Mescladis e còps de gula

blog dédié aux cultures et langues minorées en général et à l'occitan en particulier. On y adopte une approche à la fois militante et réflexive et, dans tous les cas, résolument critique.

27 juin 2009

La Médée de Max Rouquette au lycée

 

Medea

 

La Médée de Max Rouquette au lycée


"Pòble que siam ! Pòble maudich ! Deu èsser escrich endacòm que devèm pas jamai s'arrestar. Qui l'astre de ma raça. Las caucidas secas, ròdas trachas dins l'espandi dau desèrt, lo vent d'ivèrn las enrebala sens pietat, sens relambi, jot la plòja e lo gèl. Siam pas mai qu'una caucida derrabada a sa tèrra e que ròda a tot vent e que s'estripa a totoa pèira. Sens repaus, n'autres que sabèm pas jamai ont es la pèira qu'i pausarem la tèsta a l'ora de tancar los uòlhs." Medelha, 1.


 Une édition de la traduction française de la Medelha (Médée) de Max Rouquette à destination des lycéens (c’est-à-dire d’abord de leurs professeurs) est parue aux éditions Magnard, l’année dernière[1].  Il s’agit d’une excellente initiative, digne d’être saluée, dans un contexte fort peu favorable à la reconnaissance de l’existence d’une littérature contemporaine de langue d’oc. Hélas, ce contexte se reflète largement dans le livre, piégé par les représentations qui justifient l’exclusion de la littérature en langue d’oc des bancs de classe, voire de sa dénégation pure et simple comme littérature. Nathalie Lebailly et Matthieu Gamard, qui ont réalisé l’appareil pédagogique, s’efforcent pourtant de défendre l’œuvre de Rouquette contre le discours dominant sur les langues « régionales » et ce que l’on peut faire avec mais à la fois, ils ne se donnent nullement les moyens de sortir du cadre général de ce discours de domination lingusitique.

 Certes, Rouquette est bien présenté comme un auteur dont toute l’œuvre fut d’abord composée en occitan et qui se consacra, sa vie durant, à la « défense » de la langue d’oc et de la culture occitane. On ne « défend » bien sûr que ce qui est menacé et les auteurs de l’appareil critique font un bref rappel des « heurs et malheurs de l’occitan », très bref, trop bref, car l’on passe de la poésie lyrique des troubadours à la « renaissance » félibréenne du XIXe siècle, sans rien dire de l’importante production des XVIe et XVIIe siècles et, à moindre titre, du XVIIIe siècle. Au XXe siècle, le tableau est presque idyllique : « linguistes et lexicographes accompagnent cet essor culturel » et « depuis les années 1950, l’enseignement de l’occitan au sein du système éducatif français est autorisé ». La moindre des choses aurait été alors de faire ici ne serait-ce qu’une référence à la loi Deixonne. Quelques noms d’écrivains occitans sont cités (Robert Lafont, Jean Larzac, Yves Rouquette)… Tout cela va très vite et, si la participation de Rouquette à « de nombreuses revue » est signalée, aucune note n’apparaît dans la préface de l’œuvre où l’auteur évoque le temps d’Occitania et de Terra d’Oc (il manque au moins une simple mention disant qu’il s’agit justement là de revues littéraires), où il affectionnait de traduire les psaumes. On attendrait ici une référence au grand précédent constitué par la traduction gasconne des psaumes par Pey de Garros, au tout début de la renaissance littéraire de l’occitan du XVIe siècle – ici oubliée comme je l'ai dit – voire aux Saumes Pagans de la grande Delpastre, qu’il serait bien intéressant de confronter avec ceux que contient la pièce de Rouquette.

 Par contre un paragraphe est intitulé : « Rouquette et le refus de la fermeture identitaire ». L'auteur de cette Médée, est-il dit, « fuit la tentation du folklore ou du pittoresque qui enfermerait l’occitan dans un particularisme régional ». C’est là, évidemment, inverser les rôles et se tromper de langue, car le folklore et le pittoresque de nos régions sont des catégories typiques de la production en français, consacrée entre autres à ce qui était naguère encore désigné et décrit comme « patois ». Or – j’y reviendrai – les éditeurs prennent soin d’affirmer que l’occitan n’est pas un patois. Évidemment, la question qui s’impose est double : pourquoi, lorsque l’on écrit en occitan, doit-on d’une part résister à la tentation du pittoresque et du folklore, et d’autre part refuser la fermeture identitaire ? Oserait-on dire cela de n’importe quel auteur français jugé digne d’être enseigné au Lycée ? Et pourtant ! Mais il en va ainsi : un auteur occitan, pour être digne de la littérature,  est quelqu’un qui doit toujours manœuvrer entre deux écueils : le Charybde du folklore et la Scylla du communautarisme. Aussi les éditeurs s’empressent-ils d’affirmer que, chez Rouquette, « le choix de l’occitan comme mode privilégié d’expression ne naît pas […] d’une prise de position politique ou idéologique : c’est avant tout un choix affectif, qui s’est imposé de lui-même ». L'écrivain d'Argelliers ne peut être un véritable auteur que parce que le choix de l’occitan est chez lui « affectif » et non « politique » !

 Rouquette n’a pourtant cessé, sa vie durant, de s’engager politiquement pour l’occitan, essentiellement dans le cadre d’associations culturelles, mais il savait bien sûr que la question linguistique est éminemment politique. Entre mille exemples je citerai les reproches que lui adressait le grand lexicologue Dauzat, farouche opposant de la loi Deixonne et qui ne voulait entendre parler que de « patois » (voilà, entre autres choses, pourquoi j’ai parlé de récit « idyllique »). En 1951, Rouquette avait écrit dans les Annales de l’Institut d’Études Occitanes, dont il était le secrétaire général, un article intitulé : « Une mesure d’intelligence et de justice, le projet de loi Deixonne » dans lequel il citait entre autre le célèbre article de Jaurès de 1911 sur la langue d’oc comme porte ouverte sur les autres langues latines et un article de Bebel, fondateur du Parti Social-Démocrate allemand au XIXe siècle qui parlait d’un « peuple dirigeant » imposant sa langue à un autre peuple. Dauzat répliqua : « M. Rouquette se croit-il au lendemain de la Croisade contre les Albigeois, ou veut-il insinuer que Paris tyrannise le Midi ? »[2]. Si ce texte de Rouquette était réédité, il serait évidemment identifié aujourd’hui comme relevant de cette « fermeture identitaire » dont les deux éditeurs s’efforcent de dédouaner le dramaturge ; tâche essentielle, car s’il en était autrement leur démarche de publication pédagogique deviendrait illégitime et politiquement, civiquement, incorrecte.

 On aurait franchement préféré qu’ils soulignent, à l’attention des jeunes esprits, que si la pièce a bien été créée en français en 2003 par Jean-Louis Martinelli à Nanterre, elle n’a jamais pu à ce jour encore être montée dans sa langue originale. C’est là tout de même réside le scandale de fait, l’immense faiblesse de l’occitan, alors que l’on peut voir à Paris des pièces en sicilien de Franco Scaldati ou d’Emma Dante. Cela pourtant aurait mérité d’être dit. Par contre, ils insistent sur l’originalité de l’entreprise de Martinelli, qui s’est entouré d’acteurs burkinabé et avait fait traduire les psaumes contenus dans le texte de Rouquette en bambara, parce qu’il trouvait, selon les mots du metteur en scène rapportés dans le livre, une « adéquation très forte entre l’archaïsme de la langue de Rouquette, un langage absolument métaphorique, et la sensibilité africaine ». On verra quelques extraits de ce très beau spectacle dans le 2e des DVD  Max Rouquette, Retrouver le chant profond, réalisés par le CRDP de Monpellier (excellent et substantiel travail qui fait une large place à l'occitan, publié aussi 2008, très riche de contenus pédagogiques). Je suis pour ma part assez gêné par cette adéquation établie entre la langue (française en l’occurrence !) de Rouquette, soi disant archaïque, et la « sensibilité africaine » qui s’exprimerait en bambara. La sensibilité de l’Afrique aurait à voir avec l’archaïque et les langues d’Afrique auraient comme vocation naturelle de dire cet archaïsme. Certes Rouquette a cherché à exprimer, dans sa langue (l’occitan et ensuite, par traduction, le français), le mythe en effet archétypique de Médée, et il l’a fait magnifiquement, mais la langue qu’il utilise (non pas ce qu’il en fait, appelé ici « sa langue », mais la langue dans laquelle il écrit : l’occitan) n’a évidemment aucune vocation naturelle à dire l’archaïque, pas plus que le bambara. Ce n’est d’ailleurs pas ce que dit Martinelli (ni les éditeurs de la pièce), mais on rode bien autour de l’idée, qui associe pour le meilleur et pour le pire l’occitan et le bambara, d’une opposition structurelle entre l’archaïque et le moderne, entre des civilisations et des langues archaïques (le bambara, l'occitan...), qui restent foncièrement extérieures à la modernité, et des langues qui elle en quelque sorte auraient la vocation de dire cette modernité (le français, l'anglais...). A cela s’ajoute autre chose : l’affirmation culturelle de la diversité linguistique n’inclut pas les langues historiques de France, car le fait est ; Martinelli fait entendre le bambara (idée à mon sens excellente), mais ne s’est visiblement pas posé la question de la présence sur scène   – à un titre ou à un autre – de la langue originale de l’œuvre.

 Un petit détail : le bambara est présenté comme un « dialecte » d’Afrique de l’ouest, et non comme une langue (à la différence donc de l’occitan). Cette différence n’est pas éclaircie et, telle qu’elle est exposée, n’est guère satisfaisante. Le bambara est souvent considéré comme une « langue » à part entière (le bambara sert de lingua franca au Mali, où 80 % de la population le parle, etc.). A maintenir le terme de « dialecte », il aurait alors fallu dire qu’il s’agit de l’un des dialectes constitutifs de ce que l’on appelle les langues mandingues, ce qui aurait permis d’établir une comparaison avec le languedocien de Rouquette, dialecte de l’occitan.

Au titre des instruments pédagogiques offerts aux lecteurs, on trouve, dans « l’après-texte », un encart intitulé « histoires de langues » très discutable. Après avoir donnée une définition sociale (disons sociolinguistique) et non linguistique de ce que l’on appelle langue, dialecte ou patois – « on nomme différemment une langue selon le statut du groupe qui l’utilise » – le patois est défini comme « un parler local employé par une population peu nombreuse et dont la culture est jugée de façon plutôt négative » (c’est une citation non référée du Petit Robert 2006 ! qui retarde donc d’une guerre). Le premier élément permet évidemment de conserver une pertinence pseudo linguistique au terme de « patois » et de le maintenir (« le cauchois est un patois haut-normand »), alors que les linguistiques, aujourd’hui, l’excluent très largement à cause du deuxième élément (dévaluation culturelle) : le cauchois par exemple n’est plus considéré depuis beau temps comme un « patois » mais comme un « dialecte normand » (voir par exemple le site de Thierry Bulot consacré à la langue normande). Selon une telle définition, évidemment, l’occitan parlé dans les village est et reste un patois ! Pourtant l'occitan est présenté ici comme « une langue régionale ». Mais qu’est qu’une langue régionale ? une langue « à part entière avec une culture écrite ». Cela veut-il dire que sans culture écrite, il n’y a pas langue mais... patois ? Le basque à ce compte là, cité comme « langue régionale », ne serait devenu une langue qu’en accédant à l’écriture, c'est-à-dire assez tardivement. Ce qui est absurde... Le « dialecte » est défini quant à lui de manière territoriale, comme « forme régionale d’une langue » (encore le Petit Robert non signalé)… Bref l’habituel méli-mélo de linguistique, de géographie et de représentations sociales, qui ne peut guère éclairer à mon sens les élèves… Je reconnais aussi, qu’en la matière, le travail de discernement critique et de clarté n’est pas aisé, tant les représentations sociales, justement, viennent parasiter les acquis de la linguistique. La solution de facilité consiste à recopier le Petit Robert

 Au moins le livret présente-t-il positivement la langue et la culture d’oc et contient même (audace inouïe !) un extrait de seize lignes du texte dans sa langue originale… Il est complété par une bibliographie des œuvres de Rouquette… exclusivement en français (donc aucun renvoie direct à l’œuvre occitane) et un dossier de quinze pages de questions pédagogiques sur le texte, comme l’exige la règle du genre.  Un seule, qui porte sur la préface, touche à l’occitan : « relevez les éléments qui montrent l’attachement de Rouquette à la culture et la géographie occitanes ».

On aurait pu en ajouter quelques autres du type :

- Avant de lire ce texte, aviez-vous déjà entendu parler de l’existence de l’occitan ? Si oui, dans quelles circonstances et en quels termes ? Si non, à votre avis, pour quelles raisons ?

- Quel est le territoire historique de la langue et de la culture occitanes ?

- Si vous résidez dans celui-ci avez-vous été déjà en contact avec la langue et dans quelles circonstances ? Avez vous bénéficié au cours de votre scolarité d’une possibilité d’apprentissage de l’occitan ? Si oui, à quel niveau d’études ? Si non, à votre avis, pour quelles raisons ?

 

Jean-Pierre Cavaillé

 


 

[1] Max Rouquette, Médée, présentation, notes, questions et après-texte établis par Nathalie Lebailly et Matthieu Gamard, Magnard, Classiques & contemporains, 2008.

 

[2] Je dois cette information à l’excellent livre de Philippe Martel, L’école française et l’occitan. Le sourd et le bègue. Voir sur ce blog : L'école française face aux "patois".

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18 juin 2009

Politicas lingüisticas e locutors

Vaquí un letra mandada per Jaume Còsta a la Setmana (foguèt publicada dins lo n. 718, del 11/06 al 17/06/2009), un chic provocanta, que me sembla fòrça interessanta, e que merita evidentament discussion.

 

LastSpeakers


Politicas lingüisticas e locutors

Lo n°76 de La Setmana (sus lo rescòntre entre deputats e associacions sus la question lingüistica en França) pausa de questions interessantas. Me sembla important de lançar aqueu debat, e espèri que d’autrei seràn pas d’accòrdi ambe ieu e que respondràn. Aquò tòca lo fons dei questions sus lei politicas lingüisticas per l’occitan. Non que siegue un problema exclusiu a l’occitan, mai podèm prene nòstre cas per començar.

Se saup que fòra d’exemples coma aqueu dau māori (e encara, aquò me sembla un cas limita), aqueu dau catalan benlèu e subretot aqueu de l’ebreu, lei politicas lingüisticas en favor de lengas qu’èran a se perdre fonccionan pas, o mau, o alòra au niveu simbolic solament.

Una dei rasons per aquò, me sembla, es l’essencializacion de l’idea de lenga, es a dire, per anar lèu, l’acte de transformar una lenga en causa, en objecte, e de considerar l’existéncia d’aquel object coma una evidéncia. Aquò a per consequéncia la focalizacion d’un costat sus la lenga coma objecte, classificada coma un animau amenaçat per exemple, e d’un autre sus la question de la nòrma e dei limitas de la lenga. Aqueu biais de pensar es luenh d’èstre e naturau, e universau. Ansin, la question dei limitas d’una lenga es una question ideologica mai que mai, e ma fista, se seriá ben poscut imaginar que lo latin èra nòstra lenga en totei que se realizava de biais diferents a Marselha, Barcelona, Lisbona o Paris. Es pas lo cas, pasmens, e fau ben faire amb aquelei donadas.

Çò que se podriá evitar pasmens, dins l’interés meme de çò que se sòna ara la lenga occitana, es justament d’arrestar de pensar an ela, per pensar a sei locutors. Siáu un pauc espantat de legir de causas coma ‘Deputats e associacions devisan sus las lengas’ (p.1), o piéger, ‘aquesta lei deu èstre primièr la reconeissença oficiala dels drets de las lengas e dels locutors’ (p3), coma se lei lengas avián una existéncia fòra dei locutors ! Enfin, la frasa ‘la mira es la vida de nòstras lengas ; çò que vòl dire l’urgéncia de restablir las condicions d’una transmission naturala qu’assegurarà lor avenir’ (p.3). Aquò me sembla a l’encòp perilhós d’un ponch de vista de l’ideologia que mòstra, e d’autra part còntra-productiu. Un còp de mai, es pas especific a la situacion occitana, qu’aquela retorica se retròba un pauc de’n pertot.

Perilhós perqué sembla considerar que lei personas son que de supòrts an aquelei lengas, que seián coma de vampires qu’aurián besonh d’umans per viure. Me sembla au contràri que l’amira dèu èstre la melhoracion dei condicions de vida deis occitanofòns e deis Occitans (per faire simple) en generau. Coma la reconoissença de la lenga d’òc melhorarà sa vida ? E es que la melhorarà ? Es an aquelei questions que, me sembla, faudriá respòndre primier. De respònsas, n’i a, de tot segur. Mai après fau convéncer lei locutors que son de bònei rasons. Es en melhorant sa vida an elei, d’un biais materiau, intelectuau o espirituau, que s’assegurarà l’avenir de l’occitan. Senon, se transformarà en un culte d’una idòla, portada per la fòga un còp cada dos ans, a Carcassona o a Besièrs. La lenga per la lenga a jamai menat enluòc, emai en França onte la lenga sembla una divinitat mai ont èra lo ciment d’una nacion a bastir, una idea que fasiá enveja a l’epoca. Era aquò lo messatge qu’anava ambe la lenga francesa : parlatz francés, e sarètz de bòns francés, ambe totei leis avantatges que seguiràn, materiaus, economics, culturaus.

Contra-productiu per totei aquelei rasons, e perqué lo monde vòlon pas ausir parlar d’una causa que li es estrangiera : vòlon ausir parlar d’elei. Es çò que comprenguèron lei grandei marcas dins leis annadas 90, que dire qu’èran fantasticas bastava pus. Faliá tanben mostrar coma lo consomators se podiá inscriure dins l’istòria d’aquelei marcas : tau perfum, belèu que fai bòna odor, mai subretot, se crompi aqueste, non solament sentirai bòn, mai en mai d’aquò farai partida de son istòria, serai lo tipe mau rasat que totei lei fremas vòlon perqué fai son romantic solitari pròche la mar.

Au monde, li fau contar d’istòrias. Li fau mostrar que parlar occitan es non solament èstre l’eritier dei Catars, mai es tanben far partida d’una comunitat que viu, que pensa, que parla, e subretot, qu’es ben vista deis autrei e qu’a de succès, e un project reconegut e que fai enveja.

Segur qu’ai mai complicat que d’afortir que fau demandar a l’estat tala o tala mesura partculara, o que fau reconoisser lei drets de tala o tala lenga. Una lenga a ges de drechs. Son lei locutors, en tant que personas, que n’an. E aquò cambia tot.

Jaume Còsta

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Les oubliés de Tarnac (et des alentours) : les derniers diseurs de l’eau

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Les oubliés de Tarnac (et des alentours) : les derniers diseurs de l’eau

 

Pascal Boudy, Jean-Marie Caunet, Jean-François Vignaud, Memòria de l’aiga. Enquête ethnolinguistique sur l’eau en montagne limousine, Institut D’Estudis Occitans dau Lemosin, Uzerche, 2009.

 

Ses quí. Netias la font. Curas la levada

As dubrit la peschiera e l’aiga davala, coma d’un riu.

Siaja en son bornat priond, siaja a flor de la terra,

entre los juncs e l’ensalada, veses rebulhir l’aiga, lo nais de la font.

L’as netiada, que lai demòre limon ni marna,

E la bardalha l’as tirada.

Es quí la font sus lo sable, la grava blancha,

Pus lusenta qu’argent a la clardat.[1]

 

 C’est un beau livre, qui se présente comme un « carnet de mission », un cahier de croquis à spirales. Il est très bellement illustré, coloré, diversifié, associe la photographie et le dessin, l’imprimé et la graphie manuscrite, le français et l’occitan. Ce jeu entre les deux langues est très réussi, parce que toutes les informations y sont lisibles, y compris par qui ne connaît pas l’occitan, sans que pour autant les déclarations rapportées ou les courtes notices manuscrites en occitan qui parsèment l’ouvrage ne soient traduites mot à mot, de sorte que la curiosité du lecteur non occitanophone est à la fois titillée et guidée. L’ouvrage est le résultat d’une belle enquête menée en occitan entre 2007 et 2008, dans les communautés de communes de « Bugeat-Sornac-Millevaches au cœur » et « Plateau de Gentioux » sur tout ce qui concerne les activités traditionnelles autour de l’eau dans un pays où l’au est partout et où prennent d’ailleurs leur source, comme le montre une jolie carte à l’aquarelle, toutes les rivières de la région. Sont ainsi passés en revue et richement illustrés l’art de creuser et entretenir les rigoles de drainage et d’irrigation (las levadas), le travail de la tourbe, en particulier pour le chauffage (le plateau autrefois était dénué d’arbres), les abreuvoirs, les puits, les ponts, les lavoirs et le travail de la lessive, la fréquentation dévotionnelle et thérapeutique des bonnes fontaines (bonas fonts), la pratique de la recherche des sources, la pêche, et enfin l’univers des petits moulins de montagne. De ces moulin, au milieu du XIXe siècle, il y en avait plus de 800 sur le plateau, parfois minuscules (moins de 10 m2), souvent collectifs et sans meunier : chaque paysan venait y lui-même moudre son grain. Ces moulins sont actionnés par un rodet, petite roue horizontale qui entraîne la meule appelée tournante ; « grâce à son système de levier, la « banlève » embraye le mécanisme du moulin ». Le bruit régulier, caractéristique du mécanisme se fait entendre ainsi en occitan : « tacan, tancan, tacan… »). Presque toutes ces activités et presque tous les moulins ont disparu. Surtout, les derniers de ceux qui possédaient ces savoir-faire et ces savoir-dire, les locuteurs du parler occitan du Plateau, sont entrain de disparaître eux aussi, dans l’indifférence générale et le désintérêt à peu près universel des élus et administrateurs locaux et régionaux qui ont pourtant intégré le vocabulaire, aujourd’hui inévitable, du tout « développement durable » et de l’éloge de la diversité.

 Car, à le lire d’un peu près, ce livre qui pourrait paraître éloigné de préoccupations politiques, se limitant à instruire le lecteur de la manière la plus agréable qui soit sur des métiers, des activités et une culture en voie d’extinction, tente de tirer une sonnette d’alarme. Il fait entendre aussi une certaine amertume, j’y sens même bouillir une  certaine colère, devant cette démission du plus grand nombre des élus et des « décideurs » culturels présents sur le territoire face à leur patrimoine humain ; car c’est bien de cela qu’il s’agit, de la question humaine, qui n’est pas celle de la muséographie : si l’on ne crée d’aucune façon des conditions pour une transmission des savoir-faire et des savoir-dire, ceux-ci ne peuvent que disparaître définitivement avec les hommes.

 Cela est particulièrement frappant pour la langue : « Sur ce territoire dépeuplé, avec une population âgée, l’occitan est en danger de disparition. On l’aura compris, le travail est à mener d’urgence, et pas que sur la montagne… » (p. 4). « Les mairies nous ont souvent aidés à trouver des locuteurs qui pratiquent encore l’occitan. Le bouche à oreille et notre connaissance intime du territoire ont fait le reste. Malgré cela dans deux communes il nous fut difficile d’en trouver. Le temps du dernier des Mohicans arrive ? C’est bien que vous veniez lui parler, parce que des fois le Pépé, il nous parle patois mais on lui répond pas parce qu’on le comprend pas… » Voilà une citation qui n’est pas de circonstance mais que nous avons entendue lors d’une après-midi où nous peinions à trouver des informateurs… pas de quoi se remonter le moral » (p. 8). Le pépé en question est sans doute un voisin (ce n’est pas son fils ou son petit fils qui parle), mais la situation est bien celle d’un isolement toujours plus grand des locuteurs, des derniers locuteurs « naturels » comme on les appelle de manière étrange (et abusive). Aussi le ton de la fin du livre, intitulée « extensions du projet », est pour le moins mitigé : « Nous aurions, bien sûr, souhaité annoncer qu’enfin une prise de conscience collective concernant la gestion durable de l’eau était en train de naître […] et que ce pays n’oublierait plus sa langue ». Malgré le travail accompli, cependant, et l’intérêt – mesuré – qu’il a suscité, force est de conclure que « nous sommes encore loin du vague espoir qui verrait les limousins d’aujourd’hui se réapproprier la culture et les savoir-faire traditionnels du pays. Mas a saber, si la montagne limousine fut autrefois la région d’où l’on partait pour aller gagner sa vie ailleurs, ils sont désormais de plus en plus nombreux à vouloir construire quelque chose ici. Une nouvelle existence au pays est à imaginer… et elle ne peut pas se bâtir en ignorant tout de l’identité et de la memòria de ce territoire » (p. 48). Il s’agit là, bien sûr d’une injonction adressée aux nouveaux habitants du plateau, toujours plus nombreux, et auxquels les medias ne se sont intéressés que pour en faire de dangereux terroristes, puis des victimes de la répression sarkozienne. Le fait est, en tout cas, que, à quelques exceptions près, leur indifférence pour cette mémoire linguistique et sociale est étonnante ; le rapport au passé n’est pas absent, mais il semble idéologiquement canalisé et restreint au monument de Gentioux ("Maudite soit la guerre !") et à la résistance (projets liés à la résidence d’Armand Gatti) ; mais les voix occitanes des pacifistes de l’après 14-18 et des résistants paysans du plateau semblent bien tombées aux oubliettes de l’histoire de la gauche et de l’extrême gauche.

 

Jean-Pierre Cavaillé

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[1] « Tu es là. Tu nettoies la fontaine. Tu cures la rigole.

Tu as ouvert la pêcherie. Et l’eau descend, comme un fleuve.

Que ce soit dans le creux du tronc d’arbre profond,

que ce soit à fleur de terre, entre les joncs et la salade,

tu vois l’eau bouillonner, la source même.

Tu l’as nettoyée, il n’y reste limon ni vase, et la brindille tu l’as ôtée.

Elle est là, la fontaine, sur le sable, le gravier blanc,

plus luisante qu’argent à la lumière », Marcela Delpastre, Sega de segre per un paísan, in idem, D’una lenga l’autra, Edicions dau chamin de Sent Jaume.

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17 juin 2009

Recerca occitana, novèla generacion : Albi 11 e 12 de junh de 2009


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Recerca occitana, novèla generacion : Albi 11 e 12 de junh de 2009

 

 Los 11 e 12 de junh, me’n anèri as Albi, al collòqui internacional organisat per l’Associacion Internacionala d’Estudis Occitans : « Novèla recèrca en domèni occitan : apròchas interdisciplinarias », al sèti del Centre Universitari Champollion (ont i aviá dins lo temps las casernas).

 Aqueste titre del collòqui, l’ai revirat, qu’èra solament en francés sul programa, sus l’aficha, suls sitis universitaris e associatius, etc. pròva, se ne calguèsse, que sèm pas encara arribats al minimum de reconeissença (e d’auto-afirmacion) que nos permetriá d’impausar un bilinguisme vertadièrament visible, e mai dins las manifestacions entièrament dedicadas a la lenga nòstra (vertat que dins lo programa i aviá qualque titre en occitan, mas tot lo demai èra en francés). La causa mai importanta pr’aquò foguèt, çò me sembla, que la lenga demorèt fòrça presenta dins aquèlas doas jornadas ; qualques intervenents parlèron occitan a la tribuna dels dos anfiteatres (ça que la pas mai d’un terç, çò me sembla), un fum dins lo public, e quasiment tot lo monde dins los temps de convivialitat (es aital que la diglossia se trapa duscas dins lo trabalh dels universitaris… consacrat a la diglossia de còps que i a ![1]). Cal far especialament mencion de la conselhièra municipala d’Albi, Monica Hubert, que faguèt un discors d’acuèlh en lenga nòstra (d’autres nos espliquèron qu’aurián aimat, qu’aurián tant volgut, e que avián decidit de o fa, mas que fin finala… coneissèm la cançon !). Puèi, cal soslinhar que i aguèt tanben d’intervencions en inglés e in italian, subretot sus de materias medievalas, e aquela dimension internacionala del collòqui, amb d’americans, d’ingleses, d’alemands e d’italians (de còps que i a amb un nivel impressionant en occitan), fasiá vertadièrament plaser. Nos autres sabèm que la lenga e la cultura occitanas son sufisentament ricas per interessar de monde d'un pauc en pertot, e que lo monde associatiu e universitari, dempuèi un bel briu, fan d’esfòrces considerables per renforçar aquesta dubertura internacionala, mas o cal dire e tornar dire an aquelis que, as Albi coma endacòmai, sens jamai sortir de França, e mai de còps que i a de lor canton, s’alassan pas de repetir que sèm embarrats dins lo comunautarisme estequit del patès. En mai, lo plurilinguisme del monde present m’estonèt bravament : una alemanda, especialista dels trobadors e de la lirica de l’escòla siciliana (Grazyna Bozy), de lenga mairala polonèsa, parlava tanben lo francés, l’italian e lo castelhan ; evidentament compreniá l’occitan… Un jove cercaire breton, parlava sa lenga, mas balhèt sa comunicacion en niçart e coneissiá l’ebrèu (Erwan Lelièvre, que faguèt una presentacion sul « shuadit », vedètz infra), etc.

 Una autra causa que m’agradèt fòrça foguèt la preséncia d’associatius nombroses a costat dels universitaris (los joves cercaires e lors professors) ; monde del Grifol d’Albi e de l’IEO Tarn evidentament (un dels organisators mai implicats, Xavier Bach, es tanben director de l’IEO 81), de Radio Albigés, mas tanben de l’ensenhament primari e secondari (calandreta, òc-bi, professors de licèu…) e en mai d’aquò qualques escolans de seconda, fòrça atentius. Es la prova de l’existéncia reala d’una comunautat que pratica la lenga (que ne faga son mestièr ò pas) e que noirís un interes intellectual per tot çò que pertòca l’occitan. E s’aquela comunautat existís, s’es fòrça mai larga qu’aquí en Lemosin (ont sèm totjorn los meteisses quatre "chens" pelats), es que lo malhum d’ensenhament dins Tarn e dins Miejorn Pirenèu s’es intensificat aqueste darrièr vintenat.

 Aquèla preséncia de locutors non especialistas foguèt tant mai apreciabla e apreciada que las comunicacions, presentadas subretot per de doctorants, foguèron totas d’un excellent nivel. Es vertat tanben, de còps que i a, qu’avèm ausit de causas… plan interessantas d’accòrdi, mas dins lo biais de far e de dire de las grandas escòlas, demonstrant, se n’i aviá de besonh, la perfièita incorporacion del modèl retoric de nòstres eleits, l’habitus de l’homo academicus, per utilisar lo latin de Bourdieu, que sabiá plan de que parlava. Aquel(a)s, evidentament, an parlat generalament en francés. Mas aquò tanben es una pròva de la normalisacion dels estudis en domeni occitan, que volèm a tota fòrça perque, clarament, la nòstra subrevida depend tanben d’aquel tipe de reconeissença. De tot biais, la còla dels joves colloquaires presentava pas cap d’uniformitat, e sa diversitat, puslèu mirgalhada, era, mai o mens, la que trobèm uèi dins tots los domenis de la recerca en sciéncias socialas e umanas un pauc pertot dins Euròpa. A pro pena se podiá apercebre qualque rara crotz occitana (en defòra del programa, polit, mas que n’era clafit ! vesètz l'illustracion a la debuta) ; simbòl obligat, o sabi, ne cal un, mas per ièu es totjorn un solaç de ne’n pas tròp veire, que tot aquel roge e tot aquel daurat me fan virar lo cap, sens parlar de mon anticlericalisme primari. Vòli pas doblidar de dire tanben que presèri fòrça d’ausir cantar en niçard, a la fin del repais, un dels collòquiaires de la votz encantairitz.

 Aquela descripcion dels orators es pas brica politicament correcta, o sabi, aquò se fà pas dins lo mitan universitari ; se parla sonque dels contenguts dels discorses e pas dels òmes e de la femnas que los tenon. Ça que la, aquel agach sus çò que se vei, suls biaisses de parlar e de se tener pòt essèr pasmens una appròcha fòrça interessanta d’aquel pichon monde, e pas solament pel sociològ ò l’etnològ, mas tanben dins l’encastre d’una (auto)critica sociala e politica.

 Quasiment totas las disciplinas mobilisablas a l’entorn de la lenga e de la cultura èran presentas : istòria, sociolingüistica, lingüistica, letteratura occitana medievala, moderna e contemporanea, musicologia, mancava benlèu pas qu’un pauc mai d’etnologia e d’antropologia... L’accent foguèt mes sus l’interdisciplinaritat, e Philippe Martel faguèt una polida conferéncia plenièra sul sicut, en partent de l’istòria. Aquesta inter-, trans- e pluridisciplinaritat es evidentament fòrça necessaria dins lo tractament dels objèctes en domèni occitan, ont las questions de lenga, de societat e d’istòria venon quasi totjorn s’impausar a la reflexion. Avent pas encara lo don d’ubiquitat, vist que i aviá doas salas de conferéncia, podèri assistir solament a la mitat dels expausats, qu’es un chic frustrant. Pas mens, ai apres un fum de causas... En premièr poguèri seguir un grop de comunicacions suls temps medievals : una sus la figura sociala e economica d’un senhor albigés del segle XII dins las fonts occitanas (Sicard Aleman lo Jove, presentada per Cyril Dayde) ; una autra sul multinlinguisme e l’interpenetracion del francés, de l’occitan e del latin en Lemosin entre los segles XIV e XV (Bertrand Caron) ; e enfin una presentacion de Xavier Bach sul libre de Règlas del monasteri de las canongessas de Sant-Pantaleon de Tolosa del segle XIV, ont aprenguèri, entre autras causas, que lo papa Clement VI avia nomenat un teologian per la lingua occana [sic].

 Sus la debuta de l’edad moderna, ai ausit una intervencion fòrça rafinada consacrada a la lectura crozada de la dedicaça dels Psaumes viratz de Pey de Garros amb la de Clement Maròt per sos Psaumes en francés, accompanhada d’una refleccion aprigondida sus la dobla diglossia de l’un e de l’autre poèta (Gilles Couffignal).

 Per çò qu’es de la longa durada, m’agradèt fòrça l’intervencion de Stéphane Bourdoncle sus l’occitan dins aquel espaci de frontièra entre lengadocian e gascon qu’es lo Tarn e Garona, dempuèi los segles XIV duscas al segle XX ; m’agradèt fòrça perque pausava las bonas questions sus la necessitat e la dificultat per l’istorian, de remontar, en lisent los documents sovent entre las linhas, de las traças escritas, amb totas las manuplacions diglossicas, a la part invisibla de l’iceberg, es a dire la lenga coma era vertadièrament parlada pel monde dins la vida vidanta (citi lo resumit, que mòstra l’ambicion de l’interrogacion : « aqueste estudi propausa una reflexion sus las nocions crozadas de lenga e de societat, de lenga e del poder que las personas exercisson e que ne dispauson a d’escalas diferentas e a diferents nivels, e mai sus las representacions associadas al sistèma e a sas praticas, estructuras interna e externa de l’istòria de la lenga »). Fòrça interessant foguèt tanben l’expausat savent e passionat sus un objècte marcat encara mai per la raretat e la manca de fiabilitat, de còp que i a, de las fonts : lo shuadit, o « l’estranh destin d’una lenga familiara a travès del cant del Jusiòu » (Erwan Lelièvre), amb la presentacion de dos cants de Pesah : Lo Cabrit (vengut de l’aramenc Had gadia) e Quau saup çò qu’es un ? (vengut de l’ebrèu Ehad mi iodea).

 Sul segle XX assitèri tanben a una comunicacion fòrça aprigondida e sens concession de Yann Lespoux sus la famosa requesta dels felibres e occitanistas al marescal Pétain, seguida d’una reflexion plan venguda sus las trapèlas de las compromissions e dels comproméses politics totjorn dubertas jos los passes dels militants de la lenga.

 Los estudis analitics e critics suls moviments occitans coma son a l’ora d’ara manquèron pas, e aquò tanben es una bona causa. Ausiguèri l’expausat d’Aurélie Joubert sus las tensions e contradiccions entre dos modèls ideologics dins los discors militants e dins lor recepcion pels locutors : lo de l’autenticitat, essencialista e « romantic », que parla d’una lenga « naturala » e lo de l’autoritat que cercariá d’impausar un estandard per totis (que me sembla un pauc esagerat, tant es verai que l’occitanisme a elaborada una pensada del pluricentrisme puslèu respectuós de las diferéncias dialectalas, mas es vertat que lo collòqui foguèt dubert per l'inspector  general en carga de l’occitan Salles-Loustau que nos diguèt que la causa per el la mai importanta a l’ora d’ara seriá que se farguèsse enfin « Lo » diccionari occitan que seriá « nostre Larousse » !). Una autra relacion, de Colette Milhe (venguèt pas, mas son tèxte foguèt legit), que se voliá una « deconstruccion del discors occitaniste relatiu als locutors naturals », insistiguèt tanben sus aquèla impausicion autòritari de l’occitan, çò diguèt sul modèl del francés, e a travèrs una falsa representacion dels locutors naturals vists coma inibits per « la vergonha ». Soi lo primièr a pensar que cal tornar d’un biais critic sus aquèla nocion de vergonha, e de lenga de la vergonha, mas me pensi subretot que las criticas de l’occitanisme e dels differents moviments occitanistas (aquí eran pas gaire destriats) se devon far en prenent totjorn en compte lo malhum polemic dins son ensèm, perque i a pas cap de confrontacion dels locutors naturals e dels occitanistes (s’aquèlas categorias son acceptablas aital, perque i a d’occitanistes que son evidentament de locutors naturals) sens la mediacion del demai de la societat francòfona que parla pas l’occitan ma impausa sas representacions de la lenga (ò non-lenga) suls parlaires.

 Per acabar amb la cultura leteraria e militanta contemporana, vòli pas doblidar de senhalar un papièr sus las òbras en prosa d’Ives Roqueta, mai conegut coma poèta (Gauthier Couffin).

 Enfin assistiguèri a tres relations de linguistica : las de Daniela Muller sus l’evolucion del /l…/ en gascon e en gardiòl, de Jean-Christophe Dourdet sus la variacion accentuala dins l’airau dialectau nòrd-ocitan lemosin (ne sabi quicòm qu’a cada còp m’enganni !) e de Vincent Rivière, sus la toponimia del contacte dialectal a l’Isla-de-Baish. Totas tres causas fòrça interessantas, mas ne’n pòdi gaire parlar, per manca de competéncia. De tot biais espèri que los tèxtes seran publicats a la lesta, que ne valon la pena.

 Òsca donca a tota la còla dels joves qu’an agut lo coratge e lo vam d’organisar aquèla manifestacion, malgrat d’importantas difficultats de subvencion, s’ai plan comprés, vist qu’avèm degut pagar vint euros per assistir a las jornadas, e mai los que presentavan de relacions. Vertat que soi pas abituat a pagar per ausir parlar lo monde, pas perque soi cusson, mas perque, generalament, dins los domenis intellectuals, es un marrit signe de qualitat. Mas aquí foguèt tot lo contrari. Per tot aquò, esperèm qu’aquel recampament de la jove recerca occitana se poirà far cada an ò almens cada dos ans, es a dire venir – perqué pas ? – una d’aquèlas « biennalas » ont lo monde corron de’n pertot.

 

Joan-Peire Cavalièr

 


 

[1] Tot aquò es pas de critica, mas una descripcion. Se podriá dire exactament las meteissas causas de mon blòg, mai que mai escrit en francés, legit mai que mai per de monde d’occitania qu’intervenon sovent dins lors comentàris en òc.

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03 juin 2009

L’occitan « langue ethnique » selon Claude Sicre

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L’occitan « langue ethnique » selon Claude Sicre

 

 Claude Sicre, l’âme des Fabulous Troubadours et du Carrefour Culturel d’Arnaud Bernard, l’initiateur du Forom des Langues, des repas de quartiers, etc. etc. a donné un entretien l’année dernière à la revue Midi-Pyrénées Patrimoine (n° 14). Ce texte a suscité un certain émoi dans les milieux occitanistes, toutes tendances confondues ou presque. A juste titre, me semble-t-il, car Sicre, même s’il est présenté par la revue en question comme le « troubadour moderne d’un occitan vivant », croit pouvoir  d'abord constater la « mort » de celui-ci comme langue parlée, juge  ensuite que cette disparition est le résultat d’un libre « choix » des occitanophones eux-mêmes (niant expressément toute forme de « répression » linguistique), et estime surtout que cette fin de l’occitan comme langue d’échange spontanée, non seulement est un fait, mais un fait positif. Cela il ne le dit pas en toutes lettres, mais il s’agit bien, comme je voudrais le montrer, de la conséquence nécessaire d’un raisonnement que je trouve pour ma part, non seulement fallacieux, mais pervers.

 Ce qui frappe au premier abord est le peu de sérieux des informations historiques, linguistiques et mêmes politiques et l’on se demande quelle est la part de responsabilité de la revue à ce sujet, en la personne du journaliste qui a réalisé l'entretien, Stéphane Thépot. Déjà, les lignes introductives contiennent une regrettable ambiguïté, qui disent : « Jadis, membre de l’institut d’études occitanes, Claude Sicre s’est progressivement détaché du parti occitan… ». En l’absence de lettres capitales, le lecteur comprend que l’Institut d’Études Occitanes, pourtant à vocation strictement culturelle, incarne le parti occitan (et notons bien non pas le Parti Occitan, mais un nébuleux « parti occitan », comme on parlait autrefois du parti de Moscou, ou du parti de l’étranger).

 Vient ensuite, dans les propos rapportés de Sicre, une confusion de noms et surtout une imprécision historique, qui méritent à peine d’être relevés[1]. Plus embarrassante est l’affirmation selon laquelle « il n’y a jamais eu de « répression » de la langue d’oc », et surtout pas à l’école de la République, où l’on se faisait taper sur les doigts certes, mais pas plus quand on parlait occitan que quand on ne savait pas ses règles de multiplication. Pourtant, cette expérience de la « répression » de la langue est rapportée par tous les anciens, qui disparaissent aujourd’hui un à un, mais vous en trouverez encore facilement autour de vous ; c’est un argument qu’ils donnent d’ailleurs souvent lorsqu’on leur demande pourquoi ils n’ont pas transmis la langue. Sont-ils de mauvaise foi, quand ils avancent cette raison ? En partie, et même pour l’essentiel, je le crois, mais on ne saurait pour autant dire que l’école française a finalement été débonnaire, sinon envers les patois, en tout cas avec les petits patoisants. Cette idée, absolument discutable, s’est imposée peu à peu à partir de l’ouvrage de Jean-François Chanet, L’école républicaine et les petites patries (Aubier, 1996), et la passion jacobine a fait le reste, d’autant plus que les contradicteurs potentiels – ceux qui ont vécu la pratique du signal etc. – se font rares. Je renvoie ici à l’ouvrage de Philippe Martel qui, sur cette question essentielle remet les pendules à l’heure (L’école française et l’occitan. Le sourd et le bègue, Montpellier, Presses Universitaires de la Méditerranée, 2008, voir sur ce blog L’école française face au patois). Aussi, affirmer qu’il n’y a jamais eu de répression de la langue d’oc (dans un pays où l’abolition des « patois » fut régulièrement considéré comme une priorité) et aujourd’hui moins que jamais est à mon avis une chose impossible, car elle suppose, comme acquise – ce qui est visiblement le cas pour Sicre –, que cette langue ne puisse avoir d’autre légitimité que dans le strict domaine privé. Le « troubadour moderne » donne son plein assentiment à l’article 2 de la constitution, selon lequel la seule langue de la République, la seule langue officielle (publique donc) de la nation, est le français. Tout usage public d’une langue autre que le français est alors anticonsitutionnelle, partant, bien sûr, illégale. Si un citoyen français ne reconnaît pas la légitimité de cet énoncé constitutionnel et passe à l’acte, en soutenant par exemple un doctorat en breton, ou en prenant la parole pour prononcer la moindre phase en occitan à l’Assemblée Nationale, alors la censure s’abat immédiatement sur lui, et la parfaite légalité de cette dernière ne l’empêche nullement d’être répressive. On peut juger cette répression nécessaire et justifiée – je n’entre pas ici dans ce débat –, mais répression il y a et il faut au moins avoir le courage de l’assumer comme telle. Lorsque la police réprime une manifestation interdite par la préfecture, on peut juger cette répression légitime, mais on ne va nous faire croire que le fait de vivre en une démocratie – ou prétendue telle –, exclut ipso facto les pratiques répressives. En outre, dire qu’il « n’y a pas de minorités linguistiques dans notre pays, au sens où personne ne peut se dire stigmatisé, mis à l’écart en raison de sa langue », est évidemment une fausseté grossière : tous les groupes et les individus qui ne parlent pas encore le français, ou le parlent mal, ou avec ce qui est identifié comme un fort accent, connaissent la stigmatisation et la mise à l’écart – ce qui est sans doute un phénomène que l’on trouve à peu près dans toutes les sociétés du monde – mais il ne faut pas prétendre alors que la France fasse exception. Il y a des minorités « audibles » comme il y a des minorités « visibles » – et ce ne sont bien sûr pas forcément les mêmes. Il ne suffit pas de décréter l’absence de pertinence du concept de minorité en régime français pour abolir la réalité des phénomènes minoritaires. La réalité est têtue. Et si les locuteurs de langues dites « régionales » ne sont pas stigmatisés, c’est bien sûr en tant qu’ils parlent désormais tous le français, car il y a bien eu stigmatisation et discrimination sociale et culturelle, indiscutablement, des citoyen(ne)s français parlant ces langues sans connaître le français, pendant des siècles et jusqu’à ce que disparaisse le dernière (la dernière) d’entre eux (elles). Par piété, ne badigeonnons pas notre histoire politique et sociale, passée et présente, en rose bonbon et bleu layette.

 Une autre affirmation de Sicre, difficile à avaler, est celle selon laquelle les occitanophones, comme la plupart des locuteurs des autres langues historiques de France, ont « choisi majoritairement » d’abandonner leur langue au profit du français. Je suis le premier convaincu qu’il y a eu, de fait, en France, un déficit de résistance (active ou passive) linguistique et culturelle, des élites d’abord, puis beaucoup plus tard et pour finir des classes laborieuses et des paysans parlant d’autres langues que le français. Mais à la fois, avaient-ils véritablement le choix, dès lors que le français ne s’imposait pas seulement comme langue publique officielle (c’est-à-dire dont la connaissance était absolument nécessaire pour se défendre en justice, traiter avec l’administration, etc.), langue de l’enseignement, mais aussi comme langue des échanges marchands, de la promotion sociale, langue de la culture reconnue enfin, de la culture écrite, puis radiophonique et télévisuelle ? Le « choix », dira-t-on, leur était laissé de conserver leur langue dans la vie privée, et ce fut en effet longtemps le cas, mais le français et lui seul, par la boite de la poste devant la porte et par les antennes, sur le toît, ne cessait d’investir cet espace, sans presque aucune ouverture, presque aucune reconnaissance de l’existence de quelque chose d’autre. L’immense succès de la chronique quotidienne de Panazô sur Radio Limoges dans les années 50-60 répondait clairement à se désir frustré et ravalé pour une présence de la langue autre, pour déconsidérée qu’elle fût (et qu’elle st restée ici) dans les médias publics. Finalement, pouvons-nous parler de choix lorsque la dernière génération des locuteurs natifs (celle de mes parents) cessa de transmettre la langue à ses propres enfants ? Drôle de « choix », qui ne fut jamais exprimé, revendiqué, raisonné... Un refus sans doute, l’adhésion dans l’éducation de ses propres enfants aux modèles d’échange public dominants, voire exclusif, mais cette notion de « choix » ici est très problématique... Je suis sûr qu’il nous faut des outils psychologiques et socio-linguistiques autrement plus fins pour décrire le phénomène.

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 Mais là où, à mon sens, Sicre dérape complètement, c’est en opposant ce qu’il appelle des « langues ethniques » à des langues qui seraient affranchies de cette qualité ; l’occitan tel qu’il est, ou plutôt tel qu’il était parlé dans les campagnes et les villages étant gratifié de cet épithète, alors que le français apparaît au contraire comme une langue par laquelle on échapperait à l’ethnicité. Sicre ne donne aucune définition précise de ce qu’il entend par « langue ethnique », mais en tout cas il est facile de voir que l’opposition qu’il établit n’a aucune pertinence linguistique, sociolinguistique ou/ et historique. Par contre elle exploite à plein la connotation négative qui pèse sur la notion d’ethnicité. Que cela soit bien clair, mon objectif, n’est certes pas ici de réhabiliter cette notion, ni d’ailleurs de participer (dans ces lignes) à une critique des revendications ethniques et ethnicistes, mais seulement d’analyser le discours de Sicre et ses présupposés, dont l’honnêteté intellectuelle me paraît pour le moins suspecte.

 L’histoire des langues qu’il nous raconte en effet, de manière on ne peut plus fruste, est un récit mythique. Au départ, selon lui, les langues naîtraient dans des « territoires ethniques » (les guillemets sont dans le texte). Aujourd’hui, à l’ère de la globalisation, l’ethnicité serait une chose dépassée : « à part quelques isolats, il n’y a plus, désormais, de langues ethniques de part [sic] le monde ». On comprend, ou croit comprendre, faute d’explication, qu’une langue ethnique est une langue étroitement territorialisée, sans relation ou contact avec les autres langues. A-t-il jamais existé de telles langues ? C’est-à-dire des communautés humaines dont les membres ne bougent pas (parce que la langue est là où sont les locuteurs et voyage avec eux), et n’entretiennent aucun contact avec les locuteurs d’autres langues ? En tout cas, cela n’a évidemment jamais concerné les locuteurs des dialectes occitans, à quelque époque que ce fût. Déjà, l’expression « territoire ethnique » laisse songeur : qu’est-ce en effet qui distinguerait un territoire ethnique d’un territoire qui ne le serait pas, et partant une langue ethnique de celle qui ne le serait pas ? Un élément de réponse est apporté dans l’évocation du fait qu’il s’agirait de langues nées dans les territoires où elles sont parlées et Sicre donne l’exemple de la Guyane où, à côté des langues ethniques, est parlée depuis les années 1970 la langue des H’Mong chassés du Laos, aujourd’hui figurant dans la liste des langues de France. Cette langue ne serait donc pas ethnique, uniquement parce qu’elle ne serait pas née en Guyane, où elle est maintenant parlée, mais au Laos (où elle était bien sûr ethnique !). Mais... est-on sûr que les langues indigènes de Guyane soient nées là où elle sont actuellement parlées ? Sans compter évidemment que l’on peut se demander ce qu’est l’acte de naissance d’une langue, avant même de s’interroger sur son lieu de naissance et sur le sens qu’il y a à définir une langue comme ethnique ou non ethnique selon le lieu où elle est parlée… Les linguistes utilisent plutôt la distinction entre langues indigènes et allogènes, mais pour ne signifier généralement qu’une différence dans l’histoire des idiomes (d’ailleurs souvent contestable si l’on va dans le détail et que l’on observe par exemple comment la langue importée se transforme au fil du temps) et non pas du tout de leur nature supposée (ethnique, pas ethnique…) : ainsi en Calabre, à côté des « dialectes » calabrais indigènes utilise-t-on le syntagme de « dialectes (ou langues) allogènes » pour l’arbëresh (issu d’Albanie), le grico (d’origine grecque) et… l’occitan (migration vaudoise en Calabre). Selon l’usage que Sicre fait de l’expression « langue ethnique » en tout cas, il semble impossible de ne pas évidemment considérer le français, « né » quelque part en France et apparemment, selon les historiens, en divers lieux d’une partie du territoire de la France actuelle (y compris d’ailleurs du sud), comme une langue ethnique… Et il suffirait de parler occitan à Paris, comme nous le faisons à l’occasion avec les amis de l'association d'Îles-de-France la Talvera, pour ne plus avoir affaire à une langue ethnique… Or Sicre oppose justement l’occitan, qui serait ethnique, au français, qui ne le serait pas, et qui au contraire aurait permis aux occitanophones de se délivrer de leur ethnicité, au profit d’une langue, comprend-on, qui, elle, ne serait pas ancrée en un sol, qui serait déterritorialisée et donc ouverte à l’universel, là où la langue ethnique par contre resterait refermée sur le local. Cette opposition, telle qu’elle est ici exprimée, est en fait elle-même tributaire du mythe de l’autochtonie, de la représentation mythique de groupes d’hommes nés de la terre où ils vivent (voir la République de Platon), tout armés de leur langue, de leur mentalité et de leur culture. Selon ce mythe, les langues « nées » dans le territoire où elles sont parlées entretiendraient un rapport de consubstantialité avec le territoire, le terroir, la terre, et les hommes, la race ou l’ethnie qui les parlent. Or une telle conception de la langue n’a aucune pertinence linguistique, aucune, et avec elle, c’est bien sûr l’opposition, la dichotomie établie par Sicre entre deux types essentialisés de langues, qui s’écroule.

 En fait, avec cette distinction, nous sommes confrontés à un discours purement idéologique : il s’agit d’accréditer l’idée d’un progrès du passage de l’occitan et des autres langues dites ethniques, en tant qu’elles sont justement dites ethniques, au français, langue qui, par essence ou par un heureux accident de l’histoire, on ne sait trop, ne le serait pas. C’est un tel gain et un tel progrès, qui est exprimé dans les énoncés qui émaillent la fin des propos de Sicre : « Les Français ont majoritairement choisi d’abandonner leurs langues ethniques au profit du français » ; « personne ne peut revenir au parler ethnique de sa campagne d’origine » (la campagne est évidemment le lieu par excellence de l’ « ethnique » !) ; « faut-il […] mener une politique de conservation « muséale » des langues ethniques ? » S’il est établi que l’occitan est une langue ethnique, comme langue mythique d’avant les contacts de langues et d’avant les migrations, de langue de la campagne réputée immobile opposée au français, langue des villes où tout bouge et se mélange sans cesse, alors évidemment, il est déjà, toujours déjà enfermé dans sa réserve muséale. La seule question étant de se demander s’il faut, oui ou non, liquider le musée, et la réponse pour Sicre est clairement affirmative. Et il faut bien voir ce que cela veut dire : car Sicre considère qu’il n’y a plus de sens à transmettre la langue occitane parlée, la langue utilisée dans l’échange verbal quotidien… du moins pour être parlée, cela n’ayant plus de sens, puisque la langue ne « sert » plus dans les échanges, qu’elle n’est plus utile, et l’entretenir reviendrait à dépenser inutilement de l’argent et de l’énergie pour entretenir le musée de la langue ethnique, avec en plus la sourde menace d’un retour des fantômes du passé, empoissonnant le corps sociale de leurs méchantes revendications ethniques. Par contre, selon Sicre, ce qui devient possible, si l’on renonce à ce qu’il appelle musée, c’est l’usage de l’occitan et des autres langues ethniques ou désormais post-ethniques, comme « langues de mémoire » et « langues de culture ». L’inversion est tellement surprenante, qu’elle en devient intéressante, puisque c’est la langue parlée qui est considérée comme un musée des antiquités ethniques alors que les œuvres de culture et la mémoire, que l’on croirait vouées à la patrimonialisation – et donc au musée –, sont appréhendées, dans leur renouvellement, comme la vie même et l’avenir de la langue. Je suis sensible à la beauté intrinsèque des paradoxes, mais pas disposé à me laisser berner par ce qui m’apparaît comme un simple tour de passe-passe car, à mon sens, le sort des œuvres et de la mémoire est étroitement lié à celui de l’usage verbal, oral, ordinaire de la langue : certes l’écrit, le livre et justement les musées des arts et traditions populaires et – pourquoi pas ? – de la langue elle-même peuvent survivre à la parole, quelques années, quelques décennies, peut-être même quelques générations, mais elle est alors devenue comme un poulet qui continue de courir après qu’on lui ait coupé la tête. C’est pourquoi tous les acteurs culturels – ou presque ! – ressentent comme une urgence absolue la transmission de la langue parlée, sachant qu’en effet, lorsqu’une langue n’est plus enseignée aux enfants par leurs parents, sa mort est proche, ou disons que sa vie ne tient qu’à un fil, le fil de la communauté capable de la parler et de transmettre cette parole…

 Ce problème de la transmission de la langue parlée une fois liquidé, à travers l’invocation stigmatisante, je dirai même infamante, de l’ethnique et du territorial (la région), Sicre peut librement soutenir son projet mirobolant de « nationalisation des langues de France » ; mirobolant, mais vide, ou à peu près car, concrètement, comment pourrait se faire, dans l’éducation, les médias etc. le partage du patrimoine linguistique national, riche de ses 75 langues  répertoriées ? Évidemment pas à travers une offre généralisée d’apprentissage… Cela serait fort beau, mais complètement irréaliste.  Et alors comment ? L’enseignement de chansonnettes et de comptines en langues de France dans les écoles ? La création de bibliothèques et médiathèques des langues de France ? Des émissions éducatives, où l’on exposerait en français (article 2 sanctifié de la constitution oblige) la beauté des langues ethniques perdues ? Des… musées des langues de France ? D’ailleurs un musée de toutes les langues de France ne suffirait-il pas ? Paris serait évidemment l’endroit idéal… Au-delà de l’ironie de cette rechute probable dans le musée et le centralisme, de telles initiatives ne seraient pas d’ailleurs inutiles, elles auraient un certain poids symbolique (c’est pourquoi du reste, elles auront bien du mal à se faire accepter), mais à la fois, faute d’être adossées à l’effort de valorisation de la langue parlée, elles deviendraient autant de moyens d’en attester et d’en confirmer la mort.

 

 

Jean-Pierre Cavaillé

On pourra aussi lire le post de 2006 : discussion de Claude Sicre : Identité et civilité. 42 thèses sur le jeu de l’Occitanie, auquel Sicre, qui avait pourtant sollicité cette discussion, hélas, ne daigna pas répondre. J'espère qu'il en ira différemment de celui-ci.

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[1] Ce n’est pas « Malesherbes » (Chrétien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, botaniste, magistrat, censeur royal et secrétaire d’État de Louis XV), qui voulait « dégasconner » la cour, mais bien le poète Malherbe, un bon siècle plus tôt (selon ce qu’en dit Guez de Balzac, auteur dégasconné s’il en fût, dans son Socrate Chrétien). C’est bien lui que Sicre a en tête puisque il parle de la cour de Henri IV « où, je le cite, la langue d’oc avait fait son entrée depuis l’accession au trône » du gascon roi de Navarre. Malherbe ne voulait pas chasser le gascon de la cour – tout semble montrer que le gascon n’y fut jamais une langue de communication usuelle, même si beaucoup devait le connaître et le parler à l’occasion –, mais purifier le français, de ce qu’il identifiait, à tort ou à raison, comme des « gasconismes », nous dirions aujourd’hui des occitanismes. Il est vrai, en tout cas, que la volonté de dégager le français de tous ses emprunts régionaux et étrangers est bien l’un des objectifs que se propose l’Académie française lors sa création. Cela explique bien d’ailleurs les réactions épidermiques de cette institution, dès qu’il s’agit d’accorder la moindre reconnaissance aux langues régionales.

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02 juin 2009

Dis-moi si tu as une marine de guerre et je te dirai si tu es une langue

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Dis-moi si tu as une marine de guerre et je te dirai si tu es une langue

 

 Dans un recueil collectif de textes consacrés à la problématique « langue et identité » publié à l’université de Barcelone, la plupart écrits en catalan (Llengua i identitat, Massip Bonet, M. Àngels eds, Edicions Universitat Barcelona, 2008), Patrick Sauzet, qui enseigne la linguistique occitane au Mirail, à Toulouse, propose un long article en occitan, très stimulant, au titre provoquant : « Se pòt existir una lenga sens una marina de guèrra ? A prepaus de l’occitan » : « Peut-il exister une langue sans une marine de guerre ? A propos de l’occitan » (presque entièrement lisible sur Google books).

La formule est connue : « Un langue est un dialecte avec une armée et une marine de guerre » et fut sans doute exprimée d’abord en Yiddish par Max Weinreich : « a shprakh iz a diyalekt mit an armey un a flot ». Elle sert à illustrer en général l’idée selon laquelle la distinction entre les notions de langue et de dialecte n’est pas pertinente au sein de la linguistique elle-même, et ne s’établit véritablement que du dehors, à travers des considérations sociolinguistiques, à partir des représentations symboliques que les acteurs et locuteurs (linguistiques y compris) se font d’un idiome donné et de son éventuelle institutionnalisation (le statut de langue d’un idiome national ne faisant plus question… au moins tant qu’il peut se prévaloir d’un corps d’armée !).

 Je me contenterai d’essayer de résumer l’argumentation de Sauzet pour, ensuite, poser quelques questions de béotien.

 Le linguiste distingue d’abord deux conceptions de ce que l’on entend par langue et de la relation langue dialecte.

 Si l’on définit la langue comme « une fixation et une réalisation particulières de la faculté biologique universelle du langage » (je traduis)[1], alors on dira à juste titre que tout ce qui est parlé par un être humain est une « langue ».

 A la fois, il paraît nécessaire d’avoir une définition de ce que l’on entend par langue, quand on parle de « langue française » ou quand on parle (ou ne parle pas) de « langue occitane ». Cette définition ne peut que se référer au statut social des pratiques linguistiques. Mais il y a deux façons d’envisager cette référence au statut social d’un « parler » donné et de considérer la relation entre langue et dialecte. Soit l’on considère que les statuts de « langue » et de « dialecte », ou encore – dans le cas français – de « patois », peuvent échoir à n’importe quel parler selon les circonstances historiques. Soit, selon une autre conception, la langue n’est pas simplement un statut de prestige social historiquement acquis mais « l’assemblage, par un fonctionnement implicitement ou explicitement commensurable, d’un ensemble, d’une conjonction de parlers ». Dans cette définition, le « dialecte » désigne un ensemble intermédiaire de « parlers » qui présentent au sein d’une langue « un degré supérieur de ressemblance les uns avec les autres ». [2]

 La première conception, simple et claire, semble conduire à pouvoir faire l’économie de la notion de dialecte, mais Sauzet remarque que la question n’est pas ici simplement celle de la recherche d’une simplicité formelle mais plutôt d’une pertinence empirique, et propose deux modèles globaux de la diversité et de la diversification linguistique et partant du rapport langue-dialecte.

 Le premier considère que la diversification géographique d’une langue, à partir d’une langue supposée homogène au départ, est aléatoire et continue. Toutes les langues sont des parlers avec une histoire et un statut différents (selon, notamment, qu’elles ont une armée ou pas). L’équation continuiste se présente ainsi : langue = dialecte + X (par exemple une marine de guerre). Foncièrement ce modèle est entropique ; c’est-à-dire producteur de désordre, de différenciation incohérente et aléatoire.

 Le second modèle affirme que la diversification comporte la formation de cohérences et de ruptures relatives (constitution par ères linguistiques). Soit l’équation suivante : langue = dialectea + dialecteb… + dialectei …. + dialecten (éventuellement le dialectei occupe la fonction de standard). Ce modèle suppose qu’il peut y avoir entre les parlers « des solidarités dans l’innovation ou la conservation (une forme de néguentropie), que la transformation linguistique n’est pas pur désordre ».[3]

 Il semble que le débat entre ces deux modèles puisse advenir sereinement sur un plan strictement scientifique, dans le souci de rendre compte rationnellement des phénomènes empiriques. Or cela est impossible car ils sont en quelque sorte parasités par deux modèles de nation ; le modèle « français », attaché à une conception « élective » de la langue (un parler parmi d’autre est choisi comme « langue » unique de la nation définie comme une instance politique. Voir par exemple la définition fameuse de Sieyès : « la nation est un corps d’associés vivant sous une loi commune et représentés par la même législature ») et le modèle « allemand » – du moins est-il appelé et stigmatisé sous ce nom en France – pour lequel une nation se définit par des caractéristiques objectives : langues, traditions, etc. et qui s’appuie sur la conception d’une solidarité objective entre des parlers, antérieure au choix d’un standard linguistique (conception attribuée souvent à Herder).

 En France, Sauzet le dit fort clairement, c’est par « son lien avec le politique que le français (langue du roi, puis de la République) est légitime et non parce qu’elle serait la forme élaborée de la langue naturelle de l’ensemble des sujets ou des citoyens »[4].

 Je glisserai en commentaire qu’une telle visée syncrétiste, qui contenait une critique des prérogatives de la langue du roi et de la cour, a existé dans la France du XVIe siècle, parmi les lettrés qui concevaient le français comme l’ensemble de toutes les langues parlées par les sujets (quelques aperçus dans mes deux notes sur l’article 111 de l’Ordonnance de Villers-Cotterêt, 1 et 2) : la conception dite allemande me semble donc avoir existé comme une possibilité, qui ne pouvait sans doute être que rejetée par le centralisme politique, le renforcement de la puissance royale jusqu’à ce que l’on appelle l’absolutisme, de sorte que tout ou presque, malgré les tentatives fédéralistes, était déjà joué, au moins sur le plan linguistique, au moment de la Révolution.

Sauzet cite longuement Gaston Paris, qui fut le théoricien par excellence de cette conception continuiste, entropique et élective, inséparable chez lui de la conception française de la nation : « En faisant autour d’un point central une vaste chaîne de gens dont chacun comprendrait son voisin de droite et son voisin de gauche, on arriverait à couvrir toute la France d’une étoile don on pourrait de même relier les rayons par des chaînes transversales continues » (conférence de 1888). Cette représentation, selon laquelle il y aurait contiguïté et continuité de tous les parlers de France, ce qui implique l’affirmation pour le moins discutable d’une délimitation géographique « naturelle » s’ajoutant à la décision politique, ou plutôt qui tente de la fonder en « nature » (car la continuité linguistique a ses limites géographiques hexagonales, comme par hasard), conduit principalement à nier l’existence de langues régionales et en particulier l’existence de la légitimité de toute séparation entre les parlers d’oïl et les parlers d’oc et a fortiori de l’existence d’une langue d’oc. On connaît les sarcasmes de Paris – le bien nommé – à l’égard de Charles de Tourtoulon et d’Octavien Bringuièr qui avaient entrepris d’explorer, sac-à-dos, la limite[5]. « A la suite de G. Paris, tout un courrant de la dialectologie et de la science linguistique dans l’Université française fonctionnera comme une négation et une déligitimation de l’occitan. Nommer l’occitan « patois » [au singulier ou au pluriel] a permis d’en bâtir une science sans le reconnaître, d’en parler à l’université sans le parler ou l’enseigner. Nous n’en sommes pas encore sortis aujourd’hui »[6]. Henriette Walter en fournit un très bon exemple qui adore le mot de « patois » et ne parle jamais d’occitan, sous prétexte que le mot est « politique ». Récemment, un ami m’a signalé la vidéo d’un cours de l’historien américain John Merriman (les pressés iront tout de suite aux alentours des 7 mn), spécialiste d’histoire sociale et politique de la fin du XIXe siècle, où il distribue pour ses étudiants allégrement « patois » et « langues » sur la carte de France, selon on ne sait quel critère ; l’occitan, comme tel, n’y apparaît évidemment pas, partagé entre provençal (« a real language ») et le languedocien, contenant lui même différents « patois », comme l’auvergnat ou celui, non nommé (mais distingué du gascon), dans les Pyrénées, « influenced by spanish » (sic). Déjà dans une conférence sur le mouvement de 1905 à Limoges, Merriman parlait en 2005 du « patois » des ouvriers de la ville. Cela prouve, si besoin était, que la catégorie linguistique de « langue d’oc » n’a toujours pas réussi à s’imposer, pas même parmi les intellectuels, ce que je constate du reste tous les jours en discutant avec des collègues non spécialistes de la question. Mon avis sur ce sujet n’ayant bien sûr aucune valeur, parce qu’identifié comme militant… Dans son article Sauzet analyse et discute brièvement un outil récent, extrêmement raffiné au demeurant, les Lectures par G. Brun, Y. Le Berre et J. Le Dû de lAtlas linguistique de la France établi par Gilliéron et Edmond en 1900, d’inspiration continuiste, dont Sauzet dit les mérites mais aussi les limites, en particulier, le fait de s’arrêter aux frontières de l’espace, ce qui empêche de montrer les continuités extérieures à la France (pour les langues autres que le français).

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 Mais la question de fond est bien celle de la définition politique de la langue, admise et même cultivée par le modèle continuiste : tout parler, peut être choisi comme langue, à l’exception de tous les autres parlers présents sur le territoire où La langue est imposée par volonté politique. Et l’on en revient à la citation de Weinrich : c’est la marine de guerre qui fait la langue. Son acception est soit militante : « pour que notre langue soit reconnue comme telle il nous faut une marine de guerre » ; soit cynique : « sans marine de guerre, votre « parler », ne peut que rester un patois, une non-langue ».

 Sauzet passe en revue les raisons qui font de l’occitan ce qu’il appelle une « langue nue » (« lenga nusa »). Il est évidemment une langue sans État ; une langue dans un État qui ne reconnaît d’existence publique qu’à une seule langue. Mais il est aussi une langue qui ne peut trouver de force par une quelconque victimisation, et cela parce que la place est déjà prise… par le français lui-même qui, bien qu’il n’ait jamais été autant parlé dans l’hexagone, est considéré comme menacé par l’anglais, et – suprême dérision – par les langues « régionales » elles-mêmes ! Il y aurait bien la littérature, qui court depuis l’Europe médiévale jusqu’à nos jours, mais que vaut la littérature par rapport à une marine de guerre ? manifestement, même s’il n’en dit rien, Sauzet ne partage guère l’optimisme des promoteurs de la théologie occitaniste du salut par les œuvres (Cl. Sicre). Il met aussi en cause l’acceptation de la subsidiarité linguistique, qui peut être tentante : comme la langue s’est en effet maintenue sous la forme de sa spécialisation fonctionnelle dans un usage familier et de proximité renonçant à tout prestige, et grâce au tabou social et linguistique du français dans les couches populaires et surtout paysannes (ce que Sauzet a montré en plusieurs de ses articles), des sociolinguistes comme Wüest et Kristol ont reproché aux occitanistes de viser pour leur langue une promotion à des fonctions prestigieuses perdues au lieu de se consacrer à la préserver dans ses usages effectifs. Mais Sauzet remarque très bien que la promotion et donc la valorisation de la spécialisation fonctionnelle dans des usages globalement dépréciés est foncièrement contradictoire. Il remarque en outre que cette position rejoint celle d’un certain « réalisme linguistique », qui considère que la priorité dans la situation d’inégalité linguistique est de renoncer à la langue par laquelle les individus sont dépréciés en leur donnant la meilleur maîtrise possible de la langue dominante. C’est la position de Bentolila, de Bourdieu (au moins du « premier » Bourdieu), du « second » Louis-Jean Calvet et de bien d’autres ; on peut même dire que c’est elle qui donna la meilleure conscience du monde aux instituteurs qui faisaient naguère encore la chasse au patois. Évidemment, ceux qui adoptent cette position ne se demandent jamais si le bilinguisme – eux qui, aujourd’hui le pratiquent pourtant très généralement en adoptant l’anglais comme langue de communication internationale et de présentation de leurs travaux scientifiques – n’est pas une position plus forte que la conversion sans partage (c’est-à-dire la soumission) à la langue unique du pouvoir ; mais c’est que dans la plupart des cas, ils ont parfaitement intégré la dévalorisation en sous-langues des parlers auxquels ils prêchent le renoncement.

 Si l’on adopte une attitude strictement réaliste, qu’il serait absurde de rejeter, dès lors qu’elle consiste précisément à prendre les choses comme elles sont, « il est sûr qu’une langue assurée et incontestable est celle qui constitue un système de représentations fortes (largement partagées) qui prolongent un ensemble important (quantitativement) de pratiques. La faiblesse de l’occitan (une fois de plus) est double qui consiste à correspondre à des pratiques numériquement en recul et de former un système de représentations mal établi (contesté ou nié par le modèle français dominant, concurrencé par d’autres modèles « patoisants » ou localistes : gascon, provençal…) […] la faiblesse, le peu de diffusion de ces représentations signifient une existence discutable, fantomatique pour la langue »[7]. Cette faiblesse apparaît bien dans la tentation récurrente de parler de langues d’oc au pluriel et rien ne la rend plus visible que le tableau des 75 langues de France, dont l’occitan (ou « parlers d’òc ») en tant que tel n’est qu’une parmi d’autres, alors que l’on pourrait discuter sur le statut de plus d’une dans la liste (Sauzet relève que, plus d’une fois, il s’agit bien plutô de dialectes). C’est alors précisément le choix des occitanistes, un choix pas seulement ni d’abord linguistique (je ne dit pas pour autant qu’il n’est pas linguistiquement fondé) d’opter pour « une » langue dialectalisée (gascon, languedocien, provençal, limousin, vivaro-alpin), qui dans une perspective comptable, se retourne contre eux. Pourtant ce choix, car Sauzet reconnaît qu’il y a bien là d’un choix, reste le meilleur, et même le seul véritablement cohérent dans la perspective d’un prolongement de la vie de la langue. « L’occitanisme consiste à dire que, dans la diversité historique et géographique que le mot « occitan » (ou « langue d’oc » ou « provençal » lato sensu) peut couvrir, il est possible d’y insérer sa propre pratique en voyant le tout comme une langue, et que cela représente un choix (parce cela reste toujours en partie un choix) d’un intérêt supérieur par rapport à d’autres choix possibles pour les locuteurs (pour les sujets humaines engagés dans des pratiques linguistiques que l’on peut nommer « occitanes »). […] c’est l’intérêt d’un locuteur d’occitan d’être reconnu et de se reconnaître comme locuteur d’une langue et non d’un patois, de la langue des troubadours et à la fois de Goudouli, de Mistral, de Boudou, de Delpastre… et pas seulement des auteurs de sa province ou du poète de son village, si jamais il y en eût un »[8]. Car finalement, l’occitan n’a pas d’autre armée, d’autre flotte de guerre que de se dire une langue.

 Pour ma part, je suis largement d’accord avec ces analyses de Sauzet, mais je voudrais seulement soulever un problème. Que se passerait-il si, dans une situation entièrement différente, par exemple d’hégémonie politique réelle du languedocien, « l’intérêt » des locuteurs de tel parler considéré comme un « dialecte » de l’occitan, était de le déclarer comme « langue », le cas échéant en baptisant « dialectes » des sous-groupes ? C’est le scénario du reste qu’essayent d’imposer en vain ceux qui font le choix du localisme (certains gascons, auvergnats, provençaux, etc.). C’est la situation des Corses, me semble-t-il, dès lors qu’ils refusent de considérer leurs parlers comme relevant du toscan, et réclament le statut de « langue » à part entière. C’est aussi celle des locuteurs des soi-disant dialetti italiques, situation compliquée par le fait que non seulement le dialecte « toscan » occupe une position d’hégémonie politique et culturelle comparable au français en France (avec des nuances considérables cependant) mais encore que le terme « dialecte » (dialetto) est très fortement dévalorisant (sans être aussi infamant que ne l’est celui de « patois ») par rapport à celui de « lingua » (réservée à la langue standard de la nation, dotée de la marine de guerre) ? Comment rendre une dignité linguistique àces idiomes (certains en dangers immédiats de disparition, d’autres beaucoup plus durablement installés) autrement que de les revendiquer comme « langues » ? Du reste, aucun des arguments usuellement mis en avant par les « dialectologues » italiens pour identifier ces parlers comme dialectes, à la différence des parlers ayant accédé (depuis peu d’ailleurs) au statut de langues (dont l’occitan, le ladino et quelques autres, plus les idiomes dits allogènes), ne me paraissent convaincants. Pas même les arguments faisant appel à l’intercompréhension, tout sauf évidente en bien des cas... On lira sur ce blog le texte d’Amedeo Messina, défenseur de la « langue » napolitaine, consacré aux problèmes de cette structuration « à l’italienne ». Car ce n’est pas tout que de s’entendre sur la nécessité d’une différenciation scientifique entre langue et dialecte, et même éventuellement d’opter pour le modèle par ères (négentropique, qui me semble présider par exemple aussi à la « dialectologie » italienne), encore faut-il s’entendre sur les éléments probants de discrimination et – je voudrais bien me tromper – mais j’ai bien peur qu’il n’y ait guère de consensus à ce sujet… En l’absence de consensus, chaque groupe de locuteurs luttant pour la survie bricole avec des éléments de linguistique, d’histoire, de littérature et d’idéologie politique afin de se doter de cette reconnaissance symbolique minimale que le mot seul de « langue » peut lui apporter. La solution occitaniste, à laquelle j’adhère, consiste à dire que nous sommes simultanément dans le dialecte et dans la langue (le tout de l’occitan est dans ses dialectes). Mais il s’agit d’une solution ad hoc (si je puis dire !), non exportable, c’est-à-dire, non généralisable dans le cadre d’une défense articulée des cultures minoritaires de par le monde.

 

Jean-Pierre Cavaillé

 


 

[1]« … una fixacion e una realizacion particularas de la facultat biolofica universala de lengatge (la capacitat de l’òme a parlar) », p. 110

 

[2] « … lo recampament, per foncianament implicitament ou explicitament comensurable, d’un ensem, d’un conjunt de parlars que al dintre d’uan lenga presentan un gra superior de semblança los uns amb los autres », p. 111.

 

[3] “… de solidaritas dins l’innovacion o la conservacion (una forma de neguentropia), que lo cambi linguistic es pas un pur desòrdre », p. 112.

 

[4] « Es per son ligam amb lo politic que lo francés (lenga del rei, lenga puèi de la Republica) es legitim en França e non perqué seriá la forma elaborada de la lenga naturala de l’ensem dels subjèctes o dels ciutadans », p. 113.

 

[5] Voir la réédition de l’Étude sur la limite géographique de la langue d’oc et de la langue d’oïl (avec une carte) (1874) Édicions dau chamin de Sent-Jaume, Royer, 87380 Meuzac en co-édition avec l’Institut d’études occitanes (IEO) du Limousin, 2005.

 

 

[6] « A la seguida de G. Paris, tot un corrent de la dialectologia e de la sciéncia lingusitica dins l’Universitat francesa foncionarà coma permés de ne bastir una sciéncia sens lo reconéisser, de ne parla a l’universitat sens lo parlar o l’ensenhar. Ne sèm pas encara sortits uèi ». p. 116

 

[7] « Dins une logica realista, es segur qu’una lenga assegurada e incontestabla es la que constituís un sistèma de representacions fòrtas (largament partejadas) que perlonga un ensem poderós (nombrós) de praticas. Lo flaquitge de l’occitan (un còp de mai) es doble de correspondre a de praticas en recuol e de formar un sistèma de representacions mal establit (contestat o negat per lo modèl francés dominant, concurrenciat per d’autres modèles « patesistas » o localistas : gascon, provençal…). […] lo flaquitge, la pauca diffusion d’aquelas representacions signican una existéncia discutabla, fantaumatica per la lenga. », p. 122.

 

[8] « L’occitanisme consistís a pretendre que l’occitan seriá una lenga increada e anistorica. L’occitanisme consistís a dire que, dins la diversitat istorica e geografica de praticas que lo mot « occitan » (o « lenga d’òc » o « provençal » lato sensu) pòt cobrir, es possible d’i inserir sa pròpria practica en vesent lo tot coma una lenga, e qu’aquò representa una causida (perqué demòra totjorn per part una causida) amb un interès superirior a d’autras causidas possiblas pels parlaires (pels subjèctes uman engatjats dins de practicas lingusiticas que se pòdon dire « occitanas »). [...] es l’intérès d’un parlaire d’occitan d’èsser reconogut e de se reconéisser el coma parlaire d’uan lenga e non d’un patés, de la lenga dels trobadors e a l’encòp de Godolin, de Mistral, de Bodon, Delpastre... e pas solament dels autors de sa província e del poèta de son vilatge, se n’i aguèt jamai un ». p. 127.

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18 mai 2009

La langue de Dante (Emma), ou la puissance théâtrale du palermitain

 

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La langue de Dante (Emma), ou la puissance théâtrale du palermitain

 

Depuis quelques années, Emma Dante connaît un succès à mon sens tout à fait mérité dans toute l’Europe pour ses pièces de théâtre, qu’elle écrit et met en scène elle-même. Elle est aussi l’auteure d’un excellent roman publié en 2008, Via Castellana Bandiera. L’une des particularités de son théâtre, d’une extrême originalité et d’une très grande force dramaturgique est d’être dit (et écrit) en sicilien, plus exactement dans la langue parlée par les couches populaires palermitaines. C’est cette langue qui est utilisée également pour les dialogues de son roman, qui se déroule à Palerme et met en scène la folle obstination de deux automobilistes refusant de se céder le passage dans une rue étroite à double sens.

 

Le Pulle

 Sa dernière pièce, créée cette année, tourne en ce moment en France. Je l’ai vue le mois dernier au Théâtre du Rond-Point à Paris et elle sera présentée dans deux jours au théâtre de l’Union à Limoges. Elle est intitulée Le Pulle, mot palermitain qui signifie littéralement Les Putains, au plus proche du latin Puellae. Ici, il s’agit des travestis qui s’adonnent à la prostitution à Palerme et qui ont à endurer toutes les brutalités et avanies d’une culture hyper machiste, dans une société où les relations de pouvoir, dans le refus de toute légitimité accordée à la puissance publique, se manifestent par la violence verbale et physique et la dégradation du faible dans l’abjection. Du moins est-ce ainsi que Emma Dante, sans concession, sans complaisance ni moralisme, perçoit et met en scène le mal qui ronge sa ville. De cette culture et de cette société, les pulle sont à la fois les produits et les victimes ; elles connaissent le fond du mépris et de l’avilissement, la terreur et le viol ; elle ont aussi, d’abord, un cœur et des rêves. les pulle mises en scène par Emma Dante vivent en micro communauté, se protégeant du monde hostile et dangereux auquel elles vendent leurs corps. Elles parlent entre eux leur langue, qui est aussi celle de leurs parents et de leurs clients. N’ayez crainte cependant (je reviendrai sur ce point chez nous si obsessionnel) de ne pas comprendre : les dialogues sont surtitrés en français.

Le spectacle est, selon l'auteure elle-même, une « opérette amorale », où les pulle, l'une après l’autre et toutes ensembles, dans une sorte de longue rapsodie colorée, viennent projeter leurs passés traumatiques, mais aussi et surtout leurs rêves de bonheur, sur des airs composés et chantés par Emma Dante elle-même et ses acteurs. Ce spectacle sensuel et cruel, tendre et obscène, convulsif et espiègle, s’appuie sur un travail des corps qui n’est jamais séparé de celui de la langue, des corps désarticulés et recomposés comme ils le peuvent, une langue blessée, mal cicatrisée, suppurante. Les mélodies de la chanteuse qui accompagnent le spectacle et lui donne un air de cabaret, sont rompues par le fracas des rideaux de séparation qui s’abattent à chaque changement de scène comme les voiles d’un bateau déglingué et rythment les déplacements erratiques des corps. Sans vouloir écraser ce spectacle sous des références trop intimidantes, on peut indiquer cependant, comme des présences sous-jacentes, assumées d’ailleurs explicitement par Emma Dante, le théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud et celui, plus près encore, du grand Tadeusz Kantor.

 

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Le Pulle. Photographie de Giuseppe Di Stefano
 

M’Palermu

 Emma Dante s’est d’abord faite connaître pour une pièce jouée en 2001 (reprise cette année encore au même théâtre du Rond-Point) : M’Palermu (Dans Palerme). La famille Carollo, mal vêtue et mal lotie, s’apprête à sortir pour la sacro-sainte promenade du dimanche, qui reste dans les villes méditerranéennes (car il y a beau temps que l’on « fait » plus le Vigan à Albi, ni la rue du Clocher à Limoges) un rituel social fondamental. Mais Rosalia est en pantoufles, faute de chaussures… Mimmo, le pater familias, irritable et tyrannique, porte, lui dit-on, des pantalons trop courts… ce qui le plonge dans une rage punitive (une littéralisation du proverbe qui aime bien châtie bien). Ils se tiennent sur le seuil, prêts à sortir, sans cesse retenus par des impératifs dérisoires et évidents à la fois… défiant régulièrement le public, en lui demandant ce qu’il a les regarder ainsi, dans leur vulnérabilité et leur faiblesse radicales. Toute la pièce tient dans cet élan suspendu vers le dehors, ce piétinement devant la porte, cette difficulté extrême, cette incapacité finalement à sortir de son propre enfermement.

 

Trilogie de la famille sicilienne

 On peut lire le texte de cette pièce, dans une très bonne édition, associée à deux autres formant une trilogie sur la famille sicilienne : Carnezzeria (Boucherie, qui a vu le jour en 2002), qui met en scène la terrible violence morale (et physique) de trois frères envers leur sœur un peu simple, enceinte de l’un deux, lui faisant croire qu’est arrivé le jour de ses noces ; et Vita Mia (Ma Vie, 2004), rituel morbide d’une mère et de ses trois enfants, autour du lit qui « doit », comme un impératif  catégorique, porter la dépouille funèbre de l’un d’eux[1].

 Ce livre est très bien fait, parce que chaque pièce est précédée d’une très courte et efficace présentation par l’auteure, et parce que le texte est accompagné de notes linguistiques discrètes et efficace qui rendent la lecture limpide pour un italophone ne connaissant pas le sicilien. M’Palermu et Vita mia sont en effet presque (sur ce presque voir infra) exclusivement écrits en palermitain.

 

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Vita Mia
 

L’éclairage discutable de Camilleri

 Un texte introductif d’Andrea Camilleri, l’écrivain qui connaît un si grand succès en Italie, entre autres pour son habitude de mêler à l’italien des tournures et des mots siciliens, analyse cette langue et son usage. Dans ces quelques pages fort intéressantes en même temps que discutables, Camilleri cherche d’abord à rendre compte de ce choix aujourd’hui, de la part d’auteurs dramatiques majeurs comme Franco Scaldati ou Emma Dante (mais il pourrait tout autant et plus encore, renvoyer au cinéma de Mereu et de Crialese, de Garrone et de Diritti), de faire parler le « dialecte » (le concept est utilisé ici dans sa pseudo naturalité). Selon Camilleri, qui reprend un lieu commun que nous connaissons aussi chez nous, l’italien serait menacé dans son intégrité et son autonomie, phagocyté par des vocables anglo-saxons, et cela serait dû en partie au langage télévisuel, qui aplatit la langue, en fait un médium homogène et terne, en l’émondant de toutes ses influences dialectales. Le travail de discrimination et de rejet affiché des formes dialectales non toscanes (avec d’ailleurs aussi une opération constante de distinction interne au toscan) fut d'abord, notons-le, une caractéristique de l’italien littéraire, bien avant d’être celui de la télévision, même si c’est la télévision qui a accompli en effet, après la radio, l’homologation de l’italien parlé (à distinguer évidemment de l’italien écrit). Ainsi serait désormais perdu, suivant Camilleri, « ce mouvement centripète, des diverses périphéries vers le centre, qui est le mouvement essentiel de toute langue qui veut maintenir son autonomie »[2]. Que les langues centrales ne cessent de se nourrir des langues périphériques (qu’elles rejettent pourtant en s’imposant contre elles) est une évidence, le français lui-même en donne un exemple frappant. Les facteurs susceptibles de bloquer cet échange sont multiples, le plus évident, selon moi, étant bien sûr l’épuisement de la source, c’est-à-dire la disparition des langues historiques périphériques, comme c’est le cas en France, mais évidemment la dégradation symbolique (en « patois » et, à moindre titre, en « dialectes » au sens italien du terme) y joue aussi un rôle majeur. Ce à quoi il faut ajouter, et il en va de même pour l’italien, que de nouveaux apports sont observables, issus de nouvelles populations périphériques (tant sur le plan social que linguistique), qui d’ailleurs sont aussi souvent des médiateurs pour l’intégration de certains termes et des expressions issues de l’anglais. Autrement dit, je ne vois guère le danger majeur qui pèserait sur l’autonomie de l’italien aujourd’hui (pas plus que sur celle du français)… Et il me semble en fait que l’enrichissement de la langue par les « dialectes » historiques continue d’opérer en Italie, ce dont la littérature même de Camilleri est un exemple flagrant, chose qui n’existe quasiment plus en France. Une fois encore, ce n’est pas les langues nationales qui sont en dangers, mais bien les langues en situation de subordination diglossiques. Mais Camilleri, comme la plupart des protagonistes en Italie, considère les choses du seul point de vue de la langue nationale, ce qui en explique, à mon sens, l’erreur de perspective : « la langue ouvrière (et celle du sous-prolétariat), la langue paysanne, la langue des périphéries urbaines, sont restées chez nous marginalisées, elles n’ont pas apporté leur vigueur à la langue nationale, elles sont demeurées complètement exclues du processus d’osmose, même si elles ont fait la richesse et la vitalité d’une certaine littérature (je pense surtout à Pasolini) et d’un certain cinéma néoréaliste. De sorte que dans cette langue homologuée et substantiellement anonyme, l’irruption de la colonisation étrangère a été particulièrement facile : que l’on considère combien d’expressions et de mots anglo-saxons sont aujourd’hui présents dans notre langage quotidien. […] C’est ainsi que meurent les langues nationales. »[3] Comme l’impliquent mes remarques précédentes, je suis en désaccord à la fois sur le constat et sur les conséquences désastreuses pour la langue italienne, car s’il est une langue où les emprunts – certes retenus, contredits, condamnés, déniés, etc. – de la langue centrale aux langues périphériques sont considérables, c’est bien l’italien, et cela jusque dans la langue télévisuelle sans doute, à tout prendre, bien moins aseptisée que la nôtre, et où il y a d’ailleurs place pour des éléments dialectaux, ne serait-ce que pour assurer le divertissement des populations (ce qui n’est certes pas glorieux pour ces idiomes, mais est toujours mieux que la négation pure et simple…). Cela n’empêche évidemment pas qu’il existe un fossé immense entre la langue homologuée de la télévision et la manière dont les gens parlent effectivement, encore une fois du fait même que les « dialectes » et des formes hybrides d’italien « dialectalisé » sont toujours largement parlés (au moins en certaines régions), un fossé linguistique pur et simple, mais aussi un évident et très lourd ostracisme culturel et social. A cela s’ajoute  le fait que cette langue standard, dans sa version médiatique, est indéniablement associée à une dénégation idéologique du réel sans doute plus grande encore en Italie – à l’heure du triomphe affligeant de l’opérette nationale berlusconienne – qu’en d’autres pays d’Europe.

 

La quête du réel

 Aussi peut-on s’accorder au moins avec la suite du raisonnement de Camilleri affirmant que les auteurs qui ont voulu confronter leurs œuvres au « réel » ont dû se retourner vers « le dialecte comme unique possibilité expressive. Et tenter l’opération de promotion du dialecte comme langue personnelle, comme langue qui puisse résonner d’authenticité »[4]. Ainsi de la langue d’Emma Dante qui, dit-il, va cependant plus loin.

 Camilleri la distingue d’emblée de celle d’un autre grand auteur palermitain auquel il n’est pas possible de ne pas comparer Emma Dante : Franco Scaldati, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler, pour La Gatta di pezza (2005), une pièce dédiée elle aussi à une famille palermitaine, mais projetée dans les années d’après guerre, où sont présentes les figures du père abusif (et incestueux), d’un fils travesti, d’une fille demeurée. Camilleri fait justement remarquer que la langue théâtrale de Scaldati est verticale, procédant à des « ascensions lyrico-onirique », alors que celle de Dante s’en tient délibérément à une marche horizontale, éventuellement avec des plongées vers le bas.

 Cette horizontalité est indissociable de ce pas en avant, par rapport au choix du dialecte pour dire la réalité linguistique et sociale. D’abord, explique-t-il, Emma Dante fait un usage rigoureux du parler palermitain, en exploitant les sous-significations attestées des mots (il prend l’exemple du verbe scripintare, qui signifie presser les boutons et furoncles pour en faire jaillir le pus. Ti scripento, est un parole de menace, mais signifie de surcroît un mépris absolue de la personne à laquelle on s’adresse, la considérant comme un furoncle). Cette adhésion au sens usuel des paroles, prélevées dans leur usage oral, permet de dire les choses mêmes dont il est question (les relations entre les membres de la famille parlermitaine par exemple). Ainsi, ce parler « non seulement naît avec les personnages eux-mêmes, mais sans elle, les personnages n’existeraient pas, il est la nécessité absolue, ce qui identifie leur vie scénique. Et les personnages le savent : leur parler est tellement connaturel et tellement commun à tous qu’il est comme l’air qu’ils respirent, chacun d’eux continuellement en aspire une certaine quantité et puis le restitue à l’usage commun »[5]. C’est ce qui conduit également au choix d’un parler strictement localisé, au sens d’une langue véritablement parlée, et non « littéraire » (ce qui n’empêche qu’elle est évidemment littérarisée par le passage à l’écrit) ; du palermitain donc et non du sicilien moyen. Ce choix linguistique s’explique parfaitement dans le cadre de l’esthétique propre à la dramaturge. Il montre, si besoin était, que l’option du plus grand des localismes peut être, dans certains cas, une voie brève, un raccourci pour l’universel.

 

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Carnezzeria. Photographie de Giuseppe di Stefano
 

Immersion du spectateur et incorporation de l’acteur

 Cette analyse de Camilleri correspond sans aucun doute aux intentions explicites de l’auteure. J’ai assisté à l’entretien public qu’elle a donné le 30 mars dernier à l’Institut Italien de Paris. Elle y a très hautement affirmé son attachement viscéral au palermitain et souligné l’importance cruciale de cette langue dans son théâtre. Pourtant, tout à la fois, elle a insisté sur le caractère secondaire et quasi superflu des surtritrages. Elle raconte d’ailleurs qu’elle avait d’abord présenté à Paris, M’Palermu sans surtitres, ce qui avait donné des sueurs froides à Jean-Louis Périer, avec lequel elle avait travaillé (il présentait d'ailleurs ce jour là, à l’Institut Italien, le travail de la dramaturge à travers des vidéos de ses spectacles et en lui posant des questions). Elle a d’ailleurs réitéré cette expérience, a-t-elle ajouté, à Moscou, avec un très bon résultat Elle fait en effet le pari de l’immersion du spectateur, capable selon elle de rentrer dans ce qui se dit et se fait sur scène sans explication, à condition d’accepter le défi. De toute façon, son théâtre, a-t-elle dit aussi, est délibérément simple dans sa structure, quelque chose de très primitif, de foncièrement gestuel et la langue y est inséparable de cette gestualité : c’est à travers le geste que la parole vient, c’est de l’acteur lui-même que la parole vient, à travers la recherche d’une gestualité primitive, instinctive, animale. Car pour elle – c’est le paradoxe que je soulignais – « il s’agit de parler du monde, non de Palerme ». D’ailleurs autre paradoxe , elle a relevé, non sans une pointe d’amertume, le fait que ses pièces ne sont pas données à Palerme, ni en Sicile, mais à Milan, à Paris, à Bruxelles, à Moscou…

Au moment des questions du public, je lui ai demandé quel lien elle établissait entre ce choix de la vie nue, de l’animalité de l’acteur et celui de la langue, d’une langue méprisée, d’une langue basse… Elle m’a répondu que, dans l’expression gestuelle, la langue devient chant ; c’est comme si la langue était chantée, et cette langue basse, déconsidérée, est anoblie dans ses spectacles par le fait même qu’elle devient chant.

J’en ai évidemment profité pour dire que si son théâtre, nonobstant le fait qu’il soit parlé en palermitain, était joué et reconnu à Paris, hé bien il fallait qu’elle sache qu'une une chose semblable ne serait nullement concevable pour un théâtre dans les langues historiques de France. La salle était comble et je provoquais un long murmure de désapprobation généralisée, auquel je m’attendais, bien évidemment. L’un de mes voisins, d’ailleurs sans aucune animosité, me dit que l’on n’avait qu’à se mettre à écrire des pièces en occitan, comme si cela, évidemment, n’était pas le cas… Cette réflexion m’a fait penser à la question que, quelques jours auparavant, le journaliste de France Culture Arnaud Laporte avait posé à Emma Dante : à savoir pourquoi elle écrivait ses pièces dans une langue que personne ne parlait plus… ce contre quoi elle s’inscrivit bien sûr en faux, évoquant même une revanche aujourd’hui du parlermitain.  C'est à croire que les français qui se rendent en Italie ou Espagne, ont les oreilles bouchées. Et il n'est pire sourd, comme dit le proverbe, que qui ne veut entendre. En même temps, une langue rare, où réputée telle, est susceptible de flatter le goût prononcé de nos compatriotes pour l’exotisme culturel, pourvu évidemment que les textes soient dument traduits, car l’esprit n’est certes pas à l’immersion… Une langue étrangère est tout au plus considérée comme un bruit de fond agréable, au mieux comme une "musique", et appréciée comme telle au cinéma et au théâtre des mateurs et eux-seuls (mêm Arte s'est mis au doublage !).

 

Échantillon de la langue de (Emma) Dante

C’est pourquoi, je ne peux terminer justement cette note, sans faire « entendre » la langue d’Emma Dante. Je prendrai les premières répliques de M’Palermu, telles qu’on les trouve consignées dans l’édition dont j’ai parlé plus haut :

Chi fa, ’a grapèmu sta finestra ?

Chi fa, ’n ci vidi : agghiurnò !

Rosalia, chi fa, non lo senti che ti sto chiamando ?

Rosalia ?

Chi fa, ’un ci senti ?

Chi duluri !

Puru ’a nonna s’arruspigghiò !

’Un pozzu trovare ’a mè cammìsa c’u colletto bianco !

Padri, figghiu e spiritu santu, agghiurnò !

Chi fa, m’a dai ’a mè cammìsa, o no ?

Mimmo ?

Chi duluri !

Fuori ci suuunnu cosi ’i capricciu veru !

Grapi ’a finestra e talìa :

C’è il sole ! È bello vero… Vassatàista !

Vassatàista !

Ce qui donne en français (essai de traduction sans prétention aucune) :

Allez, on l’ouvre, cette fenêtre ?

Allez, tu ne vois pas : le jour s’est levé !

Rosalia, allez, tu n’entends pas que je t’appelle ?

Allez, tu n’entends pas ?

Quelle misère !

Même la grand-mère s’est réveillée !

Je n’arrive pas trouver ma chemise avec le col blanc !

Marie-Jésus-Joseph, le jour s’est levé !

Allez, tu me la donnes ma chemise, ou quoi ?

Mimmo ?

Quelle misère !

Dehors il y aaa de vrais délices !

Ouvre la fenêtre et regarde :

Il fait soleil ! C’est vraiment beau… Goûtez-moi le !

Goûtez-moi le !

Mais ma traduction ne tourne pas rond, elle ne convient en fait pas du tout, car il faudrait pouvoir jouer sur deux langues, car même si le palermitain domine, l’italien, au moins dans le texte publié, est bien présent (la version de scène, que l’on peut trouver d’ailleurs en ligne, est entièrement palermitaine[6]). De la même façon que dans son roman, l’auteure ne cesse de jouer sur les deux langues et sur leur contagion. On ne pourrait en fait traduire ce type de texte, inséparable de la diglossie et de la contamination réciproque des deux niveaux de langue, qu’en recourrant à l’une de nos langues dites « régionales » ou du moins à de forts régionalismes. Mais cela est-il encore possible, pour le public désormais si majoritairement monolingue ? Ainsi Le théâtre et le roman d’Emma Dante, dans le cadre du strict monolinguisme français, sont-ils proprement intraduisibles. Enfin, il faut être précis : on peut toujours traduire, mais en perdant le jeu diglossique, c’est-à-dire une bonne partie de l’intérêt littéraire de ces textes. On m’excusera donc (il faut toujours demander des excuses quand on fait des choses comme ça, dans nos contrées…) de reprendre mon ouvrage en transposant en occitan les parties en palermitain (c’est-à-dire quasi tous), pour donner une idée, tout à fait indicative, de la manière dont les langues s’engencent dans cette version du texte :

Anem, la dubrèm aquesta fenestra ?

Anem, zo veses pas : lo jorn s’es levat !

Rosalia, anem, tu n’entends pas que je t’appelle ?

Rosalia ?

Anem, m’auses pas ?

Quina miseria !

E mai la menina s’es desrevelhada !

Capiti pas de trobar ma camisa, amb le col blanc !

Al nom del paire, del filh e del Sant Esperit, lo jorn s’es levat !

Anem, me la donas ma camisa, o non ?

Mimmo ?

Quina miseria !

Defòra se trrraapan aital las vertadièras delicías!

Dubriá la fenestra e agacha :

Il fait soleil ! C’est vraiment beau… Tastatz-me-aquò !

Tastatz-me-aquò !

 

Jean-Pierre Cavaillé

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Phtogoraphie de Carmine Maringola pour la couverture de Via Castellana Bandiera (Graphiste Francesca Leoneschi)


 

[1] Emma Dante, Carnezzeria. Trilogia della famiglia siciliana, Prefazione di Andrea Camilleri, Roma, Fazi Editore, 2007.

[2] « … arrestando quel movimento centripeto, dalle diverse periferie verso il centro che è il movimento essenziale di ogni lingua che voglia mantnersi autonoma ». Ce texte est accessible en ligne.

 

[3] « Per farmi capire meglio: la lingua operaia (e quella sottoperaia), la lingua contadina, la lingua delle periferie urbane, da noi sono rimaste emarginate, non hanno portato vigore alla lingua nazionale, sono del tutto restate escluse dal processo osmotico, semmai hanno fatto la ricchezza e la vitalità di certa letteratura (penso soprattutto a Pasolini) e di certo cinema neorealistico.
Sicchè è stata facile, in questa lingua omologata e sostanzialmente anonima, l’irruzione della colonizzazione straniera: si consideri quante parole e modi di dire anglosassoni sono oggi presenti nel nostro parlato quotidiano. Perfino i governi che da noi si sono succeduti negli ultimi anni si sono facilmente arresi, vedi welfare, devolution, question time, ecc. Muoiono proprio così le lingue nazionali.
»

 

[4] « Allora è stato necessario, ineluttabile, per molti tra scrittori, poeti, autori drammatici che volessero con le loro opere confrontarsi col reale (non sto parlando né di realismo né di neorealismo) rivolgersi al dialetto come unica possibilità espressiva. E tentare l’operazione di promozione del dialetto a lingua personale, ad una voce che risuonasse d’autenticità.  »

 

[5] « Questa parlata però non solo nasce coi personaggi stessi, ma senza di essa i personaggi non esisterebbero, essa è la necessità assoluta, identificante del loro vivere scenico. E i personaggi lo sanno: la loro parlata è talmente connaturata e talmente comune a tutti che è come l’aria che respirano, ognuno di loro continuamente ne aspira una certa quantità, se ne serve e quindi la restituisce all’uso comune.  »

 

[6] La version entièrement parlermitaine est à mon sens, esthétiquement la plus intéressante. Elle est aussi plus longue, et il y a des changements de sens. La voici, telle qu’on la trouve dans la revue Prove di drammaturgia, IX, n. 1, juillet 2003, en ligne. On m’excusera pas de traduire, l’exercice deviendrait par trop redondant...

Chi fa: a rapemu sta finestra?

Chi fa: unnu viri c’agghiurnò?

Chi fa: ancora t’haia a chiamari?

Rosalia?

Chi fa: un ci senti?

Rosalia?

Bedda matri

Chi duluri!

Puru a nonna s’arrusbigghiò!

Bedda matri!

Un pozzu truvari a me cammisa!

Padri figghiu e spiritu santu, agghiurnò!

Chi duluri!

Chi fa: ma runi a me cammisa, o no?

Rosalia?

Bedda matri!

Chi fa: un ci suuuunnu cosi ‘i capricciu veru! Ora u sfurnavu, ora! Era bellu viè era bello viè vassataista

vassataista!

Ecco: a trovai a cammisa, sugnu prontu!

Sunnu cosi capricciu veru

Prontu sugnu! A cravatta ma metteri!

Bedda matri!

Prontu sugnu! Aspettatemi!

 

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13 mai 2009

Festa della poesia, Ribolla, Maremma toscana

 

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[versione italiana dell'articolo già pubblicato in francese il 30 di Aprile]



Festa della poesia, Ribolla, Maremma toscana

La scena si svolge a Ribolla, un paese della provincia di Grosseto, Domenica 19 aprile 2009. Ci sono quattro uomini davanti alla trattoria, dopo pranzo, seduti o in piedi sul marciapiede, due hanno una certa età, gli altri due sono molto più giovani. Uno dei due anziani, all’improvviso, rivolgendosi al suo coetaneo, comincia a cantare una melodia ampia e monotona, una specie di melopea tra il canto e la parola, aiutandosi con un gesto del braccio. Si afferrano nel canto, rime che si rispondono. L’uomo canta la gioia, l’emozione di trovarsi di nuovo, quest’anno ancora, per cantare di poesia. Canta anche la poesia stessa, la bellezza del canto e della poesia, la bellezza del canto in poesia.

Se non ci fosse essa a dar conforto

Mi sembra già il mondo sarebbe morto.

Quello che il profano ascoltatore non può sapere è che il poeta sta improvvisando i suoi versi davanti a lui, rispettando una forma fissa molto restrittiva: otto versi (ottava) di undici piedi (endecasillabi), rimati rigorosamente secondo lo schema AB, AB, AB, CC. L’uomo a cui il poeta si rivolge, dopo aver seguito con attenzione e concentrazione, risponde, riprendendo l’ultima rima lasciata dal compagno (CD, CD, ecc.). Il suo modo di cantare, e la sua melodia sono molto diversi e nello stesso tempo in perfetta continuità di tono, di spirito e di contenuto con il canto di chi l’ha preceduto... Offre le sue parole, le sue immagini, metafore, i suoi tratti dialettali, il suo accento, il suo gesto. Alla fine dell’ottava, un ascoltatore attento e visibilmente commosso, come credo lo siamo stati tutti, presi dalla forza lirica e dalla fragilità funambulesca di questa parola cantata, segna la sua approvazione con una ferma interiezione. Nel frattempo, in effetti, un piccolo gruppo di ascoltatori si è formato, anch’ esso improvvisato : un paio di amici del poeta, qualche giovane passante fermandosi per strada, un altro gruppetto segue con attenzione, un pò più in disparte. Ho acceso il mio registratore e, in un angolino, Grazia Tiezzi, una linguista che lavora sul canto versificato dei poeti improvvisatori toscani, riprende discretamente con la videocamera. Uno dopo l’altro, i quattro poeti si risponderanno, ciascuno porgendo il suo personale modo di cantare il verso, il suo proprio universo poetico, ma sempre in maniera pertinente, in sintonia con ciò che è stato detto dai compagni. Si tratta di procedere oltre, di condurre oltre il discorso, anzi l’argomento poetico fino al suo compimento. Per un momento, lungo e breve – perchè questa poesia apre una temporalità tutta sua, una durata insieme sospesa e distesa, rompendo del tutto coi ritmi della vita che continua a svolgersi intorno –, lo scambio si concentra su metafore navali e marine, tanto per esprimere l’invenzione poetica quanto per descrivere il corso della vita, il suo viaggio in alto mare e tra gli scogli, le sue bonacce, le sue tempeste e il suo atteso naufragio.

Lo scambio tra Mario Monaldi (Allumiere), Franco Finocchi (Tolfa), Marco Betti (Arezzo)[1] e Pietro De Acutis (Roma, Rieti) durerà poco meno di un quarto d’ora. Potrebbe proseguire per ore ed ore, come succede spesso... Il 12 dicembre 2003 ad esempio, a Grosseto, per Telethon, un gruppo di poeti (tra cui Gianni Ciolli, Donato De Acutis, Niccolino Grassi, Emilio Meliani, Enrico Rustici, Bruno Tuccio) ha improvvisato per 24 ore senza mai interrompere la rima. In effetti, la stretta concatenazione, la ripresa della rima lasciata dal poeta precedente alla fine dell’ottava è la regola d’oro del canto estemporaneo in Toscana, Lazio e Abruzzo. Ci sono forme simili in Sardegna (cantato in lingua sarda [2]), in Corsica (cantato in lingua corsa : il famoso Chjam’e Rispondi [3] ) e nelle isole Baleare (glosas [4] ).

Ma questo momento di pura grazia davanti alla trattoria, in cui i quattro poeti si alternano, non può durare a lungo, perché, a qualche passo da lì, li aspetta la sala del Circolo ARCI, sede dell'associazione che porta il nome del poeta estemporaneo Sergio Lampis. È colma di gente (più di duecento persone) che si prepara a celebrare, con una ventina d’altri poeti del Lazio e della Toscana (gli Abruzzesi erano assenti per causa del terremoto), l’annuale Festa della Poesia improvvisata di Ribolla. Un’ associazione di improvvisatori sardi di Orgosolo, S’Ottada, è anche presente, offrendo fogliettini piegati in borsette di tissuto e grembiulini su cui, scritti a mano, sono associati versi in toscano e in sardo.

Ribolla non è un paese qualsiasi. È nato quando si aprì nel tardo ottocento, in mezzo ai campi, una miniera di carbone. Il paese è rimasto tristemente famoso per l’esplosione di grisù del 4 maggio 1954, che provocò la morte di 43 minatori. La storia di Ribolla, come quella di tutte le terre di miniera, è segnata dalle dure lotte sociali e dalla presenza di una doppia cultura, operaia e contadina (come a Carmaux, da dove vengo, e in molti altri luoghi di miniere, a Ribolla i minatori erano anche agricoltori). Questa storia è inseparabile da quella dell’ Ottava Rima, che naturalmente ha cantato la miniera e la sciagura del 1954. Da lì, forse, il desiderio, più forte che in molti altri luoghi della Maremma, di coltivare e sviluppare la tradizione della poesia estemporanea, che era del tutto moribonda diciotto anni fa, quando fù organizzato il primo incontro. L’iniziativa è partita da un ex minatore, Domenico Gamberi, uomo di grandissima passione e assiduità, assolutamente dedicato alla causa e di un’inflessibile determinazione, insieme a lui, Corrado Barontini, che svolge un ruolo fondamentale sia nell’organizzazione di incontri poetici e di convegni scientifici sulla poesia in ottava rima, che nella pubblicazione di libri di poesia e di analisi su questa forma culturale originale, in grado di interessare e di riunire musicologi, linguisti, antropologi, storici e letterari. D’altronde un piccolo gruppo di “studiosi” sono presenti nella sala: Alessandro Bencistà, direttore dell’indipensabile rivista Toscana Folk, Antonello Ricci, autore di innumerevoli ed eccellenti articoli in materia, che inoltre recita brillantemente la parte di presentatore durante la festa, Grazia Tiezzi, di cui ho già fatto il nome, Elisabetta Lanfredini, ricercatrice e cantante, l’editore Paolo Casini, e alcune altre persone... Il ruolo dei ricercatori nella consapevolezza del valore culturale della poesia estemporanea, e quindi, nella sua trasmissione e perpetuazione è di per sé una cosa molto interessante da sottolineare e da prendere in esame.... D’altronde alcuni di essi, come Giovanni Kezich e lo stesso Antonello Ricci, si sono soffermati su questo fenomeno spesso trascurato, se non addirittura giudicato negativo e fatale per la pretesa “autenticità” e “genuinità” delle produzioni culturali tradizionali. Va aggiunto che la manifestazione non sarebbe possibile senza la modesta assistenza finanziaria e il dichiarato sostegno morale dei politici locali, la maggior parte sono membri del Partito Democratico, di cui si conoscono fin troppo bene le difficoltà attuali. Il sindaco Leonardo Marras, ad esempio, era presente durante l’intero pomeriggio. L’interesse suscitato oggi da questa tradizione culturale in Maremma tra gli amministratori locali, mi è sembrato più o meno l’opposto di quello dimostrato dai nostri rappresentanti nel Limousin, su una base politica e ideologica – si badi bene – del tutto simile. Mi è apparso cioè che, da noi, comparativamente, l’impegno della ricerca e dell’università nel campo delle lingue e delle culture tradizionali rimane disperatamente debole.

Ribolla

Ribolla, festa della poesia. Foto di Angelo Trani gentilmente rubata a Elisabetta Lanfredini

Gli spettatori cominciano a sedersi sulle panche. Vicino a me, uno dei quattro poeti della trattoria, Franco Finocchi, mi canta dei passi delle sue composizioni in ottava rima : sulla tragica partita di calcio tra Liverpool e Juventus del 25 maggio 1985 a Bruxelles, sull’ incontro tra Gorbaciov e Reagan nel ‘86 a Ginevra, sull’ 11 settembre... Da secoli, l’ottava rima è il metro usato per raccontare e cantare gli eventi notevoli: battaglie, lotte politiche, fatti di cronaca... Ho accennato alla sciagura di Ribolla cantata in ottava, ma è proprio questa forma epica che veniva usata per conservare la memoria degli assedi, delle pestilenze, delle inondazioni, dei terremoti, per tramandare storie di briganti e di delitti di sangue... Fu usata per cantare il Risorgimento, le invasioni francesi e austriache, l’avventura coloniale, le due guerre mondiali, la guerra fredda, l’uomo sulla luna... Alla fonte, troviamo i principali modelli epici del cinquecento: i rifacimenti in ottava (la cui paternità in Italia sembra proprio dovuto al Boccacio) delle storie di cavalleria, la Pia dei Tolomei tratta da Dante, l’Orlando Furioso dell’Ariosto, la Gerusalemme deliberata del Tasso, l’Adone e la Strage degli Innocenti del Marino, che rimangono tutt’ora riferimenti costanti nella bocca di poeti. Questo immenso patrimonio di versi appartenenti alle più alte forme della lirica del Rinascimento italiano, letta e sopratutto memorizzata da una generazione all’altra, serve tutt’ora da serbatoio, repertorio o arsenale, in cui i poeti, spesso pocco alfabetizzati (almeno tra i più anziani), contadini, artigiani, operai, traggono una parte del loro vocabolario, espressioni, rime, nomi di divinità, di eroi e paladini, sempre a disposizione per condurre la cronaca degli eventi contemporanei e affrontare la sfida dei duelli estemporanei.

 

Altri poeti mi sono presentati: Benito Mastacchini[5], da Suvereto, poeta e scultore del legno, Umberto Lozzi detto “puntura” o “Volpino”, che faceva il vetturino[6] in Maremma, personaggio estroverso e colorito (bisogna assolutamente vedere e ascoltare il video fatto su di lui da Elisabetta Lanfredini[7]), Agnese Monaldi, da Allumiere, una donna piena di modestia, che ho scambiato all’inizio per una semplice ascoltratrice (la si può vedere nel film segnato alla fine di questo articolo). Le donne non sono molte tra i poeti improvvisatori; solo due interveranno oggi. Però ve ne sono sempre state, e alcune sono rimaste celebri, come Divizia, la contadina dalla zona di Bagni di Luca che improvvisò per Montaigne, o ancora la famosissima Beatrice Bugelli, anch’ essa pastora analfabeta, ammirata da tutta la generazione dei letterati romantici (Tomaseo, ecc.).

Ci furono anche delle improvvisatrici, conosciute, nei grandi salotti del settecento e del ottencento, dell’intera Europa come Corilla Olimpica (la Corinne di Madame de Staël), Teresa Bandinetti o Giannina Milli, che gareggiò con la Bugelli.

 

La festa comincia con i saluti dei poeti, ottave rigosamente improvvisate, come si deve, con la ripresa obligata della rima. Poi si arriva al cuore dello spettacolo: una serie di duelli, detti contrasti, su argomenti scelti dal pubblico. Nella maggior parte dei casi, si tratta di coppie di opposizioni, e ogni poeta deve difendere la parte che la sorte gli ha attribuito. Il contrasto, probabilmente è derivato dalla tenson dei nostri trobadors, che sembra aver ispirato gran parte delle forme di giostre poetiche improvvisate in Europa e, come tutti sanno tra gli afficionados di Claude Sicre e dei Fabulous troubadours (che però imitano, più che praticano l’improvvisazione), le forme estemporanee dell’America del Sud (repentistas di Cuba, desafios de palavras en Brasile). In Italia centrale, ha assunto la forma dello scambio di ottave endecasillabiche, rimasto invariato dal seicento-settecento (il contrasto in ottava è più antico, ma l’obbligo della ripresa di rima, che non si usa nella poesia “colta”, non sembra essere esistito prima). Il contrasto è un duello versificato, un tipo di dialogo agonistico che, una volta, assumeva un fortissimo carattere conflittuale, arbitratto dal pubblico che aggiudicava la vittoria a uno dei protagonisti, come avviene tutt’ora col bertsulari basco, altamente competitivo[8]. Oggi, però, in Toscana, spesso non vengono più dichiarati vincenti né perdenti. Questo cambiamento favorisce forme di scambio più cordiali e rilassate, e evita le liti e le controversie del pubblico e dei poeti, che non di rado succedevano. Va detto poi, che prima c’ erano dei premi, certo modesti, ma non trascurabili per dei braccianti, pastori o vetturini squattrinati.

 

Monaldi

Mario Monaldi, uno dei poeti presenti a Ribolla

 

A Ribolla, in questo giorno piovoso di primavera, i temi scelti dal pubblico sono tanto delle coppie di opposizioni tradizionali, quanto dei soggetti della più scottante attualità: il furbo e lo sciocco (Realdo Tonti e Franco Finocchi) ; Adamo ed Eva (Agnese Monaldi e Alessio Bagnotti), il poeta antico e il poeta giovane (Antonio Mariani e Clemente Lorenzo), ma anche il banchiere e il debitore (Marco Betti e Pietro De Acutis) e perfino un duello tra un poeta (Emilio Miliani) che impersona Leonardo Marras, già citato, candidato PD alla presidenza della Provincia (presente in sala) e un altro poeta (Enrico Rustici) rappresentando il suo avversario di destra, Alessandro Antichi. La regola d’oro è che il poeta deve, anche se può maneggiare a volontà lo scherzo e l’ironia (come in effetti si aspetta da lui), difendere le parti, e caso mai i partiti che gli vengono assegnati. La prestazione retorica, benché sottomessa ai vincoli formali che abbiamo detto e a questa imposizione del ruolo, è spesso mozzafiato. Sono stati improvvisati anche due contrasti satirici e giocosi a tre voci: uno su di un tema socialmente molto impegnativo nell’Italia contemporanea: il vecchio, la figlia e la badante (Mario Monaldi, Giampiero Giamogante) e l’altro su una questione di politica, che come è stato rammentato, ha dato luogo ad un movimento sociale molto importante in Italia qualche mese fa, sulla scuola e sull’università (ovviamente non potevo non pensare all’attuale movimento in Francia, e alla nostra incapacità di coordinare la lotta al livello europeo): tre poeti hanno avuto l’onere di sostenere le parti, chi della ministra dell’istruzione Gelmini, chi dell’insegnante e chi dello studente (Irene Marconi, Gabrielle Ara e Fabrizio Ganugi). Infine, l’attualità imponeva un soggetto che non poteva essere trattato sotto la forma del contrasto: il terremoto in Abruzzo. Questo tema è stato interpretato da due poeti di lunga esperienza, Benito Mastacchini e Pietro de Acutis, con un’improvvisazione in cui la questione delle responsabilità politiche non è stata certo trascurata.

I poeti si succedono al microfono sul palco del teatro/cinema di Ribolla, in questa sala che fu costruita in altri tempi dai minatori stessi, dedicando alla sua realizzazione i loro giorni di riposo. I poeti che non cantano aspettano sul retro del palco seduti . Il pubblico è molto presente, applaude l’estro poetico e i bei finali, entusiasta, attento e chiacchierone (cosa che, spiegata ad un francese, pare impossibile, eppure la gente qui è capace di tale prodezza). Le ottave si susseguono e sembrerebbero potersi protrarre fino all’esaurimento fisiologico e mentale dei poeti e del pubblico; talora gravi, talora leggere, satiriche o mordaci, insieme colte e dialettali, fiorite e crude, cantate da anziani ma anche da giovani, come ad esempio Enrico Rustici, nato nel 1984, che calca i palchi dall’età di sedici anni e ha già pubblicato una raccolta[9]. Ovviamente, questa tradizione orale porta con sé tutte le voci che si sono spente, e di cui ogni anno si richiama la memoria. Ma la morte del genere con gli ultimi vecchi poeti contadini non sembra più affato una fatalità, perché, anche se c’è mancato un pelo, il passaggio del testimone è ormai assicurato. Pertanto, nulla è mai del tutto perso, fino a quando il desiderio di trasmissione vive ancora in alcuni.

Jean-Pierre Cavaillé

 

Si consiglia la visione del film La memoria cantata d’Angelo Paoletti, accessibile on line, eccellente introduzione allottava rima nel Lazio, in cui appaiono alcuni dei poeti (e studiosi) citati supra.

Da vedere anche, le due parti di un filmato d’Elisabetta Lanfredini sugli usi politici dell’ottava rima, tra altro nei tempi del fascismo :

“A parole mi avrebbero buttati in prigione” (l’ottava rima in Toscana 1/2)

“A parole mi avrebbero buttati in prigione” (l’ottava rima in Toscana 2/2)

 

Bibliografia minimale :

 

Agamennone, Maurizio, Cantar l’ottava. In Kezich, Giovanni I poeti contadini, Roma, Bulzoni, 1986, p. 171-218.

Bencistà, Alessandro, I poeti del mercato. Raccolta di contrasti in ottava rima dei poeti estemporanei Gino Ceccherini e Elio Piccardi, Firenze, Studium editrice, 1990.

Bencistà, Alessandro, I Bernescanti, Firenze, ed Polistampa, 1994.

Bencistà, Alessandro, L’Ambulante scuola. Poesia popolare ed estemporanea in Toscana, Firenze, Semper, 2004.

Fantacci, Andrea et Tozzi, Monica, Altamante. Una vita all’improvviso, Iesa, ed. Gorée, 2008.

Franceschini, Fabrizio, I contrasti in ottava rima e l’opera di Vasco Cai di Bientina, Pisa, 1983.

Kezich, Giovanni, I poeti contadini, Roma, ed Bulzoni, 1986.

Kezich Giovanni, Extemporaneous Oral Poetry in Central Italy, Folklore, Vol. 93, n. 2 (1982), p. 193-205.

Priore, Dante, L’Ottava Rima. Documenti di canto e dipoesia popolare raccolti nel Valdarno superiore, vol. 1, commune di Laterina ; Commune di Terranuova Bracciolini, 2002.

Ricci, Antonello, Fare le righe, L’ottava Rima in Maremma. Vita e versi di Delo Alessandrini, poeta improvistore, Roma, Stampa alternativa, 2003.

Ricci, Antonello, Di certe notevoli cose intorno all'ottava rima cavate da’ libri,

La Ricerca Folklorica

, n° 45, Antropologia delle sensazioni, Avril 2002, pp. 121-131.

Ricci, Antonello, Autobiografia della poesia. Ottava rima e improvvisazione popolare nell'alto Lazio,

La Ricerca Folklorica

, n° 15, Oralità e scrittura. Le letterature popolari europee, avril 1987, pp. 63-74.

Ricci, Antonello, Detto e taciuto. Le ottave del consenso contadino al regime fascista, La Ricerca Folklorica, No. 11, Antropologia dello spazio (Apr., 1985), pp. 121-124.

Tiezzi, Grazia. Le ragioni della rima : studio sull'improvvisazione di un'ottava di saluto, Urbino : Università di Urbino Carlo Bo, 2008 (Documenti di lavoro e pre pubblicazioni. Centro internazionale di semiotica e di linguistica).

Atti di convegni :

L’arte del dire, Grosseto, ed. ATP, 1999.

Poesia estemporanea a Ribolla, 1992-2001, ac. di C. Barrontini e A. Bencistà, Firenze, Toscana Folk, ed. Laurum, 2002.

Per una bibliografia più ricca e aggiornata, si veda il sito Archivi delle tradizioni popolari della Maremma.

Un’ altra bibliografia alla fine del saggio in linea di Paolo Bravi, L’improvvisazione in Ottava Rima (documento pdf)

 


[1] Marco Betti cura un blog di poesia : Epigrammando parole.

[2] Si veda ad esempio la Gara di poesia ripresa a Luras nel 2007. http://www.youtube.com/watch?v=SjCrRuziCRA

[3] Si veda, il filmato sul blog Campa in Erbaghjolu.

[4] Ad esempio http://www.youtube.com/watch?v=Bh3deU6tH8c

[5] Una corta improvisazione di questo poeta sul blog di Elisabetta Lanfredini.

[6] cf sito del comune di Montemignaio.

[7] Video su Puntura.

[8] La Mémoire Denis Laborde, Denis Laborde, et l’Instant : les improvisations chantées du bertsulari basque, Donostia, Elkar, 2005.

Voir aussi :

http://www.eke.org/fr/kultura/bertsularicom
et :

http://www.euskonews.com/0056zbk/gaia5608fr.html

[9]La Poesia Enrico Rustici, si canta. La poesia si scrive. Présentazioni di Corrado Barontini e Antonello Ricci, Firenze, Semper 2005.

 

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30 avril 2009

Fête de la poésie, Ribolla, Maremme toscane

Ribolla


Fête de la poésie, Ribolla, Maremme toscane

 

 La scène se passe à Ribolla, un village de la province de Grosseto, le dimanche 19 avril 2009. Ils sont quatre hommes devant la trattoria, après le repas, assis en terrasse ou debout sur le trottoir, deux d’un certain âge, deux autres beaucoup plus jeunes. L’un d’eux, tout à coup, s’adressant à un autre, commence à chanter, une mélodie ample et monotone, une mélopée entre le chant et la parole, s’appuyant d’un geste du bras, enchaînant les rimes. Il chante la joie, l’émotion de se retrouver, une année encore, pour cantare in poesia (« chanter en poésie »), il chante aussi la beauté du chant et de la poésie.

Se non ci fosse essa a dar conforto

Mi sembra già il mondo sarebbe morto

[Si elle n'était là pour nous donner confort,/ Il me semble déjà que le monde serait mort]

 Ce que l’auditeur non averti ne peut savoir, c’est que le poète est en train d’improviser ses vers en respectant une forme fixe très contraignante : huit vers (octave) de onze pieds (endécasyllabes), rigoureusement rimés selon le schéma AB, AB, AB, CC. Celui auquel il s’adresse, après avoir écouté avec attention et concentration, lui répond, en reprenant sa dernière rime (CD, CD, etc.) : sa manière de chanter, sa mélodie est très différente et à la fois en parfaite continuité quant au ton, à l’esprit et au contenu avec le chant de son prédécesseur… Il apporte ses propres mots, images, métaphores, ses tournures dialectales, son accent, sa gestualité. A la fin de sa prestation, un auditeur attentif et visiblement ému, comme je crois nous le sommes tous, pris par la force lyrique et la fragilité funambulesque du chant à l’improviste, marque son assentiment d’une simple interjection. Entre temps en effet, un petit groupe d’auditeurs s’est formé, tout aussi improvisé : quelques amis de l’un ou l’autre poète, de jeunes passants dans la rue, d’autres se tiennent un peu plus loin, j’ai sorti mon enregistreur et dans un coin de porte, Grazia Tiezzi, une linguiste qui travaille sur la parole chantée improvisée,  filme discrètement. Un à un, les quatre poètes vont se répondre, offrant chacun sa façon personnelle de moduler les mots, son univers poétique propre, mais toujours à propos, à propos de ce qui vient d’être dit, un propos qu’il s’agit de mener plus loin, jusqu’au bout de lui-même. Un long moment, l’échange va se concentrer sur les métaphores navales et marines, à la fois pour désigner l’invention poétique – navigation à  vue du chant improvisé –, et le cours de la vie, ses bonaces, tempêtes et son naufrage attendu.

 L’échange entre Mario Monaldi (Allumiere), Franco Finocchi (Tolfa), Marco Betti (Arezzo)[1] et Pietro de Acutis (Roma, Rieti) va durer un peu moins d’un quart d’heure. Il aurait pu durer des heures, comme cela est commun… Le 12 décembre 2003, à Grosseto, pour le Téléthon, un groupe de poètes (parmi lesquels Gianni Ciolli, Donato De Acutis, Niccolino Grassi, Emilio Meliani, Enrico Rustici, Bruno Tuccio) a improvisé pendant 24 heures durant, sans aucune rupture de rime ; car l’enchaînement, la reprise de la rime laissée par le poète à la fin de son octave, est la règle d’or du chant improvisé en Toscane, dans le Latium et les Abruzzes. Il en existe des formes similaires en Sardaigne (chanté en Sarde[2]), en Corse (chanté en corse, le fameux Chjam'e Rispondi[3]) et dans les îles Baléares (glosadors).

 Mais ce moment de grâce pure, qui voit alterner les quatre poètes, ne peut durer longtemps, car, tout près les attend la salle du Circolo Arci, siège de l'association  Sergio Lampis (qui fut un poète improvisateur), organisatrice de la journée, comble de monde (plus de deux cent personnes), pour célébrer, en compagnie d’une vingtaine d’autres poètes, du Latium et de la Toscane (les Abruzzesi étaient absents pour cause de tremblement de terre), l’annuelle Fête de la Poésie improvisée de Ribolla. Une association d’improvisateurs sardes, S’Ottada d’Orgosolo, est aussi présente, offrant à l’entrée de petits tabliers associant des vers en toscan et des vers sardes.

 Ribolla n’est pas un village quelconque, il est né de l’ouverture d’une mine de charbon, à la fin du XIXe siècle. Il est resté tristement fameux pour le coup de grisou du 4 mai 1954, qui fit 43 morts. L’histoire de Ribolla, comme de toutes les terres minières, est marquée par les luttes sociales et la présence d’une double culture, ouvrière et paysanne (comme à Carmaux, et en tant d’autres lieux miniers, les mineurs de Ribolla étaient aussi agriculteurs). Cette histoire est inséparable de celle de l’Ottava rima, qui a bien sûr chanté la mine et la catastrophe de 1954. D’où, sans doute, la volonté, plus forte qu’en bien d’autres lieux de Maremma, de cultiver et de valoriser la tradition de la poésie chantée improvisée, qui était moribonde lorsque, il y a dix-huit ans, fut organisée la première rencontre, grâce à l’initiative d’un ancien mineur,  grand amateur et secrètement poète lui-même, Domenico Gamberi, homme d’une passion, d’une assiduité, d’un dévouement à la cause et d’une détermination inflexibles, associé à Corrado Barontini, qui joue lui-même un rôle clé dans l’organisation de rencontres poétiques, mais aussi scientifiques sur la poésie en ottava rima, comme dans l’édition de livre de poésie et d’ouvrages d’analyse consacrés à cette forme culturelle originale, susceptible d’intéresser aussi bien musicologues, linguistes, anthropologues, littéraires et historiens. Un petit groupe de “studiosi” est d’ailleurs présent dans la salle, parmi lesquels Alessandro Bencistà, directeur de l’indispensable revue Toscana Folk, Antonello Ricci, auteur d’un nombre incalculable d’articles excellents sur le sujet, qui joue d’ailleurs avec brio le rôle de présentateur lors de la fête, Grazia Tiezzi, que j’ai déjà évoquée, Elisabetta Lanfredini, et quelques autres... Ce rôle des chercheurs, dans la conscience de la valeur culturelle de la poésie improvisée et donc, par là même, dans sa perpétuation est en soi une chose très intéressante à noter et… à étudier. Certains d’entre eux d’ailleurs, Giovanni Kezich ou Antonello Ricci lui-même, y ont consacré de très précieuses réflexions. Il faut ajouter que rien ne serait non plus possible, sans une aide pécuniaire discrète et un soutien moral très affirmé des politiques locaux, pour la plupart membres du Partito Democratico, dont on connaît les difficultés actuelles. Le maire de la commune, Leonardo Marras, est d’ailleurs présent tout le temps de ce long après-midi d’improvisation. Pour tout dire, l’intérêt aujourd’hui suscité par cette tradition culturelle en Maremme parmi les élus m’a paru à peu près inversement proportionnelle à celui dont font preuve nos politiques limousins, sur des bases idéologiques pourtant on ne peut plus proches. En comparaison, il me semble aussi que, chez nous, l’investissement de la recherche et de l’université dans la culture traditionnelle et dans la langue reste désespérment faible.

Ribolla

Ribolla 2009, aperçu du public

 Les auditeurs commencent à s’asseoir sur les bancs. Près de moi, l’un des  quattre poètes de tout à l'heure, Franco Finocchi, me chante des passages de ses compositions en ottava rima : un poème sur la tragique partie de foot entre Liverpool et la Juve de Milan, le 25 mai 1985 à Bruxelles, un sur la rencontre de Gorbatchev et de Reagan en 86, un autre sur le 11 septembre… Depuis des siècles l’ottava rima sert en effet aussi de mètre pour conter et chanter les événements marquants : batailles, luttes politiques, faits divers. J'ai fait allusion à la catastrophe de Ribolla, chantée in ottava rima, mais bien avant ce fut cette forme épique qui servit à  relater les sièges des villes, les invasions, les inondations, tremblements de terre, des histoires de bandits et de crimes de sang, le Risorgimento, les deux guerres mondiales, la guerre froide, l’homme sur la lune... A la source, on trouve les grands modèles épiques du XVIe siècle : les adaptations en ottava rima (forme dont la paternité revient apparemment en Italie à Boccace) des histoires de chevalerie, la Pia dei Tolomei tirée de Dante, le Roland Furieux de l’Arioste, la Jérusalem délivrée du Tasse, l’Adone et le Massacre des Innocents de Marino, qui restent toujours d’ailleurs des références constantes dans la bouche des poètes. Cet immense patrimoine de vers qui appartiennent aux formes les plus élevées de la lyrique de la Renaissance italienne, lu et surtout chanté et mémorisé par les générations successives, sert ainsi encore aujourd’hui de réservoir, ou de répertoire, dans lequel les poètes, souvent peu alphabétisés (au moins parmi les plus anciens), paysans, artisans, ouvriers, puisent un partie importante de leur vocabulaire, tournures, rimes, noms de dieux, de héros et de paladins, mobilisés pour conduire la chronique des événements contemporains et affronter le défi des joutes improvisées.

 D’autres poètes me sont présentés : Benito Mastacchini[4] (Suvereto), poète et sculpteur sur bois, Umberto Lozzi, dit « Puntura » o « Volpino », ancien muletier de Maremme, personnage haut en couleur (à voir et écouter absolument en ligne), Agnese Monaldi (Allumiere), une femme pleine de modestie, que je pris d’abord pour une simple auditrice (visible dans le film cité à la fin de l'article). Les femmes ne sont pas très nombreuses parmi les poètes improvisateurs : deux seulement se produiront aujourd’hui. Pourtant il y en eut toujours et de fameuses, comme cette Divizia, paysanne de Bagni di Luca qui improvisa pour Montaigne ou, plus encore, Beatrice Bugelli, elle aussi bergère analphabète admirée par la grande génération des lettrés romantiques (Tomaseo, etc.), ou encore les grandes improvisatrices des salons des XVIIIe et XIXe siècle, comme Corilla Olimpica (la Corinne de Mme de Staël), Teresa Bandinetti, ou Giannina Milli qui jouta avec la Bugelli.

 La fête commence, introduite par les saluts des poètes, octaves improvisées comme il se doit, avec reprise de rime obligée. Vient ensuite le noyau dur de la performance : une série de contrasti, ou duels sur des thèmes choisis par le public. Le plus souvent, il s’agit de couples d’opposés, chaque poète se devant de défendre la partie que le tirage au sort lui assigne. Le duel, très probablement dérivé de la tenson de nos trobadors, qui a inspiré une bonne part des formes de joutes improvisées en Europe et, comme le sait tout amateur de Claude Sicre et des Fabulous troubadours (qui miment l’improvisation, plutôt qu’ils ne la pratiquent), les formes improvisées d’Amérique du Sud (repentistas cubains, Desafios de palavras brésiliens). En Italie centrale, il a pris la forme de l’échange d’octaves endécasyllabiques, demeurée identique depuis le XVIIe-XVIIIe siècle (le contraste in ottava existait déjà, mais l’obligation de reprise de rime ne semble pas avoir existée auparavant). Le contrasto est un duel versifié, une forme de dialogue agonistique, qui revêtait autrefois un caractère fortement conflictuel, arbitré par le public qui déclarait vainqueur l’un des protagonistes, comme c’est toujours le cas avec le bertsulari basque, hautement compétitif[5]. Aujourd’hui, en Toscane, il n’en est plus ainsi : le plus souvent, on ne désigne plus de gagnant ni de perdant, ce qui favorise des formes d’échange sans doute plus cordiales et relâchées, et évite les contestations du public et des poètes qui, autrefois, étaient monnaie courante. Il faut dire qu'il y avait des prix en jeu, modestes, mais non négligeables pour ces journaliers, bergers et muletiers.

Puntura_e_Rustici

Deux poètes présents à Ribolla : Rustici et "Puntura"

 A Ribolla, en ce jour pluvieux d’avril, les thèmes choisis par le public furent aussi bien des couples d’opposés traditionnels, que des sujets de la plus grande actualité : le sot (lo sciocco) et le rusé (il furbo) ; Adam et Ève ; le jeune et le vieux poète ; mais aussi le banquier et le débiteur (crise oblige !) et encore un duel entre un poète personnifiant Leonardo Marras, que j’ai déjà cité, candidat PD à la Province (présent dans la salle) et un autre incarnant son adversaire de droite (Alessandro Antichi). La règle d’or est que le poète doit, effectivement, même s’il peut ironiser à volonté (ce que d’ailleurs le public attend de lui), défendre becs et ongles la partie et éventuellement le parti qui lui est attribué, et la performance rhétorique, soumises aux contraintes formelles que l’on a décrites, est souvent époustouflante. On présenta également deux contrasti à trois voix foncièrement satyriques et giocosi : l’un sur une question de société très prégnante dans l’Italie contemporaine  : le vieux, la fille et la gouvernante (la badante, en général en Italie aujourd’hui, une immigrée de fraîche date) ; l’autre sur une question politique qui, comment il a été dit, a donné lieu à un très important mouvement social, concernant l’école et l’université (je ne pouvais évidemment que penser au mouvement actuel en France, et que regretter l’incapacité qui reste la nôtre de coordonner la lutte) : ainsi trois poètes eurent-ils la charges de soutenir la part de la ministre de l’éducation Gelmini, du professeur et de l’élève. Enfin l’actualité imposait un thème qui ne pouvait être traité sous la forme du duel : le tremblement de terre dans les Abruzzes. Il fut interprété par deux poètes chevronnés, Benito Mastacchini et Pietro de Acutis, une improvisation lourde elle aussi de sens politique, dénonçant au passage l’impéritie des responsables.

 Les poètes se succèdent au micro, sur la scène du théâtre/cinéma, dans cette salle pour la construction de laquelle les mineurs, en d’autres temps, ont accepté de donner leur jour de congé. Ceux qui ne chantent pas attendent leur tour, assis sur des chaises à l’arrière de la scène, en faisant preuve d’une discipline toute relative. Le public lui aussi est très présent, applaudit les belles chutes, à la fois attentif et bavard (chose qui paraît impossible, je le sais, et pourtant on est ici capable d’une telle prouesse). Les octaves s’enchaînent et sembleraient pourvoir ainsi se poursuivre, jusqu’à l’épuisement physiologique et mental des poètes et du public, tantôt graves, tantôt légères, satyriques ou mordantes, à la fois savantes et dialectales, fleuries et crues, portées par des vieillards mais aussi de tout jeunes gens comme Enrico Rustici, né en 1984, qui se produit depuis l’âge de seize ans et qui a fait récemment paraître un recueil[6]. Évidemment, cette tradition orale, est toute tissée de voix qui se sont tues, et dont on rappelle chaque année la mémoire. Mais la mort du genre avec les derniers vieux poètes paysans ne semble plus du tout inéluctable car, de justesse mais indiscutablement, le passage de témoin a eu lieu. Comme quoi, rien n’est jamais tout à fait perdu, tant que le désir de la transmission vit encore en quelques uns.

 

Jean-Pierre Cavaillé

 

Pour qui sait l’italien, je conseille la vision d’un film La memoria cantata d’Angelo Paoletti, accessible en ligne, qui est une excellente introduction à l’ottava rima dans le Latium (bien que je ne sois guère sensible à son esthétisme bucolique), où apparaissent certains des poètes (et « studiosi ») nommés plus haut.

Voir également deux vidéos d’Elisabetta Lanfredini sur les usages politiques de l’ottava rima, notamment au temps du fascisme :

“A parole mi avrebbero buttati in prigione” (l’ottava rima in Toscana 1/2)

“A parole mi avrebbero buttati in prigione” (l’ottava rima in Toscana 2/2)

 

 

Un tout petit peu de bibliographie :

pas une ligne, à ma connaissance, en français (pour la période contemporaine)…

 

Agamennone, Maurizio, Cantar l’ottava. In Kezich, Giovanni I poeti contadini., Roma, Bulzoni, 1986, p. 171-218.

 

Bencistà, Alessandro, I poeti del mercato. Raccolta di contrasti in ottava rima dei poeti estemporanei Gino Ceccherini e Elio Piccardi, Firenze, Studium editrice, 1990.

 

Bencistà, Alessandro, I Bernescanti, Firenze, ed Polistampa, 1994.

 

Bencistà, Alessandro, L’Ambulante scuola. Poesia popolare ed estemporanea in Toscana, Firenze, Semper, 2004.

 

Fantacci, Andrea et Tozzi, Monica, Altamante. Una vita all’improvviso, Iesa, ed. Gorée, 2008.

 

Franceschini, Fabrizio, I contrasti in ottava rima e l’opera di Vasco Cai di Bientina, Pisa, 1983.

 

Kezich, Giovanni, I poeti contadini, Roma, ed Bulzoni,  1986.

 

Kezich Giovanni, Extemporaneous Oral Poetry in Central Italy, Folklore, Vol. 93, n. 2 (1982), p. 193-205.

 

Priore, Dante, L’Ottava Rima. Documenti di canto e dipoesia popolare raccolti nel Valdarno superiore, vol. 1, commune di Laterina ; Commune di Terranuova Bracciolini, 2002.

 

Ricci, Antonello, Fare le righe, L’ottava Rima in Maremma. Vita e versi di Delo Alessandrini, poeta improvistore, Roma, Stampa alternativa, 2003.

 

Ricci, Antonello, Di certe notevoli cose intorno all'ottava rima cavate da' libri, La Ricerca Folklorica , 45, Antropologia delle sensazioni, Avril 2002, pp. 121-131.

 

Ricci, Antonello, Autobiografia della poesia. Ottava rima e improvvisazione popolare nell'alto Lazio, La Ricerca Folklorica, n° 15, Oralità e scrittura. Le letterature popolari europee, avril 1987, pp. 63-74.

 

Ricci, Antonello, Detto e taciuto. Le ottave del consenso contadino al regime fascista, La Ricerca Folklorica,, No. 11, Antropologia dello spazio (Apr., 1985), pp. 121-124.

 

Tiezzi, Grazia. Le ragioni della rima : studio sull'improvvisazione di un'ottava di saluto, Urbino : Università di Urbino Carlo Bo, 2008 (Documenti di lavoro e pre pubblicazioni. Centro internazionale di semiotica e di linguistica).

 

Actes de colloque :

 

L’arte del dire, Grosseto, ed. ATP, 1999.

 

Poesia estemporanea a Ribolla, 1992-2001, a c. di C. Barrontini e A. Bencistà, Firenze, Toscana Folk, ed. Laurum, 2002.

 

Pour une bibliographie plus complète voir sur le site Archivi delle tradizioni popolari della Maremma.

Une autre bibliographie à la fin de l’essai en ligne de Paolo Bravi, L’improvvisazione in Ottava Rima (document pdf)

 


 

[1] Ce dernier a créé un blog de poésie : Epigrammando parole.

 

[2] Voir par exemple la Gara di poesia filmée à Luras ( Sardegna ), octobre 2007.

 

[3] Voir la belle vidéo sur le blog Campa in Erbaghjolu. 

 

[4] Une courte improvisation de ce poète en vidéo sur le blog d’Elisabetta Lanfredini http://elisabettalanfredini.splinder.com/tag/ottava+rima

 

[5] Voir le très beau livre de Denis Laborde, Denis Laborde, La Mémoire et l’Instant : les improvisations chantées du bertsulari basque, Donostia, Elkar, 2005.

Voir aussi http://www.eke.org/fr/kultura/bertsularicom

http://www.euskonews.com/0056zbk/gaia5608fr.html

 

[6] Enrico Rustici, La Poesia si canta. La poesia si scrive. Présentazioni di Corrado Barontini e Antonello Ricci, Firenze, Semper 2005.

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14 avril 2009

Dominique Schnapper et la question des « langues régionales » ou quand l’ethnique perce sous le civique

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KËYA-35-ROAZHON [Rennes]


Dominique Schnapper et la question des « langues régionales » ou quand l’ethnique perce sous le civique

 

 Les 6-10 avril dernier, dans l’émission de France Culture A Voix nue, Maryvonne de Saint-Pulgent s’entretenait avec Dominique Schnapper. Les deux femmes sont à la fois des universitaires et de hauts fonctionnaires : Maryvonne de Saint-Pulgent est conseillère d’État, enseignante, musicienne et journaliste ; Dominique Schnapper sociologue, directrice d’étude à l’École de Hautes Études en Sciences Sociales, et membres du Conseil constitutionnel, fonction qui n’est pas sans importance pour ce qui va suivre.  C’est à l’évocation de l’ouvrage de D. Schnapper publié en 1994 chez Gallimard, La Communauté des citoyens, que la conversation en vint à rouler sur la question des langues régionales. Il est difficile de ne pas être indigné par les propos tenus, dans lesquels il n’est pas aisé de faire le départ entre l’ignorance assez consternante manifestée sur le sujet et la mauvaise foi éhontée, la dénonciation de chimères ne correspondant d’aucune façon à la réalité.

 Mais l’indignation ne sert à rien et à personne ; il est plus utile de rapporter et d’analyser assertions et arguments afin, éventuellement, de relever la fausseté des unes et le caractère profondément contradictoire des autres. Il ne s’agira donc pas ici de discuter le cadre théorique développé dans la Communauté des citoyens, qui relève plutôt de la philosophie politique que de la sociologie, mais seulement de pointer les incohérences et inconséquences internes de l’application de ce cadre à la question linguistique et, au-delà, à celle de la diversité culturelle. On trouvera à la suite de ma discussion la transcription la plus exacte possible du passage de l’entretien en question, accessible pour quelques jours encore en postcast.

 

Civique et ethnique

 

 Tout le discours repose sur une distinction, établie dans le livre et reprise, avec une clarté remarquable, lors de l’émission, entre civique et ethnique. Est civique tout ce qui relève du projet de constitution d’un « espace public concret qui est celui de la citoyenneté dans laquelle tous, par delà nos différences, par delà nos inégalités, nous sommes libres et égaux en tant que citoyens ». Sont ethniques, « tous ces liens concrets qui unissent les membres d’une même société par la référence à une même histoire, à une même culture, souvent à une même religion, en tout cas à une même langue ». Mais la langue a cette spécificité de relever simultanément de l’éthique et de l’ethnique : elle est en effet « le moyen à la fois de créer des émotions communes » (et est ainsi du côté de l’ethnique), mais elle est aussi « du côté civique », dans la mesure où « la démocratie consiste à résoudre les conflits par les mots et non par la violence » et où « la langue est l’instrument nécessaire de la pratique démocratique ». Ainsi civique et ethnique sont-ils dans la langue inextricablement liés.

 Ils le sont tellement, comme on va le voir, que c’est en réalité au nom de caractères ethniques (au sens entendu par l’auteure de la Communauté des citoyens) présentés comme la quintessence du civisme (« à la française », ce qui place d’emblée ce civisme – en tant que français et pas autre chose – du côté de l’ethnisme), que toute dimension civique est refusée a priori à toute autre langue que le français sur le territoire national, au prix des plus grossières contradictions, et que tout ce qui dans l’érection du français comme langue unique de la République relève de manière flagrante et indiscutable (dans le cadre des définitions même produites par l’auteur, je le répète), de l’ethnique est présenté comme la quintessence du civisme. Par ce tour de passe-passe, ou plutôt par cette confusion due aux préjugés ethniques franco-français, la démocratie linguistique se trouve niée au nom même de la démocratie, à travers la distinction entre une bonne et une mauvaise démocratie, une bonne démocratie soi-disant égalitariste et universaliste et une mauvaise démocratie, dite « extrême », selon un emprunt déclaré à Montesquieu (mais il s’agit en fait de Tocqueville), au service des passions individuelles et non plus de l’intérêt collectif.

 

Le droit à une liberté linguistique privée (de public)

 

 Le point de départ de l’exposé de Dominique Schnapper, suscité et accompagné par Maryvonne de Saint-Pulgent (les interlocutrices manifestant un accord global sur la question, on ne saurait parler de discussion), est l’évocation de la mention récente des langues régionales dans la Constitution au titre du patrimoine de la nation, qui apparaît dans la conversation, en filigrane, comme un exemple de concession dommageable à la démocratie civique. Mais l’intervention de Schnapper démarre en fait par une défense sans restriction de la « position du Conseil constitutionnel », dont elle est membre. Cette position n’est nullement présentée : il s’agit sans doute du refus de la ratification de la Charte Européenne des langues régionales et minoritaires, mais il n’en sera étrangement question à aucun moment. Par contre la défense de cette position est énoncée comme suit : « tout le monde a le droit d’apprendre ce qu’il lui plaît dans l’espace privé ; le problème c’est la langue de l’espace public et s’il n’y a plus de langue commune dans l’espace public, on ne construit pas cet espace de citoyenneté qui est commun à tous les membres de la société par delà leurs différences ». Schnapper sait qu’il est pourtant difficile de nier l’existence de ce qu’elle appelle un espace de citoyenneté commun à travers des langues différentes. Cela existe indéniablement un peu partout dans le monde et elle prendra elle-même plus loin l’exemple de la Suisse, mais alors pour dire que, du fait de ce qui selon elle serait le renforcement des séparations linguistiques en Suisse (je ne sais sur quoi elle se fonde pour l’affirmer, car la forte territorialisation linguistique est une donnée aussi ancienne que le pays lui-même), l’espace public de la Confédération Helvétique serait en train de se « défaire »[1]. Le principe affirmé est qu’il ne saurait y avoir un espace public viable et durable constitué de monolinguismes séparés. Il est faux, mais concédons-lui encore ce présupposé.

 Schnapper affirme, comme une chose allant de soi, que, précisément, les défenseurs des langues régionales remettent en cause l’existence d’une langue publique commune à toute la nation, en l’occurrence le français. C’est-à-dire que la revendication de la pratique et d’abord de l’enseignement de ces langues est nécessairement dirigée contre le français, dans le morcellement et le cloisonnement linguistique de la France. Cela est absurde : l’ensemble des acteurs associatifs engagés dans la défense et l’illustration des langues minorées de Franc travaillent à la préservation d’espaces de bilinguisme, et non à la substitution de la langue nationale par « les langues régionales ». N’oublions pas que même les écoles associatives comme Diwan, dont le Conseil d’État a refusé l’intégration au service public, ou Calandreta ici en Occitanie, sont des confédérations détablissements sous contrat avec l’État qui, à ce titre, respectent les programmes scolaires nationaux. Aucune étude n’a jamais montré une maîtrise moindre du français par les élèves de ces écoles : bien au contraire ! Les associatifs et militants des langues régionales et des langues de France (dans lesquelles les premières sont englobées) sont tous partisans du multilinguisme, et personne, absolument personne ne rejette le français. Aussi, lorsque Schnapper affirme que les Bretons qui « apprennent le breton sans savoir le français, […] limitent leurs capacités d’échange à la Bretagne », soit elle se moque du monde, soit elle ne sait pas de quoi elle parle. Car de tels locuteurs monolingues n’existent nulle part en France, et cette description ne répond à aucune espèce de projet linguistique existant sur le territoire.

Elle ajoute que les Bretons feraient mieux d’apprendre l’anglais, qui leur serait plus utile. Et c’est parce que l’alsacien permet de parler allemand qu’il trouve grâce à ses yeux (à condition de rester confiné à l’espace privé et de ne pas être aidé par le public). Cela révèle un rapport aux langues incroyablement pauvre, étriqué, bridé par une idéologie politique du monolinguisme… Il est évident, comme toutes les études le montrent, que les nouvelles générations de locuteurs de langues minorées aujourd’hui, parlent aussi de surcroît d’autres langues, dont évidemment l’anglais. Je n’ai d’ailleurs pour ma part jamais rencontré de bretonnant d’aujourd’hui qui ne connaisse aussi l’anglais (en plus du français, évidemment). Mais passons… Ce que je note, c’est l’infini mépris manifesté envers toute langue, dès lors qu’elle n’est pas langue d’État ou langue de communication internationale (sinon Schnapper n’aurait évidemment aucune leçon d’anglais à donner aux bretons qui choisissent d’apprendre le breton) et, à la fois, une méconnaissance totale des pratiques linguistiques incriminées : « on » lui a rapporté que les bretons ne se comprennent pas entre eux (et Saint-Pulgent de renchérir en invoquant les locuteurs Gallo, qui comble de ridicule, – n’est-ce pas ? – revendiquent leur identité par rapport au breton !) et d’ailleurs il est bien connu que les langues régionales se fragmentent en de multiples langues privées d’intercompréhension (laquelle est pourtant l’un des premiers critères à partir desquel son définit aujourd’hui une langue)… Comment peut-elle dire que la position du Conseil constitutionnel vis à vis des langues régionales lui paraît « sociologiquement raisonnable », apportant ainsi généreusement la caution de la science sociologique à l’appareil politico-juridique auquel elle appartient, alors que la moindre de ses assertions en la matière trahit une incompétence absolue en sociolinguistique ?

 Je n’insisterai pas sur la bonne conscience de la pratique politique du linguicide à la française : les individus sont « libres » et ont donc le « droit » de parler leurs langues, à la condition impérieuse de rester confinés à l’espace privé de leurs chaumières. C’est exactement de cette façon que les langues ont été tuées en France, lentement étouffées par leur éviction de toute forme de publicité et de publication. Comment une langue pourrait-elle survivre durablement, dès lors qu’un enseignement public monolingue est imposé à tout citoyen, un enseignement qui exclut les autres langues historiques non seulement de l’espace scolaire, mais de toute dignité culturelle et sociale (indignité reconduite ici dans chacun des mots de nos éminentes conversantes) ? L’idée d’une langue uniquement privée est une pure fiction, une pure abstraction ; elle ne correspond à aucune pratique possible, même dans le cadre de la plus rigide diglossie (la structuration hiérarchique entre langue haute et langue basse, notion d’ailleurs étrangère au vocabulaire de Schnapper). J’entendais l’autre jour, sur la même chaîne de radio, Mona Ozouf, pourtant fervente républicaine s’il en fût, présenter l’ouvrage qu’elle vient de faire paraître sur la figure passionnante de son père militant breton de gauche (Yann Sohier), rétorquant à l’inénarrable Alain-Gérard Slama, qui défendait toujours la même position d’exclusion ignare et obtuse, qu’un jardin que l’on ne cultive plus disparaît[2].

 

Droits linguistiques et « démocratie extrême »

 

 Nos conversantes raisonnent de toute autre façon, et à l’inverse : elles voient le monolinguisme généralisé comme une remarquable conquête, qui fut très longue et très dure (Saint-Pulgent, rappelle, émerveillé, que sa grand-mère ne parlait que le breton et que son père avait le breton comme langue maternelle) et surtout extrêmement récente eu égard à la longue durée de la nation (après la deuxième guerre, et grâce au coup de pouce de la télévision, remarque Schnapper), mais une conquête menacée par ce que Schnapper affirme être, contre toute espèce de vraisemblance, des revendications à la pratique d’un monolinguisme régional. Jamais il ne leur passerait par l’esprit, apparemment, que ces langues constituent une richesse culturelle inestimable à cultiver dans un horizon de plurilinguisme, où le français, loin d’être menacé, devient un partenaire, après avoir été si longtemps un despote fort peu éclairé. Ces revendications n’ont rien à voir avec une mise en cause de la citoyenneté, au contraire ! C’est au nom d’une conception éminemment civique et pour tout dire démocratique de la culture et de l’histoire que nous réclamons nos droits linguistiques.

 Cela me conduit, bien entendu, à récuser l’analyse de ces revendications dans les termes de ce que Schnapper appelle « démocratie extrême ». Pour elle, en effet, la pratique des langues régionales relève d’un individualisme forcé qui se détourne des devoirs envers la communauté nationale au profit d’une jouissance immédiate indifférente aux valeurs collectives. En effet, selon elle, les revendications portant sur l’usage public des langues régionales font « partie du délitement du lien social, c’est-à-dire on veut que le lien social soit de plus en plus proche et à force qu’il soit plus proche… […] on rétrécie de plus en plus le sentiment de solidarité et les possibilités d’échange, et ça me paraît remettre fondamentalement en cause l’idée démocratique dans laquelle, parce que nous sommes tous égaux, nous pouvons entrer en communication avec tous les autres et à force de restreindre cette possibilité profonde de communication, je crois que l’on remets en cause le lien social qui est une condition de la société démocratique ». Et encore : « aboutissant à ce que chacun recherche exclusivement son propre bien être et trouve son bien être dans son isolement, dans son soi-même, dans l’écho de son propre cœur, comme disait Tocqueville et le replis sur les langues particulières qui, encore une fois, peuvent se rajouter à la langue française en pleine liberté, mais qui risquent de remplacer la langue française, me paraît un de ces signes du replis sur soi et de l’affaiblissement de la citoyenneté commune qui, jusqu’à présent, a toujours été une citoyenneté nationale portée par une langue nationale et donc, c’est un signe de l’affaiblissement de la citoyenneté nationale ». Soutenir que certaines langues, parce que parlées par une partie de la communauté nationale et non toute, déferaient le « lien social », est contraire au bon sens, car il n’est pas de langue naturelle dont la première fonction ne soit précisément de faire lien et de faire société. Le nombre de locuteurs ne saurait compter, sinon il faudrait en dire autant du français par rapport à l’anglais ou à l’espagnol. D’ailleurs, du point de vue d’un cosmopolitisme abstrait, on pourrait affirmer (certains ne s’en privent pas), que les langues nationales sont des barrières à la citoyenneté globale et doivent être abandonnées au profit d’une langue universelle. Affirmer que parler une langue régionale est une restriction des possibilités de communication est évidemment une ânerie, d’abord, encore une fois, parce qu’il faudrait alors le dire aussi de cette langue locale qu’est le français, mais aussi parce que ce raisonnement ne pourrait être soutenu que dans le cadre d’un monolinguisme local : il va de soi qu’un locuteur parlant breton, français et anglais, par exemple, possède une ouverture communicationnelle autrement importante et plus riche qu’un monolingue français. Et en terme de « solidarité » tissée à travers la langue, tourné comme il l’est à la fois vers le plus proche et vers le plus lointain (et notons qu’il arrive souvent en Bretagne que le plus proche parle anglais), le breton bretonnant n’a aucune leçon de civisme à recevoir des maîtres de vertus républicaines. Quant à l’assertion selon laquelle l’acte même de pratiquer les langues régionales contribue à affaiblir la citoyenneté nationale, elle se trouve contredite par l’histoire linguistique du pays, telle que Schnapper elle-même la présente, puisque le sentiment d’appartenance nationale n’a pas attendu la fin de la deuxième guerre mondiale pour se manifester, c’est-à-dire l’avènement béni de générations enfin purement monolingues : l’affirmer serait évidemment une injure innommable à l’encontre de tous ceux qui, de gré ou de force, ont laissé leur vie sur les champs de bataille sans maîtriser la langue française. Et l’on aperçoit ainsi d’ailleurs tout ce qui distingue, du point de vue même de l’appartenance civique à la nation, les langues régionales des langues étrangères, et interdit de les confondre dans un même statut de privatisation imposée, comme le fait Schnapper (« le problème, dit-elle, des langues régionales doit être traité comme celui [je souligne] des langues étrangères » ; au cours de l’entretien, elle fera même ce lapsus on ne peut plus révélateur : « en 1914 on parlait encore 14 ou 17 langues étrang… euh non françaises sur le territoire national », là encore on notera la qualité de l’information, en l’occurrence historique). Il est par contre possible, en effet, d’avancer que le multilinguisme relativise les sentiments d’appartenance nationale au profit d’une vision cosmopolite de l’humanité et de l’humaine condition, et s’avère sur ce plan beaucoup plus efficace que les prétentions universalistes du français érigé en langue soi-disant naturelle des droits de l’homme. Mais s’il en est ainsi, si la religion de la France ethnique s’en trouve affaiblie, je serai bien le dernier à m’en offusquer.

 

Le poids des représentations ethniques de l’histoire et de La langue de France

 

Car tel est le nœud de la question : c’est bien au nom d’une représentation de la « réalité ethnique » de la France qu’est conduite la critique des revendications linguistiques et menée leur lecture comme exigence de « démocratie extrême », s’il est vrai, je le rappelle, que Schnapper définit l’ethnique comme ces « liens concrets qui unissent les membres d’une même société par la référence à une même histoire, à une même culture, souvent à une même religion, en tout cas à une même langue ». En effet, au cours de son entretien, elle ne cesse de dire que « la nation française a été construite à travers les siècles autour de l’idée de la langue commune » et que, s’il n’y avait plus « l’obligation du français comme langue unique de la République » (selon les termes de la question que lui pose Saint-Pulgent), ce serait « dans l’histoire française […] une mise en cause très grave » ; les divisions de langues remettraient fatalement en question « l’histoire de la France telle qu’elle s’est constitué. ». C’est au nom de la référence à ce qui serait l’histoire spécifique de la France, non pas d'ailleurs lhistoire des historiens, mais le récit historique commun, le mythe ethnique selon lequel depuis 1539 au moins (Villers-Cotterêts) la nation se ferait autour de la « langue commune » (qui ne devient une réalité sérieusement soutenable qu’après 1789), que toute avancée dans la reconnaissance des langues régionales et l’application d’une démocratie culturelle et linguistique non pas extrême mais bien élémentaire, est récusée a priori, en contradiction foncière avec les principes de rationalité et d’universalité de la citoyenneté. Car, de ce point de vue, il semble impossible de soutenir qu’il est des langues qui par essence seraient supérieures à d’autres et mieux capables de dire l’universel. C’est pourtant ce que Schnapper et son interlocutrice affirment sans sourciller, en mettant dans l’entretien du 10 avril sur le même plan, au titre des effets délétères de la démocratie extrême dans laquelle toutes les productions culturelles, savantes ou populaires, transmises ou nouvelles, s’équivaudraient, les langues de France (par rapport au français), les musiques du monde (par rapport à la musique « savante ») et les nouvelles expressions artistiques urbaines (« tags », etc. par rapport aux arts transmis selon l’apprentissage de la tradition : manifestement, nos conversantes n’ont jamais entendu parler de ce qu’est devenu l’art « savant » après Marcel Duchamp). Cela leur donne d’ailleurs, lors des deux émissions, l’occasion de dénoncer la Délégation à la Langue Française et aux Langues de France, sur le site duquel ces dernières seraient mises sur un pied d’égalité avec le français et même prendraient la place du français (ce qui est faux comme un simple clic suffit à le montrer). Cette intolérance à l’égard du seul organisme public qui fait une place à ces langues (d’ailleurs avec des financements absolument dérisoires), comme envers des formes musicales et artistiques stigmatisées – soi-disant parce qu’elles exprimeraient l’ethnique contre le civique – en dit long sur la conception que nos éminentes fonctionnaires d’État se font de la démocratie culturelle ainsi que sur leurs propres préjugés ethnicistes (encore et toujours pour utiliser les distinctions de Schnapper). Je crois en effet que lorsqu’on s’insurge, comme elles l’ont fait le 10 avril, contre le projet qu’avait caressé Chirac de présenter les arts premiers au Louvre, saint des saints de la culture noble et savante, on ne peut le faire qu’au nom des préjugés les plus ethnicistes qui soient, ceux-là mêmes qui, encore et encore, animent la bataille contre les langues de France. Ces langues qui, soi-disant, menaceraient de se substituer au français, sont pourtant déjà très largement et profondément détruites, en partie, c’est évident, par ce vieux, très vieux discours nationaliste républicain, auquel Schnapper tente ici de conférer une dignité théorique qu’il n’a jamais eu et ne pourra jamais avoir, car il n’est rien d’autre que l’expression d’une passion ethnique exacerbée.

 

Jean-Pierre Cavaillé

A lire aussi, l'analyse de Christian le Meut

Appendice

 

émission A voix nue Transcription d’un extrait suivi de l’entretien du 8 avril entre Maryvonne de Saint-Pulgent et Dominique Schnapper

 

Dominique Schnapper : travail du sociologue éclaircir les termes : « Dans la Communauté des citoyens, j’ai proposé mes définitions. Civique : tout ce qui ressort de ce projet de l’espace public concret qui est celui de la citoyenneté dans laquelle tous, par delà nos différences, par delà nos inégalités, nous sommes libres et égaux en tant que citoyens et j’ai appelé réalité ethniques tous ces liens concrets qui unissent les membres d’une même société par la référence à une même histoire, à une même culture, souvent à une même religion, en tout cas à une même langue ; la langue étant le moyen à la fois de créer des émotions communes, c’est-à-dire étant du côté de l’ethnique, et étant aussi du côté civique puisque la démocratie ça consiste à résoudre les conflits par les mots et non pas la violence et que la langue est l’instrument nécessaire de la pratique démocratique. Civique et ethnique sont inextricablement liés.

 

 Maryvonne de Saint-Pulgent : depuis il y a eu les « langues de France », problème encore plus compliqué en France, puisque en France, le français est la langue de l’État.

 

Dominique Schnapper : Le français langue de la République inscrit dans la Constitution, les langues régionales : rajoutées plus loin au titre du patrimoine de la nation.

La position du conseil constitutionnel, je la défends tout à fait ; elle me paraît sociologiquement raisonnable : c’est-à-dire que tout le monde a le droit d’apprendre ce qui lui plaît dans l’espace privé ; le problème c’est la langue de l’espace public et s’il n’y a plus de langue commune dans l’espace public, on ne construit pas cet espace de citoyenneté qui est commun à tous les membres de la société par delà leurs différences.

 

Maryvonne de Saint-Pulgent : espace public, c’est-à-dire concrètement ?

 

Dominique Schnapper : l’administration, la justice et l’école. C’est particulièrement vrai en France où la nation française a été construite à travers les siècles autour de l’idée de la langue commune même si elle a été tardivement acquise à tous.

 

Maryvonne de Saint-Pulgent : Vous avez épousé un Alsacien et moi je suis bretonne : pour ces deux marches là, ça veut dire sacrifice d’une langue.

 

Dominique Schnapper : mon mari n’était pas Alsacien, mais de toute façon, le problème des langues régionales doit être traité comme celui des langues étrangères, c’est-à-dire qu’il est tout à fait heureux que les alsaciens apprennent à parler l’alsacien puisque ça leur permet d’apprendre l’allemand, c’est une excellente chose qu’une partie des Français sachent l’allemand, mais si ils veulent participer à l’espace commun français, il faut que la langue principale soit le français qui permet d’entrer en communication avec tous les autres de la nation française. Il serait peut-être plus utile aux bretons d’apprendre l’anglais que le breton, mais c’est absolument leur liberté d’apprendre le breton s’ils le souhaitent, simplement s’ils apprennent le breton sans savoir le français, ils limitent leurs capacités d’échange à la Bretagne et il me semble qu’ils ont tout intérêt intellectuel et social à pouvoir vivre éventuellement en dehors de la Bretagne, donc je pense que la position de conseil constitutionnel est conforme à la tradition française et à la constitution.

 

Maryvonne de Saint-Pulgent : est-ce que vous iriez jusqu’à dire qu’il n’y aurait plus de nation française, s’il n’y avait plus d’obligation du français comme langue unique de la République ?

 

Dominique Schnapper : Dans l’histoire française se serait une mise en cause très grave, oui. Et je crois d’une façon générale qu’il faut un espace public commun pour que se construise la démocratie, c’est le problème que l’on voit au niveau européen, les difficultés des européens à dialoguer... La démocratie est le régime du dialogue pour remplacer la violence. Je vois toutes les difficultés aujourd’hui dans le cas très particulier de la Suisse ou de moins en moins les germanophones – je prends le cas le meilleur, celui où il y a le moins de conflits, où ils ont réussis un espèce de génie politique pendant un siècle entre la majorité germanophones et les minorités hé bien maintenant où de moins en moins les germanophones apprennent le français et les français apprennent l’allemand, on voit se défaire cet espace public qui était celui de la Confédération Helvétique et c’était un cas tout à fait particulier et tout particulièrement favorable. Dans le cas français où la population est déjà divisée par toutes sortes de critères, ajouter celui de la langue me paraîtrait remettre en cause l’histoire de la France telle qu’elle s’est constitué. On considère que le français a commencé à être la langue première de la population française juste après la seconde guerre mondiale [aidé par la télévision], en 1914 on parlait encore 14 ou 17 langues étrang… euh non françaises sur le territoire national, sans compter les langues que les immigrés parlaient dans l’intimité de leurs familles.

 

Maryvonne de Saint-Pulgent : Ma grand-mère paternelle ne parlaient pas du tout français et mon père avait comme langue maternelle le breton, le français est sa deuxième langue…

C’est un discours de plus en plus difficilement reçu. De plus en plus de gens revendiquent le droit de se faire juger, de se faire enseigner et de communiquer dans leur langue. Ça fait partie des crises de la nation, ou c’est autre chose ?

 

Dominique Schnapper : Cela fait partie du délitement du lien social, c’est-à-dire on veut que le lien social soit de plus en plus proche et à force qu’il soit plus proche… La langue commune, c’est un lien avec tous les nationaux, la langue régionale un lien avec tous les régionaux, et comme la langue régionale se divise elle-même en une série de langues, elles-mêmes différentes les unes des autres : j’ai entendu dire que tous les bretons ne se comprenaient pas.

 

Maryvonne de Saint-Pulgent : Ah oui, il n’y a pas que le breton : il y a le breton et il y a le parler gallo, depuis que les bretons revendiquent de parler breton, les gens du pays gallo disent : il faut pas que le breton éteigne le parler gallo !

 

Dominique Schnapper : Donc on rétrécie de plus en plus, le sentiment de solidarité et les possibilités d’échange, et ça me paraît remettre fondamentalement en cause l’idée démocratique dans laquelle parce que nous sommes tous égaux nous pouvons entrer en communication avec tous les autres et à force de restreindre cette possibilité profonde de communication, je crois que l’on remets en cause le lien social qui est une condition de la société démocratique.

 

Maryvonne de Saint-Pulgent : Vous savez qu’il existe une institution qui s’appelle la Délégation à la Langue Française, enfin qui s’appelait la Délégation à la Langue Française… mis à la disposition du ministère de la culture et qui s’appelle depuis quelques années la Délégation à la Langue Française et aux Langues de France [en insistant avec une légère emphase sur « Langues de France »] ce qui a été une révolution conceptuelle, puisqu’à l’origine elle avait comme mission de promouvoir l’usage du français et maintenant elle promeut l’usage plutôt des autres langues, elle promeut l’usage de tout, bon… et si vous allez sur son site, vous ne trouverez d’ailleurs aucune information sur la pratique du français mais surtout des informations sur la pratique des autres langues. Que vous inspire cette évolution d’une institution de la République ?

 

Dominique Schnapper : ça m’inspire… beaucoup d’autres éléments m’inspirent le même sentiment, l’inquiétude sur ce que devient, en empruntant un terme à Montesquieu, la « démocratie extrême » aboutissant à ce que chacun recherche exclusivement son propre bien être et trouve son bien être dans son isolement, dans son soi-même, dans l’écho de son propre cœur, comme disait Tocqueville et le replis sur les langues particulières qui, encore une fois, peuvent se rajouter à la langue française en plein liberté, mais qui risquent de remplacer la langue française, me paraît un de ces signes du replis sur soi et de l’affaiblissement de la citoyenneté commune qui jusqu’à présent à toujours été une citoyenneté nationale porté par une langue nationale et donc, c’est un signe de l’affaiblissement de la citoyenneté nationale.

 

 


 

[1] Voir l’article, très bien informé, et aux conclusions bien différentes de Uli Windisch, "Multiculturalisme et plurilinguisme: le cas suisse," in. D. Lacorne & T. Judt, (eds.) La Politique de Babel : du monolinguisme d'état au plurilinguisme des peuples, Fondation nationale des sciences politiques. Centre d'études et de recherches internationales, Remarque Institute (New York University), Kathala Editions, 2002.

 

[2] Aux antipodes de Schnapper, lire les déclarations de Mona Ozouf au Télégramme, du 5 avril dernier, en particulier sa réponse à la question suivante : « La France n'a pas ratifié la Charte européenne des langues régionales et minoritaires: le breton et la Bretagne feraient-ils toujours peur à Paris? » : « Le feuilleton jamais clos de la ratification de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires illustre, en effet, la mauvaise grâce que la France montre à l'expression de la diversité culturelle. En proclamant que «la langue de la République est le français», en refusant les amendements qui auraient permis de manifester le respect dû aux langues minoritaires, en criant à la balkanisation du territoire français dès qu'une proposition de reconnaissance de ces langues, fût-elle modeste, voit le jour, la France révèle sa vieille allergie à la particularité, son goût constant pour l'uniformité. »

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05 avril 2009

Mythes officiels, mythes alternatifs. Histoire de France, histoire d’Occitanie

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Charles Martel "arrête" les arabes à Poitiers (tableau de Charles-Auguste Steuben 1837)

l'un des nombreux mythes de l'histoire officielle de France


Mythes officiels, mythes alternatifs. Histoire de France, histoire d’Occitanie


 Je viens de lire un livre récent de Georges Labouysse, Histoire de France. L’imposture. Mensonges et manipulations de l’histoire officielle (IEO Éditions, 2007) et j’en ai complété la lecture par la participation, vendredi dernier, à un débat public qui lui était consacré à Limoges en présence de l’auteur, organisé par le Cercle Gramsci et l’Institut d’Études Occitanes du Limousin.

 Parler de ce livre et de cette conférence, je préfère le dire d’emblée, me place dans une position difficile. En effet, je partage avec l'auteur à peu près les mêmes engagements et je suis moi aussi convaincu de la nécessité et de l’urgence du travail de déconstruction des mythes officiels de l’histoire de France, sans lequel tout effort pour faire avancer la cause des langues minorées dans ce pays est condamné par avance, car ces mythes excluent et légitiment l’exclusion d’une telle reconnaissance. J’ai en outre le plus grand respect pour Régions et Peuples Solidaires, mouvement dans lequel milite Labouysse. Pourtant, j’ai de nombreuses critiques à formuler, car le livre me paraît souvent, par la légèreté de ses instruments d’analyses et un usage à mon avis trop peu rigoureux des termes et des notions, desservir une cause que je partage sans restriction. Mais, à la fois, j’ai bien conscience – et j’ai pu le constater lors du débat – que ces critiques, mêmes assorties de toutes les précautions, ne peuvent pas ne pas en fait laisser penser à nos adversaires jacobins qu’ils ont raison, c’est-à-dire que leurs mythes sont supérieurs à nos arguments, et que cette supériorité s’éprouve, selon eux évidemment, à leurs bons effets politiques ; en particulier le verrouillage, double, triple verrouillage de la question des minorités culturelles et linguistiques.

 

gaulois

 

Minorités ?

« Quelle place pour les minorités nationales dans l’Histoire de France ? ». C’est la question qui servait de titre à la conférence de G. Labouysse, dont le texte constitue la première partie du livre, la seconde étant occupée par une très abondante anthologie de textes, qui illustrent et nourrissent son propos. La réponse est résolument négative : « aucune… ou presque ! »… On ne peut que partager le constat, mais je note d’emblée l’ambiguïté ou plutôt la maladresse de l’expression « minorités nationales » : signifie-t-elle « minorités » au sein de la nation française, ou « minorités » représentant des nations potentielles au sein de France ? Dans ce second cas, il faudrait tout de suite définir ce qui est entendu par « nation ». De toute façon l’exclusion des minorités ne concerne pas seulement, en France, celles des langues et cultures « historiques » de la France, mais aussi toutes les autres, visibles ou invisibles, culturelles ou sexuelles, etc. Ainsi, la question de fond est bien celle d’envisager pourquoi le concept de « minorité » est politiquement et je dirai même philosophiquement banni en France : c’est sur lui, n’oublions pas, qu’a achoppée, entre autres, la ratification française de la charte européenne des Langues régionales et minoritaires. Les notions d’égalité des citoyens, d’unité et d’invisibilité de la République, telles qu’elles sont entendues par la tradition jacobine dominante, excluent a priori la possibilité de reconnaître l’existence de minorités. Les grands principes abstraits, obèrent et excluent le réel. Pour cette idéologie là, il ne peut pas, il ne doit pas y avoir de minorités ; s’il y en avait, la République ne serait plus elle-même. C’est pourquoi, la simple constatation selon laquelle l’histoire de France ne fait aucune place aux minorités est insuffisante. 

 

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Vincingétorix dépose ses armes devant César

Impostures ?

De même, on ne peut se contenter, à mon sens, de dénoncer « impostures, mensonge et manipulations de l’histoire officielle », puisque tel est le titre de l’ouvrage. On pourrait dire que c’est là le lot de toutes les histoires nationales, et l’on en trouverait alors aussi bien, au moins des manipulations frlagrantes, dans les ébauches d’une histoire nationale occitane (voir infra)… Il faudrait, je crois, s’interroger d’abord sur les mécanismes de constitution d’une histoire nationale mythique et sur ce qui fait d’ailleurs que l’expression même d’histoire nationale mythique soit une forme de pléonasme. Si l’on ne se pose cette question, alors on se précipite tête baissée dans une histoire mythique alternative (infra). C’est pourquoi, je n’aime pas le titre de ce livre, parce qu’il fait irrésistiblement appel à la rhétorique et à la théorie du complot, là où il s’agit de bien autre chose et de processus autrement redoutables et efficaces que ceux du complot et d’de la conspiration, qu’il suffirait de confondre et de dénoncer pour en venir à bout. Les mécanismes de constitution du mythe national sont autrement complexes, qui intègrent en effet l’idée d’une manipulation moralement et politiquement nécessaire et légitime du passé. Deux passage de Renan, tiré de Qu’est-ce qu’une nation ? est particulièrement éclairant : « L’oubli, et je dirai même l’erreur historique [doux euphémisme pour dire le mensonge historique[1]], sont un facteur essentiel de la création d’une nation. Et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L’investigation historique, en effet, remet en lumière des faits de violence qui se sont passés à l’origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été le plus bienfaisantes. L’unité se fait toujours brutalement ; la réunion de la France du Nord et de la France du Midi[2] a été le résultat d’une extermination et d’une terreur continuée pendant près d’un siècle. » ; « [...] l’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses. Aucun citoyen français ne sait s’il est burgonde, alain, taïfale, visigoth ; tout citoyen français doit avoir oublié la Saint-Barthélemy, les massacres du Midi au XIIIe siècle »[3].

 Cette conception de l’histoire nationale comme pieux mensonge et oubli nécessaire, qui rappelle les « nobles mensonges » dans la République de Platon (le « mythe » de l’autochtonie, etc.), a-t-elle aujourd’hui disparue, alors que semble triompher l’idée que rien n’est pire que l’oubli imposé, le refoulement du passé qui ne passe pas, sans rien dire de l’injonction éthique d’un « devoir de mémoire » ? Rien n’est moins sûr car, foncièrement, substantiellement, les mécanismes restent les mêmes : le travail de falsification et de refoulement se poursuit au nom des grands principes républicains eux-mêmes. Reconnaître l’existence de différences, et de groupes de citoyens dominés par d’autres et dont la domination est parfaitement légitimée, une telle reconnaissance, soi-disant, ruinerait l’égalité et la fraternité, et même – pourquoi non ? – la liberté. La liberté du citoyen, n’est-elle pas celle de tous ces attachements communautaires (à l’exception bien sûr des liens infrangibles qui l’attachent à la communauté nationale unie par l’idéal républicain) ? Ce n'et pas l'un des moindres paradoxes de la conception jacobine de la liberté, que de "forcer" le citoyen "à être libre", pour reprendre la formule célèbre de Rousseau, en l'arrachant à tous ses liens corporatistes et plus gnéralement communautaires...

L’historien, de ce point de vue, est un empêcheur de tourner en rond. Il ne peut pas ne pas se demander, même s’il est occitaniste, comme je le suis, si le récit ou les récits qui constituent l’imaginaire historique occitan sont plus vrais, moins mythifiés, que ne le sont ceux de l’histoire officielle de France. A commencer par l’idée qu’il a existé une civilisation occitane nimbée de toutes les qualités éthiques, esthétiques et politiques antérieurement au désastre de la croisade et de l’annexion (infra).

 Labouysse dénonce l’histoire mythique inventée au XIXe siècle par Ernest Lavisse et consort, d’une France éternelle : ancienne Gaule dont les contours étaient déjà ceux de l’hexagone, puis Franque et chrétienne (les wisigoths ariens, autrement plus puissants que les Francs, étant passé sous silence), avec l’exaltation obligée des croisades puis, surtout de la colonisation, assortie de la rhétorique des « devoirs » et donc des « droits » des « races supérieures » envers les « inférieures » (Jules Ferry[4], etc.). Certes, cette critique doit être impitoyablement menée. Mais on ne peut nier que le discours des manuels, depuis Lavisse, s’est considérablement déplacé. Sur certains plans, il est même possible de parler de révision, en particulier concernant le colonialisme, malgré les tentatives politiques d’en imposer l’apologie. Ce qui n’a guère évolué est la conception hexagonale, centraliste, monolingue et monoculturelle de cette histoire. Or je suis étonné que Labouysse, justement, ne cite pratiquement pas dans son livre les manuels d’histoire récents (il a en pris par contre plusieurs exemples lors de sa conférence), qui permettrait de montrer à la fois ce qui bouge et ce qui persiste de cette mythographie. Il serait tout à fait intéressant et nécessaire de conduire ce travail de manière systématique ; l’analyse en serait sans doute plus difficile que celle du manuel de Lavisse, parce que l’idéologie centraliste s’est faite plus prudente et plus insidieuse, qui passe par le vocabulaire de la décentralisation et de la décolonisation.

 D’ailleurs, dans l’anthologie qui occupe la plus grand part du livre, les textes vraiment contemporains sont rares. Mais surtout, il est assez difficile de s’y retrouver. Non pas que ces textes, connus ou non, ne soient pas intéressants et pertinents sur la question. Mais l’effort de présentation, de contextualisation et de mise en ordre thématique et chronologique est minimal et pour tout dire très insuffisant. Le lecteur ne dispose en outre d’aucun index qui l’aiderait à se repérer.

 

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Clovis proclamé roi de France

 

Questions de mots

 Dans le texte lui-même, malgré, je le répète, un accord de fond sur la démarche (« décoloniser notre passé et nos manuels, et reconnaître les identités et les mémoires régionales, culturelles, sociales, philosophiques et religieuse », p. 47), j’ai souvent été gêné par les raccourcis, anachronismes et amalgames dans l’usage des notions et des catégories. Cette question des mots et des concepts est pour moi essentielle, parce que les abus en ce domaine conduisent presque fatalement à des erreurs, qu’un lecteur hostile, ou tout simplement critique, pourra à son tour dénoncer comme des falsifications et des impostures.  D’abord, il me semble que l’on ne puisse parler « d’atteintes aux droits de l’homme » pour les périodes historiques où cette notion n’existait pas et où de tels droits n’étaient pas reconnus (p. 22, 45, etc.). Certes ,un massacre est un massacre, en quelque époque qu’il ait eu lieu, mais la manière dont il est perçu, représenté, dénoncé ou légitimé change dans l’espace et dans le temps. On ne saurait faire un travail d’historien digne de ce nom en appliquant des catégories normatives contemporaines sur les événements du passé. C’est un fait, les droits de l’homme ne sont pas applicables rétrospectivement : Simon de Monfort et Innocent III n’ont rien à craindre de la cour pénale internationale !

 Il ne me paraît pas possible de dire non plus que l’Inquisition est l’ancêtre de la Gestapo (p. 25 et 36). L’Inquisition est une juridiction, la Gestapo une police politique ; l’inquisition est un tribunal des consciences contre les ennemis de la foi, la Gestapo traque des ennemis politiques non pour assurer le salut de leurs âmes (éventuellement par le bûcher), mais pour les anéantir.

 Parler de prélude de l’absolutisme avec Saint-Louis (p. 26) est pour le moins déplacé ; pour que l’on puisse parler d’absolutisme, il faut une conception de la monarchie, qui absolve, qui délie le monarque des lois ; il faut reconnaître au monarque une potestas absoluta, une puissance ab-solue. Cette conception du pouvoir monarchique a une histoire, et l’on ne saurait certainement pas en parler pour des périodes antérieures au XVIe siècle.

 De même, on ne saurait utiliser la notion de « totalitarisme » pour désigner le régime politique de François Ier (p. 26), et pas plus pour les souverains « absolus » de l’âge moderne. L’usage du terme pour désigner les persécutions dont Louis XIV s’est rendu coupable contre les protestants après la révocation de l’Édit de Nantes, est certes emprunté à Janine Garisson, mais il est abusif. Il ne s’agit bien sûr pas de minimiser les crimes des dragonnades. Mais le totalitarisme est autre chose ; la prétention d’un pouvoir total de l’État sur la société civile, voire même le projet d’une absorption de la société civile par l’État. Un roi comme François Ier, ne disposait même pas d’une claire conception de l’État ; on ne peut donc a fortiori parler de son « totalitarisme » pour désigner en fait son autoritarisme et les mécanismes qu’il met en place pour renforcer son pouvoir personnel et étendre les prérogatives royales.

 J’étendrai plus loin encore ces scrupules de langage à des expressions choc qui, sous un rapport ou  sous un autre, signifient bien une réalité, mais à la fois sont susceptibles d’alimenter des polémiques stériles. Je pense d’abord à celle de « colonialisme de l’intérieur », qui a fédéré la lutte sociale et culturelle occitane dans les années 70. Certes il y a de bonne raisons de parler de colonialisme, puisqu’il y a bien imposition depuis le centre, depuis le lieu du pouvoir, d’une sujétion territoriale, économique, culturelle et linguistique. Mais alors il faut noter deux choses. D’abord que cette imposition est de fait largement acceptée par une grande majorité des assujettis (excepté peut-être en Corse, et encore…), et surtout, surtout, que ces colonisés de l’intérieur se distinguent foncièrement des colonisés de l’extérieur, en ce qu’ils sont des citoyens de plein droit au sens du droit français, qui ne reconnaît en effet nullement les droits culturels et linguistiques. La reconnaissance d’un déficit majeur de démocratie n’autorise pas à parler sans de « colonialisme de l’intérieur » sans prendre la peine de le distinguer de ce qui le distingue du « colonialisme de l’extérieur ».

 Labouysse parle aussi d’« ethnocide culturel ». Cette expression est elle-même gênante parce qu’elle introduit, fût-ce de manière métaphorique, l’idée d’ethnie et de cultures ethnique, à mon avis insoutenable, qu’elle que soit la définition que l’on en donne (mais on ne trouve nulle définition dans le texte : rien n’y est jamais défini et c’est bien là tout le problème), et tout particulièrement pour nos sociétés qui ont connu dans l’histoire, comme le montre très bien Labouysse, un brassage humain permanent.

 Il m’est sans doute arrivé de parler moi-même de « Génocide linguistique ». Certes, il y a bien eu et il y a encore une politique d’anéantissement linguistique, assumée comme telle, et là encore, métaphoriquement, on peut alors parler de « génocide ». Génocide est en effet un mot très fort, mais s’il en est ainsi c’est qu’il évoque l’élimination physique de populations entières. Or, en l’occurrence cela n’est évidemment pas le cas. Je veux dire que la politique d’anéantissement n’a pas été purement et simplement imposée aux populations ; celles-ci ont collaboré à ce processus. Après tout, il n’est pas absurde de dire qu’elles-mêmes auraient pu résister plus efficacement et durablement à cet anéantissement ; elles l’ont fait d’une certaine façon, mais elles ont fini par renoncer, là même où la langue n’était pas pourchassée : dans l’espace privée. Aussi, il me semble souvent que la métaphore de « suicide linguistique » serait moins inexacte que celle de « génocide », qui implique qu’il y ait des bourreaux et des victimes clairement désignées, alors que le procès de la mort d’une langue, lorsqu’elle n’est pas imposée par la violence (le massacre des locuteurs, la dispersion des membres, l’interdiction formelle de la parler en quelque lieu que ce soir : tout cela s’est vu dans l’histoire) est la conjonction, le plus souvent, de contraintes externes et de choix internes aux groupes de locuteurs. On peut bien sûr dire que les locuteurs ont été poussés à tuer leur propre langue, puisque tout était fait pour qu’ils ne puissent plus la transmettre, mais la métaphore du génocide est gênante, alors qu’il s’agit bien pourtant d’anéantissement et d’élimination.

 Je ne veux certes pas imposer une quelconque police de la langue, une forme de langage politiquement correct sur ces questions, mais je pense, qu’en ce domaine comme en tout autre, la recherche des mots justes doit être permanente et toujours à recommencer.

 

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La mort de Roland à Ronceveau

 

Villers-Cotterêts et le francien

 Ce qui m’apparaît chez Labouysse, comme un souci insuffisant d’exactitude terminologique, est inséparable d’un manque d’exigence intellectuelle dans l’analyse et la critique des mythes de l’histoire officielle.

 Ainsi, l’auteur est-il plusieurs fois tributaire de l’histoire mythifiée qu’il critique.

J’en prendrai deux exemples, très rapidement, car j’ai eu l’occasion d’en traiter déjà sur ce blog :

1- L’interprétation de la fameuse formule de l’article 111 de l’Ordonnance de Villers-Cotterêts (« en langage maternel français »), comme visant les langues vernaculaires autres que le français, en plus du latin. Or la formule est ambiguë, peut-être délibérément, quand on sait qu’en de nombreux textes des premières décennies du XVIe siècle on considérait comme formant le langage français toutes les langues maternelles parlées en France. La seule langue d’écriture juridique, en dehors du latin (visé explicitement par l’Ordonnance), et du français proprement dit, qui existait au XVIe siècle, l’occitan, ou plutôt ce qu’il en restait, puisque on sait que ces écritures juridiques occitanes n’étaient plus que résiduelles au moment de l’Ordonnance. En tout cas un juriste contemporain comme Rebuffe, premier président du parlement de Paris, a interprété l’Ordonnance comme ne mettant nullement en cause les écritures occitanes. Ainsi Villers-Cotterêts est lui-même un mythe à déconstruire, comme j’ai essayé de le montrer ailleurs.

2- De même, Labouysse évoque en passant, le « francien », qui serait le français originel parlé en Île-de-France, imposé ensuite au fil des temps à tous le territoire. Or celui-ci, comme l’a montré Bernard Cerquiglini dans son livre récent, après Theodor Gossen et Anthonij Dees, n’a jamais existé : il est une pure fiction de la linguistique historique du XIXe siècle. Le français n’est nullement le « patois » du Bassin parisien, mais il se serait constitué à travers la pratique écrite, en divers lieux du royaume (y compris d’ailleurs en zone occitanophone) ainsi qu'en Bretagne et en Angleterre.

 Mais, pour ne pas être piégé par les mythes, il faut véritablement se donner les moyens de les déconstruire et pour ce faire, on ne dispose de rien d’autre que des méthodes et de la pratique historiennes, et celles-ci ne pourront pas ne pas se retrouver en porte à faux, sinon en contradiction, avec les simplifications dont se nourrit l’idéologie, y compris celle à laquelle l’historien adhère lui-même.

 

L’âge d’or occitan : mythe alternatif

 Ainsi, retrouve-t-on dans le texte de Labouysse la classique idéalisation de la civilisation et de la culture occitanes à la veille de la croisade contre les albigeois, où les cultures auraient cohabité harmonieusement. Cette histoire est en effet très riche, mais elle est évidemment elle-même traversée de conflits et de rapports de force qui interdisent à mon sens une (trop) facile idéalisation. Pour ne rien dire de l'exaltation de l'hérésie cathare, sur des principes largement étrangers au catharisme réel. Mais l’Occitanie a elle-même besoin de ces mythes fondateurs… Le grand royaume des Wisigoths, les cathares, les troubadours, les comtes de Toulouse, les républiques communales… Ainsi, Labouysse collecte-t-il, tous les éléments permettant, dans l’histoire des espaces occitanophones, de trouver la préfiguration des idéaux éthiques et politiques contemporains qui animent Peuples et Régions solidaires, comme beaucoup d’autres groupes. Certes, il est essentiel pour nous, qui refusons d’être les clones de la capitale, de retrouver une fierté culturelle et linguistique après ces longs siècles d’humiliation et de dépression. Celle-ci peut-elle faire l’économie de l’élaboration d’un discours mythique alternatif ? On ne peut se réapproprier son histoire, et donner un sens à cette démarche, sans élaborer un imaginaire, qui déborde de tous côtés ce que l’histoire peut assurer. Peut-on élaborer un imaginaire attractif qui ne soit pas celui d’un récit mythique ? Il me semble que cela est possible... Nous avons dans notre tradition culturelle une arme puissante pour nous protéger des mythes nationaux : l’autodérision ; faisons en bon usage…

 Labouysse fait état de ces chartes communale, où apparaissent des formules républicaines… Soit cette magnifique phrase des Fors de Bigorre (1097) : « Nous qui valons chacun autant que vous et qui réunis, pouvons plus que vous, nous vous établissions notre seigneur, à condition, que vous respectiez nos droits et privilèges, sinon Non ». Mais je ne vois guère par contre de filiation directe entre l’esprit de cette charte et les formulations républicaines de la Révolution française invoquée par l'auteur. Il est d’ailleurs intéressant de voir qu’il a existé un grand courant de républiques communales dans toute l’Europe à la fin de l’époque médiévale, et qu’il n’y a là, nullement, une spécificité occitane… et le lien qui unit le républicanisme moderne à ce passé communal est fort complexe et certes pas univoque.

 Dans le même ordre d’idée, avancer que les notions occitanes de libertat, paratge et amor se concrétiseront plus tard dans la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen (p. 31), me paraît une affirmation non étayée. Rien en effet ne me semble plus éloigné de l’éthique révolutionnaire que les valeurs de paratge et d’amor, telles qu’elles sont mobilisées dans la poésie des troubadours, qui appartiennent fondamentalement à l’univers de la féodalité (le « paratge » est d’abord l’expression de la dignité nobiliaire et de l’éthique chevaleresque qui va avec ; on ne peut rien imaginer de plus éloigné de l’égalité républicaine) ; de même que la valeur de « libertat », revendiquée par les communes médiévales, est on ne peut plus loin de la « liberté », non pas d’abord commune et communale, mais bien individuelle, la liberté du « citoyen » garantie par la loi, de la Déclaration des droits de l’homme La liberté est le pouvoir qui appartient à l’homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d’autrui »). C’est sur ce principe là que s’appuient aujourd’hui nos revendication linguistiques, bien évidemment. Autrement dit, force est de constater que la condition de possibilité de nos revendications se trouve précisméent dans ce moment de l’histoire où fut décrété justement la mort de nos langues ; ce paradoxe mérite d’être médité, et nous montre toute l’impureté de l’histoire, dont nous devons nous pénétrer si nous voulons échapper à la logique délétaire du mythe.

Jean-Pierre Cavaillé



 

[1] Ma réflexion.


[2] Comme on le voit, le midi est pour Renan, une partie de la France avant même d’être annexée. Bon exemple du mythe de l’éternité de la France.


[3]  Qu’est-ce qu’une nation ?, 1996, p. 227-8. Voir aussi, le texte en ligne.


[4] « Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un devoir vis-à-vis des races inférieures. […] Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures », débat parlementaire du 28 juillet 1885, cité p. 197.

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02 avril 2009

Poësia pels Mohicans : Benedicta Bonnet

 

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landa de Sent Laurenç

Poësia pels Mohicans

 

Benedicta Bonnet, De Bruja a ciau. De bruyère à ciel, Poemas, Novelum-ieo, 2008.

 

 Me cal confesar qu’al primier agach, aquel titre me faguèt un pauc paur : De Bruja a ciau, de bruga a cèl, çò diriam nosautres… Per ièu, aquò t’aviá un perfum de pastorela lemosina en vestit folcloric sus una landa de carton-pasta, amb cotilhons e barbichet. Me cal apondre per ma defensa, qu’aviaí pas legit los precedents recuèlhs de la Benedicta Bonnet : Los uèlhs sus terra e Biòlas d’aiga… De landa n’i a ben una dins aquel libreton, vertat, aquela de Sent Laurenç dins la comuna de La Ròcha l’Abelha, al sud de Lemotges : « landa blueia » ont se trapa la « ròcha de serpentina », coma ditz la poësia, una poësia tant simpla e leugièra, leugièra, coma un ventolet de la debuta d'estiu, qu’en lemosin es un alen de prima tardiva.  M’es estat dit qu’aquel poèma, en son bon occitan, se pòt ara legir tanben sus un panèu a l’abroa d’aquèla landa per acuelhir lo visitor. Es pro rar per èsser senhalat.

La de Benedicta Bonnet es una votz sens afectacion, sens rambalh, sens sentimentalisme, al mai pròche dels luòcs e de la gent que nos conta, monde que vivon pel campestre e pels vilatges, una votz que raja doçament dins una mena de mormolh velat de malenconiá, tintada, de còps que i a, d’un rebat d’ironia.

Lo second de sos tèxtes / poèmas es una mena d’autoretrait en situacion :

Ma testa es pas facha per un monde tròp moderne.

Tasche de prener çò que me fai mestier […].

Mas en realitat, prene gaire.

Prendre gaire, mens que se podriá, per filosofia ò simplament per manca d’interes dper aquel molon espaventós de tot çò que caldriá aver per èsser de biais dins aquel monde dit modern. E aquò te creba, se vei plan a l’entorn : es un mestier de galerian que te chuca la sang e l’eime ! Vaquí l’autora, dins l’ostal pichonel de peira que ven d’aquistar, enrodada de « son bocin de terra » : « … me tròbe desjà a boifar, piaus breçats per me garantir dau borrilh, a netir lo còr en festa, mon domeni ». Sentiment novel, de « conte de fada », quand los enfants perduts arrivan davant l’ostal encantat : « Me prene de l’i me sentir desjà chas me […] ; e entau plan per lo prumier còp de ma vita ». Defòra,

« Otrujas, tranuja, me fan la festa.

Son aquí, en permanença, tesmonhage de vita eternala. »

Autoretrait, mai que mai, d’un estat d’esperit, del meravilhament primier, de la gauj d’èsser enfin al pòrt, puèi, sordament, sornarudament, fin finala, lo dobte, l’inquietud que s’enfonilha, e la question lancejanta :

Es-quò çò que vòle ?

 Retrait de se, encara, mas sens complasença, en arrièr de se, daissant la plaça a l’identificacion del legeire, dins l’evocacion d’un lavador comunau, « rasís un riu », ont, dins un temps pas tant luènh « l’i se netiavan […] los topins ». Luòc retirat, silencios, ont una « joùna dau país » – se compren plan qu’es un biais per parlar de se amb distancia e pudor – anava s’i sietar per i pantaissar, « retener sas leiçons d’escòla », chantar, escriure, e mai i menar « son quite amorós » (mas « pas lo prumier, segur » !) :

« L’endrech era chausit per tot quò.

Era coma ’na scena en sòrta,

Emb sos rideus belament eternaus

De fuelhas mai nauta erba… e ren mai. »

 Coma aqueste lavador pels topins, Benedicta Bonnet, sortida de Sent Iries la Percha dins las annadas seissantas, restituís tanben de tròces de vida lemosina, d’ièr e d’auèi, que fan partida de sa biografia. Per exemple, se remembra quora, drolleta, per una dartra que li manjava lo babinhon,  sa maire la mandèt trobar lo Rirí de la Font que sabiá lo secret : li caliá anar cada matin a sieis oras, una setmana de reng, sola en bicicleta, perque lo fachilièr deviá èsser a jun… La paur al ventre, la mainatjona sentiá dins la nuèit sus las « espatlas se prueimar coma ‘na presença d’eime » desconeguda. Un còp arribada, l’òme, « emb son tison negre e freg, fasiá ’na marca de suja sur la partida a conjurar ». Èra lo Rirí o ben un autre ? Parla tanben, endacòmai, non sens umor, d’un medecinaire que deguns trobava pas a son ostal e que caliá anar querre pel campestre : « la malaisança a lo trobar, fau creure, era desjà la debuta d’una garison ».

 Que son venguts los òmes, que son vengudas las femnas d’aquel temps de vida païsana ? Las femnas subretot, encara mai discretas, encara mens visiblas que los òmes… n’i a encara empr’aquí, sufís d’agachar un pauc dins lo canton, e mai dins la quite familha :

« S’es benleu la darriera daus Mohicans, breçada de ton colet de testa, gardada d’un davantau, a saubre enguera, dins queu país de lops, las boriar, las chastinhas […]

Puei, un còp eissigadas sur la blancha pelha de cherbe, sur la taula de festa, visaràs los darriers crestians las becar, las saborar, mai se’n gorniflar, a èsser tundits coma daus belauds[1] »

E vaquí que la gesta la mas umil que se pòt imaginar, lo de la païsana que balha a las polas lors forcadas de fem e de vers de cada jorn, vaquí qu’aquela gesta de res (e parli pas de lorditge, que lo fem per nosautres e plan tròp precios per èsser lord e per pudir) pòt sufir a donar sens a tota una vida : « De pus tòst pensavas ren valer, e veses aura que vales afen quauqua ren.

Si ta vita de femna es boiradís de confusion, de sabe pas de que, mai s’aurés ; es tanben facha de vita a l’entorn de te, que te sierv, e que saber servir ».

D’autras pèças del recuelh parlan de la condicion feminina dins lo monde rural :

Dins aquel temps

« Lo trabalh comandava.

Avián la prioritat :

La vita d’un vedeu e lo pretz a puesse ne’n tirar ;

Lo servici prometut au vesin ;

‘Nar a l’enterrament de quauqu’un de conegut.

A creure que tot quò aviá mai d’importança que la vita umana d’un d’entre ilhs. […] La pudor, la duretat, ’na fòma de comunicar per l’essenciau, emb l’absença de demonstracion […] fagueren çò que l’es ; çò que ’la demòra, en quauqu’un luec, e maugrat ela ».

E puèi, e puèi, aquela femna, de la color del jorn que se vei pas, « la trespasset », sola, sens desrengar degun :

« De tota maniera, ’la sap ben que nos l’aimàvam,

Sens jamai lo li aver montrat o dich un sole còp,

Emb de las paraulas que benleu esperava de son vivent,

Tant la retenguda per chascun de nosautres era de rigor »

Mas ièu me pensi qu’esperava pas aquelas paraulas non ditas, que son tròp sovent las dels fuelhetons dels jornals e de la television, perque sabiá que son messorguièras. Ela sabia, plan segur, que nosautres, avèm pas besonh de nos daissar claufir lo cap amb aquela farlabica sentimentala per viure ; puslèu nos empechariá de sentir çò qu’es vertadierament important, tròp important per èsser dit, e qui vòl esprimir, coma lo fa tant belament, prigondament, la Benedicta Bonnet, aquel monde nòstre, dels darriers Mohicans del Lemosin, de las Cevenas o de l’Albigès, dèu balhar tota sa plaça a aquel silenci essencial.

 Pas cap de sentimentalisme dins aquel poèma escrich coma una incantacion per balhar coratge, a qui es benlèu a man d’acabar sa vida, aclapat per la malautiá :

Te repialaràs[2] segur !

[…]

Veiràs, tendràs d’en pè !

Ton dalh totjorn valsará

Dins ta man per quò facha.

[…]

Tu zo faràs !

Aquel moment es benlèu un dels mai esmovents del recuelh : se tracha pas simplament de dire aquí una messorga caritabla, mas d’afortir que las gestas d’una vida, aquí la gesta ampla del dalhiaire, auèi quasi avalida, son iscritas per totjorn dins la memòria dels vivents, e benlèu tanben dins un autre espacì ont demoran serbat per l’eternitat dels temps, çò que los quites òmes delembran. Es evidentament una mena d’illusion poetica, mas a tot perdre necessaria per se tener « in pé » malgrat l’absencia e lo silenci de la mòrt, quora la dalhaira es passada.

 

 Aprèp la dura jornada de trabalh, al païsan, d’estiu, la Benedicta Bonnet li ditz, simplament : « Te demora mas,/ Lo brun de la nuech ’ribat, De prener lo fresche ». Solituda simpla e prigonda d’una vida totjorn al despart del monde, mas sens rancòr, sens pentiment : « Te demora mas /…./ De te laissar esmiraudiar/ De las biòlas d’estelas,/ De la festa d’a costat ».

 

Joan Peire Cavalier

 

 


 

[1] Belaud = pat.

 

[2] Repialar = reviscolar.

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22 mars 2009

Des crocodiles en Périgord, ou les amours occitanes des inspecteurs généraux

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Des crocodiles en Périgord, ou les amours occitanes des inspecteurs généraux

 

Ara, mon còr, vos contarai

Lo bon còr de la cocodrilha.

Quant de lagremas an rajat

Dels doç uòlhs de la cocodrilha !

Font de bonur, per lo qu'i vai,

de conóisser la cocodrilha.

En aquel mond òrre e tan dur,

se vos manja, quante bonur !

quante bonur d'èstre segur

qu'au mens i a quauqu'un que vos plora.

[1]

 

L’été dernier, j’ai acheté à la Maison de la Presse de Fumel, sans savoir de quoi il s’agissait exactement, un livre intitulé Périgord, Occitan et langues de France, paru en 2005. Ce sont les actes d’un colloque qui s’est tenu à Périgueux en juin 2001, à l’occasion du centenaire de la Félibrée du Bournat, sous l’égide de l’Institut Eugène le Roy et la bienveillante tutelle de Xavier Darcos, alors maire de Périgueux[2].

 

Un livre dont l’intérêt est proportionnel à la déception qu’il procure…

 

 Cet ensemble est donc déjà un peu défraîchi. Qui plus est, il est fort mal édité (très nombreuses coquilles, textes non relus, etc.), souvent mal écrit, et globalement décevant : très peu de choses sur les langues de France autres que l’occitan et dans l’ensemble très superficielles[3] et une approche globale de la question linguistique en Périgord pour le moins frileuse et ambiguë.  L’ouvrage en lui-même est une expression de cette frilosité et de cette ambiguïté. Dans l’avant propos signé de Guy Mandon, on trouve par exemple les mots suivants, fort étonnants : « Beaucoup de textes en langues régionales ne sont pas traduits : il faut alors se reporter aux ouvrages cités ! Mais il m’a semblé que refuser, avec l’auteur [sic ! mais lequel ? celui dont il est question ci-dessous ?], la traduction c’était préférer le risque d’incompréhension à celui du rendez-vous manqué avec la grande beauté de ces exquis morceaux de littérature » (p. 10). Je me suis mis à la recherche de ces nombreux morceaux exquis… Il n’y en a quasiment pas : l’occitan, même en citation d’auteurs est largement absent du volume, à l’exception d’un article de Marie-France Notz sur Arnaud Daniel, que le même Mandon présente ainsi : « la communication ici présentée montre ainsi et la subtilité des mots et le raffinement de la chose. Qu’on nous pardonne l’absence de traduction ! Nous avions si peur de passer à côté d’une aussi belle langue et du moment de bonheur que fut cette évocation » (p. 14). Flagornerie pure ! Si des textes ont besoin de traduction (fût-ce en occitan moderne !), ce sont bien justement ceux d’Arnaud Daniel, troubadour au style obscur, hermétique, «  trobar ric » [trouver riche] et « trobar clus » [trouver fermé, hermétique], tant, comme le dit Notz elle-même, il est « difficile à comprendre ». De même, on nous présente comme un « grand moment » la conférence de Le Roy Ladurie ; or le papier présenté par le fameux historien, qui devait initialement parler de son Histoire de la France des régions, est pourtant insipide et tout à fait hors sujet, qui nous entretient du voyage des frères Platters en pays Catalan à la fin du XVIe siècle.

 

 Plusieurs raisons me conduisent cependant à consacrer une note à ce livre : d’abord parce qu’il n’a manifestement eu que fort peu d’écho (du moins à en juger par sa présence plus que discrète sur la toile) ; ensuite parce qu’il présente un cas, hélas assez commun dans nos contrées, d’ouvrage consacré à l’occitan et aux langues de France, dont on attendrait – étant donnée la situation d’extrême urgence dans laquelle se trouve nos langues – une véritable attention et même un certain engagement, mais qui se révèle en fait foncièrement hostile à une quelconque transformation des politiques linguistiques qui, par une asphyxie préméditée, conduisent les « patois » à une mort inexorable. Tout au plus, est-on disposé à les réhabiliter comme langues, mais seulement à titre posthume. Du moins tel est l’esprit qui anime manifestement les organisateurs du colloque et éditeurs de l’ouvrage et d’une partie des intervenants, l’un d’eux n’étant nul autre que notre actuel ministre de l’Éducation. Comme on verra, les propos de ce dernier sont assez sidérants, et méritent d’être connus bien au-delà de nos régions… Malgré tout,– et c’est la troisième raison d’en rendre compte – se font aussi entendre dans cet ouvrage collectif des voix dissidentes qui défendent des positions plus cohérentes. Enfin il présente quelques aspects historiques et d’érudition intéressants.

 

Le gang des inspecteurs généraux d’histoire et géo

 

 Deux inspecteurs généraux d’histoire et de géographie semblent avoir eu l’initiative de cette rencontre et donnent le ton de l’entreprise. Il s’agit de Guy Mandon et de Xavier Darcos. Ils en ont invité un troisième : Jean-Louis Nembrini (aujourd’hui directeur général de l'enseignement scolaire). Si je mets en avant la profession et la qualité de ces intervenants, c’est qu’il est largement question d’éducation dans les propos de Mandon et de Darcos. On connaît l’extraordinaire promotion par notre actuel ministre de l’Éducation de l’occitan et des autres langues de France. Je parle ici bien sûr par antiphrase, et les propos de nos inspecteurs sont intéressants, qui disent en gros, de manière contournée, mais assez claire, que l’occitan est merveilleux et que son déclin est fort dommage, mais qu’il n’est certes pas question de changer quoi que ce soit à cette situation, et surtout pas au sein de l’Éducation Nationale.

 

Le pétard mouillé des « grandes retrouvailles »

 

 Le lecteur sent très vite où l’on veut le mener à la lecture de l’avant propos de Guy Mandon, texte embarrassé et confus, tissus de phrases creuses, de lieux communs et de sous-entendus fielleux, agrémentés d’un généreux usage de la brosse à reluire (voir supra). Le ton est donné lorsque l’auteur salue l’initiative de la création de l’Institut Eugène le Roy par le sénateur maire Darcos, et le travail de son administrateur Gérard Fayolle (qui signe l’article conclusif du livre), en disant les deux hommes « animés par la conviction que le temps des déchirements politiques autour des régionalismes intégristes était passé » (p. 9). C’est quoi un régionalisme intégriste ? Sont sans doute visés par là les mouvements occitanistes des années 60-70 analysés par François Dubet durant le colloque (voir infra), mais faute d’éclaircissements, nous en sommes réduits aux supputations… Par contre le texte est tout vibrant des éloges clicheteux sur l’exception française : la France possède une « langue au statut depuis longtemps universels » (p. 9), elle est la Nation qui donna « à l’Europe des Lumières sa langue et à l’Europe le drapeau de l’émancipation » (p. 19). Aussi ne s’étonne-t-on pas de rencontrer un hommage appuyé à l’école de Jules Ferry et à la déploration du retard du Périgord dans la scolarisation, mise en rapport avec la persistance de l’occitan. Le Périgord, dit-il, « a surtout souffert d’être trop longtemps privé de ce qui lui était indispensable dès lors que les langues régionales – malgré elles évidemment – n’étaient plus capables de cet apport » (p. 19). Quel « apport » ? Le discours embrouillé ne le dit pas, mais on comprend bien qu’il s’agit des lumières du savoir et du progrès. Je note que les « langues régionales » sont déclarées incapables d’un tel apport, ce qui évidemment est faux : il est plus correct de dire que, dégradées en patois, elles en ont été jugées incapables, et encore trouverait-on de nombreuses exceptions. Dans son article (« De la fin du moyen âge au XXe siècle : De la langue d’oc au patois, du patois à l’occitan »), Mandon insiste sur cette idée, montrant à quel point il rattache la pratique de l’occitan à une culture archaïque et dépassée, au risque d’ailleurs d’interprétations historiques pour le moins étonnantes.

 Ainsi analyse-t-il l’analphabétisme massif des Périgourdins au XVIIe siècle comme un signe l’échec de la Contre-réforme, à ses yeux inséparable de la maîtrise de la lecture et de l’écriture et engageant un indiscutable progrès civilisationnel : « privés du savoir lire et écrire, les Périgourdins le sont aussi des moyens d’entrer dans une autre culture, celle qui entoure et accompagne des pratiques religieuses faisant appel à des démarches plus personnelles et à une vision plus construite du monde, bref à l’épanouissement d’une approche plus individualiste et personnelle » (p. 84). Je me contenterai de constater seulement que là où elle a triomphé, la Contre-réforme (en Italie, Espagne) s’est fort bien accommodée de l’analphabétisme, développant d’ailleurs une propagande par l’image permettant de faire l’économie de la lecture et de l’écriture. On sait que la Contre-réforme a du reste violemment réprimé l’édition des textes religieux en langue vernaculaire, partout où elle a pu (voir les livres de Gigliola Fragnito, La Bibbia al rogo et Proibito sapere). Qu’elle offrait potentiellement aux masses populaires une « vision plus construite du monde », comme l’affirme aussi Mandon, est également on ne plus discutable. Et d’abord « plus construite » que quoi ? Pas un mot ici sur la culture orale populaire, dont on se contente de supposer qu’elle offre une vision du monde déficiente. Notons d’ailleurs que dans les régions occitanes marquées par la Réforme, l’histoire de la langue, dans ses grandes lignes, a été la même, encore qu’il y a sans aucun doute des différences importantes à relever (voir les ouvrages de Robert Lafont sur cette question, ici la distinction confessionnelle n’est pas même évoquée).

 Ce sur quoi, par contre, insiste l’auteur, ce sont les « ravages » qu’a pu faire en Périgord « la privation scolaire », ne mettant jamais en doute l’idée que l’alphabétisation ne saurait se faire en autre chose qu’en français : « l’amour pour la langue d’oc ne doit tout de même pas faire oublier que le vrai malheur est celui de cette grosse minorité d’élèves privés d’école encore pour une ou deux générations » (p. 90). Mais quel rapport entre l’amour pour la langue d’oc et les retards de l’alphabétisation (en français) du Périgord ? Cet argument, hélas souvent utilisé, est évidemment complètement vicié, qui repose sur la hiérarchie entre langue orale et langue écrite, et l’affirmation qu’il est plus grave de rester analphabète que de perdre sa langue, et que l’on n’a pas le droit de se plaindre de cette perte, puisqu’on y a gagné au change le lire et l'écrire. En sourdine, l’argument est bien ce grossier paralogisme suivant lequel l’amour immodéré pour la langue d’oc est une forme de justification de l’analphabétisme qui n’a que trop longtemps duré dans nos régions. « Amour immodéré » : c’est que la modération consiste en l’occurrence à subordonner cette affection à un amour premier et essentiel pour le français, un amour éperdu de reconnaissance pour le don d’un alphabet que seule pouvait apparemment nous faire cette langue ! Cela permet d’écarter sans même l’effleurer la question d’une alphabétisation bilingue. Car, l’on en revient toujours au même point : l’occitan est une belle langue à condition de rester le plus possible extérieure à l’école, ou au moins d’y être plutôt une objet qu’un sujet d’étude, une matière enseignée plutôt qu’un médium d’enseignement (bref toute la différence entre une langue vive et une langue morte). Les récriminations par lesquelles se termine l’avant-propos sont à cet égard très révélatrices : « Si on regarde le contenu de l’enseignement des établissements bilingues tel que le proposait le Bulletin Officiel de l’Éducation nationale à la rentrée 2001, on voit bien les difficultés que nous risquons rencontrer [sic] à enseigner certains cours de discipline scientifique ou faire fonctionner un conseil de classe en langue d’Oc ». Quand on va voir le texte en question, on se demande de quelles difficultés il s’agit, et quels sont ces épouvantails de l’enseignement bilingue agités devant nous par Mr l’inspecteur général. Aussi, lorsqu'il invoque les « grandes retrouvailles » avec l’occitan (certes pour ajouter qu’elles sont « encore dans leur enfance »), nous sommes fondés à nous demander comme il conçoit alors les choses…

 

apatou

gendarmerie d'Apatou, sur le fleuve Maroni

 

Où l’on découvre l’idéologie linguistique d’un ministre de l’Éducation Nationale

 

 L’exposé de Xavier Darcos (« Quel statut pour les langues régionales dans le système éducatif français ? »), quant à lui, est assez ahurissant. Il s’agit d’une sorte de conversation à bâtons rompus, sans doute saisie à partir de l’enregistrement, très verbeuse, frôlant parfois l’incohérence et trahissant plus d’une fois une connaissance plus qu’approximative du sujet[4]. Ce discours, tout en portant l’occitan au pinacle, vise en substance à montrer qu’en matière d’éducation au moins, on ne saurait faire pour lui ce qu’il mériterait. En effet – logique imparable – il faudrait alors en faire autant pour des langues qui lui sont de beaucoup inférieures ! Car Darcos ne doute nullement qu’il existe une « hiérarchie » entre les langues, et il n’hésite pas à utiliser d’ailleurs le terme : « J’ai commencé par l’Occitan en le mettant en haut de la hiérarchie, une déférence hiérarchique ». Donc, fort de ces hiérarchies, un homme de bon sens aura envie de dire : « Va encore pour les langues d’Oïl, le Provençal [qui n’est donc pas de l’occitan pour Darcos ?], l’Alsacien et le Mosellan », mais « ça se complique évidemment lorsque l’on va vers des langues qui sont quasiment [sic !] autochtones, des langues en particulier des régions, territoires ou départements français qui sont lointains, où là, il n’y a ni écriture, ni transmission orale claire ». Ni transmission orale claire : les territoires d’outre-mer, qui ont fait entendre dans les semaines passées leurs revendications économiques mais aussi culturelles, et lingusitiques, apprécieront… « Je pense en particulier à toutes les langues créoles de Guyane qui sont une grande difficulté pour que l’administration arrive à s’y repérer, particulièrement le créole, où l’on trouve des bases lexicales anglo-néerlandaises qui se sont compliquées de Portugais et d’Anglais… » (p. 171). La description n’est guère claire, ni soignée, on en conviendra, mais le créole mérite-t-il mieux pour notre inspecteur ? Fier d’avoir eu à inspecter la Guyane, comme il le dit, remontant le fleuve Maroni, il revint cependant de son voyage effrayé par ce qui lui apparut une belle cacophonie linguistique ; d’où, explique-t-il, le « désarroi dans lequel se trouve l’enseignement primaire guyanais », non pas pour enseigner toutes ces langues barbares, mais – rassurons-nous – le français seul ! Il est pour le moins étonnant de retrouver pour la Guyane, dans la bouche d’un inspecteur appelé à devenir Ministre de l’éducation, les propos que l’on tenait jadis pour les campagnes françaises. Le mépris, à peine voilé pour ces lambeaux de créoles et autres parlures « quasi-autochtones », vaut bien en effet celui que le mot de patois suffit à évoquer.

 L’occitan, nous explique l’alors maire de Périgueux, certes, ce n’est pas pareil ! « On a là un appareil littéraire, un appareil critique, une histoire, des cours, des seigneurs, des troubadours, une histoire littéraire qui fait que l’on peut dire : « Écoutez, lorsque l’on voit ce qu’est l’occitan, pourquoi ne serait-il pas intégré dans l’éducation française ? »». C’est raisonner sans compter avec tous les autres prétendants, pour inférieurs qu’ils soient ! Car voilà, si l’on dit « va pour l’Occitan, va pour le Mosellan, pour les dialectes Rhénans, il faut aussi dire, va pour les langues mélanésiennes, va pour les langues Guyanaises » (p. 171). Et alors, vous vous rendez compte ? – Pas très bien, mais d’autres que moi auraient eu tôt fait de crier purement et simplement au racisme ! Enfin, on aura compris qu’il s’agit de fournir des arguments pour justifier la création du moins de postes possibles en occitan, comme dans les autres langues, y compris par l’invention d’hypothèses absolument  spécieuses : « Si demain au collège de Périgueux ou de Marmande, un élève demande à faire l’option lourde, à la place de l’espagnol faire le choix du breton ou d’une langue mélanésienne, nous aurons certainement des difficultés à trouver un professeur qui viendra assurer cet enseignement pour lui ». Mais voilà, il apparaît en gros que c’est la même chose pour l’occitan… en Occitanie même ! Notre limousin en est un brillant exemple. On ne peut tout de même pas généraliser l’offre et créer des sections en veux-tu en voilà !

Enfin, et je n’invente rien, notre politique se félicite de ce que, fort heureusement, l’on n’est pas ici dans la même situation que dans certains départements et territoires d’Outre-mer : là bas « il y une revendication politique extrêmement forte » [on s’en est aperçu, en effet !] : « Imaginez que vous disiez : en Guadeloupe, à partir de maintenant, on enseigne plus les langues créoles, vous repartiriez roulé dans le goudron et les plumes ! Nous sommes en face de quelque chose qui appartient à l’identité, à l’histoire, d’une manière tellement uniforme, unanime, qui organise tellement la pensée politique, l’idéologie locale, qu’il est hors de question d’y toucher » (p. 176). Donc, amis des langues de France – c’est le pouvoir même qui vous en fait la leçon – vous ne serez jamais entendu si vous ne politisez pas vos revendications !  Ce s propos valent même pour une clé possibile sur les concessions récentes quand à la possibilité d'organisr un enseignement de créole en Île-de-France. En tout cas, s'il est un ministre qui a bien mérité le goudron et les plumes, c’est bien Darcos, et pas seulement pour sa politique en matière d’enseignement des langues ! Il est d’ailleurs assez étrange de se dire que l’on lutte depuis neuf semaines bientôt contre un adversaire au discours aussi misérable, qui n’est même pas à la hauteur de son cynisme.

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slogan sur un mur de mairie en Guadeloupe

 

De la « citoyenneté culturelle » ? oui, mais point trop n’en faut…

 

 Quant à Jean-Louis Nembrini, le troisième du gang (« Langues régionales et droits de l’homme »), il commence très fort : « limiter (…) le mot « patois » au sens qu’on lui donne souvent aujourd’hui, nourri d’un fort sentiment de frustration et vecteur de condescendance ou de mépris, serait contraindre les faits et la pensée » (p. 180). Cela veut donc dire qu’il y a un beau et bon usage du mot ? A partir de là, on peut craindre le pire… Pourtant, l’auteur développe une démonstration historique et politique tout à fait favorable aux langues : après le temps de la citoyenneté civile, puis celui de la citoyenneté politique et enfin  celui de la citoyenneté sociale, voici venu le temps de la « citoyenneté culturelle », qui ne peut que passer par la reconnaissance des langues de France. L’État français, d’ailleurs, va dans le bon sens : n’est-ce pas « en conformité avec ses décisions pratiques » qu’il a « honoré de sa signature la Charte européenne des langues régionales » ? C’est ainsi qu’une preuve se retourne en contre preuve, puisque la Charte, comme on le sait, n’a jamais été ratifiée et ne le sera apparemment pas de si tôt ! De toute façon, nous sommes avertis : « l’Espagne ou le Royaume-Uni ne sont pas la France » et de préciser : « les principes de l’universalisme qu’a fait la République par ses choix particuliers, par exemple en accordant au droit du sol la prééminence absolue sur le droit du sang, en refusant aussi que l’individu puisse être contraint par sa communauté d’origine mais en acceptant comme une richesse les cultures qui s’épanouissent sur son territoire, doivent demeurer une référence intangible et le ciment de la Communauté des citoyens. » (p. 191) Ces propos sont tout simplement insultants pour l’Espagne et le Royaume-Uni qui ne sont certes pas des pays du droit du sang (l’Espagne combine, comme la France d’ailleurs mais selon d’autres modalités, jus soli et jus sanguini, quant au Royaume-Uni, il est plus purement attaché au jus soli que la France), et peuvent tout autant que la France prétendre à l’universalisme des droits de l’homme[5]. Et puis, il faut ajouter tout de même ceci, concernant le droit du sol dont s’enorgueillit tant la France. Une seule et unique question : les sans-papiers, sur notre sol, ont-ils « droit » au droit du sol ? Autrement dit, nous n’avons aucune leçon à donner en la matière, et surtout pas de ces leçons, qui au nom de la supériorité du droit français, justifient les restrictions, de fait, des droits culturels.

 

Le mouvement occitan est-il soluble dans l’eau claire ?

 

 J’ai aussi trouvé de l’intérêt à l’article du sociologue François Dubet sur l’histoire de l’occitanisme (« La langue comme question sociale et politique »), pour discutable qu’il soit. Il décrit le grand mouvement des années 60-70, « comme une défense de la langue dans une conscience sociale qui prend plusieurs aspects : conscience nationale, luttes économiques, affirmations populistes liée[s] au nouveaux mouvement sociaux issus de mai 68, tentatives de se former en acteurs politiques » (p. 95). Il s’arrête en particulier sur le rôle majeur de Robert Lafont (qu’il aurait fallu articuler avec celui de Félix Castan, auquel il n’est même pas fait allusion) d’une République décentralisée et fédérale. Dubet associe ce refus du nationalisme à l’adoption du thème central de « colonialisme interne » (dont il refuse de se demander, s’empresse-t-il de préciser, s’il est vrai, vraisemblable ou faux), essentiel « pour fixer l’ambition sociale et culturelle de la conscience occitane qui se forme ». Cette « vision girondine » est donc aussi une « vision sociale et socialisante » et l’on peut dire que l’occitanisme « n’a pas raté Mai 68 » (p. 98). Par contre, selon lui, « l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 contribue […] à l’affaiblissement du mouvement occitan ». Beaucoup d’occitanistes, selon lui (il manque des noms et des chiffres, mais cela est en effet probable), ont été purement et simplement assimilés à cette époque par les partis de gauche (p. 101). Quant à la situation actuelle, il l’aborde à travers une réflexion pour le moins nonchalante :« S’il est bon de baptiser les rue[s] et les villes de noms occitans, s’il est bien de promouvoir des fêtes occitanes, s’il est utile de défendre les calendreta [sic][6] et le CAPES d’occitan, point n’est besoin pour cela d’un mouvement occitan organisé et autonome ». Mais ne voit-il pas que toutes ces initiatives, éparpillées de-ci de là, ne sont politiquement et culturellement, que cela à quoi nous en sommes réduits, de reculade et reculade ? Certes, la question culturelle a été mise au centre, désormais, de ce qui reste du mouvement occitaniste et je serais le premier à m’en féliciter, si je ne voyais que sans le relais politique (qu’il soit déclaré occitaniste, ou qu’il se coule dans d’autres formes d’engagement), notre voix ne cesse de s’affaiblir, je veux dire sa résonance politique et médiatique ne cesse de s’étioler, quoi que puissent prétendre certains qui n’évoluent sans doute que dans le seul milieu occitaniste (et dans les régions méridionales, parce qu’ici un tel discours serait impensable). Et cela est un désastre pour la culture et la langue occitanes elles-mêmes. Lorsque Dubet parle du succès de « certains thèmes occitans dans la classe politique », j’aimerais bien savoir auxquels il pense. Quand il dit que le projet occitan « s’est diffusé dans la société », et que le mouvement « a contribué à une profonde mutation du récit historique et de l’imaginaire national français », son optimisme me paraît en tout cas pour le moins exagéré. Il est d’ailleurs entièrement contredit par le livre même dans lequel figure son texte il figure, un livre pourtant consacré à l’occitan et où l’on retrouve à l’œuvre, comme on l’a vu plus haut, les mythes éternels du récit national, utilisés contre toute velléité de politique culturelle occitane. Par contre, je partage ses mots de conclusion : « A l’heure de ce que nous appelons la globalisation, nous savons que nous vivrons dans plusieurs mondes culturels et dans plusieurs espaces politiques. L’universalisme moderne peut offrir une chance au local que le projet des Lumières, revisité par le jacobinisme et par l’Empire, avait renvoyé dans l’enfer du passéisme et du privé » (p. 102). Sauf que, là encore, on n’a affaire qu’à un vœu pieux : il faudrait donner des gages, par sa propre approche de la question, de cet investissement de la culture locale (Hic Rodhus, hic salta !). Outre la faute sur calandreta, on ne peut que noter dans le texte l’absence de toute référence un tant soit peu sérieuse à la production culturelle occitane, dont la richesse est sans aucun doute pour beaucoup dans la persistance d’un mouvement culturel né des ruines du mouvement social et politique des années 70.

 

Réponse du berger à la bergère

 

 L’ouvrage contient cependant aussi des articles qui répondent en fait indirectement aux précédents : il eût été sans doute fort difficile de n’inviter à un colloque sur le thème en question que des gens aussi « raisonnables » que des inspecteurs généraux ! Plus positivement, on peut aussi se réjouir de cette pluralité de vues. Il y a d’abord la courte présentation de Marie-Anne Châteaureynaud (« L’occitan aujourd’hui en Périgord, une langue vivante ? »), qui présente les résultats de sa thèse de socio-linguistique. L’auteur apporte quelques données de fond quant à la diffusion des idées occitanes, mais aussi de la limite de cette diffusion. On note en particulier les résultats d’un sondage effectué en 1997 : 35 % des sondés déclarent comprendre l’occitan et le même pourcentage se déclare très attaché à l’occitan et jusqu’à 56 % déclarent souhaiter un enseignement pour leurs enfants. Mais à la question « le parlez-vous ? » le pourcentage significativement tombe à 19 %. Qu’en est-il dix ans plus tard ? En tout cas la demande scolarisation existait très fortement en 97 et existe probablement tout aussi fortement dix ans plus tard, Darcos, ne peut le nier, et elle est même assez massive (plus de la moitié de la population !). Les résultats sur la dénomination sont aussi importants : 40 % disent patois et seulement 19 % occitan, auquel il faut ajouter cependant, les 8 % qui parlent de langue d’Oc. Autre donnée significative, qui devrait donner matière à réfléchir au rectorat : 26 % ignorent s’il existe un enseignement et 26 autres % affirment qu’il n’existe pas… Et notons qu’ils ne se trompent pas complètement, car la question des lieux scolaire est déterminante : quelle est aujourd’hui l’offre scolaire en primaire pour le Périgord ?

 Philippe Martel, dans un article auquel je souscris pleinement (« l’Occitanie, la France et l’Europe, hier et aujourd’hui »), rappelle une évidence : « Non ce n’est pas seulement la fatalité, sous son nom actuel de Modernité qui a amené son déclin, mais un processus historique bien précis, de nature politique, idéologique et aussi sociale » (p. 131).

 Bernard Poignant, qui venait de publier alors, Langues de France : osez l'Europe ! apporte une défense et illustration de la position du conseil de l’Europe et de l’esprit de la Charte des langues régionales ou minoritaire », très utile, car l’auteur y répond de la manière la plus claire et la plus concise, textes en main, aux accusations récurrentes dont la Charte fait l’objet en France : favoriser le communautarisme, le séparatisme et les nationalismes régionaux.

 


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 Monument à Arnaut Daniel. Salbertrand (Italie, Val de Suse)

Multilinguisme médiéval

 

L’ouvrage contient également quelques articles d’histoire médiévale, digne de lecture : ceux de Gérard Gouiran (« Bertran de Born et les Plantagenêts »), d’André Gabriel (« l’instrumentarium médiéval ») et de Jean Roux (« Périgeux et le Périgord médiéval, entre latin, oc et oïl »). Jean Roux insiste sur le fait qu’« en Périgord comme dans l’ensemble du domaine linguistique de la langue d’oc, c’est l’occitan qui a commencé à concurrencer le latin dans la rédaction des actes juridiques et administratifs, chartes, terriers, actes notariés, délibérations de conseils de villes… accédant ainsi au statut de langue écrite ‘officielle’ » (p. 57). Cette documentation permet ainsi de montrer, pour Périgueux, la proximité de l’occitan au XIVe et au XVe siècle avec celui qui est encore parlé et écrit aujourd’hui. Roux donne en particulier une démonstration, à partir d’un exemple frappant, de la perte du code graphique, par la confrontation de textes du début et de la fin du XVe siècle, époque à laquelle l’écrit occitan d’ailleurs se raréfie: le mot « senhor » (seigneur en français, orthographié ainsi dans les texte) y est désormais écrit « seignour », c’est-à-dire sur la base du code graphique du français. Enfin, une chose très intéressante est la description du Périgueux médiéval qu’il propose, aux antipodes de l’image d’une communauté refermée sur elle-même, et qui montre combien le multilinguisme et ce que l’on appelle aujourd’hui multiculturalisme, étaient alors une réalité sans doute plus forte que celle que nous connaissons : « La situation linguistique de l’époque en ce qui concerne la diversité dialectale de l’occitan et la compréhension entre les dialectes était bien différente de ce qu’elle est aujourd’hui : on entend quotidiennement dans Périgueux par les marchants de Bergerac, de Sarlat et de beaucoup plus loin, les gascons qui forment la grande majorité es garnisons anglaises, les pèlerins de passage, toutes les formes dialectales de l’occitan. Celles aussi bien sûr de la langue d’oïl. On y entend bien d’autres langues : les bretons de Du Guesclin, les gallois servant dans les troupes françaises, les arbalétriers génois de Bertrand de L’Isle-Jourdain, les basques, les aragonais, les anglés d’Anglaterra. Un médecin de Séville demande et obtient des consuls le droit d’exercer son art à Périgueux. Le Périgueux médiéval résonne bien plus que celui d’aujourd’hui de toutes les langues d’Europe » (p. 64). Un monde, bref, aux antipodes de la fiction selon laquelle le français nous aurait sauvé de la clôture et de l'enfermement régional.

 Pour toutes ces raisons et déraisons, si vous passez par Périgueux ou Fumel, arrêtez-vous à la Maison de la Presse : il vous en coûtera 20 euros.

Jean-Pierre Cavaillé

 


 

[1]  « Maintenant mon cœur, je vous dira/ quel bon cœur ont les crocodiles./ Combien de larmes ont coulé/ de leurs doux yeux de crocodile !/ Quel bonheur que celui va,/ Pour rencontrer le crocodile./ En ce monde horrible et si dur,/ Oh! s'il vous mange, quel bonheur!/ Quel bonheur d'être aussi certain,/ qu'au moins, ici, quelqu'un vous pleure. », Max Rouquette, Bestiari I, p. 36-37 écouter la version chantée de Laurent Cavalié

[2] Guy Mandon (sous la direction de), Périgord, Occitan et langues de France, Actes du colloque de Périgueux (29 et 30 juin 2001), Périgueux, Copédit, 2005.

[3] On y trouve deux articles insignifiants sur le catalan et le basque et un texte plus substantiel de Ghjacumu Thiers sur l’individuation du corse, avec une très claire définition de théorique de la question « on désigne par ce terme l’ensemble des processus symboliques et socio-politiques par lesquels les locuteurs d’une communauté donnée déclarent parlent une variété particulière, originale et linguistiquement distincte et autonome des autres systèmes connus. Au gré des intérêts de cette communauté, le statut social et politique de la vérité en question peut être modifié au cours de l’histoire, allant jusqu’à entraîner à terme une nouvelle définition linguistique. C’est ce qui s’est passé pour notre langue qui se trouvait, il n’y a pas si longtemps encore, définie comme un dialecte toscan ou italien » (p. 143). Notons bien qu’il existe bien de tels efforts d’individuation par des groupes de locuteurs (ou de promoteurs non locuteurs, donnée à prendre en compte) de certains de ce que nous considérons, sur des bases à la fois linguistiques et socio-linguistiques, comme des dialectes de l’occitan. Le problème théorique considérable posé par cette approche est de concevoir, finalement, que la linguistique se laisse déterminer par la représentation de la langue qui s’impose ou domine à un moment donné parmi les locuteurs. La linguistique deviendrait en quelque sorte le bureau d’enregistrement des représentations socio-linguistiques dominantes. Cela n’est bien sûr pas acceptable, même s’il l’on ne peut nier qu’il existe, pour le meilleur et pour le pire, un lien dialectique entre ces représentations et le savoir linguistique (pour s’en convaincre, il suffit de nous rappeler qu’en effet il y a eu une linguistique des « patois », tant que la représentation sociolinguistique des langues minorées en France comme patois a dominé).

[4] Soit par exemple : « Si vous allez à la Réunion, vous allez trouver un Institut national de formation qui, pour le 1er degré, permet de s’initier à toutes les langues canaques », p. 177. Les canaques de la Réunion peuvent se réjouir !

[5]

« Les Pays Bas, la Belgique, l’Espagne et le Portugal attribuent leur nationalité non seulement à l’enfant nés de leur nationaux, mais aussi, selon les modalités diverses, à l’enfant qui est né sur leur territoire d’un parent qui y est lui même né. Le Royaume-Uni et l’Irlande ont, pour leur part opté pour le jus soli : est citoyen britannique à sa naissance l’enfant né dans le Royaume Uni d’un citoyen britannique ou d’une personne qui y est établie. Le droit du sol et le droit du sang se complètent d’ailleurs : le double droit du sol fait des français jure soli qui donnent naissance à des français jure sanguini ». Michèle Mateno, « Pour tout savoir sur le code de nationalité français ».

 

[6] On voit que le seul mot occitan du texte compte deux fautes… il faut évidemment lire « calandretas ». Dans la communication de Darcos, il est aussi écrit les « calendrettes » (alors que la francisation devrait évidemment être calandrettes).

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16 mars 2009

Le Populaire du Centre : à la recherche de la langue perdue

ingirumimus


Le Populaire du Centre : à la recherche de la langue perdue

 

 La semaine dernière (lundi 9-dimanche 15 mars), je me suis imposé un petit exercice : lire intégralement Le Populaire du Centre, de la première à la dernière page, en y cherchant tout ce qui pourrait concerner de près et de loin la langue limousine (l’occitan limousin) en particulier et les langues en général, y compris le français. Pour ce qui est de la première, dans une semaine sans événement occitaniste marquant, je ne m’attendais pas à trouver grand chose, mais justement, en l’absence de toute chronique et toute rubrique consacrée à la langue et à la culture (à l’exception peut-être des interventions de Maurice Robert, mais justement sa page intéressante sur les métiers du bois, ce dimanche, ne comportait aucune dimension occitane), je cherchais surtout une présence en creux et par défaut. Pour les autres je voulais simplement voir un peu ce que j’allais pouvoir glaner sans trop d’idées préconçues… Cet exercice, je préfère le dire d’emblée, n’a nullement pour but de persifler le quotidien régional le plus lu de la Haute-Vienne… En dehors de ce que je cherchais, j’y ai trouvé en effet nombre d’informations culturelles, parfois d’un grand intérêt. Je voulais d’abord mesurer à quel point était intégré sinon dans les esprits, en tout cas dans les discours, le refoulement du bilinguisme, inhérent pourtant à la mémoire limousine, un refoulement inséparable, selon moi, de la manière dont toute autre langue que la langue nationale est, au mieux, considérée comme hors de propos dans un journal français, au pire perçue comme une menace.

 Le résultat de ma petite enquête n’est certes pas encourageant pour ceux qui en Limousin œuvrent pour une meilleure reconnaissance, ou du moins un moindre déni de la culture et de la langue locales, dans l’ouverture au vaste monde, au-delà des frontières hexagonales, estompées sur le terrain, mais incroyablement présentes et pressantes dans les esprits. Je n’en tire pour autant aucune conclusion définitive, et surtout pas celle qui consisterait à dire que le journal (ce journal comme tout autre) est un fidèle reflet de ce que pensent et disent leurs lecteurs. C’est même un postulat de départ pour moi : la conviction qu’il existe un écart considérable entre un médium, quel qu’il soit, et son lectorat, une inadéquation difficile à jauger, mais que l’on aperçoit très bien quand les lecteurs s’expriment directement, ce qui est désormais possible, depuis quelques années sur le Blognaute du groupe Le Populaire-La Montagne (voir la fin du présent billet). On s’aperçoit alors combien l’ensemble des opinions, des types de discours, des usages de la langue présents dans le journal est pauvre et limité par rapport à tout ce qui se dit dans la société civile (bien sûr cela n’est en rien une spécificité du Popu). À la fois, un journal aussi lu que le Popu, offre, sur bien des questions, en quelque sorte un standard de ce qui peut et ne peut pas se dire publiquement. Ce qui est dommage, à mon sens, mais peut-être fatal – Internet de ce point de vue a fait bouger les choses, mais à la marge – c’est que la majorité des citoyens acceptent cette police spontanée de la parole publique et gardent pour eux, ou pour les conversations entre amis, les discussions de bistrot, etc. leurs idées, leurs expériences, leurs manières de dire et leurs savoirs, alors qu’il semble – au naïf que je suis – qu’une démocratie culturelle effective devrait commencer par le refus du monopole, par quelques médias papiers et surtout audiovisuels, de la prise de parole publique légitime.

 

Sent Marçau et Sent Glaudon

 

 Voici un bien long préambule, pour présenter quelques maigres notes issues d’une lecture ultra sélective, volontairement affectée de la plus grande myopie (il y aurait bien sûr 1000 autres choses à tirer de cette matière textuelle tout fait considérable) et faire part de quelques bribes d’analyse sans prétendre à des conclusions définitives.

 Le lundi 9 mars je repère d’abord le compte rendu de l’assemblée générale de l’association « Lo saint Marsaut » à Saint-Laurent-de-Noblat. Aucune allusion n’est faite à l’occitanité du nom adopté, que l’on a voulu sans doute pourtant marquer par des guillemets et dont le sens est suffisamment évident pour que l’on ne traduise pas (je ne fais aucun commentaire sur la graphie)[1]. Le samedi 14, il est question de la fontaine rénovée du Clodou à la Bregère de Limoges. Un petit encart dit : « l’eau de la « font Sent[2] Gliaudou » ou fontaine du Glaudou, du Clodou ou encore de Saint-Glaudou, était connue pour soulager les douleurs et favoriser la digestion ». Là encore, que signalent les guillemets ? Quelle langue ? Dans l’article il est fait allusion à la statue de « saint Claude » qui devait orner la fontaine : « font Sent Gliaudou » voudrait donc dire « source Saint-Claude » ? Et en quelle langue ? Si cela n’est pas précisé, c’est que – donc – cela est encore censé évident. Mais rien n’est évident en l’occurrence, et surtout ces orthographes fantaisistes qui trahissent le manque absolu d’intérêt pour la question. On en vient à se demander si l’important n’est pas que l’allusion soit faite, sans que les mots qui fâchent – patois/occitan –, désormais quasi tabous pour des raisons opposées et complémentaires, soient prononcés. Quelques saints par-ci, par là… Des traces de toponymie… Est-ce tout ce qu’il nous reste comme reliques de langue ?

 

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Mémorial du "miracles des ardents" : Dieus gart la vila e sent Marsals la gent

l'une des rares inscriptions occitanes de Limoges


 

Sent-Matiá, Sent-Príech et Sent-Vartunian

 

 Le mot « occitan » est cependant apparu à deux reprises dans les colonnes du journal cette semaine.

 D’abord le mardi 10 dans un article sur la préparation à Saint-Mathieu de l’ « événement » prévu pour le mois de juillet prochain : « Richard Cœur de Lion en Occitanie », dont le clou sera une randonnée itinérante à cheval, costumée à cheval. Est signalée la présence de « trois troubadours » : français, anglais et occitan. « Tous retraceront la vie au sein d’un village de l’époque ». Ces mots ne sont guère faits pour rassurer l’historien, qui en matière de mascarades pseudo médiévales, en a vu d’autres… en tout cas les organisateurs se sont au moins rappelés que Richard, auquel Bertrand de Born avait donné le surnom (qui conviendrait à tant de politiques) de « òc et non » était en effet entouré de troubadours et de trouvères et se montrait lui-même capable de composer en occitan et en ancien français (la présence d’un « troubadour » anglais est d’ailleurs historiquement parlant plus discutable).

 Le lendemain mercredi, on trouve l’annonce d’un bal folk organisé par les parents d’élèves de Saint-Priest Ligoure et Janailhac, qui s’est déroulé samedi 14. Les enfants eux-mêmes ont été sollicités dans la préparation : « C’est par tradition orale que les enfants ont préparé un programme de bal chanté en s’accompagnant d’instrument rythmiques très divers ». Aucune précision sur la ou les langues(s) chantée(s), ni de quelle « tradition » il s'agit (je crains que le mot ne soit ici tout à fait délapcé). On n’ose même pas demander si les élèves de ces écoles ont un contact quelconque avec le Limousin … Le bal est assuré par le groupe Roule… et ferme derrière ; là, au moins, il nous est dit que celui-ci propose un répertoire de chants traditionnels « en français et en occitan à danser ». Ce qui n’est pas le cas dans l’article, pourtant très circonstancié, quelques pages avant, concernant le week-end de « musique trad. » à Saint-Victurnien consacré à une rencontre Limousin - Saintonge. Rien n’y est dit, évidemment, sur les différences linguistiques auxquelles renvoient les noms des deux régions… ni en quoi chanteront les groupes invités : Quintet de l’Art (Saintonge) et nos limousins Roule… et ferme derrière rappliqués dare-dare de Saint-Priest Ligoure. On trouve un peu plus d’informations (mais guère) sur le site le l’association organisatrice Et la moitié, entre autres le déroulement, que je ne peux manquer de signaler, d’un « stage de feuille de lierre » : « instrument singulier aux multiples possibilités, écoute de collectages et début de pratiques ». Le dimanche 15 un encart, sous le titre « fraternité musicale », avertit de la parution prochaine de l’album de Laurent Cavalié et des autres membres du groupe Du Bartas (le « bartas », c’est la haie en languedocien et en gascon, Du Bartas est sans doute une allusion au poète du XVIe siècle Du Bartàs, d’expression française et à l’occasion gasconne) : « Fraternitat », un mot donc en occitan, visible sur la photographie de la pochette. On trouve des extraits du CD en ligne (le Popu aurait quand même pu donner l'adresse du Myspace du groupe) : vraiment excellent, en particulier le poème de Max Roquette mis en musique : La cocodrilha (le crocodile).

DuBartas

 

Bibliothèque du vécu et salon de berces

 On peut aussi esquisser la liste de tous les purs silences, je veux dire là où l’on attend légitimement mais en vain, un mot, un signe, une allusion…

 Soit, samedi 14, une article sur l’association Vie-Lageyrat qui, selon les mots mêmes du journal, « forte de 158 adhérents, redonne vie à ce village de caractère qui a su préserver son authenticité » (on le voit les poncifs se portent bien). A ce titre, la dite association se propose, entre autres choses, de « créer une bibliothèque du vécu […] afin de rassembler la mémoire vivante par des souvenirs retrouvés, des histoires rapportées, des lieux, des cartes, qui rappellent la vie d’autrefois afin de transmettre cet héritage aux générations futures ». En quelle(s) langue(s) se dira cette mémoire des hommes et des lieux ? Pas de réponse…

 La veille, vendredi 13, on pouvait lire un long article d’une pleine page sur le paysagiste Gilles Clément, qui s’est construit une maison à Crozant, au creux et au cœur de la Creuse. Il s’agit surtout d’un compte rendu de son dernier ouvrage : Le Salon des Berces. Clément parle de sa maison construite, selon les mots de Jean-Guy Soumy, qui signe l’article, sur les « ruines d’une civilisation agraire ». J’aurais aimé trouver quelque précision à ce sujet… J’ai dû me contenter de la citation suivante : « Que faire en Creuse à la fin du XXe siècle tandis que les campagnes achèvent de se vider et que l’on attend, tel Buzzati face au désert des Tartares, un événement sérieux, une fumée à l’horizon, un signe ? » Au-delà de l’exode et dans l’exode interminable, ce désert est-il aussi inexorable ? Et n’y a-t-il rien à faire pour le peupler et le faire vivre ? En fait il reste, bien sûr des habitants, touaregs immobiles dans ce vert désert, dont Clément parle, dit le journaliste, sans « sentimentalisme, mais non sans sentiment » : notamment son voisin Roger et sa mère Fernande (j’espère que les noms ont été changés) à laquelle Gilles coupe les cheveux une fois l’an. Tous deux vivent (citation de Clément) «  d’une économie de l’extrême où chaque élément dans sa forme la plus minuscule – une miette de pain – porte une valeur, organise le quotidien ». Comment, avec quels mots, en quel idiome se dit cette économie des miettes ? Clément en dit-il quelque chose, en laisse-t-il quelques miettes ? L’article ne le dit pas.

 De la langue, il n’est pas non plus question dans le feuilleton, qui propose ce qu’il est convenu d’appeler un « roman régionaliste » de Jean-Marc Dété : Le Pain des retrouvailles. Je n’ai, je l’avoue simplement, sans animosité aucune, jamais rien lu de plus appliqué et insipide à la fois. On croirait un pastiche de composition française d’une école communale d’avant guerre. Et dire qu’il y est question du plateaux des Millevaches ! Extrait : « Dans le temps, c’est ce que nos parents faisaient au village, ils faisaient le pain au four banal, et il était bon ce pain-là, à mon goût bien meilleur que le pain blanc, que le pain parisien » (épisode 147). J’ai quand même voulu en lire plus, et voir le roman lui-même : les cinq exemplaires de la BFM de Limoges étaient en prêt... comme quoi (car les pervers de mon espèce qui lisent des livres, mêmes et surtout lorsqu’ils ne leurs plaisent pas, sont rares !), tout le monde ne pense pas comme moi, et c’est heureux.

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Viram e reviram dins la nuech

  S’il est une chose à laquelle je ne m’attendais pas, c’est bien de trouver du latin dans le Popu… D’abord le 12 mars, à propos de l’exposition d’art contemporain organisée par Olivier Michelon au musée de Rochechouart, consacrée à la nuit, au feu et au cercle. Elle s’intitule Nous tournons en rond dans la nuit, comme les phalènes autour des lampes. Il est opportunément précisé que ce très beau titre est emprunté à celui du film de Guy Debord : In girum imus nocte et consumimur igni, en latin dans le texte (1978). Œuvre magistrale d’ailleurs, provocatrice et discutable, toujours plus ou moins clandestine (bien que visible par tronçons sur You tube)[3]. « Nous tournons en rond dans la nuit et sommes dévorés par le feu ». L’article aurait pu, et dû préciser qu’il s’agit du plus beau et célèbre palindrome latin (un texte dont l’ordre des lettres reste le même qu’on le lise de gauche à droite ou de droite à gauche : « et consumimur igni » lu de gauche à droite, donne « in girum imus nocte »), la circularité étant d’abord ici celle du texte dans la matérialité des lettres qui le constituent.

 Le latin, parce qu’il appartient au patrimoine scolaire, est une langue noble et digne, juste un tantinet surannée et ridicule. C’est à ce titre sans doute, qu’à la différence du « patois », il a, moyennant traduction, sa place dans le journal : « Forsan et haec olim meminisse juvabit » : « Peut-être un jour ces souvenirs auront pour vous des charmes » (Virgile, Énéide I, 203). Ce sont les mots qui ouvrent un modeste article sur la visite des élèves latinistes du collège Bernard-Palissy de Saint-Léonard-de-Noblat au site gallo-romain de Chassenon (n° du mardi 10 mars).

 « Grandis talentum honorare lepum » : là pour le coup, on a affaire à un sacré latin de cuisine ! Et au sens propre…. Car tel est le nom du prix décerné par la Confrérie des francs goûteurs de lièvre à une restauratrice de Saint-Pardoux qui les a régalés du seigneur lepus. On y apprend que la confrérie gère « la plus grande base de données en langue française de recettes de lièvre sur son site Internet » (c’est vrai ! allez-y voir). Le lièvre, à Saint-Pardoux, comme dans toute l’Occitanie, si cela peut intéresser quelqu’un, se dit « la lebre » (voir la célèbre chanson à danser : « Ai vist lo lop, lo rainal, la lebre… », qui a inspiré le logo de l'IEO du limousin)…

 

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Oeuvre de Wyn Evans

Patočka, Dvořák, Sepúlveda, Benett et Bourdelas

 Limoges est jumelé avec Pilsen en Tchéquie. Un tout petit article, le 13, est consacré à l’ouvrage de Philippe Merlier sur le philosophe dissident Ian Patocka [Jan Patočka], mort après un interminable interrogatoire policier en 1977. Il est alors annoncé que le choeur des enfants de Pilsen, sera bientôt à Limoges et répétera avec son homolgue du conservatoire,  en travaillant sur un répertoire franco-tchèque, présenté de la façon suivante : « de Nougaro à Trenet en passant par Dvorak [Dvořák évidemment] et les chants traditionnels tchèques ». Très bien… enfin, disons qu’il y en aura pour tous les goûts  ! Au fait, les chants traditionnels, ici, si jamais il y en eût, et il y en eut, même s’ils n’ont pas eu leur Dvořák (c’est au moins à cela qu’on servi les nationalismes !), ils étaient en quelle langue ?

 Samedi, j’ai lu avec grand plaisir la pleine page dédiée à Lúis Sepúlveda, grand écrivain chilien emprisonné par Pinochet, exilé en Espagne, collaborateur de La Montagne (et donc par truchement du Popu). On y insiste justement sur son multiculturalisme : « Je suis un bâtard parfait, se plaît-il à dire,  un quart basque, un quart andalou, un quart italien, un quart Mapuche ». Mais une chose essentielle manque : le fait qu’il écrit ses livres en espagnol chilien et que donc tous les titres dont il est question dans cette page bien remplie sont des traductions. Cela, après tout, semble aller de soi : d’ailleurs, le lendemain, Sepúlveda signe une page de chronique, excellente, sur la Caraïbe colombienne sous le titre de la Malédiction de Somoza et il est bien spécifié : traduit de l’espagnol (Chili). Mais non, il n’y a pas d’évidence en ce domaine… On ne baigne ici que trop souvent dans la fausse évidence d’une langue ne pouvant être autre chose que le français. Comme s’il n’était pas question que l’on puisse entretenir le lecteur d’autre chose que de langue française et à la limite, de ses réminiscences scolaires latines.

 La seule exception apparente est l’anglais. Ne conserve-t-on pas, de plus en plus souvent en langue originale les titres des films, des pièces de théâtres, des romans mêmes ? Ainsi a-t-on pu voir à Oradour-sur-Glane, une mise en scène , sous leur titre analgis, des Talkings heads (Têtes parlantes) du dramaturge anglais Alan Benett par David Gauchard (article de L. Borderie, lundi 9 mars 2009)… On imagine difficilement la même chose pour l’espagnol (les titres de Sepúlveda  par exemple, comme je l'ai dit, sont tous en bon français), l’italien, l’allemand… sans même parler évidemment de l’occitan …

 J’ai regretté de ne pas avoir assisté au spectacle multimédia présenté à la BFM de Limoges par le groupe Wild Shores (voir remarque ci-dessus) sur le recueil de poésie La Calobra (éditions Eolia) de Laurent Bourdelas, écrivain limougeaud et d’abord écrivain tout court, d’autant plus que ce qu’en dit le lundi 9 le journal me laisse tout à fait sur ma faim : « voyage poétique, un peu étrange, qui ne se laisse pas facilement définir, mais emmène le spectateur vers un bel enchantement »… ah bon…. On peut heureusement écouter un long extrai et voir quelque chose de ce recueil solaire mis en son et en lumière, inspiré par deux voyages à Majorque, sur le site Virb. (pas signalé par le journal). « Ici les mots donnent soif et faim… » écrit notamment Bourdelas. Le majorcain est un dialecte catalan, un cousin donc du limousin… Bourdelas par exemple évoque les grottes de Majorque habitées par le « Drac », le même mot, le même être de l'eau et des ténèbres souterraines, auquel, en Aveyron, Joan Bodon a consacré ses inoubliables contes (Contes del Drac : contes du Drac à lire absolument)

lacalobra

 

Amaressa

 Certaines nouvelles et articles enfin m’ont suggéré quelques réflexions amères ici et là… Comment échapper à l’amertume, comment ? Quand bien même on passerait avec armes et bagages du « bon côté » ? Celui de la pensée positive, de l’adhésion et de l’acquiescement aux maîtres du monde ?

 Plusieurs articles reviennent en fin de semaine, sur le rejet par les militants limousins du PS de la liste présentée aux européennes, exprimant ainsi le rejet du parachutage de candidats qui n’ont aucun lien d’aucune sorte pour la région. Fronde ô combien louable et justifiée. Mais vous qui êtes sur place et nés dans la contrée, chers socialistes frondeurs, que faites-vous pour ce que la région limousine à de propre, de spécifique, pour ce que n’importe quel parachuté ne peut prétendre connaître en un tour de main et un claquement de doigts, et qui fait qu’ici est différent d’ailleurs ? Vous rappelez-vous encore que vous avez la charge et la responsabilité, oui, la responsabilité d’un patrimoine linguistique unique, inestimable et moribond ? Pensez-vous en être quitte en accordant quelques sous à deux ou trois associations, sans jamais vous engager ni de près ni de loin dans rien qui ressemble à une politique linguistique régionale d’envergure ? Que défendez-vous, en dehors de votre pré carré, de vos acquis, de votre notabilité locale, si vous n’êtes déjà plus depuis longtemps que des figurants de l'opérette politique orchestrée par la rue de Solferino ?

 Le jeudi 13 j’ai noté une page bien venue (p. 50) sur la récente intervention à Limoges du sociologue Gérard Mauger (Sociologie de la délinquance juvénile, La Découverte). Une citation surtout d’une poterie de Babylone, remontant à au moins 1000 ans avant Jésus-Christ (on trouve partout carrément moins 3000, car cette citation a beaucoup de succès sur la toile) m’a frappée : « Cette jeunesse est pourrie depuis le fond du cœur. Les jeunes gens sont malfaisants et paresseux. Ils ne sont jamais comme la jeunesse d’autrefois. Ceux d’aujourd’hui ne seront pas capable de maintenir notre culture ». Je me demande comment se disait et se pensait à Babylone ce qui a été traduit ici par « culture »… En tout cas, ce que l’on constate, en Limousin aujourd’hui, c’est que personne (ou presque) n’oserait plus prononcer cette phrase. L’incapacité à maintenir quoi que ce soit, la honte ou l’indifférence par rapport à ce qui s’est transmis, malgré la honte ou l’indifférence, et à travers la honte ou l’indifférence, est proprement transgénérationnelle.

 Dans un entrefilet du mercredi 11 sur le Tibet, il est rappelé que le Dalaï Lama ne revendique rien d’autre qu’une « autonomie culturelle » pour son pays sous la botte chinoise. Autonomie culturelle, ça se dit en occitan limousin, autonomia culturala… Mais nos montagnes ici sont plus basses, nos bonzes de noir vêtus, fort clairsemés et peu suivis. Et puis, des revendications culturelles, qui en a vraiment ici ? Ou du moins, qui parvient à les faire entendre ?

 Malgré tout, pour se convaincre qu’au-delà du journal, il existe au moins une sensibilité occitane, sinon occitaniste dans la région, il suffit de parcourir le Blognaute.fr, forum des lecteurs du Popu et de la Montagne. Pourtant la question de la langue ne fait pratiquement jamais partie des thèmes proposés par la rédaction. A l’exception d’une discussion sur « république et identités régionales », proposée par La Montagne l’été dernier, c’est à l’occasion du référendum pour l’Europe, de la fusion possible du Limousin et du Poitou ou de la langue française, pour reprendre quelques uns des titres de discussions soumises aux populations, que des voix se font entendre, qui disent ce trou béant et cet étrange silence, qui nous font chercher à la loupe dans les pages du journal les maigres traces d’une vie ensevelie et gravement compromise[4].

 

Jean-Pierre Cavaillé

 


 

[1]  J’ai trouvé signalé sur le site de Christian Féron, un article paru dans le Nouvelliste : "Lous ponticauds s’en van veyré lo Saint-Marsaut" : article sur la traditionnelle fête annuelle de la Saint-Martial à Saint-Léonard de Noblat, avec les personnalités régionales et locales (n° 1321, page de Une).  

[2] On note évidemment les deux graphies « saint » et « sent », la première n’étant bien sûr nullement occitane (en graphie classique on plutôt « sant », mais sent est plus proche de la prononciation limousine, et me semble devoir être préféré). Mais nous ne sommes certes plus à cela près, dictada occitana o pas…

[3] Juste une citation qui devrait donner à tous envie de voir ce film : « Ils sont transplantés loin de leurs provinces ou de leurs quartiers, dans un paysage nouveau et hostile, suivant les convenances concentrationnaires de l’industrie présente ».

[4] Voilà quelques échos glanés sur ce site :

Dans une discussion sur la langue française : « Mes grands parents, mes parents parlaient le patois régulièrement et moi qui suit monté en ville pour gagner ma vie comme beaucoup de creusois je ne parle pas le patois et mes enfants non plus, quel dommage une grande perte, un peu du patrimoine qui fout le camp, est-ce ma faute ? » et ce fragment d’intervention : « Les Bretons, les Basques, ... font tout pour maintenir leur langue. Nous Limousins et autres Occitans, que faisons nous ? J’ai bien l’impression que nous ne faisons pas trop d’efforts, pour maintenir une certaine culture ». Et enfin une belle intervention de Laurent Bourdelas qui se termine ainsi : « Et je n’oublie pas que la langue de mes ancêtres paternels est l’occitan, la langue si belle de Bernart de Ventadour et des poètes qui inventèrent l’amour courtois et la poésie lyrique, langue trop souvent oubliée dans ses propres terres...  ».

A propos du référendum sur l’Europe, en réponse à un lecteur qui ne veut pas de vote, afin d’empêcher que ne s’exprime, les Français « attachés à leurs patois régionaux » selon lui fatalement hostiles à l’Europe : « … Quand aux "patois régionaux" cités ci-dessus, je les assimilerai plutôt à des langues. En effet, le breton, l’occitan, le corse.... étaient des langues avant que l’on oblige, dans les années 30, les gamins à parler le Français et ceci à coups de règles. En Bretagne de plus en plus de jeunes apprennent le breton (ils le passent d’ailleurs au Bac...) et cela ne les empêchent pas d’être ouverts sur l’Europe, sur le monde...une magnifique chanson de Tri-Yann, la Découverte ou l’ignorance, en parle et reste toujours d’actualité.

Plus récemment sur la fusion avec le Poitou, je retiens deux interventions :

« Pourquoi ne pas redéfinir tout simplement l’occitanie. Je pense que tout le monde devrait y retrouver son identité culturel et économique ».

Et celle-ci, bien différente :

« Ce qui est drôle, c’est que personne ne veut de ce pauvre Limousin, la plus petite région de France. Comme dans les contes pour enfants, la pauvre orpheline suscitera bientôt la compassion, le soir à la chandelle près du cantou. Après tout, et si c’était un superbe cadeau ? Cette belle réserve d’indigènes irréductibles, à l’exemple du village d’Astérix, pourrait devenir une nouvelle opportunité touristique pour les vacanciers en quête d’authenticité et d’esprit de résistance. Avis aux créatifs du tourisme en Limousin. C’est un créneau porteur d’avenir dans le marasme actuel. Au fait, comment dit-on small is beautiful en occitan ? »

 

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18 février 2009

Limousin : déchets nucléaires et déchets de langue

 

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Limousin : déchets nucléaires et déchets de langue


 Le reportage sur les déchets nucléaires que FR3 a présenté mercredi dernier dans son émission Pièces à convictionLe scandale de la France contaminée », malgré les tentatives d’Areva (ex Cogema), pour en empêcher la diffusion, n’a laissé dans le secteur personne indifférent. Il faut dire qu’ici, nous sommes un peu dans l’œil du cyclone, entre les sites de Fanay, Margnac et Pény, qui furent longtemps parmi les premières zones d’extraction de l’uranium en France, et restent, sans doute, parmi les plus contaminées du pays. Depuis mercredi, les gens ne parlent plus que de ça, comme si enfin, ils étaient autorisés à le faire, comme s’ils pouvaient tout à coup, à haute voix et sans vergogne, en entretenir voisins, amis, collègues, membres de leur famille… et cela parce que, pour la première fois peut-être, un reportage accessible à tous, rapide et discutable sans doute sur bien  des points, a présenté une version des faits qui correspond à ce qu’ils savent (et la conscience d’ignorer presque tout, fait partie de ce qu’ils savent) et vivent au quotidien, sous la chape de plomb du silence imposé. Les politiques locaux eux-mêmes n’ont pas pu ne pas réagir, entraînés malgré eux dans la discussion, comme Alain Rodet défendant la qualité de l’eau de la ville de Limoges (voir vidéo); l’élu d’ailleurs s’est montré d’une étonnante violence contre les auteurs du film, et beaucoup moins enclin – comme c’est étrange –, à critiquer le groupe Areva/Cogema, dont il reconnaît pourtant qu’il ne fut longtemps guère porté (doux euphémisme !) à collaborer. Cette attitude montre en tout cas, avec une évidence qui crève l’écran, que les responsables préféreraient qu’il n’y ait pas de débat public sur cette question « explosive » de santé publique en Limousin. D’ailleurs, les militants antinucléaires qui, dans la région, se sont si longtemps battus pour obtenir de l’information, pour la diffuser, et ont tenté plusieurs fois de traîner Areva en justice, ne sont jamais véritablement parvenus à rendre leur voix audible, c’est-à-dire à susciter une discussion publique, pas plus qu’ils n’ont eu gain de cause devant les tribunaux. La réponse unanime fut en effet et demeure, encore et toujours, « Circulez, y a rien à voir », assortie de la berceuse « Dormez petits pigeons ».  Sur les ondes, nationales et sans jamais aucune contradiction, la pdg d'Areva, Anne Lauvergeon, présente sont livre de propagande, en mettant en avant le principe de transparence absolu du groupe qu'elle dirige. J'ai failli m'étrangler, le 13 décembre dernier, en l'entendant félicitée et même ovationnée pour cela par Monique Canto Sperber dans son émission Questions d'éthique.

Or voici que le reportage de la chaîne nationale FR3, à une heure de grande écoute (il semble avoir été vu par 3 millions de personnes), parvient à briser le silence, au moins temporairement, en prenant à contre-pied le discours de propagande, en ayant ainsi en une fois, plus d'impact et d'influence que des années de lutte au niveau local. Cela est étrange et terrible, et montre à quel point l’offre par des membres de la société civile (les associations), par des habitants citoyens, d’une discussion argumentée démocratique est méprisée et rejetée, d’abord par ceux qui ont intérêt a ce qu’elle n’ait pas lieu, mais aussi par le plus grand nombre, résigné et finalement complice de cet état des choses. Cela montre comment seule l’inversion d’un rapport de force dans la communication, l’inversion en l’occurrence qu’a pu, au moins provisoirement, réussir une chaîne de télévision nationale, en ne ménageant pas les effets à sensation, est susceptible de mettre en question le statu quo. Le plus grand nombre évidemment est aussi en cause, puisque, sur ce sujet qu’ils réputent eux-mêmes plus ou moins tabou, les gens acceptent de fait l’imposition d’une version rassurante à laquelle ils ne croient pas, sans pour autant se ranger aux côtés d’une dissidence militante. Parlez avec eux. Ils vous dirons qu’on ne la leur fait pas et rigolent en vous montrant le dépliant d’Areva chantant les louanges de la décontamination des lacs de Saint-Pardoux et de la Crouzille (il faudrait d’ailleurs être le dernier des idiots pour se laisser prendre par cette publicité diffusée il y a deux ans, qui vous disait qu’il n’y a jamais eu le moindre problème, que donc l’enlèvement des boues est inutile, mais qu’elles seraient enlevées quand même pour que les citoyens puissent être encore plus sûrs que lorsqu’ils pouvaient être déjà tout à fait sûrs !). Ils ont tous vus ou entendus des choses effarantes : la noria des camions de nuit à Pény ou à la mine de Margnac avant qu’elle ne soit murée, enfermant tous ses engins contaminés et tous ses autres secrets, certains ont entendu dans les entrailles de la terre rouler des fûts. D’autres tombent en se promenant (comme ce cycliste dans le film) sur des boues contaminées enlevées des lacs et entassées un plus loin sur le bord du chemin. Tous comptent les anciens mineurs malades et morts de divers cancers avant la soixantaine (on en voit un, très malade, dans le reportage, mais ici tout le monde en connaît ou en a connu…)… Ces bribes d’informations, « polluées » par les rumeurs (mais rien de tel bien sûr que l’absence de discussion publique pour alimenter les rumeurs), trahissent bien sûr aussi l’ignorance, car la vie quotidienne est sans arrêt confrontée à la méconnaissance de tous les éléments potentiels de danger : la plupart des lieux d’extraction et des « stériles » (qui comme on sait ne le sont pas du tout) ne sont pas clôturés, le plus souvent ils ne sont pas visibles, pas signalés, aucune cartographie précise n’est accessible à la population, aucune information officielle n’est disponible sur le danger éventuel des activités de loisir (près de chez moi il y a un moto-cross improvisé sur des stériles), des cueillettes, des baignades, de la potabilité de l’eau non traitée, etc. Il n’existe aucune information publique affichée, aucun vade mecum disponible, les bulletins municipaux sont muets sur la question… Un nouvel arrivant – je parle par expérience – met un sacré bout de temps avant de comprendre vraiment où il a fini par atterrir, car il n’est informé qu’à travers les conversations privées. Les gens en effet n’abordent le sujet qu’en petit comité, sur le ton de la confidence, et rares sont ceux qui iraient jusqu’à militer, ou ne serait-ce qu’à adhérer aux discours alternatifs des « écolos », le plus souvent critiqués en termes vagues, assortis de concession déroutantes (« remarquez qu’il y a beaucoup de vrai dans ce qu’ils disent, même s’ils ont tort »…).

 Pour expliquer ces ambiguïtés et cette ambivalence, on invoquera sans doute les liens que beaucoup ont eu avec la Cogema, pourvoyeuse de travail, manne inespérée pour ces communes pauvres du nord Limousin. Mais, il y a autre chose, me semble-t-il : le fait précisément que les gens savent que toutes les voix faisant autorité dans l’espace public – la presse locale (d’une infinie lâcheté sur la question du nucléaire), les syndicats, la plupart des élus, les notables –, se taisent, ou alors tiennent ce discours de justification a posteriori des hautes et basse œuvres de la Cogema, ou du moins de l’innocuité de ces effets, abreuvant le vulgus pecus de pseudo assertions techniques et scientifiques. Non que les gens soient vraiment dupes, non qu’ils soient vraiment rassurés, mais ils prennent acte d’une situation de fait, le fait du monopole du discours public, auquel ils pensent qu’il est inutile et mal vu de s’opposer, puisque aucune opinion alternative n’est prise en considération, c’est-à-dire ne reçoit de reconnaissance publique. Bon gré mal gré, ils acceptent ainsi une situation de sujétion envers un discours de pouvoir auxquels ils n’adhérent pas, ou pas vraiment, mais qu’ils savent dominant et exclusif. C’est pour cela que le reportage de FR3 est un événement, car il donne un visibilité publique à la critique, et ce faisant la rend en quelque sorte légitime. Et voilà que, pour un temps au moins, les langues se délient.

 Telle est en tout cas, pour l’instant, mon analyse, très partielle, appuyée sur l’observation empirique, par laquelle je ne cherche pas à faire entendre une voix militante, mais simplement exprimer la manière dont il m’apparaît, à moi, habitant de ces contrées, que la question du nucléaire est vécue ici.

 Cette réflexion en rencontre une autre ; celle que je poursuis sur la situation de la langue limousine, sur sa mort annoncée, l’intérêt qu’elle pourrait et devrait susciter, ses chances de survie, et le fait que cette question culturelle, précisément, ne parvienne pas et, dans l’état actuel des choses, ne saurait, elle non plus, accéder à une réelle visibilité. Je ne confonds ni n’assimile bien sûr pas les deux phénomènes qui, en tant que tels, n’ont rien à voir l’un avec l’autre – cela n’a pas à être démontré (même s’il va de soi que l’on peut être irradié et occitanophone !) – mais je constate seulement de frappantes analogies dans la manière dont, en l’un et l’autre cas, la parole publique et les médias « autorisés » oscillent entre silence radio et langue de bois alors que la parole alternative est négligée et discréditée du seul fait qu’elle n'est justement ni relayée, ni reconnue, pas même discutée au niveau « supérieur ».

 Ce n’est pas que la question de la langue, de l’ « autre » langue, de ce que les gens appellent ici « patois » soit tabouée ; elle ne traîne certes pas avec elle le poids de terreur sous-jacent du nucléaire. Les gens qui connaissent la langue, ou ont été en contact avec elle, en parlent librement et souvent avec autant de plaisir que de nostalgie et de résignation. Ce n’est d’ailleurs pas une question qui leur apparaît spontanément comme chargée de présupposés politiques, même si tout ce qu’ils en disent est pris dans des considérations critiques, mais fatalistes, sur le caractère inéluctable du « progrès » et habité par le regret que cela – pensent-ils – « n’intéresse plus personne ». Mais, c’est que l’on est justement confronté, comme pour le nucléaire, à un clivage similaire de la communication : il n’existe quasiment aucun relais entre ce que l’on peut dire en privé à ce sujet et le mutisme public. Sur la question du patrimoine culturel et linguistique, en effet, les élus et administrateurs limousins, ne disent jamais rien, ou presque. Il ne leur paraît pas nécessaire ni souhaitable de communiquer sur le sujet, redoutant sans doute, non tant de risquer d’être accusé de communautarisme que d’être taxé de passéisme. On l’a vu lors des assises pour l'occitan en Limousin, il y a trois ans : les élus se comptaient sur les doigts de la main, l’éducation nationale était absente, les médias on ne peut plus discrets, etc. Les médias, parlons-en, sont très en deçà de ce que l’on pourrait attendre d’eux, oscillant entre la répercussion d’informations folkloriques ou folklorisantes et, pour ce qui est de la presse locale, quelques articles plus substantiels sur l’occitan, à propos d’initiatives locales, mais qui ne cherchent jamais véritablement à établir de lien avec ce que les gens disent et parlent encore un peu partout dans la région. Ce lien, d’ailleurs, ne pourrait se faire que si les journaux acceptaient de publier des rubriques dans la langue elle-même, comme cela fut le cas dans le passé (mais n’est plus du tout à l’ordre du jour), que si la télévision (FR3 justement) et la radio la donnaient à entendre. La langue est ainsi devenue, dans l’image qui en est donnée par la presse, une chose secrète, ou même deux (ce qui est vraiment désastreux) : un « occitan » réservé à un petite élite et un « patois » en déshérence dans les campagnes. Aucune démarche didactique pour affirmer l’identité des deux, n’a jamais été véritablement entrepris. Ce n’est donc pas que l’on ne parle pas du tout de la langue, dans les médias, mais personne n’a plus le courage ici de la faire entendre et de la donner à lire. Sur cette base, l’évocation occasionnelle de son existence, en consacre en fait l’exclusion de l’espace public.

 Là aussi, en tout cas, les associations (l’Institut d’Études Occitanes du Limousin, Calandreta, le CREO Limousin…), ont l’impression de parler dans le désert : leur parole, en effet, en l’absence de tout espace public de discussion, ne saurait acquérir aucune espèce de légitimité. Et ils ne peuvent même pas espérer que les médias nationaux – comme c’est le cas pour le nucléaire – viennent perturber cette situation d’étouffement pur et simple, absolument ahurissante, quand on observe l’engagement, modéré mais effectif, des régions avoisinantes en faveur de la langue. Nous ne disposons-nous pas (surtout pas !) d’enquête publique sur sa pratique et sur les désirs éventuels des populations en la matière, pas de plans de développement, ou ne serai-ce que de maintien de l’enseignement de la langue, pas de projets culturels consistants et visibles… Là aussi, le mot d’ordre subreptice semble être « Circulez, il n’y a rien à voir », ou plutôt « rien à entendre et rien à attendre » : pour la culture, on se contentera de la télévision pour le plus grand nombre (si possible débarrassée de programmes trouble-fêtes sur le nucléaire) et des francophonies pour les happy few. Ces considérations assez peu optimistes sur l’état de la démocratie politique et culturelle sont, pour qui écrit, singulièrement aggravées par le fait que l’énorme majorité, voire la presque totalité des acteurs publics en Limousin, sont – ou du moins affirment être – de gauche. Comme quoi, l’invocation des principes d’une démocratie sociale et culturelle ne vaut aucunement comme garantie de leur mise en œuvre.

J.-P. C.

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carrière à ciel ouvert du Puy-de-l'Âge. cliché de 1993


 

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23 janvier 2009

« Qui va nommer les choses ? » Depardon : Donner la parole