinazione, insieme a lui, Corrado Barontini, che svolge un ruolo fondamentale sia nell’organizzazione di incontri poetici e di convegni scientifici sulla poesia in ottava rima, che nella pubblicazione di libri di poesia e di analisi su questa forma culturale originale, in grado di interessare e di riunire musicologi, linguisti, antropologi, storici e letterari. D’altronde un piccolo gruppo di “studiosi” sono presenti nella sala: Alessandro Bencistà, direttore dell’indipensabile rivista Toscana Folk, Antonello Ricci, autore di innumerevoli ed eccellenti articoli in materia, che inoltre recita brillantemente la parte di presentatore durante la festa, Grazia Tiezzi, di cui ho già fatto il nome, Elisabetta Lanfredini, ricercatrice e cantante, l’editore Paolo Casini, e alcune altre persone... Il ruolo dei ricercatori nella consapevolezza del valore culturale della poesia estemporanea, e quindi, nella sua trasmissione e perpetuazione è di per sé una cosa molto interessante da sottolineare e da prendere in esame.... D’altronde alcuni di essi, come Giovanni Kezich e lo stesso Antonello Ricci, si sono soffermati su questo fenomeno spesso trascurato, se non addirittura giudicato negativo e fatale per la pretesa “autenticità” e “genuinità” delle produzioni culturali tradizionali. Va aggiunto che la manifestazione non sarebbe possibile senza la modesta assistenza finanziaria e il dichiarato sostegno morale dei politici locali, la maggior parte sono membri del Partito Democratico, di cui si conoscono fin troppo bene le difficoltà attuali. Il sindaco Leonardo Marras, ad esempio, era presente durante l’intero pomeriggio. L’interesse suscitato oggi da questa tradizione culturale in Maremma tra gli amministratori locali, mi è sembrato più o meno l’opposto di quello dimostrato dai nostri rappresentanti nel Limousin, su una base politica e ideologica – si badi bene – del tutto simile. Mi è apparso cioè che, da noi, comparativamente, l’impegno della ricerca e dell’università nel campo delle lingue e delle culture tradizionali rimane disperatamente debole.

Ribolla, festa della poesia. Foto di Angelo Trani gentilmente rubata a Elisabetta Lanfredini
Gli spettatori cominciano a sedersi sulle panche. Vicino a me, uno dei
quattro poeti della trattoria, Franco Finocchi, mi canta dei passi delle sue
composizioni in ottava rima : sulla tragica partita di calcio tra Liverpool e
Juventus del 25 maggio 1985 a
Altri poeti mi sono presentati: Benito Mastacchini[5], da Suvereto, poeta e scultore del legno, Umberto Lozzi detto “puntura” o “Volpino”, che faceva il vetturino[6] in Maremma, personaggio estroverso e colorito (bisogna assolutamente vedere e ascoltare il video fatto su di lui da Elisabetta Lanfredini[7]), Agnese Monaldi, da Allumiere, una donna piena di modestia, che ho scambiato all’inizio per una semplice ascoltratrice (la si può vedere nel film segnato alla fine di questo articolo). Le donne non sono molte tra i poeti improvvisatori; solo due interveranno oggi. Però ve ne sono sempre state, e alcune sono rimaste celebri, come Divizia, la contadina dalla zona di Bagni di Luca che improvvisò per Montaigne, o ancora la famosissima Beatrice Bugelli, anch’ essa pastora analfabeta, ammirata da tutta la generazione dei letterati romantici (Tomaseo, ecc.).
La festa comincia con i saluti dei poeti, ottave rigosamente
improvvisate, come si deve, con la ripresa obligata della rima. Poi si arriva
al cuore dello spettacolo: una serie di duelli, detti contrasti, su
argomenti scelti dal pubblico. Nella maggior parte dei casi, si tratta di
coppie di opposizioni, e ogni poeta deve difendere la parte che la sorte gli ha
attribuito. Il contrasto, probabilmente è derivato dalla tenson
dei nostri trobadors, che sembra aver ispirato gran parte delle forme
di giostre poetiche improvvisate in Europa e, come tutti sanno tra gli afficionados
di Claude Sicre e dei Fabulous troubadours (che però imitano, più che
praticano l’improvvisazione), le forme estemporanee dell’America del Sud (repentistas
di Cuba, desafios de palavras en Brasile). In Italia centrale, ha
assunto la forma dello scambio di ottave endecasillabiche, rimasto invariato
dal seicento-settecento (il contrasto in ottava è più antico, ma
l’obbligo della ripresa di rima, che non si usa nella poesia “colta”, non
sembra essere esistito prima). Il contrasto è un duello versificato,
un tipo di dialogo agonistico che, una volta, assumeva un fortissimo carattere
conflittuale, arbitratto dal pubblico che aggiudicava la vittoria a uno
dei protagonisti, come avviene tutt’ora col bertsulari basco,
altamente competitivo[8].
Oggi, però, in Toscana, spesso non vengono più dichiarati vincenti né perdenti.
Questo cambiamento favorisce forme di scambio più cordiali e rilassate, e evita
le liti e le controversie del pubblico e dei poeti, che non di rado
succedevano. Va detto poi, che prima c’ erano dei premi, certo modesti, ma non
trascurabili per dei braccianti, pastori o vetturini squattrinati.

Mario Monaldi, uno dei poeti presenti a Ribolla
A Ribolla, in questo
giorno piovoso di primavera, i temi scelti dal pubblico sono tanto delle coppie
di opposizioni tradizionali, quanto dei soggetti della più scottante attualità:
il furbo e lo sciocco (Realdo Tonti e Franco Finocchi) ; Adamo ed Eva (Agnese
Monaldi e Alessio Bagnotti), il poeta antico e
il poeta giovane (Antonio Mariani e Clemente Lorenzo), ma anche il banchiere e
il debitore (Marco Betti e Pietro De Acutis) e perfino un duello tra un poeta (Emilio
Miliani) che impersona Leonardo Marras, già citato, candidato PD alla presidenza
della Provincia (presente in sala) e un altro poeta (Enrico Rustici) rappresentando
il suo avversario di destra, Alessandro Antichi. La regola d’oro è che il poeta
deve, anche se può maneggiare a volontà lo scherzo e l’ironia (come in effetti
si aspetta da lui), difendere le parti, e caso mai i partiti che gli vengono
assegnati. La prestazione retorica, benché sottomessa ai vincoli formali che
abbiamo detto e a questa imposizione del ruolo, è spesso mozzafiato. Sono stati
improvvisati anche due contrasti
satirici e giocosi a tre voci: uno su di un tema socialmente molto impegnativo
nell’Italia contemporanea: il vecchio, la figlia e la badante (Mario Monaldi, Giampiero Giamogante) e l’altro su una questione di politica, che come è stato rammentato, ha dato
luogo ad un movimento sociale molto importante in Italia qualche mese fa, sulla
scuola e sull’università (ovviamente non potevo non pensare all’attuale
movimento in Francia, e alla nostra incapacità di coordinare la lotta al
livello europeo): tre poeti hanno avuto l’onere di sostenere le parti, chi
della ministra dell’istruzione Gelmini, chi dell’insegnante e chi dello studente
(Irene Marconi, Gabrielle Ara e Fabrizio Ganugi). Infine, l’attualità imponeva
un soggetto che non poteva essere trattato sotto la forma del contrasto: il
terremoto in Abruzzo. Questo tema è stato interpretato da due poeti di lunga
esperienza, Benito Mastacchini e Pietro de Acutis, con un’improvvisazione in
cui la questione delle responsabilità politiche non è stata certo trascurata.
I poeti si succedono
al microfono sul palco del teatro/cinema di Ribolla, in questa sala che fu costruita
in altri tempi dai minatori stessi, dedicando alla sua realizzazione i loro
giorni di riposo. I poeti che non cantano aspettano sul retro del palco seduti .
Il pubblico è molto presente, applaude l’estro poetico e i bei finali, entusiasta,
attento e chiacchierone (cosa che, spiegata ad un francese, pare impossibile,
eppure la gente qui è capace di tale prodezza). Le ottave si susseguono e sembrerebbero
potersi protrarre fino all’esaurimento fisiologico e mentale dei poeti e del
pubblico; talora gravi, talora leggere, satiriche o mordaci, insieme colte e
dialettali, fiorite e crude, cantate da anziani ma anche da giovani, come ad
esempio Enrico Rustici, nato nel 1984, che calca i palchi dall’età di sedici
anni e ha già pubblicato una raccolta[9].
Ovviamente, questa tradizione orale porta con sé tutte le voci che si sono
spente, e di cui ogni anno si richiama la memoria. Ma la morte del genere con gli
ultimi vecchi poeti contadini non sembra più affato una fatalità, perché, anche
se c’è mancato un pelo, il passaggio del testimone è ormai assicurato.
Pertanto, nulla è mai del tutto perso, fino a quando il desiderio di
trasmissione vive ancora in alcuni.
Jean-Pierre Cavaillé
Si consiglia la visione del film La memoria cantata d’Angelo Paoletti, accessibile on line, eccellente introduzione all’ottava rima nel Lazio, in cui appaiono alcuni dei poeti (e studiosi) citati supra.
Da vedere anche, le
due parti di un filmato d’Elisabetta Lanfredini sugli usi politici dell’ottava rima, tra
altro nei tempi del fascismo :
“A parole mi avrebbero buttati in prigione” (l’ottava rima in Toscana 1/2)
“A parole mi avrebbero buttati in prigione” (l’ottava rima in Toscana 2/2)
Bibliografia minimale :
Agamennone, Maurizio, Cantar l’ottava. In Kezich, Giovanni I poeti contadini, Roma, Bulzoni, 1986, p. 171-218.
Bencistà, Alessandro, I poeti del mercato. Raccolta di contrasti in ottava rima dei poeti estemporanei Gino Ceccherini e Elio Piccardi, Firenze, Studium editrice, 1990.
Bencistà, Alessandro, I Bernescanti, Firenze, ed Polistampa, 1994.
Bencistà, Alessandro, L’Ambulante scuola. Poesia popolare ed estemporanea in Toscana, Firenze, Semper, 2004.
Fantacci, Andrea et Tozzi, Monica, Altamante. Una vita all’improvviso, Iesa, ed. Gorée, 2008.
Franceschini, Fabrizio, I contrasti in ottava rima e l’opera di Vasco Cai di Bientina, Pisa, 1983.
Kezich, Giovanni, I poeti contadini, Roma, ed Bulzoni, 1986.
Kezich Giovanni, Extemporaneous Oral Poetry in Central Italy, Folklore, Vol. 93, n. 2 (1982), p. 193-205.
Priore, Dante, L’Ottava Rima. Documenti di canto e dipoesia popolare raccolti nel Valdarno superiore, vol. 1, commune di Laterina ; Commune di Terranuova Bracciolini, 2002.
Ricci, Antonello, Fare le righe, L’ottava Rima in Maremma. Vita e versi di Delo Alessandrini, poeta improvistore, Roma, Stampa alternativa, 2003.
Ricci, Antonello, Di
certe notevoli cose intorno all'ottava rima cavate da’ libri,
La Ricerca Folklorica
, n° 45, Antropologia delle sensazioni, Avril 2002, pp. 121-131.
Ricci, Antonello,
Autobiografia della poesia. Ottava rima e improvvisazione popolare nell'alto
Lazio,
La Ricerca Folklorica
, n° 15, Oralità e scrittura. Le letterature popolari europee, avril 1987, pp. 63-74.
Ricci, Antonello, Detto e taciuto. Le ottave del consenso contadino al regime fascista, La Ricerca Folklorica, No. 11, Antropologia dello spazio (Apr., 1985), pp. 121-124.
Tiezzi, Grazia. Le ragioni della rima : studio sull'improvvisazione di un'ottava di saluto, Urbino : Università di Urbino Carlo Bo, 2008 (Documenti di lavoro e pre pubblicazioni. Centro internazionale di semiotica e di linguistica).
Atti di convegni :
L’arte del dire, Grosseto, ed. ATP, 1999.
Poesia estemporanea a Ribolla, 1992-
Per una bibliografia più ricca e aggiornata, si veda il sito Archivi delle tradizioni popolari della Maremma.
Un’ altra bibliografia alla fine del saggio in linea di Paolo Bravi, L’improvvisazione in Ottava Rima (documento pdf)
[1] Marco Betti cura un blog di poesia : Epigrammando parole.
[2] Si veda ad esempio
[3] Si veda, il filmato sul blog Campa
in Erbaghjolu.
[4] Ad esempio
http://www.youtube.com/watch?v=Bh3deU6tH8c
[5] Una corta improvisazione di
questo poeta sul blog di
Elisabetta Lanfredini.
[6] cf sito del comune
di Montemignaio.
[8] La Mémoire Denis Laborde, Denis Laborde,
Voir aussi :
http://www.eke.org/fr/kultura/bertsularicom
et :
http://www.euskonews.com/0056zbk/gaia5608fr.html
[9]La Poesia Enrico Rustici,
30 avril 2009
Fête de la poésie, Ribolla, Maremme toscane

Fête de la poésie,
Ribolla, Maremme toscane
La scène se passe à Ribolla, un village de la province de Grosseto, le dimanche 19 avril 2009. Ils sont quatre hommes devant la trattoria, après le repas, assis en terrasse ou debout sur le trottoir, deux d’un certain âge, deux autres beaucoup plus jeunes. L’un d’eux, tout à coup, s’adressant à un autre, commence à chanter, une mélodie ample et monotone, une mélopée entre le chant et la parole, s’appuyant d’un geste du bras, enchaînant les rimes. Il chante la joie, l’émotion de se retrouver, une année encore, pour cantare in poesia (« chanter en poésie »), il chante aussi la beauté du chant et de la poésie.
Se non ci fosse essa a dar conforto
Mi sembra già il mondo sarebbe morto
[Si elle n'était là pour nous donner confort,/ Il me semble déjà que le monde serait mort]
Ce que
l’auditeur non averti ne peut savoir, c’est que le poète est en train
d’improviser ses vers en respectant une forme fixe très contraignante :
huit vers (octave) de onze pieds (endécasyllabes), rigoureusement rimés selon
le schéma AB, AB, AB, CC. Celui auquel il s’adresse, après avoir écouté avec
attention et concentration, lui répond, en reprenant sa dernière rime (CD,
CD, etc.) : sa manière de chanter, sa mélodie est très différente et à la
fois en parfaite continuité quant au ton, à l’esprit et au contenu avec le
chant de son prédécesseur… Il apporte ses propres mots, images, métaphores, ses
tournures dialectales, son accent, sa gestualité. A la fin de sa prestation, un
auditeur attentif et visiblement ému, comme je crois nous le sommes tous, pris
par la force lyrique et la fragilité funambulesque du chant à l’improviste, marque
son assentiment d’une simple interjection. Entre temps en effet, un petit
groupe d’auditeurs s’est formé, tout aussi improvisé : quelques amis de
l’un ou l’autre poète, de jeunes passants dans la rue, d’autres se tiennent un
peu plus loin, j’ai sorti mon enregistreur et dans un coin de porte, Grazia
Tiezzi, une linguiste qui travaille sur la parole chantée improvisée, filme discrètement. Un à un, les quatre poètes
vont se répondre, offrant chacun sa façon personnelle de moduler les mots, son
univers poétique propre, mais toujours à propos, à propos de ce qui vient
d’être dit, un propos qu’il s’agit de mener plus loin, jusqu’au bout de
lui-même. Un long moment, l’échange va se concentrer sur les métaphores navales
et marines, à la fois pour désigner l’invention poétique – navigation à vue du chant improvisé –, et le cours de
la vie, ses bonaces, tempêtes et son naufrage attendu.
L’échange
entre Mario Monaldi (Allumiere), Franco Finocchi (Tolfa), Marco Betti
(Arezzo)[1] et Pietro de Acutis (Roma, Rieti) va
durer un peu moins d’un quart d’heure. Il aurait pu durer des heures, comme
cela est commun… Le 12 décembre 2003, à Grosseto, pour le Téléthon, un groupe
de poètes (parmi lesquels Gianni Ciolli,
Donato De Acutis, Niccolino Grassi, Emilio Meliani, Enrico Rustici, Bruno Tuccio) a improvisé pendant 24
heures durant, sans aucune rupture de rime ; car l’enchaînement, la
reprise de la rime laissée par le poète à la fin de son octave, est la règle
d’or du chant improvisé en Toscane, dans le Latium et les Abruzzes. Il en
existe des formes similaires en Sardaigne (chanté en Sarde[2]),
en Corse (chanté en corse, le fameux Chjam'e
Rispondi[3]) et dans les îles Baléares (glosadors).
Mais ce moment de grâce pure, qui voit alterner les quatre poètes, ne peut
durer longtemps, car, tout près les attend la salle du Circolo Arci, siège de l'association Sergio
Lampis (qui fut un poète improvisateur), organisatrice de la journée, comble de monde (plus de deux
cent personnes), pour célébrer, en compagnie d’une vingtaine d’autres poètes, du
Latium et de la Toscane (les Abruzzesi étaient absents pour cause de
tremblement de terre), l’annuelle Fête de la Poésie improvisée de Ribolla. Une
association d’improvisateurs sardes, S’Ottada
d’Orgosolo, est aussi présente, offrant à l’entrée de petits tabliers associant
des vers en toscan et des vers sardes.
Ribolla n’est pas un village quelconque, il est né de l’ouverture d’une mine de charbon, à la fin du XIXe siècle. Il est resté tristement fameux pour le coup de grisou du 4 mai 1954, qui fit 43 morts. L’histoire de Ribolla, comme de toutes les terres minières, est marquée par les luttes sociales et la présence d’une double culture, ouvrière et paysanne (comme à Carmaux, et en tant d’autres lieux miniers, les mineurs de Ribolla étaient aussi agriculteurs). Cette histoire est inséparable de celle de l’Ottava rima, qui a bien sûr chanté la mine et la catastrophe de 1954. D’où, sans doute, la volonté, plus forte qu’en bien d’autres lieux de Maremma, de cultiver et de valoriser la tradition de la poésie chantée improvisée, qui était moribonde lorsque, il y a dix-huit ans, fut organisée la première rencontre, grâce à l’initiative d’un ancien mineur, grand amateur et secrètement poète lui-même, Domenico Gamberi, homme d’une passion, d’une assiduité, d’un dévouement à la cause et d’une détermination inflexibles, associé à Corrado Barontini, qui joue lui-même un rôle clé dans l’organisation de rencontres poétiques, mais aussi scientifiques sur la poésie en ottava rima, comme dans l’édition de livre de poésie et d’ouvrages d’analyse consacrés à cette forme culturelle originale, susceptible d’intéresser aussi bien musicologues, linguistes, anthropologues, littéraires et historiens. Un petit groupe de “studiosi” est d’ailleurs présent dans la salle, parmi lesquels Alessandro Bencistà, directeur de l’indispensable revue Toscana Folk, Antonello Ricci, auteur d’un nombre incalculable d’articles excellents sur le sujet, qui joue d’ailleurs avec brio le rôle de présentateur lors de la fête, Grazia Tiezzi, que j’ai déjà évoquée, Elisabetta Lanfredini, et quelques autres... Ce rôle des chercheurs, dans la conscience de la valeur culturelle de la poésie improvisée et donc, par là même, dans sa perpétuation est en soi une chose très intéressante à noter et… à étudier. Certains d’entre eux d’ailleurs, Giovanni Kezich ou Antonello Ricci lui-même, y ont consacré de très précieuses réflexions. Il faut ajouter que rien ne serait non plus possible, sans une aide pécuniaire discrète et un soutien moral très affirmé des politiques locaux, pour la plupart membres du Partito Democratico, dont on connaît les difficultés actuelles. Le maire de la commune, Leonardo Marras, est d’ailleurs présent tout le temps de ce long après-midi d’improvisation. Pour tout dire, l’intérêt aujourd’hui suscité par cette tradition culturelle en Maremme parmi les élus m’a paru à peu près inversement proportionnelle à celui dont font preuve nos politiques limousins, sur des bases idéologiques pourtant on ne peut plus proches. En comparaison, il me semble aussi que, chez nous, l’investissement de la recherche et de l’université dans la culture traditionnelle et dans la langue reste désespérment faible.

Ribolla 2009, aperçu du public
Les
auditeurs commencent à s’asseoir sur les bancs. Près de moi, l’un des quattre poètes de tout à l'heure, Franco
Finocchi, me chante des passages de ses compositions en ottava rima : un poème sur la tragique
partie de foot entre Liverpool et la Juve de Milan, le 25 mai 1985 à Bruxelles,
un sur la rencontre de Gorbatchev et de Reagan en 86, un autre sur le 11
septembre… Depuis des siècles l’ottava
rima sert en effet aussi de mètre pour conter et chanter les événements
marquants : batailles, luttes politiques, faits divers. J'ai fait allusion à la catastrophe de Ribolla, chantée in ottava rima, mais bien avant ce fut cette forme épique qui servit à relater les sièges des villes,
les invasions, les inondations, tremblements de terre, des histoires de bandits
et de crimes de sang, le Risorgimento, les deux guerres mondiales, la guerre
froide, l’homme sur la lune... A la source, on trouve les grands modèles
épiques du XVIe siècle : les adaptations en ottava rima (forme dont la paternité revient apparemment en Italie à Boccace) des histoires de chevalerie, la Pia dei Tolomei tirée de Dante, le Roland Furieux de l’Arioste, la Jérusalem
délivrée du Tasse, l’Adone et le Massacre des Innocents de Marino, qui
restent toujours d’ailleurs des références constantes dans la bouche des
poètes. Cet immense patrimoine de vers qui appartiennent aux formes les plus
élevées de la lyrique de la Renaissance italienne, lu et surtout chanté et
mémorisé par les générations successives, sert ainsi encore aujourd’hui de
réservoir, ou de répertoire, dans lequel les poètes, souvent peu alphabétisés (au
moins parmi les plus anciens), paysans, artisans, ouvriers, puisent un partie
importante de leur vocabulaire, tournures, rimes, noms de dieux, de héros et de
paladins, mobilisés pour conduire la chronique des événements contemporains et
affronter le défi des joutes improvisées.
D’autres
poètes me sont présentés : Benito Mastacchini[4] (Suvereto),
poète et sculpteur sur bois, Umberto Lozzi, dit « Puntura » o
« Volpino », ancien muletier de Maremme, personnage haut en couleur
(à voir et écouter absolument en ligne), Agnese Monaldi (Allumiere), une femme pleine de
modestie, que je pris d’abord pour une simple auditrice (visible dans le film cité à la fin de l'article). Les femmes ne sont pas
très nombreuses parmi les poètes improvisateurs : deux seulement se
produiront aujourd’hui. Pourtant il y en eut toujours et de fameuses, comme
cette Divizia, paysanne de Bagni di
Luca qui improvisa pour Montaigne ou, plus encore, Beatrice Bugelli, elle aussi
bergère analphabète admirée par la grande génération des lettrés romantiques
(Tomaseo, etc.), ou encore les grandes improvisatrices des salons des XVIIIe
et XIXe siècle, comme Corilla Olimpica (la Corinne de Mme
de Staël), Teresa Bandinetti, ou Giannina Milli qui jouta avec la Bugelli.
La fête
commence, introduite par les saluts des poètes, octaves improvisées comme il se
doit, avec reprise de rime obligée. Vient ensuite le noyau dur de la
performance : une série de contrasti,
ou duels sur des thèmes choisis par le public. Le plus souvent, il s’agit de
couples d’opposés, chaque poète se devant de défendre la partie que le tirage
au sort lui assigne. Le duel, très probablement dérivé de la tenson de nos trobadors, qui a inspiré une bonne part des formes de joutes
improvisées en Europe et, comme le sait tout amateur de Claude Sicre et des Fabulous troubadours (qui miment
l’improvisation, plutôt qu’ils ne la pratiquent), les formes improvisées
d’Amérique du Sud (repentistas
cubains, Desafios de palavras
brésiliens). En Italie centrale, il a pris la forme de l’échange d’octaves
endécasyllabiques, demeurée identique depuis le XVIIe-XVIIIe siècle (le
contraste in ottava existait déjà,
mais l’obligation de reprise de rime ne semble pas avoir existée auparavant).
Le contrasto est un duel versifié,
une forme de dialogue agonistique, qui revêtait autrefois un caractère
fortement conflictuel, arbitré par le public qui déclarait vainqueur l’un des
protagonistes, comme c’est toujours le cas avec le bertsulari basque, hautement compétitif[5].
Aujourd’hui, en Toscane, il n’en est plus ainsi : le plus souvent, on ne désigne plus de
gagnant ni de perdant, ce qui favorise des formes d’échange sans doute plus
cordiales et relâchées, et évite les contestations du public et des poètes qui,
autrefois, étaient monnaie courante. Il faut dire qu'il y avait des prix en jeu, modestes, mais non négligeables pour ces journaliers, bergers et muletiers.

Deux poètes présents à Ribolla : Rustici et "Puntura"
A Ribolla, en ce jour pluvieux d’avril, les thèmes choisis
par le public furent aussi bien des couples d’opposés traditionnels, que des
sujets de la plus grande actualité : le sot (lo sciocco) et le rusé (il
furbo) ; Adam et Ève ; le jeune et le vieux poète ; mais aussi le
banquier et le débiteur (crise oblige !) et encore un duel entre un poète
personnifiant Leonardo Marras, que j’ai déjà cité, candidat PD à la Province (présent dans la salle) et un autre incarnant son adversaire de droite (Alessandro
Antichi). La règle d’or est que le poète doit, effectivement, même s’il
peut ironiser à volonté (ce que d’ailleurs le public attend de lui), défendre
becs et ongles la partie et éventuellement le parti qui lui est attribué, et la
performance rhétorique, soumises aux contraintes formelles que l’on a décrites,
est souvent époustouflante. On présenta également deux contrasti à trois voix foncièrement satyriques et giocosi : l’un sur une question de
société très prégnante dans l’Italie contemporaine : le vieux, la fille et la gouvernante (la badante, en général en Italie
aujourd’hui, une immigrée de fraîche date) ; l’autre sur une question politique
qui, comment il a été dit, a donné lieu à un très important mouvement social,
concernant l’école et l’université (je ne pouvais évidemment que penser au
mouvement actuel en France, et que regretter l’incapacité qui reste la nôtre de
coordonner la lutte) : ainsi trois poètes eurent-ils la charges de
soutenir la part de la ministre de l’éducation Gelmini, du professeur et de l’élève.
Enfin l’actualité imposait un thème qui ne pouvait être traité sous la forme du
duel : le tremblement de terre dans les Abruzzes. Il fut interprété par deux
poètes chevronnés, Benito Mastacchini et Pietro de Acutis, une improvisation lourde elle
aussi de sens politique, dénonçant au passage l’impéritie des responsables.
Les poètes
se succèdent au micro, sur la scène du théâtre/cinéma, dans cette salle pour la
construction de laquelle les mineurs, en d’autres temps, ont accepté de donner
leur jour de congé. Ceux qui ne chantent pas attendent leur tour, assis sur des
chaises à l’arrière de la scène, en faisant preuve d’une discipline toute
relative. Le public lui aussi est très présent, applaudit les belles chutes, à
la fois attentif et bavard (chose qui paraît impossible, je le sais, et
pourtant on est ici capable d’une telle prouesse). Les octaves s’enchaînent et
sembleraient pourvoir ainsi se poursuivre, jusqu’à l’épuisement physiologique
et mental des poètes et du public, tantôt graves, tantôt légères, satyriques ou
mordantes, à la fois savantes et dialectales, fleuries et crues, portées par
des vieillards mais aussi de tout jeunes gens comme Enrico Rustici, né en 1984,
qui se produit depuis l’âge de seize ans et qui a fait récemment paraître un
recueil[6].
Évidemment, cette tradition orale, est toute tissée de voix qui se sont tues,
et dont on rappelle chaque année la mémoire. Mais la mort du genre avec les
derniers vieux poètes paysans ne semble plus du tout inéluctable car, de
justesse mais indiscutablement, le passage de témoin a eu lieu. Comme quoi,
rien n’est jamais tout à fait perdu, tant que le désir de la transmission vit
encore en quelques uns.
Jean-Pierre Cavaillé
Pour qui sait l’italien, je conseille la vision d’un film
La memoria cantata d’Angelo Paoletti,
accessible en ligne,
qui est une excellente introduction à l’ottava
rima dans le Latium (bien que je ne sois guère sensible à son esthétisme
bucolique), où apparaissent certains des poètes (et « studiosi ») nommés plus haut.
Voir également deux vidéos d’Elisabetta Lanfredini sur
les usages politiques de l’ottava rima,
notamment au temps du fascisme :
“A parole mi
avrebbero buttati in prigione” (l’ottava rima in Toscana 1/2)
“A parole mi avrebbero buttati in prigione” (l’ottava rima in Toscana 2/2)
Un tout petit peu de bibliographie :
pas une ligne, à ma connaissance, en français (pour la
période contemporaine)…
Agamennone, Maurizio, Cantar l’ottava. In Kezich, Giovanni I
poeti contadini., Roma, Bulzoni, 1986, p. 171-218.
Bencistà, Alessandro, I poeti del
mercato. Raccolta di contrasti in ottava rima dei poeti estemporanei Gino
Ceccherini e Elio Piccardi, Firenze, Studium editrice, 1990.
Bencistà, Alessandro, I
Bernescanti, Firenze, ed Polistampa, 1994.
Bencistà, Alessandro, L’Ambulante
scuola. Poesia popolare ed estemporanea in Toscana, Firenze, Semper, 2004.
Fantacci, Andrea et Tozzi, Monica, Altamante.
Una vita all’improvviso, Iesa, ed. Gorée, 2008.
Franceschini, Fabrizio, I
contrasti in ottava rima e l’opera di Vasco Cai di Bientina, Pisa, 1983.
Kezich, Giovanni, I poeti
contadini, Roma, ed Bulzoni, 1986.
Kezich Giovanni, Extemporaneous Oral Poetry in Central Italy, Folklore, Vol. 93, n. 2 (1982), p. 193-205.
Priore, Dante, L’Ottava Rima.
Documenti di canto e dipoesia popolare raccolti nel Valdarno superiore,
vol. 1, commune di Laterina ; Commune di Terranuova Bracciolini, 2002.
Ricci, Antonello, Fare le righe,
L’ottava Rima in Maremma. Vita e versi di Delo Alessandrini, poeta improvistore,
Roma, Stampa alternativa, 2003.
Ricci, Antonello, Di certe notevoli cose intorno all'ottava rima cavate
da' libri, La Ricerca Folklorica , n° 45, Antropologia delle sensazioni, Avril 2002,
pp. 121-131.
Ricci, Antonello, Autobiografia
della poesia. Ottava rima e improvvisazione popolare nell'alto Lazio, La
Ricerca Folklorica, n° 15, Oralità e scrittura. Le letterature popolari
europee, avril 1987, pp. 63-74.
Ricci, Antonello, Detto e taciuto. Le ottave del consenso contadino al
regime fascista, La Ricerca Folklorica,, No. 11, Antropologia dello spazio (Apr., 1985),
pp. 121-124.
Tiezzi,
Grazia. Le ragioni della
rima : studio sull'improvvisazione di un'ottava di saluto, Urbino : Università
di Urbino Carlo Bo, 2008 (Documenti di lavoro e pre pubblicazioni. Centro
internazionale di semiotica e di linguistica).
Actes de colloque :
L’arte del dire, Grosseto, ed. ATP, 1999.
Poesia estemporanea a Ribolla,
1992-2001, a c. di C.
Barrontini e A. Bencistà, Firenze, Toscana Folk, ed. Laurum, 2002.
Pour une bibliographie plus complète voir sur le site
Archivi delle tradizioni popolari della Maremma.
Une autre bibliographie à la fin de l’essai en ligne de Paolo Bravi, L’improvvisazione in Ottava Rima
(document pdf)
[1] Ce dernier a créé un blog de
poésie : Epigrammando parole.
[2] Voir par exemple la Gara di
poesia filmée à Luras ( Sardegna ), octobre 2007.
[3] Voir la belle vidéo sur le
blog Campa in Erbaghjolu.
[4] Une courte improvisation de
ce poète en vidéo sur le blog d’Elisabetta Lanfredini
http://elisabettalanfredini.splinder.com/tag/ottava+rima
[5] Voir le très beau livre de Denis Laborde, Denis
Laborde, La Mémoire et l’Instant : les improvisations chantées
du bertsulari basque, Donostia, Elkar, 2005.
Voir aussi http://www.eke.org/fr/kultura/bertsularicom
http://www.euskonews.com/0056zbk/gaia5608fr.html
[6] Enrico Rustici, La Poesia si canta. La poesia si scrive.
Présentazioni di Corrado Barontini e Antonello Ricci, Firenze, Semper 2005.
14 avril 2009
Dominique Schnapper et la question des « langues régionales » ou quand l’ethnique perce sous le civique
Dominique Schnapper et la question des « langues
régionales » ou quand l’ethnique perce sous le civique
Les 6-10 avril dernier, dans l’émission
de France Culture A Voix nue, Maryvonne
de Saint-Pulgent s’entretenait avec Dominique Schnapper. Les deux femmes sont à
la fois des universitaires et de hauts fonctionnaires : Maryvonne de
Saint-Pulgent est conseillère d’État, enseignante, musicienne et
journaliste ; Dominique Schnapper sociologue, directrice d’étude à l’École
de Hautes Études en Sciences Sociales, et membres du Conseil constitutionnel, fonction qui n’est pas sans importance pour ce qui va suivre. C’est à l’évocation de l’ouvrage de D.
Schnapper publié en 1994 chez Gallimard, La Communauté des citoyens, que la conversation en vint à rouler sur
la question des langues régionales. Il est difficile de ne pas être indigné par
les propos tenus, dans lesquels il n’est pas aisé de faire le départ entre
l’ignorance assez consternante manifestée sur le sujet et la mauvaise foi
éhontée, la dénonciation de chimères ne correspondant d’aucune façon à la
réalité.
Mais l’indignation ne
sert à rien et à personne ; il est plus utile de rapporter et d’analyser
assertions et arguments afin, éventuellement, de relever la fausseté des unes
et le caractère profondément contradictoire des autres. Il ne s’agira donc pas
ici de discuter le cadre théorique développé dans la Communauté des citoyens,
qui relève plutôt de la philosophie politique que de la sociologie, mais
seulement de pointer les incohérences et inconséquences internes de l’application
de ce cadre à la question linguistique et, au-delà, à celle de la diversité
culturelle. On trouvera à la suite de ma discussion la transcription la plus
exacte possible du passage de l’entretien en question, accessible pour quelques jours encore en postcast.
Civique et ethnique
Tout le discours repose
sur une distinction, établie dans le livre et reprise, avec une clarté
remarquable, lors de l’émission, entre civique et ethnique. Est civique tout ce
qui relève du projet de constitution d’un « espace public concret qui est celui de la citoyenneté dans laquelle
tous, par delà nos différences, par delà nos inégalités, nous sommes libres et
égaux en tant que citoyens ». Sont ethniques, « tous ces liens
concrets qui unissent les membres d’une même société par la référence à une
même histoire, à une même culture, souvent à une même religion, en tout cas à
une même langue ». Mais la langue a cette spécificité de relever
simultanément de l’éthique et de l’ethnique : elle est en effet « le
moyen à la fois de créer des émotions communes » (et est ainsi du côté de
l’ethnique), mais elle est aussi « du côté civique », dans la mesure
où « la démocratie consiste à résoudre les conflits par les mots et non par
la violence » et où « la langue est l’instrument nécessaire de la
pratique démocratique ». Ainsi civique et ethnique sont-ils dans la langue
inextricablement liés.
Ils le sont tellement, comme on va le
voir, que c’est en réalité au nom de caractères ethniques (au sens entendu par
l’auteure de la Communauté des citoyens)
présentés comme la quintessence du civisme (« à la française », ce
qui place d’emblée ce civisme – en tant que français et pas autre chose – du
côté de l’ethnisme), que toute dimension civique est refusée a priori à toute autre langue que le français sur le territoire national, au prix des plus
grossières contradictions, et que tout ce qui dans l’érection du français comme
langue unique de la République relève de manière flagrante et indiscutable (dans
le cadre des définitions même produites par l’auteur, je le répète), de l’ethnique
est présenté comme la quintessence du civisme. Par ce tour de passe-passe, ou
plutôt par cette confusion due aux préjugés ethniques franco-français, la
démocratie linguistique se trouve niée au nom même de la
démocratie, à travers la distinction entre une bonne et une mauvaise
démocratie, une bonne démocratie soi-disant égalitariste et universaliste et
une mauvaise démocratie, dite « extrême », selon un emprunt déclaré à
Montesquieu (mais il s’agit en fait de Tocqueville), au service des passions
individuelles et non plus de l’intérêt collectif.
Le droit à une liberté linguistique
privée (de public)
Le point de départ de
l’exposé de Dominique Schnapper, suscité et accompagné par Maryvonne de
Saint-Pulgent (les interlocutrices manifestant un accord global sur la question,
on ne saurait parler de discussion), est l’évocation de la mention récente des
langues régionales dans la Constitution au titre du patrimoine de la nation,
qui apparaît dans la conversation, en filigrane, comme un exemple de concession
dommageable à la démocratie civique. Mais l’intervention de Schnapper démarre
en fait par une défense sans restriction de la « position du Conseil
constitutionnel », dont elle est membre. Cette position n’est nullement
présentée : il s’agit sans doute du refus de la ratification de la Charte
Européenne des langues régionales et minoritaires, mais il n’en sera
étrangement question à aucun moment. Par contre la défense de cette position
est énoncée comme suit : « tout le monde a le droit d’apprendre ce qu’il
lui plaît dans l’espace privé ; le problème c’est la langue de l’espace
public et s’il n’y a plus de langue commune dans l’espace public, on ne
construit pas cet espace de citoyenneté qui est commun à tous les membres de la
société par delà leurs différences ». Schnapper sait qu’il est pourtant
difficile de nier l’existence de ce qu’elle appelle un espace de citoyenneté
commun à travers des langues différentes. Cela existe indéniablement un peu partout
dans le monde et elle prendra elle-même plus loin l’exemple de la Suisse, mais
alors pour dire que, du fait de ce qui selon elle serait le renforcement des séparations
linguistiques en Suisse (je ne sais sur quoi elle se fonde pour l’affirmer, car
la forte territorialisation linguistique est une donnée aussi ancienne que le
pays lui-même), l’espace public de la Confédération Helvétique serait en train
de se « défaire »[1]. Le
principe affirmé est qu’il ne saurait y avoir un espace public viable et
durable constitué de monolinguismes séparés. Il est faux, mais concédons-lui
encore ce présupposé.
Schnapper affirme, comme une chose allant de soi, que, précisément, les défenseurs des langues régionales remettent en cause l’existence d’une langue publique commune à toute la nation, en l’occurrence le français. C’est-à-dire que la revendication de la pratique et d’abord de l’enseignement de ces langues est nécessairement dirigée contre le français, dans le morcellement et le cloisonnement linguistique de la France. Cela est absurde : l’ensemble des acteurs associatifs engagés dans la défense et l’illustration des langues minorées de Franc travaillent à la préservation d’espaces de bilinguisme, et non à la substitution de la langue nationale par « les langues régionales ». N’oublions pas que même les écoles associatives comme Diwan, dont le Conseil d’État a refusé l’intégration au service public, ou Calandreta ici en Occitanie, sont des confédérations d’établissements sous contrat avec l’État qui, à ce titre, respectent les programmes scolaires nationaux. Aucune étude n’a jamais montré une maîtrise moindre du français par les élèves de ces écoles : bien au contraire ! Les associatifs et militants des langues régionales et des langues de France (dans lesquelles les premières sont englobées) sont tous partisans du multilinguisme, et personne, absolument personne ne rejette le français. Aussi, lorsque Schnapper affirme que les Bretons qui « apprennent le breton sans savoir le français, […] limitent leurs capacités d’échange à la Bretagne », soit elle se moque du monde, soit elle ne sait pas de quoi elle parle. Car de tels locuteurs monolingues n’existent nulle part en France, et cette description ne répond à aucune espèce de projet linguistique existant sur le territoire.
Elle ajoute que les Bretons
feraient mieux d’apprendre l’anglais, qui leur serait plus utile. Et c’est
parce que l’alsacien permet de parler allemand qu’il trouve grâce à ses yeux (à
condition de rester confiné à l’espace privé et de ne pas être aidé par le
public). Cela révèle un rapport aux langues incroyablement pauvre, étriqué,
bridé par une idéologie politique du monolinguisme… Il est évident, comme
toutes les études le montrent, que les nouvelles générations de locuteurs de
langues minorées aujourd’hui, parlent aussi de surcroît d’autres langues, dont
évidemment l’anglais. Je n’ai d’ailleurs pour ma part jamais rencontré de
bretonnant d’aujourd’hui qui ne connaisse aussi l’anglais (en plus du français,
évidemment). Mais passons… Ce que je note, c’est l’infini mépris manifesté envers
toute langue, dès lors qu’elle n’est pas langue d’État ou langue de
communication internationale (sinon Schnapper n’aurait évidemment aucune
leçon d’anglais à donner aux bretons qui choisissent d’apprendre le breton) et,
à la fois, une méconnaissance totale des pratiques linguistiques incriminées :
« on » lui a rapporté que les bretons ne se comprennent pas entre eux
(et Saint-Pulgent de renchérir en invoquant les locuteurs Gallo, qui comble de
ridicule, – n’est-ce pas ? – revendiquent leur identité par rapport au
breton !) et d’ailleurs il est bien connu que les langues régionales se
fragmentent en de multiples langues privées d’intercompréhension (laquelle est pourtant l’un des
premiers critères à partir desquel son définit aujourd’hui une langue)…
Comment peut-elle dire que la position du Conseil constitutionnel vis à vis des
langues régionales lui paraît « sociologiquement raisonnable »,
apportant ainsi généreusement la caution de la science sociologique à
l’appareil politico-juridique auquel elle appartient, alors que la moindre de ses
assertions en la matière trahit une incompétence absolue en
sociolinguistique ?
Je n’insisterai pas sur la bonne
conscience de la pratique politique du linguicide à la française : les
individus sont « libres » et ont donc le « droit » de
parler leurs langues, à la condition impérieuse de rester confinés à l’espace privé de leurs chaumières. C’est exactement de cette façon que les
langues ont été tuées en France, lentement étouffées par leur éviction de toute
forme de publicité et de publication. Comment une langue pourrait-elle survivre
durablement, dès lors qu’un enseignement public monolingue est imposé à tout
citoyen, un enseignement qui exclut les autres langues historiques non
seulement de l’espace scolaire, mais de toute dignité culturelle et sociale
(indignité reconduite ici dans chacun des mots de nos éminentes
conversantes) ? L’idée d’une langue uniquement privée est une pure
fiction, une pure abstraction ; elle ne correspond à aucune pratique
possible, même dans le cadre de la plus rigide diglossie (la structuration hiérarchique
entre langue haute et langue basse, notion d’ailleurs étrangère au vocabulaire
de Schnapper). J’entendais l’autre jour, sur la même chaîne de radio, Mona Ozouf,
pourtant fervente républicaine s’il en fût, présenter l’ouvrage qu’elle vient
de faire paraître sur la figure passionnante de son père militant breton de
gauche (Yann Sohier), rétorquant à l’inénarrable Alain-Gérard Slama, qui défendait
toujours la même position d’exclusion ignare et obtuse, qu’un jardin que l’on
ne cultive plus disparaît[2].
Droits linguistiques et « démocratie
extrême »
Nos conversantes raisonnent de toute
autre façon, et à l’inverse : elles voient le monolinguisme généralisé comme
une remarquable conquête, qui fut très longue et très dure (Saint-Pulgent,
rappelle, émerveillé, que sa grand-mère ne parlait que le breton et que son
père avait le breton comme langue maternelle) et surtout extrêmement récente eu
égard à la longue durée de la nation (après la deuxième guerre, et grâce au
coup de pouce de la télévision, remarque Schnapper), mais une conquête menacée
par ce que Schnapper affirme être, contre toute espèce de vraisemblance, des
revendications à la pratique d’un monolinguisme régional. Jamais il ne leur
passerait par l’esprit, apparemment, que ces langues constituent une richesse
culturelle inestimable à cultiver dans un horizon de plurilinguisme, où le
français, loin d’être menacé, devient un partenaire, après avoir été si
longtemps un despote fort peu éclairé. Ces revendications n’ont rien à voir avec
une mise en cause de la citoyenneté, au contraire ! C’est au nom d’une
conception éminemment civique et pour tout dire démocratique de la culture et
de l’histoire que nous réclamons nos droits linguistiques.
Cela me conduit, bien entendu, à
récuser l’analyse de ces revendications dans les termes de ce que Schnapper
appelle « démocratie extrême ». Pour elle, en effet, la pratique des
langues régionales relève d’un individualisme forcé qui se détourne des devoirs
envers la communauté nationale au profit d’une jouissance immédiate
indifférente aux valeurs collectives. En effet, selon elle, les revendications
portant sur l’usage public des langues régionales font « partie du délitement du
lien social, c’est-à-dire on veut que le lien social soit de plus en plus
proche et à force qu’il soit plus proche… […] on rétrécie de plus en plus le
sentiment de solidarité et les possibilités d’échange, et ça me paraît remettre
fondamentalement en cause l’idée démocratique dans laquelle, parce que nous
sommes tous égaux, nous pouvons entrer en communication avec tous les autres et
à force de restreindre cette possibilité profonde de communication, je crois
que l’on remets en cause le lien social qui est une condition de la société
démocratique ». Et encore : « aboutissant à ce que chacun
recherche exclusivement son propre bien être et trouve son bien être dans son
isolement, dans son soi-même, dans l’écho de son propre cœur, comme disait Tocqueville
et le replis sur les langues particulières qui, encore une fois, peuvent se
rajouter à la langue française en pleine liberté, mais qui risquent de remplacer
la langue française, me paraît un de ces signes du replis sur soi et de
l’affaiblissement de la citoyenneté commune qui, jusqu’à présent, a toujours
été une citoyenneté nationale portée par une langue nationale et donc, c’est un
signe de l’affaiblissement de la citoyenneté nationale ». Soutenir que
certaines langues, parce que parlées par une partie de la communauté nationale et
non toute, déferaient le « lien social », est contraire au bon sens,
car il n’est pas de langue naturelle dont la première fonction ne soit
précisément de faire lien et de faire société. Le nombre de locuteurs ne saurait
compter, sinon il faudrait en dire autant du français par rapport à l’anglais
ou à l’espagnol. D’ailleurs, du point de vue d’un cosmopolitisme abstrait, on
pourrait affirmer (certains ne s’en privent pas), que les langues
nationales sont des barrières à la citoyenneté globale et doivent être
abandonnées au profit d’une langue universelle. Affirmer que parler une langue
régionale est une restriction des possibilités de communication est évidemment
une ânerie, d’abord, encore une fois, parce qu’il faudrait alors le dire aussi
de cette langue locale qu’est le français, mais aussi parce que ce raisonnement
ne pourrait être soutenu que dans le cadre d’un monolinguisme local : il
va de soi qu’un locuteur parlant breton, français et anglais, par exemple,
possède une ouverture communicationnelle autrement importante et plus riche
qu’un monolingue français. Et en terme de « solidarité » tissée à
travers la langue, tourné comme il l’est à la fois vers le plus proche et vers
le plus lointain (et notons qu’il arrive souvent en Bretagne que le plus proche
parle anglais), le breton bretonnant n’a aucune leçon de civisme à recevoir des maîtres de vertus
républicaines. Quant à l’assertion selon laquelle l’acte même de pratiquer les
langues régionales contribue à affaiblir la citoyenneté nationale, elle se
trouve contredite par l’histoire linguistique du pays, telle que Schnapper
elle-même la présente, puisque le sentiment d’appartenance nationale n’a pas
attendu la fin de la deuxième guerre mondiale pour se manifester, c’est-à-dire
l’avènement béni de générations enfin purement monolingues : l’affirmer serait évidemment une injure innommable à l’encontre de tous ceux qui, de gré
ou de force, ont laissé leur vie sur les champs de bataille sans maîtriser la
langue française. Et l’on aperçoit ainsi d’ailleurs tout ce qui distingue, du
point de vue même de l’appartenance civique à la nation, les langues régionales
des langues étrangères, et interdit de les confondre dans un même statut de
privatisation imposée, comme le fait Schnapper (« le problème, dit-elle,
des langues régionales doit être traité comme
celui [je souligne] des langues étrangères » ; au cours de
l’entretien, elle fera même ce lapsus on ne peut plus révélateur :
« en 1914 on parlait encore 14 ou 17 langues étrang… euh non françaises
sur le territoire national », là encore on notera la qualité de
l’information, en l’occurrence historique). Il est par contre possible, en
effet, d’avancer que le multilinguisme relativise les sentiments d’appartenance
nationale au profit d’une vision cosmopolite de l’humanité et de l’humaine condition,
et s’avère sur ce plan beaucoup plus efficace que les prétentions universalistes
du français érigé en langue soi-disant naturelle des droits de l’homme. Mais
s’il en est ainsi, si la religion de la France ethnique s’en trouve affaiblie,
je serai bien le dernier à m’en offusquer.
Le poids des représentations ethniques de l’histoire
et de La langue de France
Car tel est le nœud de la
question : c’est bien au nom d’une représentation de la « réalité
ethnique » de la France qu’est conduite la critique des revendications
linguistiques et menée leur lecture comme exigence de « démocratie extrême »,
s’il est vrai, je le rappelle, que Schnapper définit l’ethnique comme ces
« liens concrets qui unissent les membres d’une même société par la
référence à une même histoire, à une même culture, souvent à une même religion,
en tout cas à une même langue ». En effet, au cours de son entretien, elle
ne cesse de dire que « la nation française a été construite à travers les
siècles autour de l’idée de la langue commune » et que, s’il n’y avait
plus « l’obligation du français comme langue unique de la République »
(selon les termes de la question que lui pose Saint-Pulgent), ce serait « dans l’histoire
française […] une mise en cause très grave » ; les divisions de
langues remettraient fatalement en question « l’histoire de la France
telle qu’elle s’est constitué. ». C’est au nom de la référence à ce qui
serait l’histoire spécifique de la France, non pas d'ailleurs l’histoire des historiens, mais le récit historique commun, le mythe
ethnique selon lequel depuis 1539 au moins (Villers-Cotterêts) la nation se
ferait autour de la « langue commune » (qui ne devient une réalité
sérieusement soutenable qu’après 1789), que toute avancée dans la
reconnaissance des langues régionales et l’application d’une démocratie
culturelle et linguistique non pas extrême mais bien élémentaire, est récusée a priori, en contradiction foncière avec
les principes de rationalité et d’universalité de la citoyenneté. Car, de ce
point de vue, il semble impossible de soutenir qu’il est des langues qui par
essence seraient supérieures à d’autres et mieux capables de dire l’universel. C’est
pourtant ce que Schnapper et son interlocutrice affirment sans sourciller, en
mettant dans l’entretien du 10 avril sur le même plan, au titre des effets délétères
de la démocratie extrême dans laquelle toutes les productions culturelles,
savantes ou populaires, transmises ou nouvelles, s’équivaudraient, les langues
de France (par rapport au français), les musiques du monde (par rapport à la
musique « savante ») et les nouvelles expressions artistiques
urbaines (« tags », etc. par rapport aux arts transmis selon l’apprentissage
de la tradition : manifestement, nos conversantes n’ont jamais entendu
parler de ce qu’est devenu l’art « savant » après Marcel Duchamp). Cela
leur donne d’ailleurs, lors des deux émissions, l’occasion de dénoncer la
Délégation à la Langue Française et aux Langues de France, sur le site duquel
ces dernières seraient mises sur un pied d’égalité avec le français et même prendraient
la place du français (ce qui est faux comme un simple clic suffit à le montrer).
Cette intolérance à l’égard du seul organisme public qui fait une place à ces
langues (d’ailleurs avec des financements absolument dérisoires), comme envers des
formes musicales et artistiques stigmatisées – soi-disant parce qu’elles
exprimeraient l’ethnique contre le civique – en dit long sur la conception que
nos éminentes fonctionnaires d’État se font de la démocratie culturelle ainsi
que sur leurs propres préjugés ethnicistes (encore et toujours pour utiliser
les distinctions de Schnapper). Je crois en effet que lorsqu’on s’insurge,
comme elles l’ont fait le 10 avril, contre le projet qu’avait caressé Chirac de
présenter les arts premiers au Louvre, saint des saints de la culture noble et
savante, on ne peut le faire qu’au nom des préjugés les plus ethnicistes qui soient, ceux-là mêmes qui, encore et encore, animent la
bataille contre les langues de France. Ces langues qui, soi-disant,
menaceraient de se substituer au français, sont pourtant déjà très largement et
profondément détruites, en partie, c’est évident, par ce vieux, très vieux
discours nationaliste républicain, auquel Schnapper tente ici de conférer une
dignité théorique qu’il n’a jamais eu et ne pourra jamais avoir, car il n’est
rien d’autre que l’expression d’une passion ethnique exacerbée.
Jean-Pierre
Cavaillé
A lire aussi, l'analyse de Christian le Meut
Appendice
émission A
voix nue Transcription d’un extrait suivi de l’entretien du 8 avril entre
Maryvonne de Saint-Pulgent et Dominique Schnapper
Dominique Schnapper : travail
du sociologue éclaircir les termes : « Dans la Communauté des citoyens, j’ai proposé
mes définitions. Civique : tout ce qui ressort de ce projet de
l’espace public concret qui est celui de la citoyenneté dans laquelle tous, par
delà nos différences, par delà nos inégalités, nous sommes libres et égaux en
tant que citoyens et j’ai appelé réalité ethniques tous ces liens concrets qui
unissent les membres d’une même société par la référence à une même histoire, à
une même culture, souvent à une même religion, en tout cas à une même langue ;
la langue étant le moyen à la fois de créer des émotions communes, c’est-à-dire
étant du côté de l’ethnique, et étant aussi du côté civique puisque la
démocratie ça consiste à résoudre les conflits par les mots et non pas la
violence et que la langue est l’instrument nécessaire de la pratique
démocratique. Civique et ethnique sont inextricablement liés.
Maryvonne
de Saint-Pulgent : depuis il y a eu les « langues de
France », problème encore plus compliqué en France, puisque en France, le
français est la langue de l’État.
Dominique Schnapper : Le
français langue de la République inscrit dans la Constitution, les langues
régionales : rajoutées plus loin au titre du patrimoine de la nation.
La position du
conseil constitutionnel, je la défends tout à fait ; elle me paraît
sociologiquement raisonnable : c’est-à-dire que tout le monde a le droit
d’apprendre ce qui lui plaît dans l’espace privé ; le problème c’est la
langue de l’espace public et s’il n’y a plus de langue commune dans l’espace
public, on ne construit pas cet espace de citoyenneté qui est commun à tous les
membres de la société par delà leurs différences.
Maryvonne de Saint-Pulgent : espace
public, c’est-à-dire concrètement ?
Dominique Schnapper :
l’administration, la justice et l’école. C’est particulièrement vrai en France
où la nation française a été construite à travers les siècles autour de l’idée
de la langue commune même si elle a été tardivement acquise à tous.
Maryvonne de Saint-Pulgent : Vous avez
épousé un Alsacien et moi je suis bretonne : pour ces deux marches là, ça
veut dire sacrifice d’une langue.
Dominique Schnapper : mon mari
n’était pas Alsacien, mais de toute façon, le problème des langues régionales
doit être traité comme celui des langues étrangères, c’est-à-dire qu’il est tout
à fait heureux que les alsaciens apprennent à parler l’alsacien puisque ça leur
permet d’apprendre l’allemand, c’est une excellente chose qu’une partie des Français
sachent l’allemand, mais si ils veulent participer à l’espace commun français,
il faut que la langue principale soit le français qui permet d’entrer en
communication avec tous les autres de la nation française. Il serait peut-être
plus utile aux bretons d’apprendre l’anglais que le breton, mais c’est
absolument leur liberté d’apprendre le breton s’ils le souhaitent, simplement
s’ils apprennent le breton sans savoir le français, ils limitent leurs
capacités d’échange à la Bretagne et il me semble qu’ils ont tout intérêt
intellectuel et social à pouvoir vivre éventuellement en dehors de la Bretagne,
donc je pense que la position de conseil constitutionnel est conforme à la
tradition française et à la constitution.
Maryvonne de Saint-Pulgent : est-ce que
vous iriez jusqu’à dire qu’il n’y aurait plus de nation française, s’il n’y
avait plus d’obligation du français comme langue unique de la République ?
Dominique Schnapper : Dans
l’histoire française se serait une mise en cause très grave, oui. Et je crois
d’une façon générale qu’il faut un espace public commun pour que se construise
la démocratie, c’est le problème que l’on voit au niveau européen, les
difficultés des européens à dialoguer... La démocratie est le régime du
dialogue pour remplacer la violence. Je vois toutes les difficultés aujourd’hui
dans le cas très particulier de la Suisse ou de moins en moins les
germanophones – je prends le cas le meilleur, celui où il y a le moins de
conflits, où ils ont réussis un espèce de génie politique pendant un siècle
entre la majorité germanophones et les minorités hé bien maintenant où de moins
en moins les germanophones apprennent le français et les français apprennent
l’allemand, on voit se défaire cet espace public qui était celui de la
Confédération Helvétique et c’était un cas tout à fait particulier et tout
particulièrement favorable. Dans le cas français où la population est déjà
divisée par toutes sortes de critères, ajouter celui de la langue me paraîtrait
remettre en cause l’histoire de la France telle qu’elle s’est constitué. On
considère que le français a commencé à être la langue première de la population
française juste après la seconde guerre mondiale [aidé par la télévision], en
1914 on parlait encore 14 ou 17 langues étrang… euh non françaises sur le
territoire national, sans compter les langues que les immigrés parlaient dans
l’intimité de leurs familles.
Maryvonne de Saint-Pulgent : Ma
grand-mère paternelle ne parlaient pas du tout français et mon père avait comme
langue maternelle le breton, le français est sa deuxième langue…
C’est un
discours de plus en plus difficilement reçu. De plus en plus de gens
revendiquent le droit de se faire juger, de se faire enseigner et de
communiquer dans leur langue. Ça fait partie des crises de la nation, ou c’est
autre chose ?
Dominique Schnapper : Cela fait
partie du délitement du lien social, c’est-à-dire on veut que le lien social
soit de plus en plus proche et à force qu’il soit plus proche… La langue
commune, c’est un lien avec tous les nationaux, la langue régionale un lien
avec tous les régionaux, et comme la langue régionale se divise elle-même en
une série de langues, elles-mêmes différentes les unes des autres : j’ai
entendu dire que tous les bretons ne se comprenaient pas.
Maryvonne de Saint-Pulgent : Ah oui, il
n’y a pas que le breton : il y a le breton et il y a le parler gallo,
depuis que les bretons revendiquent de parler breton, les gens du pays gallo
disent : il faut pas que le breton éteigne le parler gallo !
Dominique Schnapper : Donc on
rétrécie de plus en plus, le sentiment de solidarité et les possibilités
d’échange, et ça me paraît remettre fondamentalement en cause l’idée
démocratique dans laquelle parce que nous sommes tous égaux nous pouvons entrer
en communication avec tous les autres et à force de restreindre cette
possibilité profonde de communication, je crois que l’on remets en cause le
lien social qui est une condition de la société démocratique.
Maryvonne de Saint-Pulgent : Vous savez
qu’il existe une institution qui s’appelle la Délégation à la Langue Française,
enfin qui s’appelait la Délégation à la Langue Française… mis à la disposition
du ministère de la culture et qui s’appelle depuis quelques années la
Délégation à la Langue Française et aux Langues de France [en insistant avec
une légère emphase sur « Langues de
France »] ce qui a été une révolution conceptuelle, puisqu’à l’origine
elle avait comme mission de promouvoir l’usage du français et maintenant elle
promeut l’usage plutôt des autres langues, elle promeut l’usage de tout, bon…
et si vous allez sur son site, vous ne trouverez d’ailleurs aucune information
sur la pratique du français mais surtout des informations sur la pratique des
autres langues. Que vous inspire cette évolution d’une institution de la
République ?
Dominique Schnapper : ça m’inspire… beaucoup d’autres éléments m’inspirent le même sentiment, l’inquiétude sur ce que devient, en empruntant un terme à Montesquieu, la « démocratie extrême » aboutissant à ce que chacun recherche exclusivement son propre bien être et trouve son bien être dans son isolement, dans son soi-même, dans l’écho de son propre cœur, comme disait Tocqueville et le replis sur les langues particulières qui, encore une fois, peuvent se rajouter à la langue française en plein liberté, mais qui risquent de remplacer la langue française, me paraît un de ces signes du replis sur soi et de l’affaiblissement de la citoyenneté commune qui jusqu’à présent à toujours été une citoyenneté nationale porté par une langue nationale et donc, c’est un signe de l’affaiblissement de la citoyenneté nationale.
[1] Voir l’article, très bien informé, et aux
conclusions bien différentes de Uli Windisch,
"Multiculturalisme et plurilinguisme: le cas suisse," in. D.
Lacorne & T. Judt, (eds.) La
Politique de Babel : du monolinguisme d'état au plurilinguisme des peuples,
Fondation nationale des sciences politiques. Centre d'études et de recherches
internationales, Remarque Institute (New York University), Kathala Editions,
2002.
[2] Aux antipodes de Schnapper, lire
les déclarations de Mona Ozouf au Télégramme,
du 5 avril dernier,
en particulier sa réponse à la question suivante : « La France n'a pas ratifié la Charte
européenne des langues régionales et minoritaires: le breton et la Bretagne
feraient-ils toujours peur à Paris? » : « Le
feuilleton jamais clos de la ratification de la Charte européenne des langues
régionales et minoritaires illustre, en effet, la mauvaise grâce que la France
montre à l'expression de la diversité culturelle. En proclamant que «la langue
de la République est le français», en refusant les amendements qui auraient
permis de manifester le respect dû aux langues minoritaires, en criant à la
balkanisation du territoire français dès qu'une proposition de reconnaissance
de ces langues, fût-elle modeste, voit le jour, la France révèle sa vieille
allergie à la particularité, son goût constant pour l'uniformité. »
05 avril 2009
Mythes officiels, mythes alternatifs. Histoire de France, histoire d’Occitanie
Charles Martel "arrête" les arabes à Poitiers (tableau de Charles-Auguste Steuben 1837)
l'un des nombreux mythes de l'histoire officielle de France
Mythes officiels, mythes alternatifs. Histoire de France, histoire d’Occitanie
Je
viens de lire un livre récent de Georges Labouysse, Histoire de France. L’imposture. Mensonges et manipulations de
l’histoire officielle (IEO Éditions, 2007) et j’en ai complété la lecture
par la participation, vendredi dernier, à un débat public qui lui était
consacré à Limoges en présence de l’auteur, organisé par le Cercle Gramsci et
l’Institut d’Études Occitanes du Limousin.
Parler
de ce livre et de cette conférence, je préfère le dire d’emblée, me place dans
une position difficile. En effet, je partage avec l'auteur à peu près les mêmes engagements et je suis moi aussi convaincu de la nécessité et de l’urgence du
travail de déconstruction des mythes officiels de l’histoire de France, sans
lequel tout effort pour faire avancer la cause des langues minorées dans ce pays
est condamné par avance, car ces mythes excluent et légitiment l’exclusion
d’une telle reconnaissance. J’ai en outre le plus grand respect pour Régions et
Peuples Solidaires, mouvement dans lequel milite Labouysse. Pourtant, j’ai de
nombreuses critiques à formuler, car le livre me paraît souvent, par la
légèreté de ses instruments d’analyses et un usage à mon avis trop peu
rigoureux des termes et des notions, desservir une cause que je partage sans restriction. Mais, à la fois, j’ai bien conscience – et j’ai pu le constater
lors du débat – que ces critiques, mêmes assorties de toutes les précautions, ne peuvent
pas ne pas en fait laisser penser à nos adversaires jacobins qu’ils ont
raison, c’est-à-dire que leurs mythes sont supérieurs à nos arguments, et que cette
supériorité s’éprouve, selon eux évidemment, à leurs bons effets politiques ; en particulier le verrouillage,
double, triple verrouillage de la question des minorités culturelles et linguistiques.

Minorités ?
« Quelle place pour les
minorités nationales dans l’Histoire de France ? ». C’est la question qui
servait de titre à la conférence de G. Labouysse, dont le texte constitue la
première partie du livre, la seconde étant occupée par une très abondante
anthologie de textes, qui illustrent et nourrissent son propos. La réponse est
résolument négative : « aucune… ou presque ! »… On ne peut que partager le
constat, mais je note d’emblée l’ambiguïté ou plutôt la maladresse de
l’expression « minorités nationales » : signifie-t-elle « minorités » au sein
de la nation française, ou « minorités » représentant des nations potentielles
au sein de France ? Dans ce second cas, il faudrait tout de suite définir ce
qui est entendu par « nation ». De toute façon l’exclusion des minorités ne
concerne pas seulement, en France, celles des langues et cultures « historiques
» de la France, mais aussi toutes les autres, visibles ou invisibles,
culturelles ou sexuelles, etc. Ainsi, la question de fond est bien celle
d’envisager pourquoi le concept de « minorité » est politiquement et je dirai
même philosophiquement banni en France : c’est sur lui, n’oublions pas, qu’a
achoppée, entre autres, la ratification française de la charte européenne des
Langues régionales et minoritaires. Les notions d’égalité des citoyens, d’unité
et d’invisibilité de la République, telles qu’elles sont entendues par la
tradition jacobine dominante, excluent a priori la possibilité de reconnaître
l’existence de minorités. Les grands principes abstraits, obèrent et excluent
le réel. Pour cette idéologie là, il ne peut pas, il ne doit pas y avoir de
minorités ; s’il y en avait, la République ne serait plus elle-même. C’est
pourquoi, la simple constatation selon laquelle l’histoire de France ne fait
aucune place aux minorités est insuffisante.

Vincingétorix dépose ses armes devant César
Impostures ?
De
même, on ne peut se contenter, à mon sens, de dénoncer « impostures,
mensonge et manipulations de l’histoire officielle », puisque tel est le
titre de l’ouvrage. On pourrait dire que c’est là le lot de toutes les
histoires nationales, et l’on en trouverait alors aussi bien, au moins des manipulations frlagrantes, dans les ébauches
d’une histoire nationale occitane (voir infra)… Il faudrait, je crois, s’interroger d’abord
sur les mécanismes de constitution d’une histoire nationale mythique et sur ce
qui fait d’ailleurs que l’expression même d’histoire nationale mythique soit
une forme de pléonasme. Si l’on ne se pose cette question, alors on se
précipite tête baissée dans une histoire mythique alternative (infra). C’est pourquoi, je n’aime pas le
titre de ce livre, parce qu’il fait irrésistiblement appel à la rhétorique et à
la théorie du complot, là où il s’agit de bien autre chose et de processus
autrement redoutables et efficaces que ceux du complot et d’de la conspiration,
qu’il suffirait de confondre et de dénoncer pour en venir à bout. Les
mécanismes de constitution du mythe national sont autrement complexes, qui
intègrent en effet l’idée d’une manipulation moralement et politiquement
nécessaire et légitime du passé. Deux passage de Renan, tiré de Qu’est-ce qu’une nation ? est
particulièrement éclairant : « L’oubli,
et je dirai même l’erreur historique [doux euphémisme pour dire le mensonge
historique[1]],
sont un facteur essentiel de la création d’une nation. Et c’est ainsi que le
progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L’investigation
historique, en effet, remet en lumière des faits de violence qui se sont passés
à l’origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les
conséquences ont été le plus bienfaisantes. L’unité se fait toujours
brutalement ; la réunion de la France du Nord et de la France du Midi[2] a été
le résultat d’une extermination et d’une terreur continuée pendant près d’un
siècle. » ; « [...] l’essence d’une nation est que tous les
individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié
bien des choses. Aucun citoyen français ne sait s’il est burgonde, alain,
taïfale, visigoth ; tout citoyen français doit avoir oublié la Saint-Barthélemy,
les massacres du Midi au XIIIe siècle »[3].
Cette
conception de l’histoire nationale comme pieux mensonge et oubli nécessaire, qui
rappelle les « nobles mensonges » dans la République de Platon (le « mythe » de l’autochtonie,
etc.), a-t-elle aujourd’hui disparue, alors que semble triompher l’idée que
rien n’est pire que l’oubli imposé, le refoulement du passé qui ne passe pas,
sans rien dire de l’injonction éthique d’un « devoir de
mémoire » ? Rien n’est moins sûr car, foncièrement, substantiellement,
les mécanismes restent les mêmes : le travail de falsification et de
refoulement se poursuit au nom des grands principes républicains eux-mêmes. Reconnaître
l’existence de différences, et de groupes de citoyens dominés par d’autres et
dont la domination est parfaitement légitimée, une telle reconnaissance, soi-disant,
ruinerait l’égalité et la fraternité, et même – pourquoi non ? – la
liberté. La liberté du citoyen, n’est-elle pas celle de tous ces attachements
communautaires (à l’exception bien sûr des liens infrangibles qui l’attachent à
la communauté nationale unie par l’idéal républicain) ? Ce n'et pas l'un des moindres paradoxes de la conception jacobine de la liberté, que de "forcer" le citoyen "à être libre", pour reprendre la formule célèbre de Rousseau, en l'arrachant à tous ses liens corporatistes et plus gnéralement communautaires...
L’historien, de ce
point de vue, est un empêcheur de tourner en rond. Il ne peut pas ne
pas se demander, même s’il est occitaniste, comme je le suis, si le récit ou
les récits qui constituent l’imaginaire historique occitan sont plus vrais,
moins mythifiés, que ne le sont ceux de l’histoire officielle de France. A
commencer par l’idée qu’il a existé une civilisation occitane nimbée de toutes
les qualités éthiques, esthétiques et politiques antérieurement au désastre de
la croisade et de l’annexion (infra).
Labouysse
dénonce l’histoire mythique inventée au XIXe siècle par Ernest Lavisse
et consort, d’une France éternelle : ancienne Gaule dont les contours
étaient déjà ceux de l’hexagone, puis Franque et chrétienne (les wisigoths
ariens, autrement plus puissants que les Francs, étant passé sous silence), avec l’exaltation
obligée des croisades puis, surtout de la colonisation, assortie de la rhétorique des
« devoirs » et donc des « droits » des « races
supérieures » envers les « inférieures » (Jules Ferry[4], etc.).
Certes, cette critique doit être impitoyablement menée. Mais on ne peut nier
que le discours des manuels, depuis Lavisse, s’est considérablement déplacé.
Sur certains plans, il est même possible de parler de révision, en particulier concernant
le colonialisme, malgré les tentatives politiques d’en imposer l’apologie. Ce
qui n’a guère évolué est la conception hexagonale, centraliste, monolingue et monoculturelle
de cette histoire. Or je suis étonné que Labouysse, justement, ne cite pratiquement
pas dans son livre les manuels d’histoire récents (il a en pris par contre
plusieurs exemples lors de sa conférence), qui permettrait de montrer à la fois
ce qui bouge et ce qui persiste de cette mythographie. Il serait tout à fait
intéressant et nécessaire de conduire ce travail de manière systématique ;
l’analyse en serait sans doute plus difficile que celle du manuel de Lavisse, parce
que l’idéologie centraliste s’est faite plus prudente et plus insidieuse, qui
passe par le vocabulaire de la décentralisation et de la décolonisation.
D’ailleurs, dans l’anthologie qui occupe la plus grand part du livre, les textes vraiment contemporains sont rares. Mais surtout, il est assez difficile de s’y retrouver. Non pas que ces textes, connus ou non, ne soient pas intéressants et pertinents sur la question. Mais l’effort de présentation, de contextualisation et de mise en ordre thématique et chronologique est minimal et pour tout dire très insuffisant. Le lecteur ne dispose en outre d’aucun index qui l’aiderait à se repérer.

Clovis proclamé roi de France
Questions
de mots
Dans
le texte lui-même, malgré, je le répète, un accord de fond sur la démarche
(« décoloniser notre passé et nos manuels, et reconnaître les identités et
les mémoires régionales, culturelles, sociales, philosophiques et
religieuse », p. 47), j’ai souvent
été gêné par les raccourcis, anachronismes et amalgames dans l’usage des
notions et des catégories. Cette question des mots et des concepts est pour moi
essentielle, parce que les abus en ce domaine conduisent presque fatalement à
des erreurs, qu’un lecteur hostile, ou tout simplement critique, pourra à son
tour dénoncer comme des falsifications et des impostures. D’abord, il me semble que l’on ne puisse parler
« d’atteintes aux droits de l’homme » pour les périodes historiques
où cette notion n’existait pas et où de tels droits n’étaient pas reconnus (p.
22, 45, etc.). Certes ,un massacre est un massacre, en quelque époque qu’il ait
eu lieu, mais la manière dont il est perçu, représenté, dénoncé ou légitimé
change dans l’espace et dans le temps. On ne saurait faire un travail
d’historien digne de ce nom en appliquant des catégories normatives
contemporaines sur les événements du passé. C’est un fait, les droits de
l’homme ne sont pas applicables rétrospectivement : Simon de Monfort et
Innocent III n’ont rien à craindre de la cour pénale internationale !
Il
ne me paraît pas possible de dire non plus que l’Inquisition est l’ancêtre de la Gestapo
(p. 25 et 36). L’Inquisition est une juridiction, la Gestapo une police politique ; l’inquisition est un
tribunal des consciences contre les ennemis de la foi, la Gestapo traque des
ennemis politiques non pour assurer le salut de leurs âmes (éventuellement par
le bûcher), mais pour les anéantir.
Parler
de prélude de l’absolutisme avec Saint-Louis (p. 26) est pour le
moins déplacé ; pour que l’on puisse parler d’absolutisme, il faut une
conception de la monarchie, qui absolve, qui délie le monarque des lois ;
il faut reconnaître au monarque une potestas
absoluta, une puissance ab-solue. Cette conception du pouvoir monarchique a
une histoire, et l’on ne saurait certainement pas en parler pour des périodes
antérieures au XVIe siècle.
De
même, on ne saurait utiliser la notion de « totalitarisme » pour
désigner le régime politique de François Ier (p. 26), et pas plus
pour les souverains « absolus » de l’âge moderne. L’usage du terme
pour désigner les persécutions dont Louis XIV s’est rendu coupable contre les
protestants après la révocation de l’Édit de Nantes, est certes emprunté à Janine
Garisson, mais il est abusif. Il ne s’agit bien sûr pas de minimiser les crimes
des dragonnades. Mais le totalitarisme est autre chose ; la prétention
d’un pouvoir total de l’État sur la société civile, voire même le projet d’une
absorption de la société civile par l’État. Un roi comme François Ier,
ne disposait même pas d’une claire conception de l’État ; on ne peut donc
a fortiori parler de son « totalitarisme » pour désigner en fait son
autoritarisme et les mécanismes qu’il met en place pour renforcer son pouvoir
personnel et étendre les prérogatives royales.
J’étendrai
plus loin encore ces scrupules de langage à des expressions choc qui, sous un
rapport ou sous un autre, signifient bien une réalité, mais à la fois sont
susceptibles d’alimenter des polémiques stériles. Je pense d’abord à celle de
« colonialisme de l’intérieur », qui a fédéré la lutte sociale et
culturelle occitane dans les années 70. Certes il y a de bonne raisons de
parler de colonialisme, puisqu’il y a bien imposition depuis le centre, depuis le lieu du pouvoir, d’une
sujétion territoriale, économique, culturelle et linguistique. Mais alors
il faut noter deux choses. D’abord que cette imposition est de fait largement
acceptée par une grande majorité des assujettis (excepté peut-être en Corse, et
encore…), et surtout, surtout, que ces colonisés de l’intérieur se distinguent
foncièrement des colonisés de l’extérieur, en ce qu’ils sont des citoyens de
plein droit au sens du droit français, qui ne reconnaît en effet nullement
les droits culturels et linguistiques. La reconnaissance d’un déficit majeur de
démocratie n’autorise pas à parler sans de « colonialisme de
l’intérieur » sans prendre la peine de le distinguer de ce qui le distingue du « colonialisme de
l’extérieur ».
Labouysse
parle aussi d’« ethnocide culturel ». Cette expression est elle-même
gênante parce qu’elle introduit, fût-ce de manière métaphorique, l’idée
d’ethnie et de cultures ethnique, à mon avis insoutenable, qu’elle que soit
la définition que l’on en donne (mais on ne trouve nulle définition dans le
texte : rien n’y est jamais défini et c’est bien là tout le problème), et
tout particulièrement pour nos sociétés qui ont connu dans l’histoire, comme le
montre très bien Labouysse, un brassage humain permanent.
Il
m’est sans doute arrivé de parler moi-même de « Génocide linguistique ».
Certes, il y a bien eu et il y a encore une politique d’anéantissement
linguistique, assumée comme telle, et là encore, métaphoriquement, on peut alors
parler de « génocide ». Génocide est en effet un mot très fort, mais s’il
en est ainsi c’est qu’il évoque l’élimination physique de populations entières.
Or, en l’occurrence cela n’est évidemment pas le cas. Je veux dire que la
politique d’anéantissement n’a pas été purement et simplement imposée aux
populations ; celles-ci ont collaboré à ce processus. Après
tout, il n’est pas absurde de dire qu’elles-mêmes auraient pu résister plus
efficacement et durablement à cet anéantissement ; elles l’ont fait d’une
certaine façon, mais elles ont fini par renoncer, là même où la langue n’était
pas pourchassée : dans l’espace privée. Aussi, il me semble souvent que la
métaphore de « suicide linguistique » serait moins inexacte que celle
de « génocide », qui implique qu’il y ait des bourreaux et des
victimes clairement désignées, alors que le procès de la mort d’une langue,
lorsqu’elle n’est pas imposée par la violence (le massacre des locuteurs, la
dispersion des membres, l’interdiction formelle de la parler en quelque lieu
que ce soir : tout cela s’est vu dans l’histoire) est la conjonction, le
plus souvent, de contraintes externes et de choix internes aux groupes de
locuteurs. On peut bien sûr dire que les locuteurs ont été poussés à tuer leur
propre langue, puisque tout était fait pour qu’ils ne puissent plus la
transmettre, mais la métaphore du génocide est gênante, alors qu’il s’agit bien
pourtant d’anéantissement et d’élimination.
Je
ne veux certes pas imposer une quelconque police de la langue, une forme de
langage politiquement correct sur ces questions, mais je pense, qu’en ce
domaine comme en tout autre, la recherche des mots justes doit être permanente
et toujours à recommencer.

La mort de Roland à Ronceveau
Villers-Cotterêts
et le francien
Ce
qui m’apparaît chez Labouysse, comme un souci insuffisant d’exactitude
terminologique, est inséparable d’un manque d’exigence intellectuelle dans
l’analyse et la critique des mythes de l’histoire officielle.
Ainsi,
l’auteur est-il plusieurs fois tributaire de l’histoire mythifiée qu’il
critique.
J’en prendrai deux exemples, très rapidement, car j’ai
eu l’occasion d’en traiter déjà sur ce blog :
1- L’interprétation de la fameuse formule de
l’article 111 de l’Ordonnance de Villers-Cotterêts (« en langage maternel
français »), comme visant les langues vernaculaires autres que le
français, en plus du latin. Or la formule est ambiguë, peut-être délibérément, quand
on sait qu’en de nombreux textes des premières décennies du XVIe
siècle on considérait comme formant le langage français toutes les langues
maternelles parlées en France. La seule langue d’écriture juridique, en dehors
du latin (visé explicitement par l’Ordonnance), et du français proprement dit,
qui existait au XVIe siècle, l’occitan, ou plutôt ce qu’il en
restait, puisque on sait que ces écritures juridiques occitanes n’étaient plus
que résiduelles au moment de l’Ordonnance. En tout cas un juriste contemporain
comme Rebuffe, premier président du parlement de Paris, a interprété l’Ordonnance
comme ne mettant nullement en cause les écritures occitanes. Ainsi
Villers-Cotterêts est lui-même un mythe à déconstruire, comme j’ai essayé de le
montrer ailleurs.
2- De même, Labouysse évoque en passant, le
« francien », qui serait le français originel parlé en Île-de-France,
imposé ensuite au fil des temps à tous le territoire. Or celui-ci, comme l’a
montré Bernard Cerquiglini dans son livre récent, après Theodor Gossen et Anthonij Dees, n’a jamais existé : il
est une pure fiction de la linguistique historique du XIXe siècle.
Le français n’est nullement le « patois » du Bassin parisien, mais il se
serait constitué à travers la pratique écrite, en divers lieux du royaume (y
compris d’ailleurs en zone occitanophone) ainsi qu'en Bretagne et en Angleterre.
Mais,
pour ne pas être piégé par les mythes, il faut véritablement se donner les
moyens de les déconstruire et pour ce faire, on ne dispose de rien d’autre que
des méthodes et de la pratique historiennes, et celles-ci ne pourront pas ne
pas se retrouver en porte à faux, sinon en contradiction, avec les
simplifications dont se nourrit l’idéologie, y compris celle à laquelle l’historien
adhère lui-même.
L’âge
d’or occitan : mythe alternatif
Ainsi,
retrouve-t-on dans le texte de Labouysse la classique idéalisation de la
civilisation et de la culture occitanes à la veille de la croisade contre les
albigeois, où les cultures auraient cohabité harmonieusement. Cette histoire
est en effet très riche, mais elle est évidemment elle-même traversée de
conflits et de rapports de force qui interdisent à mon sens une (trop) facile
idéalisation. Pour ne rien dire de l'exaltation de l'hérésie cathare, sur des principes largement étrangers au catharisme réel. Mais l’Occitanie a elle-même besoin de ces mythes fondateurs… Le
grand royaume des Wisigoths, les cathares, les troubadours, les comtes de
Toulouse, les républiques communales… Ainsi, Labouysse collecte-t-il, tous les
éléments permettant, dans l’histoire des espaces occitanophones, de trouver la
préfiguration des idéaux éthiques et politiques contemporains qui animent Peuples
et Régions solidaires, comme beaucoup d’autres groupes. Certes, il est essentiel
pour nous, qui refusons d’être les clones de la capitale, de retrouver une fierté
culturelle et linguistique après ces longs siècles d’humiliation et de
dépression. Celle-ci peut-elle faire l’économie de l’élaboration d’un discours
mythique alternatif ? On ne peut se réapproprier son histoire, et donner
un sens à cette démarche, sans élaborer un imaginaire, qui déborde de tous
côtés ce que l’histoire peut assurer. Peut-on élaborer un imaginaire attractif
qui ne soit pas celui d’un récit mythique ? Il me semble que cela est
possible... Nous avons dans notre tradition culturelle une arme puissante pour
nous protéger des mythes nationaux : l’autodérision ; faisons en bon
usage…
Labouysse
fait état de ces chartes communale, où apparaissent des formules républicaines… Soit cette magnifique phrase des Fors de Bigorre (1097) : « Nous qui
valons chacun autant que vous et qui réunis, pouvons plus que vous, nous vous
établissions notre seigneur, à condition, que vous respectiez nos droits et
privilèges, sinon Non ». Mais je ne vois guère par contre de filiation
directe entre l’esprit de cette charte et les formulations républicaines de la
Révolution française invoquée par l'auteur. Il est d’ailleurs intéressant de
voir qu’il a existé un grand courant de républiques communales dans toute
l’Europe à la fin de l’époque médiévale, et qu’il n’y a là, nullement, une
spécificité occitane… et le lien qui unit le républicanisme moderne à ce passé communal
est fort complexe et certes pas univoque.
Dans
le même ordre d’idée, avancer que les notions occitanes de libertat, paratge et amor se concrétiseront plus tard dans la
Déclaration des droits de l’Homme et du
citoyen (p. 31), me paraît une affirmation non étayée. Rien en effet ne me
semble plus éloigné de l’éthique révolutionnaire que les valeurs de paratge et d’amor, telles qu’elles sont mobilisées dans la poésie des troubadours, qui appartiennent fondamentalement à l’univers de la féodalité (le « paratge » est d’abord l’expression de la dignité nobiliaire et de l’éthique chevaleresque qui
va avec ; on ne peut rien imaginer de plus éloigné de l’égalité républicaine) ; de même que la valeur de « libertat », revendiquée par les
communes médiévales, est on ne peut plus loin de la « liberté », non
pas d’abord commune et communale, mais bien individuelle, la liberté du
« citoyen » garantie par la loi, de la Déclaration des droits de
l’homme (« La liberté est le pouvoir qui appartient à l’homme
de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d’autrui »).
C’est sur ce principe là que s’appuient aujourd’hui nos revendication
linguistiques, bien évidemment. Autrement dit, force est de constater que la
condition de possibilité de nos revendications se trouve précisméent dans ce
moment de l’histoire où fut décrété justement la mort de nos langues ; ce
paradoxe mérite d’être médité, et nous montre toute l’impureté de l’histoire,
dont nous devons nous pénétrer si nous voulons échapper à la logique délétaire
du mythe.
Jean-Pierre Cavaillé
[1] Ma réflexion.
[2] Comme on le voit, le midi est pour Renan, une partie de
la France avant même d’être annexée. Bon exemple du mythe de l’éternité de la
France.
[3] Qu’est-ce qu’une
nation ?, 1996, p. 227-8. Voir aussi, le texte en ligne.
[4] « Il faut dire
ouvertement que les races supérieures ont un devoir vis-à-vis des races
inférieures. […] Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce
qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races
inférieures », débat parlementaire du 28 juillet 1885, cité p. 197.
02 avril 2009
Poësia pels Mohicans : Benedicta Bonnet

landa de Sent Laurenç
Poësia pels Mohicans
Benedicta Bonnet, De Bruja a ciau. De
bruyère à ciel, Poemas, Novelum-ieo, 2008.
Me
cal confesar qu’al primier agach, aquel titre me faguèt un pauc paur : De Bruja a ciau, de bruga a cèl, çò
diriam nosautres… Per ièu, aquò t’aviá un perfum de pastorela lemosina en
vestit folcloric sus una landa de carton-pasta, amb cotilhons e barbichet. Me
cal apondre per ma defensa, qu’aviaí pas legit los precedents recuèlhs de la Benedicta
Bonnet : Los uèlhs sus terra e Biòlas d’aiga… De landa n’i a ben una
dins aquel libreton, vertat, aquela de Sent Laurenç dins la comuna de La Ròcha
l’Abelha, al sud de Lemotges : « landa
blueia » ont se trapa la « ròcha
de serpentina », coma ditz la poësia, una poësia tant simpla e
leugièra, leugièra, coma un ventolet de la debuta d'estiu, qu’en lemosin es
un alen de prima tardiva. M’es estat dit
qu’aquel poèma, en son bon occitan, se pòt ara legir tanben sus un panèu a l’abroa d’aquèla landa
per acuelhir lo visitor. Es pro rar per èsser senhalat.
La de Benedicta Bonnet es una votz sens afectacion,
sens rambalh, sens sentimentalisme, al mai pròche dels luòcs e de la gent que
nos conta, monde que vivon pel campestre e pels vilatges, una votz que raja
doçament dins una mena de mormolh velat de malenconiá, tintada, de còps que i
a, d’un rebat d’ironia.
Lo second de sos tèxtes /
poèmas es una mena d’autoretrait en situacion :
Ma testa es pas facha per un monde tròp moderne.
Tasche de prener çò que me fai mestier […].
Mas en realitat, prene gaire.
Prendre gaire, mens que se podriá, per filosofia ò
simplament per manca d’interes dper aquel molon espaventós de tot çò que caldriá aver
per èsser de biais dins aquel monde dit modern. E aquò te creba, se vei plan a l’entorn :
es un mestier de galerian que te chuca la sang e l’eime ! Vaquí l’autora, dins
l’ostal pichonel de peira que ven d’aquistar, enrodada de « son bocin de terra » : « … me tròbe desjà a boifar, piaus breçats per
me garantir dau borrilh, a netir lo còr en festa, mon domeni ».
Sentiment novel, de « conte de fada », quand los enfants perduts
arrivan davant l’ostal encantat : « Me prene de l’i me sentir desjà chas me […] ; e entau plan per lo
prumier còp de ma vita ».
Defòra,
« Otrujas,
tranuja, me fan la festa.
Son aquí,
en permanença, tesmonhage de vita eternala. »
Autoretrait, mai que mai, d’un estat d’esperit, del
meravilhament primier, de la gauj d’èsser enfin al pòrt, puèi, sordament,
sornarudament, fin finala, lo dobte, l’inquietud que s’enfonilha, e la question
lancejanta :
Es-quò çò que vòle ?
Retrait
de se, encara, mas sens complasença, en arrièr de se, daissant la plaça a
l’identificacion del legeire, dins l’evocacion d’un lavador comunau, « rasís un riu », ont, dins un temps
pas tant luènh « l’i se netiavan […]
los topins ». Luòc retirat, silencios, ont una « joùna dau país » – se compren plan
qu’es un biais per parlar de se amb distancia e pudor – anava s’i sietar per i pantaissar,
« retener sas leiçons d’escòla »,
chantar, escriure, e mai i menar « son
quite amorós » (mas « pas
lo prumier, segur » !) :
« L’endrech era chausit per tot
quò.
Era coma ’na scena en sòrta,
Emb sos rideus belament eternaus
De fuelhas mai nauta erba… e ren mai. »
Coma
aqueste lavador pels topins, Benedicta Bonnet, sortida de Sent Iries la Percha
dins las annadas seissantas, restituís tanben de tròces de vida lemosina, d’ièr
e d’auèi, que fan partida de sa biografia. Per exemple, se remembra quora, drolleta,
per una dartra que li manjava lo babinhon, sa maire la mandèt trobar lo
Rirí de la Font que sabiá lo secret : li caliá anar cada matin a sieis oras, una
setmana de reng, sola en bicicleta, perque lo fachilièr deviá èsser a jun… La
paur al ventre, la mainatjona sentiá dins la nuèit sus las « espatlas se prueimar coma ‘na presença d’eime »
desconeguda. Un còp arribada, l’òme, « emb
son tison negre e freg, fasiá ’na marca de suja sur la partida a conjurar ».
Èra lo Rirí o ben un autre ? Parla tanben, endacòmai, non sens umor, d’un
medecinaire que deguns trobava pas a son ostal e que caliá anar querre pel
campestre : « la malaisança a lo
trobar, fau creure, era desjà la debuta d’una garison ».
Que
son venguts los òmes, que son vengudas las femnas d’aquel temps de vida
païsana ? Las femnas subretot, encara mai discretas, encara mens visiblas
que los òmes… n’i a encara empr’aquí, sufís d’agachar un pauc dins lo canton, e
mai dins la quite familha :
« S’es
benleu la darriera daus Mohicans, breçada de ton colet de testa, gardada d’un
davantau, a saubre enguera, dins queu país de lops, las boriar, las chastinhas […]
Puei, un
còp eissigadas sur la blancha pelha de cherbe, sur la taula de festa, visaràs
los darriers crestians las becar, las saborar, mai se’n gorniflar, a èsser
tundits coma daus belauds[1] »
E vaquí que la gesta la mas umil que se pòt
imaginar, lo de la païsana que balha a las polas lors forcadas de fem e de vers
de cada jorn, vaquí qu’aquela gesta de res (e parli pas de lorditge, que lo fem
per nosautres e plan tròp precios per èsser lord e per pudir) pòt sufir a donar
sens a tota una vida : « De pus
tòst pensavas ren valer, e veses aura que vales afen quauqua ren.
Si ta
vita de femna es boiradís de confusion, de sabe pas de que, mai s’aurés ;
es tanben facha de vita a l’entorn de te, que te sierv, e que saber
servir ».
D’autras pèças del recuelh parlan de la condicion
feminina dins lo monde rural :
Dins aquel temps
« Lo
trabalh comandava.
Avián la
prioritat :
La vita
d’un vedeu e lo pretz a puesse ne’n tirar ;
Lo
servici prometut au vesin ;
‘Nar a
l’enterrament de quauqu’un de conegut.
A creure
que tot quò aviá mai d’importança que la vita umana d’un d’entre ilhs. […] La
pudor, la duretat, ’na fòma de comunicar per l’essenciau, emb l’absença de
demonstracion […] fagueren çò que l’es ; çò que ’la demòra, en quauqu’un
luec, e maugrat ela ».
E puèi, e puèi, aquela femna, de la color del jorn
que se vei pas, « la trespasset »,
sola, sens desrengar degun :
« De
tota maniera, ’la sap ben que nos l’aimàvam,
Sens
jamai lo li aver montrat o dich un sole còp,
Emb de las
paraulas que benleu esperava de son vivent,
Tant la
retenguda per chascun de nosautres era de rigor »
Mas ièu me pensi qu’esperava pas aquelas paraulas non ditas,
que son tròp sovent las dels fuelhetons dels jornals e de la television, perque sabiá que
son messorguièras. Ela sabia, plan segur, que nosautres, avèm pas besonh de nos
daissar claufir lo cap amb aquela farlabica sentimentala per viure ;
puslèu nos empechariá de sentir çò qu’es vertadierament important, tròp
important per èsser dit, e qui vòl esprimir, coma lo fa tant belament,
prigondament, la Benedicta Bonnet, aquel monde nòstre, dels darriers Mohicans
del Lemosin, de las Cevenas o de l’Albigès, dèu balhar tota sa plaça a aquel
silenci essencial.
Pas cap de sentimentalisme
dins aquel poèma escrich coma una incantacion per balhar coratge, a qui es
benlèu a man d’acabar sa vida, aclapat per la malautiá :
Te repialaràs[2]
segur !
[…]
Veiràs, tendràs d’en pè !
Ton dalh totjorn valsará
Dins ta man per quò facha.
[…]
Tu zo faràs !
Aquel moment es benlèu un dels mai esmovents del
recuelh : se tracha pas simplament de dire aquí una messorga caritabla,
mas d’afortir que las gestas d’una vida, aquí la gesta ampla del dalhiaire,
auèi quasi avalida, son iscritas per totjorn dins la memòria dels vivents, e
benlèu tanben dins un autre espacì ont demoran serbat per l’eternitat dels
temps, çò que los quites òmes delembran. Es evidentament una mena d’illusion
poetica, mas a tot perdre necessaria per se tener « in pé » malgrat
l’absencia e lo silenci de la mòrt, quora la dalhaira es passada.
Aprèp
la dura jornada de trabalh, al païsan, d’estiu, la Benedicta Bonnet li ditz,
simplament : « Te demora mas,/
Lo brun de la nuech ’ribat, De prener lo fresche ». Solituda simpla e
prigonda d’una vida totjorn al despart del monde, mas sens rancòr, sens
pentiment : « Te demora mas /…./
De te laissar esmiraudiar/ De las biòlas d’estelas,/ De la festa d’a costat ».
Joan Peire Cavalier
[1] Belaud = pat.
[2] Repialar = reviscolar.
22 mars 2009
Des crocodiles en Périgord, ou les amours occitanes des inspecteurs généraux

Des
crocodiles en Périgord, ou les amours occitanes des inspecteurs généraux
Ara, mon còr, vos
contarai
Lo bon còr de la
cocodrilha.
Quant de lagremas an
rajat
Dels doç uòlhs de la
cocodrilha !
Font de bonur, per lo
qu'i vai,
de conóisser la
cocodrilha.
En aquel mond òrre e
tan dur,
se vos manja, quante
bonur !
quante bonur d'èstre
segur
qu'au mens i a
quauqu'un que vos plora.
L’été dernier, j’ai acheté à la Maison de la Presse de Fumel, sans savoir
de quoi il s’agissait exactement, un livre intitulé Périgord, Occitan et langues de France, paru en 2005. Ce sont les
actes d’un colloque qui s’est tenu à Périgueux en juin 2001, à l’occasion du
centenaire de la Félibrée du Bournat, sous l’égide de l’Institut Eugène le Roy
et la bienveillante tutelle de Xavier Darcos, alors maire de Périgueux[2].
Un livre dont l’intérêt est
proportionnel à la déception qu’il procure…
Cet ensemble est donc déjà
un peu défraîchi. Qui plus est, il est fort mal édité (très nombreuses
coquilles, textes non relus, etc.), souvent mal écrit, et globalement
décevant : très peu de choses sur les langues de France autres que
l’occitan et dans l’ensemble très superficielles[3] et
une approche globale de la question linguistique en Périgord pour le moins
frileuse et ambiguë. L’ouvrage en
lui-même est une expression de cette frilosité et de cette ambiguïté. Dans
l’avant propos signé de Guy Mandon, on trouve par exemple les mots suivants,
fort étonnants : « Beaucoup de textes en langues régionales ne sont
pas traduits : il faut alors se reporter aux ouvrages cités ! Mais il
m’a semblé que refuser, avec l’auteur [sic !
mais lequel ? celui dont il est question ci-dessous ?], la traduction
c’était préférer le risque d’incompréhension à celui du rendez-vous manqué avec
la grande beauté de ces exquis morceaux de littérature » (p. 10). Je me
suis mis à la recherche de ces nombreux morceaux exquis… Il n’y en a quasiment
pas : l’occitan, même en citation d’auteurs est largement absent du volume,
à l’exception d’un article de Marie-France Notz sur Arnaud Daniel, que le même
Mandon présente ainsi : « la communication ici présentée montre ainsi
et la subtilité des mots et le raffinement de la chose. Qu’on nous pardonne
l’absence de traduction ! Nous avions si peur de passer à côté d’une aussi
belle langue et du moment de bonheur que fut cette évocation » (p. 14). Flagornerie
pure ! Si des textes ont besoin de traduction (fût-ce en occitan moderne !),
ce sont bien justement ceux d’Arnaud Daniel, troubadour au style obscur,
hermétique, « trobar ric »
[trouver riche] et « trobar clus »
[trouver fermé, hermétique], tant, comme le dit Notz elle-même, il est « difficile à
comprendre ». De même, on nous présente comme un « grand
moment » la conférence de Le Roy Ladurie ; or le papier présenté par le
fameux historien, qui devait initialement parler de son Histoire de la France des régions, est pourtant insipide et tout à
fait hors sujet, qui nous entretient du voyage des frères Platters en pays
Catalan à la fin du XVIe siècle.
Plusieurs raisons me
conduisent cependant à consacrer une note à ce livre : d’abord parce qu’il
n’a manifestement eu que fort peu d’écho (du moins à en juger par sa présence plus que discrète sur
la toile) ; ensuite parce qu’il présente un cas, hélas assez commun dans nos
contrées, d’ouvrage consacré à l’occitan et aux langues de France, dont on
attendrait – étant donnée la situation d’extrême urgence dans laquelle se
trouve nos langues – une véritable attention et même un certain engagement, mais
qui se révèle en fait foncièrement hostile à une quelconque transformation des
politiques linguistiques qui, par une asphyxie préméditée, conduisent les
« patois » à une mort inexorable. Tout au plus, est-on disposé à les
réhabiliter comme langues, mais seulement à titre posthume. Du moins tel est
l’esprit qui anime manifestement les organisateurs du colloque et éditeurs de
l’ouvrage et d’une partie des intervenants, l’un d’eux n’étant nul autre que
notre actuel ministre de l’Éducation. Comme on verra, les propos de ce dernier
sont assez sidérants, et méritent d’être connus bien au-delà de nos régions… Malgré
tout,– et c’est la troisième raison d’en rendre compte – se font aussi
entendre dans cet ouvrage collectif des voix dissidentes qui défendent des
positions plus cohérentes. Enfin il présente quelques aspects historiques et
d’érudition intéressants.
Le gang des inspecteurs généraux d’histoire et géo
Deux inspecteurs généraux
d’histoire et de géographie semblent avoir eu l’initiative de cette rencontre
et donnent le ton de l’entreprise. Il s’agit de Guy Mandon et de Xavier Darcos.
Ils en ont invité un troisième : Jean-Louis Nembrini (aujourd’hui directeur général
de l'enseignement scolaire).
Si je mets en avant la profession et la qualité de ces intervenants, c’est qu’il
est largement question d’éducation dans les propos de Mandon et de Darcos. On
connaît l’extraordinaire promotion par notre actuel ministre de l’Éducation de
l’occitan et des
autres langues de France. Je parle ici bien sûr par antiphrase, et les propos
de nos inspecteurs sont intéressants, qui disent en gros, de manière
contournée, mais assez claire, que l’occitan est merveilleux et que son déclin
est fort dommage, mais qu’il n’est certes pas question de changer quoi que ce
soit à cette situation, et surtout pas au sein de l’Éducation Nationale.
Le pétard mouillé des « grandes
retrouvailles »
Le lecteur sent très vite
où l’on veut le mener à la lecture de l’avant propos de Guy Mandon, texte
embarrassé et confus, tissus de phrases creuses, de lieux communs et de
sous-entendus fielleux, agrémentés d’un généreux usage de la brosse à reluire
(voir supra). Le ton est donné
lorsque l’auteur salue l’initiative de la création de l’Institut Eugène le Roy par
le sénateur maire Darcos, et le travail de son administrateur Gérard Fayolle (qui
signe l’article conclusif du livre), en disant les deux hommes « animés par la
conviction que le temps des déchirements politiques autour des régionalismes
intégristes était passé » (p. 9). C’est quoi un régionalisme intégriste ?
Sont sans doute visés par là les mouvements occitanistes des années 60-70
analysés par François Dubet durant le colloque (voir infra), mais faute d’éclaircissements, nous en sommes réduits aux
supputations… Par contre le texte est tout vibrant des éloges clicheteux sur
l’exception française : la France possède une « langue au statut
depuis longtemps universels » (p. 9), elle est la Nation qui donna
« à l’Europe des Lumières sa langue et à l’Europe le drapeau de l’émancipation »
(p. 19). Aussi ne s’étonne-t-on pas de rencontrer un hommage appuyé à l’école
de Jules Ferry et à la déploration du retard du Périgord dans la scolarisation, mise en
rapport avec la persistance de l’occitan. Le Périgord, dit-il, « a surtout
souffert d’être trop longtemps privé de ce qui lui était indispensable dès lors
que les langues régionales – malgré elles évidemment – n’étaient plus capables
de cet apport » (p. 19). Quel « apport » ? Le discours
embrouillé ne le dit pas, mais on comprend bien qu’il s’agit des lumières du
savoir et du progrès. Je note que les « langues régionales » sont
déclarées incapables d’un tel apport, ce qui évidemment est faux : il est
plus correct de dire que, dégradées en patois, elles en ont été jugées incapables, et encore trouverait-on de
nombreuses exceptions. Dans son article (« De la fin du moyen âge au XXe
siècle : De la langue d’oc au patois, du patois à l’occitan »),
Mandon insiste sur cette idée, montrant à quel point il rattache la pratique de
l’occitan à une culture archaïque et dépassée, au risque d’ailleurs
d’interprétations historiques pour le moins étonnantes.
Ainsi analyse-t-il l’analphabétisme
massif des Périgourdins au XVIIe siècle comme un signe l’échec de la
Contre-réforme, à ses yeux inséparable de la maîtrise de la lecture et de
l’écriture et engageant un indiscutable progrès civilisationnel :
« privés du savoir lire et écrire, les Périgourdins le sont aussi des
moyens d’entrer dans une autre culture, celle qui entoure et accompagne des
pratiques religieuses faisant appel à des démarches plus personnelles et à une
vision plus construite du monde, bref à l’épanouissement d’une approche plus
individualiste et personnelle » (p. 84). Je me contenterai de constater
seulement que là où elle a triomphé, la Contre-réforme (en Italie, Espagne)
s’est fort bien accommodée de l’analphabétisme, développant d’ailleurs une
propagande par l’image permettant de faire l’économie de la lecture et de
l’écriture. On sait que la Contre-réforme a du reste violemment réprimé l’édition
des textes religieux en langue vernaculaire, partout où elle a pu (voir les
livres de Gigliola Fragnito, La Bibbia al
rogo et Proibito sapere). Qu’elle
offrait potentiellement aux masses populaires une « vision plus construite
du monde », comme l’affirme aussi Mandon, est également on ne plus
discutable. Et d’abord « plus construite » que quoi ? Pas un mot
ici sur la culture orale populaire, dont on se contente de supposer qu’elle
offre une vision du monde déficiente. Notons d’ailleurs que dans les régions
occitanes marquées par la Réforme, l’histoire de la langue, dans ses grandes
lignes, a été la même, encore qu’il y a sans aucun doute des différences
importantes à relever (voir les ouvrages de Robert Lafont sur cette question,
ici la distinction confessionnelle n’est pas même évoquée).
Ce sur quoi, par contre,
insiste l’auteur, ce sont les « ravages » qu’a pu faire en Périgord
« la privation scolaire », ne mettant jamais en doute l’idée que l’alphabétisation
ne saurait se faire en autre chose qu’en français : « l’amour pour la
langue d’oc ne doit tout de même pas faire oublier que le vrai malheur est
celui de cette grosse minorité d’élèves privés d’école encore pour une ou deux
générations » (p. 90). Mais quel rapport entre l’amour pour la langue d’oc
et les retards de l’alphabétisation (en français) du Périgord ? Cet
argument, hélas souvent utilisé, est évidemment complètement vicié, qui repose
sur la hiérarchie entre langue orale et langue écrite, et l’affirmation qu’il
est plus grave de rester analphabète que de perdre sa langue, et que l’on n’a pas
le droit de se plaindre de cette perte, puisqu’on y a gagné au change
le lire et l'écrire. En sourdine, l’argument est bien ce grossier paralogisme suivant
lequel l’amour immodéré pour la langue d’oc est une forme de justification de
l’analphabétisme qui n’a que trop longtemps duré dans nos régions. « Amour
immodéré » : c’est que la modération consiste en l’occurrence à
subordonner cette affection à un amour premier et essentiel pour le français,
un amour éperdu de reconnaissance pour le don d’un alphabet que seule pouvait apparemment
nous faire cette langue ! Cela permet d’écarter sans même l’effleurer la
question d’une alphabétisation bilingue. Car, l’on en revient toujours au même
point : l’occitan est une belle langue à condition de rester le plus
possible extérieure à l’école, ou au moins d’y être plutôt une objet qu’un
sujet d’étude, une matière enseignée plutôt qu’un médium d’enseignement (bref
toute la différence entre une langue vive et une langue morte). Les
récriminations par lesquelles se termine l’avant-propos sont à cet égard très
révélatrices : « Si on regarde le contenu de l’enseignement des
établissements bilingues tel que le proposait le Bulletin Officiel de
l’Éducation nationale à la rentrée 2001, on voit bien les difficultés que nous
risquons rencontrer [sic] à enseigner certains cours de discipline scientifique
ou faire fonctionner un conseil de classe en langue d’Oc ». Quand on va
voir le texte en question,
on se demande de quelles difficultés il s’agit, et quels sont ces épouvantails
de l’enseignement bilingue agités devant nous par Mr l’inspecteur
général. Aussi, lorsqu'il invoque les « grandes retrouvailles » avec
l’occitan (certes pour ajouter qu’elles sont « encore dans leur
enfance »), nous sommes fondés à nous demander comme il conçoit alors les
choses…

gendarmerie d'Apatou, sur le fleuve Maroni
Où l’on découvre l’idéologie
linguistique d’un ministre de l’Éducation Nationale
L’exposé de Xavier Darcos
(« Quel statut pour les langues régionales dans le système éducatif
français ? »), quant à lui, est assez ahurissant. Il s’agit d’une
sorte de conversation à bâtons rompus, sans doute saisie à partir de l’enregistrement,
très verbeuse, frôlant parfois l’incohérence et trahissant plus d’une fois une
connaissance plus qu’approximative du sujet[4]. Ce discours,
tout en portant l’occitan au pinacle, vise en substance à montrer qu’en matière
d’éducation au moins, on ne saurait faire pour lui ce qu’il mériterait. En
effet – logique imparable – il faudrait alors
en faire autant pour des langues qui lui sont de beaucoup inférieures ! Car
Darcos ne doute nullement qu’il existe une « hiérarchie » entre les
langues, et il n’hésite pas à utiliser d’ailleurs le terme : « J’ai
commencé par l’Occitan en le mettant en haut de la hiérarchie, une déférence
hiérarchique ». Donc, fort de ces hiérarchies, un homme de bon sens aura
envie de dire : « Va encore pour les langues d’Oïl, le Provençal [qui
n’est donc pas de l’occitan pour Darcos ?], l’Alsacien et le
Mosellan », mais « ça se complique évidemment lorsque l’on va vers
des langues qui sont quasiment [sic !] autochtones,
des langues en particulier des régions, territoires ou départements français
qui sont lointains, où là, il n’y a ni écriture, ni transmission orale
claire ». Ni transmission orale claire : les territoires d’outre-mer,
qui ont fait entendre dans les semaines passées leurs revendications
économiques mais aussi culturelles, et lingusitiques, apprécieront… « Je pense en
particulier à toutes les langues créoles de Guyane qui sont une grande
difficulté pour que l’administration arrive à s’y repérer, particulièrement le
créole, où l’on trouve des bases lexicales anglo-néerlandaises qui se sont compliquées
de Portugais et d’Anglais… » (p. 171). La description n’est guère claire,
ni soignée, on en conviendra, mais le créole mérite-t-il mieux pour notre
inspecteur ? Fier d’avoir eu à inspecter la Guyane, comme il le dit, remontant
le fleuve Maroni, il revint cependant de son voyage effrayé par ce qui lui
apparut une belle cacophonie linguistique ; d’où, explique-t-il, le
« désarroi dans lequel se trouve l’enseignement primaire guyanais »,
non pas pour enseigner toutes ces langues barbares, mais – rassurons-nous – le
français seul ! Il est pour le moins étonnant de retrouver pour la Guyane,
dans la bouche d’un inspecteur appelé à devenir Ministre de l’éducation, les
propos que l’on tenait jadis pour les campagnes françaises. Le mépris, à peine
voilé pour ces lambeaux de créoles et autres parlures « quasi-autochtones »,
vaut bien en effet celui que le mot de patois suffit à évoquer.
L’occitan, nous explique l’alors maire de Périgueux, certes, ce n’est pas pareil ! « On a là un appareil littéraire, un appareil critique, une histoire, des cours, des seigneurs, des troubadours, une histoire littéraire qui fait que l’on peut dire : « Écoutez, lorsque l’on voit ce qu’est l’occitan, pourquoi ne serait-il pas intégré dans l’éducation française ? »». C’est raisonner sans compter avec tous les autres prétendants, pour inférieurs qu’ils soient ! Car voilà, si l’on dit « va pour l’Occitan, va pour le Mosellan, pour les dialectes Rhénans, il faut aussi dire, va pour les langues mélanésiennes, va pour les langues Guyanaises » (p. 171). Et alors, vous vous rendez compte ? – Pas très bien, mais d’autres que moi auraient eu tôt fait de crier purement et simplement au racisme ! Enfin, on aura compris qu’il s’agit de fournir des arguments pour justifier la création du moins de postes possibles en occitan, comme dans les autres langues, y compris par l’invention d’hypothèses absolument spécieuses : « Si demain au collège de Périgueux ou de Marmande, un élève demande à faire l’option lourde, à la place de l’espagnol faire le choix du breton ou d’une langue mélanésienne, nous aurons certainement des difficultés à trouver un professeur qui viendra assurer cet enseignement pour lui ». Mais voilà, il apparaît en gros que c’est la même chose pour l’occitan… en Occitanie même ! Notre limousin en est un brillant exemple. On ne peut tout de même pas généraliser l’offre et créer des sections en veux-tu en voilà !
Enfin, et je n’invente rien, notre politique se félicite de ce que, fort heureusement, l’on n’est pas ici dans la même situation que dans certains départements et territoires d’Outre-mer : là bas « il y une revendication politique extrêmement forte » [on s’en est aperçu, en effet !] : « Imaginez que vous disiez : en Guadeloupe, à partir de maintenant, on enseigne plus les langues créoles, vous repartiriez roulé dans le goudron et les plumes ! Nous sommes en face de quelque chose qui appartient à l’identité, à l’histoire, d’une manière tellement uniforme, unanime, qui organise tellement la pensée politique, l’idéologie locale, qu’il est hors de question d’y toucher » (p. 176). Donc, amis des langues de France – c’est le pouvoir même qui vous en fait la leçon – vous ne serez jamais entendu si vous ne politisez pas vos revendications ! Ce s propos valent même pour une clé possibile sur les concessions récentes quand à la possibilité d'organisr un enseignement de créole en Île-de-France. En tout cas, s'il est un ministre qui a bien mérité le goudron et les plumes, c’est bien Darcos, et pas seulement pour sa politique en matière d’enseignement des langues ! Il est d’ailleurs assez étrange de se dire que l’on lutte depuis neuf semaines bientôt contre un adversaire au discours aussi misérable, qui n’est même pas à la hauteur de son cynisme.

slogan sur un mur de mairie en Guadeloupe
De la « citoyenneté
culturelle » ? oui, mais point trop n’en faut…
Quant à Jean-Louis
Nembrini, le troisième du gang (« Langues régionales et droits de
l’homme »), il commence très fort : « limiter (…) le mot « patois »
au sens qu’on lui donne souvent aujourd’hui, nourri d’un fort sentiment de
frustration et vecteur de condescendance ou de mépris, serait contraindre les
faits et la pensée » (p. 180). Cela veut donc dire qu’il y a un beau et
bon usage du mot ? A partir de là, on peut craindre le pire… Pourtant,
l’auteur développe une démonstration historique et politique tout à fait
favorable aux langues : après le temps de la citoyenneté civile, puis celui de
la citoyenneté politique et enfin celui de la citoyenneté sociale, voici venu le
temps de la « citoyenneté culturelle », qui ne peut que passer par la
reconnaissance des langues de France. L’État français, d’ailleurs, va dans le bon
sens : n’est-ce pas « en conformité avec ses décisions
pratiques » qu’il a « honoré de sa signature la Charte européenne des
langues régionales » ? C’est ainsi qu’une preuve se retourne en
contre preuve, puisque la Charte, comme on le sait, n’a jamais été ratifiée et
ne le sera apparemment pas de si tôt ! De toute façon, nous sommes
avertis : « l’Espagne ou le Royaume-Uni ne sont pas la France »
et de préciser : « les principes de l’universalisme qu’a fait la
République par ses choix particuliers, par exemple en accordant au droit du sol
la prééminence absolue sur le droit du sang, en refusant aussi que l’individu
puisse être contraint par sa communauté d’origine mais en acceptant comme une
richesse les cultures qui s’épanouissent sur son territoire, doivent demeurer
une référence intangible et le ciment de la Communauté
des citoyens. » (p. 191) Ces propos sont tout simplement insultants
pour l’Espagne et le Royaume-Uni qui ne sont certes pas des pays du droit du
sang (l’Espagne combine, comme la France d’ailleurs mais selon d’autres modalités, jus soli et jus sanguini, quant au Royaume-Uni, il est plus purement attaché au
jus soli que la France), et peuvent
tout autant que la France prétendre à l’universalisme des droits de l’homme[5]. Et
puis, il faut ajouter tout de même ceci, concernant le droit du sol dont
s’enorgueillit tant la France. Une seule et unique question : les sans-papiers,
sur notre sol, ont-ils « droit » au droit du sol ? Autrement
dit, nous n’avons aucune leçon à donner en la matière, et surtout pas de ces
leçons, qui au nom de la supériorité du droit français, justifient les restrictions,
de fait, des droits culturels.
Le mouvement occitan est-il soluble
dans l’eau claire ?
J’ai aussi trouvé de
l’intérêt à l’article du sociologue François Dubet sur l’histoire de
l’occitanisme (« La langue comme question sociale et politique »), pour
discutable qu’il soit. Il décrit le grand mouvement des années 60-70,
« comme une défense de la langue dans une conscience sociale qui prend
plusieurs aspects : conscience nationale, luttes économiques, affirmations
populistes liée[s] au nouveaux mouvement sociaux issus de mai 68, tentatives de
se former en acteurs politiques » (p. 95). Il s’arrête en particulier sur
le rôle majeur de Robert Lafont (qu’il aurait fallu articuler avec celui
de Félix Castan, auquel il n’est même pas fait allusion) d’une République décentralisée et fédérale. Dubet associe ce refus
du nationalisme à l’adoption du thème central de « colonialisme
interne » (dont il refuse de se demander, s’empresse-t-il de préciser,
s’il est vrai, vraisemblable ou faux), essentiel « pour fixer l’ambition
sociale et culturelle de la conscience occitane qui se forme ». Cette « vision
girondine » est donc aussi une « vision sociale et
socialisante » et l’on peut dire que l’occitanisme « n’a pas
raté Mai 68 » (p. 98). Par contre, selon lui, « l’arrivée de la
gauche au pouvoir en 1981 contribue […] à l’affaiblissement du mouvement
occitan ». Beaucoup d’occitanistes, selon lui (il manque des noms et des
chiffres, mais cela est en effet probable), ont été purement et simplement
assimilés à cette époque par les partis de gauche (p. 101). Quant à la
situation actuelle, il l’aborde à travers une réflexion pour le moins
nonchalante :« S’il est bon de baptiser les rue[s] et les villes de
noms occitans, s’il est bien de promouvoir des fêtes occitanes, s’il est utile
de défendre les calendreta [sic][6] et le
CAPES d’occitan, point n’est besoin pour cela d’un mouvement occitan organisé
et autonome ». Mais ne voit-il pas que toutes ces initiatives, éparpillées
de-ci de là, ne sont politiquement et culturellement, que cela à quoi nous en
sommes réduits, de reculade et reculade ? Certes, la question culturelle a
été mise au centre, désormais, de ce qui reste du mouvement occitaniste et je
serais le premier à m’en féliciter, si je ne voyais que sans le relais politique
(qu’il soit déclaré occitaniste, ou qu’il se coule dans d’autres formes
d’engagement), notre voix ne cesse de s’affaiblir, je veux dire sa résonance
politique et médiatique ne cesse de s’étioler, quoi que puissent prétendre
certains qui n’évoluent sans doute que dans le seul milieu occitaniste (et dans
les régions méridionales, parce qu’ici un tel discours serait impensable). Et
cela est un désastre pour la culture et la langue occitanes elles-mêmes. Lorsque
Dubet parle du succès de « certains thèmes occitans dans la classe
politique », j’aimerais bien savoir auxquels il pense. Quand il dit que le
projet occitan « s’est diffusé dans la société », et que le mouvement
« a contribué à une profonde mutation du récit historique et de
l’imaginaire national français », son optimisme me paraît en tout cas pour
le moins exagéré. Il est d’ailleurs entièrement contredit par le livre même dans lequel figure son texte il figure, un livre pourtant consacré à l’occitan et où l’on
retrouve à l’œuvre, comme on l’a vu plus haut, les mythes éternels du récit
national, utilisés contre toute velléité de politique culturelle occitane. Par
contre, je partage ses mots de conclusion : « A l’heure de ce que
nous appelons la globalisation, nous savons que nous vivrons dans plusieurs
mondes culturels et dans plusieurs espaces politiques. L’universalisme moderne
peut offrir une chance au local que le projet des Lumières, revisité par le
jacobinisme et par l’Empire, avait renvoyé dans l’enfer du passéisme et du
privé » (p. 102). Sauf que, là encore, on n’a affaire qu’à un vœu pieux :
il faudrait donner des gages, par sa propre approche de la question, de cet
investissement de la culture locale (Hic
Rodhus, hic salta !). Outre la faute sur calandreta, on ne peut que noter dans le texte l’absence de toute
référence un tant soit peu sérieuse à la production culturelle occitane, dont
la richesse est sans aucun doute pour beaucoup dans la persistance d’un
mouvement culturel né des ruines du mouvement social et politique des années 70.
Réponse du berger à la bergère
L’ouvrage contient
cependant aussi des articles qui répondent en fait indirectement aux précédents :
il eût été sans doute fort difficile de n’inviter à un colloque sur le thème en
question que des gens aussi « raisonnables » que des inspecteurs généraux !
Plus positivement, on peut aussi se réjouir de cette pluralité de vues. Il y a
d’abord la courte présentation de Marie-Anne Châteaureynaud (« L’occitan
aujourd’hui en Périgord, une langue vivante ? »), qui présente les
résultats de sa thèse de socio-linguistique. L’auteur apporte quelques données de
fond quant à la diffusion des idées occitanes, mais aussi de la limite de cette
diffusion. On note en particulier les résultats d’un sondage effectué en
1997 : 35 % des sondés déclarent comprendre l’occitan et le même
pourcentage se déclare très attaché à l’occitan et jusqu’à 56 % déclarent
souhaiter un enseignement pour leurs enfants. Mais à la question « le
parlez-vous ? » le pourcentage significativement tombe à 19 %. Qu’en
est-il dix ans plus tard ? En tout cas la demande scolarisation existait très fortement en 97 et existe probablement tout aussi fortement dix ans plus tard,
Darcos, ne peut le nier, et elle est même assez massive (plus de la moitié de la
population !). Les résultats sur la dénomination sont aussi
importants : 40 % disent patois et seulement 19 % occitan, auquel il faut
ajouter cependant, les 8 % qui parlent de langue d’Oc. Autre donnée
significative, qui devrait donner matière à réfléchir au rectorat : 26 %
ignorent s’il existe un enseignement et 26 autres % affirment qu’il n’existe
pas… Et notons qu’ils ne se trompent pas complètement, car la question des
lieux scolaire est déterminante : quelle est aujourd’hui l’offre scolaire
en primaire pour le Périgord ?
Philippe Martel, dans un
article auquel je souscris pleinement (« l’Occitanie, la France et
l’Europe, hier et aujourd’hui »), rappelle une évidence : « Non
ce n’est pas seulement la fatalité, sous son nom actuel de Modernité qui a
amené son déclin, mais un processus historique bien précis, de nature
politique, idéologique et aussi sociale » (p. 131).
Bernard Poignant, qui
venait de publier alors, Langues de France : osez
l'Europe ! apporte une défense et illustration de la position du conseil de l’Europe
et de l’esprit de la Charte des langues régionales ou minoritaire », très
utile, car l’auteur y répond de la manière la plus claire et la plus concise,
textes en main, aux accusations récurrentes dont la Charte fait l’objet en
France : favoriser le communautarisme, le séparatisme et les nationalismes
régionaux.

Monument à Arnaut Daniel. Salbertrand (Italie, Val de Suse)
Multilinguisme médiéval
L’ouvrage contient également quelques articles d’histoire médiévale, digne
de lecture : ceux de Gérard Gouiran (« Bertran de Born et les
Plantagenêts »), d’André Gabriel (« l’instrumentarium médiéval ») et de Jean Roux (« Périgeux
et le Périgord médiéval, entre latin, oc et oïl »). Jean Roux insiste sur
le fait qu’« en Périgord comme dans l’ensemble du domaine linguistique de
la langue d’oc, c’est l’occitan qui a commencé à concurrencer le latin dans la
rédaction des actes juridiques et administratifs, chartes, terriers, actes
notariés, délibérations de conseils de villes… accédant ainsi au statut de
langue écrite ‘officielle’ » (p. 57). Cette documentation permet ainsi de
montrer, pour Périgueux, la proximité de l’occitan au XIVe et au XVe
siècle avec celui qui est encore parlé et écrit aujourd’hui. Roux donne en
particulier une démonstration, à partir d’un exemple frappant, de la perte du
code graphique, par la confrontation de textes du début et de la fin du XVe
siècle, époque à laquelle l’écrit occitan d’ailleurs se raréfie: le mot « senhor » (seigneur en français,
orthographié ainsi dans les texte) y est désormais écrit « seignour », c’est-à-dire sur la
base du code graphique du français. Enfin, une chose très intéressante est la
description du Périgueux médiéval qu’il propose, aux antipodes de l’image d’une
communauté refermée sur elle-même, et qui montre combien le multilinguisme et
ce que l’on appelle aujourd’hui multiculturalisme, étaient alors une réalité
sans doute plus forte que celle que nous connaissons : « La situation
linguistique de l’époque en ce qui
concerne la diversité dialectale de l’occitan et la compréhension entre les
dialectes était bien différente de ce qu’elle est aujourd’hui : on entend
quotidiennement dans Périgueux par les marchants de Bergerac, de Sarlat et de
beaucoup plus loin, les gascons qui forment la grande majorité es garnisons
anglaises, les pèlerins de passage, toutes les formes dialectales de l’occitan.
Celles aussi bien sûr de la langue d’oïl. On y entend bien d’autres
langues : les bretons de Du Guesclin, les gallois servant dans les troupes
françaises, les arbalétriers génois de Bertrand de L’Isle-Jourdain, les
basques, les aragonais, les anglés
d’Anglaterra. Un médecin de Séville demande et obtient des consuls le droit
d’exercer son art à Périgueux. Le Périgueux médiéval résonne bien plus que
celui d’aujourd’hui de toutes les langues d’Europe » (p. 64). Un monde, bref, aux antipodes de la fiction selon laquelle le français nous aurait sauvé de la clôture et de l'enfermement régional.
Pour toutes ces raisons et déraisons, si vous passez par
Périgueux ou Fumel, arrêtez-vous à la Maison de la Presse : il vous en
coûtera 20 euros.
Jean-Pierre Cavaillé
[1] « Maintenant mon cœur, je vous dira/ quel bon cœur ont les crocodiles./ Combien de
larmes ont coulé/ de leurs doux yeux de crocodile !/ Quel bonheur que celui va,/ Pour rencontrer le crocodile./ En ce monde horrible et si dur,/ Oh! s'il vous mange, quel bonheur!/ Quel bonheur d'être aussi certain,/ qu'au moins, ici, quelqu'un vous pleure. », Max Rouquette, Bestiari I, p. 36-37 écouter la version
chantée de Laurent Cavalié
[2] Guy Mandon (sous la direction
de), Périgord, Occitan et langues de
France, Actes du colloque de Périgueux (29 et 30 juin 2001), Périgueux,
Copédit, 2005.
[3] On y trouve deux articles insignifiants sur le catalan et le basque et un texte plus substantiel de Ghjacumu Thiers sur l’individuation du corse, avec une très claire définition de théorique de la question « on désigne par ce terme l’ensemble des processus symboliques et socio-politiques par lesquels les locuteurs d’une communauté donnée déclarent parlent une variété particulière, originale et linguistiquement distincte et autonome des autres systèmes connus. Au gré des intérêts de cette communauté, le statut social et politique de la vérité en question peut être modifié au cours de l’histoire, allant jusqu’à entraîner à terme une nouvelle définition linguistique. C’est ce qui s’est passé pour notre langue qui se trouvait, il n’y a pas si longtemps encore, définie comme un dialecte toscan ou italien » (p. 143). Notons bien qu’il existe bien de tels efforts d’individuation par des groupes de locuteurs (ou de promoteurs non locuteurs, donnée à prendre en compte) de certains de ce que nous considérons, sur des bases à la fois linguistiques et socio-linguistiques, comme des dialectes de l’occitan. Le problème théorique considérable posé par cette approche est de concevoir, finalement, que la linguistique se laisse déterminer par la représentation de la langue qui s’impose ou domine à un moment donné parmi les locuteurs. La linguistique deviendrait en quelque sorte le bureau d’enregistrement des représentations socio-linguistiques dominantes. Cela n’est bien sûr pas acceptable, même s’il l’on ne peut nier qu’il existe, pour le meilleur et pour le pire, un lien dialectique entre ces représentations et le savoir linguistique (pour s’en convaincre, il suffit de nous rappeler qu’en effet il y a eu une linguistique des « patois », tant que la représentation sociolinguistique des langues minorées en France comme patois a dominé).
[4] Soit par exemple : « Si vous allez à la
Réunion, vous allez trouver un Institut national de formation qui, pour le 1er
degré, permet de s’initier à toutes les langues canaques », p. 177. Les
canaques de la Réunion peuvent se réjouir !
« Les Pays Bas, la Belgique, l’Espagne et le Portugal attribuent leur nationalité non seulement à l’enfant nés de leur nationaux, mais aussi, selon les modalités diverses, à l’enfant qui est né sur leur territoire d’un parent qui y est lui même né. Le Royaume-Uni et l’Irlande ont, pour leur part opté pour le jus soli : est citoyen britannique à sa naissance l’enfant né dans le Royaume Uni d’un citoyen britannique ou d’une personne qui y est établie. Le droit du sol et le droit du sang se complètent d’ailleurs : le double droit du sol fait des français jure soli qui donnent naissance à des français jure sanguini ». Michèle Mateno, « Pour tout savoir sur le code de nationalité français ».
[6] On voit que le seul mot occitan du texte compte deux
fautes… il faut évidemment lire « calandretas ».
Dans la communication de Darcos, il est aussi écrit les
« calendrettes » (alors que la francisation devrait évidemment être calandrettes).
16 mars 2009
Le Populaire du Centre : à la recherche de la langue perdue

Le Populaire du Centre : à la recherche de la langue perdue
La semaine dernière (lundi
9-dimanche 15 mars), je me suis imposé un petit exercice : lire
intégralement Le Populaire du Centre,
de la première à la dernière page, en y cherchant tout ce qui pourrait
concerner de près et de loin la langue limousine (l’occitan limousin) en
particulier et les langues en général, y compris le français. Pour ce qui est
de la première, dans une semaine sans événement occitaniste marquant, je
ne m’attendais pas à trouver grand chose, mais justement, en l’absence de toute
chronique et toute rubrique consacrée à la langue et à la culture (à
l’exception peut-être des interventions de Maurice Robert, mais justement sa
page intéressante sur les métiers du bois, ce dimanche, ne comportait aucune
dimension occitane), je cherchais surtout une présence en creux et par défaut. Pour
les autres je voulais simplement voir un peu ce que j’allais pouvoir glaner
sans trop d’idées préconçues… Cet exercice, je préfère le dire d’emblée, n’a
nullement pour but de persifler le quotidien régional le plus lu de la Haute-Vienne… En dehors de ce que je cherchais, j’y ai trouvé en effet nombre d’informations
culturelles, parfois d’un grand intérêt. Je voulais d’abord mesurer à quel point
était intégré sinon dans les esprits, en tout cas dans les discours, le
refoulement du bilinguisme, inhérent pourtant à la mémoire limousine, un
refoulement inséparable, selon moi, de la manière dont toute autre langue que
la langue nationale est, au mieux, considérée comme hors de propos dans un
journal français, au pire perçue comme une menace.
Le résultat de ma petite
enquête n’est certes pas encourageant pour ceux qui en Limousin œuvrent pour
une meilleure reconnaissance, ou du moins un moindre déni de la culture et de
la langue locales, dans l’ouverture au vaste monde, au-delà des frontières
hexagonales, estompées sur le terrain, mais incroyablement présentes et pressantes
dans les esprits. Je n’en tire pour autant aucune conclusion définitive, et surtout
pas celle qui consisterait à dire que le journal (ce journal comme tout autre)
est un fidèle reflet de ce que pensent et disent leurs lecteurs. C’est même un
postulat de départ pour moi : la conviction qu’il existe un écart
considérable entre un médium, quel qu’il soit, et son lectorat, une
inadéquation difficile à jauger, mais que l’on aperçoit très bien quand les
lecteurs s’expriment directement, ce qui est désormais possible, depuis
quelques années sur le Blognaute du groupe Le Populaire-La Montagne (voir la
fin du présent billet). On s’aperçoit alors combien l’ensemble des opinions,
des types de discours, des usages de la langue présents dans le journal est
pauvre et limité par rapport à tout ce qui se dit dans la société civile (bien
sûr cela n’est en rien une spécificité du Popu). À la fois, un journal aussi lu que le Popu,
offre, sur bien des questions, en quelque sorte un standard de ce qui peut et
ne peut pas se dire publiquement. Ce qui est dommage, à mon sens, mais peut-être
fatal – Internet de ce point de vue a fait bouger les choses, mais à la marge –
c’est que la majorité des citoyens acceptent cette police spontanée de la
parole publique et gardent pour eux, ou pour les conversations entre amis, les
discussions de bistrot, etc. leurs idées, leurs expériences, leurs manières de
dire et leurs savoirs, alors qu’il semble – au naïf que je suis – qu’une
démocratie culturelle effective devrait commencer par le refus du monopole, par
quelques médias papiers et surtout audiovisuels, de la prise de parole
publique légitime.
Sent Marçau et Sent Glaudon
Voici un bien long préambule,
pour présenter quelques maigres notes issues d’une lecture ultra sélective,
volontairement affectée de la plus grande myopie (il y aurait bien sûr 1000 autres
choses à tirer de cette matière textuelle tout fait considérable) et faire part
de quelques bribes d’analyse sans prétendre à des conclusions définitives.
Le lundi 9 mars je repère
d’abord le compte rendu de l’assemblée générale de l’association « Lo saint Marsaut » à Saint-Laurent-de-Noblat.
Aucune allusion n’est faite à l’occitanité du nom adopté, que l’on a voulu sans
doute pourtant marquer par des guillemets et dont le sens est suffisamment
évident pour que l’on ne traduise pas (je ne fais aucun commentaire sur la
graphie)[1]. Le
samedi 14, il est question de la fontaine rénovée du Clodou à la Bregère de
Limoges. Un petit encart dit : « l’eau de la « font Sent[2] Gliaudou » ou fontaine du Glaudou,
du Clodou ou encore de Saint-Glaudou, était connue pour soulager les douleurs
et favoriser la digestion ». Là encore, que signalent les
guillemets ? Quelle langue ? Dans l’article il est fait allusion à la
statue de « saint Claude » qui devait orner la fontaine :
« font Sent Gliaudou »
voudrait donc dire « source Saint-Claude » ? Et en quelle
langue ? Si cela n’est pas précisé, c’est que – donc – cela est encore censé évident. Mais rien n’est
évident en l’occurrence, et surtout ces orthographes fantaisistes qui trahissent
le manque absolu d’intérêt pour la question. On en vient à se demander si l’important
n’est pas que l’allusion soit faite, sans que les mots qui fâchent – patois/occitan –,
désormais quasi tabous pour des raisons opposées et complémentaires, soient
prononcés. Quelques saints par-ci, par là… Des traces de toponymie… Est-ce tout
ce qu’il nous reste comme reliques de langue ?

Mémorial du "miracles des ardents" : Dieus gart la vila e sent Marsals la gent
l'une des rares inscriptions occitanes de Limoges
Sent-Matiá, Sent-Príech et Sent-Vartunian
Le mot
« occitan » est cependant apparu à deux reprises dans les colonnes du
journal cette semaine.
D’abord le mardi 10 dans
un article sur la préparation à Saint-Mathieu de l’
« événement » prévu pour le mois de juillet prochain :
« Richard Cœur de Lion en Occitanie », dont le clou sera une
randonnée itinérante à cheval, costumée à cheval. Est signalée la présence de « trois
troubadours » : français, anglais et occitan. « Tous retraceront
la vie au sein d’un village de l’époque ». Ces mots ne sont guère faits pour
rassurer l’historien, qui en matière de mascarades pseudo médiévales, en a vu d’autres…
en tout cas les organisateurs se sont au moins rappelés que Richard, auquel
Bertrand de Born avait donné le surnom (qui conviendrait à tant de politiques)
de « òc et non » était en effet entouré de troubadours et de
trouvères et se montrait lui-même capable de composer en occitan et en ancien
français (la présence d’un « troubadour » anglais est d’ailleurs historiquement
parlant plus discutable).
Le lendemain mercredi, on trouve l’annonce d’un bal folk organisé par les parents d’élèves de Saint-Priest Ligoure et Janailhac, qui s’est déroulé samedi 14. Les enfants eux-mêmes ont été sollicités dans la préparation : « C’est par tradition orale que les enfants ont préparé un programme de bal chanté en s’accompagnant d’instrument rythmiques très divers ». Aucune précision sur la ou les langues(s) chantée(s), ni de quelle « tradition » il s'agit (je crains que le mot ne soit ici tout à fait délapcé). On n’ose même pas demander si les élèves de ces écoles ont un contact quelconque avec le Limousin … Le bal est assuré par le groupe Roule… et ferme derrière ; là, au moins, il nous est dit que celui-ci propose un répertoire de chants traditionnels « en français et en occitan à danser ». Ce qui n’est pas le cas dans l’article, pourtant très circonstancié, quelques pages avant, concernant le week-end de « musique trad. » à Saint-Victurnien consacré à une rencontre Limousin - Saintonge. Rien n’y est dit, évidemment, sur les différences linguistiques auxquelles renvoient les noms des deux régions… ni en quoi chanteront les groupes invités : Quintet de l’Art (Saintonge) et nos limousins Roule… et ferme derrière rappliqués dare-dare de Saint-Priest Ligoure. On trouve un peu plus d’informations (mais guère) sur le site le l’association organisatrice Et la moitié, entre autres le déroulement, que je ne peux manquer de signaler, d’un « stage de feuille de lierre » : « instrument singulier aux multiples possibilités, écoute de collectages et début de pratiques ». Le dimanche 15 un encart, sous le titre « fraternité musicale », avertit de la parution prochaine de l’album de Laurent Cavalié et des autres membres du groupe Du Bartas (le « bartas », c’est la haie en languedocien et en gascon, Du Bartas est sans doute une allusion au poète du XVIe siècle Du Bartàs, d’expression française et à l’occasion gasconne) : « Fraternitat », un mot donc en occitan, visible sur la photographie de la pochette. On trouve des extraits du CD en ligne (le Popu aurait quand même pu donner l'adresse du Myspace du groupe) : vraiment excellent, en particulier le poème de Max Roquette mis en musique : La cocodrilha (le crocodile).

Bibliothèque du vécu et salon de berces
On peut aussi esquisser la
liste de tous les purs silences, je veux dire là où l’on attend légitimement mais
en vain, un mot, un signe, une allusion…
Soit, samedi 14, une
article sur l’association Vie-Lageyrat
qui, selon les mots mêmes du journal, « forte de 158 adhérents, redonne
vie à ce village de caractère qui a su préserver son authenticité » (on le
voit les poncifs se portent bien). A ce titre, la dite association se propose,
entre autres choses, de « créer une bibliothèque du vécu […] afin de
rassembler la mémoire vivante par des souvenirs retrouvés, des histoires
rapportées, des lieux, des cartes, qui rappellent la vie d’autrefois afin de
transmettre cet héritage aux générations futures ». En quelle(s) langue(s)
se dira cette mémoire des hommes et des lieux ? Pas de réponse…
La veille, vendredi 13, on
pouvait lire un long article d’une pleine page sur le paysagiste Gilles
Clément, qui s’est construit une maison à Crozant, au creux et au cœur de la
Creuse. Il s’agit surtout d’un compte rendu de son dernier ouvrage : Le Salon des Berces. Clément parle de sa
maison construite, selon les mots de Jean-Guy Soumy, qui signe l’article, sur
les « ruines d’une civilisation agraire ». J’aurais aimé trouver
quelque précision à ce sujet… J’ai dû me contenter de la citation suivante :
« Que faire en Creuse à la fin du XXe siècle tandis que les
campagnes achèvent de se vider et que l’on attend, tel Buzzati face au désert
des Tartares, un événement sérieux, une fumée à l’horizon, un
signe ? » Au-delà de l’exode et dans l’exode interminable, ce désert
est-il aussi inexorable ? Et n’y a-t-il rien à faire pour le peupler et le
faire vivre ? En fait il reste, bien sûr des habitants, touaregs immobiles
dans ce vert désert, dont Clément parle, dit le journaliste, sans
« sentimentalisme, mais non sans sentiment » : notamment son
voisin Roger et sa mère Fernande (j’espère que les noms ont été changés) à
laquelle Gilles coupe les cheveux une fois l’an. Tous deux vivent (citation de
Clément) « d’une économie de l’extrême où chaque élément dans sa forme la
plus minuscule – une miette de pain – porte une valeur, organise le
quotidien ». Comment, avec quels mots, en quel idiome se dit cette
économie des miettes ? Clément en dit-il quelque chose, en laisse-t-il
quelques miettes ? L’article ne le dit pas.
De la langue, il n’est pas non plus question dans le feuilleton, qui propose ce qu’il est convenu d’appeler un « roman régionaliste » de Jean-Marc Dété : Le Pain des retrouvailles. Je n’ai, je l’avoue simplement, sans animosité aucune, jamais rien lu de plus appliqué et insipide à la fois. On croirait un pastiche de composition française d’une école communale d’avant guerre. Et dire qu’il y est question du plateaux des Millevaches ! Extrait : « Dans le temps, c’est ce que nos parents faisaient au village, ils faisaient le pain au four banal, et il était bon ce pain-là, à mon goût bien meilleur que le pain blanc, que le pain parisien » (épisode 147). J’ai quand même voulu en lire plus, et voir le roman lui-même : les cinq exemplaires de la BFM de Limoges étaient en prêt... comme quoi (car les pervers de mon espèce qui lisent des livres, mêmes et surtout lorsqu’ils ne leurs plaisent pas, sont rares !), tout le monde ne pense pas comme moi, et c’est heureux.

Viram e reviram dins la nuech
S’il
est une chose à laquelle je ne m’attendais pas, c’est bien de trouver du latin
dans le Popu… D’abord le 12 mars, à propos
de l’exposition d’art contemporain organisée par Olivier Michelon au musée de
Rochechouart, consacrée à la nuit, au feu et au cercle. Elle s’intitule Nous tournons en rond dans la nuit,
comme les phalènes autour des lampes. Il est opportunément précisé que ce très
beau titre est emprunté à celui du film de Guy Debord : In girum imus nocte et consumimur igni,
en latin dans le texte (1978). Œuvre magistrale d’ailleurs, provocatrice et
discutable, toujours plus ou moins clandestine (bien que visible par tronçons sur You tube)[3].
« Nous tournons en rond dans la nuit et sommes dévorés par le feu ».
L’article aurait pu, et dû préciser qu’il s’agit du plus beau et célèbre
palindrome latin (un texte dont l’ordre des lettres reste le même qu’on le lise
de gauche à droite ou de droite à gauche : « et consumimur igni » lu de gauche à droite, donne « in girum imus nocte »), la
circularité étant d’abord ici celle du texte dans la matérialité des lettres
qui le constituent.
Le latin, parce qu’il
appartient au patrimoine scolaire, est une langue noble et digne, juste un
tantinet surannée et ridicule. C’est à ce titre sans doute, qu’à la différence
du « patois », il a, moyennant traduction, sa place dans le journal :
« Forsan et haec olim meminisse
juvabit » : « Peut-être un jour ces souvenirs auront pour vous
des charmes » (Virgile, Énéide
I, 203). Ce sont les mots qui ouvrent un modeste article sur la visite des élèves
latinistes du collège Bernard-Palissy de Saint-Léonard-de-Noblat au site
gallo-romain de Chassenon (n° du mardi 10 mars).
« Grandis talentum honorare lepum » :
là pour le coup, on a affaire à un sacré latin de cuisine ! Et au sens
propre…. Car tel est le nom du prix décerné par la Confrérie des francs
goûteurs de lièvre à une restauratrice de Saint-Pardoux qui les a régalés du
seigneur lepus. On y apprend que la confrérie
gère « la plus grande base de données en langue française de recettes de
lièvre sur son site Internet » (c’est vrai ! allez-y voir).
Le lièvre, à Saint-Pardoux, comme dans toute l’Occitanie, si cela peut
intéresser quelqu’un, se dit « la
lebre » (voir la célèbre chanson à danser : « Ai vist lo lop, lo rainal, la lebre… », qui a inspiré le logo de l'IEO du limousin)…

Oeuvre de Wyn Evans
Patočka, Dvořák, Sepúlveda, Benett et Bourdelas
Limoges est jumelé avec
Pilsen en Tchéquie. Un tout petit article, le 13, est consacré à l’ouvrage de
Philippe Merlier sur le philosophe dissident Ian Patocka [Jan Patočka], mort après un
interminable interrogatoire policier en 1977. Il est alors annoncé que le
choeur des enfants de Pilsen, sera bientôt à Limoges et répétera avec son homolgue du conservatoire, en travaillant sur un répertoire
franco-tchèque, présenté de la façon suivante : « de Nougaro à Trenet
en passant par Dvorak [Dvořák
évidemment] et les chants traditionnels tchèques ». Très bien…
enfin, disons qu’il y en aura pour tous les goûts !
Au fait, les chants traditionnels, ici, si jamais il y en eût, et il y en eut,
même s’ils n’ont pas eu leur Dvořák
(c’est au moins à cela qu’on servi les nationalismes !), ils étaient
en quelle langue ?
Samedi, j’ai lu avec grand
plaisir la pleine page dédiée à Lúis Sepúlveda, grand écrivain chilien
emprisonné par Pinochet, exilé en Espagne, collaborateur de La Montagne (et donc par truchement du
Popu). On y insiste justement sur son multiculturalisme : « Je suis un bâtard parfait, se plaît-il à
dire, un quart basque, un quart andalou, un quart italien, un quart
Mapuche ». Mais une chose essentielle manque : le fait qu’il écrit
ses livres en espagnol chilien et que donc tous les titres dont il est question dans
cette page bien remplie sont des traductions. Cela, après tout, semble aller de
soi : d’ailleurs, le lendemain, Sepúlveda signe une page de chronique,
excellente, sur la Caraïbe colombienne sous le titre de la Malédiction de Somoza et il est bien spécifié : traduit de l’espagnol
(Chili). Mais non, il n’y a pas d’évidence en ce domaine… On ne baigne ici que
trop souvent dans la fausse évidence d’une langue ne pouvant être autre chose
que le français. Comme s’il n’était pas question que l’on puisse entretenir le
lecteur d’autre chose que de langue française et à la limite, de ses
réminiscences scolaires latines.
La seule exception
apparente est l’anglais. Ne conserve-t-on pas, de plus en plus souvent en
langue originale les titres des films, des pièces de théâtres, des romans
mêmes ? Ainsi a-t-on pu voir à Oradour-sur-Glane, une mise en scène , sous leur titre analgis, des Talkings heads (Têtes parlantes) du dramaturge anglais Alan Benett par David Gauchard
(article de L. Borderie, lundi 9 mars 2009)… On imagine difficilement la même
chose pour l’espagnol (les titres de Sepúlveda par exemple, comme je l'ai dit, sont tous en bon français), l’italien,
l’allemand… sans même parler évidemment de l’occitan …
J’ai regretté de ne pas avoir assisté au spectacle multimédia présenté à la BFM de Limoges par le groupe Wild Shores (voir remarque ci-dessus) sur le recueil de poésie La Calobra (éditions Eolia) de Laurent Bourdelas, écrivain limougeaud et d’abord écrivain tout court, d’autant plus que ce qu’en dit le lundi 9 le journal me laisse tout à fait sur ma faim : « voyage poétique, un peu étrange, qui ne se laisse pas facilement définir, mais emmène le spectateur vers un bel enchantement »… ah bon…. On peut heureusement écouter un long extrai et voir quelque chose de ce recueil solaire mis en son et en lumière, inspiré par deux voyages à Majorque, sur le site Virb. (pas signalé par le journal). « Ici les mots donnent soif et faim… » écrit notamment Bourdelas. Le majorcain est un dialecte catalan, un cousin donc du limousin… Bourdelas par exemple évoque les grottes de Majorque habitées par le « Drac », le même mot, le même être de l'eau et des ténèbres souterraines, auquel, en Aveyron, Joan Bodon a consacré ses inoubliables contes (Contes del Drac : contes du Drac à lire absolument)

Amaressa
Certaines nouvelles et
articles enfin m’ont suggéré quelques réflexions amères ici et là… Comment
échapper à l’amertume, comment ? Quand bien même on passerait avec armes
et bagages du « bon côté » ? Celui de la pensée positive, de l’adhésion
et de l’acquiescement aux maîtres du monde ?
Plusieurs articles
reviennent en fin de semaine, sur le rejet par les militants limousins du PS de
la liste présentée aux européennes, exprimant ainsi le rejet du parachutage de
candidats qui n’ont aucun lien d’aucune sorte pour la région. Fronde ô combien
louable et justifiée. Mais vous qui êtes sur place et nés dans la contrée,
chers socialistes frondeurs, que faites-vous pour ce que la région limousine à
de propre, de spécifique, pour ce que n’importe quel parachuté ne peut
prétendre connaître en un tour de main et un claquement de doigts, et qui fait
qu’ici est différent d’ailleurs ? Vous rappelez-vous encore que vous avez
la charge et la responsabilité, oui, la responsabilité d’un patrimoine linguistique
unique, inestimable et moribond ? Pensez-vous en être quitte en accordant
quelques sous à deux ou trois associations, sans jamais vous engager ni de près
ni de loin dans rien qui ressemble à une politique linguistique régionale
d’envergure ? Que défendez-vous, en dehors de votre pré carré, de vos
acquis, de votre notabilité locale, si vous n’êtes déjà plus depuis longtemps que des figurants de l'opérette
politique orchestrée par la rue de Solferino ?
Le jeudi 13 j’ai noté une
page bien venue (p. 50) sur la récente intervention à Limoges du sociologue
Gérard Mauger (Sociologie de la
délinquance juvénile, La Découverte). Une citation surtout d’une poterie de
Babylone, remontant à au moins 1000 ans avant Jésus-Christ (on trouve partout
carrément moins 3000, car cette citation a beaucoup de succès sur la toile) m’a
frappée : « Cette jeunesse est pourrie depuis le fond du cœur. Les
jeunes gens sont malfaisants et paresseux. Ils ne sont jamais comme la jeunesse
d’autrefois. Ceux d’aujourd’hui ne seront pas capable de maintenir notre
culture ». Je me demande comment se disait et se pensait à Babylone ce qui
a été traduit ici par « culture »… En tout cas, ce que l’on
constate, en Limousin aujourd’hui, c’est que personne (ou presque) n’oserait
plus prononcer cette phrase. L’incapacité à maintenir quoi que ce soit, la honte
ou l’indifférence par rapport à ce qui s’est transmis, malgré la honte ou l’indifférence,
et à travers la honte ou l’indifférence, est proprement transgénérationnelle.
Dans un entrefilet du
mercredi 11 sur le Tibet, il est rappelé que le Dalaï Lama ne revendique rien d’autre
qu’une « autonomie culturelle » pour son pays sous la botte chinoise.
Autonomie culturelle, ça se dit en
occitan limousin, autonomia
culturala… Mais nos montagnes ici sont plus basses, nos bonzes de noir
vêtus, fort clairsemés et peu suivis. Et puis, des revendications culturelles,
qui en a vraiment ici ? Ou du moins, qui parvient à les faire
entendre ?
Malgré tout, pour se
convaincre qu’au-delà du journal, il existe au moins une sensibilité occitane,
sinon occitaniste dans la région, il suffit de parcourir le Blognaute.fr,
forum des lecteurs du Popu et de la Montagne. Pourtant la question de la
langue ne fait pratiquement jamais partie des thèmes proposés par la rédaction.
A l’exception d’une discussion sur « république et identités régionales »,
proposée par La Montagne l’été dernier, c’est à l’occasion du référendum pour l’Europe,
de la fusion possible du Limousin et du Poitou ou de la langue française, pour
reprendre quelques uns des titres de discussions soumises aux populations, que
des voix se font entendre, qui disent ce trou béant et cet étrange silence, qui
nous font chercher à la loupe dans les pages du journal les maigres traces d’une
vie ensevelie et gravement compromise[4].
Jean-Pierre Cavaillé
[1] J’ai trouvé signalé sur le site de Christian Féron, un article paru
dans le Nouvelliste : "Lous ponticauds s’en van veyré lo
Saint-Marsaut" : article sur la traditionnelle fête annuelle de la
Saint-Martial à Saint-Léonard de Noblat, avec les personnalités régionales et
locales (n° 1321, page de Une).
[2] On note évidemment les deux graphies « saint »
et « sent », la première n’étant bien sûr nullement occitane (en
graphie classique on plutôt « sant », mais sent est plus proche de la prononciation limousine, et me semble devoir être préféré). Mais nous ne sommes certes plus à
cela près, dictada occitana o pas…
[3] Juste une citation qui devrait donner à tous envie de voir ce film : « Ils sont transplantés loin de leurs provinces ou de leurs quartiers, dans un paysage nouveau et hostile, suivant les convenances concentrationnaires de l’industrie présente ».
[4] Voilà quelques échos glanés
sur ce site :
Dans une discussion sur la langue française
: « Mes grands parents, mes parents parlaient le patois régulièrement et
moi qui suit monté en ville pour gagner ma vie comme beaucoup de creusois je ne
parle pas le patois et mes enfants non plus, quel dommage une grande perte, un
peu du patrimoine qui fout le camp, est-ce ma faute ? » et ce fragment
d’intervention : « Les Bretons, les Basques, ...
font tout pour maintenir leur langue. Nous Limousins et autres Occitans, que
faisons nous ? J’ai bien l’impression que nous ne faisons pas trop d’efforts,
pour maintenir une certaine culture ».
Et enfin une belle intervention de Laurent Bourdelas qui se termine
ainsi : « Et je n’oublie pas que la langue de
mes ancêtres paternels est l’occitan, la langue si belle de Bernart de
Ventadour et des poètes qui inventèrent l’amour courtois et la poésie lyrique,
langue trop souvent oubliée dans ses propres terres... ».
A propos du référendum sur l’Europe,
en réponse à un lecteur qui ne veut pas de vote, afin d’empêcher que ne
s’exprime, les Français « attachés à leurs patois régionaux » selon
lui fatalement hostiles à l’Europe : « … Quand aux "patois
régionaux" cités ci-dessus, je les assimilerai plutôt à des langues. En
effet, le breton, l’occitan, le corse.... étaient des langues avant que l’on oblige,
dans les années 30, les gamins à parler le Français et ceci à coups de règles.
En Bretagne de plus en plus de jeunes apprennent le breton (ils le passent
d’ailleurs au Bac...) et cela ne les empêchent pas d’être ouverts sur l’Europe,
sur le monde...une magnifique chanson de Tri-Yann,
la Découverte ou l’ignorance, en parle et reste toujours d’actualité.
Plus récemment sur la fusion avec le Poitou, je retiens deux interventions :
« Pourquoi ne pas redéfinir tout simplement l’occitanie. Je pense que
tout le monde devrait y retrouver son identité culturel et économique ».
Et celle-ci, bien différente :
« Ce
qui est drôle, c’est que personne ne veut de ce pauvre Limousin, la plus petite
région de France. Comme dans les contes pour enfants, la pauvre orpheline
suscitera bientôt la compassion, le soir à la chandelle près du cantou. Après
tout, et si c’était un superbe cadeau ? Cette belle réserve d’indigènes
irréductibles, à l’exemple du village d’Astérix, pourrait devenir une nouvelle
opportunité touristique pour les vacanciers en quête d’authenticité et d’esprit
de résistance. Avis aux créatifs du tourisme en Limousin. C’est un créneau
porteur d’avenir dans le marasme actuel. Au fait, comment dit-on small is
beautiful en occitan ? »
18 février 2009
Limousin : déchets nucléaires et déchets de langue

Limousin : déchets
nucléaires et déchets de langue
Le reportage sur les
déchets nucléaires que FR3 a présenté mercredi dernier dans son émission Pièces
à conviction (« Le scandale de la
France contaminée », malgré les tentatives d’Areva (ex Cogema), pour en
empêcher la diffusion, n’a laissé dans le secteur personne indifférent. Il faut
dire qu’ici, nous sommes un peu dans l’œil du cyclone, entre les sites de
Fanay, Margnac et Pény, qui furent longtemps parmi les premières zones
d’extraction de l’uranium en France, et restent, sans doute, parmi les plus
contaminées du pays. Depuis mercredi, les gens ne parlent plus que de ça, comme
si enfin, ils étaient autorisés à le faire, comme s’ils pouvaient tout à coup,
à haute voix et sans vergogne, en entretenir voisins, amis, collègues, membres
de leur famille… et cela parce que, pour la première fois peut-être, un
reportage accessible à tous, rapide et discutable sans doute sur bien des points, a présenté une version des faits qui correspond à
ce qu’ils savent (et la conscience d’ignorer presque tout, fait partie de ce
qu’ils savent) et vivent au quotidien, sous la chape de plomb du silence
imposé. Les politiques locaux eux-mêmes n’ont pas pu ne pas réagir, entraînés
malgré eux dans la discussion, comme Alain Rodet défendant la qualité de l’eau
de la ville de Limoges (voir vidéo);
l’élu d’ailleurs s’est montré d’une étonnante violence contre les auteurs du
film, et beaucoup moins enclin – comme c’est étrange –, à critiquer le
groupe Areva/Cogema, dont il reconnaît pourtant qu’il ne fut longtemps guère
porté (doux euphémisme !) à collaborer. Cette attitude montre en tout cas, avec
une évidence qui crève l’écran, que les responsables préféreraient qu’il n’y
ait pas de débat public sur cette question « explosive » de santé publique en
Limousin. D’ailleurs, les militants antinucléaires qui, dans la région, se sont
si longtemps battus pour obtenir de l’information, pour la diffuser, et ont
tenté plusieurs fois de traîner Areva en justice, ne sont jamais véritablement
parvenus à rendre leur voix audible, c’est-à-dire à susciter une discussion
publique, pas plus qu’ils n’ont eu gain de cause devant les tribunaux. La
réponse unanime fut en effet et demeure, encore et toujours, « Circulez, y a
rien à voir », assortie de la berceuse « Dormez petits pigeons ». Sur les ondes, nationales et sans jamais aucune contradiction, la pdg d'Areva, Anne Lauvergeon, présente sont livre de propagande, en mettant en avant le principe de transparence absolu du groupe qu'elle dirige. J'ai failli m'étrangler, le 13 décembre dernier, en l'entendant félicitée et même ovationnée pour cela par Monique Canto Sperber dans son émission Questions d'éthique.
Or voici que le reportage de la chaîne nationale FR3, à une heure de grande écoute (il semble avoir été vu par 3
millions de personnes), parvient à briser le silence, au moins
temporairement, en prenant à contre-pied le discours de propagande, en ayant ainsi en une fois, plus d'impact et d'influence que des années de lutte au niveau local. Cela est étrange et terrible, et montre à quel point l’offre
par des membres de la société civile (les associations), par des habitants
citoyens, d’une discussion argumentée démocratique est méprisée et rejetée,
d’abord par ceux qui ont intérêt a ce qu’elle n’ait pas lieu, mais aussi par le
plus grand nombre, résigné et finalement complice de cet état des choses. Cela
montre comment seule l’inversion d’un rapport de force dans la communication,
l’inversion en l’occurrence qu’a pu, au moins provisoirement, réussir une
chaîne de télévision nationale, en ne ménageant pas les effets à sensation, est susceptible de mettre en question le statu
quo. Le plus grand nombre évidemment est aussi en cause, puisque, sur ce
sujet qu’ils réputent eux-mêmes plus ou moins tabou, les gens acceptent de fait
l’imposition d’une version rassurante à laquelle ils ne croient pas, sans pour
autant se ranger aux côtés d’une dissidence militante. Parlez avec eux. Ils
vous dirons qu’on ne la leur fait pas et rigolent en vous montrant le dépliant
d’Areva chantant les louanges de la décontamination des lacs de Saint-Pardoux
et de la Crouzille (il faudrait d’ailleurs être le dernier des idiots pour se
laisser prendre par cette publicité diffusée il y a deux ans, qui vous disait
qu’il n’y a jamais eu le moindre problème, que donc l’enlèvement des boues est
inutile, mais qu’elles seraient enlevées quand même pour que les citoyens
puissent être encore plus sûrs que lorsqu’ils pouvaient être déjà tout à fait
sûrs !). Ils ont tous vus ou entendus des choses effarantes : la noria des camions de nuit
à Pény ou à la mine de Margnac avant qu’elle ne soit murée, enfermant tous ses
engins contaminés et tous ses autres secrets, certains ont entendu dans les
entrailles de la terre rouler des fûts. D’autres tombent en se promenant (comme
ce cycliste dans le film) sur des boues contaminées enlevées des lacs et entassées un plus
loin sur le bord du chemin. Tous comptent les anciens mineurs malades et morts
de divers cancers avant la soixantaine (on en voit un, très malade, dans le
reportage, mais ici tout le monde en connaît ou en a connu…)… Ces bribes
d’informations, « polluées » par les rumeurs (mais rien de tel bien sûr que
l’absence de discussion publique pour alimenter les rumeurs), trahissent bien
sûr aussi l’ignorance, car la vie quotidienne est sans arrêt confrontée à la
méconnaissance de tous les éléments potentiels de danger : la plupart des lieux
d’extraction et des « stériles » (qui comme on sait ne le sont pas du tout) ne
sont pas clôturés, le plus souvent ils ne sont pas visibles, pas signalés,
aucune cartographie précise n’est accessible à la population, aucune
information officielle n’est disponible sur le danger éventuel des activités de
loisir (près de chez moi il y a un moto-cross improvisé sur des stériles), des
cueillettes, des baignades, de la potabilité de l’eau non traitée, etc. Il
n’existe aucune information publique affichée, aucun vade mecum
disponible, les bulletins municipaux sont muets sur la question… Un nouvel arrivant
– je parle par expérience – met un sacré bout de temps avant de comprendre
vraiment où il a fini par atterrir, car il n’est informé qu’à travers les
conversations privées. Les gens en effet n’abordent le sujet qu’en petit
comité, sur le ton de la confidence, et rares sont ceux qui iraient jusqu’à
militer, ou ne serait-ce qu’à adhérer aux discours alternatifs des « écolos »,
le plus souvent critiqués en termes vagues, assortis de concession déroutantes
(« remarquez qu’il y a beaucoup de vrai dans ce qu’ils disent, même s’ils ont
tort »…).
Pour
expliquer ces ambiguïtés et cette ambivalence, on invoquera sans doute les
liens que beaucoup ont eu avec la Cogema, pourvoyeuse de travail, manne
inespérée pour ces communes pauvres du nord Limousin. Mais, il y a autre chose,
me semble-t-il : le fait précisément que les gens savent que toutes les voix
faisant autorité dans l’espace public – la presse locale (d’une infinie lâcheté
sur la question du nucléaire), les syndicats, la plupart des élus, les notables
–, se taisent, ou alors tiennent ce discours de justification a
posteriori des hautes et basse œuvres de la Cogema, ou du moins de l’innocuité
de ces effets, abreuvant le vulgus pecus de pseudo assertions
techniques et scientifiques. Non que les gens soient vraiment dupes, non qu’ils
soient vraiment rassurés, mais ils prennent acte d’une situation de fait, le
fait du monopole du discours public, auquel ils pensent qu’il est inutile et
mal vu de s’opposer, puisque aucune opinion alternative n’est prise en considération,
c’est-à-dire ne reçoit de reconnaissance publique. Bon gré mal gré, ils
acceptent ainsi une situation de sujétion envers un discours de pouvoir
auxquels ils n’adhérent pas, ou pas vraiment, mais qu’ils savent dominant et
exclusif. C’est pour cela que le reportage de FR3 est un événement, car il
donne un visibilité publique à la critique, et ce faisant la rend en quelque
sorte légitime. Et voilà que, pour un temps au moins, les langues se délient.
Telle est en tout cas, pour l’instant, mon analyse, très partielle, appuyée sur l’observation empirique, par laquelle je ne cherche pas à faire entendre une voix militante, mais simplement exprimer la manière dont il m’apparaît, à moi, habitant de ces contrées, que la question du nucléaire est vécue ici.
Cette
réflexion en rencontre une autre ; celle que je poursuis sur la situation de la
langue limousine, sur sa mort annoncée, l’intérêt qu’elle pourrait et devrait
susciter, ses chances de survie, et le fait que cette question culturelle,
précisément, ne parvienne pas et, dans l’état actuel des choses, ne saurait,
elle non plus, accéder à une réelle visibilité. Je ne confonds ni n’assimile
bien sûr pas les deux phénomènes qui, en tant que tels, n’ont rien à voir l’un
avec l’autre – cela n’a pas à être démontré (même s’il va de soi que l’on peut
être irradié et occitanophone !) – mais je constate seulement de frappantes
analogies dans la manière dont, en l’un et l’autre cas, la parole publique et les médias «
autorisés » oscillent entre silence radio et langue de bois alors que la parole alternative
est négligée et discréditée du seul fait qu’elle n'est justement ni relayée, ni reconnue, pas même discutée au niveau «
supérieur ».
Ce
n’est pas que la question de la langue, de l’ « autre » langue, de ce que les
gens appellent ici « patois » soit tabouée ; elle ne traîne certes pas avec
elle le poids de terreur sous-jacent du nucléaire. Les gens qui connaissent la
langue, ou ont été en contact avec elle, en parlent librement et souvent avec
autant de plaisir que de nostalgie et de résignation. Ce n’est d’ailleurs pas
une question qui leur apparaît spontanément comme chargée de présupposés
politiques, même si tout ce qu’ils en disent est pris dans des considérations
critiques, mais fatalistes, sur le caractère inéluctable du « progrès » et
habité par le regret que cela – pensent-ils – « n’intéresse plus personne ».
Mais, c’est que l’on est justement confronté, comme pour le nucléaire, à un
clivage similaire de la communication : il n’existe quasiment aucun relais
entre ce que l’on peut dire en privé à ce sujet et le mutisme public. Sur la
question du patrimoine culturel et linguistique, en effet, les élus et
administrateurs limousins, ne disent jamais rien, ou presque. Il ne leur paraît
pas nécessaire ni souhaitable de communiquer sur le sujet, redoutant sans
doute, non tant de risquer d’être accusé de communautarisme que d’être taxé de
passéisme. On l’a vu lors des assises pour l'occitan en Limousin, il y a trois ans : les
élus se comptaient sur les doigts de la main, l’éducation nationale était
absente, les médias on ne peut plus discrets, etc. Les médias, parlons-en,
sont très en deçà de ce que l’on pourrait attendre d’eux, oscillant entre la
répercussion d’informations folkloriques ou folklorisantes et, pour ce qui est
de la presse locale, quelques articles plus substantiels sur l’occitan, à propos
d’initiatives locales, mais qui ne cherchent jamais véritablement à établir de
lien avec ce que les gens disent et parlent encore un peu partout dans la
région. Ce lien, d’ailleurs, ne pourrait se faire que si les journaux
acceptaient de publier des rubriques dans la langue elle-même, comme
cela fut le cas dans le passé (mais n’est plus du tout à l’ordre du jour), que
si la télévision (FR3 justement) et la radio la donnaient à entendre.
La langue est ainsi devenue, dans l’image qui en est donnée par la presse, une
chose secrète, ou même deux (ce qui est vraiment désastreux) : un «
occitan » réservé à un petite élite et un « patois » en déshérence dans les
campagnes. Aucune démarche didactique pour affirmer l’identité des deux, n’a
jamais été véritablement entrepris. Ce n’est donc pas que l’on ne parle pas du
tout de la langue, dans les médias, mais personne n’a plus le courage ici de la
faire entendre et de la donner à lire. Sur cette base, l’évocation
occasionnelle de son existence, en consacre en fait l’exclusion de l’espace
public.
Là
aussi, en tout cas, les associations (l’Institut d’Études Occitanes du
Limousin, Calandreta, le CREO Limousin…), ont l’impression de parler dans le
désert : leur parole, en effet, en l’absence de tout espace public de discussion,
ne saurait acquérir aucune espèce de légitimité. Et ils ne peuvent même pas
espérer que les médias nationaux – comme c’est le cas pour le nucléaire –
viennent perturber cette situation d’étouffement pur et simple, absolument
ahurissante, quand on observe l’engagement, modéré mais effectif, des régions
avoisinantes en faveur de la langue. Nous ne disposons-nous pas (surtout pas !)
d’enquête publique sur sa pratique et sur les désirs éventuels des populations
en la matière, pas de plans de développement, ou ne serai-ce que de maintien de
l’enseignement de la langue, pas de projets culturels consistants et visibles…
Là aussi, le mot d’ordre subreptice semble être « Circulez, il n’y a rien à
voir », ou plutôt « rien à entendre et rien à attendre » : pour la culture, on
se contentera de la télévision pour le plus grand nombre (si possible
débarrassée de programmes trouble-fêtes sur le nucléaire) et des francophonies
pour les happy few. Ces considérations assez peu optimistes sur l’état
de la démocratie politique et culturelle sont, pour qui écrit, singulièrement
aggravées par le fait que l’énorme majorité, voire la presque totalité des
acteurs publics en Limousin, sont – ou du moins affirment être – de gauche.
Comme quoi, l’invocation des principes d’une démocratie sociale et culturelle
ne vaut aucunement comme garantie de leur mise en œuvre.
J.-P. C.

carrière à ciel ouvert du Puy-de-l'Âge. cliché de 1993
