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La promotion du français "langue-monde"

Quelques considérations sur un récent dossier du Crieur

La francophonie est un piège, à vrai dire bien grossier, dans lequel tombent pourtant la plupart de ceux qui entreprennent de le discuter... en français ! En effet, la question de la francophonie conduit jusqu’aux critiques les plus virulents de ce concept si violemment discriminateur (seuls les Français parlent et écrivent Le français, les autres sont des « francophones »...) à ne parler que du français, encore du français et seulement du français, c’est-à-dire à partager l’obsession première de l’expansionisme linguistique colonial à la française, dans une indifférence souveraine à l'égard du sort des langues menacées par l'imposition du français comme langue du pouvoir, de l'administration et de la culture officielle.

Je m’en suis convaincu en lisant un numéro récent du Crieur, la revue de Médiapart et de la Découverte qui, dans son dernier numéro (n°10, juin 2018), présente un dossier intitulé Décoloniser la langue française. Ce dossier est au demeurant bienvenu qui produit, sous les plumes d’Achille Mbembe et Alain Mabanckou (article à deux mains : « Plaidoyer pour une langue monde »), de Françoise Vergès (le titre de son article est aussi celui du dossier) et de Nadia Yala Kisukidi (« Francophonie, un nouveau french power »), une critique sans concession non seulement du vieux concept colonial dans sa version classique (celle par exemple qui est à l’origine du festival des francophonies de Limoges) mais aussi et surtout dans sa version nouvelle, telle que Macron l’a formulée dans son discours du 20 mars dernier.

Selon Mbembe/ Mabanckou revenant sur les origines de la francophonie, la France n’ayant pas les moyens de conduire une colonisation conséquente par les hommes du fait de sa faiblesse démographique, n’eut d’autre solution que d’« assimiler les peuples conquis par le biais d’une diffusion extensive de la langue ». Je passe sur cette explication, à mon avis tout à fait insuffisante, car elle doit être largement complétée par le rappel de la présence en France et parmi les colons français d’une idéologie bien installée de la langue française, de sa vocation universelle et civilisatrice. Sans quoi l’on ne comprendra jamais comment ni pourquoi ce furent les mêmes méthodes d’inculcation de la langue qui furent utilisées aussi bien dans les provinces « patoisantes » que dans les colonies d’outre-mer.

C’est d’ailleurs cette vision qui est engagée chez Onésime Reclus, cité par nos auteurs comme l’inventeur du terme et de de la notion de francophonie : « Nous acceptons comme francophones tous ceux qui ont ou semblent destinés à rester ou à devenir participants de notre langue : Bretons et Basques de France, Arabes et Berbères du Tell dont nous sommes déjà les maîtres »[1] (je souligne). La francophonie désigne ainsi chez Reclus à la fois l’origine allophone du locuteur et son statut de vaincu, même si la République se réserve le pouvoir de lui accorder la grâce de l’égalité de droit, c’est-à-dire la citoyenneté française, comme il advint pour les Bretons et les Corses.

Mais une conception à la fois beaucoup plus large et plus restrictive s’est ensuite longtemps imposée : tout locuteur du français qui n’est pas de nationalité française est francophone. Par exemple, seuls les auteurs français enrichissent la littérature française, les autres apportent leurs contributions aux littératures francophones… Cette discrimination, qui constitue un protectionnisme national et nationaliste des productions littéraires et artistiques, va bien au-delà du seul rapport entre colons et colonisés (ou ex-colonisés). Pour appréhender correctement ce processus discriminatoire, il convient de considérer l’histoire coloniale de la francophonie dans le contexte de l’idéologie linguistique et culturelle spécifique de la France révolutionnaire et post révolutionnaire, qui articule, sans crainte de contradiction, un idéal universaliste (le français langue des principes républicains et des droits de l’homme) à un nationalisme centraliste d’une implacable rigueur (seuls les Français de France sont susceptibles de parler et d’écrire vraiment français à condition de se plier à toutes les contraintes de la seule variété de langue reconnue par les institutions de la République; l’Académie, l’école, etc.).

La conception de la francophonie, telle que la présente Macron et ses conseillers, qui se veut ouverte sur le vaste monde, inclusive et plurielle, marque-t-elle une rupture radicale avec les précédentes versions ? C’est ce que se demandent fort à propos les intervenants de cette livraison du Crieur (mais, comme je l’ai dit, en identifiant la francophonie avec la francophonie coloniale, et même plus spécifiquement africaine). Ainsi la francophonie continue-t-elle « d’être l’une des nombreuses survivances du colonialisme français et de l’hégémonie que celui-ci a imposé sur les formes de vie culturelle de peuples prétendument indépendants » ; en outre elle reste au premier chef un « instrument au service de la politique étrangère de la France – un mélange d’affairisme, de mercantilisme et de militarisme qui, en Afrique notamment, consiste à "blanchir" les satrapies locales dans l’espoir de s’attacher des soutiens locaux afin de gagner des parts de marché et de mieux piller les richesses naturelles ».

Françoise Vergès cite un document de propagande glané sur le site gouvernemental de l’Institut de Recherche Stratégique de l'École Militaire : « le premier objectif de la France est de pérenniser et d’étendre son influence dans ce continent d’avenir [l’Afrique], que toutes les puissances installées et émergentes courtisent » (Raphaël Rossignol, décembre 2013). Les choses sont donc assez claires ! Macron, certes, s’exprime en d’autres termes, mais tel est bien l’objectif qu’il donne à sa francophonie rajeunie. Il est bien obligé, dans cette optique, de se confronter à la « critique décoloniale » portée par une partie conséquente de l’intelligentsia africaine et européenne, n’hésitant pas à recourir à une très choquante « injonction d’amnésie ». Françoise Vergès cite le discours de Ouagadougou de novembre 2017 où Macron envisage la colonisation comme un « passé qui doit passer », la France ayant « assumé », selon le président, depuis « longtemps » déjà son passé colonial. Comme le souligne Nadia Yala Kisukidi, le président alla bien, dans le même discours, jusqu’à prendre comme devise la formule : « ni repentance ni déni ». Si les crimes de la colonisation ne sont plus niés (comme le fait la droite classique qui affirme les effets positifs du colonialisme), ils sont donc en effet assumés avec cynisme au nom d’un « avenir commun », mais dans le cadre de relations nécessairement asymétrique où les dominants s’octroient à eux-mêmes le droit de s’exonérer des crimes et des exactions commises au préjudice des dominés. Que penser en effet d’un coupable qui reconnaît ses crimes et se vante de ne point s’en repentir, alors même qu’il n’en propose aucune réparation ? Il s’agit en fait de concéder un aveu inévitable pour tourner la page au plus vite, en redorant le blason de la francophonie afin de « réenchanter le nom ‘France’ » dans le cadre d’une « diplomatie douce », une « diplomatie de l’attractivité » (Kisukidi) afin de perpétuer la politique néocoloniale de prédation économique et de maintenir la présence militaire. Car le français de la francophonie reste bien d’abord « la langue des contrats économiques, des accords militaires et d’une idéologie de la suprématie intellectuelle » (Kisukidi). Une preuve parmi d'autres en est le limogeage de l’économiste Kako Nubukpo de son poste à l’OIF (Organe Interne de la Francophonie, voir par exemple l’article du 8 décembre 2017 dans Jeune Afrique) suite à sa tribune contre l’abomination coloniale du franc CFA, parue dans Le Monde Afrique (29 novembre 2017).

Tout cela mérite bien sûr d’être rappelé, mais c’est sur le plan linguistique que la position de ces critiques de la francophonie me semble fort décevante. Ils se font en effet les promoteurs du concept du français comme « langue-monde », présenté comme l’alternative magique à la francophonie, dans le sillage du manifeste de 2007 en faveur d’une « littérature-monde en français libérée de son pacte exclusif avec la nation », dont Mabanckou était signataires aux côtés d’une bonne quarantaine d’autres écrivains (voir ma réaction d’alors que Libé, miraculeusement, m’avait alors publié). Certes, et c’est tout à leur honneur, Mabanckou et Mbembe déclarent leur opposition « à tout définition de la langue française qui aurait pour fondement une idéologie discriminatrice et ethnonationalitaire » et ils appellent à découpler « la politique de la langue et la politique française de puissance », mais cela en faveur de la promotion du français sur l’ensemble de la planète, cette fois comme « langue-monde ». Il s’agit en effet de faire du français « une grande langue véhiculaire planétaire » pour demain et, par là, une langue décentrée dont tous ceux qui la parlent sont propriétaires au même titre. Cette vision du français s’accorderait avec les théories africanistes contemporaines, qui rêvent « d’une Afrique qui serait son propre centre, sa force et sa puissance propre dans le vaste monde » : « A cet imaginaire, la Francophonie n’a rien à proposer, sinon le monde rétréci d’une France repliée sur elle-même et qui ne conçoit l’autre que sous la figure de l’étranger ».

Un point fondamental, du moins pour moi et pour les lecteurs de ce blog, est que si le français est conçu comme une langue véhiculaire, c’est qu’il ne se substitue pas mais s’articule aux langues locales avec lesquelles il est en contact. Sauf que, de manière très significative, nos auteurs ne disent rien, absolument rien de ces langues là et des politiques linguistiques visant à les reconnaître, les enseigner et les promouvoir comme langues de culture. Aucune d’entre elles n’est citée, ils ne témoignent d'aucun souci de leur préservation, ils ne font aucune mention de la disparition programmée de nombre d’entre elles (l’Afrique compte plus de 300 langues en danger, voir par exemple l’article de Jean-Marie Hombert), ils n'ont aucune considération pour la richesse représentée par la diversité linguistique, et ne font pas même référence aux langues véhiculaires africaines comme le kiswahili… Seul semble importer le grandiloquent éloge du français comme langue-monde. Il est évident, trop évident, et tellement décevant, que cette élite internationale francophone (au sens strict du mot) prêche pour sa paroisse et promeut exclusivement sa propre culture (littéraire, philosophique, etc.) sans souci, du moins dûment manifesté, pour tous ceux qui, francophones ou non, font vivre des langues qui ne sauraient avoir la prétention à devenir des « langues-monde », au sens de langues planétaires (ou du moins à prétention planétaire car, avec le français, nous sommes certes loin du compte !) Bref ces critiques de la francophonie conduites au nom d’une conception encore plus prétentieuse et hégémonique du français que la francophonie macronienne, introduisent de fait un clivage culturel, social et politique entre l’élite mondialisée à laquelle ces intellectuels appartiennent (ou prétendent appartenir) et tous les locuteurs et scripteurs des « petites » langues (« petites », du fait de leur déficit de reconnaissance, même si elles sont parfois parlées par des millions de personne). Je note d'ailleurs que Macron lui-même n'a eu aucun mal à récupérer l'éloge du français langue-monde dans son discours sur la francophonie du 20 mars dernier (« Le français s’est émancipé de la France, il est devenu cette langue monde, cette langue archipel ») : le ton, l'image, le lyrisme, lui conviennet à merveille.

Sans doute, ce point aveugle de leur discours est-il largement induit par le piège tendu par la notion de francophonie à tous ceux qui, pour la discuter, acceptent de le faire sur le terrain de la francophonie même, qui exclut par principe que l’on parle d’autre chose que de langue française. Car la pire des approches, à mes yeux du moins, consiste bien à faire le procès de la francophonie en choisissant la surenchère rhétorique de l’ode enchanteresse au français planétaire.

 

Jean-Pierre Cavaillé

 

PS) A noter que le même n° du Crieur contient un article intéressant sur les manele, cette forme musicale produite et diffusée par la Roms depuis la Roumanie et d’autres pays des Balkans (Margo Chou, "La vraie playlist tsigane". On comprend, entre les lignes, que la majeure partie des manele sont chantés en roumain, mais la question linguistique (y a-t-il des manele en langue romani et quelles en sont les éventuelles spécificités?) n’est pas même effleurée. Ce désintérêt linguistique, que j’ai souvent eu l’occasion de souligner, est chose tout à fait normale et quasi de rigueur en France.



[1] Onésime Reclus, France, Algérie et colonies, Paris, Hachette, 1880, p. 422.