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"Me, tur kesla kervel kokri !" : "Mais ta casserole cuit toute seule !"

Version manouche de Eulenspiegel (J. Valet, Contes manouches t. 1)

 

Rencontre avec une langue invisible : le manouche

 

            Des langues invisibles sont présentes sur les territoires où nous vivons. Invisibles, parce que privées de toute présence, représentation et reconnaissance publiques. Elles ne font l’objet d’aucun soutien institutionnel, d’aucun intérêt public, les médias n’en parlent jamais. Les pédagogues français, soutenus par leur autorité de tutelle, dans leur grande majorité, les ignorent ou les conçoivent comme un obstacle à l’apprentissage de la langue nationale. Cela ne devrait plus être le cas des langues dites « régionales » portées sur la place publique par des groupes de citoyens et bénéficiant de balbutiements de politique linguistique. Ce n’est pas vrai de toutes, et pour l’occitan lui-même il existe désormais de larges zones du territoire où il continue, malgré tout et tant bien que vaille, à être parlé sans plus être relayé par l’école, ni audible dans les médias. En Limousin le coussin de silence qui, jusqu’à ce jour du moins, entoure notre dernière tentative de nous faire entendre (credada) témoigne parfaitement de cette situation.

Mais il existe, liées aux migrations, d’autres langues invisibles, parlées dans les familles, entre amis et dans les associations communautaires. Ces langues, absentes des écoles publiques – à l’exception de très rares établissements du secondaire – s’effacent généralement au bout de deux générations. Et encore beaucoup en France (voir par exemple les réactions au récent rapport sur l’intégration) trouvent que cela ne va pas assez vite, que les familles devraient s’interdire de communiquer la langue d’origine à leurs enfants pour faciliter leur (dés)intégration dans ce modèle monolingue que le monde entier nous envie !

L’une de ces langues pourtant, malgré de nombreux aléas et difficultés, se maintient, dans, malgré et peut-être grâce à l’invisibilité la plus totale. Et pourtant chacun de nous vit, au plus loin, à quelques kilomètres de lieux où elle est parlée. Il s’agit de la langue romani ou rromani, présente dans tout l’espace européen (et bien au-delà) sous diverses formes dialectales parfois tellement différenciées les unes des autres que l’intercompréhension est très limitée (voir la présentation synthétique en ligne de Yaron Matras, « Romani dialects a brief overview »). L’une des variétés les plus durablement implantées en France est le sinto ou mānuš parlé par les populations qui se nomment eux-mêmes Manouches (ou Gadǯkene mānuš - prononcer gadjkéné maanouch), issues des pays germaniques (où elles sont nommées plutôt Sinte) mais en particulier d’Alsace, vers la fin du XIXe siècle. Leurs noms mêmes ont souvent des consonances germaniques : Wintersheim, Winterstein, Weiss, Ziegler, Reinhard (francisé en Renard), Le Floer, Helfried, etc. Mais des familles de « bohémiens » déjà présentes dans nos régions (n’oublions pas que les Tsiganes arrivent en France au XIVe siècle), par le jeu des alliances multiples, parlent aussi manouche.

Avant et après la sinistre période des internements forcés (qui commencent dès 1933 et ne s’achève que bien après la guerre, en 1946), ils se déplaçaient surtout dans les zones rurales et forestières, faisant preuve d’une connaissance tout à fait exceptionnelle des milieux sauvages et de leurs ressources (une connaissance, en matière de pêche et de petit braconnage souvent supérieure à celle des agriculteurs sédentaires, comme ces derniers le reconnaissent de manière unanime). Ils étaient vanniers, marchands de chevaux, petits artisans ; les femmes « chinaient » de la mercerie, pratiquaient le cas échéant la mendicité. Il leur arrivait de se louer aussi à la journée dans les champs. Ils se déplaçaient en roulotte à chevaux, pour les plus fortunés, parfois avec de simples poussettes, s'abritant sous les couverts et les granges.

La petite enquête que je conduis actuellement en Limousin démontre une intégration, ou plutôt une insertion tout à fait exceptionnelle dans la population rurale. Contraints à la mobilité par la loi (nantis de leurs carnets anthropométriques, puis de leurs livrets de circulation qu’ils devaient faire viser sans cesse), ils accomplissaient sensiblement toujours les mêmes pérégrinations : tout le monde les connaissait (et en bien des lieux les connaît encore); ils connaissaient tout le monde. Ces relations avec les gadjé ou « paysans » (synonyme de sédentaires) à travers la constitution d’un vaste réseau de contacts, étaient et restent d’ailleurs proprement vitales pour eux. Évidemment, ils parlaient, parfois parfaitement bien, parfois avec plus de difficulté, les langues des gadjé (gaǯe) : le français et bien sûr l’occitan qui longtemps était la langue presque exclusive des campagnes. Les Manouches qui ont parcouru la campagne limousine dans les années cinquante comprennent parfaitement l’occitan et souvent peuvent au moins rapporter des expressions et des phrases entières qu’ils ont entendu pratiquer par les « paysans ».

Par contre les gadjé, même ceux qui les ont longtemps fréquentés, et en disent d'ailleurs souvent du bien (le lieu commun est faux, selon lequel les bohémiens étaient unanimement rejetés), ne savent rien, ou très peu de choses de leur culture, pourtant très spécifique, et de leur langue ; la plupart n’imaginent d'ailleurs même pas qu’ils puissent avoir une langue propre (tout au plus un « jargon » ou un « argot ») et les perçoivent plutôt comme des étrangers, ignorant que, bien souvent, leur présence sur le sol français est plus ancienne que la leur et que leur statut de (sous)citoyen leur a « permis » de participer à tous les conflits armés de la République.

D’ailleurs, je remarque qu’aucun ouvrage d’ethnologie ou d’ethnographie occitane ne parle d’eux, sinon pour évoquer un élément du décor humain, étranger aux mœurs et à la culture locales (quelle déception, par exemple, dans un beau livre comme J’ai refermé mon couteau de Michel Chadeuil de ne rien trouver d’autre que la plaisanterie bien connue disant que les voleurs de poules, en Limousin, s’appellent Renard…). Ce n’est pas seulement que l’on ne veuille pas les voir (ce qui est certes souvent le cas) ; ils ont eux-mêmes travaillé à soustraire au regard des gadjé les éléments majeurs de leur identité, ne leur laissant en pâture qu’une image extérieure, réduite à quelques traits de comportement, aisément réductibles aux lieux communs déjà solidement établis.

Les Manouches, du fait de l’accélération de l’exode rurale et des difficultés de séjour (les communes de moins de 5000 habitants n’ayant plus à prévoir, et donc à accepter de stationnement), se sont souvent rapprochés des villes, vivant en caravanes sur des aires d’accueil ou (car la location dans les aires aménagées est onéreuse) dans des terrains vagues et nombre d’entre eux se sont partiellement ou complètement sédentarisés à la campagne ou en ville. On rencontre encore beaucoup de vanniers, mais c’est souvent la collecte de ferraille qui les fait vivre ou la création de petites entreprises d’entretien des jardins ou de ravalement de façades. De nombreuses familles en outre font les saisons (vendanges, cueillettes de fruits et légumes).

C’est au contact de ces familles que j’ai découvert le manouche et la merveille que cette langue, pour moi, représente. La langue est en effet toujours présente, même si certaines famille l’ont partiellement ou totalement abandonnée et si, bien souvent (mais non toujours), la transmission ne se fait plus que de manière passive (un adolescent, qui est l’un de mes enseignants attitrés m’affirme ne jamais la parler ! Pourtant il possède une connaissance du lexique et des tournures de phrase qui n’a rien à envier à celle de certains « vrais » locuteurs). Voilà, en tout cas, une langue que l’on peut apprendre dans les échanges oraux par immersion et sans se soucier d’écriture (pour ceux que tentent un apprentissage anti-scolaire d’une langue, je la leur recommande !) : les Manouches sont de très bons pédagogues de l’oralité, et ce n’est guère étonnant, car leur culture demeure foncièrement voire presque exclusivement orale. Ils sont en tout cas très heureux que des gadjés s’intéressent à leur langue, mêmes s’ils évoquent volontiers sont caractère plus ou moins « caché », selon les tournures et le lexique employé. La plupart des rares gadjés qui parlent le manouche, disent-ils, sont des prêtres et des pasteurs pentecôtistes et ils se montrent très admiratifs par les prouesses de certains d’entre eux, capables de s’adapter à plusieurs variétés de parler (manouche, rom..). En tout cas, je suis très surpris par les propos de Marcel Courthiade, l’un des meilleurs spécialistes (et en France l’un des seuls, il enseigne à l’INALCO et à l’EPHE) du rromani, qui parle dans un article récent d’« extinction du manouche » (« Le rromani et les autres langues en usage parmi les Rroms, Manouches et Gitans », article figurant dans la somme récemment parue aux PUR de Rennes : Histoire sociale des langues de France) ; elle est sûrement, en France, une langue menacée d’extinction,  mais elle n'est nullement éteinte.

            La merveille du manouche, pour moi, c’est d’abord qu’elle concentre en elle, comme enroulé sur lui-même, l’ensemble du voyage depuis l’Inde (un peu après l’an 1000), l’Afghanistan, la longue permanence de trois siècles dans le sultanat de Roum (Anatolie), jusqu’aux Balkans, l’Allemagne, l’Alsace et la France (voir sur l’histoire des Rroms en général la mise à jour synthétique de M. Courthiade[1] ou encore la remarquable conférence en ligne d'Elisabeth Clanet). Comme les autres dialectes rromané, le manouche est en effet le condensé d’une expérience d’un millénaire de traversée des frontières et d’emprunts successifs. La langue tsigane, sous toutes ses formes dialectales, est née, comme l’écrit Patrick Williams, « de la rencontre entre un idiome venu de l’Inde et une multitude d’idiomes européen (« La langue tsigane. Le jeu « romanès » »). Ainsi trouve-t-on dans le manouche, comme dans les autres dialectes, un stock très important de racines indiennes (bal : cheveu ; kham : soleil, čavo [= tchavo] : fils…) auxquelles se sont ajoutés des mots d’origine perse (kotar : morceau…), d’autres empruntés au grec (drom : route, foro : ville…), aux langues caucasiennes, au serbe (divio : sauvage...) et enfin, ce qui fait une grande partie de la spécificité du manouche, une très importante masse de termes, verbes et tournures grammaticales germaniques. Joseph Valet montre que la présence de mots typiquement alsaciens (kešta : châtaigne ; dislo : épine…) prouve que la plupart des familles manouches qu’il côtoie en Auvergne viennent d’Alsace (ce qui n’empêche, évidemment, qu’elles ont pu transmettre, comme je l’ai remarqué, la langue à d’autres et d’abord à des familles de bohémiens déjà présentes dans la région).

            Il me faut dire un mot, pour conclure ce premier post consacré à cette langue extraordinaire à tous égards, sur Joseph Valet. Son nom figure dans tous les livres et articles d’anthropologie et de linguistiques consacrés au sujet pour une série d’ouvrages sur les Manouches d’Auvergne (d’ailleurs assez étroitement liés à ceux du Limousin) : des recueils de contes, un lexique, une grammaire… Ce sont en fait pratiquement les seuls travaux consacrés à cette variété de langue. J’ai appris qu’il était rášaj (= rachaï), prêtre, né en 1926, et qu’il a partagé longtemps la vie de ces familles, apprenant la langue, établissant des généalogies et collectant la tradition orale, lorsqu’il suivait les familles aux vendanges, dans les années 60. Comme les livres sont bien sûr utiles, surtout quand, comme moi, on ne peut en fait s’en passer, je lui ai écrit, pour qu’il me fasse parvenir ceux qui ne sont pas épuisés. Lorsque je les ai reçu, ce fut un moment d’émotion intense, s’agissant d’ouvrages entièrement et impeccablement écrits à la main, illustrés de dessins souvent réalisés par de jeunes Manouches, photocopiés et brochés pauvrement, réalisés bien sûr à compte d’auteur… J’ai pensé alors, à la lecture de ces trésors de si modeste facture – les recueils de contes suivis de traductions et d’explications méticuleuses sont des merveilles –, qu’ils expriment, plus que tout autre chose, quelle est la situation d’invisibilité et de vulnérabilité extrêmes des Manouches et de leurs langue, car faut-il qu’ils n’intéressent à ce point personne, qu’il soient à ce point méconnus et déconsidérés à la fois, pour que certains des meilleurs ouvrages les concernant soient ainsi publiés sous une forme aussi précaire ?

 

Jean-Pierre Cavaillé

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Un petit conte manouche recueilli par Joseph Valet :

O Menšo pašlo ap o drom : L'homme couché sur la route (Contes manouches, t. 3)



[1] A noter que ce court texte, d’une objectivité scientifique irréprochable, « a été rédigé sur commande expresse du Centre culturel hongrois de Paris pour servir d’introduction à sa plaquette de présentation de l’activité “Les Roms en Europe / O Rroma and-i Evròpa” (27-28-29 mai 2011) mais il a été refusé comme trop “militant” par ce même institut. »