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Eric Fraj me fait parvenir ce communiqué de presse en réaction à la publication d’un compte rendu de son livre dans l’Express. C’est ainsi : la moindre discussion interne à l’occitanisme est immédiatement interprétée comme un déni du mouvement lui-même. Cela est de bonne ou plutôt de mauvaise guerre. La difficulté, cependant pour nous, une fois de plus, est de faire entendre nos rectifications et, plus largement, notre voix, car, sur le plan de la communication, nous ne jouons pas à armes égales.

J.-P. C.

PS) Vous trouverez sur ce blog le texte de base de ce livre et tout un ensemble d'interventions le discutant et commentant

(version occitane)

 

M. Feltin-Palas, journaliste à l’Express, a mis en ligne sur le site du journal, le 27 janvier 2015, un compte-rendu de mon libre Quin occitan per deman ?, paru en décembre 2013 chez Reclams (pour la première édition). Je le remercie de l’avoir fait : ils ne sont pas si nombreux les journalistes qui, depuis Paris, s’intéressent aux langues dites « régionales ». Cela étant, je ne peux pas me satisfaire du contenu de cet article, présentant trop d’erreurs et de généralisations abusives. En effet :

-  quand il évoque « la violence dont ce milieu est capable », de quoi parle-t-il ? Il y a là un procédé de dramatisation qui déforme la réalité : les occitanistes débattent, parfois vivement, mais la violence, même verbale, y est rare. Donc, rien que de très banal, rien qui n’existe aussi ailleurs…

- quand il affirme que je dénonce « les erreurs de stratégie du mouvement occitaniste » (légende de la photographie), il pratique une globalisation contraire à ce que mon libre fait. Pour moi, il y a plusieurs occitanismes, donc il existe des stratégies différentes selon ce qui est visé et aussi selon le domaine concerné : le politique, l’éducatif, l’artistique, etc., et chacun de ces domaines peut à son tour être divisé en sous-ensembles spécifiques. Mon livre parle donc d’erreurs commises dans certaines pratiques pédagogiques et dans certaines visions de ce qu’est ou doit être la langue et le combat nécessaire à sa resocialisation. Il ne remet pas en cause une « stratégie du mouvement occitaniste » qui, de mon point de vue, n’est qu’un fantasme, dont le rôle est peut-être ici d’effrayer celles et ceux qui n’ont pas connaissance de la réalité effective. Fausse globalisation aussi pour ce qui est du sous-titre (« Le piètre niveau des enseignants ») : une fois encore il oublie les nuances de mon écrit, ce qui donne au lecteur une image globalement négative de l’enseignement de l’occitan et une image bien éloignée de la réalité contrastée qui est la nôtre. Il faut attendre la fin du paragraphe pour avoir un « certains professeurs » plus fidèle à mon propos, mais trop tard, le mal est fait. Quant à l’accent, le lexique ou la syntaxe des nouveaux locuteurs, ma critique porte surtout sur le fait qu’ils sont parfois trop distants de la manière populaire de parler, ce qui peut éloigner l’occitanophone non-occitaniste de l’occitaniste. Il ne s’agit donc pas de dénoncer leur caractère « typiquement français » (au contraire, je revendique la légitimité de bien des francismes – qui permettent la communication avec le peuple – face à un vocabulaire trop littéraire ou archaïque, quand il n’est pas inventé). Mon livre plaide surtout pour l’intelligence de situation : savoir adapter son discours au lieu et à l’interlocuteur. Et de cette obsession mienne, essentielle, centrale, M. Feltin-Palas ne dit explicitement rien…

- le plus grave : le cœur de l’article laisse supposer que, pour moi, l’unicité de la langue d’Oc serait un « mythe fondateur ». Je récuse totalement cette insinuation. Mon livre – il suffit de le lire objectivement – est on ne peut plus clair sur ce sujet : à propos de ma critique de la notion de dialecte, j’y affirme que l’occitan n’est pas autre chose que le languedocien, le gascon, le limousin, le provençal, l’auvergnat, le vivaro-alpin ; l’occitan ne se tient pas en dehors ni au dessus de ces principales modalités, l’occitan EST ces modalités et rien d’autre. Et même l’occitan standard, dont certains font la promotion, ne se dessine pas ailleurs qu’au sein du languedocien, il en est une modalité. L’occitan existe, ce n’est pas un mythe, il est unique (c’est un inter-système différent des inter-systèmes castillan, catalan, italien, portugais, français, etc.) mais pas homogène. L’univocité de ma position semble échapper complètement à M. Feltin-Palas qui s’exprime allusivement, sans définir les termes importants qu’il juxtapose, ce qui fait qu’on ne sait pas trop si la « norme déconnectée du réel » évoquée est l’occitan proprement dit ou un des « deux niveaux de langue » auxquels il fait référence juste après sans autre précision, ce qui fait qu’il confond ma critique de la croyance réaliste au dialecte avec ma critique du mépris que certains manifestent à l’égard du « niveau » de langue dit « populaire ». Confusion involontaire ou volonté cachée de légitimer, en se servant habilement d’un écrit occitaniste, l’idée qu’il n’y a que des langues d’Oc ? Je n’en sais rien, mais l’impression d’instrumentalisation est forte. Pour moi, l’évidence scientifique et existentielle est celle-ci : il n’y a qu’une langue d’0c, une et multiple à la fois, comme l’est d’ailleurs toute langue vivante. Une évidence que partagent aussi l’I. E. O., la FELCO, le Pen Club de langue d’Oc, le CPLO, et bien d’autres institutions et personnes, entre autres la grande majorité des linguistes ; c’est pourtant une évidence que certains ont encore visiblement beaucoup de mal à comprendre …

- ainsi, quand il parle, en général, de « l’enseignement d’une langue hors-sol », M. Feltin-Palas fait comme si ma critique touchait l’ensemble de l’enseignement de l’occitan alors qu’elle ne concerne qu’un aspect éventuel, non-systématique, sans caractère massif. L’amalgame et la généralisation abusive continuent quand l’auteur me fait dire que tous les militants occitanistes sont inefficaces (« le manque d’efficacité des militants occitanistes ») ou pris par l’idéologie de la pureté (« (…) ceux-ci vivent dans le mythe de la pureté »). Où je déplore des tentations, des tendances encore minoritaires, des choix individuels, l’article suggère des pratiques généralisées, hégémoniques. Où j’instaure un questionnement (cf. la question ouverte qui donne son titre à mon livre), où je ne fais que prolonger un débat entre égales et égaux déjà entamé par d’autres (Josiane Ubaud sur son blog, la FELCO dans ses textes officiels, et tant d’autres personnes en public ou en privé), la tentation est grande de ne voir, hélas, que le combat inégal d’un donneur de leçons dressé seul contre tous, d’un héroïque Galilée en butte à la bêtise d’une nouvelle Sainte Inquisition. Je ne suis pas sûr que M. Feltin-Palas ait évité cette tentation, ni qu’il ait compris que ma parole, solidaire de la recherche difficile des occitanistes et qui y a sa part, ne fait que cristalliser, qu’expliciter, des considérations, des angoisses et des questions qui étaient déjà dans l’air de notre moment historique…

pour toutes les raisons données ci-dessus, parce qu’il me fait dire des choses que je ne dis pas, j’affirme donc par ce communiqué :

1°) que le compte-rendu de M. Feltin-Palas ne m’apparaît pas véritablement fidèle au propos de mon livre ;

2°) que je regrette l’occasion manquée…

3°) que mon livre dit bien par lui-même de quoi il retourne exactement.

 

                                        Eric Fraj – Carbonne, le 5 février 2015.