Fernandel

 

Jean-Luc Mélenchon et Laetitia Avia: comme larrons en foire

«  Le point ultime de la minorisation, c’est quand le minorisé ne peut plus dire qu’il l’est sans faire rigoler tout le monde », Philippe Martel, « ‘L’Affaire Gaurel’ / Mélenchon ou : les questions d’accent, c’est grave, et parfois ça devient aigu »

 

Cette histoire d’accent ridiculisé et ce qui s’en est suivi est une histoire politique de déni et de mensonge. C’est aussi une vieille histoire de mépris social et de stigmatisation culturelle qui se poursuit et qui ne peut que se poursuivre, car elle est le produit inévitable, l’issue fatale des inégalités et des hiérarchies socioculturelles, et ce n’est certes pas une loi qui pourrait y mettre fin. Cette histoire en tout cas, chez beaucoup dont je suis, suscite la colère et le renvoi de leur mépris aux envoyeurs.

Reprenons rapidement la chronologie : une journaliste de France 3 originaire de Toulouse (voir la vidéo en question), Véronique Gaurel, lors d’une conférence de presse de Jean-Luc Mélenchon à l’Assemblée Nationale, le 17 octobre dernier, pose une question embarrassante au leader de la France Insoumise qui, face aux enquêtes et perquisitions dont font l’objet des membres de son parti, se disait, avec la véhémence qu’on lui connaît, la victime d’une police politique. La question était la suivante : n’avait-il pas lui-même parlé au sujet des déboires judiciaires de Fillon et de Le Pen, il y a quelques mois à peine, de « décadence de la République » ? Mélenchon courroucé ne trouva d’autre réponse que « et alors, qu’est-ce que ça veut dire ? » que des journalistes ont graphié pour rendre au plus près sa prestation : « quesseu-que ça veut direuh ? ». Au lieu de répondre, il s’est ainsi moqué grassement de l’accent de la journaliste en faisant son parigot imitant une pagnolade (oui oui, écoutez bien, on ne peut même pas dire qu’il imite la journaliste en question, son imitation est celle d’un stéréotype méridional, et elle fait ressortir son propre accent !). La journaliste essayant d’expliquer, il lui coupe la parole : « Non madame, vous ne savez pas de quoi vous parlez. Vous dites n’importe quoi. Quelqu’un a une question formulée en français ? ». Voilà, la scène se suffit à elle-même et de deux choses l’une : ou, comme moi, vous trouvez Mélenchon ignoble, méprisant et donc méprisable, ou vous trouvez qu’il s’agit d’une plaisanterie de bon aloi et vous partagez son ignominie.

Poursuivons l’histoire : le surlendemain 19 octobre, lors d’une nouvelle conférence de presse au siège des Insoumis, Mélanchon s’excuse et ment. Il dit ceci : « Je suis désolé de cette histoire avec je ne sais quelle journaliste. Je croyais qu’elle se moquait de moi, parce que elle avait pris un accent marseillais et que je suis élu de Marseille. J’ignorais qu’elle l’était elle-même et que c’était son accent... ». Il ment parce qu’il connaît la journaliste en question (voir les déclarations de Gaurel à ce sujet) et parce que sa justification rétrospective, au visionnage de la scène initiale, ne tient pas la route un dixième de seconde. Il est absolument impensable qu’il ait pu penser que Gaurel se moquait de lui (car elle ne force d’aucune façon son propre accent qui est d’ailleurs assez léger et la question était des plus sérieuses !). Il essaie seulement, rétrospectivement, de rattraper le coup, parce qu’il a compris combien cette affaire pouvait le desservir, à Marseille, à Toulouse et ailleurs... Il est donc doublement méprisable. On peut aussi noter qu’il s’entête à confondre Marseille et Toulouse et leurs accents respectifs, mais cela n’étonnera personne : accent méridional, accent de Marseille, accent de Toulouse, tout ça pour lui c’est du pareil au même et n’offre de toute façon aucune espèce d’intérêt... Preuve en est la suite de son apologie pro-domo : « j’ignorais donc, affirme-t-il, qu’elle l’était elle-même [de Marseille ?] et que c’était son accent » et il poursuit : « ce qui nous vaut toute sortes d’enquêtes sur les accents et même une proposition de loi contre la glottophobie. J’ai amélioré mon vocabulaire d’un mot, vous voyez tout le monde peut apprendre. » L’heure n’est pas à la rigolade, ni à la galéjade, mais quand même au passage, on voit bien ce que pense le leader maximo des enquêtes sur les accents et de ce gros mot dont il vient d’apprendre le sens, grâce à une proposition de loi.

Car proposition de loi il y eut, en effet, la veille, portée par la députée en Marche Laetitia Avia, chargée par Macron de proposer des mesures pour la lutte contre le racisme (elle est née à Livry-Gargan et ses parents sont originaires du Togo), un texte accompagné du tweet suivant : « Parle-t-on moins français avec un accent ? Doit-on subir des humiliations si on a pas d'intonations standardisées ? Pcq nos accents sont notre identité, je dépose, avec des députés @LaREM_AN, une proposition de loi pour reconnaitre la glottophobie comme source de discrimination ». Suit le texte, qui se présente comme tout ce qu’il y a de plus officiel, avec papier à entête de l’Assemblée Nationale (détail qui n’est pas à négliger), avec pour titre : « Proposition de loi visant à reconnaître la glottophobie comme discrimination ». Je le recopie en entier, car on ne le trouve que photographié en ligne, personne n’ayant encore pris la peine de le ressaisir :

Exposé des motifs

Mesdames, Messieurs,

 Si notre langue est un pilier de l’identité culturelle française, nos accents sont souvent le reflet de nos histoires et attaches territoriales Ainsi l’accent mosellan, ch’ti, du sud, parisien ou encore banlieusard, qu’il soit particulièrement prononcé ou qu’il s’entende sur quelques intonations subtiles, est partie intégrante de l’identité des nombreux Français.

Pourtant ces accents peuvent être source de railleries, humiliation et discriminations. Or, parle-t-on moins français parce qu’on le parle avec un accent ? Doit-on accepter de subir des humiliations parce qu’on n’adopte pas des intonations standardisées ?

La glottophobie désigne une discrimination à caractère linguistique reposant sur l’accent d’une personne. Cette discrimination, théorisée par le professeur Philippe Blanchet en 2016, est aujourd’hui ignorée dans le droit positif et ne figure parmi les 24 critères de discriminations énumérés dans l’article 225-1 du Code pénal.

Pourtant, ces propos et comportements visant à l’exclusion et à l’humiliation de l’autre produisent les mêmes effets que les discriminations aujourd’hui reconnues et réprimées : « Dire à quelqu’un qu’il a "un accent", c’est non seulement le renvoyer à une altérité, mais également à un rapport normatif et hiérarchique implicite, puisque s’il a "un accent", c’est par rapport à quelqu’un (l’interlocuteur) qui n’en aurait pas… ». « Avoir un accent régional, dans un pays marqué par une idéologie centralisatrice et monolingue, c’est être enfermé (par ex qui dénient avoir un accent) dans une altérité sinon dégradante, su moins folklorique, risible et peu sérieuse. » (Professeur Médéric Gasquet-Cyrus, « La discrimination à l’accent en France : idéologies, discours et pratiques »).

Voilà donc que se retrouvait promue dans une proposition de loi du parti majoritaire à l’Assemblée nationale, la notion mise en forme par Philippe Blanchet, en particulier dans un ouvrage que j’ai eu (et que nous avons eu), ici et ailleurs, l’occasion de discuter (notamment en occitan : Philippe Blanchet contra las discriminacions lingüisticas). Même si l’on peut être réticent quant à l’efficacité et à l’opportunité d’une législation en la matière, l’existence de discriminations à l’accent et à la langue est en France une réalité quotidienne, et je suis bien placé pour le savoir – ho la la et combien ! Non seulement parce que j’ai subi moi-même des décennies de condescendance paternaliste de la part de ceux qui avaient le bon accent et le bon air, mais parce que je l’observe aujourd’hui encore de la manière la plus crue dans les réactions de mépris et d’hostilité suscitées par l’accent dit « voyageur ». Et voilà qu’à la faveur d’une bavure bien baveuse de Mélenchon, le sujet devenait digne de l’attention du législateur et donc, a fortiori, de discussion publique !

Hé bien, non, le 21 octobre, Laetitia Avia expliquait au Journal du Dimanche puis dans un tweet que son projet était un canular, une plaisanterie ! Elle voulait seulement « envoyer une "pique" humoristique au leader de la France insoumise ». Elle disait aussi : « On a rédigé le texte en moins d’une heure, en prenant pour références les deux premiers articles qui apparaissent sur Google lorsqu’on cherche le mot "glottophobie" » : « Il n’est pas question de légiférer là-dessus, j’ai trop de respect pour nos institutions. Mais je suis heureuse d’avoir révélé un vrai sujet de société ». Il s’agirait donc de se moquer de Mélenchon, gentiment en fait, en faisant semblant de le menacer d’une loi qui, est-il dit en substance, n’est pas imaginable car elle ridiculiserait ou galvauderait « nos institutions »... tout en se félicitant d’avoir révéler un « vrai sujet de société ». Il est donc de « vrais » sujets de sociétés qui, si ils étaient pris en compte et au sérieux, porteraient atteinte à « nos institutions » ? Est-on ici face à de la maladresse argumentative caractérisée, à du mépris pour ceux qui considèrent que le sujet est important, ou à de la mauvaise foi voire même du mensonge ? Je penche en fait, ici aussi, pour cette dernière interprétation...

Les journaux et les médias en ligne ont dû constater, par les réactions de leurs lecteurs, que la plaisanterie n’avait guère été appréciée, mais bizarrement, sans remettre en cause la sincérité de cette déclaration (ou bien s’en fout-on désormais royalement ?) délivrée trois jours après la publication du projet. Pour ma part je suis interloqué, exactement pour les mêmes raisons que je l’étais face à la justification rétrospective de Mélenchon. En effet, si l’on reprend le tweet et le texte du 18, on n’y perçoit pas plus d’humour ni de déconnade (ou alors serait-il que nous-mêmes, qui réfléchissons à ces questions, serions devenus ridicules et risibles à ce point sans le savoir ?) que dans la question de Gaurel à Mélenchon. Dans le démenti d’Avia (« c’était tout pour de rire ! »), la bonne foi et la sincérité sont tout autant éclatantes que dans l’histoire abracadabrante de Mélenchon (« je me suis moqué d’elle parce que j’ai cru qu’elle se moquait de moi ! »)... Difficile de ne pas penser que la député en charge des questions de racisme n’ait voulu réparer ce qui lui est apparu a posteriori, et a posteriori seulement, comme une bévue, parce que peut-être, sans doute même, le lui avait-on fait comprendre en plus haut lieu... La discussion sur la glottophobie entrouvrait une porte, par laquelle tous les spectres du multiculturalisme, le pandémonium des inégalités culturelles et sociales menaçaient d’envahir l’espace de la discussion publique. Pour cette fois, une fois encore, on aura refermé la boite à temps, juste à temps, mais jusqu’à quand ? Jusqu’à quand supporterons-nous donc le mépris de classe, de caste et de situation des Jean-Luc Mélenchon, des Laetitia Avia et autres parvenus de la République jacobine ?

Jean-Pierre Cavaillé

J'ai eu déjà plusieurs fois, au cours des années, l'occasion d'évoquer Mélenchon sur de ce blog; c'est une sorte de vieille connaissance. Voir, dans mes archives:

Souverainisme et langues régionales

Objectif 2012 : réduire l’enseignement des langues régionales

Langues « régionales » : le sursaut républicain !

La langue marâtre. La lenga mairastra