Découvrir-les-Tsiganes-O-KOVA

 photo L. de Gouyon Matignon

La grande affaire des Manouches

 

O kova, en manouche, c’est « la chose », l’« affaire » et même l’« événement ». O Kova est le titre que Louis de Gouyon Matignon a donné à un film documentaire d’une vingtaine de minutes (fenêtre de visionnage ci-dessous) consacré à de jeunes manouches landais saisis dans leur vie la plus quotidienne. Pourquoi la chose ? Peut-être parce que ce film s’attache à montrer quelque chose qui n’a pas de nom : ce qui, pour les Manouches, est le sel de l’existence, ce qui les conduit à se livrer à des occupations particulières de plein air et surtout à se ménager de longues plages de temps libre dédiées au seul bonheur d’être ensemble, à la disponibilité pleine et entière partagée à plusieurs. Bref, O Kova porte ainsi sur ce qui distingue radicalement les Manouches des gàdjé (tous les non « gitans », ceux qu’ils nomment aussi « sédentaires » ou « paysans », sans animosité ni péjoration) qui vivent autour d’eux et avec lesquels ils sont en relation de mille manières. Des jeunes et des adolescents qui passent de longs moments festifs et complices en petits groupes me direz-vous, il n’y a rien de plus commun, de plus universel. Mais il y a bien des façons de vivre ces moments de par le vaste monde, et les Manouches, assurément, ont le leur qui tient peut-être au temps qu’ils y consacrent, à l’importance qu’ils leur accordent dans le cadre d’une culture, où ces pratiques de groupes ne sont pas une étape initiatique destinée à se terminer avec « l’entrée dans la vie active », mais au contraire un apprentissage au mode de vie privilégié de toute une vie.

O kova, est un mot qui apparaît dans le film, et il désigne, de manière fortuite le gibier, les palombes (toïba[1]) : « Hi lo krat pral o kova, katé, dik, douï ! » : « ils sont juste là derrière, les machins, ici, regarde, deux ! », dit l’un des protagonistes, le fusil à la main. Les jeunes Manouches qui vivent dans des zones rurales, ou du moins périurbaines (on aperçoit Mont-de-Marsan et Vieux-Boucau), sont, comme leurs aînés, de fins chasseurs (petit et gros gibier), pêcheurs (d’eau douce), chercheurs de champignons, etc. De ce point de vue, ils sont plus ruraux que les ruraux, avec lesquels d’ailleurs il leur arrive souvent de chasser le chevreuil ou le sanglier. Ils vous le diront : plus qu’en tout autre lieux, ils se plaisent  « dans la nature », qu’ils connaissent et qui, en retour, les reconnaît. Louis a accompagné quatre de ses amis dans quelques une de leurs virées, aux hérissons (niglengué), aux palombes (ap i arhta foun o toïbi), à la pêche (an o fichrépen) et il l’a fait comme seul peut le faire un véritable compagnon de route (l’expression est ici à prendre au pied de la lettre !), c’est-à-dire quelqu’un qui « connaît » (ké brindjel lo), qui passe du temps avec eux, qui comprend et qui parle le manouche.

Car le manouche, pour ceux du moins qui le parlent encore (il est assez notable que ces jeunes garçons en aient une connaissance tout à fait correcte), bien souvent coupé (paguédo) de français ou plus exactement de « français voyageur », participe de ce mode vie élaboré (siklédès : appris, civilisé). Louis n’a pas jugé nécessaire de traduire les brefs échanges en manouche que l’on entend tout au long du film. Ils ne sont pas essentiels à la compréhension de ce qui se joue et c’est aussi une manière, peut-être, de préserver une intimité exposée à l’image. Ce sont en fait des bouts de phrases courantes ou de simples mots que l’on y entend surtout : « bigué tout ! » (baisse toi!), « dja mengué » (on s’en va), « haltré ! » (attends !), « katé, katé, kaïa ! » (ici, ici, celle-ci !) « tsardel lo » (il tire), « i pouchka » (un fusil), « i latchi ïag ! » (un beau feu) ou, juste un peu plus compromettant un « kamo borap keï rat, me! », que je ne traduirai pas (allez voir le dictionnaire publié par le même de Guyon Matignon !), ou encore cette phrase qui fuse lors d’une rencontre festive un soir d’hiver (anniversaire ? fête de noël en famille ?)  : « nachti rha (tu peux manger) dans mon plateau, c’est pas grave, mais bon... ».

 Cette dernière scène se passe, comme la plupart des scènes domestiques, ap i platsa, sur l’aire d’accueil ou le terrain privé, et donc en extérieur. Les Manouches, même au coeur de l’hiver, mangent dehors, debout, défiant les intempéries, près du feu, du grand feu (bari yag), coeur palpitant de toute réunion familiale. J’ai noté que désormais pour les anniversaires des enfants et autres occasions de réunions familiales, les organisatrices (ce sont toujours des femmes) rivalisent d’ingéniosité pour décorer un petit périmètre contre et entre deux caravanes (ballons de couleurs, éléments de décor, vêtements féeriques pour les enfants…). La vraie vie, la bonne vie (o latcho djiben) se passe dehors ou, comme on le voit dans le film, dans la voiture (dren o vago) ou  dans « la camping » (la caravane). C’est pourquoi, la plupart du temps, les Manouches dépriment dans les appartements et disent étouffer (chtika keï dren!). La caravane est un nid douillet (i nechta), l’hiver surtout, ils s’y blottissent (tsoukémen dren) comme les hérissons.

Louis a surtout filmé, je l’ai dit, de jeunes adolescents. Ils sont entre garçons : les filles sont joignables par portables, on échange les photos et de courts messages sur facebook. Elles mêmes ont leur vie entre filles (Louis le montre aussi, mais très significativement, en effleurant à peine le sujet), mais cela ne dure guère, et certains des jeunes que Louis a suivis sont déjà sans doute en couple, car c’est souvent très jeune qu’a lieu la fugue rituelle après laquelle ils sont déclarés (et se déclarent) « mariés »… On fume un peu d’herbe, comme chez les gadjé, on écoute dans les voitures diverses musiques populaires d’aujourd’hui (rap, RnB, reggaeton), d’hier (de la variété allemande anglophone des années 80), voire d’avant-hier (Louis Mariano, etc.) et enfin (last but not least) des cantiques de l’Église évangélique Vie et Lumière, en français et, parfois, en manouche… Louis a bien su capter cet éclectisme musical qui ne manquera pas de décevoir ceux qui imaginent les aires d’accueil comme des conservatoires de jazz manouche et de guitare « gitane », musiques du reste aussi pratiquées et parfois même intensément (Louis est un gadjo initié à la vie manouche à travers l’apprentissage in situ du jazz manouche)…

Mais surtout, ce que Louis a su saisir dans son petit film est cet art de passer le temps, ou de le laisser passer, couler, avec calme, sérénité, parfois avec joie, parfois avec une douce mélancolie, lors de ces très longs moments de stase entre des plages d’activité intense (chasse, travail, etc.), là où les gadjé désoeuvrés déprimeraient lamentablement. Aussi en voyant ces images me suis-je souvenu d’une très belle page de Patrick Williams, tirée de la fréquentation de familles résidant en Auvergne dans les années 70 (lorsque les grands parents de ces jeunes avaient leur âge) : « Bien sûr que les Mānuš travaillent... mais tout de même, toutes ces heures au café, à la pétanque ou au palet, à courir les champs, fureter dans les buissons... Il est possible de dire : cela c’est le loisir, cela c’est l’approvisionnement... Mais toutes ces heures aussi à rester, l’hiver, « au bord du feu », l’été, assis dans l’herbe, au soleil ou à l’ombre, à raconter vingt fois les mêmes blagues rebattues, à débiter des brins d’osier en rondelles ou à tailler un bout de bois jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien, à regarder le feu, à se taquiner, à caresser es enfants... Toutes les fois où l’on est invité expressément (« Tu viendras, hein ? » et on vient, on s’asseoit, on boit un litre, on parle un peu, et puis on reste et il ne se passe rien... quand on annonce qu’on va partir, vere tajsa ? (« tu viens demain ? »). Toutes ces heures « creuses » face au temps tout réglé, tout repli des Gadjé. C’est bien, là encore, par l’abstention, le retrait, une manière d’assurer une maîtrise sur soi. Car bien sûr, ce « rien » est tout occupé d’intensité manouche : les bruits, les odeurs, les présences, les voix... tout un monde de sensations qui sont celles du campement »[2]

 

Jean Cavaillé

 

Voir ici, sur le Louis de Gouyon Matignon et son Dictionnaire français / manouche : Louis de Gouyon Matignon et la langue des Manouches

Sur la langue manouche (plus exactement le dialecte sinto de la langue romani) : Rencontre avec une langue invisible : le manouche

Et sur d’autres aspects de la culture et des sociétés tsiganes en général et des Manouches en particulier :

Pas de droits culturels pour les Tsiganes

« On est en France, on parle français »

Le droit de pleurer ses morts

Comment le CNED traite les "gens du voyage"

O KOVA - documentaire manouche


[1] Je choisis ici, délibérément, d’utiliser une graphie calquée sur le français – et non la graphie exploitant des lettres et signes diacritiques empruntés au roumain comme le font les savants, voir par exemple dans ce post la citation de Williams –, pour me rendre plus facilement accessible aux Manouches et donner un peu à entendre aussi le manouche (prononcez mànouche en accentuant fortement et longuement le « a » !) à ceux qui ne le connaissent pas. C’est aussi le choix que Louis de Gouyon Matignon a fait pour son Dictionnaire.

[2] P. Williams, Nous, on n’en parle pas. Les vivants et les morts chez les Manouches, Éditions de la MSH, 1993, p. 55-56.