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Louis De Gouyon Matignon et Chris Campion Jérôme Sandlarz © Radio France

 

Louis Gouyon de Matignon et la langue des Manouches

 

Comme je l’ai raconté dans un post précédent, je m'initie au dialecte sinti, au contact des familles manouches du Limousin. Avec eux j’apprends évidemment beaucoup plus que la langue, et tellement d’autres choses, en matière d’organisation sociale, de culture, de religions(s), de mémoire, que je ne saurais par où commencer pour vous en parler. Je dirai seulement que je vais d’étonnement en étonnement, à la rencontre de ce monde si différent et si proche, immédiatement proche, un autre monde à la fois dans notre monde et à sa lisière, ou plutôt dans ses lisières intérieures, dans les plis de ses territoires périurbains et (de moins en moins) ruraux, entre aires « d’accueil », missions itinérantes, HLM, stationnement familial « sauvage » (devenu d’ailleurs désormais quasiment impossible), terrains privés… Un autre monde dans notre monde, non pas tout à fait invisible mais que l’on ne veut pas voir, ni avoir près de soi, sans cependant rien en connaître et rien vouloir en connaître. Et cette seule différence me remplit d’étonnement : eux (car il y a bien « eux » et « nous », de leur point de vue, et du nôtre, même s’ils ne concordent en rien) savent tout, ou presque du monde des gadjé ; nous ne savons rien, ou presque du leur, alors même qu’ils sont là depuis des siècles (depuis le XIVe, n’oublions pas, pour les plus anciennes familles), souvent depuis bien plus longtemps que ceux qui les considèrent irrémédiablement comme étrangers et « indésirables ».

Aujourd’hui, je voudrais présenter le travail lui aussi étonnant, remarquable pour son efficacité et son intégrité, d’un jeune gadjo, connu et reconnu de tout le monde manouche en France : Louis de Gouyon Matignon. Connu aussi, désormais du grand public. Cet étudiant en droit qui a déjà sa notice sur wikipedia  est né en 1991 dans une très aristocratique famille,  aussi est-il, peut-on dire, le descendant d’une longue tradition de rencontre entre la noblesse et les bohémiens, qui se disaient eux-mêmes nobles déchus, depuis les grandes familles féodales qui les prenaient à leur service sous l’Ancien Régime et leur servaient souvent de parrains, jusqu’à la grande figure d’historien François de Vaux de Foletier, fondateur de la revue Études Tsiganes. Louis de Gouyon Matignon qui a rencontré le monde des manouches à quinze ans, en apprenant à jouer de la guitare (il en joue d’ailleurs très bien), a fondé l’association Défense de la Culture Tsigane et plus récemment le Parti Européen. Ses prises de parole sur les médias en faveur des gens du voyage sont innombrables : il n’y fait aucune concession au racisme ordinaire et à l’ignorance de ses contradicteurs, quels que soient leur âge et leur fonction, comme vous pourrez le constater en tapant son nom sur votre moteur de recherche préféré. Un temps, il a été l’assistant parlementaire d’un sénateur UMP (Pierre Hérisson), mais il s’est fait virer pour avoir attaqué Estrosi, du même parti, sur la question des aires d’accueil (le maire de Nice venait de traiter de délinquants devant l'assemblée nationale des voyageurs qui occupaient un terrain illégalement, alors qu’il n’existe à Nice qu’une aire calamiteuse de 50 places). Le gars assure un maximum et ne cède sur rien. Il est déterminé et sans doute très ambitieux (il confie avoir rêvé enfant de devenir pape !), mais aussi parfois d’une ingénuité désarmante. Un film lui a été consacré par Arte, qui mérite d’être vu et où l’on entend d’ailleurs pas mal parler manouche (Un Prince chez les Manouches). Il a déjà trois bouquins à son actif, Gens du voyage, je vous aime (Paris, Michalon Éditeur, 2013), que je n’ai pas lu (je n’aime pas son titre, pas du tout !), un Dictionnaire tsigane. Dialecte des Sínté (Paris, L’Harmattan, 2012) et plus récemment Apprendre le tsigane (Paris, L’Harmattan, 2014), qui sont pour moi de vrais livres de classe que je traîne partout pour les confronter à ce que m’apprennent mes interlocuteurs.

Combien de fois m’a-t-on évoqué, ici en Limousin, la figure de ce « tarno gadjo », qui parle si bien le manouche ? Son dictionnaire est dans nombre de caravanes et surtout ses vidéos où il s’adresse dans la langue et sans sous-titrage à la communauté, font un buzz énorme (par exemple celle-ci) sur les aires d’accueil et dans les missions évangéliques où on les exhibe fièrement sur les téléphones portables.

C’est pourquoi je puis dire que Louis est en train de jouer, par ses vidéos et ses livres, un rôle considérable dans la réappropriation de la fierté de la langue, bien parlée encore dans certaines familles par toutes les générations, mais extrêmement menacée et délaissée par de nombreux quinquagénaires et quadragénaires qui ne l’ont pas ou peu transmise. Cette image positive, anoblie de la langue par ce jeune gadjo prometteur, a des effets incontestablement dans les têtes et les bouches d’une communauté confrontée à une négation perpétuelle de tout ce qui la constitue, de tout ce qui la fait être ce qu’elle est encore. Évidemment, cette action individuelle (aussi relayée par les médias et le bouche à oreille soit-elle) ne suffira pas, mais elle donne incontestablement envie à de nombreux jeunes et moins jeunes de prendre le relai, de s’appliquer à enrichir leur vocabulaire et le simple fait de parler de la langue, qui affleure encore partout, contribue à la faire parler.

Dans son avant propos à Apprendre le tsigane, texte généreux mais un peu décousu, il écrit que cette langue « illustrant la diversité linguistique française et européenne […] est sur le point de mourir » et, ajoute-t-il, (quand je parlais à la fois d'ambition et d’ingénuité !) : « il sera de mon devoir de l’en empêcher ». Il note au passage que les manouches ont appris « la langue locale » (alsacien, occitan, basque, catalan) pour vivre et commercer et aujourd’hui, bien souvent « se sentent isolés du fait de ne plus parler leur langue maternelle ». Ainsi, dit-il, s’est-il employé à « trouver les dernières familles parlant couramment la langue, compiler un maximum de mots, d’expressions et de phrases possible, les transmettre à travers l’écrit pour sauvegarder la langue à un moment précis de son histoire ». Ce qui me touche beaucoup, c'est que ses destinataires privilégiés, ceux qui donnent sens à son projet, sont les tsiganes eux-mêmes.

Sans doute des universitaires sourcilleux trouveraient à redire dans ces deux livres (mais que ne les ont-ils pas faits eux-mêmes depuis le temps, depuis l’admirable travail, tout à la main, de Joseph Vallet, qui n’a pas même accédé à l’imprimé !). Mais ses choix se défendent , par exemple, l’adoption d’une graphie calquée du français (puisque c’est à cette communauté, aux vlastiké manouches qu’il s’adresse), ou encore le choix, dans son dictionnaire, de ranger les verbes dans la partie française non à l’infinitif (sachant qu’en sinti c’est le subjonctif qui tient lieu d’infinitif) mais à la première personne du singulier (Je me trouve : atso mán ; Je me vante : charo mán ; Je me vautre : valslo mán…), qui appelle pourtant un complément (il existe une forme absolue de la première personne), mais, du coup, le livre est plus et mieux adapté à un public francophone qui n’a pas forcément beaucoup fréquenté les écoles. Sa méthode (Apprendre le tsigane), elle aussi est très fonctionnelle, surtout au sens où elle est bien découpée et pleine d’exemples véritablement usuels (je les teste quotidiennement, et ça marche presque toujours). Elle se termine par une liste de 100 phrases qui déploient l’ensemble de ce qui a été vu, et qui sont très utiles à répéter et à mémoriser, fut-ce partiellement. Voilà qui me conduirait d’ailleurs à dire – comment en effet ne pas faire la comparaison ? – que si l’on avait été capable de cette simplicité et de cette immédiateté, massivement, avec l’occitan, si l’on avait su délivrer la graphie de ses prétentions archaïsantes et littéraires (mal adaptées aux locuteurs de base), et son enseignement des pesanteurs scolaires, on aurait peut-être moins mal réussi. Ceci dit une fois encore, par esprit d’autocritique et de contradiction, puisqu’il ne saurait être d’aucune façon pour moi, désormais, intéressant de changer de graphie. Mais de changer d’attitude, sans aucun doute ! Louis de Gouyon raconte souvent qu’il a appris en notant sur son téléphone portable les phrases qu’il attrapait au vol, donc au contact direct des locuteurs ; c’est cette attitude, de bon sens, qui reste évidemment la meilleure et il me suffira de renvoyer ici aux interventions, sur ce blog et ailleurs, d’Eric Fraj.

Un dernier mot, celui-ci volontiers malplaisant, pour signaler en tête de la méthode, un court texte de Michel Onfray, proprement ridicule et dommageable, une erreur de casting, car notre philosophe n’y dit pas un mot de ce à quoi l’ouvrage est consacré. Cela n’est guère étonnant, lorsqu’on sait l’affection d'Onfray pour les langues, lui qui déclarait il y a peu que « la multiplicité des idiomes constitue moins une richesse qu’une pauvreté ontologique et politique » (Voir sur ce blog Michel Onfray Dévot de la langue unique). Ici, il présente les tsiganes comme « un peuple fossile qui semble avoir longtemps incarné dans son être même ce que fut probablement la tribu préhistorique ». Il parle d’une « ontologie tsigane » qui serait celle des origines de l’humanité, d’avant « l’ethnocide réalisé par la civilisation chrétienne ». Cela j’en suis sûr ne manquera pas d’agréer aux intéressés. On est ici au comble de l’expression du mythe primitiviste dont les tsiganes ont sans aucun doute plus souffert que bénéficié, mythe associé, évidement, à leur nomadisme supposé essentiel, eux qui sont au contraire un (si l’on peut d’ailleurs utiliser le singulier) peuple nouveau dans l’histoire de l’humanité, appartenant, j’ai envie de dire comme vous et moi, à l’aventure indoeuropéenne, ainsi qu'en témoigne justement leur langue. Onfray ne va-t-il pas jusqu’à célébrer le temps des gitans, comme « temps de la crasse mais de la vérité ontologique, temps de la chevelure sale en broussaille mais temps de l’authenticité métaphysique, temps des odeurs fortes des fripes qui sentent le feu de bois, l’humidité croupie, la saleté domestique mais temps de la simplicité philosophique » ? En voilà un qui, cela est certain, n’a jamais fréquenté les tsiganes, dont la vie est régie par de sévères règles de purification et en fait, contrairement à l’image d’épinal reproduite par notre philosophe, oui, de propreté. L'invocation répétée d’une saleté consubstantielle à la culture tsigane, fût-elle exaltée, est des plus fausses et des plus douteuses. Quant à « la vérité ontologique », « l’authenticité métaphysique », la « simplicité philosophique », comme dit Shakespeare, « words, words, words »…

Jean-Pierre Cavaillé