Limoges dernière minute : odieux complot de Calandreta dévoilé par les héros de l’école publique

Calandreta lemosina, 2004
Limoges dernière minute : odieux complot de Calandreta dévoilé par les héros de l’école publique
La Calandreta lemosina, école bilingue associative, laïque et gratuite, de Limoges, où l’on enseigne l’occitan par la méthode immersive dans le cadre d’une pédagogie « institutionnelle », connaît actuellement de graves problèmes de locaux.
En effet l’école, à la suite de dégâts des eaux, a dû quitter précipitamment ses anciens locaux (route de Toulouse) quelques jours avant la rentrée scolaire et a été relogée de manière temporaire (et moyennant loyer) par la mairie de Limoges dans des salles désaffectées de l’école publique du quartier de Landouge, à l’autre bout de la ville. Or, dans cette école, un groupe de parents de la FCPE s’est mobilisé pour chasser les intrus, à la fois pour des raisons pratiques (revendication de l’utilisation pour leur propre association, l’APE – Association des Parents d’Élèves de Landouge – des salles concédées à la Calandreta) et des raisons idéologiques : la dénonciation de l’invasion, selon eux concertée et programmée, du public par le privé.
Membre de l’association Calandreta moi-même, je n’avais pourtant guère envie de perdre mon temps à alimenter une polémique inutile, dès lors que le groupe en question n’était pas parvenu, malgré un activisme considérable, à mobiliser autour de lui. La FCPE départementale a refusé en effet de lui apporter son soutien, la mairie a maintenu jusqu’à présent sa position et la presse locale s’est bien gardée d’en reprendre le discours…
La fédération de la Libre Pensée est la seule organisation ayant manifesté son soutien, au moins au départ. J’aurai beaucoup à dire (mais je l’ai déjà fait sur ce blog) sur la tendance invétérée, mais heureusement non irrépressible, de certains libres penseurs (ou prétendus tels) à confondre la question des langues minorées avec la question confessionnelle, et à invoquer la loi de 1905, qui n’a évidemment strictement rien à voir avec l’enseignement des langues (la lettre de Danielle Dugelay sur le blog École publique 87, qui trahit d’ailleurs une ignorance fatale à propos de l’enseignement de l’occitan, en est un parfait exemple).
Mais je pensais qu’un haussement d’épaules suffisait, en l’occurrence, surtout après avoir parcouru le blog créé par « nos amis » de Landouge, École publique 87, où il me semblait que le groupe se décrédibilisait lui-même, tant les arguments étaient faibles, tant était visible la mauvaise foi qui ne reculait pas même devant les attaques personnelles.
Complaisance
La chose qui m’a fait quand même fait tiqué – et pas qu’à moi, dans notre petit mitan occitaniste limousin –, c’est l’oreille certes embarrassée mais néanmoins complaisante apportée par la FELCO (Fédération des Enseignants de Langue et Culture d’Oc) au groupe de Landouge dans l’un de ses communiqués, qui dénonçait, sans « trancher » le différend, « stigmatisation, dénigrement ou insultes d’où qu’ils viennent », semblant donc accréditer l’idée selon laquelle ce groupe de parents d’élèves en ferait en effet l’objet, cela en renvoyant dans la même page au blog École publique 87, dans lequel, tout au contraire, sont pratiqués contre l’école occitane, de la manière la plus flagrante, la stigmatisation, le dénigrement et, sinon l’insulte, du moins de graves insinuations et quelque chose qui ressemble fort à de la diffamation.
Par ailleurs, il est vrai, le communiqué de la FELCO rappelait à juste titre que le vrai problème était le refus du rectorat de l’Académie de Limoges de réunir le Conseil académique des langues et, de fait, de créer le moindre poste d’occitan (son enseignement étant ramené désormais dans cette académie au point zéro, de sorte qu’en effet la petite Calandreta, avec ses cinquante élèves représente la seule offre d’enseignement de l’occitan en primaire dans l’académie de Limoges).
Mais ce que j’ai nommé complaisance s’avérait difficilement séparable d’une position qu’un membre de la Felco, Marie-Jeanne Verny, a exprimé à titre personnel à plusieurs reprises dans des lettres ouvertes et les commentaires sur ce blog suscités par mon papier où je décortiquais une motion du Parti de Gauche mettant en cause le développement de l’enseignement des langues régionales (par delà d’ailleurs toute distinction entre école publique et écoles associatives). Je résume ainsi cette position personnelle : le militantisme occitaniste devrait, dans notre région, se concentrer sur le développement de l’enseignement de l’occitan au sein du public, plutôt que de se focaliser sur Calandreta embrassée comme une « solution magique ». J’ai réagi vivement à cette position dans le même fil de commentaires, car elle me semble s’appuyer sur une analyse erronée de la situation : tous les acteurs associatifs impliqués dans l’occitanisme en Limousin, et Calandreta au premier chef, sont évidemment favorables au développement de l’enseignement public de l’occitan. En qualité de membre de l’association, je me souviens, il y a quelques années, être d’ailleurs allé plaider au rectorat, avec Pierre Barral, la cause de l’enseignement public de l’occitan en particulier au collège (il est donc entièrement faux et même insultant d’affirmer, comme le fait le Blog École Publique 87 que nous nous désintéressons de la filière), démarche qui hélas s’est soldée par un fin de non recevoir, ou plutôt une absence de tout suivi. On trouvera sur ce blog le pitoyable constat de Dominique Decomps en 2006, à l’occasion des Assises de la langue occitane, où de toute façon le rectorat joua la politique de la chaise vide. Hélas, le tableau serait aujourd’hui plus noir encore. Nous sommes tous d’accord sur le constat et sur la volonté de dénoncer le scandale de l’abandon, voire de l’anéantissement de l’enseignement de l’occitan dans l’académie de Limoges, puisqu’il s’agit bien de cela. Du coup, même si je suis intervenu mollement, j’ai envisagé le communiqué de la Felco et les réactions de Marie-Jeanne Verny en haussant les épaules et en me disant qu’il ne fallait pas alimenter de polémique stérile entre occitanistes et prendre comme une erreur d’appréciation due à la distance la référence aux persécutions dont souffrirait le groupe de Landouge.
Communautarisme
Ce qui me décide finalement à me prononcer sur ces deux questions c’est, je l’avoue, ma vanité d’internaute, ou – dit de manière plus auto-complaisante – ma conception du dialogue démocratique sur le web. En effet, dans une page du blog les animateurs d’École publique 87 ont cru bon de publier, dans une page intitulée Les Écoles du communautarisme, la copie d’un tableau figurant dans le livre E. Khaldi et M. Fitoussi, La République contre son école. Ce tableau, intitulé « les réseaux communautaires », assimile les écoles laïques à vocation linguistique et pédagogique aux écoles confessionnelles. Cet amalgame fallacieux est certes des plus courants ; on le retrouve par exemple dans un article de Caroline Fourest paru dans le Monde du 4 septembre 2010, évidemment repris sur le même blog. Je m’étais donc permis de poster un petit commentaire, le 4 décembre, que je donne ici, car on le jugea sans doute indésirable, puisqu’on choisit de ne pas le publier. Le voici (je me cite in extenso) : « Les mots ont leur importance. Les écoles associatives dans lesquelles sont pratiquées les langues de France ne sont pas des écoles communautaires, elles ne sont l’expression d’aucune communauté, le fait d’être bilingue ne fait pas de vous des membres d’une communauté particulière. Brandir l’insulte de communautarisme (puisque, en France, ce mot est bien insultant) n’a aucune espèce de sens pour ces écoles ouvertes à tous, laïques et gratuites. Il est malhonnête d’amalgamer comme communautaires des écoles confessionnelles et des écoles à vocation linguistique, qui n’ont rien à voir avec ces écoles confessionnelles (hé non, une langue n’est pas une religion!) sinon, dans certains cas, la structure associative. Mais il est évident qu’être dans une association ne fait pas de vous un « communautariste » ! Ou alors faut-il en revenir au temps où, au nom de l’indivisibilité républicaine, les associations de citoyens étaient proscrites ? ».
Le choix de ne pas publier ces quelques lignes anodines en dit long sur le sens du débat et sur l’ouverture d’esprit des animateurs du groupe en question. D’autant plus qu’ils dénoncent eux-mêmes la censure dont ils feraient l’objet sur le site du Populaire du Centre, il est vrai en dénonçant aussi le fait que l’on laissât en ligne des commentaires soi-disant « nauséabonds », dont l’un des miens qu’ils donnent en exemple avec quelques autres (voyez sur la même page et jugez de l’odeur).
Complot
Mais c’est justement que toutes leurs interventions trahissent un esprit de clôture et de défiance (c’est peut-être cela, en fait, le vrai « communautarisme » !) tout entier animé par la conviction qu’ils sont – et avec eux l’école publique en général dont ils prétendent être l’incarnation – victime d’un complot général et tentaculaire visant rien moins qu’à privatiser l’école de la République et dont Calandreta serait, à leurs yeux, la tête de pont. Je sais bien que la logique paranoïaque est ainsi faite, qu’il suffit de la dénoncer pour la nourrir, et que je serai donc immédiatement rangé parmi les comploteurs. Me croira qui veut, mais je n’ai aucune animosité particulière contre les parents de l’APE de Landouge, n’ayant d’ailleurs pas l’honneur de les connaître. Je m’en tiens uniquement à leurs publications, à la manière dont leur blog est monté et à la matière dont il est constitué et je constate que tout, en effet, converge vers l’idée obsessionnelle d’un complot ourdi par des puissances ténébreuses dont Calandreta serait l’émanation.
Il est d’abord affirmé, sans aucun début d’argument, que les dégâts des eaux auraient été complètement exagérés et exploités par l’école à dessein de s’imposer dans les locaux de l’école de Landouge. Tout était manigancé, orchestré de longue date par Calandreta, la mairie de Limoges, la région, l’ensemble des pouvoirs publics, qui se donnent comme objectif commun la casse de l’école publique et la privatisation de l’enseignement… Calandreta d’ailleurs est une officine d’activistes qui ont entrepris d’investir méthodiquement tous les lieux de pouvoir, de phagocyter tous les partis, toutes les instances régionales, afin d’empocher les subventions et d’avancer leurs pions. Les membres de l’association n’avouent-ils pas eux-mêmes qu’aux élections régionales (propos de Sandrine Gouraud, rapportés dans un article du blog, joliment intitulé Serions nous des jambons ou des lapins de 6 semaines ?),« 6 parents étaient candidats, sur des listes politiques différentes » ? Renseignement pris, ces candidatures se répartissaient sur quatre listes. Évidemment, elles étaient concertées. Y aurait-il meilleure preuve que tout marche dans cette affaire par « clientélisme et copinage » ? Voilà qui explique les « généreuses subventions » obtenues de la région ! Voilà pourquoi les élus, de Limousin terre de gauche, comme les autres, se montrent d’une complaisance coupable envers Calandreta !
Inquiétant Monsieur B
Quant à l’affaire des locaux, elle est limpide, car cette stratégie d’intrusion fait partie des « méthodes habituelles de ces écoles privées ». Elles ouvrent des classes sans autorisation, occupent des locaux publics illégalement sans payer de loyer. Ce sont des écoles voyous conduites par des hommes suspects. La page du blog dédiée à L’inquiétant Monsieur B, c’est-à-dire à Pierre Barral, ancien président de l’association limougeaude, qui en fait un dangereux manipulateur des parents d’élèves de l’association au motif qu’il est membre du Parti de la Nation Occitane, oscille entre le ridicule et la diffamation pure et simple.
Tous les associatifs, tous les administratifs et les élus ayant eu affaire à lui, témoigneront du sérieux, du dévouement et de la probité de Pierre Barral dans la présidence de l’association Calandreta depuis 1992. Quant à ses convictions politiques, elles ne regardent que lui, et il en est de même pour tous les autres membres de l’association, candidats ou non aux élections locales. Je suis pour ma part – cela est bien connu – en complet désaccord idéologique avec le PNO, mais je dois reconnaître qu’il s’agit d’un parti laïque, républicain et résolument antiraciste, qui respecte absolument les règles du jeu démocratique. Il est sûr, en outre, que nous avons en commun la défense de la langue et de la culture occitanes. Mais évidemment, en tant que membre du PNO, « l’inquiétant Monsieur B », pour nos amis de Landouge, a tous les attributs du comploteur, manipulant l’association dont il fut le président pour d’obscures finalités politiques.
Locaux
Et puis, il y a les coïncidences qui n’en sont pas, les signes par lesquels le complot se dévoile : « Incroyable… mais vrai ! L’école publique de Louannec en Bretagne vient de vivre une situation quasi identique à celle de Landouge. Là-bas, c’est une école Diwan qui avait besoin de locaux en urgence ! ». Autre coïncidence troublante, autre signe d’une action concertée : Près de Nice, à Drap, certes en 2008 (mais on n’est pas à trois ans près !), la Calandreta est accueillie dans les locaux du centre Protestant de l’Ouest (CPO)… N’en doutons pas, c’est là, comme dit le titre, « une attaque en règle des écoles privées ».
Voilà où conduit la logique paranoïaque : aux amalgames les plus stupides (le CPO qui apparemment a prêté des locaux à la Calandreta niçarda en 2008 est une structure privée et non publique) et aux attaques les plus infondées : Diwan est une structure similaire à Calandreta, mais sans aucun lien institutionnel avec celle-ci. Mais, en effet, deux salles de classe de l’école publique de Louannec ayant été louées pour cette année scolaire à Diwan, entraînant là aussi les réactions d’un groupe de parents FCPE, la coïncidence ne pouvait en être une !
La vérité est autrement prosaïque. La vérité est que de nombreuses écoles associatives, du fait de leur création récente, de l’accroissement de leurs effectifs et de leur fragilité budgétaire (Calandreta, comme Diwan reposant sur le principe de la gratuité), connaissent des problèmes récurrents de locaux. Qu’y a-t-il de choquant à ce qu’elles louent des locaux publics libres d’occupation ? Personne ne peut nier qu’il existe de tels locaux scolaires publics inoccupés. Pourquoi les communautés locales ne les mettraient-elles pas à la disposition temporaire d’écoles laïques et gratuites, qui plus est en percevant un loyer ? Où est le problème ? Ces écoles sont sous contrat avec l’État, je le rappelle, et remplissent le cahier des charges de l’éducation nationale. En outre, n’en déplaise à nos amis de Landouge, ces écoles ne sont pas des entreprises, mais bien des associations à but non lucratif, qui délivrent un service public en se consacrant à une éducation populaire, proposant des enseignements et des méthodes que ne le public n’offre pas. C’est pourquoi, beaucoup, comme Serge Guégo, le président des écoles Diwan cité dans la page du blog École publique 87 consacrée à la soi-disant « affaire » de l’école de Louannec, estiment que la terminologie « écoles privées », qui répond de fait à la nomenclature juridique et administrative, ne correspond pas à la réalité.
Gratuité
Cela, nos militants d’École publique 87 ne veulent certes pas l’entendre, surtout pas ! La gratuité même, y lit-on, est une manœuvre qui vise dans un avenir très proche à faire payer les parents qui auront pris goût à ces écoles… Dans l’un de leurs textes, ils semblent même affirmer que l’école est déjà payante. Faut-il rappeler ici que les écoles Calandreta existent depuis plus de trente ans, et qu’elles ont toujours été gratuites ? Faut-il redire qu’elles sont portées à bout de bras, souvent au milieu de mille difficultés, toutes telles qu’elles sont, par le bénévolat des parents d’élèves regroupés en association ?
Pédagogie alternative
La motivation de ces parents est de donner à leurs enfants une éducation au bilinguisme et au plurilinguisme à travers des méthodes alternatives inspirées de la pédagogie Freinet et de la pédagogie des « institutions » de Fernand Oury. A cette fin, ils s’engagent dans la vie de leur école, en deviennent en effet les co-gestionnaires et en fait les autogestionnaires… Quel rapport entre cet engagement et les menaces, que l’on ne saurait en effet nier (mais évitons, de grâce, de recourir à la théorie du complot), de privatisation marchande de l’enseignement ? Aucun, strictement aucun. C’est même du contraire qu’il s’agit ; d’une résistance de la société civile à la consommation passive, l’expression de la volonté de devenir acteur dans l’éducation de ses propres enfants, comme dans les autres secteurs de la vie sociale. Ne vous trompez donc pas d’adversaire !
Loi 1901
Par contre, il est grave, très grave, à mon sens, de vouloir remettre en cause, foncièrement, la loi de 1901, c’est-à-dire le droit des citoyens à s’organiser en association pour conduire les projets sociaux et culturels qui leur tiennent à cœur ; en l’occurrence faire vivre une école bilingue en partenariat avec l’Éducation Nationale, dont je rappelle une fois encore qu’elle est l’unique lieu en Limousin où sont dispensés en primaire des cours d’occitan.
Cependant, au-delà de ce fait brut, massif, qui est de constituer le seul ilot de transmission de l’occitan en primaire dans notre région, il y va non seulement de la liberté d’association, mais aussi de la légitimité des aides que les associations – et qui plus est celles qui remplissent de fait un service public reconnu – sont aujourd’hui en droit de demander aux collectivités locales.
Du reste, l’APE de Landouge est elle-même une association régie par le loi de 1901, à qui la municipalité de Limoges concède gratuitement des locaux avec chauffage et électricité pour y effectuer un service de garderie, qui est bien un service public et non un service marchand, bien qu’il soit de droit privé. Exactement comme la Calandreta. Ainsi, tout leur discours visant à dénoncer le statut privé de Calandreta met foncièrement en cause leur propre association.
Cela, je le dis, je le martèle, non seulement pour nos amis de Landouge, mais pour tous ceux qui estiment que l’argent public ne doit aller qu’aux administrations publiques, et que l’occitan ne doit être soutenu que dans l’école publique, remettant ainsi en cause le principe de la subvention et donc de l’existence même des associations de citoyens, quelle que soit leur vocation.
Je dis, calmement mais fermement, que cette conception de la vie publique est liberticide et que c’est bien à elle que se heurte la Calandreta de Limoges, et plus généralement tous ceux qui, hors du public, tentent de faire vivre une culture minorée, dans le seul type de structure ou cela leur est possible de le faire : la structure associative. Une fois de plus il ne s’agit en aucun cas d’opposer le public et l’associatif, ceux-ci sont, ou plutôt devraient être complémentaires ; ce sont nos adversaires qui établissent cette opposition en estimant que seules les institutions de l’État sont légitimes et accusent les associations de constituer une menace pour le service et en fait pour l’ordre public. Se rendent-ils compte du type de régime qu’ils appellent de leur vœux ? Se souviennent-ils du nom qu’il a pris dans l’histoire du XXe siècle ?
Bilingues
Et puis, le fait est, l’école publique, qui n’a que des vertus, l’école sacro-sainte et républicaine, laisse crever l’occitan en Limousin, patiemment, résolument. Nos « amis » de Landouge me font bien rire lorsqu’ils écrivent, sans doute pour produire l’illusion de l’ouverture et de la tolérance qui leur manquent tant, qu’en lieu et place d’une école privée, ils sont prêts à envisager des cours d’occitan dans leur propre école, cependant pas avant le CM1 ou le CM2 (ignorant donc tout de l’impératif de précocité pour le bilinguisme), et « dispensés par des intervenants sélectionnés et encadrés par le rectorat de Limoges »... Comme si les enseignants de la Calandreta, école sous contrat avec l’État, n’étaient pas « encadrés » par le rectorat ! Mais je veux bien les croire, et je suis sûr, en effet, qu’ils nous accompagneront lorsque nous irons, une fois de plus, tenter d’obtenir la réunion du Conseil des langues auquel nous avons droit, préalable à toute politique d’enseignement de l’occitan dans l’école publique de notre académie. Et évidemment ils seront aussi avec nous le 31 mars prochain, à la manif de Toulouse ! Car on ne saurait douter qu’ils soient des partisans acharnés de l’enseignement de l’occitan et du bilinguisme ! Il suffit pour cela de parcourir les pages de leur blog… La seule référence que j’ai pu y trouver est le lien avec une vidéo de Norman, d’ailleurs plutôt drôle (Les Bilingues), mais dont on peut difficilement dire qu’elle est une promotion du bilinguisme !
Laïcité
Je terminerai sur la question de la laïcité : le maître mot, le mot obsessionnel du groupe s’exprimant sur le blog École publique 87. Leur problème, en effet, est que l’école contre laquelle ils ont déclaré la guerre est justement… une école laïque ! Ils nient donc la vérité et l’authenticité de cette laïcité, sans aucun argument valide, dès lors que Calandreta, dans sa charte constitutive, se définit elle-même comme « une école gratuite et laïque qui assure un service public d’enseignement en Occitan ». Pour montrer publiquement la laïcité de leur école (force est tout de même de réagir à la contre-information de nos « amis »), les parents d’élèves de Calandreta ont voulu célébrer la loi de 1905 en plantant un arbre de la laïcité, comme le font d’ailleurs tant d’autres groupes et associations.
Nos « amis » ont immédiatement dénoncé la présence à cette cérémonie du diacre de Landouge, preuve évidente que Calandreta roule pour et avec le clergé (alors qu’il est évident que la laïcité est « bonne » pour tout le monde, y compris et à commencer, justement, pour les religieux eux-mêmes, n’en déplaise aux bouffeurs de curés primaires). La mairie devrait s’en émouvoir, prendre des dispositions ! Sauf que le diacre en question, pour ce que j'en sais, n’était pas présent à cette cérémonie, mais s’est rendu spontanément le lendemain à l’école, lors d’une matinée portes ouvertes. En outre, nos amis relèvent des propos de Hubert Leray, l’actuel président de l’association rapportés dans le Populaire du centre : « la laïcité, c’est savoir accepter les différences de l’autre que ce soit en termes de langue, religion, couleur de peau ou de culture ». Contre cette définition, nos amis de Landouge invoquent « une définition claire et précise de la laïcité, bien éloignée » de celle de M. Leray, une définition donnée lors d’une conférence organisée le même jour à Guéret par la Libre Pensée 23 et le Grand Orient de France. Hélas, cette définition, qui nous aurait éclairé sur les manquements intellectuels de H. Leray, ne figure nulle pas sur le site et nous ne saurons pas en quoi elle contredit celle du président de la Calandreta. Mais il ne suffit pas de répéter le mot de laïcité comme un mantra, il faut encore lui donner un sens et l’appliquer dans sa propre pratique. Évidemment, H. Leray sait bien que la laïcité est d’abord le principe de séparation de l’État et des religions, et c’est justement ce qu’il a exposé à l’occasion de la cérémonie (je me permets de donner ci-dessous la trame de son discours qu’il m’a communiqué, la phrase citée par le journal était destinée aux enfants), mais l’enjeu de la laïcité est bien en effet, entre autres choses, celui de la tolérance interconfessionnelle et l’esprit qui l’anime est celui de refus de toute discrimination entre les citoyens, pour quelque motif que ce soit. Les propos de H. Leray, tels que rapportés dans le journal, bien que très partiels, sont ainsi, à mon sens, tout à fait bienvenus face à l’ostracisme rencontré par l’école, au motif, en fait, qu’elle est une école différente, où l’on enseigne différemment un langue méprisée. Et, à ce propos, sachez bien, chers amis de Landouge, que nous n’avons, de votre part, aucune leçon à recevoir, ni de laïcité, ni de libre pensée, ni de sens de la chose et de l’école publique.
Jean-Pierre Cavaillé

l'école de Landouge
Trame du discours de Hubert Leray :
La laïcité, c’est quatre principes.
1) La séparation de l’État et de la religion. En France la loi de séparation d’avec l’Église catholique du 9 décembre 1905 dit que, collectivité publique et religion(s), chacun vit à sa place sans interférer dans les affaires de l’autre.
2) La neutralité de la puissance publique envers toute religion, école de pensée ou conviction particulière. Jules Ferry dit que l’obligation de l’instruction contraint l’État à offrir à tous les parents d’élèves une école publique qui ne brime pas la liberté de conscience d’un seul citoyen d’où l’affirmation de la laïcité de l’école publique dès sa création. Mais la neutralité de l’arbitre n’est pas la neutralisation de l’espace public qui serait une répression de l’expression. Le débat d’aujourd’hui à propos des musulmans — qu’on a déjà connu selon les époques à propos des manifestations athées, des processions catholiques, des conventions évangéliques ou des assemblées protestantes — relève de l’intolérance et non de la laïcité.
3) La liberté de conscience ne concerne pas seulement le for intérieur ou la sphère privée mais est aussi une forme essentielle de la liberté d’expression. Aristide Briand obtient que la loi de 1905 affirme : «La République assure la liberté de conscience ». Chacun peut pratiquer la religion ou bien avoir la pensée philosophique de son choix et en faire usage à sa convenance sans être inquiété, la limite de la liberté est fixée ici par la liberté de l’autre.
4) L’égalité des droits vaut quelle que soit l’appartenance ou la non appartenance religieuse et/ou de conviction. Jean Jaurès, notamment, insiste aussi sur ce point dans de nombreux écrits.
Objectif 2012 : réduire l’enseignement des langues régionales

Objectif 2012 : réduire l’enseignement des langues régionales
If you think education is expensive try ignorance
Se trobatz que l’educacion còsta car ensajatz l’ignoráncia
Mauvais temps pour nous... Et pourtant Dieu sait (s’il sait quelque chose) que nous sommes habitués à en prendre plein la gueule et à courber l’échine (ce « nous », rassurez-vous, n’est pas de majesté, il désigne le collectif de ceux qui œuvrent en faveur des langues minorées de notre douce France). En effet, la déploration, en ces temps de crise, du coût prétendument exorbitant d’un enseignement déclaré à la fois (et contradictoirement) inutile et dangereux est à peu près la seule manière dont sont évoquées ces jours-ci les langues dites régionales. Bien sûr, cette hostilité est assortie – c’est désormais la règle – de formules creuses sur l’inestimable richesse patrimoniale que représentent celles-ci et que nul ne saurait mettre en cause. S’il s’agissait d’autre chose que de formules creuses, il est évident que des propositions seraient faites pour leur valorisation ou promotion. Ce n’est jamais le cas. Ceux qui affirment qu’il est grand temps de mettre un frein à un enseignement jugé à la fois pléthorique (ce qui est consternant, et tout particulièrement pour nous, en Limousin, où l’offre d’enseignement est voisine du néant) et inutile, n’ont jamais aucune idée sur la question de la valorisation et de la transmission, car la seule chose qui les intéresse c’est évidemment de travailler à l’effacement des « patois » (un terme qui revient d’ailleurs dans le débat, voir ici La grande régression) de l’espace public (et souvent privé) : réduction drastique – voire suppression – de l’enseignement, suppression des panneaux bilingues, etc.
En témoignent récemment la publication d’une motion du Parti Gauche et d’un article dans le Figaro qui, sous des formes bien différentes, sont parfaitement consonants. Pour nous, rien d’étonnant, nous sommes habitués à cette alliance sans faille de la droite et de la gauche souverainistes, non seulement sur les questions des langues régionales, mais aussi sur la représentation de l’identité nationale, l’euroscepticisme, l’hostilité viscérale à toute forme conséquente d’autonomie locale et de démocratie culturelle (marqué du sceau d’infamie par le gros mot de multiculturalisme) et donc l’affirmation d’un hypercentralisme monolingue et monoculturel.
Nous connaissons Mélenchon de longue date, ses sorties contre l’enseignement des « patois », déjà lorsqu’il était au gouvernement, son opposition farouche à la Charte Européenne des Langues Régionales et Minoritaires, sa Fronde triomphale au sénat menée contre l’inscription des langues régionales dans la constitution (voir ses déclarations au Figaro en 2008, et ici même : Langues régionales : le sursaut républicain !)… A la lecture de son bouquin de campagne, Qu’ils s’en aillent tous, nous avons été nombreux à trouver ahurissantes ses déclarations rattachistes sur la Wallonie, sa germanophobie décomplexée et sa franchouillardise de coq de village (voir les passages en question et leurs commentaires sur Médiapart ou sur le blog du vert Bernard Jomier). Je pensais d’ailleurs qu’avec ses pages ridicules et un tantinet inquiétantes sur la Belgique, l’Allemagne et les ambitions d’une France belliqueuse, je possédais un argument massue pour dissuader certains de mes amis de voter pour lui. Ils ne virent pas où était le problème : Mélanchon a raison. Les Wallons parlent français, ils sont maltraités par les méchants Flamands (un ramassis de ploucs fascistes), la France leur tend les bras ! Depuis, je me tais, mais évidemment je n’en pense pas moins, assez interloqué de voir jusqu’à de vaillants occitanistes rouler pour celui qui a toujours été l’un de leurs pires ennemis.
Il est vrai qu’un parti ne saurait être identifié à son leader, que divers courants d’opinion peuvent coexister en son sein... Mais enfin le fait est : cette motion du parti, datée du mois d’octobre, existe bel et bien et circule largement, même si je n'ai pu la trouver sur le site officiel du parti (pourquoi, d'ailleurs ?).
On y retrouve tous les poncifs sur la question et de typiques imprécisions, qui montrent à quel point les gens qui ont pondu ce texte ignorent – ou font semblant d’ignorer – tout de ce dont ils parlent,
La France aurait soi-disant un « cadre législatif protecteur pour les langues régionales » depuis les années Cinquante. S’il y a là une référence à la loi Deixonne, rappelons quand même que cette loi n’avait aucune vocation protectrice, mais autorisait seulement l’enseignement optionnel de quelques langues sans aucune contrainte d’offre. Cette loi est d’ailleurs abrogée et remplacée par une réglementation du Code de l’éducation. Nous sommes donc dans un vide et non dans une protection législative.
Par contre la motion ne fait aucune référence à l’introduction, pourtant purement symbolique, des langues régionales dans la constitution mentionnées comme « patrimoine » de la nation. C’est évidemment parce que Mélenchon était contre, comme on l’a dit.
Ensuite, un argument ridicule, grotesque même : la promotion de l’enseignement des langues régionales relèverait de « l’offensive libérale » généralisée, au sens évidemment du libéralisme économique (le seul qui puisse exister désormais dans notre vocabulaire politique). L’enseignement des langues régionales serait une pièce dans la stratégie eurocratique et capitaliste visant à « transformer la France en une juxtaposition de provinces et de grandes métropoles en compétition les unes avec les autres dans le cadre du grand marché transnational de la concurrence libre et non faussée ». C’est sûr, ça tombe sous le sens : soutenir l’enseignement public des langues régionales moribondes, c’est participer activement à la marchandisation du monde, c'est favoriser la libre concurrence et graisser les rouages du grand capital. Ne riez pas, c’est le Parti de Gauche qui vous le dit !
J’ouvre ici une petite parenthèse pour signaler que c’est par des arguments similaires, entre autres, qu’un groupe de parents d’élèves de l’école primaire publique de Landouge à Limoges combat la présence de la Calandreta dans les mêmes locaux, dénonçant tout à la fois l’invasion du privé (rappelons tout de même que la Calandreta lemosina, laïque et gratuite, est la seule école en Limousin offrant un apprentissage de l’occitan en primaire) un enseignement à deux vitesses, et le coût soi-disant exorbitant de cette école aidée par la région (je n'évoquerai pas ici d’autres arguments indécents qui relèvent de la théorie du complot et avoisinent la difamation). Ces parents, apparemment membres de la FCPE (quoi que jusqu’à ce jour non soutenus par la fédération départementale de leur association), devraient trouver à leur goût la motion du Parti de Gauche.
Pour en revenir à cette dernière, elle rallume en sus une lanterne encore plus vieille : l’argument selon lequel l’enseignement de ces langues reviendrait à accorder des « droits particuliers à une catégorie de la population au nom des différences », ce qui est une atteinte manifeste à « l’égalité républicaine ». Combien de fois faudra-t-il le répéter ? Les droits que nous revendiquons sont individuels et non communautaires : le droit pour tout citoyen, quel que soit son origine, son statut social etc. de pouvoir pratiquer des langues qui n’existent évidemment que si on les parle et surtout que si on les transmet dans les territoires où elles sont historiquement pratiquées, et bien sûr partout où la demande en serait exprimée par un groupe conséquent. S’oppose-t-on au développement des écoles de rugby dans le Sud-ouest, au motif que c’est là accorder un droit indu à une catégorie de la population et porter atteinte à l’égalité républicaine ?
L’argument est assorti de l’affirmation idiote et, en réalité de pure mauvaise foi, selon laquelle développer l’apprentissage des langues régionales conduit tout droit au rejet du français : « Dispenser un enseignement public uniquement dans la langue de son choix, y compris en immersion, au détriment de l'apprentissage de la langue commune, le français, signifierait que des groupes entiers de locuteurs ne se verraient enseigner durant toute leur scolarité qu'une langue compréhensible uniquement par une fraction de la population de notre pays ». Rien de cela n’existe ni n’est revendiqué par personne. La pédagogie par immersion, ici visée, consiste à mettre les apprenants en situation de la pratique orale effective de la langue seconde ; cette méthode est appliquée dans des écoles laïques, associatives sous contrat de l’État, et les enfants y reçoivent aussi, évidemment, un enseignement en français ; les enquêtes montrent que leur maîtrise du français est égale, voire supérieure à celle des élèves monolingues, comme c’est le cas d’ailleurs de tous les apprentissages bilingues précoces. Tout cela, les auteurs de cette motion ont bien dû au moins en entendre parler, mais ils préfèrent présenter une image caricaturale et mensongère des écoles immersives, comme lieux où l'on rejette le français.
Ces quelques propos empreints de lassitude (toujours les mêmes bêtises, toujours) suffiront à régler son compte à ce texte faible à tous égard. Voyez aussi, à son sujet, les réactions de Jean-Paul Damaggio, de Réalville dans le Tarn-et-Garonne, militant syndical et blogueur de la mouvance altermondialiste, et surtout la réponse exaspérée des Alternatifs, proches du Parti de Gauche et même associés, d'après ce que j'ai compris, à la candidature de Mélanchon. On peut lire encore la déclaration de Jacques Blin, membre du PCF (et donc du Front de Gauche) porte parole du Réseau Langues et Culture de France). Comme quoi, ça grince bien un peu dans les rouages, et c’est tout de même le moins que l’on puisse attendre.
Pour ajouter mon grain de sel, je me contenterai de renvoyer aux déclarations de Marine le Pen s’opposant aux panneaux bilingues et au développement de l’enseignement, qui datent de 2007 (entre temps il ne semble pas qu’elle se soit publiquement exprimée sur la question), mais sont sans doute toujours d’actualité. La phraséologie est toute différente, qui a cependant le mérite à mes yeux de faire apparaître le nationalisme forcené qui se cache derrière la façade universaliste de tant de militants de la gauche souverainiste : « La tendresse que nous avons tous pour les cultures régionales ne doit pas nous faire perdre de vue les exigences du rétablissement de la Nation française et donc du maintien absolu du français comme seule langue officielle de l’Etat. […] ne nous y trompons pas. Ce ne sont pas tant les langues vernaculaires ou les cultures régionales que défendent les internationalistes de tout poil, ce sont les langues et les cultures minoritaires. Cette situation nouvelle, issue du contexte de la mondialisation, nous sépare d’ailleurs fondamentalement des aspirations au régionalisme qui ont pu, dans un passé déjà lointain, s’exprimer dans notre famille de pensée. A l’évidence, ce serait faire preuve d’un angélisme coupable que d’oublier l’objectif de nos adversaires de détruire les nations pour asseoir la victoire du projet mondialiste. Le bilinguisme régional dans les provinces justifiera demain la signalétique en arabe en Seine-St-Denis et dans les quartiers pour mieux légitimer et installer demain une France en peau de léopard. »
Du fond de sa paranoïa, et au-delà du cynisme machiavélique délirant qu’elle nous prête (nous ne défendons les langues régionales aujourd’hui que pour imposer demain les langues de l’immigration, et notre activité est une couverture sans doute payée et soutenue par les Frères musulmans), le Front National a très bien compris à qui il avait affaire avec la grande majorité des « militants » qui se battent aujourd’hui pour les langues régionales : une racaille internationaliste investie dans le combat en faveur des minorités. Il me semble que c’est quand même sur ce point que vous devriez vous accorder avec le Front, chers amis de gauche (ou prétendus tels) qui craignez tant que les « régionalistes » ne détruisent la France : la revitalisation (le Front parle de « restauration ») de la nation, de l’esprit national, de la culture nationale, comme excluant par définition tout élément de culture échappant au monolinguisme. Et c’est évidemment cela que nous autres exécrons et subissons (car votre connerie est hélas indubitablement dominante) : une conception de la nation monocolore, monocorde et monomaniaque, qui combat les aspirations plurielles d’une société plurielle, c’est-à-dire récuse ce que nous appelons, nous autres, démocratie.
Les auteurs de la motion du Parti de Gauche devraient donc prendre bouche avec Marine, ils trouveraient de notables points d’accord ; ils devraient aussi lire plus assidument le Figaro, qui leur fournirait de nouveaux arguments, s’ils en avaient besoin. Un article du 30 octobre, L’Enseignement des langues régionales en question, à travers des bouts d’information glanés surtout en Bretagne, en Languedoc et en Alsace, mis bout à bout, sans la moindre analyse un tant soit peu approfondie, met en scène par petites touches, insidieusement, sans déclaration péremptoire (pour éviter sans doute d’être accusé de parti-pris) l’inutilité, la qualité douteuse et enfin, surtout, le coût de cet enseignement. Les jeunes parlent mal, ne comprennent pas les vieux, et qui plus est dénigrent cet enseignement qui ne sert à rien, et tout ça, en plus, coûte cher !
Loin de moi de faire comme s’il n’y avait aucun problème concernant la qualité des langues enseignées, la difficulté de communication entre les générations, la motivation des jeunes apprenants, certes non. Mais, dans cet article, la rhétorique marche à sens unique, sans en avoir l’air et en se payant le luxe de citer, contre leur pensée mais apparemment sans déformer leurs propos, des intellectuels engagés pour la cause du breton, comme Franch Broudic, ou de l’occitan, comme Marie-Jeanne Verny. Mais tout converge vers la question du jour, soumise au vote des lecteurs : « Faut-il réduire l'enseignement des langues régionales à l'école ? », question insidieuse, qui contient dans sa formulation l’assertion d’une présence déjà importantes de l’offre d’enseignement (ce qui est faux et archi-faux et tout particulièrement dans nos contrées déshéritées où cette offre, de fait, n’existe tout simplement pas). Résultat : 60 % pour le oui, 38 pour le non. Bravo le Figaro, les rois du questionnaire neutre !
Cet article et la question dont il prépare la réponse ont été décortiqués et fort bien critiqués par Gwennadenn sur le site Agoravox et sur son blog, qui intéressera sans doute plus d’un lecteur de celui-ci.
La conclusion s’impose d’elle-même, sur la question des langues régionales, que l’on peut estimer un révélateur idéologique d’autant plus puissant qu’il méconnaît les clivages droite / gauche, extrême droite / extrême gauche. Hé bien, il apparaît assez clairement que, sur ce sujet mais qui en implique bien d'autres, le Parti de Gauche, le Figaro et Marine le Pen mènent le même combat. Quant à nous, nous poursuivons celui de la démocratie culturelle effective, que le centralisme exacerbé et le nationalisme revanchard excluent par principe, quelle que soit leur couleur.
Jean-Pierre Cavaillé

Les « régionaux de l’étape »

Les « régionaux de l’étape »
L’autre jour, vendredi 22 juin, j’écoutais les infos de 12h 30 sur France culture, puis distraitement, les vaticinations de l’invité du jour, Marin de Viry, écrivain pamphlétaire, prof à sciences Po, reçu dans le cadre des Rencontres de Pétrarque à Montpellier, consacrées cette année à la question du peuple (« Le peuple a-t-il un avenir ? »). Il fut présenté comme l’auteur d’un article récent, paru dans le Monde, qui avait marqué les esprits.
Ce monsieur tirait la sonnette d’alarme : le fossé ne cesse de grandir entre la culture des « élites » et celle du « peuple ». Ni lui ni le journaliste qui l’interrogeait (Antoine Mercier) ne se demanda si l’échelle nationale était pertinente pour aborder une telle question, laquelle d’ailleurs exigerait d’être elle-même justifiée, après tant de travaux montrant combien les catégories de culture populaire et de culture d’élite étaient douteuses et discutables.
Mais on comprenait bien vite que la seule question qui comptait, dans cet entretien, était celle, exclusive, de l’unité culturelle de la nation française menacée de désagrégation par l’adhésion des nouvelles élites et des masses abruties à la culture anglo-saxonne mondialisée, mais aussi par les revendications localistes, entendues en termes à la fois géographiques et sociaux (voir infra) ; les bénis de la crèche multiculturaliste faisant le trait d’union entre les deux. Avec une suffisance et une morgue sans égales, de Viry entrepris de désigner et de décrire quatre populations qui bientôt, selon lui, ne communiqueront plus : les élites françaises mondialisées ; les thuriféraires de la culture classique ; les partisans des parlers locaux (catégorie pour le moins bizarre, sur laquelle je reviendrai) et la grande masse des consommateurs passifs de produits manufacturés.
Le discours se voulait ferme, distant, ironique. De Viry stigmatisait la jeunesse décérébrée adonnée aux SMS et les nouvelles élites parlant le « franglais pékinois » auxquels s’opposent les défenseurs de la « Grande Culture Française », les Finkielkraut, les Richard Millet, les Régis Debray et les Jean Clair, que l’invité chahutait bien un peu, mais avec une aménité, une indulgence, une complicité, qui montraient bien de quel côté allaient ses sympathies. D’ailleurs, il appelait de ses vœux l’avènement d’un génie de la langue française capable de ramener toute la société à l’unité de la communion autour de la grande œuvre. C'est un « Molière » qu'il nous faut, dit-il.
Le discours me parut parfaitement lénifiant, immédiatement assimilable à l’idéologie néo-droitière qui infeste désormais jusqu’aux médias naguère encore identifiés à la gauche. Tout cela était simpliste et navrant, pontifiant aussi, énoncé avec l’ironie méprisante des pamphlétaires de droite (type Philippe Muray) et, qui plus est, dans un jargon exécrable (« segments » de population, « décorrélation » des élites et du peuples, etc.). Ce ronron de la France rance ne parvenait pas à susciter chez moi la saine indignité d’autrefois, sans doute par lassitude ; ce type de propos se banalisant au point où nous n’y faisons plus attention, ce qui d’ailleurs n’est guère rassurant. Tout au plus laissais-je échapper de longs bâillements postprandiaux et quelques soupirs à l’idée que les journalistes du Monde et de France Cul étaient désormais dénués d’esprit critique au point de gober sans broncher, voire avec intérêt, sinon même avec dévotion, les billevesées du premier réac venu.
Ce qui m’éveilla de ma torpeur fut la description de l’un de ses soi-disant « segments » de population, le troisième dans l’ordre d’apparition, dont je donne ici une exacte transcription (sans le postcast, que deviendrait-on ?) : « Les espèces de régionaux de l’étape, qui sont délibérément dans un segment dans lequel ils se réchauffent. Les amateurs de langues régionales, mais aussi les amateurs de langues de milieux, qui survalorisent en fait le segment régional identitaire dans lequel ils sont. » Au-delà du mépris et de la condescendance, je fus suffisamment intrigué par cette association des langues régionales et des langues de milieux, non autrement précisées, pour jeter un coup d’œil à l’article du Monde, paru le 15 du même mois.
J’y trouvais d’abord, mot pour mot, à quelques légères nuances près, le discours entendu à la radio, qui n’en était donc que la simple récitation. Je compris que de Viry voulait en fait associer aux « langues régionales » non les « langues » des divers milieux sociaux (inutile de faire remarquer que dans l’un et l’autre cas, le mot de « langue » n’a absolument pas le même sens), mais en fait, sous ce fallacieux prétexte, seulement le discours de ceux que ce grand penseur de la société contemporaine nomme les « bobos », adeptes du « métissage » culturel, et qui lisent Libération ; autrement dit un groupe identifié et inventé de toute pièce à partir de la condensation de termes purement polémiques, sans contenu social déterminé : les « bobos » et un journal, dont le langage serait celui-là même de cette classe supposée.
Je cite en effet le passage de l’article (on pourra juger de la redondance de l’entretien) : « Segment 3 : les régionaux de l’étape, qui attendent surtout de la culture qu’elle enjolive leur intérêt de classe ou leur amour-propre collectif. Je mets dans ce segment aussi bien les bobos qui surpondèrent le métissage que les tenants d’un régionalisme exacerbé, les uns comme les autres adeptes d’un narcissisme de clocher ». L’amalgame est justifié par le fait que, dans les deux cas, on aurait affaire à « un parler régional étanche » : « le parler Libé ou le patois savoisien »… Quels sont donc les intérêts de classe enjolivés par la pratique de parlers étanches : ceux de la bourgeoisie des villes branchés et de la bourgeoisie des champs patoisantes ? La langue de Libé – du français que tout le monde comprend immédiatement – est donc un parler étanche ? Et un parler de « classe » ? Il est étonnant que l’auteur n’ait même pas essayé de donner à cette soi-disant « langue » la localisation géographique qui s’impose ; car ce que nous pouvons reprocher à Libé, comme au Monde d’ailleurs et à France Culture, c’est bien un indéfectible parisianisme, même et surtout lorsqu'ils affectent de tourner leur regard sur « la province » ou « en région » (voir ici Limousin, chronique d’une aliénation ordinaire). Cela d’ailleurs ne les sépare guère de cet autre groupe (ou « segment ») qui comprend « les fondus de littérature, les amateurs d’histoire, les patriotes chafouins », qui lisent De Gaulle et n’en doutons pas, le Figaro, ce qui ne les empêche pas de phagocyter aussi le Monde et France Culture (l’auteur citait dans son article les mêmes noms que je l’avais entendu prononcer à la radio, c’est-à-dire Finkielkraut et compagnie ; et je remarque d’ailleurs, que seul ce « segment » est représenté par des noms de personnalités ; les autres étant voués à l’anonymat, au sans-nom, à l’indignité innommable des sous-cultures destinées aux sous-hommes).
Il est vrai que Libération, il faut tout de même le reconnaître, par rapport aux organisateurs des rencontres de Pétrarque est plus défiant et critique envers ces maîtres contempteurs des dérives de la « modernité » sous toutes ses formes (du SMS à la réhabilitation des « patois » en « langues régionales », en passant par le rap et la valorisation du métissage). En tout cas, là où Marin de Viry voit deux langages étanches, je verrais plutôt, pour ma part, le clivage entre un parisianisme de droite et un autre de gauche, dont la contigüité et même la continuité, vues d’ici (d’une distance qui nous est imposée), sont assez remarquables en ce qui concerne les clichés sur la province au cul des vaches et baragouinant patois.
Les « patois » sont donc, pour de Viry des parlers étanches... Mais étanches par rapport à quoi ? Ce qu’il reste des parlers de Savoie montre que les variétés de franco-provençal, tout en ayant leurs spécificités, sont fort poreux aux parlers d’oïl et d’oc voisins. Aucune langue, comme le montrent les études des contacts de langue, n’est à proprement parler étanche. Tout à la fois, évidemment, elles le sont toutes, si l’on veut, dès lors qu’il y a absence d’intercompréhension. Mais alors, il faut dire que le français unificateur est lui-même parfaitement étanche par rapport à l’allemand et au chinois et, selon cette logique contestable, tout aussi séparateur que n'importe quel (autre) « patois ». On doit évidemment ajouter que les « patoisants » sont aussi francophones et susceptibles d’ailleurs d’appartenir aux différents milieux que de Viry subsume sous ses autres catégories. En outre, celles-ci ne sont nullement exclusives : on a vu par exemple récemment le cas du sénateur Jean-Pierre Plancade, qui revendique son patois, son attachement au français des classiques et de la République, et une priorité donnée aux langues des affaires et des super-pouvoirs : anglais et chinois, enfin, vu le niveau de ses interventions au Sénat on peut aussi craindre qu’il consomme plus de divertissements grand-publics que de philosophie ou de socio-linguistique (voir le post précédent celui-ci : La grande régression. Discussion de la proposition de loi Navarro sur les langues régionales au Sénat).
Certes, je fais ici semblant de prendre au sérieux des propos qui n’ont finalement pas vocation à l’être, mais qui visent seulement à brocarder, pour un public complaisant, des adversaires construits à coup de clichés et de lieux-communs hérités d’une idéologie éprouvée qui, avec de Viry, ne se donne aucun moyen de se mettre elle-même en cause, se soustrayant a priori, par sa généralité et son abstraction, à toute vérification sociologique. Il est du reste probable que l'intéressé rejette délibérément les sciences sociales comme des langages connexes à celui du bobo de Libé. Un discours, donc, misérable, un discours sans aucune dignité philosophique ou scientifique, sans dignité littéraire non plus du reste, coincée entre la morgue de classe et le jargon sciences-po, une posture en fait, seulement une posture, d’esthète de droite, qui exhibe avec ostentation ce qui n’est rien d’autre qu’une appartenance sociale, à la fois très fière de sa domination symbolique et quelque peu inquiète de la perdre.
Jean-Pierre Cavaillé
Muriel Batbie-Castell, nouvelle voix du métro toulousain

Muriel Batbie-Castell, nouvelle voix du métro toulousain
En début d’année, j’avais rédigé un billet rageur sur la polémique autour de l’occitan dans le métro de Toulouse. Je remarquais, entre autres choses, que tous ceux qu’agaçaient, irritaient, voire scandalisaient la présence d’une voix énonçant les noms des stations en oc, ne disaient pas un mot contre la voix française, voix d’aéroport sans caractère, lisse et aseptisée, à l’image du monde dans lequel on veut nous contraindre à vivre, où tout espace public aurait la même neutralité et serait soumis au même contrôle capillaire que celui de l’aéroport , imposé comme modèle universel.
A nouveau, je suis passé par Toulouse et j’ai pris le métro. J’ai pu constater que, sur le plan auditif, les choses ont entièrement changé. Désormais les stations sont énoncées dans les deux langues par la même voix féminine douce et agréable, avec en français une pointe d’accent toulousain et en oc une diction languedocienne irréprochable. L’ensemble me paraît une réussite incontestable ; cette voix instille une goûte d’humanité dans un espace qui en manque cruellement. En outre, il sera peut-être désormais moins facile de ridiculiser la diction occitane, par le fait même de l’homogénéité de la voix et la continuité d’accent entre les deux langues.
Cette voix n’est, il faut le dire, pas quelconque. Elle est celle de Muriel Batbie-Castell, admirable chanteuse soprano et professeur d’occitan. Dans son activité de chanteuse, en effet, elle me semble représenter parfaitement l’état d’esprit de ceux qui tentent aujourd’hui de transmettre et de faire vivre l’occitan. Elle associe un répertoire ancien, traditionnel et moderne. Dans son dernier CD, Cant a capella, à se procurer toute affaire cessante, elle chante en occitan, mais aussi en catalan, castillan, portugais, italien, breton, yiddish, flamand et latin... excusez du peu ! Mais au fond, c’est bien cela que pressentent les toulousains hostiles à l’occitan dans le métro, derrière ce qu’ils dénoncent comme repli passéiste sur un patrimoine éteint ou artificiel (les deux arguments toujours avancés, qui se contredisent misérablement) : l’avènement de formes culturelles qui leur échappent, qui excèdent la variété franco-française et le nappage globish, qu’il ne serait pas de bon ton de trouver ridicule... Et pourtant, quand j’entends sur les ondes, tous ces groupes français branchouilles qui chantouillent dans un anglais indigent et mal prononcé (voir par exemple l’émission Le RenDez Vous, sur France-Culture, qui s’en est fait une spécialité), j’y trouve bien, moi, de quoi rire... Et d’ailleurs, c’est bien cela aussi, dans une version plus grand public, plus « grande surface », que l’on entend sur les quais des stations du métro de Toulouse en fond sonore.
Tiens, j’aimerais d’ailleurs bien savoir ce qu’écoutent les désœuvrés inscrits sur le groupe face-book réunis autour de la croisade « pour que l’occitane du métro toulousain se taise » ; oui, cela m’intéresserait bien de connaître leur culture musicale et linguistique. Voilà un travail de terrain intéressant que pourrait nous réaliser un (ou une) étudiant en sociologie. Cette enquête d’ailleurs serait susceptible d’infirmer tout ou partie de mes suppositions désobligeantes, et en effet quelques peu suffisantes et élitistes.
J’ai lu d’ailleurs que le groupe en question, ou du moins son chef d’orchestre, Clément Elbaz, ne décolère pas, du moins selon les propos rapportés par La Dépêche : « Pour la nouvelle voix je ne vois pas trop de différence, dit-il. Dans la majorité des stations elle est restée criarde et, de toute façon, le concept reste le même. Les noms propres sont toujours traduits, la langue est toujours imposée, etc... ». Criarde ? La mauvaise foi est ici à son comble, car on pourrait au contraire reprocher à cette voix d’être trop douce, et peut-être insuffisamment audible. Mais, si l'on y réfléchit, la langue qu’elle énonce, dans cette représentation négative, pourrait-elle être autre chose que criarde ? Il est en effet dans sa nature d’être criarde, de faire du bruit, de ne pas faire sens. Il n’y a qu’à lire les mots qui figurent toujours au titre de la description du groupe (qui compte tout de même plus de 1700 membres !) : « quand on prend le métro tous les jours, et qu’on entend trop souvent La rrouséédoo, Malengoo, Esséneuocéai fo ou Jouan Jolès […] on commence à avoir envie de se lever et d’arracher le haut parleur ». J’ai conservé scrupuleusement la graphie… On pourrait certes conseiller à l’auteur de se déboucher les oreilles, car les sons restitués sont bien loin de l’original, mais l’enjeu est ici, évidemment, la dégradation de la langue par sa parodie graphique. En vérité, cet acharnement sur le corps graphique de l’occitan, révèle à mon sens un sentiment de suffisance culturelle assez nauséabond, la reconduction, sous une nouvelle forme et avec une autre cible, du traditionnel mépris social de la langue, et sans doute aussi une peur panique de ne plus contrôler totalement l’espace public, à travers l'exclusif monolinguisme français, agrémenté tout au plus de chansonnettes anglo-américaines (très rarement espagnoles ou italiennes). Que des choses puissent être exprimées, entendues, publiquement, à Toulouse (en France ! Comme me l’ont souvent dit sentencieusement des gens qui ne votent pourtant pas FN), en un idiome autre que celui-là seul qui doit accompagner le bon citoyen français du berceau au tombeau; c’est cela qui est insupportable, et il pourrait tout aussi bien s’agir du corse, du volapuk ou du breton (d’ailleurs, une légende tenace sur le net veut que la première voix occitane du métro ait été celle d’une bretonne !).
La question des noms propres de personnes est d’ailleurs éminemment intéressante, qu’il serait soi-disant non seulement inconvenant et ridicule, mais aussi proprement sacrilège d’occitaniser. Batbie-Castell rappelle qu’il y a, parmi ceux qui désignent des stations, des noms occitans, et elle justifie la prononciation occitane des noms français par le souci d'éviter la redondance[1]. Il est vrai que dans la situation « normale » de diglossie (relation langue dominante, langue dominée), les noms propres, la plupart du temps, restent dans la langue de l’État civil, dans la langue de l’administration. Mais justement, l’intérêt de l’opération métro, et ce qui fait qu’elle provoque le scandale, c’est justement qu'elle travaille à remettre en question le fait même de la diglossie, en instaurant une égalité symbolique entre les deux langues. C’est cette égalité symbolique qui est proprement insupportable pour tant de personnes. Ce que chacun pourtant devrait reconnaître, à cette occasion, c’est qu’en occitanisant des noms français, on ne fait que rendre la monnaie de la pièce au français, qui francise tout les noms propres depuis des siècles ! Et d’ailleurs qui se formalise de la francisation à outrance, dans la prononciation et même parfois dans la graphie, des noms propres d’origine anglaise, italienne ou espagnole ? Mais occitaniser un nom propre est une atteinte à la dignité de celui qui le porte ou l’a porté, c’est en dégrader la mémoire.
Ainsi, un internaute écrit-il sur le site de Tisseòc : « je suis heurté par l’occitanisation forcée de l’état civil des personnes et le timbre de voix n’y changera rien. Un exemple : François Verdier était un résistant français contre l’occupant Nazi et transformer son état civil est une insulte à sa mémoire ». La réponse de Tisseòc est intéressante : le collectif se dit hostile à l’occitanisation des noms propres français (ce qui, bien sûr, peut parfaitement se défendre), mais ajoute : « la Résistance à l’occupant nazi ne justifie pas en soi la francisation ; l’occitan était la langue parlée par bien des maquisards et cette donnée est trop souvent éclipsée par l’Histoire officielle ». On pourrait rétorquer que les maquisards occitanophones seraient bien les premiers étonnés de retrouver leurs noms occitanisés, car dans leur immense majorité ils n’avaient pas de revendications lingusitiques, ni même ne possédaient une véritable conscience linguistique et culturelle occitanes. Cette objection est évidente, mais l’histoire s’écrit au présent et le travail de mémoire aussi, et contrairement à ce que déclare l’internaute cité, qui parle de passéisme et de passé inventé, affirmant que les vieux ne parlaient pas cet occitan là. C’est parce qu’aujourd’hui la question de la langue est devenue importante, au moins pour certains (une minorité peut-être, mais enfin les cultures sont toutes entretissées d’expressions minoritaires), qu’il devient un enjeux mémoriel de rappeler que des milliers (millions ?) de soldats dans les tranchées de la première guerre, tout comme encore de nombreux maquisards et maquisardes durant la seconde guerre parlaient cette langue, contre le refoulement total de cette dimension, en effet, dans l’histoire officielle.
Je ferai, une fois de plus, une comparaison avec la question féministe. Ce n’est pas parce que les femmes, jusqu’à une date récente, n’étaient pas considérées comme des actrices de l’histoire dignes de ce nom et méritant le moindre intérêt, ce n’est pas parce qu’elles mêmes avaient intégré le plus souvent la domination masculine comme une réalité indépassable, qu’il serait évidemment aujourd’hui illégitime de faire l’histoire des femmes ! Au contraire, il est de la plus grande importance pour leur émancipation, que les femmes se réapproprient une histoire dont elles ont en effet été spoliées. Qu’on le veuille ou non, nous, les locuteurs des langues minorées de France, sommes exactement dans cette situation. Cela ne justifie pas nécessairement l’occitanisation des noms français, mais en effet, prononcer Jaurès à l’occitane, c’est un moyen de rappeler les positions plutôt avancées du grand homme sur la question linguistique. On pourra nous reprocher d’user d’un artifice (ou comme l’internaute toulousain cité ci-dessus, de parler une langue artificielle), mais en la matière, tout est artifice, il n’y a rien de naturel à prononcer certains noms et mots exclusivement en français et d’autres seulement en occitan ; cette pseudo-naturalité est un état de fait diglossique en transformation constante, en l’occurrence par la réduction comme peau de chagrin de la présence de l’occitan, l’effacement des fonctions qui lui étaient reconnues (langue du foirail, des champs, des bistrots, des étables, etc.), et à la fois, par sa promotion, ici ou là, hélas presque toujours symbolique et controversée. On pourrait progresser dans le débat, me semble-t-il, si l’on commençait par reconnaître qu’il n’y pas de « naturalité » des langues, qu’elles sont des faits de culture et comme tels éminemment artificiels, ce qui ne veut pas dire que les locuteurs auraient capacité d’en contrôler et maîtriser comme ils le voudraient l’évolution. Pour répondre à l’accusation récurrente de l’artificialité supposée de la langue que nous parlons, le collectif de Tisseòc fait remarquer, toujours à l’adresse du même internaute, que « toute langue vivante évolue et l’occitan est aujourd’hui dans la situation complexe que connaissent d’autres langues minorisées : de nombreux néo-locuteurs pratiquent un variante dans laquelle on ne reconnaît pas nécessairement celles en usage quelques générations auparavant » ; du reste, fait-il remarquer, l’interlocuteur lui-même avait dit que la langue, par le passé, « n’a pas été ni constante ni uniforme dans sa forme ». Tout à la fois, le collectif souligne que « les annonces sont enregistrées dans un parler cohérent avec la ville, pas dans un parler de synthèse issu de laboratoires de langue, ni dans un occitan Provençal ou Limousin » ; autrement dit, ce n’est pas parce que la langue change, qu’il est bien sûr possible de faire n’importe quoi ; ces changements n’ont de sens que de procéder des états antérieurs de la langue dans son territoire d’usage. De cela, je crois, nous avons une conscience aiguë, même si la difficulté est grande, dans la situation actuelle, caractérisée par la raréfaction des locuteurs et l’effondrement de la transmission, de maintenir la langue dans le meilleur niveau de qualité que nous lui souhaiterions.
La partie est difficile, d’autant plus qu’aucun territoire, aucune ville dite de province, n’ose en France revendiquer la moindre autonomie culturelle. Toulouse en est un parfait exemple. En la quittant, j’écoutais sur France Culture le Marathon des mots, qui se déroulait comme tous les ans depuis 2004 dans la ville rose. Il fut cette année largement consacré à Milan Kundera, dont on saluait d'abord et avant tout le divin choix du français. Ce que j’entendais puait le parisianisme le plus caricatural ; présentateurs, acteurs-lecteurs, commentateurs, tout ce beau monde, Finkielkraut en tête, nous venait tout droit de la capitale, avant d’y retourner illico. A aucun moment, je n’ai entendu percer la moindre pointe d’accent toulousain, la moindre référence à l'identité culturelle de la ville. Visiblement, tout cet aréopage parlait et agissait comme s'il était réuni dans un studio de la Maison de la Radio dans le 16e arrondissement.
Je sais pourtant que, dans la programmation (évidemment pas celle que retient la radio nationale), une place est faite, cette année encore, à l’occitan (pour être précis : lecture bilingue de La nòvia del moro / La fiancée du maured’Alem Surre Garcia et Dalèle Muller ; Joseph Delteil, homme d’Oc avec Daniel Mesguich et Claude Marti ; Toulouse en Orientavec Claude Marti et Fanny Cottençon ; Route des orientsde Roland Pecout et Jean-Claude Drouot). Mais c’est cela qui devient de plus en plus difficile et étrange ; à mesure que l’occitan parvient à gagner un début de reconnaissance culturelle, s’efface tout ce qui le rattachait directement au français tel qu’il était parlé à Toulouse, et d’abord à l’accent toulousaing, celui de Nougaro, qui disparaît presque entièrement dans la bouche des dernières générations, en cela désormais parfaitement formatées par les modèles de la capitale et de sa banlieue. C'est un fait, jamais le tropisme parisien n'a peut-être été aussi fort. Cette situation ne peut pas ne pas avoir de conséquences sur l’occitan lui-même, qui dans le bilinguisme, se transmet comme il peut et difficilement, mais en tout cas au contact du français, qui ne cesse lui-même d’évoluer. D’ailleurs c’est là aussi une évidence dont ne s’avisent pas ceux qui nous accusent de parler une langue artificielle au motif qu'elle se différencie de celle des vieux, car le français qu’ils parlent, n’a lui-même plus rien à voir avec celui de leurs aînés… Les choses vont très vite, et toutes les opportunités sont bonnes pour faire vivre la lenga nòstra. Longue vie donc à l’occitan dans le métro de Toulouse, et une reconnaissance émue pour le travail vocal de Muriel Batbie-Castell.
Jean-Pierre Cavaillé

[1] « Les noms propres français ont encore été occitanisés ?
Oui. Jean Jaurès car il est du coin et a vraiment défendu le bilinguisme naturel. Jeanne d’Arc car son nom est traduit dans toutes les langues, pourquoi pas en occitan ? Pour François Verdier ou Marcel Langer, c’était en débat : finalement pour ne pas faire doublon avec le français, j’ai légèrement occitanisé la fin du nom. », site de Tisseòc, collectif pour l’occitan dans le métro.
Limousin, chronique d’une aliénation ordinaire

Limousin, chronique d’une aliénation ordinaire
Le 2 mars dernier paraissait dans Libération un article d’une bonne grosse page au titre et au contenu lamentablement racoleurs (c’est le cas de le dire), A Limoges, un petit bois de Boulogne qui fait scandale, par Jean-Louis Le Touzet, « envoyé spécial à Limoges » (sic !). Le bois de Boulogne en petit (pour rendre un lieu intelligible en cette province lointaine, il faut évidemment lui trouver un comparant parisien), c’est… le Champ-de-Juillet, selon ce téméraire Rouletabille qui, au péril de sa vie et de sa vertu, a arpenté les lieux chauds de la ville envahie par le stupre et la luxure, Sodome et Gomorrhe, les Nigérianes et les Bulgares.
« Le Texas de la France »
Sur la prostitution à Limoges, cet article ne nous apprend rien, strictement rien, nous rapportant tout au plus de vagues propos de (soi-disant) riverains au sujet de hordes de détraqués sexuels hantant nuit et jour les lieux « leur affaire à la main », ou les propos d’une Madame Louise (qui au cours de l’article devient Madame Irène), dénonçant « ces Bulgares d’une crasse horrible qui cassent le métier ». Il rapporte encore avec complaisance les propos supposés (car pas un mot n’est ici crédible) d’un restaurateur, jugeant les filles « disgracieuses », etc. A part ces relents racistes et sexistes habilement tripatouillés (on exploite les origines ethniques de tout(e)s les protagonistes, sans avoir l’air d’y toucher, et il y en a pour tout le monde, comme on verra, indigènes compris), on ne trouve pas ici le début d’une analyse, pas le commencement d’une information digne de ce nom. Pourtant, l’envoyé spécial se donne la caution d’une sociologue, en master à Toulouse le Mirail (Caroline Nicolas) : il nous assure que cette étude universitaire est le « résultat d’une « solide étude de « terrain » » mais ce n’est certes pas grâce à lui que l’on en connaîtra le contenu. Une question se pose : le même journal oserait-il publier un article aussi indigent et, disons-le carrément, aussi puant sur la prostitution dans la capitale ? Malgré la tendance irrépressible de Libé à sombrer dans la frivolité, j’en doute fort. La raison d’être de cet article n’est en tout cas pas d’informer les Limousins et Limougeauds, dont pas un mot de l’article ne laisse penser qu’ils pourraient un seul instant être des destinataires possibles de ces lignes (le dispositif narratif est très clair ; l’envoyé spécial ne s’adresse pas eux, certes pas, mais parlent d’eux, pour d’autres, qui connaissent de visu le Bois de Boulogne et sourient de ce rapprochement « osé »). Il s’agit d’amuser les Parisiens (et au-delà, en effet, tout lecteur capable de s’identifier au lecteur parisien de Libé, et donc d’oublier qu’il est limougeaud ou albigeois) par quelques lignes divertissantes sur une province reculée, un brin exotique, avec ses ploucs endimanchés se faisant plumer par les « filles de l’Est ». J’exagère ? Voyez plutôt : les filles sont à l’affut, comme le rapporterait le mystérieux restaurateur ayant une « vue imprenable » sur les lieux de passe, des « gars de la campagne qui ont touché leur mois », postées à l’arrivée des trains de « Montluçon, de Saint-Yrieix et de Tulle ». Passe pour Saint-Yrieix ; mais présenter les « gars » de Montluçon (152 km de Limoges) et de Tulle (90 km, et aux environs de Brive) comme irrésistiblement attirés par le tropisme prostitutionnel de Limoges laissera sans doute plus d’un Limousin perplexe. En tout cas, l’informateur de notre enquêteur est formel : ces pauvres gars de la campagne ne mettent pas de préservatifs (pratique trop sophistiquée) et « repartent sans le sou avec le train du soir, car les filles leur ont fait les poches », en plus de leur avoir refilé la chtouille ou même pire ! Ah les nigauds, ah les benêts ! Mais à bien lire l’article, c’est le Limousin tout entier qui est benêt, arriéré, collé au cul de ses vaches avant d’être la proie naïve des « filles de l’Est ». En effet, après avoir évoqué l’épisode récent d’une prostituée ayant mis en fuite l’agresseur d’une passante, voilà ce qu’écrit notre Tintin en Limousin : « Le Populaire du centre a donné un large écho à cette affaire puis s’est naturellement rabattu dans ses pages sur ce qui fait la fortune du pays : les belles limousines au salon de l’Agriculture qui vient de s’achever, car le Limousin, c’est quand même le Texas de la France »… Oui, vous avez bien lu, et vous apprécierez, j’en suis sûr : « le Texas de la France »… La scène est celle d’un western de série Z : les cow-boys bouseux du Limousin venant dilapider leurs maigres salaires dans les saloons de Limoges-City avec les filles du Field-of-July, après avoir admiré les belles rousses du salon de l’Agriculture… On savait que le Limousin était devenu le décor incontournable de tous les téléfilms sur la deuxième guerre mondiale ; ce sera plus difficile d’y tourner des westerns, mais avec beaucoup d’imagination…

paysan et paysanne de Limoges. Mixelle Sauveur 1805
« Les derniers des hommes »
Voilà en tout cas comment le vieux cliché des Limousins (et du Limousin) est véhiculé par le journal bobo de la capitale, fondé jadis par Jean-Paul Sartre. Ben oui, remarquez, c’est cela la force des clichés ethnotypiques ; leur capacité à résister à tous les bouleversements idéologiques. Car souvenez-vous de ce que Sartre, ce grand intellectuel de gauche et d’extrême-gauche, écrivait pendant la guerre, justement, à Beauvoir, à propos des Alsaciens évacués : « on les a envoyés chez les croquants limousins, les derniers des hommes, arriérés, obtus, âpres au gain et misérables ». Vous voyez que les choses, depuis 1940, se sont un peu adoucies, mais n’ont pas substantiellement changé.
Dans ces conditions, l’alternative pour les indigènes paraît assez simple : soit s’indigner de l’indignité qui leur est faite et affirmer leur identité culturelle en dépit de tout, soit accepter l’image, l’intérioriser et vivre son appartenance sur le mode de la dénégation la plus farouche. C’est clairement cette attitude qui domine, alors que la première, de fait est, non pas absente, mais d’une telle discrétion, accompagnée d’un tel fatalisme, qu’elle finit par rejoindre, dans les faits, la seconde. Ce n’est pas ici le lieu d’analyser ce processus qui conduit, surtout à travers l’adhésion aux valeurs de progrès social (disons pour aller vite, aux idées et valeurs de gauche), à revendiquer une dignité avouable, non pas du tout culturelle (car une telle revendication, est justement à peu près inavouable tant la représentation dominante de l’infini mépris attaché à l’identité culturelle limousine est ancrée dans les consciences), mais sociale, comme ouvriers ou paysans du Limousin, acteurs d’importance dans les luttes et les combats des deux siècles passés (fondation de la CGT, les grèves de 1905, Goujaud, le monument de Gentioux, le maquis de Guingouin), etc.
Limogiens ou Limogians ?
Ce processus mériterait une étude à part entière, je veux ici noter seulement qu’il est susceptible de conduire à la plus forte (dé)négation d’une quelconque identité culturelle et bien sûr linguistique. Cela peut aller très loin : le maire de Limoges, Alain Rodet, ayant publiquement enjoint à une conseillère municipale de cesser « de dire Limougeauds », car « Ça fait Papy Mougeot ! ». Du coup, une journaliste du Populaire (Nathalie Goursaud) s’est demandée plaisamment comment on pourrait dire : Limogiens (qui rimerait bien avec Parisiens), Limogeois, Limogeais ? Pour revenir finalement au bon vieux Limougeauds (lire l’article). Dans sa revue de tous les noms possibles, elle n’a bien sûr pas évoqué le nom en Limousin, « Limojaud » (ou « Lemojaud »), dont le mot français est tiré, et il est évident que c’est la présence même, qui se devine si bien, derrière Limougeauds, du « patois » de papy Mougeot, la tâche indélébile de la ruralité (et de l’urbanité) « patoisante », que le maire refuse et récuse. Aussi, quelque chose me dit que la bataille en cours pour la signalisation bilingue à Limoges n’est pas encore gagnée. Pour ma part, je suggère au maire, grand promoteur du Family Village de la zone Nord (voir article ici même), de proposer Limogians ou Limogers, prononcé bien sûr à l’anglaise de par chez nous, ce qui serait cohérent avec sa politique de développement commerciale et se justifierait parfaitement s’il voulait enfin faire de sa région The French Texas ! Je ne lui conseille pas pour autant de renoncer à la sainte vocation de sa ville comme temple de la francophonie. Mais, comme celle-ci, malgré toute l’assuidité de ses vestales et de son grand prêtre, n’a pu faire totalement oublier la couche sous-jacente de crasse patoise, la chose pour lui la plus opportune serait de miser sur l’anglais pour faire obstacle à la menace d’un bilinguisme qui verrait resurgir le spectre de l’ « escholier » limousin de Rabelais (« Vée dicou, gentilastre ! Ho, sainct Marsault, adjouda my ! Hau, hau, laissas à quau, au nom de Dious, et ne me touquas grou ! ») et donnerait bien sûr raison à la fine description de Sartre. Il lui faut ouvrir un front de ce côté-là, car Fr3, chaîne félonne qui l’avait déjà mis en cause pour ses amours – les siennes et celles de bien d’autres élus – avec Aréva (voir article sur ce blog ; sujet à nouveau un tantinet d’actualité !), vient en effet de diffuser un reportage à peu près irréprochable sur la situation de l’enseignement de l’occitan en Limousin, aujourd’hui réduit presque à néant (mais presque est encore trop !) et luttant désespérément pour l’obtention d’un minimum de reconnaissance et de soutiens publics, le rectorat refusant tout espèce de dialogue et même de communication sur la question.
L’or de la belle langue et la boue du patois
Je pourrais amplement m’en tenir là, mais il me faut tout de même auparavant vous citer les deux premiers textes sur lesquels je suis tombés alors que je cherchais sur la toile la citation exacte de Sartre, car ils offrent deux formes parfaites de surenchère du cliché infamant dans la manière même dont il est (d)énoncé.
Le premier, sur le site des éditions Verdier, est un entretien écrit de l’écrivain creusois (d’origine) Pierre Michon avec Tristan Hordé réalisé en 1991. Il cite la phrase de Sartre, non pour la contester mais pour expliquer comment, dans ses livres (Les Vies minuscules, etc.), ces derniers des hommes, « dans leur parfaite brutalité », sans langues, réduits aux « balbutiements » du patois, rencontrent les langues sublimes, celle du latin de messe, la langue « des anges », et celle du « classicisme », que l’auteur (ex) creusois manie avec maestria : « Ce n’est pas pour elle-même que j’aime la latinité, la langue absolue, mais pour la façon dont elle tombe dans l’oreille et le cœur des Métèques, pour le trou qu’elle y fait, pour la façon dont elle se relance, rebondit et rejaillit parfois plus pure à travers eux. Les Anciens le disaient : les Métèques seuls, s’ils maîtrisent leur bégaiement, savent parler la langue ». Ah, que de beauté ! Et il développe par la période suivante, qu’il me faut citer tout du long : « Le Classique n’existe, ne parle et ne règne que s’il y a du Barbare – que s’il est le Barbare déguisé : Garouste, le peintre, dit que le grand art consiste en ce que le premier doit habiller le second ; mais les deux doivent coexister. La pellicule d’or de la belle langue est plus pure, plus fragile, plus menacée, donc plus entière, d’être travaillée en dessous par la boue des patois. ». Le « métèque » ou « barbare » limousin de Sartre balbutie son patois, et cela lui collera à jamais à la peau comme cette boue indélébile qui, pourtant, donne toute sa force et sa beauté à la « belle langue » qu’il n’est même pas besoin de nommer. On perçoit à quel point, comme j’ai essayé de le montrer ailleurs (Patois de province et belle langue : les lieux communs en héritage), cet exhaussement des « derniers des hommes » dans l’appropriation de la belle langue – qui n’est rien d’autre que l’auto-exhaussement de l’écrivain – ne fait évidemment que confirmer son indignité absolue, lorsqu’à l’état sauvage, ils remâchent leur patois.
Geboren in Limoges
Le second texte que j’ai trouvé, où figurait la phrase de Sartre, est un article d’une universitaire, professeure de lettres à Bayreuth, qui figure dans un ensemble consacré à la littérature africaine, en parti accessible sur Google books (Littératures et sociétés africaines, publié par János Riesz, Papa Samba Diop, Hans-Jürgen Lüsebrink, Ute Fendler,Christoph Vatter, Gunter Narr Verlag, 2001). L’article, signé Véronique Porra, s’intitule « Du périphérisme francophone aux affinités africaines de la « France profonde » ». Il est consacré à deux expressions de ce que l’auteure nomme « identité culturelle périphérique » : les Francophonies en Limousin, attachées comme on le sait depuis leur création à l’Afrique, et à des écrivains reconnus de la région, comme Jean-Guy Soumy, Pierre Bergounioux et le même Pierre Michon, chez lesquels on trouve, ici ou là, la présence de quelques affinités, entre d’une part la conscience « périphérique » des Limousins, en butte à une dévalorisation atavique dont la bafouille de Sartre est l’un des plus beaux exemples, et la situation de l’Afrique et des Africains. On peut difficilement donner tort à l’auteure de conclure sur la constatation que, finalement, ses affinités sont bien superficielles, quoique l’argument final (ce sont là des discours « politiques », « qui n’ont pas grand choses à voir avec la littérature ») laisse pour le moins perplexe. Rien de bien passionnant en somme, mais la présentation du Limousin, comme une région privée d’identité culturelle et dénuée de littérature digne de ce nom mérite d’être citée, au moins en partie : « Il n’y a plus depuis longtemps en Limousin de langue et de patois pratiqués, si l’on excepte le cas de quelques personnes âgées dans certains villages reculés. Ni de langue unifiée : le patois corrézien diffère du patois creusois par exemple. Quant aux études occitanes, elle sont, et étaient déjà au début des années 1980, l’apanage de quelques originaux très isolés ». Je ne perdrai pas ici mon temps à réfuter ce tissus de bêtises (et de méchancetés), qui trahissent une ignorance absolue en matière de langue (la seule départementalisation des « patois » suffit à discréditer l’ensemble du discours). Au moment de lire ces lignes (écrites il y a déjà plus de 10 ans), je rentre de Saint-Symphorien sur Couze, où tout le monde parle encore et parfaitement, jusqu’aux natifs des années 70, comme nous le constatons en y pratiquant cette année même un collectage. L’autre jour encore, j’étais ébahi en entendant une personne âgée de ce village nous disant qu’un jour, c’est sûr, mais dans un temps encore bien lointain, le « patois » finirait par disparaître, alors que depuis des décennies, je lis partout ou presque que la langue n’existe plus, qu’elle n’est plus pratiquée par personne. J’ai certes pensé un instant que l’auteure de cet article avait des excuses, car Bayreuth est bien loin et la différence culturelle considérable, source d’équivoques et d’incompréhension. Mais voilà, je trouve sur le site de son université la mention suivante : « Geboren in Limoges, Frankreich ». Véronique Porra est limougeaude, au moins de naissance. Une fois encore, il s’agit donc d’une entreprise d'auto-dénigrement et d’auto-dénégation culturelle et linguistique, une de plus, une parmi une infinité d’autres. Mais bordel, Limousins, relèverez-vous donc un jour la tête ?
Jean-Pierre Cavaillé

Le métro de Toulouse « en occitan ». La résignation à l’asepsie sous la dénonciation du ridicule

Le métro de Toulouse « en occitan ». La résignation à l’asepsie sous la dénonciation du ridicule
J’ai enfin entendu l’occitan hier dans le métro de Toulouse : « Sant çubran Republica », « Pè d’auca », « Font Lestan », « Bagatela »… J’avais beau être averti, cela m’a fait une forte impression, mais très étrange aussi : entendre ces mots occitans prononcés en ce lieu là, blanc comme un hôpital et transparent comme un hall de banque, avec sa musique d’ambiance, son mobilier et son ingénierie high tech… Que la chose soit bien claire : je suis évidemment on ne peut plus favorable à l’initiative, qui montre que la langue « existe », qu’il est possible de la parler, de l’apprendre… au moins ailleurs (à l’université, à l’Ostal d’Occitania, à Calandreta, en quelques autres lieux). Parce qu’il faut bien dire tout de suite, pour éviter tout malentendu, que le métro de Toulouse, pas plus que les autres espaces urbains de la ville rose, n’est certes un lieu où l’on parle occitan couramment (!), même si évidemment cela y est possible. C’est bien d’ailleurs ce que j’aurais fait moi-même, si j’y avais été avec des amis, entre autre pour montrer que ces mots existent incarnés et pas seulement dans la boite du haut-parleur. Je ne suis pas non plus en train de dire que l’occitan n’a guère sa place dans le métro, parce que la langue n’est plus présente, audible dans la ville, à l’exception de petites et rares poches d’apprentissage et de transmission. Je dis au contraire qu’il y a selon moi parfaitement sa place, comme langue historique de Toulouse, pendant des siècles aux cotés du français (et jusqu’au début du XXe siècle très largement parlé par une majorité de la population) : une présence symbolique donc, et virtuellement incitative, comme j’ai dit, même si l’accueil réservé à l’initiative par les Toulousains (je vais y revenir) est le plus souvent marqué par l’indifférence, voire (plus rarement) par une franche hostilité, mais aussi, très fréquemment, par un certain agacement, à travers l’affirmation du caractère « ridicule » de la chose, que je tâcherai d’analyser.
Mais il me semble qu’est d'abord nécessaire une brève description, évidemment tout à fait subjective, de la manière dont la langue est présente et présentée. Elle est associée, bien sûr, au français. Mais à quel français ? A ce qui me paraît en être la pire forme possible : un français débité par une voix d’aéroport, avec l’accent le plus « neutre » qui se puisse imaginer, c’est-à-dire, bien sûr, un accent parfaitement « pointu »; car la « neutralité », en l’occurrence, est évidemment décidée et formatée à partir d’une prononciation de référence, imposée dans les écoles de diction et de formation des présentateurs radio ou télé, sur le modèle, en fait assez lointain, du parisien socialement correct (lointain car, une fois encore, personne ne parle comme ça). Un accent, en tout cas, sans caractère aucun : une langue vide, figée, morte, une langue qui est à la langue ce que la musique d’ambiance diffusée sur les quais est à la musique, ou ce que l’asepsie hospitalière du lieu est à l’idée que l’on peut se faire de l’accueil et de la convivialité. Une langue qui, dans la Toulouse de Nougaro, devrait être reçue comme un coup de poing, une provocation, une injure, la négation absolue de toute forme d’identité… Or parmi tous les crétins qui se sont élevés contre la présence de l’occitan en ce lieu, y en a-t-il un, un seul, y compris parmi nos valeureux camarades révolutionnaires et libertaires, qui se soit aussi, en même temps, dressé contre cette forme vocale de l’aliénation postmoderne ? Je veux parler de ces voix, féminines bien sûr, glacées, désincarnées, identiques de Dunkerque à Marseille dans tout ce qui s’enregistre pour gérer les flux de voyageurs, guider les clients des caisses automatiques, etc. Et que l’on ne vienne pas arguer ici des avantages de la neutralité en matière de compréhension, car si les mots diffusés n’ont rien à voir avec la manière dont il sont prononcés dans la rue, l’étranger ne les comprendra évidemment pas mieux. Il s’agit bien là de l’imposition d’un modèle sinistre de langue, de communication, en même temps que d’aménagement de l’espace urbain, où l’uniformité, la neutralité et l’asepsie constituent une seule et même réalité.
Or l’occitan vient redoubler cette langue-là, cette infamie de langue-là… Je note d’abord que seuls sont donnés les noms propres des stations, les rares indications (par exemple les mots « prochaine station ») ne sont pas traduites. Sa prononciation, d’un point de vue linguistique, est tout à fait correcte, quoi que disent à ce sujet tous ceux qui affirment le contraire, sans apporter le début d’un argument sensé. Il s’agit bien d’un languedocien (certes des deux côtés de Garonne) à peu près irréprochable, dont l’accentuation est marquée, n'est pas francisée ni fantaisiste. Il y a certes une scansion bizarre, un appui sur certaines syllabes, quelque chose de mécanique et donc, fatalement d’artificiel, surtout, fatalement, dans le contexte lingusitique et urbain que j'ai décrit.
Car l’occitan n’échappe certes pas à ce dispositif de dévitalisation, d’aseptisation et de sécurisation de la langue et de l’espace ; il en fait partie. Car c'est bien ce qui semble être recherché : la présence d’un simulacre de couleur locale, d’un supplément d’âme culturel, parfaitement illusoire, et jugé acceptable (au moins par les communicateurs qui ont décidé de promouvoir l'initiative) parce qu'illusoire. Comment pourrait-il en être autrement, dès lors que l’identité locale est ici d’emblée refusée, radicalement niée dans la prononciation même du français ? L’occitan dans le métro de Toulouse, c’est un peu comme ce malheureux comédien qui est le seul et unique à avoir « l’accent » dans la série télé Plus Belle la Vie. Comment pourrait-on d’ailleurs faire sérieusement croire aux voyageurs que l’on s’intéresse à une part de leur culture, alors qu’on leur parle dans une forme qui est la négation même non seulement de l’occitanité présente encore dans l’accent de beaucoup, mais qui est plus profondément encore la négation pure et simple de ce qu’il sont, c’est-à-dire, non pas même du fait qu’ils aient ou non « l’accent de Toulouse » (car bien sûr, il faut constater qu’il n’y a pas « un » accent de Toulouse, il y en a plusieurs ; l’accent de Nougaro ne se transmet quasiment plus aux jeunes générations), mais de leur humanité même, car ici les robots parlent aux robots, les avatars aux avatars, les zombis aux zombis.
Or le principe de cette aliénation là, n’est ouvertement, je le constate une fois encore, contesté par personne : pas de tag, ni de graffiti, pas d’insurrection contre ces files de haut-parleurs qui diffusent leur musiquette de merde sur les quais… Tout est propre, tout est net, les agents de sécurité et les techniciens de surface veillent au grain… « Capitòli », « Esquiròl », « Sant çubran Republica »…. Ce personnel est largement composé d’immigrés, qui probablement sont tout aussi bilingues que les derniers occitanophones de Toulouse… Que pensent-ils eux-mêmes des annonces du métro en occitan ? Que pensent-ils de ces annonces tout court et de l’espace dans lequel il leur faut passer une si longue partie de leur vie ?
Je n’en sais rien, je n’ai pas eu le temps de leur demander, je le ferai la prochaine fois. Mais, en échangeant avec quelques personnes de ma connaissance au Mirail et au centre ville, d’un autre côté, j’en ai assez entendu… Certains, ayant pourtant quelque teinture de langue, m’ont dit qu’ils n’avaient pas d’abord reconnu de l’occitan, mais de l’espagnol ou du russe, et tous surtout étaient d’accord pour juger la présence de la langue dans le métro vaine et purement ornementale, étant donné la désoccitanisation massive des populations et surtout tous m’ont dit que cette langue là en ce lieu là, prononcée ainsi, était, tout simplement et sans plus ample commentaire, « risible », « ridicule ». Ridicule… Il est évident que cette sensation de ridicule est fondée sur le complexe diglossique[1], toujours aussi présent et général alors même que la plupart ne savent plus un traître mot de la langue. Car le complexe diglossique survit à la langue, et même à l'accent, comme une tache effacée dont il reste l'auréole. Le patois dans le métro ? C’est « ridicule »… La place du patois est, on le sait bien, près des tas de fumier. Or comme les tas de fumiers, même à la campagne, ont disparu, ergo… Il existe une variante commune du complexe diglossique, fréquemment exprimée par ceux qui disent « aimer la langue », et qui en effet, entretiennent avec elle une relation passionnelle (mais pas au point généralement de se donner la peine de la parler) ; cette langue est belle et elle a du sens comme langue incarnée, langue émotive des grands parents, des derniers reliquats du peuple rural… Dans le métro, elle n’a rien à faire, elle y est… « ridicule ». Si elle est ridicule, c’est évidemment, par rapport au français qui, lui, coule de source, langue de la ville, langue désincarnée, cérébrale, sérieuse, informative.
La question pour moi, n’est certes pas celle du ridicule, mais celle de l’asepsie, de la glaciation mortifère qui affecte le langage en ce lieu là comme en tant d’autres. Évidemment, dans ce cadre, l’occitan, de toute façon, fait tache, il est déplacé ; ne donnerait-il pas presque la sensation dangereuse qu’une autre forme de langage et donc de rapport au monde est possible ? Aussi, je pressens le pire – et j’espère bien sûr me tromper. Dans ces conditions en effet, dans cet esprit, il semble « naturel » que s’il y avait une véritable place pour une autre langue dans le métro, ce serait bien plutôt l’anglais, évidemment, l’horrible anglais d’aéroport lui aussi, qui n’est pas plus anglais que ce français de métro n’est du français, quintessence de la langue simulacre, du simulacre de langue. Mais, imaginez-vous un « Next stop Bassa Camba » ? Non, cela est exclu, car à l’oreille de tous, on atteindrait là le sommet du « ridicule », n’est-ce pas ? Alors, je le crains, ce sera plutôt et exclusivement : « Next stop Basso Cambo ». Ce jour là en effet, cela m’étonnerait bien que l’on ajoute l’occitan à l’anglais : les deux langues de nos aéroports y suffiront… Et bien sûr, à part nous, qui pétitionneront pour garder l’occitan, la grande majorité de ceux qui ricanent aujourd’hui n’y trouveront rien à redire, puisque de toute façon, cela est dans l’ordre des choses, cela est l’ordre des choses.
J.-P. Cavaillé
PS) Depuis, la voix du métro toulousain a changé : voir ici le post consacré à cette transformation considérable.

[1] On parle de diglossie, je le rappelle, lorsque sur un territoire donné, deux langues coexistent, dont les fonctions d’usage sont différentes et très fortement hiérarchisées, l’une de ces deux langues occupant un statut social inférieur.
Livre sur les langues régionales et « potentiel commercial »

Livre sur les langues régionales et « potentiel commercial »
Les éditions parisiennes du Cavalier Bleu, créées en 2000, se sont faites connaître pour une collection de vulgarisation en sciences humaines intitulée Les idées reçues, riche aujourd’hui de plus de 200 titres sur les sujets les plus variés, souvent écrits par de bons spécialistes des questions traitées. Pour donner une idée de la diversité des thèmes traités dans ces petits livres de 128 pages, généralement bien faits, il suffit de citer les derniers titres parus : L’Assemblée nationale (Bernard Accoyer), Les Gitans (Marc Bordigoni), Le Jazz (Julien Delli Fiori), Le Liban (Daniel Meyer), Mythologie de la peopolisation (Jamil Dakhlia). Sont annoncés L’Anarchisme, Le Maghreb, Le Maroc…
Le principe de cette collection me paraît très judicieux : ce sont les énoncés des plus courantes idées reçues sur le sujet traité, regroupée sous des rubriques générales, qui structurent chacun des ouvrages et servent de titres aux différents chapitres, de sorte que le savoir est transmis à travers l’analyse et la déconstruction des préjugés, poncifs, idées toutes faites. Cette manière de procéder me semble particulièrement attractive et pédagogique, et conduit à proposer une vision de la connaissance à la fois combative et dialogique, qui conduit d’abord le lecteur à se défier de ce qu’il croit savoir parce qu’il le trouve répété partout.
Ainsi à titre d’exemple, l’ouvrage sur Les Corses est organisé par son auteur, Philippe Franchini, de la façon suivante : Caractère et tradition : « Ils sont machos et vénèrent leur mère. » ; « Ils sont individualistes. » ; « Ils forment une vraie mafia. » ; « En Corse, la loi du silence est sacrée. » ; « Ils sont susceptibles et manquent d'humour. » ; « La culture corse se résume au chant polyphonique. » Société et Economie : « Les Corses n’aiment guère le travail. » ; « Ils sont douaniers, adjudants ou gardiens de prison. » ; « Quand ils ne sont pas fonctionnaires, ils sont gangsters ou patrons de casino. » ; « Le tourisme est la seule richesse de l’île de beauté. » ; « La Corse coûte cher à la France. » Politique et Actualité : « Les Corses ne respectent pas la loi, ne paient pas leurs impôts et font voter les morts. » ; « Les nationalistes sont tous des terroristes. » ; « Ils sont xénophobes et racistes. » ; « Si les Corses veulent l’indépendance, qu’ils la prennent. ».
Je venais de lire l’excellent volume d’Antony Pecqueux sur Le Rap, et outre ceux consacrés aux Corses et aux Gitans, j’avais repéré divers titres qui touchaient aux thématiques de ce blog : La Bretagne, de François de Beaulieu ; La Francophonie, de Claire Tréran ; La Colonisation, de Christelle Tarraud ; La Nation, de Gil Delannoi ; Les Français, de Nelly Mauchamp ; La Laïcité, de Pierre Khan et aussi un ouvrage promotionnel composé de chapitres empruntés aux livres déjà parus (une sorte de best of thématique), intitulé La France : une idée reçue ?
C’est ainsi que l’idée me vint de proposer à l’éditeur d’ajouter à la série Les Langues Régionales, presque étonné de ne le pas trouver dans la liste. Les énoncés des idées reçues sur la question se pressaient déjà en foule à mon esprit : « Les langues régionales sont des patois » ; « Les langues régionales enseignées aujourd’hui sont artificielles » ; « Les langues régionales sont des langues mortes » ; « Les enfants qui parlent les langues régionales parlent mal le français » ; « Les Langues régionales sont imperméables à la modernité » ; « Les langues régionales menacent l’intégrité de la République » ; « Les défenseurs des langues régionales sont passéistes et réactionnaires » ; « Ils se sont compromis avec le régime de Vichy » ; « Ils sont hostiles à la laïcité », « ils sont communautaristes », etc. etc.
Je fis donc ma proposition en ligne, comme le site de l’éditeur en donne la possibilité. Voici la réponse qui m’a été faite (au moins sais-je gré à la maison de m’avoir répondu) : « Je vous remercie pour l’intérêt que vous portez à notre collection "idées reçues" et pour votre proposition d’un ouvrage sur les « langues régionales ». Malheureusement, le potentiel commercial d’un tel titre nous apparaît trop limité et les ventes donc insuffisantes pour rentabiliser la publication d’un tel ouvrage. Aussi, ne pouvons-nous pas donner une suite favorable à votre proposition. Bien à vous. »
Cette réponse, je dois dire, ne m’a pas peu surpris, au vu des ouvrages déjà publiés dans la collection en question, consacrés à maints sujets dont rien ne me semble indiquer qu’ils puissent représenter un « potentiel commercial » supérieur à celui que je proposais, comme par exemple, en vrac, L’Australie, L’Allemagne, Les Belges, La Chasse, Les Croisades, L’Épilepsie, Les Harkis, La Graphologie, etc. etc.
De deux choses l’une, soit cette réponse vise à éconduire poliment un sujet qui gêne, un sujet dont la légitimité n’est pas acquise, ce qui n’est pas exclu (mais je n’y crois guère) ; soit effectivement l’éditrice est convaincue que le titre n’est pas « porteur » et ne se vendra pas (un autre message, suite à une réaction agacée de ma part, évoque un « plantage assuré »). Elle trahit ainsi, à mon avis, sa méconnaissance totale de l’intérêt suscité par le sujet, dont témoigne entre autres choses et outre les statistiques de lecture du présent blog, le nombre d’interventions sur les forums des journaux dès que (c’est-à-dire en effet assez rarement) le sujet est discuté et cette ignorance, à mon sens, n’est pas étrangère au lieu d’implantation de la maison d’édition (Paris, comme je l'ai dit). Mais cette ignorance est révélatrice du fait que, en effet, vu de Paris, dans les milieux universitaires et « lettrés », ce sujet n’intéresse personne et n’est donc pas considéré comme susceptible d’intéresser qui ce soit dans le vaste public francophone. Voilà des idées reçues à rajouter aux autres sur le sujet : « les langues régionales n’intéressent personne », « les langues régionales ne représentent aucun potentiel commercial »…
C’est la situation objective que je rencontre tous les jours dans la capitale : d’une part, en effet, l’absence de légitimité académique du sujet, de l’autre son caractère incongru et futile. Il en sera ainsi tant que nous ne parviendrons pas à faire naître une discussion publique sur ces questions au niveau national, c’est-à-dire, bien sûr, relayée par les médias parisiens. Lorsque ce jour viendra, s’il vient, ce sont les éditeurs qui nous écrirons pour nous proposer de plancher sur le sujet, mais en attendant, nous continuerons à passer au mieux pour de ridicules fantoches.
Jean-Pierre Cavaillé

Michel Onfray dévot de la langue unique
Une tribune de Michel Onfray est parue dans le Monde du 10 juillet intitulée : "Les deux bouts de la langue". Elle a été reprise, entre autres, sur le site du FPL.
J'ai proposé au journal une critique de ce papier, "Michel Onfray dévot de la langue unique" (également fichier joint), qui a été publiée le 15 juillet sur le site du Monde (hélas non associée à l'édition papier). On peut aussi lire en ligne, à la même adresse, les réactions des abonnés du Monde à mon intervention. Le même journal a publié le 13 août une réaction de François Viangalli, qui va dans le même sens que la mienne : "Michel Onfray et les langues du monde".
Je conseille de lire aussi la réaction de l'écrivain et essayiste René Merle sur son site, celle de Patrick Sauzet, "Babel ne parlait qu'une langue ou la réponse d'un ptérodactyle à M. Onfray", ainsi que celles de Catherine Liethoudt, de l'Ostal del Libre, d'Aurillac, de Mélanie Jouitteau, linguiste, et de Dominique Baudreu, toutes parues sur la même page du site de la FELCO (l'intervention de D. Baudreu est d'abord sortie dans le Jornalièr Audenc, n° 10, 206). On y associera la lecture du communiqué de Libertat (Esquèrra revolucionaria d'Occitània) "sur la croisade linguistique de Michel Onfray : les deux bouts de l'idéologie !"
En outre il y a eu trois réactions intéressantes de lecteurs du Monde parues dans l'édition du 16 juillet (courriers des lecteurs), que l'on ne trouve malheurseusement pas en ligne.
Enfin on trouve une discussion embarrassée des propos d'Onfray (Onfray serait à la fois "pertinent" et ferait "fausse route") et intéressantes des commentaires parfois hostiles à l'espéranto auxquels il a donné lieu sur le site du Monde, écrite par une espérantiste convaincue, Dominique Vasconi-Couturier : "Quand les suppositions et la rumeur tiennent lieu de connaissance". Mais j'ai appris (ce que j'ignorais complètement quand j'ai rédigé mon papier) sur le site espérantiste Sat-Amikaro, que le texte d'Onfray paru dans le Monde est l'avant propos de la traduction en espéranto qui vient d'être faite du Traité d'athéologie du même prolifique philosophe. Sat-Amikaro renvoie cependant aussi aux réactions de Merle et de moi-même, sans mentionner à ce jour au moins (19 juillet) les analyses de Vasconi-Couturier.
Quant au Traité d'athéologie, sur lequel je ne peux m'arrêter ici, il ne me semble pas mériter tant d'honneur et d'abord parce qu'il ne tient nullement les promesses de son titre : ce livre n'est pas un traité ni une athéologie, au sens d'une théorie philosophique de l'athéisme, mais un pamphlet souvent grossier et maladroit (je précise que c'est un athée qui parle) contre les trois religions du livre. On en trouve une analyse critique mesurée, informée et profonde de la main d'Alain Sandrier sur un site universitaire auquel je collabore : "D'Holbach redivivus ? De l'actualité d'une pensée athée".
Une pétition circule depuis quelques jours pour que France Culture cesse de diffuser les cours d'Onfray à l'université Populaire de Caen. Il va de soi que je suis très hostile à cette démarche censoriale, même si j'ai les plus grandes réserves sur la qualité de ces cours.
***
Lorsque vous aurez lu l'article d'Onfray, vous comprendrez le pourquoi de cette illustration apparemment hors de propos...
JP C

Michel Charasse vole au secours des langues régionales ou : comment dit-on "se faire avoir" en auvergnat ?

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Michel Charasse vole au secours des langues régionale
ou : comment dit-on "se faire avoir" en auvergnat ?
Les langues régionales ont trouvé un nouveau défenseur, un militant inconditionnel prêt à tout pour que ces langues soient enfin reconnues par l’État français. Il se nomme... Michel Charasse et occupe le siège éminent de sénateur du Puy-de-Dôme (PS). On sait qu’hier encore il jetait sur elles tous les anathèmes du jacobinisme le plus zélé, s’emportant au sénat contre la terrible menace de leur citation dans la constitution française, au titre pourtant purement symbolique du « patrimoine ». On peut relire son intervention au sénat, lors de ce qui restera comme l’appel du 18 juin (2008)[1], qui aurait sauvé la France de l’occupation des patois, sans le vote subséquent de tous ces députés gagnés à la cause de tous ces ennemis de l’intérieur. Il n’avait pourtant hésité ce jour là devant aucune infamie, aucune pitrerie, allant jusqu’à exiger la reconnaissance dans la constitution de la « potée auvergnate » (voir sur ce blog Langues « régionales » : le sursaut républicain !) au même titre patrimonial que les patois. Que s’est-il donc passé pour que le persécuteur d’hier devienne l’apôtre d’aujourd’hui ? Est-il tombé de cheval, comme saint Paul, sur le chemin de Damas ? A-t-il fait une chute de bicyclette sur la route de Clermont-Ferrand ?
L’Auvergnat contre l’occitan
Si vous prenez la peine de lire la question adressée au premier ministre du 6 août dernier (toujours en attente de réponse) et surtout le petit article complice que lui a consacré l’Express le 2 octobre dernier, la rigolade risque de tourner court, ou du moins trouverez-vous de bonnes raisons de rire jaune, et quand on dit jaune, les cornes ne sont pas loin...
Lisons :
« Monsieur Michel Charasse signale à M. le Premier ministre les vives inquiétudes qui se manifestent actuellement au sud de la Loire en ce qui concerne les privilèges exorbitants reconnus à l'occitan que beaucoup ne connaissent ni ne parlent tandis que des langues très employées et encore très vivantes, parlées dans les régions de Nice, du Béarn, de la Gascogne, de l'Auvergne, du Limousin et de la Provence, continuent d'être ignorées par les pouvoirs publics qui tentent d'imposer par la force l'occitan qui, pour la plupart des amateurs et des connaisseurs des langues locales, est une pure création intellectuelle parfois accompagnée d'arrière-pensées politiques. Les personnes originaires des régions précitées où se parlent encore des langues bien vivantes et très appréciées, comme les langues bretonne, alsacienne, basque, catalane, picarde ou corse... ne demandent rien d'autre que d'être reconnues avec le même statut. Il lui rappelle en outre que trois langues pratiquées en France sur les huit parlées par les Croisés puis ensuite au sein de l'Ordre de Malte, sont le français, l'auvergnat et le provençal et qu'il n'y a pas d'occitan dans la liste. Il lui demande donc de bien vouloir lui faire connaître quelles mesures il compte prendre pour faire cesser l'injuste traitement discriminatoire établi entre langues locales reconnues ou non reconnues et pour mettre un terme aux pressions visant à imposer contre toute Histoire et toutes traditions populaires l'occitan inconnu à la place d'autres langues encore couramment parlées. »
La question, on le voit, est en fait entièrement dirigée contre « l’occitan », considéré comme une « pure création intellectuelle », n’ayant rien à voir avec les langues « véritablement parlées », distinctes les unes des autres, qui, on le notera, n’ont pas de nom mais sont mentionnées par les zones où elles sont sensées être en usage : Nice, Béarn, Gascogne (je note au passage qu’il y aurait donc là deux langues distinctes, le béarnais et le gascon…), Auvergne, Limousin et Provence. On constate évidemment la disparition du languedocien, mais c’est que celui-ci est justement incriminé comme base de l’occitan artificiel, « inconnu » et néanmoins impérialiste, à travers la complicité des «pouvoirs publics».
On explique (une fois encore)
On ne va pas ici, une fois de plus, s’appesantir sur la faiblesse et surtout sur la mauvaise foi de ce raisonnement, sinon pour rappeler que dans toutes les revendications en faveur de la langue occitane, les dialectes qui constituent celle-ci sont mentionnés : l’auvergnat, le gascon, le languedocien, le limousin, le provençal et le vivaro-alpin. Pour l’immense majorité des occitanistes (je mets donc de côté ceux qui prétendent à la constitution d’un standard unificateur, fort minoritaires et auxquels en effet on peut reprocher un artefact sur base languedocienne), l’occitan n’existe pas en dehors de ces dialectes, il n’est pas plus, ni autre chose, que cet ensemble de parlers qui partagent un ensemble de traits structurels communs et pour lequel il est possible d’adopter une graphie commune. Mais tout le monde peut et doit comprendre que l’adoption d’un code graphique commun, adaptable aux particularités dialectales, n’est évidemment pas l’imposition d’une langue, d’un standard unique et « totalitaire » (un gros mot qui ne cesse de revenir dans les discours des anti-occitans). Autrement dit, il n’y a aucune espèce de discrimination entre les « langues » nommées ci-dessus et l’occitan; puisque l’occitan n’est rien d’autres que ces « langues » là; c’est bien, par exemple, le limousin et non le languedocien qui est enseigné comme occitan limousin à Limoges. La notion de discrimination ici n’a aucun sens. Ce n’est donc pas pour autre chose que pour ces mêmes « langues » que nous manifesterons à Carcassonne le 24 octobre.
Tout le conflit objectif (je mets de côté les aspects idéologiques, qui de part et d’autre tiennent très souvent du fantasme) porte en réalité sur la graphie, question importante certes (et nous sommes nombreux à penser que la graphie commune, dite « classique » a encore des progrès à faire pour une meilleure adaptation notamment au limousin et à l’auvergnat) mais tout à fait secondaire (il existe aussi une graphie mistralienne, reconnue dans l’enseignement et auprès des occitanistes, et les graphies alternatives ne sont certes pas vouées au pilori) et sur la dénomination « langue » ou « dialecte » qui, j’ose le dire, est elle aussi loin d’être fondamentale, car ce qui est primordial est de reconnaître que nous parlons la même chose et de la même chose – car le drame est bien qu’un auvergnat occitaniste et un auvergnat anti-occitaniste parlent la même langue – et que nous sommes a priori d’accord pour faire tout ce qui est en notre pouvoir pour assurer un futur à ces idiomes (je prends à dessein un terme insatisfaisant mais hors conflit) dont la pratique nous apportent et importent tant.
Je sais que ce constat de l’identité du référent (c’est bien la même langue que parle un provençal sécessionniste et un provençal occitaniste), est généralement nié par les sécessionnistes (je désigne par là, sans porter le moindre jugement, ceux qui affirment que leur parler est une langue à part entière et refusent l’idée de langue occitane), qui invariablement invoque la graphie, mais l’argument est absolument fallacieux et insoutenable : même s’il était graphié à l’aide des idéogrammes chinois, le français, comme langue parlée, resterait le même ! En tout cas, il faut qu’ils sachent, même s’ils refusent de l’admettre, que l’immense majorité des occitanistes est infiniment plus proche de leur position de sauvegarde et de promotion de la langue parlée que des quelques fabricateurs de langues unique standardisée (type Pannocitan). Le fait qu’ils choisissent de s’allier, contre les occitanistes, avec le pire ennemi de nos langues qui se puisse trouver est une chose en vérité consternante et pitoyable, étrangère à toute forme de bon sens : voilà à quoi conduit la dynamique des oppositions factices quand on les laisse s’enkyster et se réifier, au lieu de travailler à les dissoudre par une démarche réflexive et dialectique.
Les croisés à la rescousse des jacobins
Dans l’argumentaire de Charasse, que je fais semblant de prendre au sérieux, même s’il ne l’est pas du tout (on verra qu’il est un pur instrument en fait contre les langues régionales, toutes, et quels noms qu’on leur donne), les détails amusants ne manquent pas.
Ce texte bref présente surtout une grossière contradiction, puisqu’il réclame le même statut pour l’auvergnat, le limousin, etc. que pour le breton, le basque, le catalan ou le corse : or, il s’agit justement, là aussi, exactement comme pour l’occitan, de langues recouvrant un ensemble dialectal ; ce sont donc des sécessionnistes locaux qu’il devrait en bonne logique invoquer, et non des langues qui intègrent une pluralité de formes dialectales et sont ainsi, sur le plan linguistique, dans la même situation que l’occitan, justement. L’unique différence est qu’en effet, ces langues ont acquise une légitimité historique que l’occitan n’est encore pas parvenu à obtenir ou du moins qui reste dans son cas contestée. On ne peut ici en énumérer les raisons ; cela pourrait et devrait faire l’objet d’une grosse thèse de socio-linguistique et d’histoire, mais l’étendue géographique de l’aire occitanophone et la terreur sécessionniste (cette fois politique et non linguistique) qu’elle suscite, n’y sont certes pas pour rien, outre de multiples considérations historiques, que l’on ne peut ici développer.
A ce sujet, Charasse invoque, après bien d’autres, l’existence des « langues » de l’ordre de Malte, parmi lesquelles figurent le français, l’auvergnat et le provençal, et non certes l’occitan… Or chacun sait, ou peut aller constater dans les livres d’histoire et les encyclopédies, que ces « langues » n’en étaient pas au sens où nous l’entendons, mais des divisions administratives (on parlait aussi de « provinces »), établies progressivement par l’Ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. La langue d’Auvergne regroupait par exemple un bon tiers du royaume allant d’Angoulême à Chambéry et de Besançon à Montélimar et couvrait donc un ensemble qui n’avait pas de réelle unité linguistique (Auvergne, Franche-Comté, Dauphiné, Bresse, Savoie, Lyonnais, Beaujolais, Forez, Vivarais, Nivernais, Limousin, Bourbonnais, Berry, Angoumois, Marche, Mâconnais). D’ailleurs même les rares partisans de l’existence d’une aire linguistique médioromane (voir infra) sont obligés de parler d’une ensemble linguistique pluriel. Il en allait du reste de même des quatre autres « langues », créées à Chypre en 1301 (d’Italie, d’Aragon, d’Angleterre et d’Allemagne) : la « langue » d’Allemagne par exemple intégrait aussi les slaves, et l’Aragon embrassait l’ensemble de la péninsule ibérique (ce n’est qu’en 1492, que pour des motifs strictement politiques, fut créée la « langue de Castille). Aussi cet argument historique asséné par Charasse, ne possède-t-il pas le début d’un commencement de preuve linguistique et montre tout au plus qu’il n’y avait pas de « nation » (au sens où l’on parlait des « nations » à l’époque médiévale) se reconnaissant comme occitane à une époque où, par ailleurs, la « nation » française ne s’identifiait qu’à la seule partie nord du pays actuel (je dis cela à l’attention des adeptes de la France éternelle).
Le premier ministre, s’il le voulait ne manquerait donc pas d’argument pour répondre à Charasse, sur tous les plans… Je suis d’ailleurs curieux de voir ce qui en ressortira, tout en craignant d’être fort déçu.
Bloquer le processus législatif
Quant aux raisons qui ont poussé Charasse à intervenir, elles sont sans doute de deux ordres. Allons tout de suite à la principale : elle est exposée dans un petit article paru dans l’Express de Michel Feltin, largement favorable à Charasse. Il n’y a qu’à voir comment il présente l’occitan : « Depuis une cinquantaine d’années, des militants du sud de la France tentent, avec un certain succès, d’imposer « l’occitan » comme ‘la seule langue’ du Midi. Une volonté qui fait s’étrangler les locuteurs, encore nombreux, ‘des langues d’oc’, qui ne se reconnaissent pas dans cette « création intellectuelle » née au XXe siècle et fortement inspirée, en réalité, « des parlers languedociens (entre Montpellier et Toulouse), comme l’explique le professeur de sociolinguistique Philippe Blanchet ». On le voit, et ce n’est pas très étonnant, l’incontournable Philippe Blanchet, grand contempteur provençaliste de l’occitan (voir ici Langues et Cité : grandeur et misère de l’occitan), sert de caution intellectuelle, comme c’est le cas dès qu’il s’agit d’assimiler les revendications linguistiques au séparatisme. Qu’il existe face à Blanchet de très nombreux linguistes qui contestent sa conception d’une pluralité de langues d’oc n’est pas un élément susceptible de perturber notre journaliste charassien. « Provençaux, Béarnais et Auvergnats protestent […] à intervalles réguliers pour demander la reconnaissance de toutes leurs langues, cousines, certes, mais différentes » : cette manière de présenter les choses évite évidemment de devoir reconnaître que les occitanistes respectent en fait les mêmes différences et que les provençaux, béarnais et auvergnats qui manifestent au nom même de ces différences pour la reconnaissance de la langue occitane dans sa diversité sont sans doute beaucoup plus nombreux que ne le sont les anti-occitanistes actifs (il n’y a qu’à compter les participants aux manifestations des uns et des autres, quand il y en a ! Car le mouvement séparatiste auvergnat par exemple ne semble guère briller par sa capacité de mobilisation).
Mais peu importe, l’important est dans ce qui suit : « Michel Charasse offre donc à ces derniers un soutien aussi pertinent sur le fond que surprenant sur la forme […] : en évoquant « l’injuste traitement discriminatoire entre langues reconnues et non reconnues », ce fin juriste fait clairement allusion au principe d’égalité qui, s'il était malmené par la loi sur les langues régionales que prépare Frédéric Mitterrand, pourrait valoir à celle-ci une censure du Conseil constitutionnel. Une auguste assemblée où Michel Charasse espère bien siéger prochainement... » Autrement dit, en se présentant comme le paladin des langues que bafoueraient ceux qui reconnaissent l’existence de l’occitan, pour spécieux que soit le raisonnement, Charasse semble bien manœuvrer pour que le conseil constitutionnel censure la loi sur les langues régionales que Frédéric Mitterrand devrait actuellement préparer. En prenant fait et cause pour l’auvergnat, le béarnais, le limousin (qui pour le coup ne lui demande rien, car il n’existe aucun séparatisme anti-occitan en Limousin, mais seulement quelques patoisants isolés, comme Fernand Mourguet, qui ne revendiquent même pas le statut de langue pour ce qu’ils parlent), Charasse n’aurait donc d’autre objectif que de s’apprêter à combattre toute loi de tutelle des langues régionales. Cette hypothèse est fort probable et d’ailleurs une information récente semble l’accréditer qui, si elle est confirmée, signerait une victoire sans qu’il n’y ait eu seulement à combattre : Mitterrand serait en train de tenter de ne faire aucune loi, selon ce que son conseiller aurait répondu aux basques d’Euskal Konfederazioa qui demandaient ce mois-ci «quand est-ce que le projet de loi linguistique promis par le candidat Sarkozy, confirmé par la ministre Albanel et par courrier, sera présenté au Parlement ?» : « le ministère de la culture s’interroge sur la pertinence d’une telle loi, considérant que l’inscription dans la constitution est suffisante ». Telle fut la réponse… S’il en était ainsi – ce qui semble hautement probable – cela serait évidemment une régression considérable, et Charasse et ses pairs auraient gain de cause en ayant eu à peine à lever le petit doigt en venant grossir artificiellement le camp des opposants à l’occitan, de manière à renforcer l’idée que la situation linguistique étant ingérable du fait des dissensions de fond entre leurs défenseurs réels ou prétendus, mieux vaut ne rien faire. Ce n’est évidemment que par une action collective efficace que l’on pourra contraindre le ministre à légiférer, comme sa prédécesseure s’y était engagée. Autrement dit, il faut être à Carcassonne le 24 octobre !
Michel Charasse, Pierre Bonnaud, Jean Anglade, même combat !
Mais Charasse fait d’une pierre deux coups, car son intervention satisfait aussi un électorat souvent en effet défiant par rapport à cet occitan qu’ils croient étranger à leurs patois (alors que si on leur dit « langue auvergnate », en effet, la relation avec ce qu’ils croient être un idiome purement local est pour eux beaucoup plus évidente) et le petit mouvement sécessionniste qui semble l’avoir inspiré.
En effet, comme l’ont bien remarqué quelques internautes ici ou là (par exemple sur le site tradzone.net, ou sur le site du groupe Hysope dans une intervention signée J. F. Blanc) la sortie de Charasse est redevable aux idées du géographe Pierre Bonnaud qui, depuis des années, milite avec le cercle Terre d’Auvergne de Chamalières, pour une graphie spécifique de l’auvergnat et surtout pour l’idée de l’existence d’une langue auvergnate en relation avec le franco-provençal mais foncièrement étrangère aux parlers méridionaux.
Pour se faire une idée des idées de Pierre Bonnaud, on se reportera au site Terre d’Auvergne – surtout à son Lexique identitaire (sic) d’Auvergne – et aux articles et ouvrages accessibles en ligne (et plus difficilement en librairie) de cet auteur.
Il s’agit d’abord de décrédibiliser les linguistes qui parlent de langue d’oc au singulier, du fait de leur « engagement » politique prétendument cryptoséparatiste – exactement selon la même phraséologie du soupçon utilisé par Charasse lorsqu’il parle des occitanistes mus par des « arrières pensées politiques » (voir supra) ou de « l’inavouable » qui se tiendrait caché sous les revendications des défenseurs des langues régionales en génral (voir n. 1). Par contre, Bonnaud parlerait lui, évidemment, au nom de la science pure, laquelle, décidément, a bien du mal à s’imposer dans la communauté scientifique. Il accuse ainsi les linguistes gagnés à l’occitan d’avoir créé d’artificielles divisions internes à l’espace gallo-roman du moyen-âge. Il s’appuie surtout sur les travaux d’Antony Lodge qui reprend, dit-il, la position « juste de Gaston Paris, qui ne voyait que des transitions ». Or, la vieille théorie de Gaston Paris (1839-1903), toute au service de l’unité nationale par la fiction d’un continuum linguistique qui unifierait miraculeusement le territoire et par l’invention purement idéologique du « francien », est aujourd’hui hautement critiqué et rejeté (voir l’article de Gabriel Bergounioux et, ici même, le compte rendu de l’ouvrage de Bernard Cerquiglini, La langue orpheline). Antony Lodge, notamment dans son ouvrage, French, from dialect to standard, reprend en effet un passage fameux de Gaston Paris contre la distinction des langues d’oc et d’oïl (« Et comment, je le demande, s'expliquerait cette étrange frontière qui de l'Ouest en Est couperait la France en deux en passant par des points absolument fortuits? Cette muraille imaginaire, la science, aujourd'hui mieux armée, la renverse et nous apprend qu'il n'y a pas deux Frances, qu'aucune limite réelle ne sépare les Français du Nord de ceux du Midi, et que d’un bout à l'autre du sol national nos parlers populaires étendent une vaste tapisserie dont les couleurs variées se fondent sur tous les points en nuances insensiblement dégradées »). Lodge se fonde surtout pour prouver la justesse des envolées lyriques de G. Paris, sur l’absence de séparation géographique entre le nord et le sud alors que, selon lui, les ruptures linguistiques sont dépendantes de frontières naturelles, et en particulier des massifs montagneux (p. 75). Je dois dire qu’arrivé à ces affirmations, dont tout le monde sait qu’elles sont complètement fausses (dans combien de montagnes, parle-t-on les mêmes langues d’un côté et de l’autre ?), je n’ai plus guère eu envie de poursuivre. Il n’empêche que Lodge, malgré tout, contrairement à Bonnaud, ne rechigne pas à parler de langue d’oc et d’occitan et semble ainsi bien éloigné de la position sécessionniste de Bonnaud. Ce dernier d’ailleurs utilise non seulement Lodge, mais Paris de manière vraiment étonnante, car il dit que celui, dans le fameux passage cité ci-dessus, avait raison, mais « pour les parlers romans de la Gaule », alors que l’éminent linguiste parlait tout aussi bien et surtout de l’état présent de la France ; mais Bonnaud veut à tout prix démontrer qu’il existe un processus historique conduisant à l’affirmation d’une forte identité linguistique auvergnate permettant de revendiquer pour celle-ci le statut de langue autonome en dépit du bon sens et, en fait, contre Paris et Lodge eux-mêmes ![2] Ce petit exemple en dit très long sur le sérieux de la démarche, qui consiste principalement à tenter de dégager une aire linguistique médioromane « s’étendant originellement de la Seine à la Garonne, puis plus tard, après une première phase de recul, de la Loire au Lot : non une « troisième langue gallo-romane », mais un groupe de langues régionales originellement apparentées plus spécialement du fait des conditions de peuplement et de romanisation. La partie entre Loire et Massif Central a été francisée entre le moyen âge et la fin de l'époque moderne. La bande méridionale de cette aire comprend le Limousin (médioroman occidental), l’auvergnat (médioroman central), le « franco-provençal » et le dauphinois (médioroman oriental). Toponymes et patronymes attestent la spécificité et l’unité (relative cependant ! ) de cette vaste bande », unité en effet plus que relative, au point que son affirmation semble bien relever foncièrement de l’arbitraire. Car tout le raisonnement historico-géografico-linguistique a en fait pour but d’affirmer que cette soi-disant aire médioromane est dominée par l’auvergnat : « L’auvergnat […] fut toujours le représentant le plus remarqué [de cette aire] du fait de son originalité particulièrement forte » et de renvoyer évidemment à la « langue d’Auvergne » de l’ordre de Malte (au moins sait-on ainsi qu’elles sont les sources « scientifiques » de Charasse. Comment un raisonnement à ce point téléologique, construit d’entrée de jeu dans le but de montrer que l’auvergnat est le parler le plus remarquable, le plus important et le plus fort d’une hypothétique médioromanie découpée ad hoc pour lui servir d’écrin, pourrait-il en effet être pris au sérieux ?
Évidemment, ce discours flatte les fiertés locales et, du coup, son pouvoir de persuasion est considérable, au moins dans les limites de l’Auvergne. Aussi en trouve-t-on des échos un peu partout et pas seulement dans les discours de Charasse. Je suis par exemple tombé sur une page du site local yakinfo, consacrée à l’auvergnat où Bonnaud est dûment cité, il est vrai aux côtés des membres de l’Institut d’Études Occitanes et de ceux qui, comme l’inénarrable et inépuisable romancier populaire Jean Anglade, parlent de « patois » multiples qu’il serait idiot de chercher à nombrer et ridicule de vouloir écrire et enseigner. Cette page est d’ailleurs un embrouillamini d’informations mal digérées, comme cela arrive si souvent sur ces questions. Manière d’emblée de mettre en valeur l’effort linguistique consenti pour traiter le problème, elle commence d’ailleurs par ces mots : « Auvergnat ? Kesako ? ». Les occitanistes sont ensuite présentés comme des gens qui soutiennent que l’auvergnat est « issu » de l’occitan, comme si quelqu’un prétendait qu’il y eût une langue occitane unifiée dont seraient dérivés les dialectes qui la compose… Il n’est donc pas étonnant que la journaliste, Aude Hily, déclare si vite forfait en avouant qu’il est « bien difficile de démêler le vrai du faux entre ces deux associations [Cercle Terre d’Auvergne et IEO Auvèrnhe-Velai-Borbonés d’Oc], qui souhaitent toutes deux faire exister un parler, sans pouvoir s’entendre sur son origine et sa graphie »[3]. Aussi la page fait-elle pour finir une grande place à un entretien de Jean Anglade, écrivain auvergnat bien connu, qui affirme « saupoudrer [ses] romans de vocables régionaux » (c’est pourquoi sans doute il est consulté comme autorité en la matière) qui nous dit successivement qu’ « il n’y a jamais eu de langue occitane à proprement parler […], mais une infinité de dérivés de l'Occitan » (encore la thèse de la dérivation !), qui sont des « patois », mot que les occitanistes mépriserait, parce qu’il « rappelle le fumier, la crasse, la langue des paysans » (il est bien connu que les occitanistes ont horreur de la campagne et des paysans, ne veulent entendre parler que de la ville et ne fréquentent que les salons bourgeois où ils sont accueillis les bras ouverts !). Il nous enseigne aussi qu’il « n’y a pas eu un seul langage unique de Bordeaux à Genève : cet ensemble de langues, c'est le franco-provençal ». Il est évidemment intéressant d’apprendre que l’on parle franco-provençal à Bordeaux… A la question : « Souhaitez-vous voir transmettre le patois ? », l’écrivain répond : « l’idée de vouloir le faire apprendre à l’école, comme certains le voudraient, est une entreprise désespérée. D’autant qu’il n’y a pas un auvergnat, mais 10 000 patois, et que chacun croit parler le bon patois ! On ferait mieux de parler l’italien, qui ressemble au patois et a un côté international ». Cela m’a beaucoup amusé, car je venais justement de mettre la dernière main à ma traduction en italien de mon post sur les discussions italiennes autour des dialectes, où l’idée qui prédomine, y compris chez les plus célèbres intellectuels de la péninsule, est justement celle de Jean Anglade, devenue heureusement assez minoritaire en France. D’ailleurs yakinfo a au moins l’intérêt de présenter les résultats du sondage IFOP 2006 menée pour la section Auvergne de l’Institut d’Etudes Occitanes, où il apparaît que 61% des gens interrogés affirment plus ou moins bien comprendre la langue et que 71% se déclarent « favorables au maintien et au développement de la langue dans la région ». Parmi eux, sans doute, de nombreux électeurs de Charasse…
Décidément, tout ce qui précède devrait motiver les auvergnats – et les autres – à aller manifester en masse et sans état d’âme à Carcassonne samedi prochain…
Jean-Pierre Cavaillé

[1] Voici l’extrait de son intervention :
« M. Michel Charasse. Lorsque l’on parle de réviser la Constitution, les propositions les plus inattendues sont souvent formulées. Je ne suis pas le seul dans cette assemblée à avoir été surpris par l’apparition dans ce projet de révision constitutionnelle, à l’issue des débats de l’Assemblée nationale, d’une mention visant à classer les langues régionales dans le patrimoine de la France.
Car, après tout, on pourrait profiter de la révision de la Constitution pour classer dans le patrimoine national tout ce qui est considéré comme monument historique depuis la loi de 1913, y compris la gastronomie dont la France demande officiellement à l’UNESCO de la reconnaître comme patrimoine de l’humanité ! Si la gastronomie entre dans le patrimoine de l’humanité, elle entre nécessairement dans le patrimoine de la France puisque la France fait partie de l’humanité. Enfin, la potée auvergnate classée monument historique !
M. le président. Et la choucroute !
M. Michel Charasse. C’est une chose que je n’aurais pas cru voir avant ma mort ! (Sourires.)
En tout cas, nous voyons bien que cette mention des langues régionales n’a rien à faire dans la Constitution. (Applaudissements sur plusieurs travées de l’UMP.)
M. Alain Gournac. Rien du tout !
M. Michel Charasse. Que la Constitution dise que le français est la langue de la République – grâce au roi François Ier –, cela va de soi, c’est la base et c’est ce qui définit le mode des échanges, notamment juridiques et officiels. Mais qu’on aille au-delà en ajoutant cette précision concernant les langues régionales, c’est véritablement inouï !
Et si, en plus, cette mention se limite à préciser que les langues régionales font partie du patrimoine, de deux choses l’une : soit il ne sert à rien de l’inscrire dans la Constitution puisque l’on peut parvenir au même résultat par d’autres voies législatives, soit quelque chose d’inavouable se cache derrière.
Certes, notre collègue rapporteur, M. Gélard, nous dit…
M. Jean-Jacques Hyest, rapporteur. C’est moi le rapporteur !
M. Michel Charasse. Mon cher ami, veuillez excuser cette erreur !
M. Patrice Gélard. Je ne suis pas vexé !
M. Michel Charasse. Notre collègue rapporteur, M. Hyest – je rends à César ce qui est à César –, nous dit que cette mention n’a pas de portée normative et c’est ce que je crois personnellement.
Mais je suis persuadé que ceux qui l’ont introduite sous cette forme ne sont pas assez naïfs pour introduire dans la Constitution des dispositions non normatives et qu’ils nous cachent quelque chose.
En fait, ils cachent leur intention de contourner la décision du Conseil constitutionnel…
M. Adrien Gouteyron. Bien sûr !
M. Michel Charasse. …concernant la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires dont nous savons tous que, compte tenu de ses règles actuelles, la République ne peut pas la ratifier, en raison de certaines de ses dispositions en tout cas, dont le Conseil constitutionnel a dit qu’elles portaient atteinte à l’unicité du peuple français, à l’indivisibilité de la République et au principe d’égalité des citoyens devant la loi, trois fondements essentiels de la République.
Ou cette mention ne veut rien dire et il faut la supprimer, ou elle signifie que l’on pourrait demain considérer, par exemple, que cet élément du patrimoine nécessitant une protection particulière et renforcée, celle-ci passe nécessairement par la ratification de la Charte. Dans le premier cas, c’est inutile, dans le deuxième cas, c’est dangereux, c’est pourquoi je propose la suppression de cet article qui n’a pas sa place dans la Constitution ! (Applaudissements sur plusieurs travées de l’UMP.) »
[2] Pierre Bonnaud, De l’Auvergne : un fil d'Ariane pour aller de la confédération arverne au IIIe millénaire, Clermont-Ferrand, éditions CRÉER, 2003, p. 13.
[3] L’article oublie ainsi d’autres associations occitanes présentes en Auvergne : Piaron Pinha, Lo Convise, la Mantenença d’Auvernhe dau Felibrige (Maintenance d’Auvergne du Félibrige)…
Comment dit-on « je m’en bats les couilles » en breton ? ou les élucubrations de quelques anarchistes sur les langues minorées

Comment dit-on « je m’en bats les couilles » en breton ? ou les élucubrations jacobines de quelques anarchistes sur les langues minorées
J’ai consacré un précédent post à l’analyse d’un tract publié sur le site de la revue libertaire Creuse-Citron, qui a le mérite de situer le plateau des Millevaches en « terres occitanes » et d’associer, fût-ce de manière superficielle, ambiguë et quelque peu mythifiée – à travers la figure du dernier des Mohicans – le combat libertaire pour une autonomie locale libérée de la tutelle étatique à l’existence d’identités culturelles et linguistiques en situation de domination, menacées d’anéantissement, voire promises à la destruction. Suite à ce post, une discussion fort cordiale au demeurant s’est engagée avec l’un des rédacteurs de Creuse-Citron, qui s’empressa de dire, sans en exposer précisément les raisons, que ce n’était pas sans quelque perplexité qu’avait été décidée la publication de ce tract (voir ses propres mots en ligne). La raison est sans doute à rechercher dans la manière assez expéditive dont ce correspondant appréciait « notre » démarche (plusieurs voix concordantes s’étaient en effet élevées pour souligner l’insuffisante implication des néo-ruraux dans la vie et la culture locales, ou du moins ce qu’il en reste), renouant avec les poncifs les plus éculés sur la nature des langues minorées de France (« patois ») et jugeant « folklorique » à la fois notre engagement et ses enjeux.
Tous des identitaires !
A vrai dire, je n’en fus guère étonné car j’avais déjà épluché les positions sur le sujet des « libres penseurs » (ou prétendus tels), parmi lesquels on trouve des libertaires (voir sur ce blog Libre pensée et monothéisme linguistique), et surtout j’avais parcouru une longue discussion qui s’est déroulée cette année (janvier-avril 2009) sur le Forum anarchiste au sujet de l’Infiltration identitaire, c’est-à-dire à propos du fait que des militants de la mouvance autoproclamée « identitaire » (le dénommé Bloc identitaire), clairement d’extrême droite (le langage soft de leur site ne saurait tromper personne, et encore moins leurs défilés paramilitaires dans la plus pure tradition des nervis fascistes) revendiquant ce qu’ils nomment les « identités ethniques et culturelles », s’imposent de plus en plus fréquemment dans les débats et les réunions altermondialistes. On se souvient d’ailleurs que deux groupes d’ « Identitaires » catalans et niçois avaient infiltré la manifestation en faveur de la langue occitane à Béziers en 2007, où le modeste (par manque de volontaires) service d’ordre mis en place n'avait pu les empêcher de se joindre au cortège (mèfi le 24 octobre prochain, bonnes volontés demandées par les organisateurs !), et certains d’entre eux avaient d’ailleurs tabassé une manifestante liée au Massilia sound system.
Pour en revenir à la discussion du Forum anarchiste, elle est en fait née d’un communiqué de la CNT (Confédération Nationale du Travail, syndicat anarcho-syndicaliste, section française de l’AIT, Association Internationale des Travailleurs à ne pas confondre avec la CNT tout court, dite Vignoles, que l'on voit défiler dans la photo ci-dessus) de Toulouse, pratiquant les plus stupides et ignobles amalgames entre ces groupuscules d’extrême droite et les groupes et associations militant pour la cause des langues et des cultures minorées, texte auquel furent adjoints par les discutants deux articles de la même eau émanant du même groupe. La discussion fut très vive car des intervenants, en particulier occitans, se sont élevés avec véhémence, arguments à l’appui, contre cette diabolisation de nos luttes et contre l’idéologie politique qui sous-tend des diatribes que l’on croirait pourtant absolument incompatible avec les principes libertaires.
Les anars aussi
Il vaut la peine de résumer brièvement cette discussion et d’en citer quelques extraits, qui mettent d’abord en évidence le fait, en soi digne d’analyse, que tous les courants politiques, tout l’éventail des idéologies politiques en France (car je crois que c’est là, en grande partie, une spécificité française), est divisée sur la question des langues, y compris donc les anarchistes ; les anarchistes comme les autres, aurai-je envie de dire, avec des arguments dont certains leurs sont propres, mais qui pour la plupart appartiennent en fait à un pot national commun, ce que l’on ne peut pas ne pas remarquer sans céder à une certaine ironie aux dépens de gens que l’on imaginerait plus volontiers soucieux de se distinguer de l’idéologie linguistique dominante (qui est une idéologie de la domination). Mais au-delà du sarcasme, il reste à appréhender ce fait, qui conduit à relativiser l’affichage des étiquettes et surtout à envisager la question linguistique comme une question politique (on ne saurait imaginer qu’elle puisse être autre chose, car la question de la langue est évidemment celle, forcément, du vivre ensemble et donc relève comme telle du politique au sens le plus noble du terme), qui déplace ou reproduit des clivages idéologiques fondamentaux à l’intérieur de chaque parti ou courant identifiable. Ce n’est pas que l’on aboutisse pour autant à la recomposition d’un seul et unique clivage traversant tous les partis et mouvements de l’extrême gauche jusqu’à l’extrême droite, car le sens politique de la langue et les combats qu’il est susceptible d’induire ne sont absolument pas les mêmes selon qu’on les mène au nom de la démocratie ou au nom de la race (fût-elle rebaptisée à la va-vite « identité »), au nom de l’autonomie individuelle ou au nom de valeurs nationales, au nom de la citoyenneté républicaine ou au nom des identités ethniques (ces trois couples ne se confondent pas : il n’y a pas adéquation entre les notions de race, d’ethnie et de nation, pas plus qu’entre celles de démocratie, d’autonomie et de citoyenneté). Il n’empêche que la question linguistique contraint à faire un pas de côté hors du ronron idéologique des discours officiels ; elle offre alors peut-être une pierre de touche intéressante, dans la manière dont elle s’énonce, qui permet au moins d’identifier une série de discours pro ou contra, hostiles ou favorables à l’expression des minorités linguistiques, absolument incompatibles avec la démocratie culturelle (et donc politique).
« Promotion des patois » versus « lutte des classes »
Tout commence, disais-je, avec la citation d’un communiqué de la CNT toulousaine, daté de novembre 2008, évoquant l’intervention d’ « Identitaires » lors d’un meeting d’Attac consacré à la crise financière, apparemment à la stupeur générale. Pour les militants de la CNT, cette rencontre dévoilerait en effet les vices cachés de l’altermondialisme à la Attac, voire même en révèlerait l’idéologie sous-jacente, soi-disant phagocytée « depuis des années » par « des concepts réactionnaires » : « balivernes régionalistes, promotion des patois, recherche de prétendues racines [je souligne], justification de l’oppression religieuse, négation de l’universalité de l’humanisme... bref, à partir du moment où il fait du concept d’identité (régionale, nationale, culturelle, ethnique ou religieuse) une pièce de son système de pensée, le mouton gauchiste ne fait qu’une chose : préparer sa tonte par l’extrême-droite. Et manifestement, les temps sont arrivés. Car, ces positions sont du pain béni pour l’extrême-droite identitaire qui a fait, comme son nom l’indique, de l’identité sa clef de voûte. Elle trouve dans les discours gauchistes un terreau tout préparé pour sa propagande (pour y semer le reste, moins soft). Face à des bobos abasourdis de se découvrir tant de similitudes avec l’extrême-droite, qui a pu tout tranquillement distribuer toute sa propagande au public, les militants de la CNT-AIT présents à l’extérieur ont dénoncé à la fois le capitalisme mondial et son outil de répression (l’État nation), rejeté l’ensemble des identités factices et rappelé la réalité de la lutte des classes ».
Les auteurs n’y vont pas par quatre chemins : toute identité culturelle et linguistique est factice ; il n’y a d’autre réalité que la lutte des classes. L’un des intervenants dans la discussion, Nico37, l'énonce de manière on ne peut plus claire : « La seule identité que je connaisse est sociale, l’identité culturelle est réactionnaire car elle est interclassiste ». Raccourci saisissant… qui porte jusqu’à l’absurde et à une radicalité proprement totalitaire une position que l’on trouve fréquemment dans les rangs, non tant des libertaires, que de certains groupes communistes, en particulier trotskystes, souvent de manière plus ou moins implicite ; pour beaucoup – souvent tacitement, mais cela sue par tous les pores de leur discours –, la culture est toujours suspecte de faire le jeu des exploiteurs, de la bourgeoisie et du grand capital, ne serait-ce qu’en dissimulant (soi-disant) l’essentiel : la domination sociale ou, comme le dit notre anarchiste fort marxisé dans son vocabulaire, la lutte des classes. Position absurde et totalitaire.
Absurde, car une identité sociale ne peut pas ne pas être aussi une identité culturelle, qui déborde nécessairement son identité sociale stricto sensu. Un "prolétaire" par exemple ne peut pas ne pas avoir une identité culturelle qui le distingue d’autres prolétaires dans le monde et il appartient, qu’il le veuille ou non, à un système de relations sociales, culturelles et linguistiques interclassistes à travers tout un ensemble de marqueurs de distinction sociale dans lesquels se joue concrètement sa condition sociale et culturelle : il parle la même langue que son patron, mais avec un accent différent, participe d’une culture commune, mais selon des modalités différentes, etc. etc. Les relations sociales sont de part en part culturelles, il n’y a pas d’identité sociale qui ne relève de la culture.
Position totalitaire, puisque toute revendication d’identité culturelle, quelle qu’elle soit, sera jugée contre-révolutionnaire et devant être combattue comme telle au nom de la lutte des classes ! Pire encore, n’importe quel adversaire pourra être stigmatisé en tant que simple porteur d’une identité culturelle et, comme tel, liquidé comme ennemi de la révolution. Et l’anti-étatisme anarchiste, à ce degré d’abstraction niveleuse et d’amalgames ridicules (langue, culture, religion, toutes particularités autre que « sociales » mises dans le même sac des « conceptions réactionnaires ») ne me paraît certes pas une garantie contre ce type de dérive. Les horreurs du XXe siècle devraient pourtant rendre nos valeureux révolutionnaires plus prudents, mais la prudence, la circonspection, le doute, l’autocritique s’accordent fort mal avec la passion idéologique. C’est d’ailleurs cela qui est le plus insupportable dans ces diatribes soi-disant anarchistes contre les langues minorées et la diversité culturelle (notion explicitement prise de mire) : une démarche dogmatique qui coupe et qui trace sans jamais hésiter à partir de quelques principes sacrés et un usage dégradé du savoir, ou plutôt l’usage d’un savoir dégradé constitué d’emprunts aux opinions les moins étayées (et les plus communes) et à quelques lectures théoriques – ou prétendues telles –, dans lesquelles de fortes têtes (du moins convaincues de l’être) se drapent en se dressant sur leurs ergots. Rien en cela, non plus, que les anars n’aient hélas en partage avec tous les autres (à commencer par les militants autonomistes ou nationalistes), mais chez eux, dans la mesure où ils prétendent justement penser contre les idées dominantes (et parce qu’en effet leurs principes politiques sembleraient exiger une mise en cause générale des idées qui justifient la domination sous toutes ses formes), la bêtise militante apparaît de manière peut-être plus triviale encore que chez les autres.
Un centon de grossièretés
Si je dis cela, c’est que la caricature d’analyse produite dans le communiqué que j’ai cité, qui voit dans la défense des « patois » et autres billevesées « régionalistes » la preuve en acte de l’infiltration des valeurs réactionnaires dans le gauchisme, est en fait appuyée (le seul usage du mot « patois » suffirait d’ailleurs à l’établir) sur la litanie des arguments mis en avant en France depuis la période révolutionnaire et périodiquement réactualisés pour justifier la lutte sans pitié contre toute forme de particularisme linguistique et culturel, au mépris évidemment des principes démocratiques élémentaires et au profit surtout d’une conception centralisatrice et despotique du pouvoir d’État. Cela est évidemment un comble sous une plume libertaire, mais il suffit pourtant de parcourir pour s’en convaincre les énoncés sentencieux égrenés dans un petit ensemble de textes produits par les (ou le) même(s) militants toulousains.
Par exemple, à propos de la situation espagnole, on lit dans le compte rendu d’une discussion de « l’union locale de Montauban » parue le samedi 16 février 2002, que partout, dans la péninsule, où, soi-disant, aurait été mis en place après le franquisme « un système éducatif bilingue » (sic), « la langue minoritaire est en voie d’obtenir une position hégémonique »[1]. Comme là-bas (où les auteurs ne sont visiblement pas allés, sinon ils sauraient bien entendu que le castillan y reste dominant, y compris en Catalogne), dans notre belle France, il faut craindre, est-il écrit, avec « l’éclatement linguistique […] l’explosion de revendications « nationales » (de type corse ou basque) qui fragmenteraient l’Europe en une multitude de principautés qui seraient bien moins menaçantes pour l’oncle Sam qu’une Europe puissante et organisée ». En lisant ces de tels propos sous la plume de libertaires ou prétendus tels, on se pince pour être bien sûr de ne pas rêver ; les entendre rivaliser d’hystérie franchouillarde avec la volaille souverainiste est tout de même quelque peu étonnant[2] ; car c’est bien à Coûteaux, à De Villiers et à Mélanchon qu’ils empruntent le misérable et stupide argument faisant des « patois » les alliés des américains contre notre belle langue[3].
Ce qui les en différencierait est l’attention prétendue aux « étrangers », qui serait exclus de la « communication », car il est évident que les langues régionales excluent les étrangers, mais non les langues nationales ![4] En outre les langues de l’immigration, et avec elles les populations qui les parlent, seraient sacrifiées sur l’autel des langues régionales, alors que leur dignité est égale et leur importance, finalement, majeure ; là aussi l’allégation est doublement de mauvaise foi, car les promoteurs des unes et des autres sont les mêmes (voir le Forom des langues à Toulouse, par exemple) ; la différence évidente étant que les langues dites régionales sont le plus souvent parlées principalement sinon exclusivement dans un territoire qui est non certes leur lieu naturel (il n’en est d’autre que les locuteurs) mais leur dernier bassin d’usage. Le comble de la suffisance, de l’ignorance et du mépris est atteint dans la conception présentée de la langue occitane (texte intitulé L’Horreur linguistique, du 21 octobre 2001) dans laquelle il n’y a pas un mot de vrai : « l’occitan est une construction très tardive, faite par des intellectuels régionalistes, pour "homogénéiser", "normaliser" les différents patois du sud face à une situation inextricable. Car la vérité, c’est que dans les années 1950, un éleveur de bestiau de Pouyastruc, qui aurait causé dans son patois (en gascon) au maquignon de St-Dalmas-de-Tende (qui lui n’entendait que le nisard [sic]) et au boucher d’Entraygues sur-Truyère (un bon auvergnat) aurait eu les mêmes difficultés qu’un italien parlant à un français et à un portugais. Finalement, la seule chose sûre, c’est que l’occitan que l’on enseigne maintenant à l’école n’a jamais été parlé par la grand’mère de personne ! » J’ai laissé volontairement presque toutes les fautes, qui elles-mêmes sont parlantes ; les métiers des locuteurs fictifs[5] et la toponymie de fantaisie, en particulier, sont de bon révélateurs de la bêtise et de la veulerie de notre savant de bistrot qui assène ses « vérités » de pacotille pêchées dans le stock des fausses idées reçues sur les « patois » (entendez dialectes) occitans[6]. Je pourrais perdre ici mon temps et présenter une réfutation en règle, déjà souvent entreprise sur ce blog, contre des propos similaires, généralement un peu mieux articulés cependant, mais cela ne le mérite guère. Du reste, plusieurs intervenants sur le Forum anarchiste, l'ont déjà fait et bien fait [7].
Grandeur et misère de l’universalisme abstrait
Je me contenterai de citer la conclusion du texte où est produite cette belle analyse de l’occitan, lapidaire et apparemment plus cohérente avec les idées libertaires : « parler de "peuple", "patrie", "nation", "langue", "culture" etc. revient à utiliser des imaginaires et des concepts bourgeois nés pour la plupart au XIXe siècle grâce à la plume des lettrés ». Cela est évidemment pour le moins rapide (et pris à la rigueur tout à fait faux, la plupart de ces concepts ayant une vie beaucoup plus ancienne et une extension sociale autrement plus large, sans parler de la fonction unique, éminemment méprisable, prêtée aux « lettrés »). Mais soit, admettons[8]. C’est là que la critique révolutionnaire et son point de vue prétendument universaliste fracassent lamentablement, car, à la lecture de tout les énoncés qui précèdent cette conclusion, il apparaît combien ce qui est dit est étroitement déterminé par tout ce que véhiculent précisément les notions « bourgeoises » évoquées et révoquées, dans le contexte national, culturel et linguistique de notre belle patrie. Ainsi notre anarchiste, dans chacun de ses énoncés, est-il enfoncé jusqu’au cou, jusqu’à la bouche et aux oreilles dans l’élément français, dans l’idéologie popularo-patriotico-nationalo-linguistico-culturelle française. C’est d’ailleurs l’un des grands problèmes de la prose révolutionnaire à prétention universaliste, depuis la Révolution française, que de se prétendre universelle en imposant une vision on ne peut plus particulière et située sur le monde : le monde vu de Paris ou vu de la « province », qui se sait province et croit accéder à l’universel en adoptant le point de vue de Paris sur le monde… A Toulouse comme ailleurs dans l’hexagone… On trouve sans aucun doute des caractéristiques similaires dans tous les discours universalistes tenus en tous lieux, empreints de particularités d’autant plus prégnantes qu’elles sont refoulées, pourtant visibles au premier coup d’œil par qui n’est pas de là, mais le cas français, du fait de cette histoire qui commence en 1789, est peut-être plus visible qu’aucun autre. Je ne veux pas ici nier l’importance, ni d’ailleurs la grandeur de l’affirmation révolutionnaire de l’universel (humanité, affirmation de l’égalité des droits, etc.), sur laquelle nous fondons du reste entièrement nos revendications, mais je voudrais seulement souligner comment celle-ci ne cesse de se compromettre dans ce qui est bien de l’ordre des particularités culturelles et historiques nationales, dont tous les acteurs sont profondément imprégnés, quelles que soient leurs positions idéologiques, y compris donc les plus radicales, comme on le voit ici.
Monolinguisme universel et déterritorialisation
L’universaliste abstrait, de quelque obédience soit-il, incapable d’assumer son propre particularisme (pas seulement parce que l’universalisme est un produit de la culture occidentale, mais d’abord parce que l’on parle toujours depuis un lieu culturel et linguistique particulier), est hostile aux particularités, à la diversité, aux singularités dans lesquelles il voit une mise en cause du principe d’égalité, en matière de langue comme de tout le reste. Aussi n’est-il pas étonnant qu’il rêve si souvent de l’instauration d’une langue universelle qui ne serait pas un médium de domination ou d’hégémonie économique, politique et culturelle (comme l’est l’anglais), mais une langue non seulement universellement partagée mais encore unique, comme pourrait l’être l’esperanto, par exemple, qui séduit souvent les universalistes et reçoit la bénédiction de la CNT-AIT (voir infra n. 10).
Au-delà de ce rêve d’un monolinguisme universel – dont la réalisation serait plutôt pour nous le cauchemar absolu – les tenants de l’universalisme abstraits sont nécessairement hostiles à toute forme de territorialisation et de localisation culturelle et linguistique. Dans la discussion du forum anarchiste, l’un des intervenants les plus présents, signant Malval, a longuement soutenu cette position : pour lui « la territorialisation des pratiques socio-langagières » est une idée « en totale contradiction avec l’idée libertaire » : « Depuis quand un territoire est-il porteur d’une langue ? Depuis quand une cité existe-t-elle sans ses habitant-es ? Seul les locuteurs sont détenteurs de compétences langagières, qu’ils soient ici ou là-bas. Souhaiter territorialiser les pratiques langagières revient à vouloir voir se mettre en place un retour à une société non-urbanisée basée sur un déterminisme total : « tu es né ici, tu vas parler ceci, manger ceci, danser ceci, etc. » La dé-territorialisation est la clé de l’expansion pleine et entière des capacités humaines. » Effectivement ce n’est pas le territoire qui parle, mais les hommes, et les hommes bougent, se déplacent et se mêlent ; il n’est demeurent pas moins qu’ils ne peuvent pas ne pas occuper un lieu, du fait même de leur existence physique, et des espaces où ils exercent collectivement leurs compétences linguistiques. Et ce n’est pas parce que le plus souvent plusieurs langues sont parlées sur un même territoire (rural aussi bien qu’urbain, la distinction n’est ici guère pertinente), que ces langues, avec leurs locuteurs, sont déterritorialisés ; la territorialisation est impliquée par la présence physique des individus et des groupes qu’ils constituent dans la durée en des lieux déterminés.
Le révolutionnaire qui cède à la passion de l’universalisme abstrait voudrait en finir avec l’histoire et avec la géographie. Il s’agit pourtant là de données irréductibles de l’expérience humaine : plus il cherche à s’en libérer, à s’affranchir par un acte souverain de la mémoire et de la langue des ancêtres, plus il s’évertue à échapper à la pesanteur et aux carcans des liens qui unissent des groupes humains en un lieu, plus ces réalités s’imposent à lui, et il est bien vrai qu’en ces matières aussi, qui veut faire l’ange (rêve de déterritorialisation par excellence) fait la bête. Qu’il le veuille ou non, si en effet ce ne sont pas les langues qui sont en elles-mêmes et par elles-mêmes territorialisées, les locuteurs, eux, le sont bel et bien, mêmes s’ils sont nomades, mêmes s’ils utilisent pour s’exprimer des médias qui semblent permettre une émancipation de la présence physique et la circulation en tous lieux (le livre, la radio, la télévision, internet…). Cette question de la territorialisation linguistique excède donc, ou précède celle de la domination linguistique (et bien sûr politique), qui en est distincte. La diversité culturelle et linguistique, qui caractérise encore objectivement la majeure partie des sociétés humaines, c’est cela : le fait qu’en un territoire donné, certaines langues sont parlées et d’autre non, et l’individu venu du dehors, s’il n’est accompagné d’un groupe parlant sa langue, devra nécessairement apprendre la ou les langue(s) du lieu pour pouvoir participer au jeu des relations sociales. Le fait qu’il existe des langues dominantes et des langues dominées, des groupes de locuteurs dominants et d’autres dominés dans leurs pratiques linguistiques, est un tout autre problème.
Confusion entre langue dominante et langue de domination
Or, ledit Malval confond manifestement les deux niveaux et comprend spontanément la revendication d’une langue dans le territoire où elle est présente et selon une durée plus ou moins longue (ce qui fait que l’on parle de « langues historiques » est la présence d’une langue relativement ancienne, généralement pluriséculaire, en un territoire ou un espace de déplacement donné) comme la simple volonté de reconquérir une hégémonie perdue, là où il s’agit d’abord de préserver les conditions de possibilité d’une manière langagière d’être ensemble (toujours en effet susceptible de se transformer en une forme de domination d’un groupe de locuteurs sur un autre, mais il s’agit bien là d'une autre question). C’est sans doute cette confusion de ces deux niveaux qui conduit l'internaute à envisager de manière aussi confuse ce que pourrait être la situation linguistique en régime libertaire : « Dans une société libertaire, dit-il, j’espère qu’aucune pratique langagière ne sera dominante et qu’une Fédération des acteurs sociaux en parole sera présente pour faire en sorte que toutes et tous se retrouvent et puissent vivre dans l’endroit où elle vit et travaille sans que sa pratique langagière l’empêche d’aller contre son idéal et de vivre "normalement" »[9] Pour moi, il s’agit là d’un charabia fort peu réaliste et passablement inquiétant. D’abord, il y aura toujours des pratiques langagières dominantes au sens premier où je l’ai dit (qui n’a, je le répète, rien à voir avec l’exercice d’une domination), y compris évidemment dans une hypothétique société libertaire ; tout ce qu’il est possible d’imaginer, en effet, est la mise en place d’instances démocratiques qui rendraient impossibles les pratiques de domination politique, qu’elles soient linguistiques ou d’un autre ordre (ce à quoi, visiblement, bien des anars eux-mêmes ne sont pas prêts). Il faut tout de même rappeler qu'une langue, même si l’on peut bien sûr en apprendre de nouvelles à volonté, est d’abord, pour l’enfant, une compétence acquise à travers un apprentissage non choisi, ce qui n’autorise pas pour autant à parler de domination (à moins de concevoir l’apprentissage comme un « dressage » de l’animal humain, comme le fait Nietzsche, mais l’acquisition du langage n’a précisément rien à voir avec une pratique de dressage). En outre, qu’est-ce que serait une « pratique langagière » qui, si je comprends bien, irait contre « l’idéal » de l’individu et lui interdirait de « vivre normalement » ? Tout cela exigerait certainement d’être mis au clair (et mieux formulé), et démontre à mon avis suffisamment la pauvreté de la réflexion sur le sujet.
Anarkiezh, frankiz, deskadurezh, kengred
Ce qui apparaît par contre clairement est une absence totale de conscience de ce qu’est le langage, réduit à sa stricte fonction de « communication », et de ce que sont les langues, c’est-à-dire la différenciation des langues et leur irréductibilité, au-delà de leur évidente traductibilité. Soit par exemple la réponse suivante de Malval à Occitan Warrior : « pour la pratique, je vois pas pourquoi on devrait en faire tout un pataquès sur le fait que tu manies l’Occitan, ici tout le monde manie des langues différentes, des codes, des jargons (anarchiste par exemple), a des compétences dans tel ou tel langage et n’en fait pas tout un plat. L’important c’est la communication et la transmission de messages vers un but commun... ». Il n’y a évidemment aucun rapport entre un jargon de métier ou jargon politique (anar par exemple !) et une langue (l’occitan, le français, etc.). De plus, les fonctions sociales et culturelles de celle-ci excèdent de très loin la simple « communication », qui elle-même évidemment, se propose bien d’autres tâches que de « transmettre des messages » pour parvenir à des « buts communs » (il est heureusement possible de communiquer avec ceux qui poursuivent des buts différents des nôtres !). Sur ces bases théoriques erronées et étriquées, il n’est pas étonnant de parvenir à la conclusion suivante : « que les gens puissent continuer à communiquer, c’est ce qui importe, que ça soit en occitan, en français, en anglais, etc. on s’en bas [sic] les couilles sérieux ». Une question : comment dit-on « on s’en bat les couilles sérieux » en anglais ou en occitan ? On trouvera sans doute des équivalents, des approximations, mais on ne pourra pas ne pas perdre de fortes nuances et aussi tout ce qui fait l’ancrage générationnel et social de l’expression, bref tout ce qui relève en effet du particulier et du local, et qui participe pleinement du sens (qui permet par exemple de mesurer l’exaspération et le degré d’agressivité des réponses de Malval, ce qui importe au plus haut point pour l’avenir de l’échange)… Et puis, évidemment, la constatation encore et toujours, que ce « je n’ai rien à foutre de la langue dans laquelle je parle », se dit bien, « naturellement », en français…
Il y aurait encore beaucoup à dire sur ces trois longues pages d’échanges très denses du Forum anarchiste, et j’invite fortement le lecteur à s’y reporter. Je terminerai sur un point tellement gros, qu’il pourrait passer inaperçu : en tête des pages du Forum apparaît un slogan – « Anarchie, liberté, éducation, solidarité » – décliné, justement, en plusieurs langues, de manière aléatoire, selon les pages et les jours. Selon mon recensement, il s’agit, outre le français, du castillan, de l’anglais, de l’allemand, du russe, du lituanien, de l’espéranto et du breton… On note bien sûr la présence très majoritaire de langues officielles nationales ; toutes celles qui sont mentionnées le sont en fait, à l’exception de l’esperanto et du breton. Cela indique assez bien qu'en matière linguistique les États nations restent bien le cadre de référence spontané, y compris pour des militants anarchistes ! L’esperanto est désigné sans doute comme alternative cosmopolite à l’anglais[10]. Je n’épiloguerai pas, faute d’éléments à ce sujet, sur la présence du lituanien et du breton, seule langue de France mentionnée [voir en commentaire la rectrification de Parpalhon, l'occitan y figurerait, mais je ne le trouve pas]. Mais surtout, cette polyglossie ne va pas au-delà du slogan. En effet, les langues proposées au moment de l’inscription au forum se réduisent aux seuls français et anglais. Quant à la langue d’usage, sur le forum lui-même, elle est, dans ce que j’ai lu au moins, unique et il n’est nul besoin de se demander de laquelle il s’agit… Par contre, un beau paradoxe est apporté par le site de la CNT, dont les militants adoptent volontiers des positions extrêmement hostiles à ce qu’ils appellent « la diversité culturelle ». Étant, comme on l’a dit, intégrée à une structure internationale (l’AIT), on trouve cependant dans la section « internationale » du site des textes en un grand nombre de langues (35 environ), parmi lesquelles le finnois, le farsi, le wolof, le zulu… mais aussi le catalan et… plus surprenant encore, le breton, décidément très présent dans le mouvement libertaire, ce qui prouve bien d’ailleurs que la ligne défendue par les militants de Toulouse ou de Montauban (et manifestement de la plupart des villes occitanes) n’est pas exclusive au sein de leur propre mouvement. Tout à la fois, placer le breton dans la rubrique internationale laisse perplexe et n’est pas sans faire penser à ceux qui considèrent les langues historiques de France comme des « langues étrangères »… Mais nos amis libertaires n’en sont pas à une contradiction ou à une inconséquence près en ce domaine… Ce qui, d’ailleurs, ne les distingue guère de leurs nombreux ennemis de droite et de gauche.
Jean-Pierre Cavaillé
PS) Un habitué du blog, Laurenç, que je remercie, m'a signalé une critique bien sentie (datée du 12 octobre 2008) du texte de la CNT toulousaine que je cite au début de mon post sur un blog anar breton (Torr e Benn). Le post est intitulé : L'accélérateur de particules jacobines ou le trou noir culturel, et doit être (ou est déjà) publié dans Le Huchoèr, journal de la Coordination Bretagne Independante et Libertaire. Il faut aussi lire absolument les commentaires qui suivent le post .
[1] Cf., sur le forum, la réfutation signée Occitan Warrior (un pseudo quand même un peu débile) :
« A préciser, le modèle espagnol n’a pas mis en place le bilinguisme pour le plaisir, mais par la pression de mouvements populaires et armés.
Parler de position hégémonique pour le catalan et le basque est totalement faux. Les deux, si elles sont partie intégrante de l’administration des communautés autonomes, sont loin d’être sauvées. L’espagnol reste langue première, d’Etat, pour preuve le nouveau président du Pays Basque ne parle même pas un mot d’euskara. 750.000 locuteurs sur 2,6 millions d’habitants pour ce qui est d’Hegoalde (Pays Basque Sud), c’est pas ce que j’appelle hégémonique.
Et la situation du basque et du galicien ne s’améliorera pas avec la récente victoire aux élections autonomiques du PP et du PSOE, qui remettent en partie en cause la politique linguistique menée jusqu’à maintenant. »
[2] Voir, ici aussi, la réfutation de Occitan Warrior :
« Là c’est le summum, non pas que je découvre l’argument, mais je découvre qu’il n’est pas la seule propriété des fascistes et autres réactionnaires jacobins.
Il faut une Europe unie, forte, pour lutter contre les Etats Unis ? La CNT pour le renforcement de l’Union Européenne, on croit rêver. Un basque n’aurait pas le droit de voir son identité représentée sous prétexte que sa affaiblirait le combat contre les USA. L’argument est pathétique et risible. »
[3] Il faut avouer cependant que cette élucubration géo-politique, selon laquelle les petites langues « périphériques » feraient le jeu de la langue « hyper-centrale » (l’anglais) contre les langues « super-centrales » (comme le français, l’espagnol, l’arabe, le chinois…) a trouvé la caution de quelques linguistes dont Louis-Jean Calvet (deuxième manière) est le plus fameux.
[4] Voir ici encore les remarques critiques d’Occitan Warrior :
« Ah bon ? On parle pas espagnol, on parle un langue bizarre et donc, on est impropre à la communication. Et les interprètes ça existe pas ?
Le basque exclue de fait les étrangers ? Au nom de quoi les étrangers peuvent apprendre l’espagnol mais pas le basque ? Au nom de quoi les basques doivent accueillir les étrangers chez eux dans une langue qui leur est étrangère ? »
[5] Il faudrait consacrer aux lieux communs comiques sur les bouseux et les culs-terreux dans le discours républicain de toute obédience en France l’analyse qu’elle mérite, car elle révèle évidemment le mépris social sur lequel repose les sarcasmes sur les cultures et les langues censées être propres aux paysans. Des journaux apparemment aussi irréprochables que le Canard enchaîné voire même Charlie Hebdo apparaîtraient alors sous un nouveau jour…
[6] Voir la réaction affligée d’Occitan Warrior :
« De la pure calomnie.
On a le droit de pas s'y connaître sur certains sujets, mais assener des conneries pareilles en les faisant passer comme acquises, c'est honteux.
Le mot "Occitanie" a été créé par le roi de France pour désigner ces territoires du sud. Le terme "occitan" a été employé par les félibres au XIXe siècle. Il n'a jamais existé et il n'existe pas d'occitan standard. Des normes communes d'écriture ont été reprises entre les différents dialectes, selon la première norme établit par les troubadours au Moyen-Age.
Certes, un vieux nissart aura du mal à comprendre un vieux de la montagne auvergnate -quoi de plus normal pour une langue qui n'a jamais été sous la même institution-, mais un vieux français d'un région française ne comprendra pas mieux un vieux français du Québec. Ainsi peut-on en conclure que le français n'existe pas ?
Bon y'aurait de quoi en écrire des pages et des pages, je m'arrête là parce que la connerie de la CNT m'exaspère… »
[7] En particulier un internaute signant Occitan Warrior, qui a la patience de réfuter point par point ce qu’il nomme lui-même fort justement les « conneries » de la CNT toulousaine (voir notes précédentes).
[8] Cette idée est un peu mieux développée dans le forum par un internaute signant Malval, autre « monsieur je sais tout », d’un dogmatisme assez effrayant : « Les peuples, les nations n’existent pas, il s’agit de données issues de l’idéologie bourgeoise totalement en contradiction avec l’idée de révolution socialiste ». Et, dans une autre intervention, « je considère les notions de "langue" et "culture" comme étant une mystification et une simplification du social ».
[9] Je me suis permis de corriger quelques fautes d’accord.
[10] La CNT/AIT est espérantiste, soit dans la réflexion profonde du militant toulousain « Plusieurs linguistes affirment que la seule langue que la majorité des gens puissent maîtriser en plus de leur langue maternelle, c’est l’Espéranto. La CNT-AIT s’est prononcée en faveur de l’Espéranto » affirme notre militant toulousain. On n’ose pas imaginer qu’il y ait des linguistes assez cons pour affirmer que la majorité des gens est trop con pour maîtriser une seconde langue plus complexe que l’esperanto. Il y a fort à parier qu’il s’agit là des ridicules divagations de l’auteur.
