carte

La diversité linguistique menacée, vue de loin (de très, très loin !) Voir code des couleurs infra

 

 

Le Monde : plaidoyer pour la diversité linguistique et réflexe du patois

 

 Le journal le Monde, comme d’autres publications, présente de plus en plus fréquemment des articles et des dossiers sur la diversité linguistique en péril partout sur la planète. Le patrimoine linguistique de l’humanité ne cesse de s’appauvrir. Sur les 6 800 langues répertoriées (chiffre en réalité très variable, suivant le plus ou moins grand rigorisme ou laxisme de la distinction entre langues et dialectes) est-il affirmé dans le numéro du 27 février, un langue disparaît toutes les deux semaines, soit 240 en dix ans ! L’Atlas des langues en péril, réalisé par l’Unesco, parle de 229 langues en l’espace de deux générations : chiffre, on en conviendra, très différent ! Mais, je ne vais certes pas chipoter : le processus de raréfaction est indéniable et préoccupant. Les cas sont multiples et tous infiniment tristes.

 

Chronique d’une mort annoncée

 L’occasion du dossier du 27 février est fournie par le décès en Inde de la dernière locutrice de la langue bo, de la famille des langues de l’archipel du Grand Andaman (le Monde donne le nom anglais : Great Andamanese), qui sont toutes éteintes ou au bord de l’extinction. La disparition de cette femme est d’autant plus émouvante qu’on peut l’entendre chanter sur le site de Survival. Voilà comment l’article, signé Julien Bouissou présente les choses : « Boa senior se plaignait de ne plus pouvoir échanger dans sa langue maternelle » ; elle « ne pouvait plus que se raconter à elle-même les histoires et les chansons de son enfance ». L’évocation de la dernière des locutrices bo se poursuit sur le même ton de circonstance, fataliste et pleurnichard, nimbé d’exotisme : « chaque matin, Boa senior s’approchait des oiseaux pour leur parler, espérant se faire entendre des esprits de ses ancêtres ».

 

BoaSenior

 

Boa Senior

 Que l’on comprenne bien la raison de mes sarcasmes ; cette lecture suscite en moi les mêmes réflexions exaspérées que celles d’Yves Lavalade, qui venait lui aussi de lire l’article, à l’occasion d’une récente réunion électorale : nous qui sommes en contact avec les derniers locuteurs dits « naturels » des campagnes limousines, nous connaissons tous des hommes et des femmes qui sont exactement dans la situation de Boa Senior, c’est-à-dire qui, là où ils se trouvent, dans leur hameau et dans leur village, n’ont plus personne pour échanger en leur langue maternelle et sont condamnés à ne plus l’employer ou à soliloquer. A ceux là, le Monde ne consacre jamais d’article, d’ailleurs, comme on le verra, quand on passe du général abstrait au particulier concret, spontanément, les journalistes du Monde, comme tant d’autres, ne parlent plus de « langues » mais de « patois » (voir les exemples infra). On ne peut quand même pas mettre la mort d’un vulgaire patois sur le même rang que l’antique et mystérieuse langue bo ! D’ailleurs, il n’y a pas à chercher bien loin la preuve de ce double discours, comme nous l’a fait encore remarquer Lavalade : dans le même journal du même jour, le mot stupide et particulièrement infamant pour nous occitans, « Késako » (= Qu’es aquò), figure dans le titre d’un article consacré à un nouveau métal (« Molybdène Késako ? »). Ce mot ainsi graphié, là où il en faudrait trois, défiant toute logique grammaticale (mais il est bien connu que les patois n’ont pas de grammaire !), est pour nous la marque du mépris ordinaire en France pour la diversité linguistique sur laquelle pourtant désormais tout le monde (et tout le Monde) ou presque verse les larmes du crocodile.

 

Une langue qui meurt est un monde qui s’écroule

 L’article du Monde, certes, ne se contente pas de s’apitoyer sur la disparition du bo. Il s’efforce aussi d’envisager la situation de la diversité linguistique en Inde, d’une extraordinaire richesse mais en grand danger : pas moins de 196 langues seraient dans ce pays menacées de disparaître. L’article rapporte les propos d’une linguiste indienne, Anvita Abbi, de l’université de Jawaharlal-Nehru de New Delhi : « Une langue meurt quand on ne la parle plus à la maison ». Elle explique en outre que l’État indien est formellement favorable à la diversité linguistique, mais craint de susciter des revendications identitaires, sous-entendant, au moins dans le compte rendu du Monde, que la diversité linguistique ne peut pas ne pas représenter un problème politique. En sourdine, on reconnaît la vicieuse ritournelle : la diversité linguistique, c’est très beau, mais il est bien connu qu’elle fait sont lit au monstre de « l’identitaire ».

 L’article cite également un texte de David Harrison, prof à l’université américaine de Swarthmore, publié sur le site Internet de la BBC, selon lequel « toutes les cultures gravent leur génie dans des monuments verbaux ». Cela est fort beau aussi, et très vrai, à condition cependant qu’un tel droit à la différence culturelle et linguistique soit reconnu et d’abord que l’existence même d’une telle différence soit acceptée. Or une telle reconnaissance, chez nous tout au moins, est loin d’être acquise. Car, comme on l’a depuis longtemps constaté, sur la question des langues minoritaires en Europe et des langues de France, règne plutôt la loi du silence, au journal le Monde comme dans la plupart des autres médias francophones de France. Quand la question est agitée, invariablement au moment des discussions autour de l’opportunité d’une tutelle politique, le ton change. Ainsi les propos délirants de Chevènement sur « la balkanisation de la France » que produirait la plus minime reconnaissance  des « langues régionales » sont pieusement enregistrés sans le début d’une critique (voir par exemple l’article repris, dans le rétro n° 23 du 20.08.09). Les revendications linguistiques et politiques des corses (11.08.09), ou les exigences des catalans d’Espagne (05.04.09) ne rencontrent au mieux qu’une curiosité agacée et inquiète. Mais le reste du temps, le silence (au mieux ?) ou la folklorisation patoisante (au pire ?) sont de rigueur.

 A cet égard, l’article qui accompagne le précédent, de Brigitte Perucca, « La sauvegarde des langues, une cause de plus en plus suivie », est très instructif. Comme tous les papiers sur la question, on y tire la sonnette d’alarme, annonçant que selon les prévisions (établies par qui ? et comment ?), 3000 langues, soit donc quasiment la moitié de celles qui existent, sont portées à disparaître au cours de ce siècle… L’article parle de la « course contre la montre » pour la « survie » de ces langues, mais en réalité envisage uniquement la conservation de leur mémoire. Cette confusion et identification de la vie des langues à leur archivage laisse songeur… A ce sujet, et à ce sujet seulement, sont envisagés les projets et programmes de recherche de la School of Oriental and African Studies à Londres, de la Fondation Volkswagen en Allemagne, le Rosetta Project en Californie, le projet tout nouveau Langues en danger du Laboratoire de dynamique du langage de l’université de Lyon-II et, bien sûr, Sorosoro, le projet de la  Fondation Chirac, qui propose de constituer un fond d’archives sonores et visuelles des langues en péril. Or, dans cet article, si l’Asie et l’Afrique sont évoquées, à la fois pour le nombre de langues et la grande détresse de beaucoup d’entre elles, il n’est fait aucune allusion à l’Europe ni à la France (comme pourtant cela aurait quand même pu être le cas, en citant le projet lyonnais qui possède un volet « langues en danger en Rhône-alpes » porté par Michel Bert et James Costa).

 Il est vrai, et je ne m’en serais pas douté avant de suivre les pistes indiquées par le journal, que les français peuvent avoir sur ce point l’impression de bénéficier de la caution des chercheurs, à la vue par exemple de la carte proposée par David Harrison et d’autres kubgysutes anglo-saxons, où l’Europe apparaît comme une zone entièrement dégagée de toute langue menacée.

language_extinction_hotspot

Pourtant presque toutes les langues historiques de France sont classée par l’Unesco comme « langues en très grand danger ». Étrangement (?), le site de la Fondation Chirac n’indique pour la France que le breton et avec lui, pour l’Europe, toute la famille des langues celtiques (irlandais, écossais, gallois, cornique et breton), menacées comme le sont les langues sames. Il est certes signalé, au passage, que quarante autres langues sont en danger en Europe, mais sans les citer. Seul le basque est nommé, classé pourtant par l’Unesco comme « vulnérable » (et non "en danger", ni a fortiori "en très grand danger"). Il est vrai que la page de Sorosoro parle en terme de « familles de langues » : il n’y aurait donc guère lieu de  se soucier pour l’occitan ou pour les langues d’oïl, puisqu’elles appartiennent à de prospères familles ! Du reste, dans la fiche consacrée sur ce site à l’occitan (réalisée à partir des données de l’Union latine) le nombre de locuteurs est estimé à 4 millions, ce qui me semble extrêmement surévalué. Pourtant, il est bien précisé tout de même que « l’ensemble des variantes de l’occitan sont en grand danger d’extinction, selon les critères de l’Unesco ».

 Nous voulons bien croire au sérieux et à la probité du programme Sorosoro, qui comporte également un volet « revitalisation » (aucune précision n’est cependant donnée à ce propos sur le site, ce qui n’est pas de très bon augure), mais nous ne pouvons pas rappeler que son mécène Jacques Chirac, il y a quelque mois à peine, se félicitait encore que sous sa mandature il était parvenu à maintenir en France la seule reconnaissance du monolinguisme national.

 Pourtant, le Monde, toujours lui, publiait le 3 octobre 2009 (quelques jours avant une rencontre au musée du Quai Branly sur cette thématique), un entretien avec Colette Grinevald, qui dirige le laboratoire Dynamique du langage déjà cité et membre du comité scientifique de Sorosoro, qui remet largement en cause ces vues franco-françaises. Grinevald y critique fermement ce que l’on peut appeler l’idéologie pseudo-scientifique de la mort annoncée – et donc fatale (avec tout le poids des prédictions autoréalisatrices) – des langues menacées, rappelant que les indiens d’Amérique, en 1992, ont réagi avec colère par divers manifestes aux propos des linguistes qui les tenaient pour déjà cliniquement, c’est-à-dire linguistiquement et culturellement morts : « Les Indiens ont protesté. Avec raison : ils veulent récupérer leurs langues et ils savent que cette lutte est liée à la défense de leurs territoires, menacés par la déforestation, l’industrie touristique, etc. Dans le même temps, en Australie, un mouvement analogue pour sauver les langues et les cultures aborigènes est né. Finalement, la communauté scientifique a pris conscience, bien au-delà de l’Amérique et de l’Australie, qu’il y avait urgence, non seulement à décrire les langues – ce qui demeure fondamental – mais aussi à les compter, à les inventorier dans leurs multiples instances, à les enregistrer, à en évaluer la vitalité et à... le faire savoir ! » Très bien et dommage, qu’ici encore, aucune référence précise ne soit aussi faite à l’Europe, ni à la France. Pourtant Grinevald affirme que des préjugés, très répandus dans notre pays, empêchent de « mesurer le danger » et d’y faire face : « En France, la majorité de la population a des attaches multiples, mais l’idéologie ambiante nie cette réalité : ce qui est bien, c’est d’être monolingue, monoculturel ; tout le reste, tout mélange, est considéré comme déviant. Il faut sortir de ce schéma ! Chacun doit avoir le droit d’appartenir à plusieurs langues et à plusieurs cultures. En Inde ou en Afrique, le multilinguisme est une tradition, presque une seconde nature. Cela n’a jamais provoqué de drame « identitaire » ». Il faudrait ajouter que, en Inde comme en Afrique, la question des langues menacées, le plus souvent, n’est cependant guère prise en main par les gouvernants, lorsqu'ils ne trouvent aucun intérêt politique immédiat à soutenir leur conservation ou revitalisation (la disparition du bo est un exemple flagrant d’incurie et de d’abandon).

 Cet entretien est accompagné d’un article général au contenu, non signé, très proche de celui signalé plus haut. On y retrouve une citation obligée sur la singularité de toute langue, cette fois empruntée à l’australien Christopher Moseley : « Chaque langue est un univers de pensée structurée de manière unique, avec ses associations, ses métaphores, ses modes de pensée ». Là aussi des noms de derniers locuteurs sont produits : « Le mannois, parlé sur l’île de Man, s’est éteint avec Ned Maddrell en 1974 ; l’oubykh, parlé en Turquie, s’est perdu en 1992 avec le décès de Tevfik Esenç », en 1998 est morte « la langue eyak (Alaska-Etats-Unis) lors du décès de Marie Smith Jones qui en était l’unique dépositaire... ». Je conçois tout à coup cette importance du nom propre : le faire part de décès du dernier locuteur supposé est donné comme l’acte de la mort officielle de la langue ; elle devient ainsi une affaire classée dans le musée des idiomes perdus. Je ne me souviens plus où j’ai entendu parler d’une langue déclarée défunte avec le décès de son dernier locuteur dont on trouva des années plus tard trois ou quatre usagers encore bien vivants…

 

Notre bon vieux patois

 Le même article prend un exemple français, apparemment pour me faire mentir. En fait, l'exemple est bien plutôt une confirmation de ce que j’avance, car le nom de la langue, le picard en l’occurrence, n’est même pas prononcé… Il s'agit seulement d'enregistrer les derniers soubresauts du succès de Bienvenue chez les Ch’tis. Le « chtimi » (c’est le seul nom produit : le nom de la langue comme patois donc), nous dit-on, « au fil des dernières générations, est doucement passé du statut de langue à celui de dialecte pour finalement devenir un objet folklorique, offrant malgré lui et avec élégance un aspect exotique ». Évidemment une langue déchue en dialecte, cela ne fait pas sens en linguistique; l’auteur voulait sans doute écrire « patois », et s’est alors repris, car dans le contexte d’un article sur les langues menacées, le terme ne lui a probablement pas semblé idéologiquement correct....

 « Patois », c’est le mot qui brûle les lèvres, et qui vient tout naturellement sous la plume dès que l’on quitte les vues générales sur la beauté et bonté de la « biodiversité linguistique » (une notion qu’il serait d’ailleurs urgent d’analyser). A lire le Monde mais on trouverait sensiblement la même chose en d’autres journaux –, la réalité concrète de toute langue locale est patoise[1].

 Cette réalité se décline d’abord au passé, pour remettre en cause l’affirmation selon laquelle l’école aurait fait la guerre aux idiomes locaux… Médisances de régionalistes ! L’historien Antoine Prost nous l’affirme, cité par Benoît Floc’h (« Pendant un siècle, la fabrique du citoyen a tourné à plein régime », article paru le 16.12.09) : « On a beaucoup dit que l’apprentissage du français avait été une entreprise de déculturation ou coloniale […]. Or on ne voit pas que les instituteurs utilisaient le patois pour enseigner le français, qu’ils ont fait beaucoup pour conserver les contes et chansons... ». Même si elle n’est pas explicitement nommée, la thèse de Jean-François Chanet (L’École républicaine et les petites patries), discutée entre autres par Martel (L’École française et l’occitan), devient – au prix de sa pure et simple caricature – le prêt à penser sur la question.

 Ainsi le patois est-il ce que certains continuent à parler « en province » et il se décline selon le lieu où il est parlé, tout comme au XIXe siècle. Tel tenancier de camping de la Seyne-sur-mer, au nom local de Buffalo Hacienda (du patois castillan ?), lit à ses clients une « ode au [mais non « en »] patois de Provence » (04.08.09). Nous apprenons dans un article consacré aux « ménages modestes » qui s’installent à la campagne, que « gratter » veut dire travailler « en patois auvergnat » (27.02.10). Gaston Couté le chansonnier anarchiste, écrivait ses textes en « patois » beauceron et c’est ce même « patois de la province » que parle encore Bernard Gainier, agriculteur à la retraite, promoteur de Couté, auquel un documentaire vient d’être dédié (23.03 et 26.03.10).

 Le patois est évidemment exportable : c’est ce que les étrangers parlent quand ils ne parlent pas leur langue nationale. Il est la notion à travers laquelle est perçue toute déviance linguistique d’une norme officielle. Dans Les Rats, la pièce de Gerhart Hauptmann, « on entend, selon l'origine des personnages, du berlinois, du haut allemand, du dialecte viennois, un sabir mâtiné de polonais, toutes choses qui mettent en joie les oreilles allemandes comme le font les patois en France » (14.02.10). Certains d’ailleurs n’aiment pas du tout ça, comme l’ « envoyée spéciale » du Monde à Colmar qui a assisté à une mise en scène de l’irlandais John Millington Synge : il est reproché à la traductrice Françoise Morvan (celle-là même qui voit un nazi sommeiller en tout militant breton) d’être « allée puiser dans le breton des équivalents au gaélique » ; en effet si sa démarche « se comprend du point de vue de la recherche de l’authenticité, ce choix sonne bizarrement à l’oreille, qui, bien que la traductrice s’en défende, entend souvent un patois gavé de "pareil comme toi" » (17.01.10)

 Qu’il mette les oreilles en joie ou les irrite, le patois reste le patois, c’est-à-dire un stigmate de déculturation. C’est ce qui apparaît au détour d’une tribune de Marion Feldman consacrée aux traumatismes subis par les enfants juifs cachés pendant la guerre. La clandestinité a exposé ces enfants « à un processus de déculturation tel que, lorsqu’on vient les sortir de leur cachette, ils ne reconnaissent plus leurs parents, ils parlent le patois, ils portent un autre prénom, parfois un autre nom, parfois ils adhèrent à une autre religion » (01.03.10). On comprend très bien ce que veut dire Marion Feldman, mais il est très révélateur que l'acquisition d'un « patois » (et un soi-disant oubli du français auquel on a du mal à croire, dès lors que dans les années 40, le bilinguisme était déjà généralisé), soit exhibé comme une preuve irréfutable de « déculturation ».

 A travers tous ces exemples, on le voit, nous n’avons pas affaire à une stratégie concertée de dégradation des langues minorées et menacées, mais à une attitude spontanée, à une grille d’interprétation diglossique de la diversité linguistique, d’autant plus implacable qu’elle n’est pas l’objet d’un métadiscours réflexif. De ce point de vue, du reste, le Monde ne fait qu’enregistrer les usages les plus courants des mots. Mais on est bien confronté à une sorte de schizophrénie : sur le plan de la théorie générale, la diversité linguistique est un trésor inestimable de l’humanité, sur le plan de la perception concrète des langues historiques de France et d’Europe, loin de l’exotisme des peuples premiers, c’est encore et toujours l’image du « patois » qui s’impose et fait irrémédiablement obstacle à l’application des principes universels aux réalités locales.

 

Un appel à la sainte alliance du français et des langues régionales ?

 Le syntagme « langue régionale », connoté positivement, réapparaît cependant dès que l’on revient au politique, où il s’est désormais imposé. Quelle n’est pas notre surprise de le trouver jusque dans l’appel – le dernier en date d’une interminable série – , publié urbi et orbi par le Monde à la fin de l’année dernière (07.12.09) et repris par une myriade de sites, sur la misère du français envahi par l’anglais, faute d’une « politique linguistique » adéquate, signé par une dizaine d’associations de protection et de promotion de la langue française. Les locuteurs des langues régionales sont interpellés avec les espérantistes et les immigrés eux-mêmes pour apporter leur soutien à la langue nationale en péril : « Notre appel s’adresse aussi aux espérantistes, aux amis des langues régionales, vite éradiquées si la langue commune était marginalisée, aux immigrés qui veulent continuer à parler notre langue sans oublier celle de leur pays d’origine, à nos compatriotes des DOM qui veulent parler français ET créole. » L’argument, si je comprends bien, est que le français en quelque sorte protège par son existence même les langues régionales, ou du moins les préserve d’une rapide éradication (la nuance est d’importance). Pourquoi et comment ? L’évidence est telle que, sans doute, elle n’a pas à être démontrée. Là aussi, c’est le lien diglossique qui semble spontanément mobilisé ; il est en effet censé laisser une place, réduite à l’extrême et extrêmement subalterne, à tout ce qui n’est pas français, mais une place quand même, qui disparaîtrait nécessairement en même temps que la langue dominante, un peu comme les puces meurent avec le chien qui les porte. De toute manière, il suffit de poursuivre la lecture de l’appel pour ne plus se faire aucune illusion, lorsque est envisagé l’enseignement des langues : « Parlons ici seulement de ce qu’il faut pour revenir au bon sens : à l’école élémentaire ou au collège, asseoir d’abord un solide apprentissage des langues nationales en Europe, puis commencer celui de deux langues étrangères dont la première, selon la recommandation du professeur Hagège, serait autre que l’anglais ». Ainsi, les auteurs de cet appel ne prévoient-ils aucune espèce de place à l’école pour l’enseignement des langues régionales. Et ils voudraient que les « amis » de ces langues leur apportent leur soutien ! Qui plus est, cette phrase, à laquelle je n’imagine pas que Hagège puisse souscrire, exclut le bilinguisme précoce : il faudra d’abord avoir le plus solide acquis de la langue nationale pour ensuite s’adonner à l’apprentissage des langues « étrangères », après l’école primaire et même le collège ! C’est-à-dire, comme n’importe quel spécialiste vous le dira, lorsqu’il est déjà trop tard pour faire des plurilingues à l’aise et efficaces. Le soi-disant « bon sens » invoqué est donc une pure crétinerie, à laquelle on s’étonne que toutes ces associations aient pu souscrire. Nous sommes très exactement dans le schéma monolingue et monoculturel décrit par Colette Grinevald dans son entretien (voir supra) ; et il apparaît évident que s’il est fait appel aux autres langues, c’est uniquement pour combattre l’anglais et certes pas par goût pour le plurilinguisme. Les « amis des langues régionales », comme les autres, apprécieront.

 

Jean-Pierre Cavaillé

 


 

[1] Une enquête en d’autres journaux donneraient des résultats similaires. Quelques exemple tirés de Libération : «Lou Pisadou» [sic !], désigne « en patois ardéchois […] le gourdin prolongé de pointes métalliques qui servait à faire éclater l’écorce des châtaignes sèches » (05.11.09) ; «Crottin» [de Chavignol] « viendrait du mot «crot» qui désignait en patois berrichon les trous sur les bords des rivières où les femmes lavaient le linge » (03.07.08) ; «On va gagner 1-0, on va leur faire avaler du pichon [poisson, en patois, ndlr], aux Girondins !» (un supporter de Boulogne-sur-mer 21.09.09) ; Raoul de Godeswaervelde est « un chanteur patoisant » du Nord (idem) ; la mère de Rose-Marie Bloquet de La Chaîne des terrils dans le Nord, était « poétesse patoisante » (26.08.08) ; Elise Ovart-Baratte, chercheuse, socialiste, secrétaire de section du Vieux-Lille, parle « le patois ch’ti » (16.08.08) (la plupart de ces références aux ch’ti sont bien sûr liées au succès du film de Dany Boom) ; Pierre Marcelle, évoque avec mépris « les imbéciles nés quelque part », qui se reconnaissent dans la chouchen ou le « patois ch’ti » (17.04.09) ; Helmut Fritz déclare : «On parle tous un patois lorrain en Moselle »  (05.03.10) ; Fela, chante en « patois nigérian » (24.09.08) ; dans les Pouilles italiennes ont entend le « patois de Ostuni ou de San Vito » (02.08.2008) ; Cavanna, parle « des patois de la péninsule italienne » (en défendant une curieuse théorie selon laquelle le piacentino, parlé à Piacenza, Plaisance, serait plus proche de « l’auvergnat » (sic !) que desdits « patois » péninsulaires ! 26.12.2009), etc. etc. Une petite incursion sur le moteur de recherche interne au site du Figaro, montre qu’il y aurait encore plus de matière dans ce journal, mais l’accès aux archives, est, comme pour le Monde, payant.