Une tribune de Michel Onfray est parue dans le Monde du 10 juillet intitulée : "Les deux bouts de la langue". Elle a été reprise, entre autres, sur le site du FPL.

J'ai proposé au journal une critique de ce papier, "Michel Onfray dévot de la langue unique" (également fichier joint), qui a été publiée le 15 juillet sur le site du Monde (hélas non associée à l'édition papier). On peut aussi lire en ligne, à la même adresse, les réactions des abonnés du Monde à mon intervention. Le même journal a publié le 13 août une réaction de François Viangalli, qui va dans le même sens que la mienne : "Michel Onfray et les langues du monde".

Je conseille de lire aussi la réaction de l'écrivain et essayiste René Merle sur son site, celle de Patrick Sauzet, "Babel ne parlait qu'une langue ou la réponse d'un ptérodactyle à M. Onfray", ainsi que celles  de Catherine Liethoudt, de l'Ostal del Libre, d'Aurillac, de Mélanie Jouitteau, linguiste, et de Dominique Baudreu, toutes parues sur la même page du site de la FELCO (l'intervention de D. Baudreu est d'abord sortie dans le Jornalièr Audenc, n° 10, 206). On y associera la lecture du communiqué de Libertat (Esquèrra revolucionaria d'Occitània) "sur la croisade linguistique de Michel Onfray : les deux bouts de l'idéologie !"
En outre il y a eu trois réactions intéressantes de lecteurs du Monde parues dans l'édition du 16 juillet (courriers des lecteurs), que l'on ne trouve malheurseusement pas en ligne.

 

Enfin on trouve une discussion embarrassée des propos d'Onfray (Onfray serait à la fois "pertinent" et ferait "fausse route") et intéressantes des commentaires parfois hostiles à l'espéranto auxquels il a donné lieu sur le site du Monde, écrite par une espérantiste convaincue, Dominique Vasconi-Couturier : "Quand les suppositions et la rumeur tiennent lieu de connaissance". Mais j'ai appris (ce que j'ignorais complètement quand j'ai rédigé mon papier) sur le site espérantiste Sat-Amikaro, que le texte d'Onfray paru dans le Monde est l'avant propos de la traduction en espéranto qui vient d'être faite du Traité d'athéologie du même prolifique philosophe. Sat-Amikaro renvoie cependant aussi aux réactions de Merle et de moi-même, sans mentionner à ce jour au moins (19 juillet) les analyses de Vasconi-Couturier.

Quant au Traité d'athéologie, sur lequel je ne peux m'arrêter ici, il ne me semble pas mériter tant d'honneur et d'abord parce qu'il ne tient nullement les promesses de son titre : ce livre n'est pas un traité ni une athéologie, au sens d'une théorie philosophique de l'athéisme, mais un pamphlet souvent grossier et maladroit (je précise que c'est un athée qui parle) contre les trois religions du livre. On en trouve une analyse critique mesurée, informée et profonde de la main d'Alain Sandrier sur un site universitaire auquel je collabore  : "D'Holbach redivivus ? De l'actualité d'une pensée athée".

Une pétition circule depuis quelques jours pour que France Culture cesse de diffuser les cours d'Onfray à l'université Populaire de Caen. Il va de soi que je suis très hostile à cette démarche censoriale, même si j'ai les plus grandes réserves sur la qualité de ces cours.

 

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Lorsque vous aurez lu l'article d'Onfray, vous comprendrez le pourquoi de cette illustration apparemment hors de propos...

JP C

Adele_et_la_Bete

 

Michel Onfray dévot de la langue unique

 

Curieux athéisme, que celui qui se range sous l'autorité des Ecritures pour argumenter, y compris en des domaines qui semblaient depuis longtemps émancipés du religieux. Michel Onfray, dans la livraison du Monde du 10 juillet, fait l'éloge de l'Espéranto et des idéaux attachés à cette langue, à vocation universelle : ouverture, cosmopolitisme, etc. Cela est beau et bon. Il y voit aussi l'accomplissement de l'athéisme dans la mesure, où selon lui, les hommes, en créant une langue universelle, s'émanciperaient des dieux, deviendraient les sujets actifs et non plus passifs de l'histoire. Qu'est-ce à dire ? Ne sont-ce pas les hommes qui forgèrent aussi toutes leurs langues tout au long de leur histoire ? En fait, si l'on suit la curieuse et très indigente démonstration de notre philosophe, on peut légitimement en douter !

Cette démonstration, en effet, repose sur l'exposition biblique du mythe babélien, qui fait de la multiplicité des langues un châtiment infligé par Dieu aux hommes pour les punir de leur velléités émancipatrices. Onfray, en effet, s'en remet à ce passage des Ecritures (à travers évidemment l'exégèse qu'il en fait), pour affirmer que "la multiplicité des idiomes constitue moins une richesse qu'une pauvreté ontologique et politique". Il nous offre ainsi un magnifique exemple de raisonnement (pseudo) philosophique reposant sur des prémisses religieuses et théologiques !

Fort de cette sainte autorité, il vomit des imprécations digne d'un Savonarole républicain contre les "langues régionales", qui occuperaient selon lui l'"autre bout de la langue" par rapport au merveilleux projet de l'Esperanto et seraient des instruments de clôture tribale, d'identité ethnique et de rejet de l'étranger (le mot de xénophobie est même prononcé). Aveuglé comme tant d'autres par l'idéologie, Onfray n'a donc manifestement aucune espèce de connaissance des pratiques effectives de ces langues. Les locuteurs nés dans ces idiomes, jamais ne vous refuseront le français et vous parlent volontiers de leurs expériences d'intercompréhension (contrairement au lieu commun du patois local clos sur lui-même). Les enfants qui découvrent dans les écoles bilingues et immersives le plurilinguisme précoce vivent l'apprentissage de la langue "régionale" dans une relation constante avec d'autres langues vivantes, à travers une philosophie d'ouverture à l'autre, qui est étonnamment proche de celle qui anime le projet espérantiste. Qui plus est, parmi les locuteurs des langues régionales, se trouvent aussi de nombreux espérantistes, qui souhaitent une langue de communication universelle différente de l'anglais, ce qui ne les empêchent pas non plus, par goût et par nécessité, d'être anglophones.

Le plus consternant est sans doute qu'Onfray n'a aucune idée de ce dont il parle, affirmant que contrairement à ce que prétendraient (selon lui) les partisans de ces idiomes, ceux-ci ne seraient pas des langues, mais des "dialectes" hermétiquement cloisonnés, dans un espace mesuré par une journée de marche (car l'espace linguistique de la langue régionale, selon notre grand savant, ne connaît pas les véhicules à moteurs) ! Ces assertions trahissent ignorance et confusion : les langues régionales ne sont en effet pas unifiées et donc elles sont soumises à des variations dialectales plus ou moins importantes. Cela – d'un point de vue linguistique – n'en fait évidemment pas des langues moindres par rapport aux langues unifiées et standardisées comme le français (qui du reste connaissent elles-mêmes des variations, parfois importantes). D'ailleurs, contrairement à ce qu'affirme Onfray, la plupart des locuteurs des langues régionales sont non seulement conscients, mais fiers de cette diversification interne qui fait de leurs idiomes des bouquets de variations dans la morphologie, la phonétique et la syntaxe…

Ce n'est pas un hasard si le concept de langue polynomique, que l'on utilise désormais partout pour les désigner et les enseigner, a été mis au point par un linguiste corse, Jean-Baptiste Marcellesi, confronté à cette variabilité sur l'Ile de beauté. C'est sans doute ce qu'auront essayé d'expliquer en vain à Onfray ses compagnons de boisson corses, dont il me semble parler en vérité de façon fort grossière. Nous autres occitanophones, ne cessons de répéter que notre langue est constituée de dialectes, eux-mêmes soumis à variations, ce qui ne nous empêche pas de nous comprendre et de nous lire d'autant plus aisément que nous bénéficions de graphies communes (mistralienne et "classique"), sans cesser pour autant de nous exprimer dans nos dialectes respectifs. Cette diversification interne, associée qui plus est au bilinguisme, et souvent même au plurilinguisme, est notre richesse, notre ouverture au vaste monde et à la chatoyante humanité dans le jeu des différences. Cette expérience et ce jeu du divers et de la diversification linguistique donnent à penser et à rêver bien des choses ; ils permettent une pensée de l'universel qui ne soit pas réduction totalitaire ad unum, elle permet d'élaborer des formes de démocratie conséquentes où langues et cultures se conjuguent au pluriel. Sur la foi de la Bible, il n'y a là pour Onfray, que "pauvreté ontologique et politique". Nous n'osons imaginer à quoi pourrait ressembler l'utopie radieuse monolingue et monoculturelle qu'il appelle de ses vœux, d'ailleurs tout à fait étrangère à l'esprit de la grande majorité des espérantistes.

Onfray affirme enfin qu'en voulant parler et transmettre les langues régionales, nous serions engagés dans une "entreprise thanatophilique" de résurrection artificielle, en l'absence, dit-il, du "biotope" qui justifierait une telle entreprise, comme si nous voulions, ajoute-t-il, réintroduire les "dinosaures" et les "ptérodactyles". Cette assertion insultante contredit ce qu'il affirme par ailleurs (car c'est bien au présent qu'il dit que ces langues sont des dialectes, varient, etc.) et nie évidemment la réalité : ces langues sont certes affaiblies, mais non pas mortes,  aucune n'a disparue, comme le montrent toutes les enquêtes sur le sujet ; et les écoles bilingues laïques, qu'elles soient publiques ou associatives, prospèrent. Mais je note surtout que l'argument souscrit au paradigme biologique et écologique dominant, ce qui montre encore la faiblesse et le peu de rigueur de cette pensée à prétention critique. En général, ce paradigme est invoqué en sens inverse, à travers la formule de "biodiversité linguistique", pour justifier la protection des langues et des cultures en danger, considérées comme des espèces vivantes à protéger. On voit par là comment il est facile de retourner l'argument. Les langues n'ont évidemment rien à voir, sinon par métaphore, avec les espèces vivantes de la biologie. L'espèce dont il est question, en l'occurrence, est l'homme et lui seul.

Il faut cesser de considérer les langues comme des entités vivantes indépendantes des groupes et des individus qui les parlent, arrêter de confondre leur genèse, leur évolution et leur disparition avec celles des êtres animés. Les langues sont ce qu'en font leurs locuteurs et, en partie (d'où l'importance de ce que l'on nomme "politiques linguistiques"), de ce qu'ils veulent en faire : Onfray en donne lui-même la preuve en adhérent au projet espérantiste qui, si on le ramenait au paradigme biologique, deviendrait un pur monstre de laboratoire, ce qu'il n'est pas, dès lors que les locuteurs se l'approprient et le font vivre en effet dans leurs échanges.

Jean-Pierre Cavaillé