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Macron pour le bilinguisme (tiens donc!), mais sans co-officialité (ah bon!)

 

Comme le laissaient présager, entre beaucoup d’autres signes, les réactions des officiels et des médias aux affaires catalanes (voir ici même le post précédent, et un autre encore), Macron et ses conseillers ont choisi la ligne dure en Corse, rejetant de la manière la plus brutale et méprisante, une à une, les revendications de la nouvelle Assemblée de Corse conduite par les nationalistes : statut de résident, rapprochement des prisonniers politiques, co-officialité de la langue corse... Il s’agissait pourtant de revendications portées par les représentants élus à une large majorité des suffrages et auxquelles avaient d’ailleurs souscrit les élus Marcheurs eux-mêmes, désavoués vertement par leur parti et leur maître jupitérien. Mais les vieux réflexes du vieux monde, une fois de plus, ont prévalu (voir à ce sujet l’article d’Arnaud Benedetti, sur son blog : « Pourquoi Emmanuel Macron a non seulement déçu les nationalistes, mais encore une immense majorité des Corses »).

                C’est le rejet de la demande de co-officialité de la langue corse dont on parlera ici, conformément à la vocation de ce blog. Cette revendication ne date pas d’hier. Le terme de co-officialité est apparue en 1984 sous la plume du sociolinguiste Jean-Baptiste Marcellesi (Terre Corse, juin 1984 et Arriti 6 septembre 1984)[1]. Constatant qu’il ne suffisait certes pas d’invoquer les vertus du bilinguisme pour enrayer l’érosion déjà très avancée de l’usage du corse, Marcellesi présentait la co-officialité comme un levier institutionnel pour instaurer une parité effective des deux langues et permettre enfin une tutelle efficace de la langue minorée. La revendication fut accueillie par le Parti Communiste et soumise au Conseil consultatif de l'Assemblée de Corse (voir l’article de Dominique Bucchini, président de l’Assemblée de Corse, L’Humanité du mercredi 14 Août 2013 : « Le bilinguisme fait notre richesse »).

            L’idée, relayée par les militants et des élus, fit peu à peu son chemin et aboutit en 2013 (donc sous la mandature de Paul Giacobbi et non des nationalistes élus en 2017) à une motion sur la co-officialité approuvée à l’Assemblée de Corse par 36 voix sur 51. La démarche fut accompagnée de la publication du rapport du président du conseil exécutif qui porte le titre suffisamment explicite de Pruposta di statutu pà a cuufficialità è a rivitalizazioni di a lingua corsa : soit, en français : Proposition de statut pour la coofficialité et la revitalisation de la langue corse. Il s’agit, dit ce texte qui fait aujourd'hui référence dans le débat, d’insérer « a lingua corsa indrintu à u sistema ghjuridicu, incùa criazioni di dritti linguistichi tarrituriali è di oblighi pà tutti i puteri publichi à nantu à utarritoriu isulanu » (« la langue corse dans le système juridique par la création de droits linguistiques territoriaux et d’obligations pour tous les pouvoirs publics sur le territoire »). Le but général recherché est de « pruteghja, incuraghjì è nurmalizà l’usu di ucorsu in tutti i duminii è di guarantiscia l’impiegu ufficiali di u francesi è di u corsu àparità à nantu à u tarritoriu di a Corsica » (« protéger, encourager et normaliser l’usage du corse dans tous les domaines et à garantir l’emploi officiel du français et du corse à parité sur le territoire de la Corse »). Et les objectifs particuliers sont ainsi énumérés : « a) protéger et encourager l'emploi du corse par tous les citoyens dans tous les domaines d’usage, qu’il s’agisse de la vie privée ou de la vie publique, b) rendre effectif l'emploi officiel du français et du corse, sans aucune discrimination envers les citoyens, c) normaliser et encourager l'emploi du corse dans les collectivités locales, l'administration, l'enseignement, les média, les industries culturelles, le monde socio-économique et sportif, d)garantir l’accès à la connaissance et à la pratique du corse à tous les citoyens, f)définir les devoirs des pouvoirs publics afin de faire respecter les droits des locuteurs et des citoyens »[2]. L’enjeu est bien de donner en fait une assise légale et institutionnelle à la pratique généralisée du bilinguisme.

      Cette aspiration de la population corse au bilinguisme est irrécusable, s’il est vrai que l’enquête sociolinguistique réalisée en 2013 montre que 90 % de la population lui est favorable, alors même que la langue continue à perdre du terrain (sauf pour les 18-24 ans où l’on observe une légère reprise, mais la transmission familiale est tombée à 2 ou 3 % et lon estime le nombre de locuteurs au maximum à 60 000). Il faudrait, il faudra maintenant solliciter une enquête similaire sur la co-officialité, car la stratégie de Macron, de ses fifres et sous-fifres consiste à jouer le bilinguisme contre la co-officialité, c’est-à-dire à tout faire pour que le bilinguisme ne soit jamais autre chose qu’un mot et ne menace surtout pas de devenir une réalité (voir l’excellent article de Michel Feltin-Palas dans l’Express de ce 7 février : « L’hypocrisie de Macron »).

      J’ai relevé les termes précis du discours que le président a tenu le 7 février à Bastia : « Je sais que vous y êtes attachés, Messieurs les Présidents – le fait de parler la langue corse, parce que c’est un plus ! Jamais je ne pourrai accepter qu’on réserve à celui qui parle la langue corse tel ou tel emploi ! Parce que là, ce serait un moins. Et donc c’est dans cet esprit de bilinguisme, d’enrichissement de notre République par une identité fière et totalement reconnue que nous devons ensemble œuvrer. Mais le bilinguisme, ça n’est pas la co-officialité, et je veux ici le redire très clairement ! Le bilinguisme, ça n’est pas une nouvelle frontière dans la République ! Ça n’est pas la division qu’est la souveraineté de la Nation et de ce qu’est le peuple français ! C’est la reconnaissance d’une identité culturelle et linguistique dans la République. C’est la volonté de la faire vivre. Mais dans la République française, et d’avant même la République, il y a une langue officielle, et c’est le français. Et nous nous sommes faits comme ça. Vous savez, beaucoup d’autres grandes nations se sont faites, les unes, par les expansions territoriales, parfois par la religion, d’autres par la puissance de l’État. L’État a joué un rôle très important dans l’histoire de notre pays. Mais c’est la langue qui a été le premier sédiment de la nation française. C’est la langue. Et donc il est indispensable que nous gardions ce qui nous constitue, ce qui nous a fait, mais ce qui est tout à la fois un socle de notre Constitution, un socle de notre Nation soit maintenu, expliqué, et que le bilinguisme soit pleinement reconnu et développé » (voir ici le discours complet sur le site de l’Élysée).

      L’argumentation – je pense que cela est assez visible pour qui connaît un minimum ces questions –, est de la pure bouillie idéologique : rien n’y apparaît fondé ni structuré. Tout le développement procède de la question de l'embauche ; alors que tant d’emplois aujourd’hui sont de fait réservés à des locuteurs de l’anglais, alors que l’on met en avant une insuffisance de la connaissance du français pour refuser des postes de travail (polémique autour des travailleurs détachés), selon Macron, on ne saurait imaginer que la connaissance du corse puisse devenir une condition d’accès à un emploi. Le but recherché est clair : bloquer à la racine la possibilité d’une réelle diffusion du corse dans l’espace public et le monde de l’entreprise. Comme le remarque Sébastien Quenot, « n’est-ce pas aussi, en devenant discriminante en termes d’accès à l’emploi qu’une langue efface les stigmates qui l’ont minorée et qu’elle devient un bien commun pour chacun, si tant est que les conditions sont réunies pour que chacun dispose des moyens de se l’approprier ? »[3] On est ensuite en droit de se demander en quoi la co-officialité à parité du français et du corse serait-elle une division de la souveraineté nationale et du « peuple français » ? Il existe des pays en ce monde où les citoyens, sans parler même de co-officialité, ne partagent pas une même langue, des pays multilingues, et où pourtant la souveraineté nationale n’est absolument pas mise en cause (la Suisse, l’Inde, etc.). Notons aussi en passant que, selon la logique macronienne, l’officialité du français au Canada devrait être bannie, comme le fait remarquer Feltin-Palas dans son article.

      Pour devancer ces objections, Macron invoque une spécificité historique française qui est en réalité une pure fiction. Il est faux, et même mensonger, d’affirmer que la langue française fut « le premier sédiment de la nation française ». C’est là une fable qu’il est déjà allé conter l’année dernière, en compagnie de son ami Stéphane Bern (historien de renom s’il en fut !) aux enfants d’une école primaire en invoquant de manière tout à fait erronée l’édit de Villers-Cotterêts (non le roi « en son château » n’a jamais dit que ses sujets devaient désormais parler français !). Une pure fable, puisque chacun sait qu’une large partie de la population au début de l’âge moderne et jusqu’au XIXe siècle bien avancé, sur le continent même (pour ne rien dire de la Corse elle-même où la francophonie arriva le plus tard), ne connaissait pas ou mal le français. C’est d’ailleurs en relation à cette absence d’unité linguistique, que l’on a développé en France une conception de la nation reposant sur le « consentement actuel », sur le « plébiscite de tous les jours » (Renan). Je ne discuterai pas ici le caractère tout aussi fictif et abstrait de cette conception, mais je me contenterai de souligner la anture fatalement ethniciste de l'idée de nation fondée sur la langue, sur « une » langue, à l’exclusion en fait de toutes les autres. Car personne ne peut croire à cet éloge forcé du bilinguisme ; il n’est qu’une concession rhétorique au motif désormais consensuel des bienfaits de la diversité culturelle.

       Enfin, Macron n’a pas omis de seriner l’antienne connue, selon laquelle, on en fait déjà trop pour les Corses puisque, a-t-il également, le corse est la langue régionale la plus soutenue en France avec 34.000 élèves dès le primaire ou dans des classes bi-langues. Il est vrai que la langue est très largement enseignée, du moins dans les petites classes, avec d’ailleurs des effets pervers d’élitisme social reconnus par tous les acteurs. Mais le nombre des élèves décroît au fil de la scolarité, du fait même de l’abandon des élèves et de leurs familles, constatant les limites étroites d’un enseignement du corse dans une société où, par ailleurs, le corse n’est plus guère parlé (voir à ce sujet un reportage très récent de France 3 Corse dont l’équivalent serait absolument inimaginable sur le continent : « Que reste-t-il de la langue corse ? »). Qu’est-ce en effet qu’une langue qui n’est finalement que la langue de l’école ? Nous autres aussi rencontrons, et plus encore peut-être, ce problème, qu’il faut bien sûr affronter.

       L’école, qui plus est, ne saurait donner une véritable compétence communicationnelle en une langue, tant qu’elle refuse la méthode immersive, et celle-ci jusqu’à présent n’avait jamais été introduite en Corse. C’est là d’ailleurs un grand sujet d’étonnement pour nous qui, depuis les années 1970 avons créé sur le continent des réseaux d’écoles associatives pratiquant l’immersion (Diwan, Iskatola, Calandreta, Bressola…) et ceci dans des environnements le plus souvent moins favorable à la langue minorée. Le fait est que la société civile corse n’a pas pu, ou su, jusqu’à une période très récente, se doter de ce type de structure et cela bien sûr incite à une analyse critique du discours nationaliste qui, trop souvent par le passé, a instrumentalisé la question de la langue, sans réellement répondre au défi concret que représentait sa sauvegarde. Nous apprenons en tout cas que, précisément, à l’initiative du collectif Parlemu Corsu, cinq écoles immersives, dans le public et le privé, devraient voir le jour sur l’île pour la rentrée 2018.

      Il est vrai aussi, nous le savons, que les fenêtres des écoles immersives associatives donnent toutes sur le mur aveugle d’une vie sociale devenue, hors de l’école, largement monolingue. Et c’est aussi la raison pour laquelle la revendication de co-officialité est aussi cruciale, même si évidemment elle n’est nullement suffisante (voir à ce sujet l’interview d’Alain di Meglio sur France culture)[4] ; il s’agit de donner un cadre légal et juridique permettant d’enclencher un véritable processus répondant aux aspirations des populations au bilinguisme, là où la situation d’extrême minoration a conduit à l’abandon de la transmission familiale. En l’absence d’un tel cadre, il est en effet difficile d’aller de l’avant et les initiatives en faveur d’une plus large présence de la langue dans l’espace public risquent toutes d’être récusées et sanctionnées légalement, comme le fut la demande de la mairie de Galeria de tenir la réunion du conseil municipal en corse une fois sur deux (avril 2010). On voit chez nous que même de très maigres acquis, en matière d’enseignement par exemple, faute d’une reconnaissance légale de nos langues, peuvent être mise en cause de manière arbitraire par des administrations et des élus hostiles, sans que nous puissions disposer de véritable recours juridiques.

      C’est pourquoi le combat des Corses, indiscutablement, est aussi le nôtre.

Jean-Pierre Cavaillé

 Voir aussi, sur ce blog:

D’une île l’autre : de la Corse en Sardaigne

Clichés et littérature : le cas corse. Un article de Jérôme Ferrari

Sempre vivu ! 100 % Corse



[1] Voir l’article de Giacomo Thiers, « Stratégie de la distanciation », Cahiers de linguistique sociale n° 7, A. Winther (éd), « Problèmes de glottopolitique », 1985, p. 107-112.

[2] « 2) L’ughjittivi principali di u prisenti statutu sò :

a) Pruteghja è incuraghjì l’impiegu di u corsu da tutti i citadini in tutti i duminii di usu, ch’iddi fussini di a vita privata o di a vita publica.

b) Renda effettivu l'impiegu ufficiali di u francesi è di u corsu, senza alcuna discriminazioni pà i citadini.

c) Nurmalizà è incuraghjì l’impiegu di u corsu in i cullettività lucali,

l’amministrazioni, l’insignamentu, i media, l’industrii culturali, u mondu culturali, u mondu sucioecunomicu è spurtivu.

d) Guarantiscia l’accessu à a cunniscenza è à a pratica di u corsu à tutti i citadini.

f) Difiniscia i duveri di i puteri publichi pà pudè fà rispittà i dritti di i lucutori è di i citadini. »

[3] « Coofficialité et normalisation de la langue corse : méthode et objectifs d’un processus politique ». Les Locuteurs et les langues : pouvoirs, non-pouvoirs et contre-pouvoirs, Jul 2013, Corte, 2014.

[4] « - Mais en quoi cette co-officialité, jusqu'ici toujours rejetée par Paris, permettrait de stopper, freiner la disparition de la langue corse ?

- J'ai envie d'être un peu auto-provocateur : vous avez raison, en rien ! Ce n'est pas un cadre juridique et légal qui du jour au lendemain, par un coup de baguette magique, va recorsophoniser l'île. Ce sera lent, sans doute long, et issu de diverses opérations qui passent par du financement , du politique, qui relèvent de ce que l'on appelle la planification linguistique. De toutes façons, la Corse va continuer à travailler avec les outils actuels, assez efficaces, et si la co-officialité n'est pas accordée tout de suite, un jour ou l'autre, dans dix ans, dans quinze ans, elle entérinera le fruit d'un processus qui aura encore mieux recorsophonisé les médias, le public, etc. Mais il faudra l'entériner à un moment ou à un autre puisque la volonté des Corses est là, par les urnes. »