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Vignette de Chaunu pour Ouest-France se référant au sondage selon lequel 68 % des français sont favorable à l'inscription des langues régionales dans la Constitution

 

 

Langues « régionales » : le sursaut républicain !

 

        Ça n’a pas traîné. Le quasi consensus obtenu à l’Assemblée Nationale le 22 mai pour introduire, avec la bénédiction du gouvernement, une mention dans l’article 1 de la constitution indiquant que les langues régionales appartiennent au patrimoine de la République française, semblait tenir du miracle. Certes, il s’agissait tout au plus d’une reconnaissance symbolique, le fruit d’un compromis permettant de répondre à une demande pressante d’une partie des députés, sans céder sur le refus, réaffirmé avec force par le gouvernement, de ratifier la Charte européenne des langues régionales et minoritaires (voir à ce sujet, mes analyses de la discussion préparatoire du 7 mai et de l’adoption de l’amendement le 22). Le but était aussi de donner une assise constitutionnelle, la plus large et la moins contraignante possible, à la loi promise sur la tutelle des langues en question. Bref une solution à la française, avec un fort effet d’annonce (donner une preuve éclatante de l’engagement de la France en faveur de la « diversité culturelle »), sans s’engager vraiment à quoi que ce soit pour les langues minoritaires (jamais un tel terme bien sûr n’apparaîtrait, car l’unité et l’indivisibilité républicaine excluent l’idée même de minorité). Les réactions ne se firent pas attendre, de la plus extrême virulence. Les discours hostiles que l’on n’entendit pas à l’Assemblée, mais qui avaient commencé à poindre au Sénat le 13 mai, se mirent à fuser de toutes parts, trouvant une caisse de résonance et un extraordinaire tremplin avec le débat au Palais du Luxembourg du 18 juin, suivi d’un vote rejetant à une très forte majorité la mention votée par les députés. La volte-face est très inquiétante et dépasse de loin le seul Sénat. Il suffit pour s’en convaincre de lire la retranscription du débat des sénateurs. En particulier, le rapporteur, Jean-Jacques Hyest, sensé défendre un amendement qui émanait tout de même de la commission des lois dont il est le président, y avait lui-même substantiellement renoncé, au motif que certains de ses membres, qui avaient pourtant votés l’amendement, en demandait désormais le retrait ![1] Hyest a même déclaré : « Ce qu’il nous faudrait, ce serait, en quelque sorte, un ‘article-balai’ qui contiendrait des dispositions à caractère déclaratif, mais sans grande portée juridique. Malheureusement, un tel article n’existe pas dans la Constitution ». C’est dire le mépris foncier manifesté pour la question des langues minorées ; il n’y a donc guère d’illusion à se faire, d’autant plus que le gouvernement lui-même, par la bouche de Rachida Dati, a fait savoir qu’il ne tenait pas « spécialement » à cette modification de la Constitution.

        Il me paraît intéressant de reprendre un peu le cours des choses, pour analyser les arguments récurrents, car ils font apparaître, parmi les pesantes redites, quelques transformations importantes, auxquelles il nous faut adapter la riposte. Car, même si jusqu’à présent la parole est à peu près confisquée par nos adversaires, un réel débat peut avoir lieu et nous pouvons espérer enfin, grâce à cette dramatisation du vote de l’Assemblée, intervenir dans cette discussion publique que nous réclamions en vain depuis si longtemps. L’enjeu, en ce qui me concerne tout au moins, n’est pas la lutte pour une pure reconnaissance symbolique, qu’elle soit constitutionnelle ou autre, mais l’engagement concret des institutions de la République en faveur de la sauvegarde, de la transmission et de la promotion de langues menacées d’extinction à très brève échéance. Vu le nombre et la richesse des « matériaux », on excusera la longueur de l’analyse et de la discussion.

 

Le courroux de l’Académie

        Il y eut d’abord la réaction de l’Académie française par une déclaration solennelle, qui en appelait explicitement à la « représentation nationale ». En fait il s’agit d’un très court texte, d’une pauvreté extrême de contenu, où se pressent sans aucun lien trois arguments tronqués. La déclaration repose sur le postulat suivant lequel c’est la langue française (et il faut comprendre elle seule) qui a « forgé la France »[2]. L’affirmation n’a bien sûr aucun sens et il faut revenir aux choses évidentes : la France s’est faite au cours des siècles à travers la succession d’annexions territoriales et l’affermissement d’un pouvoir centralisé. La langue fut sans aucun doute, au moins à partir du XVe siècle, un instrument de ce pouvoir et, à travers lui, un formidable outil de culture. La langue, par elle-même et d’elle-même, ne fait rien du tout, elle est actée et non acteur. Il faut bien plutôt dire que c’est la construction politique de la France qui a fait du français ce qu’il est. Affirmer que le français, et non les hommes (qui eux parlaient jusqu’à une date assez récente une multitude de langues et dialectes) pris dans un corps politique, a « forgé » la nation est une proposition tout à fait abusive qui n’a d’autre valeur que purement idéologique. Il s’agit d’affirmer, sans avoir à le démontrer, que les langues régionales (il faudrait dire bien sûr leur usage) ne sont pour rien dans la construction nationale, et en fait de suggérer que celle-ci ne s’est faite et ne saurait se faire que sans elles et contre elles. Cela évidemment devrait être démontré, pour le présent comme pour le passé, car cela n’a rien d’évident, ne serait-ce que parce que « la France » n’existerait sans la participation active, volontaire ou forcée, d’une multitude d’hommes et de femmes qui parlaient d’autres langues. Mais l’Académie joue sur du velour, en exploitant les lieux communs nationaux assénés comme les paroles de l’Évangile républicain, dont l’un des articles de foi est que le « génie » de la langue française a fait la France.
        A partir de ce présupposé, viennent les arguments justifiant le courroux académique. D’abord, le plus trivial et le plus judicieux, selon lequel « le droit ne décrit pas, il engage ». Autrement dit, l’avertissement est le suivant : si l’on assure une reconnaissance constitutionnelle aux langues régionales, il faudra agir en leur faveur (contrainte dont je suis loin d’être convaincu, car entre les principes abstraits et les mesures concrètes, le chemin est long et se perd souvent dans les sables mouvants) et cela (pour l’académie et tant d’autres) ne saurait se faire que contre la langue française. Ensuite, le scandale des scandales est de faire passer, dans le texte de la constitution, les langues régionales (art. 1) « avant » le français (art. 2). Cela est assez drôle, parce que la mention s’est retrouvée dans l’art. 1, qui énonce les principes généraux, justement parce que la commission des lois et le gouvernement n’en voulaient pas à l’art. 2 où sont énoncées les dispositions de la souveraineté, au premier rang desquelles (depuis 1992) la langue française, ce qui aurait été trop leur accorder. La solution proposée est bien sûr de supprimer toute référence auxdites langues dans la constitution. Enfin, il est dit, sans aucune élucidation, que ce texte, qui attribue un statut patrimonial aux langues régionales, met en cause « l’accès égal de tous à l'Administration et à la Justice » (l’Académie aime la solennité des majuscules !). Il faudrait que l’on nous explique comment de la mention patrimoniale, on pourrait passer de droit à des revendications administratives et juridiques. C’est là pourtant l’une des critiques les plus récurrentes : la mention ouvrirait grand la porte à la ratification de la Charte honnie des langues régionales et minoritaires et à la revendication de leur usage public (voir infra). Il est pourtant clair comme de l’eau de roche qu’elle a été au contraire conçue pour couper court à toute discussion sur cette question
        La déclaration de l’Académie, toute étriquée et mal torchée qu’elle soit, fut abondamment médiatisée (beaucoup plus me semble-t-il que le débat à l’Assemblé et il serait intéressant de se demander pourquoi) et entraîna même des réactions d’un enthousiasme pour le moins démesuré.

 

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« Villers-Cotterêts, au-dessus de toutes mes joies ! »

        Pierre Assouline par exemple, dans la République des livres, blog fort fréquenté, crie hosanna  : « Ceux qui se demandaient à quoi peut bien servir l’Académie française ont enfin trouvé la réponse : elle sert à ça. A défendre la langue ».  Bille en tête, le journaliste s’insurge contre ce qui serait « une primauté » [sic] des langues régionales désormais accordée sur le français. L’argument est ridicule (surtout quand on sait – voir plus haut – comment la mention s’est retrouvée dans l’art. 1) : évidemment ce n’est pas la même chose de dire que le « français est la langue de la République » (je souligne) et que les langues régionales appartiennent au « patrimoine » de la nation. La confrontation entre les deux articles est même sans appel : la reconnaissance patrimoniale de ces langues s’accompagne de leur exclusion explicite comme langues de la République. L’ensemble du papier, du reste, en même temps qu’il passe la brosse à reluire sur les rapières émoussées des académiciens, pue la condescendance et le mépris parisianiste à l’égard de tout ce qui peut bien venir des régions, langues et députés compris. En particulier, parmi ces derniers, il manifeste toute son exaspération à l’égard de ceux qui évoquent une soi-disant créativité liée à ces langues « en région » (citation d’un amendement présenté par un groupe de députés rejeté le 14 janvier de cette année), sans doute parce qu’au mot de « région», il préfère celui de « province », qui au moins a la clarté de l’étymologie[3]. Dans ce papier d’humeur, enflé de suffisance et de condescendance, on chercherait en vain le moindre raisonnement. Ce court article, au style passablement boursouflé, se termine par la mémoire de l’ordonnance de Villers-Cotterêt. Notre vaillant blogueur montre à cette occasion sa connaissance fort approximative du panorama linguistique du royaume au XVIe siècle (composé selon lui, des « langues d’oïl », des « langues d’oc » et… des « patois » !). Il n’hésite pas, en conclusion, à détourner le fameux Psaume 137 : « Si je t’oublie, Villers-Cotterêts, Que ma droite s’oublie !/ Que ma langue s’attache à mon palais,/ Si je ne me souviens de toi/ Si je n’élève Villers-Cotterêts/ Au-dessus de toutes mes joies ! ». Quel lyrisme ! Quelle élévation ! Quel sublime élan patriotique ! Oui, je le crois, Pierre Assouline est mûr pour l’Académie.

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La grande Église du français contre les « sectes » des langues régionales

        Plus sérieusement, l’un des traits saillants de tous ceux qui s’emportent contre les langues régionales au nom de la laïcité est leur confusion grossière et mensongère entre langue et religion. C’est qu’ils sont eux-mêmes victimes de cette confusion, comme on le voit ici, car ils vouent un véritable culte patriotique à la langue française, appuyé sur toute une mythologie d’Épinal, si j’ose dire (Villers-Cotterêt, l’Académie française, l’Abbé Grégoire, etc.), une religion de la langue unique, qu’ils projettent bêtement sur leurs adversaires.
        Quand Robert Badinter prend la parole au Sénat, c’est pour proclamer fièrement : « mon père, républicain farouche et patriote ardent, interdisait que l’on parle une autre langue que le français chez lui ». Une telle déclaration suffit, me semble-t-il, à ruiner sa crédibilité, lorsqu’il affirme qu’il n’a aucune hostilité à l’égard de ces langues. Jean-Luc Mélenchon (voir, outre ses sorties au Sénat les 13 mai et 18 juin, sa confrontation pour le Figaro avec Henriette Walter), socialiste tendance jacobine dure, qui se vente de ne parler que le français (et l’espagnol langue de ses grands-parents immigrés, ce qui est une concession intéressante,[4]), ne cesse de brandir le pseudo argument : les langues, dans la laïcité telle qu’il la comprend, sont comme les cultes religieux ; des éléments d’identité qui doivent demeurer strictement privés. Il affirme, et d’autres sénateurs avec lui (Ivan Renar, Michel Charasse), que si l’on reconnaissait les langues régionales dans la Constitution, il faudra demain en faire autant des religions[5]. « La foi, a-t-il dit au Sénat, peut être considérée comme étant ‘reçue’ dans des conditions qui s’apparentent à celles de la transmission de la langue ». Mais cela n’a bien sûr aucun sens, car la foi est un contenu et la langue une forme ; savoir parler une langue est une compétence qui n’a rien à voir avec la connaissance des dogmes et des rites d’une religion donnée. Quant au phénomène psychologique de la croyance, de la « foi » en ces dogmes, il nous éloigne encore plus de l’apprentissage linguistique. Et puis, les langues, toutes les langues du monde, peuvent servir tout aussi bien à prier, qu’à blasphémer, à dire la messe (ce que l’Église conquérante a vite compris), qu’à produire la critique de l’aliénation religieuse. La démarche récurrente chez les prétendus libres penseurs d’assimiler certaines langues, et au premier chef les langues « régionales », aux pesanteurs de la religion, voire de la superstition, et à une idéologie conservatrice et passéiste, est tout simplement du racisme linguistique. Cela suppose en effet que certaines langues sont, en elles-mêmes, plus arriérées que les autres, inférieures, inaptes à exprimer les valeurs laïques et républicaines, ce qui revient à sacraliser le français, en en faisant la langue par excellence des « vraies » valeurs. On comprend pourquoi ils assimilent dans leurs diatribes langues « régionales » et religions : il ont en fait une conception foncièrement religieuse de la langue nationale, dotée de pouvoirs surnaturels (par exemple,
rendre raffinés, spirituels, libres et heureux ceux qui la parlent ).
        Mais on peut remarquer aussi que, dans leurs propos, cette langue est souvent sacralisée, en même temps, en fait, que le peuple qui la parle. C’est peut-être pourquoi ils considèrent les associations de promotion des langues comme des « sectes » ainsi que Mélenchon l’a fait le 13 mai devant le Sénat pour qualifier les écoles Diwan (associatives, laïques et gratuites, faut-il le rappeler ?)[6]
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Langue et « génie du peuple »
        De la religion de la langue française à la dérive ethniciste, il n’y a qu’un pas, vite franchi[7]. Il le fut d’ailleurs au sénat, lorsque Ivan Renar, membre du groupe Communiste Républicain et Citoyen, a voulu « relayer l’inquiétude de l’Académie française » en déclarant : « le premier instrument du génie d’un peuple, c’est sa langue » et renvoyant à Stendhal. Le sénateur, en vérité, n’est pas allé chercher sa citation dans Des périls de la langue italienne, où elle se trouve en effet, mais il a piqué cette belle phrase au discours de Jean-Marc de La Sablière, lors de sa ronflante déclaration à l’ONU l’année dernière, où il représentait la France pour décréter 2008 l’Année internationale des langues. Hé bien, l’on peut dire que c’était bien parti ! La France républicaine faisant des langues, par celle de son représentant, l’instrument du « génie » des peuples... Rien n’est plus éloigné de l’universalisme républicain, en effet, que cette idée romantique du génie des peuples ; chacun de ces « génies » s’exprimant évidemment en une langue qui lui serait propre. Si cela n’est pas l’une des notions centrales d’une conception ethniciste des langues et de la culture, je n’y comprends rien ! Car c’est bien souvent, en fait, au nom d’une conception ethniciste de l’identité française, que les partisans de la pluralité culturelle sont taxés d’ethnicisme.

 

Où est l’ethnicisme ?

        Mais alors il faut remettre les choses à leur place : Ivan Renar utilise un argument ethniciste pour lutter contre la reconnaissance des « langues régionales » qui, contrairement à la langue nationale, ne serait donc pas les instruments propres et dignes du « génie » français, alors que son ami Mélenchon et tous ceux qui le suivent (c’est-à-dire… Renar le premier), dénoncent l’ethnicisme des partisans des langues régionales. Mélenchon ne cesse désormais de le répéter, il existe un « parti ethniciste»[8], véritable cinquième colonne, qui a déjà contaminé tous les partis et phagocyté l’Assemblée nationale… Il y a un complot, une conspiration contre la langue, la culture et la nation françaises… Ou, pour reprendre la formulation de Michel Charasse, lors du débat au Sénat : « quelque chose d’inavouable se cache derrière ». Quel est donc ce parti fantomatique ? Qui donc aurait tenu des propos ethnicistes à l’assemblée nationale le 22 mai ? Quels sont les idéologues et les théoriciens de cette doctrine « terroriste » ? Quelle est ce crime obscur, cette chose inavouable ?[9] Suffit-il de parler de minorités et de langues minoritaires pour être coupable ? Cela n’est pas sérieux et en fait me semble assez inquiétant. Je ne dis pas qu’il est impossible de trouver çà et là (mais sans aucun doute plus souvent dans le camp retranché des républicains anti-langues), le vieux lieu commun du « génie des peuples » ; cependant, ce qui caractérise aujourd’hui les mouvements associatifs pour le droit des langues est leur universalisme et leur égalitarisme, leur sens aiguë de la diversité culturelle, conçue comme un bien précieux à sauvegarder et à promouvoir. Cette idéologie peut irriter par certains de ses aspects, en particulier, par ce qui ressemble souvent à un irénisme niais, et il y a matière à critiquer, sans aucun doute. Mais lorsque la critique est exactement appuyée sur cela même qu’elle dénonce, elle se détruit tout simplement elle-même. En fait le mot d’ethnicisme, dans le discours de dénonciation, vient redoubler celui de communautarisme, tellement galvaudé (et qui plus est, lui aussi tout à fait contradictoire, car c’est généralement au nom de « la communauté nationale » que se fait la dénonciation des « communautés »), qu’il a fallu lui trouver un substitut. Les propos de Mélenchon, et cela est à la fois triste et assez dangereux, rappellent les heures les plus noires des chasses aux ennemis secrets de la nation : juifs, communistes, francs-maçons[10]… Le totalitarisme, avec son instrumentalisation systématique du fantasme du complot, a une histoire, qui trouve sans aucun doute l’une de ses sources dans les dérives du jacobinisme (Terreur, quand tu nous tiens…), hantée par la dénonciation récurrente des « ennemis du peuple ». Ainsi aujourd’hui, Mélenchon et ses amis dénoncent-ils un mystérieux complot ethniciste international, qui se confondrait avec tous ceux qui osent réclamer des droits pour les langues minorées. Un ennemi intérieur qui serait en plus un parti l’étranger. Ils se font en effet généralement l’écho des théories fumeuses et haineuses d’Yvonne Bollmann (cf. par exemple La Bataille des langues en Europe, Bartillat, 2001), qui fantasme la montée en puissance, à travers l’Europe, des revendications linguistiques (mais aussi bien l’Europe des institutions européennes, soi-disant manœuvrées par la grande Allemagne !) d’une politique ethniciste, qui viserait à substituer l’héritage de la terre et du sang à la citoyenneté. Ainsi, est-ce en ces termes que l’écrivain François Taillandier invoque Bollmann à l’occasion d’une intervention dans le Figaro du 24 juin dernier. Ces élucubrations, pourtant, n’ont aucune espèce d’assise dans la réalité sociale, que cela soit au niveau national ou européen. Les gens qui manifestent toujours plus nombreux à Quimper ou à Béziers pour une reconnaissance linguistique invoquent non pas le sang et la terre, mais la liberté républicaine, le respect des citoyens et la démocratie culturelle. Certes, il existe de tels groupes ou groupuscules, dits « identitaires », mais il est révélateur qu’ils soient chez nous toujours plus isolés, et ne se retrouvent d’aucune façon dans les grands mouvements associatifs capables aujourd’hui de mobiliser pour les langues. Du reste, ceux-là, comme la Lega Lombarda, en Italie n’accordent aucune priorité aux revendications linguistiques et culturelles. C’est pourquoi il est faux, indécent et mensonger de pratiquer l’amalgame entre revendication culturelle (et bien sûr politique, parce qu’une telle revendication est politique au meilleur sens du terme) et invocation du droit du sang.


Tous contre la Charte
        Au nom de cette conception erronée de la laïcité, qui comprend la langue à partir du religieux et confond défense des langues minorées et ethnicisme (ou communautarisme), la Charte européenne des langues minoritaires, que la France est un des derniers pays à ne pas avoir ratifié, apparaît comme un cheval de Troie ethniciste, communautariste et anti-laïque. Cela est bien sûr absurde. Toutes les manœuvres parlementaires récentes visent en fait d’abord à en rendre durablement impossible la ratification. C’est pour cette raison que la mention, avec l’aide du gouvernement, a glissé à l’Assemblée nationale de l’art. 2 à l’art. 1, et le même motif explique qu’elle soit maintenant rejetée de l’art. 1 par les sénateurs [11]. Presque toutes les prises de parole au Sénat ont visé à « annuler tout risque de ratification », selon l’expression de l’UMP Jean-René Lecerf, qui proposait de neutraliser la portée de l’amendement en le faisant précéder d’une référence à la francophonie (« la République participe au développement de la solidarité et de la coopération entre les États et les peuples ayant le français en partage »), ce qui d’ailleurs suppose l’incompatibilité de la francophonie et de la reconnaissance des langues minoritaires (sur le plan juridique, on ne voit bien sûr pas du tout pourquoi). Selon Badinter, la constitution française est aujourd’hui incompatible avec la Charte et doit le rester. Le constitutionaliste Guy Carcassonne, et bien d’autres, sont d’un autre avis, mais c’est pour cette raison que le français devrait rester la seule langue mentionnée à l’art. 2. Toute la controverse tourne autour de l’affirmation selon laquelle la Charte reconnaîtrait des droits spécifiques aux groupes de locuteurs (ce qui serait discriminatoire), comme si de tels droits ne concernaient pas tous les citoyens quels qu’ils soient (pourquoi faudrait-il donc être breton et/ou de Bretagne, pour apprendre et parler le breton, si on le souhaite ?). A cela s’ajoute le fait que la Charte, au moins prise à la rigueur (mais il est possible de moduler son adhésion), rendrait possible l’usage « public » des langues minoritaires reconnues. Cela est une autre question qui – au-delà de la Charte (laquelle n’impose rien de tel à qui ne souscrit pas les articles où il est traité de la reconnaissance des langues minoritaires dans le public) – devrait en toute bonne logique démocratique, faire l’objet d’un débat public (précisément !) : or il s’agit à chaque fois de rendre cette discussion a priori, constitutionnellement, impossible. Et puis, contradictoirement, à chaque fois, revient l’argument choc, parfaitement autodestructif, selon lequel la ratification est inutile, au motif, comme l’a répété Mélenchon, que « la France appliquait l’essentiel des dispositions de la Charte avant même qu’elle soit promulguée ». Enfin, en France, l’idée même qu’il pourrait y avoir des minorités opprimées est impensable et injurieux au dernier degré pour la République : on ne saurait donc pas même nommer ce que les principes républicains excluent, même s’il existe de fait : « À l’origine de ce débat, explique Mélenchon, il y a une décision prise dans le cadre du Conseil de l’Europe dont l’objectif était de protéger les minorités nationales dans les pays où celles-ci subissaient des discriminations et des répressions. Notre pays n’est pas concerné car nul en France n’a jamais été poursuivi ou inquiété du fait de son parler maternel, ni interdit d’accès à quelque fonction que ce soit. » La condition, qu’il omet de préciser, est évidemment d’y avoir renoncé, car essayez d’accéder à une fonction publique en vous exprimant en basque ! La discrimination linguistique a en fait joué à plein jusqu’à la généralisation de la pratique du français : qui ne parlait pas, ou pas bien français était évidemment on ne peut plus discriminé. Même l’accent, ce qui reste de la langue quand on la tait ou qu’on l’a oubliée, demeure de fait une source de discrimination non négligeable.

 

Comité Théodule, grand machin new-yorkais et volapük intégré

        Le mépris de l’Europe et des instances internationales en général est l’un des aspects les plus choquants de la fronde du Sénat. L’un des rares sénateurs qui est intervenu en faveur de l’amendement, le socialiste François Marc, à fait état de la récente réunion du Comité des droits économiques, sociaux et culturels des Nations unies, qui s’est réuni il y a quelques jours (voir ce blog) et cité ses conclusions : « Le Comité constate avec préoccupation que l’État partie – la France – n’a pas fait d’efforts suffisants dans le domaine de la préservation et de la promotion des langues et du patrimoine culturel régionaux et minoritaires. »  Le Comité constate aussi que l’absence de reconnaissance officielle des langues régionales et minoritaires a contribué au déclin constant du nombre des locuteurs de ces langues. » Il fut interrompu par l'UMP Patrice Gélard, qui décréta : « C’est un comité qui n’a aucune valeur ! » Mélenchon, de même, déclara que le comité de l’ONU ne lui semblait « pas fondé à donner des appréciations sur la nature de la Constitution de la République française dans la mesure où lui-même méconnaît l’importance de la laïcité. » Il aurait dû préciser qu’il parlait de la laïcité à sa façon à lui, bien entendu. Philippe Dallier, dissident UMP, a ironisé sur ce « comité Théodule du grand machin new-yorkais qui devait probablement s’exprimer dans quelque volapük intégré ». Il est sûr qu’en comparaison, les avis du Sénat de France, rédigés dans la langue de Racine et de Victor Hugo, ont une autre allure !
        Enfin, quand les sénateurs hostiles déclarent que l’activité de la France en faveur de ses langues est exemplaire ou même, comme l’a fait le journaliste du Monde au lendemain de la décision du Sénat, que « personne ne songe plus à les éradiquer », comme en témoignerait « leur regain actuel », on se demande franchement s’ils savent de quoi ils parlent ou s’ils se moquent du monde.


Tous à fond « pour » les langues régionales !
        Il est vrai que l’on peut aisément se méprendre, car – et cela me semble la grande nouveauté digne d’être soulignée – même ceux qui manifestent le plus d’hostilité à toute mesure en leur faveur, introduisent leur discours par un couplet obligé sur la richesse inestimable que représentent les « langues régionales ». Les termes de « patois » et même de « dialecte » ont presque disparu, et cela évidemment témoigne d’une transformation importante dans les mots et de l’apparition d’un « linguistiquement correct » auquel plus d’un se plie de très mauvais gré, mais contraint par ce qui s’est imposé, de fait, comme une phraséologie obligée. Sur le plan de la reconnaissance symbolique de nos langues, il s’agit, me semble-t-il, d’une victoire importante. Autrement dit, personne ou presque, au moins dans le personnel politique et chez nos élites, n’est plus disposé à assumer ouvertement la position de l’abbé Grégoire. Mais, le plus souvent ces phrases toutes faites sur la richesse patrimoniale de nos langues régionales ne sont qu’un vernis. Il suffit de gratter un peu, c’est-à-dire d’écouter les déclarations jusqu’au bout, pour se rendre compte que sous des apparences pacifiques et amicales, c’est le même combat que conduisent tous ceux qui déclarent leur opposition à tout progrès dans la reconnaissance et la tutelle des langues minorées.
        Il est assez réjouissant d’entendre par exemple Mélenchon affirmer au Sénat qu’ « il n’y a pas d’ambiguïté sur la volonté […] unanimement partagée de protéger et développer les langues régionales en France », alors qu’il a toujours dit jusque ici le contraire, et qu’il continue en fait à plaider pour leur disparition rapide et définitive. Ivan Renar, sur des positions similaires, nous dit pourtant, certes non sans maladresse, que « la promotion des langues et des cultures régionales est un élément de culture important » (la culture est culturelle, nous voilà rassurés !). Et d’ajouter : « Je dis souvent que l’universel, c’est le local sans les murs ». Vous avez sans doute déjà rencontré cette phrase, devenu un lieu commun à toute main. Elle n’est pas cependant d’Ivan Renar mais de l’écrivain portugais Miguel Torga.
        Badinter lui-même y est allé d’un petit couplet : il ne s’agit pas, dit-il, de « dénier la très grande richesse des langues régionales : chacun connaît les grands chefs-d’œuvre que nous leur devons ; c’est un hommage que je leur rends volontiers ». Mais… ces chefs d’œuvres que chacun connaît, quels sont-ils, et les connaît-il lui-même ? Dans tout cet interminable débat, ou plutôt réquisitoire du sénat, très peu de noms d’écrivains furent cités, hormis ceux de Frédéric Mistral et de Jules Mousseron, par le même Ivan Renar, pour montrer tout ce qu’il y aurait sinon de saugrenu en tout cas d’irréaliste et de choquant si on les faisait figurer dans les programmes scolaires[12]
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        Les pires sont sans doute ceux qui se ventent de parler l’une de ces langues (une sorte d’outing devenu de bon ton), comme le fit le sénateur Adrien Gouteyron, auvergnat UMP, pour dire que son cœur ne va certes pas à ceux qui la lui ont transmises, mais à ceux qui lui ont « enseigné le français », ou bien François Fortassin, qui affirme avoir enseigné, « dans une vie antérieure », le « gascon »,  « cette langue merveilleuse », et se dit même « militant de la défense des langues régionales », mais qui entend défendre d’abord « tout ce qui peut renforcer l’unicité de la République et le principe de laïcité » et « donc » a voté lui aussi contre l’amendement de l’art. 1.
        Même l’Académie, dans sa déclaration outragée, écrit que les « langues régionales […] expriment des réalités et des sensibilités qui participent à la richesse de notre Nation. » Personne, évidemment (voir supra la teneur du texte), ne saurait croire un seul instant à la sincérité du propos[13].


Des langues, oui, mais pas pour communiquer !

        Les langues régionales sont donc merveilleuses à condition que l’on n’en dise rien dans la Constitution et qu’elles restent cantonnées aux musés des arts et traditions populaires. Au mieux, se dit-on près de les élever au rang d’objets de recherche, mais certes pas d’instrument de transmission et de communication. Il s’agit en effet de tout faire au contraire pour qu’elle ne puisse devenir, et il faudrait dire évidemment demeurer ou redevenir, des langues de « communication ». C’est explicitement ce qu’a développé au Sénat Christian Cointat, UMP. Lui aussi considère que les langues régionales représentent un « patrimoine » inestimable : « Un poète breton a prononcé cette phrase très belle : « La Bretagne est une province de l’âme avant d’être une terre que l’on habite. » Cela vaut également pour toutes les autres régions » (Le poète breton, est en l’occurrence Julien Gracq, Lettrines). Mais « nous devons faire en sorte que les langues régionales ne deviennent pas un outil de communication, car cela créerait des frontières linguistiques portant atteinte à l’unité de la République ». D’accord pour des « langues régionales », à condition donc qu’elles ne servent pas à communiquer ! C’est ainsi que Cointat interprète le terme de « patrimoine », auquel il souhaite que l’on ajoute le qualificatif de « culturel », afin de rendre explicite, selon lui, tout ce qui doit séparer nos langues du français : « les langues régionales sont un élément de richesse culturelle, et en aucun cas un vecteur de communication »… Il s’agit donc de les traiter comme des langues mortes.


 

Lutter contre le texto ou enseigner les patois ? il faut choisir

        Pour beaucoup de sénateurs, elles n’ont pas leur place dans l’enseignement, parce que leur présence se ferait nécessairement au détriment du français ou de ces langues autrement nobles injustement délaissées que sont le grec et le latin (visiblement, les sénateurs ne s’intéressent guère aux langues d’Europe, et l’on eut droit à la sortie habituelle contre l’anglais). Ainsi le vendéen Bruno Retailleau, de décréter qu’« au moment où il faut défendre la langue française, ce serait un très mauvais signe que de laisser, à l’article 1er, la référence aux langues régionales. » et l’UMP Jean-Pierre Fourcade, sénateur des Hauts-de-Seine, de renchérir : « Ce n’est pas en mentionnant les langues régionales dans la Constitution que nous améliorerons la place du français ! ». L’enseignement des langues « régionales » ne saurait donc être conçu que dans les termes d’une concurrence fâcheuse avec le français.
        Le même Fourcade, au demeurant fort peu attaché à son patronyme occitan, jugea du reste le débat « un tout petit peu dépassé […] à l’heure où nos enfants et nos petits-enfants parlent plus volontiers le texto que le français ». Pour ne pas apparaître un cuistre rabat-joie, je ne m’appesantirai pas sur le fait que les SMS ne sont rien d’autre qu’un moyen spécifique de graphier une langue, et qu’un texto en français est et reste évidemment du français. Le sénateur ne semble pas même imaginer que l’on puisse aussi s’envoyer des « texto », comme il dit, en « langues régionales » ? En tout cas sa conclusion est cousue de fil blanc : « Si nous voulons améliorer l’indivisibilité de la République et la cohésion sociale, mieux vaut renforcer l’enseignement du français et lutter contre toutes les déformations constatées à l’heure actuelle ». Il est intéressant de remarquer que désormais les « patois », parce qu’érigés en « langues régionales » ne peuvent plus être considérer comme de telles « déformations » à corriger, ainsi qu’ils l’ont été si longtemps. Ils sont perçus aujourd’hui sous le signe de l’altérité radicale, et c’est à ce titre, qu’ils doivent être étouffés.


La politique du mépris

        Enfin, quelle que soit l’évolution de la terminologie et le ton fleuri adopté pour qualifier les langues régionales, les propos hautains, méprisants et injurieux n’ont pas manqué de pleuvoir sur celles-ci et donc, nécessairement, sur leur locuteurs. Elles furent comparées par Charasse à la « potée auvergnate » et à la « bouillabaisse », pour illustrer le raisonnement selon lequel, si l’on acceptait de les faire figurer dans la Constitution, il faudrait aussi y intégrer tous les autres éléments du patrimoine, leur déniant ainsi toute spécificité par rapport aux spécialités culinaires. Dans un autre ordre d’idée, on a, une fois encore, tâché de présenter leur défenseurs comme les héritiers de Vichy et de la collaboration… mais cela ne mérite guère que l’on s’y arrête, car il y a beau jeu que l’on a fait le point sur cette question épineuse (à vrai dire les militants en faveur des langues étaient de tous les bords), quoique évidemment, cela fasse système avec la dénonciation du parti ethniciste comme parti de l’étranger suspect de connivence avec une Allemagne entretenant secrètement son éternel rêve de Reich… Pour ne rien dire de l’évocation ironique par le rapporteur de la commission des loi, mentionnée au début de cet article, de l’opportunité d’inventer un « article balai » de la constitution, purement déclaratif, où l’on mettrait les langues régionales pour faire plaisir aux nostalgiques sans aucun engagement juridique.
        Pour terminer, il faut quand même saluer les quelques voix qui se sont élevées pour défendre la cause sous les quolibets, comme Marie-Christine Blandin, des Verts, ou les socialistes François Marc et David Assouline (à ne pas confondre avec Pierre)[14]
. La première citée, en particulier, est sortie du lot, en envisageant la « sauvegarde des langues régionales », non comme « une quête d’ancrage », mais comme « le soin donné à un patrimoine fragile, humain, culturel, terrain d’ouvertures, de curiosités, de voyages intellectuels, poétiques. »[15].
        Bref, dans l’ensemble une évolution assez affligeante du débat, avec malgré tout, jusque dans les discours négatifs, des avancées notoires : le fait que, c’est désormais nous (au moins aujourd’hui), qui dictons une partie du vocabulaire et qui imposons à nos adversaires un respect au moins de façade pour les langues minorées qu'il appellent et conçoivent toujours comme « régionales » (même dans les mots nous sommes donc loin du compte). L’urgence est évidemment de parvenir à s’imposer non seulement dans les mots mais par les arguments, et donc, d’abord, d’arriver à entrer dans le débat, qui se fait pour l’heure largement à sens unique.

Jean-Pierre Cavaillé

 

 


 

[1] « D’éminents membres de la commission qui avaient voté le maintien de l’article 1er A en demandent à présent la suppression, je suis extrêmement embarrassé sur le sujet ».

[2] Robert Badinter a tenu des propos similaire au Sénat : « La France s’est faite aussi – certains disent beaucoup – autour de la langue française ». Et d’ajouter : « Toute l’histoire de la République, particulièrement de la IIIe République, est marquée par la lutte pour que la France se soude autour de la langue française. Telle est la tradition républicaine ! » A la lumière de ce rappel historique, et dans sa formulation même, il apparaît fort bien que ce n’est évidemment  pas la langue qui fait la France, mais une succession de choix politiques qui, pour des motifs idéologiques et administratifs, ont inventé l’idée que la langue française, dans son unicité, est consubstantielle à la nation.

[3] La province est étymologiquement et reste un territoire conquis. La région est apparemment plus neutre, mais l’expression « en région » reconduit exactement la même distinction entre la capitale et le reste. Comme si, à strictement parler, Paris et l’Île de France n’étaient pas une région au même titre que les autres. Ainsi, quand un sénateur UMP (représentant des français hors de France), Christian Cointat, évoque « nos concitoyens qui vivent dans des régions », cela a tout de même quelque chose d’assez surréaliste. Il n’en demeure pas moins que l’expression non seulement convenue mais obligée de « langues régionales » est la plus insatisfaisante qui soit, parce qu’on les confine ainsi à des territoires spécifiques (ce que l’on ne songerait jamais faire pour le français) et parce qu’on leur dénie le droit de se considérer comme « nationales », c’est-à-dire qu’on leur refuse par le vocabulaire même, et bien sûr par principe constitutionnel (art. 2), l’officialité qu’on leur accorde ailleurs (voir la Suisse, etc.).

[4] Il a ajouté lors du débat du 13 mai au Sénat, que s’il devait apprendre une langue, ce serait « l’arabe, langue minoritaire la plus parlée dans la région d’Île-de-France dont il est l’élu ». Mélenchon reconnaît alors qu’il existe des « langues minoritaires » et donc des minorités sur le sol de la République ? Est-ce possible ? Quant à l’arabe… Du quel s’agit-il ? arabe dialectal ? arabe classique ? et l’arabe devance-t-il vraiment le Berbère en d’Île-de-France ? Non, vraiment, Mélenchon n’arrive pas à nous faire croire qu’il s’intéresse plus aux langues de l’immigration qu’aux langues régionales. En fait, la réponse à ces interrogations est apportée par l’une de ses interventions du 18 juin : « la nouvelle France, issue, comme moi, de l’immigration, parle avec passion le français, la langue, pour elle, de l’égalité, celle qui l’a libérée individuellement, comme elle a libéré collectivement chacun des Français ». Ce qui veut dire en clair, que les langues d’origine, l’espagnol ou l’arabe, comme les langues régionales, sont pour lui les langues de l’inégalité et de l’asservissement. En même temps qu’il prend les langues pour des espèces de religion (au point de faire de faire fatalement de la laïcité une religion, en tant qu’elle aurait le français comme langue naturelle), Mélenchon fait des langues l’expression de stéréotypes politiques et culturels (le français de la Révolution, l’espagnol de Franco, l’arabe du voile islamique, les langues régionales de la superstition et de l’ignorance, etc.).

[5] Un internaute intervenant sur le site du Monde, écrit « Il en va des langues locales, patois et dialectes comme des religions : leur diversité est sans doute une richesse, mais ce sont aussi des ferments de dispersion, ce qui justifie une laïcité religieuse et linguistique ». On notera que ce sont les langues « locales » et non bien sûr « nationales » qui sont ici considérées comme des ferments de « dispersion » : évidemment parce que le point de vu est strictement national, voire nationaliste. Un citoyen du monde ne voit évidemment pas pourquoi les langues « locales » mettraient en cause l’ordre social et politique et non les langues officielles. On notera aussi la notion très intéressante de « laïcité linguistique », évidemment absolument aberrante, car la « laïcité » est la séparation du civil et du religieux et les langues appartiennent strictement au domaine civil. La meilleure façon, évidemment, d’en faire des ferments de désunion étant de leur refuser une quelconque reconnaissance publique, alors que de fait le médium linguistique est public par essence, ou n’est plus. Une langue « privée » est quelque chose comme une contradiction dans les termes, ainsi que l’a montré Wittgenstein.

[6] Il s’en est suivi une polémique très vive avec le député de son propre parti, Jean-Jacques Urvoas. Le point sur cette polémique (avec les textes de Mélenchon et de Urvoas), sur le site Ya d’ar brezhoneg. Étrange, pour le moins, de taxer de « secte » une structure éducative qui demande son intégration au service public.

[7] J’entends par ethnicisme, ce qui est couramment dénoncé par ce vocable : c’est-à-dire une conception essentialiste qui ramène la diversité des langues et des cultures à des spécificités ethniques, l’esprit des peuples ou le génie des races. Ce n’est d’ailleurs en ce sens qu’une modernisation de la notion de racisme (entendue au sens des doctrines d’une hiérarchie des races et donc des cultures humaines). Quand il est revendiqué, l’ « ethnisme » (plutôt que « ethnicisme ») est tout autre chose : il considère les ethnies comme des identités linguistiques et culturelles et non raciales. Ce faisant, il échappe sans aucun doute au « racisme » (qu’on lui impute à peu près systématiquement) mais non à l’essentialisme. Mon approche, foncièrement relationnelle et relativiste est très éloignée de cette position, et j’estime que la notion de démocratie est incompatible avec l’idée d’une société fondée sur des bases ethniques (au sens revendiqué par exemple par Ben Vautier à partir des textes de François Fontan), parce qu’elle implique la pleine reconnaissance, pour l’individu, du pluralisme des appartenances culturelles. Cependant, il me paraît extrêmement important de distinguer ce que j’ai appelé ici « ethnicisme » et « ethnisme », à l’heure où la confusion sur ce point est systématiquement entretenue pour les raisons idéologiques que j’analyse en fait dans ce texte.

[8] « Il existe un parti « ethniciste » qui veut faire introduire dans la Constitution une référence à ces langues. »

[9] Il s’agirait évidemment, pour Charasse, d’un complot visant à démanteler la nation française. Que l’on reprenne la liste des députés qui sont intervenus en faveur de l’amendement le 22 mai et l’ont voté ; on ne pourra que rire à ces graves soupçons.

[10] Le spectre de la franc-maçonnerie a d’ailleurs hanté un instant le débat du sénat. Patrice Gélard, UMP, a en effet déclaré : « Je ne sais pas très bien ce qu’est le patrimoine national et je crains que, si nous insérons ce type de disposition dans la Constitution, nous n’y retrouvions aussi demain la franc-maçonnerie, le christianisme, les cathédrales, toutes choses qui font aussi partie de notre patrimoine ! ». Une fois encore il s’agissait non seulement de refuser de reconnaître aux langues régionales une spécificité par rapport aux autres entités patrimoniales, mais aussi de les tirer du côté du « religieux » et du « spirituel ». On n’était pas non plus très loin de la thèse du complot anti-républicain.

[11] Soit les déclarations de Jean-Jacques Hyest, président de la commission des lois constitutionnelles, lors du débat du 18 juin : « La commission des lois du Sénat a décidé de maintenir l’article 1er A dans sa rédaction issue des travaux de l’Assemblée nationale, où les débats ont été extrêmement longs et parfois vifs. En effet, les commissaires ont estimé que la reconnaissance constitutionnelle de l’appartenance des langues régionales à notre patrimoine n’aurait pas pour effet d’obliger la France à ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. » (c’est moi qui souligne).

[12] « Alors que l’État ne cesse de se désengager et que de nombreux enseignements sont aujourd’hui en souffrance, on peut craindre qu’une telle loi ne voie ses effets limités si elle n’est pas accompagnée des moyens nécessaires de l’État qui font déjà cruellement défaut. Alors qu’il n’y aurait aucun intérêt à faire lire La Princesse de Clèves à l’école, comment croire alors que les poètes Frédéric Mistral et Jules Mousseron trouveraient soudain une place de choix dans les programmes ? »

[13] Je me permets de citer ici la réaction à ce texte de David Grosclaude, en sa qualité de président de l'Institut d'Estudis Occitans : « Vous dites ne pas douter de l'intérêt patrimonial de nos langues. Mais c'est faux, tant votre communiqué est plein d'amertume, de ressentiment et de peur ! » et d’ajouter : « Déjà en 1951 au moment du vote de la loi Deixonne (première loi sur l'enseignement des langues régionales) votre institution avait fait la même demande. Et pourtant il ne s'agissait que d'une toute petite loi. Soixante ans après vous recommencez ! […] Votre texte est une vision étriquée de la culture, je le ressens comme plein de mépris pour l'autre. Ce mépris est-il si grand que vous ne soyez capables d'accepter les différences ? N'êtes vous pas à même de comprendre qu'il y a des citoyens français de langue occitane, bretonne, basque, catalane, corse et autres et qui savent aussi le français. Ne savez-vous pas que les valeurs de la République s'expriment et se sont exprimées dans toutes ces langues. Ainsi vous seriez propriétaires de l'identité nationale, de la Nation ? […]. Alors je vous le dis : Libertat, egalitat, fraternitat ! Voilà une devise dont vous n'êtes pas les propriétaires. Elle dépasse largement les idées vieillottes qui sont dans votre communiqué, quand on l'écrit  en occitan, en français ou n¹importe quelle autre langue. »

[14] Celui-ci a déclaré notamment : « Il n’y a pas, aujourd’hui, de baïonnettes aux portes de la langue française pour imposer un séparatisme avec des langues régionales. Par conséquent, je ne vois pas pourquoi on serait sur la défensive. »

[15] Blandin a également dit : « En France, en 2008, l’existence durable des parlers locaux n’est pas une atteinte au français. C’est une initiation aux autres phonèmes, utiles pour l’acquisition des futures langues étrangères, c’est une fenêtre ouverte sur la diversité. Nous sommes ici au niveau de la comptine, et non au niveau de l’ébranlement de l’école de la République ou du conseil municipal en catalan ». Evidemment nous avons d’autres ambitions culturelle et pédagogique que la simple comptine… Mais Blandin est la seule à avoir évoqué de manière positive, fût-ce indirectement, l’enseignement au niveau de la maternelle et du primaire.