Je me fais un devoir de publier le présent texte de Sèrgi Granièr dans lequel on trouvera tous les arguments de bon sens pour refuser le nom d’Occitanie pour la nouvelle région issue de fusion de Languedoc-Roussillon et Midi-Pyrénées.

Pour ma part je ne souhaite guère m’investir dans cette discussion. Dès lors que ce remembrement régional s’est  fait sans aucune forme de consultation citoyenne, au mépris donc de toute démocratie, je refuse de m’impliquer dans le simulacre de consultation populaire destiné à donner (et bien sûr à imposer) un nom à la nouvelle entité territoriale. Accepter cette pantalonnade, c’est de fait contribuer à rendre légitime un fait du prince qui, selon moi, méritent seulement d'être dénoncé. Certes, à un autre niveau d'analyse, il me paraît important de réfléchir sur tout ce qu'engagent ces conflits de dénominations des territoires; leurs enjeux politiques et culturels - identaires... Mais pour ce faire, il est nécessaire de prendre du recul vis à vis du débat proprement dit (quel nom pour la nouvelle région ?).

Les cartes, tableaux et textes annexes, montrent sur quelles connaissances et quelles réflexions personnelles est appuyée la position de Granièr. Je lui en laisse l’entière responsabilité, étant en désaccord avec bien des formulations et une façon de procéder qui avance d’évidence en évidence (moi qui aurait plutôt tendance à reculer de question en question !). Je suis par exemple pour le moins surpris par l’opposition établie entre le « fait empirique », qui serait constitué par l’existence factuelle d’« une » langue, et les raisonnements théoriques des « linguistiques ou intellectuels » (sic). Je récuse qu’il y ait le même degré (et surtout la même forme) d’évidence entre la « rotondité de la terre » et le consensus (toujours, de fait, âprement discuté) autour de l’usage en effet désormais assez général d’occitan et surtout d’Occitanie (il est vrai définie strictement comme territoire où l’on parle – ou parlait – l’occitan, mais beaucoup utilisent aussi le terme d’Occitanie en d’autres sens). Je ne sais pas, en ce qui me concerne, ce que peut être une « vraie carte de l’Occitanie » (à moins bien sûr de la restreindre exactement à une carte des territoires occitanophones, mais où il faudrait alors faire apparaître les autres langues d’usage séculaires et pluriséculaires). Je suis étonné que la notion de nation soit purement et simplement considérée, si je comprends bien (« il n'y a pas de "nation", pas plus occitane que française. Il est stupéfiant que cette évidence ne soit pas mieux comprise aujourd'hui ») comme une représentation illusoire, dès lors qu’elle fut et reste si largement opératoire partout dans le monde, à la fois dans ce qui l’unit à celle d’État et dans ce qui l'en différencie). Je trouve l'évocation de la répression de la langue par l’école de la République beaucoup trop outrée (des milliers voire millions d’enfants « systématiquement humiliés, punis et frappés quand ils laissaient échapper un mot de la langue de leurs parents ») et très caricaturale l’image des « instituteurs-harkis, […] menés à la carotte et au bâton ». Par contre lorsque je lis que, désormais, « l'Éducation nationale cherche à enseigner le français en respectant l'usage des langues autochtones dans les territoires d'outre-mer », les contre-exemples s’imposent d’eux-mêmes (voir par exemple le cas de la Guyane qui certes est département et région d'outre-mer, mais enfin)… Bref bien des choses à discuter, et le blog est fait pour ça.

Jean-Pierre Cavaillé

 

AFFICHE-MENSONGE NOM REGION

 

NOM DE LA REGION, UNE CONSULTATION TRUQUÉE

 

Sèrgi Granièr

 

Toute une procédure a été mise en place avant de demander aux habitants de la nouvelle région Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées de "choisir" le nom qu'ils veulent lui donner. C'est un trucage du début à la fin.

1) AUCUNE INFORMATION n'aura été donnée aux gens sur la signification des noms parmi lesquels ils auront à choisir. Surtout, pas question de leur montrer une carte d'Occitanie!(Une VRAIE, s'entend.)

2) Le processus préliminaire leur aura ÉCHAPPÉ ENTIÈREMENT. Les gens n'ont choisi ni les noms parmi lesquels se prononcer, ni les comités chargés d'en établir la liste.

Le "choix" du nom est un semblant de "démocratie". Une mascarade.

3) Le 4 avril, un "comité du nom" de personnalités hétéroclites "choisies" a établi une liste de huit noms : Languedoc ; Terre d'oc ; Occitanie ; Pyrénées-Méditerranée ; Languedoc-Pyrénées ; Pays d'oc ; Midi ; Occitanie‑Roussillon. Le 11 avril, la Commission des finances (! ! !) de la Région a réduit et retoqué la liste et retenu cinq noms : Languedoc ; Languedoc-Pyrénées ; Occitanie ; Pyrénées-Méditerranée ; Occitanie-Pays catalan.

Nouveau trucage qui saute aux yeux : Occitanie-Pays catalan est LE SEUL NOM qui fasse apparaître la "catalanité" d'une partie de la région. Pourquoi pas également Languedoc-Pays catalan (qui même serait plus court) ? Évidemment pour faire bénéficier Occitanie-Pays catalan de l'exclusivité du vote des habitants des Pyrénées-Orientales, très important puisqu'ils ont prouvé leur attachement à la catalanité.

4) Occitanie-Pays catalan, tout comme Occitanie, est INACCEPTABLE. Ce n'est pas parce que le mot "n'existerait pas dans l'histoire", affirmation fausse qui marque une ignorance − et des préjugés − indignes d'historiens sérieux et de gens de culture. (Voir en annexe un site où surabondent des citations historiques). Si Occitanie est inacceptable, c'est parce qu'aujourd'hui Occitanie désigne clairement l'ESPACE DE LA LANGUE OCCITANE et rien d'autre, et que cet espace linguistique, historique et culturel, passé ET PRÉSENT, ne correspond ni de près ni de loin à la nouvelle région Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées. La partie occitane de la région ne couvre pas même 40 % de l'Occitanie : 74 400 km2 environ sur à peu près 190 000 km2. (Voir d'autre part l'annexe I sur la notion de "territoire".)

L'Occitanie dans son ensemble n'a jamais été ni un État, ni une province, ni une région. Les faits linguistiques et culturels sont d'une autre nature que les entités politiques et administratives, formées au hasard des guerres, des alliances ou des intérêts matériels. Identifier langue et "État" ou "région" est de l'inculture. Parler d'occitan et d'Occitanie n'a rien à voir avec de quelconques revendications indépendantistes ou régionalistes (quand bien même revendications linguistiques et culturelles et revendications politiques puissent parfois coïncider).

L'IEO condamne l'emploi de Occitanie tel qu'il est envisagé dans la région LRMP : "L'Occitanie s'étend sur environ 190 000 km2 et, en France, dans quatre régions. L'IEO condamne l'appropriation abusive du nom Occitanie pour une seule région."L'IEO (Institut d'Estudis Occitan), reconnu d'utilité publique, est l'association la plus importante d'où sont sorties depuis les années 1960 pratiquement toutes les associations occitanistes et toutes les réalisations occitanes actuelles, dans la culture, la littérature, le spectacle, l'enseignement scolaire et des adultes, les médias en tout genre, souvent la recherche... Le nom de Occitanie pour la région LRMP est FAUX.

De plus, il manifesterait un MÉPRIS INACCEPTABLE des autres régions occitanes et de leurs habitants, Provençaux, Auvergnats, Limousins, Gascons, Vivaro-Alpins... qui ont joué et jouent un rôle majeur en pays occitan. Il n'y a pas en Occitanie de territoires "plus occitans" ou "moins occitans" les uns que les autres.

Baptiser Occitanie la seule région LRMP est aller contre tous ceux qui ont toujours proclamé l'unité dans la diversité de la langue occitane, depuis le Félibrige et l'IEO jusqu'aux plus petites associations occitanes.

Ce serait, d'autre part, dérouler le tapis rouge aux associations particularistes rétrogrades, et aux Identitaires ethnistes d'extrême droite qui se réclament de "l'identité régionale, nationale, européenne et chrétienne". Ils manifestaient contre les migrants à Montpellier le samedi 6 février 2016 avec des drapeaux occitans. Ils multiplient actuellement l'activisme pour s'implanter en LRMP. Personne ne pourra évidemment les en empêcher. C'est pourquoi une attitude claire et sans compromission s'impose pour qu'il n'y ait pas d'ambiguïté sur ce qu'ils sont et sur ce qu'ils représentent.

5) Pourquoi ces trucages pour faire passer Occitanie avec Pays catalan ?

● Au départ, un "coup de presse" du groupe La Dépêche (désormais monopoliste dans la région) en poussant sur "Occitanie" pour nom de la nouvelle région. La popularité "occitane" à Toulouse bénéficie du souvenir de la croisade albigeoise, mais la masse des gens n'y savent pas ce que signifie Occitanie.

● S'y ajoute le refrain de "Toulouse capitale de l'Occitanie", ce qui pour un espace linguistique et culturel ne signifie RIEN. Même au sens figuré, Toulouse n'est évidemment pas la "capitale culturelle" de l'Occitanie des Alpes à l'Atlantique et des Pyrénées à Clermont-Ferrand. Il n'y a aucune comparaison possible avec par exemple le rôle de Barcelone pour les pays catalans.

● Joue enfin le symbolede la croix occitane dont le sens n'a aujourd'hui plus rien à voir avec celui de "croix de Toulouse" ou de "croix du Languedoc" : elle est actuellement la croix occitane, le symbole de l'occitan et de l'Occitanie dans leur ensemble. Auparavant, il n'y en avait pas. (Naturellement, elle n'a aucun rapport avec la religion, et n'a jamais rien eu à voir avec le catharisme.)

Avant, cette croix était perçue comme croix "de Toulouse" ou croix "de Languedoc" parce que cet emblème héraldique d'origine provençale (voir en annexe) était devenu le blason de la famille des comtes de Toulouse puis de leurs possessions. C'était un souvenir partiel de l'histoire occitane, le blason d'une ville et d'une province. En ce sens, il vaut de nos jours ce que valent les blasons : rien ou presque. Le territoire et le rôle de la province de Languedoc ont changé au cours de l'histoire. C'est une province d'Ancien Régime. La nouvelle région Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées n'en est pas une resucée. Les occitanistes (y compris ceux de la nouvelle région et de Toulouse) ont autre chose à faire qu'à s'amuser à ces rêveries ou à ces illusions sans ambitions vraies.

Il faut dénoncer la tentative d'ajouter à la croix occitane une étoile à sept branches dans l'idée de fabriquer artificiellement un prétendu emblème de l'ensemble de l'Occitanie (la croix seule restant comme "emblème provincial") :

- Un symbole doit être simple : un emblème composite est mauvais.

- L'étoile à sept branches est l'emblème du Félibrige. (Elle est due à ses sept "primadiers", les sept poètes qui ont fondé le Félibrige le jour de la Sainte Estelle, le dimanche 21 mai 1854 à Font-Ségugne, Châteauneuf-de-Gadagne, Vaucluse − Voir le Tresor dóu Felibrige, article estello).

- Actuellement, la croix occitane n'a besoin de rien d'autre pour être le symbole de l'occitan et de l'Occitanie dans leur ensemble. C'est bien comme ça qu'elle est sentie et employée partout. Elle est sur un autre plan que les blasons de provinces d'Ancien Régime qu'on ressort comme "motifs décoratifs". Ils sont "historico-folkloriques", ne motivent rien de fort, et ne sont pas des symboles linguistiques. Les provinces qu'ils évoquent ne correspondent pas à des variantes de la langue (voir annexe C). À quelle variante linguistique correspondrait le blason de la Guyenne ???

Si les Provençaux n'arborent pas la croix occitane mais les quatre barres (d'origine catalanes), il manque un symbole de l'ensemble de la langue que le Félibrige a toujours défendue (le Tresor dóu Felibrige de Frédéric Mistral est la démonstration de l'unité de la langue dans sa variété). Les quatre barres évoquent la Provence mais non le provençal, qui est parlé également dans la moitié du Gard.

Bien sûr, l'Institut d'Etudes Occitanes, fondé le samedi 28 avril 1945 à Toulouse, a adopté la croix occitane comme emblème avec la devise La fe sens òbras mòrta es, mais elle symbolise l'occitan et l'Occitanie, pas l'IEO. Les deux associations IEO et Félibrige ne résument pas l'occitan et l'Occitanie. Elles ont l'une 160 ans, l'autre 70 : l'occitan a plus de 1000 ans.

Ce qui fait la croix occitane, c'est le sens qu'on lui donne. Pas besoin d'ajout. Le sens de "croix de Toulouse" ou de "croix de Languedoc" ne lui fait pas l'ombre d'une concurrence. Personne ne les voit plus sous cet aspect (sauf peut-être les Toulousains, et encore...).

 ● La Dépêche a monté un "coup de presse" pour "vendre du papier", se faire de la publicité à rien ne coûte, se faire passer pour "représentant la population" dans son attachement "occitan". Ça ne l'empêchera pas de continuer à ne donner aucune place réelle à l'occitan dans ses colonnes.

Les gens, politiques compris, victimes consentantes de cette manipulation, croient que ce "coup de presse" cousu de fil blanc exprimerait la "volonté de la population", malgré le trucage (déjà), le manque d'information sur l'Occitanie, l'absence de critères de représentativité (le contraire d'un vrai sondage).

● Ensuite a opéré l'illusion de certains "occitanistes", qui ont suivi le "coup de presse", pensant y trouver un moyen d'exister et crachant sur les Occitans de partout et sur l'occitanisme véritable.

Il a même fleuri un autre truquage : une affiche mensongère "Notre région s'appelle l'Occitanie",avec une carte de la région LRMP bien visible sur fond d'une carte d'Occitanie quasiment invisible. Elle est née frauduleusement d'une initiative individuelle, malgré la signature d'un collectif toulousain, et cossignée par un groupuscule sans représentativité. Le pseudo-occitanisme devient le domaine du n'importe quoi.

● Enfin, l'essentiel, la plus grande force : une manœuvre publicitaire. Les personnels de la politique, de l'économie, du tourisme... veulent nous refaire en plus grand le coup du "Pays cathare". Limitée à l'Aude, cette opération a été un succès publicitaire, économique et touristique. Mais çan'a pas de conséquences nocives et personne ne songe à s'offusquer sérieusement des "produits cathares". Le catharisme, c'est du passé, et on ne va pas chercher l'histoire dans le commerce et la finance.

Par contre, la région s'attribuant le nom de Occitanie, ce serait une usurpation au détriment non du passé, mais du présent et de l'avenir. Non d'une zone limitée, mais de toute l'Occitanie. Avec de très graves inconvénients culturels et politiques dans un futur proche, au train où progressent les tendances d'extrême droite. Tout ça pour tâcher de plaire à la "clientèle", d'essayer d'attirer un peu plus de touristes, et de garnir le portefeuille − ce qui ne serait pas un mal sans ces inconvénients et si une partie des gains servait à une politique linguistique occitane sérieuse et efficace. Favoriser la montée de mouvements ethnistes d'extrême droite va-t-il favoriser le tourisme ?C'est plus que douteux.

● Autre chose. Si le conseil d'État refusait Occitanie, nos dirigeants régionaux verseraient une larme et diraient "Vous voyez bien que nous sommes favorables à l'occitan ! Si nous ne pouvons rien, ce n'est pas notre faute !"

Si le conseil d'État ne refusait pas ce nom, ils le porteraient en bannière comme un gage de leur "occitanité" ...et s'en tiendraient là. "Vous voyez bien que nous sommes favorables à l'occitan, nous avons adopté le nom de Occitanie !" Au plus lâcheraient-ils quelques miettes aux "occitanistes" opportunistes, feraient semblant de soigner l'apparence occitane de la vitrine toulousaine ...et se garderaient bien de lancer une politique linguistique digne de ce nom dans l'ensemble de la région et ailleurs.

6) Quelle est l'importance du nom de la région ? Celle de toute "identité", comme il est à la mode de dire aujourd'hui : de la poudre aux yeux. Sûr, on va nous sortir une "identité visuelle" (pas gratuite, rassurez-vous), des discours, prospectus et manifestations (ça fait toujours bien et ça nourrit la clientèle). Une politique linguistique et culturelle occitane efficace ? Comptez là-dessus ! − Autant que sur "l'engagement occitan" de La Dépêche et de son groupe de presse. Les chroniques, feuilletons, BD, dessins humoristique, coin des enfants, leçon du jour, point d'histoire, point de culture, etc. en occitan ? Bernique ! Encore heureux si La Dépêche et son groupe ont une ligne de plus en occitan (par semaine, ou par mois...).

● A côté des entrepreneurs "d'identité" publicitaire, d'autres rêvent d'un nom qui renouerait les liens de la région avec son passé. Soyons clairs :

- La refonte des régions a été faite pour des raisons économiques et administratives et surtout pour "pousser" quelques grandes métropoles à travers la France, et pour rien d'autre.

- Les anciennes régions avaient été formées de groupements de départements. Les nouvelles régions, fusions d'anciennes régions, sont donc également des groupements de départements.

Les départements n'ont jamais été faits pour constituer des entités humaines, historiques ou culturelles, mais bien au contraire pour les défaire ou les empêcher − d'où leurs noms purement géographiques. Par conséquent, si une région correspond vaguement à quelque entité ancienne, province, etc., ce n'est que par hasard, et ça ne peut être que très approximatif.

Et de toute façon, faut-il vouloir ressusciter quelque ancienne province ? Croyons-nous vraiment que nos prédécesseur les avaient "faites volontairement",ou qu'ils les avaient "choisies? Ou savons-nous qu'on ne leur a jamais demandé leur avis ? Qu'ils n'y adhéraient que par force ou par intérêt ? Étaient-elles plus autonomes, et surtout au profit de qui ? Rêvons-nous encore de l'âge d'or du "temps des seigneurs" ? Sommes-nous assez naïfs pour croire que "c'était mieux avant" ? Oui, il faut s'intéresser passionnément à l'histoire : pour mieux comprendre le passé et faire du présent un avenir meilleur.

Le nom qui conviendrait le mieux pour la région serait manifestement Languedoc-Pyrénées(puisque Languedoc-Pays catalan ne figure pas sur la liste). Mais à condition de savoir que ce n'est qu'un à peu près. Que ce n'est que pour un rôle "décoratif". Que ce qui compte n'est pas une supposée "identité", mot creux à la mode dont on prétendrait le nom porteur, mais notre volonté de réussir dans tous les domainesy compris dans le domaine linguistique et culturel occitan, où le travail est à peine commencé après des siècles d'écrasement, malgré l'importance considérable des progrès et des réalisations depuis une cinquantaine d'années.                                 

Sèrgi Granièr, 30/04/2016

Occitanie - repartition des superficies

 

La partie occitane de la nouvelle région LRMP couvre environ 74 380 km2, soit moins de 40 % de la partie française de l'Occitanie.

Région française entièrement occitane : Provence-Alpes-Côte d'Azur.

Régions partiellement occitanes : Aquitaine‑Limousin‑Poitou‑Charentes, Auvergne‑Rhône‑Alpes, Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées.

(Régions françaises non modifiées en 2016 : Bretagne, Centre-Val de Loire, Île-de-France, Provence-Alpes-Côte d'Azur, Pays-de-Loire.)

>>> Important : Sur la notion de "territoire d'une langue", voir Annexe I

 

ANNEXE

 

OCCITANIE

 

A) Sur l'historicité des noms, il faut consulter

http://www.josiane-ubaud.com/

onglet Linguistique : Usage des mots oc, occitan, Occitanie à travers les âges.

B) Au sujet de la "légitimité" des noms

Les noms et les symboles peuvent changer de sens. Leur sens originel ne fonde pas leur "légitimité". Ce qui importe, c'est le sens qu'ils ont pris effectivement et sa pertinence.

 L'unité dans la diversité de la langue occitane a été connue et reconnue à toutes les époques.

Qu'elle ait été contestée, surtout à l'époque de la religion nationaliste française de l'époque industrielle classique (à partir de la fin du XVIIIème s. jusque vers 1960-1980) n'y change rien.

Une citation parmi les plus anciennes : « Si tu veux faire un poème en français, il convient que tu n’y mélanges pas de provençal ni d’italien ni de galicien ni d’autre langage qui lui soit étranger ; et de même, si tu le fais en provençal, il convient que tu n’y mélanges pas de français ni d’autre langage, sinon celui-ci. Et sache que par composition en provençal, on entend les langages de Provence, du Viennois, d’Auvergne, et de Limousin, et d’autres terres qui leur sont voisines, lesquelles parlent de la sorte. » Regles de trobar, Jofre de Foixà (Catalogne, vers 1290).

Quelle plus grande preuve de l'unité de la langue que la floraison des troubadours dans toute l'Occitanie ? Ou dans toute l'Occitanie la lecture du chef d'œuvre de Frédéric Mistral ? Et la lecture des écrivains d'aujourd'hui ? Le spectacle ? Le mouvement associatif dans ses mille formes ?

L'unité d'une langue n'est pas affaire d'uniformité. Le grec ancien, langue prestigieuse s'il en est, en est l'exemple type. Pour l'occitan, Jules Ronjat : "Entre l'Océan, les limites nord et est, la Méditerranée et la limite sud de notre langue, un homme de Marseille, de Toulouse, de Pau, etc., peut partout, en employant son langage naturel, être compris par les indigènes, et peut partout comprendre le langage naturel de ceux-ci, et un homme d'Orléans, de Lyon, de Milan ou de Saragosse ne peut ni être compris ni se faire comprendre. Tel est le fait essentiel. Je le constate d'abord, puis je l'expliquerai en relevant une série de traits importants qui différencient notre langue des groupes linguistiques naturels limitrophes." (Grammaire istorique (sic) des parlers provençaux [= occitans] modernes - 1930)

L'intercommunication sans apprentissage préalable manifeste l'usage d'une même langue. L'unité de la langue s'explique par des traits communs (correspondances phonologiques, syntaxe, lexique...) : on les constate après coup. L'existence de la langue est un fait empirique. C'est tout le contraire de raisonnements théoriques de "linguistes" ou "d'intellectuels".

Ce n'est pas la conscience de la langue qui fait la langue, c'est l'usage qu'on en fait. Différents facteurs (historiques, économiques, politiques...) peuvent modifier la conscience que les gens peuvent avoir de la langue, et cette conscience peut évoluer dans le temps ou même disparaître sans affecter la langue. (La théorie de tel "spécialiste du provençal" qui prétend déterminer l'existence des langues par la conscience que les gens en ont est carrément DU VENT − et elle n'est pas innocente.)

Ce n'est pas non plus le nom qui fait la langue. Il est d'ailleurs susceptible de changements.

C) La langue occitane et ses variantes constitutives

 L'occitan est un fait vérifiable (et donc l'Occitanie). Rappelons que l'Occitanie est l'espace dans lequel l'occitan s'est formé historiquement et se pratique socialement. (Nous reviendrons plus loin sur la question du territoire, souvent comprise à l'envers. Voir Annexe I).

 Au contraire, les grandes variantes constitutives de la langue occitane sont conventionnelles. Elles sont définies selon des traits linguistiques considérés comme importants par les linguistes : leur distinction provient donc d'un choix. (Les linguistes appellent ces variantes les dialectes, mais en langage courant le mot dialecte est pris dans un autre sens.)

Ces grandes variantes constitutives de la langue sont l'occitan languedocien, l'occitan provençal (qui sont très proches et constituent ensemble l'occitan moyen), l'occitan limousin, l'occitan auvergnat, l'occitan vivaro-alpin (qui constituent ensemble le nord-occitan) et l'occitan gascon. (Avec des traits linguistiques moins importants on peut s'amuser à distinguer des sous-variantes. Elles n'ont d'intérêt que de préciser la cohérence du langage. Le meilleur français, disait-on autrefois, est celui de Touraine : les étrangers apprenant le français vont-ils y faire des stages linguistiques ?)

 Les grandes variantes constitutives de l'occitan ne correspondent ni à d'anciennes provinces, ni a des régions. Leurs noms, qui en viennent pourtant par commodité pratique, sont trompeurs. Les faits de langue sont d'une autre nature que les faits qui ont provoqué la formation des entités politico-administratives − lesquelles changent d'ailleurs au cours du temps. (Le languedocien couvre le sud de l'Auvergne et s'étend aussi jusqu'au nord de la Dordogne et presque jusqu'à Bordeaux ; le provençal couvre la moitié du Gard ; on chercherait en vain quelle variante de l'occitan correspondrait à la Guyenne ; etc.)

 Avant les progrès de la connaissance scientifique de la langue à l'époque industrielle classique (à partir de la fin du XVIIIème s.), on croyait naïvement que la langue et ses variantes dépendaient des divisions politiques, ou plus exactement du prince.

En France, on se gargarise parfois encore d'une citation du Discours sur l'universalité de la langue française de Rivarol, primé en 1784 par l'Académie de Berlin sur le sujet : "Qu'est-ce qui a rendu la langue française universelle ? Pourquoi mérite-t-elle cette prérogative ? Est-il à présumer qu'elle la conserve ?"

Encore faut-il le lire : "[En France], les patois […] sont abandonnés aux provinces et c'est sur eux que le petit peuple exerce ses caprices (sic), tandis que la langue nationale (sic) est hors de ces atteintes."

"(...) quand l'autorité publique est affermie, que les fortunes sont assurées, les privilèges confirmés, les droits éclaircis, les rangs assignés... ; lorsque dans la capitale un peuple immense se mêle toujours sans jamais se confondre, alors on commence à distinguer autant de nuances dans le langage que dans la société."

 [A propos du règne absolu de Louis XIV, Rivarol précise :] "Le poids de l'autorité royale fit entrer chacun à sa place ; on connut mieux ses droits et ses plaisirs... ; la langue française fournit à tout, et l'ordre s'établit dans l'abondance." (C'est lui qui le dit ...!)

"Les styles sont classés dans notre langue comme les sujets dans notre monarchie... et c'est à travers cette hiérarchie des styles que le bon goût sait marcher... Racine et Boileau parlent un langage parfait dans des formes sans mélange, toujours idéal,toujours étranger au peuple qui les environne."

Rivarol constatait que le français (officiel) est la langue parlée à la Cour et dans la capitale par les gens de la haute société. Avec l’évolution des catégories sociales pendant le XVIIIème s. et la naissance de l’époque industrielle, c’est ce français de caste qui a été récupéré par la bourgeoisie. L’imposition du français a été le contraire d’une démocratisation. C'est au contraire l’affirmation de la supériorité bourgeoise sur le peuple. Le français de caste de l’Ancien Régime est demeuré après la Révolution le français des catégories supérieures. Baptiser le français officiel langue « nationale » est consacrer la nation des bourgeois et des puissants. La langue française officielle est au départ un sous-dialecte social élaboré pour l'aristocratie. Faire l'éloge de la langue française implique une vue hiérarchique des langues − et de l'humanité.

Assimiler les faits de langue aux entités politico-administratives est une superstition risible digne de l'Ancien Régime. De plus, le français n'a jamaiscorrespondu au territoire de la France, à aucune période de son histoire.

D) Noms divers

Dans les deux citations de Jofre de Fuxà et de Jules Ronjat, "provençal" désigne la langue dans son ensemble. Dans ce même sens d'ensemble, on a aussi employé au Moyen Âge "romanz". On a employé également "limousin" (les plus grands troubadours étaient Limousins). Sous l'Ancien Régime, "gascon" (Henri IV, fondateur de la dynastie des Bourbons, était occitan gascon − ce pourquoi les princes du sang apprenaient toujours un peu d'occitan). Molière, dans Monsieur de Pourceaugnac, fait parler "une Gasconne de Pézénas" (entre Béziers et Montpellier). Au début du XIXème siècle, on a employé "roman" quand on a cru que l'occitan contemporain était la survivance d'une langue intermédiaire entre le latin et les langues néolatines modernes (ça faisait de l'occitan une langue-mère vénérable). On l'a aussi appelé à nouveau "provençal". On a aussi employé "occitanien". Etc.

Les limites linguistiques de l'occitan ont été précisées dans la deuxième moitié du XIXème siècle. Auparavant, c'était flou, et on appliquait à l'ensemble de la langue le nom d'une de ses variantes, mais on savait que ce nom avait deux sens (Mistral le dit clairement pour le nom provençal).

Comment se fait‑il qu'aucun nom ne se soit imposé historiquement pour la langue occitane ? Tout simplement parce qu'elle n'a pas été assez longtemps une langue de pouvoir (à la différence du français par ex.) − et parce qu'aucune région occitane n'a eu assez longtemps la prédominance sur les autres, à la différence de ce qui s'est passé par ex. pour le catalan. (Les langues à la zone géographiquement limitée, comme le breton, n'ont pas eu ce problème de nom.)

E) Émergence du nom occitan

Le nom occitan avait été abondamment employé, historiquement (voir http://www.josiane-ubaud.com/, onglet Linguistique : Usage des mots oc, occitan, Occitanie à travers les âges) Comme les autres noms cités, on l'employait soit pour désigner une variante de la langue (l'occitan languedocien, mais pas toujours), soit la langue dans son ensemble (dont on n'avait pas une idée très précise comme depuis la fin du XIXème siècle). Quelques citations du site de Josiane Ubaud :

- 1381, le roi Charles VI considère que son royaume comprend deux parties, les pays de langue d'oc ou Occitanie et les pays de langue d'oil ou Ouytanie : "Quas in nostro Regno occupare solebar tam in linguae Occitanae quam Ouytanae"

- 1478, Jean Barbier d’Yssingeaux écrit : "In hac provincia occitana que jure scripto sub ejus imperio regit et quam ab origine per me cum per genitores meos. Ego Johannes Berberi vallaviens que oriundus ex oppido ysingachii ..." "Dans cette province occitane, régie par le droit écrit, d'où je suis originaire, tant par moi-même que par mes parents, moi Johan Berberi, vellave, je tire ma naissance de la ville d'Yssingeaux" (Yssingeaux est en Velay, en Haute-Loire)

- XVIème s., Estienne Medicis (en réalité Mège), bourgeois du Puy en Velay, écrit aux "...insignes cités & villes de la marche & pays de la Langue Occitane"

- 1765, Encyclopédie de Diderot et D’Alembert : "OCCITANIA (Géographie ancienne) c'est le nom que quelques auteurs du moyen âge ont donné à la province du Languedoc ; mais ce nom était commun à tous les peuples qui disaient oc pour oui, c'est-à-dire, aux habitants de la Gascogne, de la Provence, du Dauphiné, ainsi que du Languedoc, dont le nom moderne a été formé."

Avec le manque d'un nom d'ensemble indiscuté, occitan a fini par être adopté, après la montée de savoir et de conscience de l'époque industrielle classique, pour des raisons très claires :

occitan évite l'ambiguïté du nom d'une variante de la langue appliqué à son ensemble (comme gascon ou provençal par ex.) Comme le nom languedocien était devenu courant et clair, et comme on avait oublié que le mot occitan, devenu rare, avait été parfois utilisé en ce sens, occitan convenait pour désigner l'ensemble de la langue sans ambiguïté, et on ne l'a plus utilisé dans le sens de languedocien.

Langue d'oc ne présente pas d'ambiguïté non plus, et à souvent été employé pour désigner l'ensemble de la langue. Par ex., préface de la 2ème éd. (1685) du Dictionnaire Languedocien-Français du naturaliste et lexicographe Pierre Augustin Boissier de Sauvages :

"La langue-d'oc est l'ancien langage qui s'est perpétué en grande partie dans le languedocien moderne de cette province particulière [du Languedoc] et des provinces voisines, où l'on parlait la langue-d'oc ; langage divisé autrefois, comme il continue de l'être aujourd'hui, en différents dialectes, qui depuis ANTIBES [le comté de Nice ne sera annexée à la France qu'en 1860] jusqu'à BORDEAUX se rapprochent, se mêlent, se fondent, pour ainsi dire, par des nuances insensibles l'un dans l'autre : en sorte qu'on ne saurait assigner les limites qui les séparent, ni marquer où l'un finit et où l'autre commence ; et que le Rhône même ne tranche point les dialectes de sa droite d'avec ceux de sa gauche. Ils portent chacun des empreintes l'un de l'autre et tout ce qui peut établir entre eux une sorte de consanguinité."

"D'où il résulte que non seulement le provençal mais généralement tous les idiomes gascons de nos provinces méridionales sont du ressort de ce dictionnaire ; et qu'ils viendront comme naturellement se ranger sous le titre qu'il porte si un amateur intelligent et zélé veut un jour prendre la peine de les y rassembler en recourant aux sources dont nous n'avons pas été à portée, ou qui nous ont manqué : ce qui produira une collection tout autrement volumineuse et bien plus intéressante que celle que nous présentons ici à nos compatriotes."

Ce souhait d'un dictionnaire de l'ensemble de la langue sera réalisé 55 ans plus tard par le dictionnaire du provençal HONNORAT puis autour de 1880 par le Tresor dóu Felibrige du provençal MISTRAL, qui emploient tous deux provençal dans le double sens de la langue dans son ensemble et de sa variante provençale (mais Mistral cite langue d'oc et occitan).

Langue d'oc a l'inconvénient d'être une expression qui se prête mal à la formation de mots dérivés (au contraire de occitan : occitanisme, occitaniser, désoccitaniser, etc.).

Surtout, langue d'oc est senti par référence à langue d'oïl, ce qui a deux inconvénients inadmissibles :

- Du fait que langue d'oïl s'emploie le plus fréquemment pour parler du français ancien, langue d'oc donne l'image d'une langue du passé, ce qui est évidemment faux. Le recul social de la langue n'a rien à voir avec son caractère de langue présente dans le monde d'aujourd'hui.

- Langue d'oc est senti comme "symétrique" de langue d'oïl (français), et donc comme "la" langue du sud à côté de "la" langue du nord ...de la France. Ça implique de définir ces langues par rapport à la France, ce qui n'a pas de sens, puisque la France est d'abord un État, c.‑à‑d. une construction historique sans rapport avec les faits de langue ; et que cet État est une construction aléatoire, variable au hasard des guerres, des alliances et des intérêts.

La seule façon de s'en sortir est de recourir à la "France éternelle", c.‑à‑d. à la mythologie nationaliste française. Qu'on recoure à la prédestination divine des "quarante rois qui ont fait la France" ou au "destin éminent de la France" tracé depuis "nos ancêtres les Gaulois" en passant par Jeanne d'Arc, Louis XIV, Napoléon, l'Empire colonial et autres aimables plaisanteries, c'est une vision d'essence "religieuse". Qui, de nos jours, peut encore enfourcher ce cheval borgne et boiteux ?

Les faits de langue sont de nature différente des faits politiques. L'occitan n'est pas "naturellement" une langue "de France", c'est une langue néolatine de l'Europe de l'ouest, moins apparentée au français qu'aux "langues de si" : catalan surtout, mais aussi castillan, portugais, italien... Le français est une langue néolatine davantage germanisée, marginale dans la grande famille des langues néolatines, par sa phonologie, sa syntaxe, son orthographe même − c'est la seule des langues néolatines à conserver les Y, PH, TH... par quoi le latin rendait les phonèmes grecs qu'il n'avait pas ...comme les orthographes des langues germaniques.

Il ne manque pas de saveur que ceux qui se gargarisent de la "portée universelle de la culture française" (sic)s'épuisent à essayer de nier l'appartenance de la langue occitane au monde des langues néolatines et à prétendre l'enfermer à double tour dans la prison des traditions, des racines ou du patrimoine "de la France".

Il n'y a pas de prédestination ou de fatalité en histoire. La "France" n'est en aucune façon le cadre "naturel" de l'occitan. Le territoire de l'État français a d'ailleurs changé tout au long de l'histoire. "L'hexagone" ne s'est "cristallisé" qu'à l'époque industrielle classique.

L'occitan n'est d'ailleurs pas limité au territoire français. C'est une langue internationale.

Ces simples réalités sont-elles suspectes "d'indépendantisme" ? Il y a des limites à la stupidité. Il ne manque pas d'États plurilingues qui ne s'en portent pas plus mal.

Prétendre que "l'unité nationale" dépend de l'uniformité linguistique est s'en faire une idée d'une mesquinerie inimaginable.

De nos jours, en France et dans le monde, linguistes et historiens emploient de façon normaleles mots occitan et Occitanie. C'est définitif. On ne conteste plus la rotondité de la terre.

F) Et le patois ?

● Anecdote véridique. Pendant une Universitat Occitana d'Estiu, nous nous trouvons par hasard au restaurant universitaire à table avec un étudiant du Gabon très sympathique. "Quelle langue parle-t-on dans ton pays ? − Le français bien sûr. Les vieux mettent même un point d'honneur à parler un français très châtié. − Oui, mais en dehors du français ? − ??? − Voyons, la colonisation française du Gabon avait commencé il y a à peu près un siècle et demi, il n'est pas possible que la ou les langues employées auparavant aient disparu ! − Ah oui ! On parle aussi le dialecte. − C'est un dialecte de quelle langue ? − ???... ...Ma femme ne parle pas le même dialecte que moi, mais nous nous comprenons. − Dans quelles circonstances parle-t-on plutôt "le dialecte" ou plutôt le français ? − On parle aussi bien français que dialecte, il n'y a pas de circonstances préférentielles." Un moment après, il nous raconte : "Quand j'étais petit, le soir, toute la famille se mettait en rond autour de celui de mes frères qui avait parlé en dialecte et lui faisait 'Hou, hou, hou !' en le pointant du doigt..."

Les missionnaires voulaient prêcher les gens dans leurs langues et les apprenaient donc ; ils les étudiaient aussi parfois par goût et par intérêt scientifique. Certains militaires avaient besoin d'en connaître quelques bribes, et il y en avait parfois qui les apprenaient vraiment. Les administrateurs ne pouvaient pas se passer de quelques interprètes. Il n'empêche, "la France, grrrand pays de culture" a laissé quelque chose de sa tradition "d'éducation". Notre interlocuteur ne savait même pas quelle langue lui et les siens parlaient, et ne se rendait pas compte de ce que signifie la discrimination linguistique, intégrée jusque dans la famille. "Ceux d'en bas" sont décidément considérés comme faits pour être décérébrés.

● Le terme de patois implique l'idée de parler local d'un groupe réduit, rural et grossier. C'est analogue au dialecte des indigènes du temps de la colonisation, qui, n'étant pas "citoyens" dans la métropole mais seulement "sujets" dans les colonies, avaient le droit d'être nombreux, puisqu'ils n'avaient pas de pouvoir. Par contre, en métropole n'était supportable que l'idée de "patois" de villages. La perte de l'orthographe, conséquence de l'interdiction d'écrit officiel depuis la formation de l'État moderne en France à la Renaissance, y contribuait puissamment. Il n'y a pas de langue avec un écrit normal sans orthographe (toute orthographe étant conventionnelle, jamais "mécanique"). L'orthographe joue un rôle majeur pour permettre de bâtir la conscience de langue. C'est une des causes de la permanence de la conscience linguistique du catalan.

De la Mirelho de Frederic Mistral, d'éminent critiques ont pu écrire "Quel dommage qu'il l'ait composée en patois, s'il l'avait écrit en français, quel autre chef d'œuvre ça aurait été !"

● Pendant l'époque industrielle classique, il y avait cinq évidences pour ce "parler". La majorité des gens croyait dur comme fer :

1. qu'il était "complètement" différent de celui du village voisin

2. qu'il ne pouvait pas s’écrire

3. qu'il ne pouvait pas s’employer pour des sujets culturels, scientifiques, modernes...

4. qu'il "n'avait pas de grammaire"

5. que ce n'était pas une langue, mais un "patois".

Ce qui est fondamental dans le "patois", c'est que "ce n'est pas une langue". C'est une sorte de "sous-langue". Ce qui veut dire que ceux qui le parlent sont d'une certaine façon des "sous-hommes".

Linguistiquement, "le patois" n'existe pas : dès qu'on ouvre la bouche, on emploie une langue. Le patois est l'idée qu'on s'en fait. C'est une réalité psychologique, ou plutôt sociale. Le patois est une aliénation.

Chose remarquable : le mot "patois" n'a pas d'équivalent dans les langues voisines du français. C'est un concentré de mépris, au mieux paternaliste. En France a été instauré un véritable enseignement de l'ignoranceau moment même où se développaient fortement les connaissances sur la langue, son histoire et sa littérature !

Cet enseignement de l'ignorance a été institutionnel. Les enseignements primaire et secondaire en ont été l'instrument. Mais l'ensemble de la société en a été à la fois complice et victime. (C'est une caractéristique de l'aliénation.)

● Il est pourtant arrivé que le mot patois marque l'attachement, parce qu'il était senti comme désignant le parler local, familial, intime, riche, évocateur de souvenir d'enfance et de chaleur affective, par opposition au français de l'enseignement, de l'administration, de l'armée, froid, impersonnel, autoritaire − celui au nom duquel des centaines de milliers d'enfants (sans doute plutôt des millions) étaient systématiquement humiliés, punis et frappés quand ils laissaient échapper un mot de la langue de leurs parents, entre autre grâce au système de délation généralisé du signal.

Tous les règlements sur l'enseignement depuis la fin du XVIIIe siècle. interdisaient pourtant de frapper les élèves. Mais le fanatisme nationaliste était porté à un tel point que la hiérarchie de l'enseignement public et les institutions politiques, loin de s'y opposer, en étaient complices. En réalité, tout était fait pour que la société, formellement "démocratique", soit en réalité hiérarchique.

L'école républicaine "égalitaire" est d'ailleurs une vaste plaisanterie : l'école communale gratuite était faite pour la masse des enfants de gens "ordinaires", mais les enfants des "gens bien" entraient dans les petites classes des lycées, continuaient normalement l'enseignement secondaire (payant), pouvaient passer le baccalauréat qui leur ouvrait l'enseignement supérieur, les grands diplômes ou concours, les grandes écoles, les grandes fonctions.

Vers 1900, il y avait environ 4 000 000 d'élèves dans l'enseignement élémentaire, contre 160 000 dans l'enseignement secondaire. Les premiers étaient massivement destinés à former la masse des "travailleurs" et des gens ordinaires, les seconds la petite minorité des cadres et des dirigeants, issus de chez les riches et des puissants. L'Enseignement Primaire Supérieur ne changeait pas fondamentalement ce système à double filière, et il y avait une surdiscrimination pour les filles.

Loin de répondre à un idéal d'égalité, l'organisation de l'enseignement de la 3e République était faite pour assurer un niveau général plus élevé d'enseignement pour les besoins de l'économie, de l'administration et de l'armée de l'époque industrielle − tout en gardant les fonctions de direction aux catégories supérieures. La preuve : l'enseignement s'est développé au même moment dans tous les pays industrialisés − et dans l'Alsace allemande d'avant la grande guerre, il était gratuit et les parents dont les enfants manquaient l'école étaient mis à l'amende. En France, la défaite de 1870 était entre autre attribuée à la supériorité des instituteurs allemands. La création des écoles normales avaient été inspirées des écoles normales autrichiennes.

(De nos jours, il y a plus de 4 000 000 d'élèves dans l'enseignement élémentaire et près de 5 500 000 dans le secondaire, l'enseignement supérieur est plus accessible avec les conditions de vie actuelles, bien que pas encore gratuit : ça continue de suivre les besoins de l'économie. L'inégalité se situe plus haut, dans les grandes écoles, les études spécialisées ou à l'étranger. L'étude statistique des effectifs montrerait sans nul doute qu'au fond, les fonctions supérieures de direction et de pouvoir n'échappent pas aux riches et aux puissants − et que "ceux d'en bas" qui y accèdent en deviennent les serviteurs.)

Le militarisme officiel avant 1914, très fort même à l'école (où il y avait exercices de préparation militaire et bourrage de crâne nationaliste), n'était qu'un des facteurs de la hiérarchisation sociale et de l'aliénation des gens. Même sans la défaite de 1870, l'influence du premier Empire (et du second) se serait exercée, et aurait servi pour le contrôle social et pour les guerres coloniales. Les parents acceptaient ces pratiques scolaires et souvent surenchérissaient. (Il faut comprendre la mutinerie du 17e pendant les manifestations vigneronnes de 1907, l'affaire du XVe corps en 1914, l'assassinat de Jaurès, l'acquittement de son assassin en 1919, la condamnation de la veuve de Jaurès à payer les frais de justice... comme un ensemble, sans quoi on ne peut pas comprendre comment la Grande Boucherie de 14-18 a pu être supportée.

Ce traitement était infligé aux élèves par des instituteurs-harkis, recrutés dans le département, dressés pour ça et menés à la carotte et au bâton. Le système a régné à fond jusqu'à la grande guerre, et souvent longtemps après. Mais il serait faux de voir dans les instituteurs les responsables de ce système odieux. Comme toujours dans les cas d'intermédiaires de domination, ils étaient à la fois contrôlés, "achetés" (intéressés aux "résultats" par les nominations, etc.) et aliénés (comme le reste de la population). Ce qui n'est pas arrivé à empêcher beaucoup d'instituteurs de jouer un rôle très important dans l'occitanisme : Prosper Estieu, Antonin Perbosc et bien d'autres. (Ce sont des intellectuels sortis du peuple, conscient des enjeux linguistiques et culturels.)

Cette tentative de solution finale contre l'occitan n'était pas du tout un besoin pour la France. Il y a de par le monde bien des pays plurilingues. Actuellement, l'Éducation nationale cherche à enseigner le français en respectant l'usage des langues autochtones dans les territoires d'outre-mer − les pratiques de la 3République mettraient aujourd'hui la France au ban des nations.

Il est évident que dans la tentative de "solution finale" contre l'occitan il y a un devoir de mémoire. Rien n'a encore été pensé à ce sujet. Il est temps de s'y mettre.

● Le mot et l'idée de patois survivent encore. Ils marquaient le face-à-face entre le français officiel tout puissant au moment du fanatisme nationaliste et des langues pratiquement privées d'expression publique et d'abord d'écriture (et donc d'orthographe).

Les immigrés étaient coupés de leurs sources culturelles par les conditions de travail, de vie, de déplacement, de communication : leurs langues étaient dans une situation assez analogue − mais gardaient leur normalité dans leur pays d'origine et n'étaient pas menacées en elles-mêmes.

Au moment où l'époque industrielle classique est finie, où les moyens de déplacements et de communications se sont développés, où l'agriculture ne fixe plus la masse des populations aux territoires, où le travail, les loisirs, le tourisme, la famille, la vie sociale, sont synonymes de mobilité, les gens entendent et voient des langues diverses parlées et écrites. Tous les élèves ont été initiés à une ou plusieurs langues étrangères. L'occitan n'est plus dans le face à face mortel avec le français. L'irruption des "langues" dans la vie sociale a renversé la donne. Les cinq "évidences" d'hier semblent aujourd'hui une histoire de fous. L'idée de "patois" apparaît bien comme une survivance d'une époque révolue.

G) Les mots France et français

Si on veut parler de "légitimité" des noms, on peut commencer par le nom de France. Au départ, son sens est "pays gouverné par les Francs", peuple germanique (Clovis et Charlemagne n'ont jamais parlé qu'une variante de l'ancien allemand, et outre Rhin, Charlemagne est considéré comme un souverain allemand). Qu'en reste-t-il ? RIEN − sauf à adhérer aux théories de la fin du XVIIIe siècle selon lesquelles les gens de pouvoir descendaient des conquérants germains, et étaient "naturellement" destinés à dominer le reste de la population, descendants des Gallo-Romains, deux fois colonisés... Cette théorie, largement répandue au moment où la noblesse sentait son pouvoir menacé, a été connue dans toute l'Europe. C'est une des sources des idées qui ont abouti au nazisme.

Et le nom de la langue, le français ? Originellement, c'est la "langue du pays dominé par les Francs". Sauf que c'est une langue néolatine qui n'a pas grand chose à voir avec la langue des Francs, et surtout que le pays a considérablement changé au cours des siècles ; qu'il n'est nullement issu d'une prédestination de frontières "naturelles" ; ni de "nos ancêtres les Gaulois" ; ni... (voyez d'aimables plaisantins comme Lavisse). Le nom de français est un surnom douteux.

De plus, "la France", l'État français, n'a coïncidé à aucun moment de son histoire avec la zone linguistique de la langue française − même à présent, où les Suisses par exemple n'attendent pas la France pour avoir le français comme une de leurs langues originelles.

H) L'occitan et la constitution (et la Charte européenne des langues régionales)

● La constitution déclare que La langue de la République est le français (article 2) : c'est une déclaration politique, administrative, ça ne signifie nullement que, linguistiquement, la seule langue de la France soit le français. Ce serait faux − et ce serait donner à l'État une compétence scientifique qui n'est pas de son ressort. Cette déclaration signifie que le français est administrativementla langue officielle de la République. Elle n'empêche nullement qu'il y ait en France (dans la métropole, pour prendre France au sens classique) huit langues différentes : alsacien (allemand pour sa forme dite littéraire), basque, breton, catalan, corse, flamand (néerlandais), franco-provençal, occitan. Les zones linguistiques de la plupart de ces langues sont internationales : seules les zones du breton et du corse sont entièrement comprises dans le territoire français actuel.

De ces huit langues "régionales", quatre sont également langues officielles hors de France (l'allemand, le basque, le catalan, le flamand et l'occitan).

La Charte européenne des langues régionales ou minoritaires définit une "langue régionale ou minoritaire" comme "une langue différente de la (ou des) langue(s) officielle(s) de l'État", pratiquée traditionnellement "sur un territoire de l'État par des ressortissants de cet État en nombre inférieur au reste de la population".

Avant la publication de cette charte, l'expression langues régionales était tombée en désuétude. (Seuls les Alsaciens revendiquaient l'allemand comme leur langue régionale, peut-être pour ne pas se faire accuser de germanophilie après la guerre). Les autres parlaient de leur langue tout court, puisqu'il avait fini par être admis qu'il n'y a pas de différence de nature entre les langues.

La publication de la Charte a fait adopter langues régionales comme une désignation courante et officielle. Il faut pourtant remarquer que la définition de la charte prouve qu'il ne s'agit pas du tout de langues de "régions" politiques ou administratives, mais simplement de langues qui ne sont pas pratiquées sur la totalité du territoire de l'État. L'expression "langues régionales" n'implique donc en aucune façon ni une différence de nature, ni une "hiérarchie" comme celle qu'il y a entre l'État et ses régions administratives. L'État est le premier responsable des langues dites "régionales", à la fois parce qu'il a eu (et qu'il continue d'avoir) la plus grande responsabilité dans leur situation, et parce que si les régions administratives ne peuvent évidemment pas s'en désintéresser ce sont des langues de France de même nature linguistique que le français.

La Charte souligne "la valeur de l'interculturel et du plurilinguisme" et considère que la protection et l'encouragement de ces langues ne doit pas se faire "au détriment des langues officielles et de la nécessité de les apprendre". On en est loin en France ! Elle rappelle que "la protection et la promotion des langues régionales ou minoritaires dans les différents pays et régions d'Europe représentent une contribution importante à la construction d'une Europe fondée sur les principes de la démocratie et de la diversité culturelle, dans le cadre de la souveraineté nationale et de l'intégrité territoriale."

La Charte européenne des langues régionales ou minoritaires fait une douzaine de pages. Son Rapport explicatif en fait une quinzaine. Ça se trouve aisément sur Internet. Il y a des possibilités différentes d'application de la Charte. Qu'elle soit "incompatible avec la constitution française" est une affaire d'interprétation. Il ne sert à rien d'en parler si on ne l'a pas lue et si on n'y a pas réfléchi.

● L'article 75-1 de la constitution dit : Les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France. Il s'agit bien des langues, et non pas seulement de la production littéraire passée. Une langue est une pratique. Ce qui donc est déclaré appartenir au patrimoine de la France, c'est la pratique des langues régionales.

- Ne pas fournir les moyens de cette pratique est donc porter atteinte à un patrimoine de la France.

- La responsabilité de ce patrimoine relève de l'État, des collectivités locales et de tous les citoyens.

- Comme dit plus haut, et selon la définition de la Charte des langues régionales et minoritaires (qui vaut même si la Charte n'est pas appliquée en France actuellement), les langues "régionales" ne sont pas "régionales" au sens où elles seraient du ressort exclusif des régions administratives : elles ne correspondent pas à des régions administratives. Dans la mesure où une région administrative a une ou des langues dite(s) régionale(s) sur son territoire, elle a évidemment une responsabilité particulière à cet égard.

I) Territoire

Le droit de pratiquer une langue avec tout ce que ça implique (apprentissage, expression, communication, usages divers, culture, etc.) fait évidemment partie des Droits de l'Homme (Droits Humains, si on ne comprend pas le sens de Homme dans cette expression). Le droit à cette liberté ne porte pas tort à autrui. L'entraver est liberticide. Il s'agit des droits de l'individu, non de droits d'une communauté.

Les langues ne sont pas inscrites dans les gènes. N'importe qui peut vouloir connaître et pratiquer l'occitan, par ex. Il s'agit de liberté, non "d'héritage". Effectivement, de nos jours, ceux qui le pratiquent l'ont parfois hérité de leur famille ou de leur milieu, mais parfois ils l'apprennent et le pratiquent sans l'avoir hérité. Certains le font parce qu'il avait été pratiqué autrefois dans leur famille. D'autres parce qu'il est pratiqué dans le milieu où ils viennent à se trouver. Une proportion non négligeable de personnes qui veulent connaître et pratiquer l'occitan et la culture qu'il porte sont originaires de régions non occitanes (région parisienne, Normandie, pays étrangers...).

Tous en ont évidemment le droit. Il ne s'agit pas de "droit du sol" : certains qui vivent ou sont appelés à vivre dans des régions non occitanes en ont aussi bien le droit.

Le rapport Cerquiglini de 1999 sur les langues régionales en vue de l'adoption de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires (d'une dizaine de page, accessible sur Internet) contient des éléments intéressants mais présente des erreurs majeures.

Il conteste la notion de "territoire d'une langue" :

● Il prétend que "la territorialisation systématique" des langues est "issue du romantisme allemand". C'est faux : La définition des zones linguistiques n'est pas une question d'idéologie mais d'expérience vécue (voir la citation de RONJAT) et d'études de terrain (les atlas linguistiques et les collectages de terrain, par ex., le prouvent).

● Il prétend que "la territorialisation des langues s'oppose aux principes républicains français, qui tiennent que la langue, élément culturel, appartient au patrimoine national : le corse n'est pas la propriété de la région de Corse, mais de la Nation". Tant que les Corses sont Français, le plein exercice leurs droits linguistiques et culturels sont une responsabilité de la France, et cela partout où ils se trouvent, en Corse ou ailleurs. Ce n'est pas pour ça que dire "C'est en Corse qu'ils peuvent le mieux exercer leurs droits linguistiques et culturels" reviendrait à en faire "une propriété de la région Corse".

● Il prétend que "la science comprend mal l'expression territoire d'une langue". C'est faux. Que les langues aient toutes une "origine étrangère" n'a rien à voir, et se référer au "mythe des origines" est une erreur grossière.

● Il prétend que la seule justification scientifique possible serait d'ordre statistique et de peu d'intérêt : selon lui, ça reviendrait à "distinguer la zone qui, à l'heure actuelle, connaît le plus de locuteurs d'une langue donnée". Il ajoute que la territorialisation des langues s'oppose "à la réalité sociolinguistique, qui rappelle que la mobilité sociale contemporaine est telle qu'on parle les différentes langues 'régionales' un peu partout" et donne en exemple le créole en région parisienne.

Il y a une contradiction manifeste entre ce qu'il dit du souci "français" de la culture et la réduction des langues au seul fait de les parler, comme si les langues étaient des réalités désincarnées.

Il a probablement été victime de la conception des langues qui régnait dans les années 1970-1980, à l'époque de la mode du structuralisme. On y voyait de simples "codes" de transmission d'informations (sur le mode des codes informatiques) de "signifiés" prédéterminés, dans des buts essentiellement utilitaires. Une langue était donc indifférente en elle-même, et son apprentissage pouvait se réduire à une éducation de réflexes au moyen des fameux "exercices structuraux" (cela répondait évidemment aux besoins d'assimilation rapide et superficielle de langues étrangères pour les besoins économiques et militaires − entre autre des USA − et au marché nouveau des matériels électroniques.) On en est bien revenu. Personne ne parle plus de l'Alfonic du pauvre André Martinet, grand doctrinaire de l'époque, par charité.

La langue n'est pas un "code froid". C'est une création collective permanente. Elle porte en elle une culture. L'Occitanie n'est pas seulement la zone où il y aurait le plus de gens qui pratiquent la langue occitane, comme l'expérience et l'étude le montrent, elle est aussi la zone où la langue et sa culture se sont développées au cours de l'histoire et continuent de le faire aujourd'hui. Il n'est pas de village, de ville et de région qui n'aient leurs trésors de littérature orale ou écrite, leurs lieux avec leurs toponymes et leurs histoires grandes et petites, et où continue de se créer la culture occitane d'aujourd'hui et de demain.

Avec la fin de l'époque industrielle classique, le développement scientifique, technique, économique et social moderne, et la fin de la fixation des population par l'agriculture (qui durait depuis dix mille ans), la mobilité est devenue la règle et ne fera qu'augmenter. L'interlinguisme et l'interculturalité ne feront qu'augmenter. Les gens n'en auront pas moins leurs droits linguistiques et culturels. L'évolution des modes de vie et de travail les rendront davantage possibles. (Un immigré d'autrefois était coupé de ses sources culturelles et isolé par les conditions de vie et de travail. Un immigré d'aujourd'hui téléphone au pays toutes les semaines, a la TV, Internet, les CD, etc., et des temps de loisir qui permettent une vie culturelle. Tout a changé.) Les droits linguistiques et culturels seront donc vécus comme des droits de l'individu (comme ils le sont dans pas mal de pays − au Canada, en Suède...).

Est-ce que ça abolit le sens du "territoire" d'une langue ? Ce serait le cas si on l'interprétait bêtement comme "la propriété réservée aux gens qui en sont de souche". Ce n'est pas ou plus du tout comme ça que ça marche. C'est l'inverse. La mobilité ne fait pas perdre le sens de la culture. Le niveau culturel des gens a changé. Beaucoup de nouveaux venus sont avides de la culture du lieu − souvent beaucoup plus et beaucoup mieux que les gens "de souche".

Les droits linguistiques et culturels sont des Droits de l'Homme et donc des droits de l'individu, et donc ni des droits "communautaires" de "gens de souche" ou de gens "d'un territoire" qui serait "leur". Mais les besoins pratiques et les besoins culturels justifient que des mesures adaptées soient assurés sur le "territoire de la langue et de sa culture". Ceux qui veulent pratiquer la langue et la culture ne le font pas comme des "propriétaires" mais comme des responsables. Il s'agit de langues et de cultures menacées. Ils s'en rendent comptables, même ceux d'origine non occitane. On est à mille lieux du "communautarisme" dont on nous rebat les oreilles. Le communautarisme le plus fort, c'est celui du nationalisme français archaïque.

J) Et le nationalisme ?

Il n'y a pas de "nation occitane" parce qu'il n'y a pas de "nation", pas plus occitane que française. Il est stupéfiant que cette évidence ne soit pas mieux comprise aujourd'hui.

Les États ont presque toujours été formés au hasard des guerres, des alliances, etc. Par quel miracle ces créations aléatoires correspondraient-elles à des "nation" au sens du XIXe siècle ?

L'idée de "nation" a été inventée au début de l'époque industrielle classique, vers la seconde moitié du XVIII  siècle. En France, le nationalisme a remplacé la religion catholique comme religion d'État. Il fallait enlever à la monarchie d'Ancien Régime la légitimité "de droit divin", et en même temps donner une idéologie de masse au "peuple" qu'on ne pouvait plus gouverner par un système de hiérarchie ouvertement "verticale". Le système prétendument "démocratique" et la conscription de masse demandaient une "nation" prétendument égale et unie. La guerre de 14-18 n'aurait pas pu être faite avec des armées de mercenaires comme sous l'Ancien Régime, et "pour la gloire du prince" moyennant quelques pillages.

Pour des minorités, se revendiquer du nationalisme est la réponse du berger à la bergère : revendiquer un État qu'il n'ont pas par les mêmes raisons dont "se justifient" ceux qui l'ont. Les Occitans ont toujours cru qu'ils pourraient exercer leurs droits linguistiques, culturels ou autres sans passer par le nationalisme.

K) Identité

Identité est un mot à la mode d'usage assez récent. Il marque peut-être le recul de l'idée de "nation" depuis la fin de l'époque industrielle classique, vers les années 1980. Mot creux qui ne veut rien dire. Il n'y a pas plus "d'identité occitane" que "d'identité française". Il y a une (ou des) "image(s)", des actions, une volonté, si elle est assez convaincue et assez ferme.

Sèrgi Granièr, 19 avril 2016

OCCITANIA ES 4 REGIONS