Paru le 30 mars 2007 dans la page Rebonds de Libération sous le titre : Francophones. L'écriture est polyglote

 

Francophones encore un effort si vous voulez devenir coperniciens

 

Selon les quarante-quatre signataires du « manifeste », Pour une « littérature-monde » (Le Monde du 15.03.07), le fait que quatre prix ont  été décernés l’automne dernier à des écrivains d’outre-France, pourrait bien être « un moment historique », plus encore : une « révolution copernicienne ». Le centre, en effet, « depuis lequel était supposé rayonner une littérature franco-française », ne serait plus le centre, il « est désormais partout, aux quatre coins du monde ». Et qui est-ce qui atteste de cette révolution, ou plutôt qui la décide, la décrète ? Le centre lui-même, en tant que centre ! Considérer que ce qu’il y a de plus central, parisien, franchouillard dans le petit « monde » littéraire hexagonal, le système des prix, puisse être le lieu d’une révolution copernicienne, et d’ailleurs d’une révolution tout court, témoigne en réalité d’une prétention, d’une arrogance, d’une suffisance dont seuls peuvent être capables ceux-là mêmes qui considèrent qu’il ne saurait y avoir d’autre reconnaissance littéraire et intellectuelle que dans et par le centre – ou du moins ce qu’ils continuent intensément en fait à concevoir ainsi –, un centre qui les a reconnus et auxquels ils s’identifient corps et âme. Il faut qu’ils sachent que la littérature-monde n’a certes pas besoin des prix littéraires de la petite capitale de la France, petit point désormais dérisoire sur la carte des cultures du monde, pour exister.

Mais qu’est-ce que la « littérature-monde », dans ce texte-manifeste ? Elle est forcément, nécessairement « littérature-monde en français ». Toute autre langue n’y est évoquée qu’à titre de comparaison (l’Anglais, qui aurait fait sa propre révolution il y a déjà bien longtemps et qui nous montre la voie) ou bien n’a de sens et de raison d’être que d’enrichir le français, de le revitaliser en le « créolisant ». Ce n’est certes pas que le terme de créolisation soit fait pour me déplaire, même si la notion est bien vague et fourre-tout, même si l’on peut déplorer, dans bien des cas, l’extrême frilosité littéraire de ces prétendues opérations de métissage tant célébrées aujourd’hui. Ce qui est insupportable, c’est que le monde, le vaste monde, une fois de plus n’est perçu, aperçu, que par le petit bout de la lorgnette de la seule langue française et depuis son centre en fait incontesté et incontestable.

A ce titre, la critique sans appel de la francophonie proposée par les signataires, dont ils décrètent la mort, tombe complètement à plat. D’ailleurs, les chantres de la francophonie eux-mêmes vantent aujourd’hui les mérites linguistiques et littéraires de la créolisation (voir par exemple les Carnets d’un francophone, de Jean-Marie Borzeix) et ont tout à fait raison de crier au malentendu, comme l’a fait le secrétaire général Abdou Diouf, dans sa réponse de vierge effarouchée (Le Monde, 19.03).

La révolution copernicienne, la véritable, n’aura lieu que lorsqu’il sera devenu évident que l’idée même de constituer des collectifs littéraires monolingues pour célébrer la littérature-monde est une aberration et une contradiction dans les termes, lorsqu’il apparaîtra que la littérature du monde se dit dans toute les langues et doit être promue dans son multilinguisme, quand on acceptera enfin de produire la critique non seulement de la francophonie, mais de l’europhonie triomphante, critique que Raphaël Confiant appelait de ses vœux dans une autre tribune du Monde des livres, il y a exactement un an, mettant du même coup en relief l’existence d’une europhonie dominée, dont aucune reconnaissance littéraire n’est envisageable.

Il est d’ailleurs extrêmement révélateur que le seul genre littéraire pris en compte par ce manifeste soit le roman, et de préférence la fiction narrative à l’ancienne, d’avant les « maîtres penseurs » de la littérature auto-référée. Sans entrer dans ce débat stérile (il vaut seulement la peine de noter l’aspect réactif du manifeste à ce sujet, bêtement anti-théorique), on remarquera seulement, avec Confiant encore, que la promotion exclusive du roman est l’une des marques les plus fortes de l’europhonie triomphante, au détriment des autres formes littéraires multiples qui existent aussi dans le monde et qui s’expriment en une multitude de langues, présentes sur tous les continents, et bien sûr dans ce que Paris appelle province, des langues que l’on n’aurait jamais l’idée de solliciter pour leurs productions littéraires, bonnes tout au plus à redorer le blason terni de la langue de Molière. Le 17 mars, nous étions 20.000 à Béziers pour dire que nous aussi nous avions une littérature. Qui s’en est soucié dans les salons littéraire de la capitale ? Paris avait bien autre chose à faire… vous pensez, une révolution ! En fait de révolution, il s’agissait simplement de simuler sa propre crise, de jouer le décentrement pour se ré-imposer comme centre ; centre de légitimité et de légitimation non plus des littératures du monde (la chose n’est visiblement plus possible), mais des littérature d’expression française dans le monde. De cette opération l’idéologie de la francophonie ne sort pas vaincue, contrairement à la tonitruante proclamation, mais triomphante.

Jean-Pierre Cavaillé