La circulation via la poste électronique du dossier de présentation du projet en cours de réalisation de Dédé Minvielle, qui s’intitule Suivez l’Accent. Création d’une bibliothèque sonore des accents de la francophonie, des langues de France et autres langues à suivre… a donné lieu à une discussion très serrée ce jourd’hui – mon Dieu que le cause van viste sul oèb ! – sur « lo fiau » (liste du collectif des jeunes occitanistes limousins) à laquelle j’ai assisté un peu malgré moi - mas aquò tanben fa part de la vida del oèb totjorn malaisida de controtlar , mon âge m’excluant d’ailleurs par avance de la liste. J’en profite pour demander à ceux qui ont eu peut-être la désagréable impression que quelqu'un les lisait par-dessus leurs épaules de bien vouloir m’excuser. La discussion portait (mais à l’heure où j’écris, je ne peux même pas utiliser l’imparfait !) sur l’intérêt et surtout sur l’opportunité de ce travail de collectage des accents du français. En effet, des intervenants, qui se découvriront s’ils le souhaitent, trouvaient en résumé que l’on avait affaire à une manœuvre de dilution de la question qui fâche, celle du sort fait aux langues, au profit du sujet plus avouable et consensuel des accents.

Minvielle

Je me contenterai de faire quelques remarques sur la plaquette du projet, en disant d’abord ma très vive admiration pour André Minvielle : ses disques sont des merveilles d’invention, d’audace et d’humour (Canto, ABCD’erre de la vocalchimie, etc.) ; il porte haut le verbe gascon, n’hésitant pas à mettre en musique et en voix des poèmes de Manciet et d’autres choses fort belles ; ses ateliers-concerts d’improvisation collectives sont des événements magiques, etc. Le fait de travailler sur les accents, je veux dire au sens d’en faire une matière à création sonore et musicale, est tout à fait cohérent avec ses réalisations précédentes. Je ne trouve rien à redire et je suis bien certain qu’il en tirera le meilleur. Son travail d’ailleurs est aux antipodes de la standardisation et normalisation linguistiques et culturelles de la centrifugeuse parisienne. L'extrait de la lettre sonore n° 1 Tolosa in Toulouse, en ligne, sur la même page web, est sur tous ces points suffisamment éloquent. 

    Il n’en demeure pas moins que le titre du projet, et le texte qui suit, dans un style parfaitement Minvielle, mais avec une certaine dose de réclame visant manifestement à complaire aux institutions patronnesses (DGLFLF et Conseil régional Midi-Pyrénées) et à caresser l’idéologie de la francophonie dans le sens du poil, rehaussée et non masquée par une petite couche de multiculturalisme de bon aloi, le titre et le texte, dis-je (un qu’escriu sul oèb, es pressat, a pas lo temps de se tornar legir e de faire de frasas corectas, aquò se sap), contiennent quelques ambiguïtés. J’en relèverai deux, qui m’ont gêné et, comme l’on dit en certains lieux, « interpelé ».

    J’aperçois d’abord une ambiguïté entre travail de collectage et création artistique. La constitution d’une « bibliothèque d’accents » paraît nécessiter une grande entreprise de collectage et d’archivage au sens propre, dont la mise en œuvre semble impliquer la définition de critères d’identification et de classement, des recherches systématiques et méthodiques sur les territoires choisis, mobilisant nécessairement des disciplines comme la phonologie, la sociolinguistique, etc. Ce n’est évidemment pas ce que veut faire Minvielle, qui conçoit sa collecte comme la réunion de matériaux avec lesquels il veut travailler en tant qu’artiste et non comme chercheur. C’est ce que dit en fait le texte assez clairement : « Suivez l’Accent propose un travail de création artistique à partir de matériaux sonores et visuels sur le sujet de l’accent ». La démarche est parfaitement légitime, mais il me semble qu’elle aurait gagné encore en clarté si le texte avait déclaré explicitement que cette « bibliothèque sonore » n’en sera pas véritablement une et que le « collectage » proposé ne doit pas s’entendre au sens des pratiques de l’ethnologie ou l’ethnomusicologie. Or, au contraire, la plaquette joue sur cette confusion des genres et déclare que l'artiste s’engage à la réalisation de rien de moins que « d’un ouvrage global sur les accents » : « sous forme de CDRom et de site internet, cette bibliothèque constituera un extraordinaire outil de mémoire collective, d’identité locale, mais aussi un répertoire historique, créatif et original des accents de la francophonie, des langues de France et autres langues à suivre… » (italiques et gras dans le texte). Projet en effet extrêmement ambitieux, parfaitement en phase sur le plan technique avec les attentes actuelles des payeurs (pas de projet acceptable sans engagement à produire des outils multimédias : cdrom, internet, dvd sont devenus les sésames de toute subvention, comme chacun sait), qui ne me semble ne pouvoir véritablement remplir ses engagements que par l’association au projet de compétences scientifiques, bien différentes de la démarche artistique de Minvielle. On me dira peut-être (vieille antienne) que le clivage entre art et science doit être dépassé, et je me contenterai alors de répondre par un sourire narquois. D’ailleurs, lorsque je vois que 8 jours seulement de collectage sont prévus dans chaque résidence, je me dis qu’en effet il ne saurait s’agir que d’un recueil hâtif, partiel et superficiel (dans l’optique encore une fois de la constitution d’une « bibliothèque » digne de ce nom et non de la réalisation d’un documentaire sonore).

 La seconde ambiguïté est beaucoup plus gênante. Elle consiste à déclarer dès le titre que les accents concernés sont ceux « de la francophonie, des langues de France et autres langues à suivre… ». L’imprécision de ces « langues à suivre… » n’est pas en soi un problème ; c’est l’un de ces jeux de mots qu’affectionne tant Minvielle. Il montre l’ouverture du projet sur le monde et dans le temps. Non, ce qui est trompeur, c’est de nous laisser penser que le projet pourrait s’intéresser aux accents non seulement du français, mais aussi dans les langues de France et les « autres à suivre ». C’est bien quelque chose comme ça qu’induit le titre, sinon l’adjonction à « francophonie » de « langues de France » et « autres langues » serait purement redondant. Or à lire le texte, il semble bien qu’on ne s’intéressera aux langues de France et aux autres, en effet, qu’en tant qu’elles ont laissé leur accent au français et non pas du tout pour elles-mêmes. Soit les premiers mots de la présentation : « Dans chaque territoire, dans chaque région francophone, aux quatre points cardinaux existe la même langue que ses accents rendent multiple ». Autrement dit, le projet est, contrairement aux apparences, 100 % francophone, et l’on peut en concevoir une certaine déception, même si, en soi, il demeure bien sûr très intéressant et tout à fait légitime (comme projet artistique).

Un mot, en particulier, m’a arrêté, celui de « trace », dans la phrase suivante : « Suivez l’accent est un projet ambitieux et généreux, qui s’installera dans les régions de France et d’ailleurs. Dans tous les endroits de la terre où la langue française a laissé sa trace : Canada, Antilles, Afrique, Moyen-Orient, Europe de l’Est, îles de l’Océan indien, du Pacifique… ». On conviendra que le mot de « trace » est bien trop faible pour désigner la situation de la langue, là où elle s’est imposée comme langue dominante. Si « traces » il y a, dans ce cas, ce sont celles d’autres langues, recouvertes ou avalées par le français… Pour d’autres pays, où la présence du français est aujourd’hui très minoritaire, voire où celui-ci se limite à être une langue d’étude, on peut sans doute parler de « traces », car dans bien des cas, la langue y a connu dans le passé, soit du fait d’une présence coloniale, soit du fait de son prestige dans les élites, une présence importante. Mais alors, que signifie dans ce cas travailler sur ces traces ? Apparemment, cela revient dans le projet à capter les accents de ceux qui parlent encore le français dans ces pays là… Mais il ne s'agit nullement, du moins il n’en est rien dit, de s’intéresser à ce que le français pourrait avoir modifié au niveau de l’accentuation dans les langues aujourd’hui les plus parlées de ces pays là. La question est intéressante me semble-t-il, et en particulier pour les langues de France, où un accent incontestablement venu du français est fortement présent dans la manière de parler des nouvelles générations de locuteurs. C’est d’ailleurs là un sujet qui fâche, le désespoir des uns (l’occitan, le breton, le corse, parlés à la française, auraient perdus leur âme), une sorte de tabou pour les autres (qui refusent d’avouer la francisation évidente de leur accent aux oreilles des vieux locuteurs), et il s’agit donc en soi un sujet intéressant d’étude et de réflexion.

Le projet ne permet nullement de poser ces questions, parce qu’il ne fait pas ce pas de côté qui consisterait à travailler non seulement (sur) les accents dans le français, mais aussi dans les autres langues, alors que pourtant c’est ce que fait Minvielle dans ses concerts, lorsqu’il joue par exemple avec une grande virtuosité sur l’accent gascon en occitan. En ceci il tombe dans le travers de l’idéologie francophone, relookée mais non transformée par le multiculturalisme, qui consiste à s’intéresser à la diversité, mais uniquement en tant qu’elle est susceptible d’enrichir la langue française, seul et unique objet d’amour licite, seul objet d’étude et de promotion pour lequel une association peut espérer bénéficier de subventions consistantes. Cette critique adressée à Minvielle et à son association (Les Chaudrons) concerne tout autant, indirectement, l’institution qui soutient son projet et à laquelle peut-être l’artiste a trop concédé : la Délégation générales à la langue française et aux langues de France, elle même manifestement contrainte de faire passer les langues de France loin derrière, très loin derrière la langue française.

Enfin une dernière petite remarque : j’ignorais que Geoges Didi-Huberman qui, nous dit la plaquette, a choisi le texte des Travailleurs de la mer de Victor Hugo pour le donner à lire avec l’accent, était professeur au collège de France. Si l’on avait dit EHESS ou Nantaire cela aurait été sans doute moins prestigieux, et le mot France surtout serait apparu une fois de moins dans la plaquette. Ce qui aurait été fort dommage.

Tambouroundiu

tiré du livret accompagnant le cd abcd'erre de la vocalchimie

J.-P. Cavaillé