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Limoges, derrière la gare des Bénédictins

J’ai été attiré par le titre de la page « sortir » du Popu d’hier, 7 janvier : « Un téléfilm à l’accent local ». Un article de Nicolas Yardin nous apprend qu’un téléfilm, réalisé par François Luciani, bientôt diffusé sur France 2, intitulé Les Camarades, vient d’être tourné en Haute-Vienne entre Saint-Léonard-de-Noblat et Limoges.

       L'invocation de l’accent local m’a rappelé une célèbre algarade publique entre Jean-Marc Siméonin et Arlette Téphany[1], laquelle prétendit que Limoges était une ville dont les habitants n’avaient pas d’accent, affirmation consternante, me semble-t-il, pour tout limougeaud de bonne foi, ou pour qui, comme moi, fréquente et enregistre des ponticauds et vilauds ayant connu leur ville avant et après la seconde guerre. D’ailleurs mes interlocuteurs m’ont plus d’une fois confié qu’il n’y a pas si longtemps encore, on disait aux jeunes qui affectaient l’accent « pointu » : « Tu as avalé la fumée du train de Paris »[2]. Pourtant j’ai moi-même entendu dire : « Nous n’avons pas d’accent à Limoges » et il est vrai que les jeunes générations n’en ont presque plus. Entendons nous bien, ils n’ont presque plus l’accent de leurs parents lié à langue occitane et ont ainsi quasiment réussi à intégrer un accent du nord de la Loire. Cela, du reste, étonne beaucoup l’albigeois que je suis, car dans le Sud-Ouest, sans nul doute l’accent s’est mieux transmis, même si l’érosion existe. Cette « perte » de « l’accent local » en une génération suppose, me semble-t-il, un immense effort de dénégation de sa propre identité linguistique au profit d’un mimétisme acharné de la capitale. Les téléfilms d’ailleurs ne doivent pas y être pour rien, tant il est vrai que les kyrielles de séries du terroir et des familles dont nous abreuvent les chaînes nationales se caractérisent par l’absence à peu près totale de vraisemblance en matière d’accent, quel que soit le coin de France où l’action est censée se dérouler. On entend du reste toujours les mêmes acteurs qui ont tous dû apprendre dans les mêmes écoles à parler comme il faut, c’est-à-dire conformément aux canons du bon goût de la capitale.

C’est pourquoi, j’ai d’abord pensé qu’un film soucieux d’accent local, qui plus est limougeaud, valait la peine qu’on s’y intéresse. Les Camarades, écrit N. Yardin, « évoque le destin d’une bande de copains (…) âgés de vingt ans à la Libération, qui ont en commun une solide amitié et la foi dans le communisme ». Voilà qui, en effet, caresse plutôt la conscience historique et idéologique limougeaude dans le sens du poil : sur la question, avec et autour de Guingouin, il y aurait de quoi faire, et diable, avec l’accent ! Mais voilà que le journaliste ajoute  que « François Luciani n’a pas manqué d’imagination, recréant notamment un quartier des bords de Seine de Paris… en plein Limoges, au pied de la cathédrale. Car si le tournage a eu lieu en Limousin, l’histoire est censée se dérouler en région parisienne ». Donc je n’avais rien compris : l’accent local est celui de Paris, même et surtout si l’on nous dit bien que parmi les 50 comédiens, les « régionaux » sont nombreux et que « plus de 700 figurants limousins » ont participé. Ah limousins ! Vous pouvez être fiers, à force de singer Paris, voilà que Paris vous reconnaît enfin selon votre mérite, voilà que la capitale vient à vous, et vous invite à jouer et figurer les bons gars d’Paris… pour traiter d’un sujet grave et important, qui vous tient à cœur ; une histoire d’amitiés communistes, beaucoup plus belle bien sûr que si elle se déroulait bêtement à Limoges. Et puis, l’accueil des équipes de tournage, c’est-à-dire la subvention du tournage (la région a apporté une aide totale de 240.000 euros dit le Popu) est un enrichissement considérable pour la région : « outre l’aspect culturel » (en effet, quels événements culturels majeurs que ces projections en avant-première, prévues ce mois-ci !) « les retombées économique sont importantes, explique Stéphane Cambou, président de la commission culture et sports au Conseil régional. Pour un euro versé, quatre euros sont redistribués dans l’économie locale ». Donc un peu de dépense, mais quels bénéfices, culturels et économiques !

Braves limougeauds ! Il est vrai que la société du spectacle n’a plus besoin des maçons de la Creuse, mais elle fait une grande consommation de figurants ; vous n’avez même plus besoin de monter à Paris, on vous recrute sur place ! Quel progrès dans la conquête de votre dignité culturelle et citoyenne !

Une ironie bien involontaire veut que le même jour, sur la même page un petit encart non signé annonce la parution du Dictionnaire français-limousin, de Michel Tintou. Tiens donc, ce pays sans accent, aurait-il une langue ? Et « toujours vivante » proclame le titre. Michel Tintou, nous est-il dit « a connu l’époque où le « parler limousin » était encore largement pratiqué tant à la campagne qu’à la ville », autrement dit justement l’époque mise en scène par le téléfilm de François Luciani. La langue d’oc, écrit Tintou en introduction de son ouvrage (passage cité dans l’encart), « reflète certainement l’aspect le plus important d’une identité capable de délivrer aux habitants du pays un antidote puissant de renaissance, face à l’uniformité déprimante, paralysante et inhumaine qui entend régenter le monde ». Certainement, il en va ainsi de l’uniformité déprimante d’une ville de figurants « sans accent »… Voilà comment la rencontre fortuite sur une même page de deux articles quelconques peut devenir parfois fort corrosive, sinon même explosive, et Dieu sait que l’on ne saurait soupçonner le moins du monde notre Popu vénérable, bien pensant et bien disant (à la mode de Paris), de l’avoir fait exprès.

JP Cavaillé


 [1] L’affaire est reportée par le menu dans Occitans ! automne 1990, p. 6.

[2] « L’existence de ce « parler régional » n’est pas contestable : une oreille extérieure la perçoit immédiatement… Une enquête récente a montré que les Limousins étaient conscients d’avoir un « accent », et, qui plus est, qu’ils en étaient fier », Gérard Gonfroy, « Le dialecte limousin », in C. Bonneton (éd.), Limousin, Clamecy, 1984, p. 184. Il serait intéressant de refaire aujourd’hui cette enquête.