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Le Mirandais, seconde langue officielle du Portugal

 

            De passage au Portugal début juillet, j’ai découvert l’existence en ce pays, qui a partout la réputation d’un pur et rassurant monolinguisme, d’une langue bien différente du portugais, le mirandais (mirandés), parlée sur le territoire frontalier de Miranda do Douro et de Sendim, dans la région de Trás-os-Montes (nord-est). En Espagne le mirandais est tenu pour un dialecte asturien (souvent appelé « bable »), mais les linguistes parlent du groupe astur-léonais, pour désigner un ensemble roman cohérent dérivant directement du latin, sans relation avec le portugais-gallicien ni avec le castillan, sinon de contact désormais prolongé (et donc avec les nombreux effets que cela put avoir, entre autres sur le lexique).

            Le lecteur qui connaît ou au moins déchiffre le portugais (c’est très facile pour les occitanophones !) trouvera une liste de ses caractéristiques essentielles du mirandais à l’entrée língua mirandesa du Wikipedia portugais (mais on peut aussi bien consulter directement le Wikipedia en mirandais, qui ne pose guère de problème de lecture pour la koinè romane) ou dans une présentation synthétique signée Amadeu Ferreira, l’un des universitaires qui promeuvent aujourd’hui la langue avec le plus de vigueur. Un article en ligne de Cristina Martins explore très précisément sa double différenciation d’avec le portugais et le castillan. Sur la page de Wikipedia en portugais, on verra la confrontation, par Amdeu Ferreira des versions d’un même texte en mirandais, en léonais, en asturien, en portugais et en castillan. On trouve également une présentation fouillée de la langue mirandaise dans une série de sept vidéos bien réalisées.

            Le mirandais fut la langue du royaume de Léon, écrite jusqu’au XIVe siècle, à côté du galicien-portugais.Pourtant, très longtremps, jusqu’à une date récente, le mirandais fut tenu pour un idiome de paysans ignorants et de pauvres ères, un « dialecte » purement oral et ne jouissant d’aucune reconnaissance officielle. Le clergé tenta même, entre XV et XVIe siècle, de convaincre et de contraindre le peuple à « prier en langue » (« rezar en lingoagem »), c’est-à-dire en Portugais. Parlée depuis l’époque médiévale, le mirandais ne fut d’ailleur identifié comme une langue distincte du portugais, qu’à la fin du XIXe siècle par le linguiste José Leite de Vasconcelos auteur, entre autres choses, d’une thèse publiée en français (Esquisse d'une dialectologie portugaise). Langue du reste quasi mort-née puisque, dès sa découverte, on annonçait sa disparition imminente (nous autres occitans, connaissons aussi ce phénomène d’une mort annoncée depuis des siècles).

            Qui plus est, son territoire d’usage historique ne dépasse pas 500 km2. En outre, elle est peu parlée dans la seule ville un tant soit peu importante, Miranda do Douro, où le portugais est massivement présent depuis, estime-t-on, le XVIIe siècle, même si le Mirandais y est présent du fait de l’exode rurale et s’y trouve un peu enseigné dans les écoles depuis quelques années. On estime que le nombre de locuteurs n’excède pas 6.000-10.000 personnes (15 000, nombre invariablement répété, est le chiffre qu’estimait Vasconcellos il y a plus d’un siècle ! voir sur tous ces aspects la mise au point introductive de Amadeu Ferreira).

            En apprenant son existence, j’appris aussi – me rendant compte de la distance qui me séparait de la France – que cette langue avait acquis en 1999 le statut de langue officielle au Portugal (loi nº 7/99). Cette loi purement déclarative, selon Amadeu Ferreira, a permis cependant d’adopter localement quelques mesures concrètes, parmi lesquelles, surtout, la proposition d’un enseignement optionnel de la langue, en primaire et en collège, pour quelques rares heures dans la semaine (entre une et trois). Je n’ai trouvé aucune mention concernant le nombre ou le pourcentage d’enfants suivant cet enseignement optionnel. Ferreira, en 2011, se plaignait de l’insuccès d’un enseignement d’une heure seulement qui plus est sans enjeu scolaire, et appelait à rendre le cours de mirandais obligatoire. Il est certain qu’un enseignement d’une heure reste purement symbolique, même pour des élèves qui entendent la langue hors de l’école.

            L’année même de son officialisation, autrement dit depuis 13 ans à peine, une norme orthographique fut établie (publiée en ligne), basée sur celle du portugais, sans doute la plus simple pour les locuteurs, mais qui l’éloigne de la graphie asturienne calquée sur celle du castillan. L’adoption d’une graphie et la reconnaissance symbolique de la langue semble avoir considérablement dynamisé une production littéraire jusque là très limitée. On trouve pourtant quelques écrits en mirandais, dès le XIXe siècle : une traduction des Quatre Évangiles par Bernardo Fernandes Monteiro, mais aussi un recueil de pièces issues de la tradition orale réunie en 1884 par Leite de Vasconcelos (Flores Mirandesas) et quelques autres rares publications. Les chercheurs insistent sur la richesse du patrimoine oral et estiment que beaucoup reste encore à recueillir, ce qui est très étonnant pour nous, qui ne rencontrons désormais dans nos langues que des personnes, aussi agées soit-elles, ayant presque tout perdu de la tradition orale.

            Il en va tout autrement au Portugal, et je m’en suis rendu compte en me procurant un recueil de collectage effectué dans les années 2000, dans la commune de Tabuço : Património imaterial do Douro, Narrações Orais. Tabuço est une commune lusophone, mais l’ouvrage ne contient aucune mention sur les particularismes linguistiques des enquêtés, ce qui m’est apparu comme une carrence grave. Ce recueil est pourtant d’une richesse extraordinaire, comparable, sinon supérieure, m’a-t-il semblé, aux enquêtes que l’on put encore réaliser dans les années 1970 dans nos régions de France. On trouve aussi quelques collectages en mirandais accessibles en ligne sur le Sitio de l mirandés, un site très utile de l’université de Lisbonne (de maniement un peu compliqué et hélas en panne d’activités, apparemment, depuis pas mal d’années) : un échantillon de contes, témoignages, romances et prières, mais aussi quelques exemples de littérature écrite, en prose et en vers.

            Malgré les précédants du XIXe siècle (sans parler de l’époque médiévale) et l’impulsion donnée par la reconnaissance et l’établissement de la Convenção Ortográfica le corpus écrit en mirandais reste exigu ; le passage à l’écrit, pour une langue pensée par ses locuteurs comme purement orale, est certes toujours difficile. J’ai acheté dans une librairie de Braganza un recueil de contes bilingues, La Mona L Maio. Cuontas de la raia e de l praino (en portugais : A Mona de Maio. Contos da raia e do planalto, littéralement La Guenon de Mai. Contes de la frontière et du plateau). L’aventure éditoriale est très significative : ces contes, qui parlent tous de la vie rude et difficile des habitants de la région, paysans, contrabandiers et douaniers, furent écrits et publiés en portugais au début des années soixante du siècle dernier, par José Francisco João Fernandes, un prêtre vivant dans la région, connu sous le nom de Padre Zé. A cette époque là, écrit le préfacier (Amadeu Ferreira, décidemment incontournable), « aucun mirandais n’aurait imaginé écrire de la littérature dans sa langue maternelle ». Pourtant les figures humaines évoquées dans ces contes parlaient presque exclusivement le mirandais, et leur auteur même y exploite la mémoire d’une époque de sa vie, son enfance et sa jeunesse, où lui même était dans ce cas. Ainsi leur traduction en Mirandais, assurée par AlcidesMeirinho, peut-elle apparaître comme une forme de restitution fictive : « c’est une façon de faire justice cinquante ans après, en mettant ces contes dans la langue en laquelle ils furent pensés et parlés par les personnages qui y interviennent ».

            Des entreprises de traduction de ce type existent aussi en occitan pour des écrivains francophones faisant évoluer leurs fictions dans un monde occitanophone (Daudet, Giono, Delteil, etc.), mais la différence est que ces écrivains ont fait le choix, souvent explicitement revendiqué, de ne pas écrire en occitan. Ils savaient que ce qu’ils appelaient de divers noms (provençal, patois, occitan) s’écrivait, et ils ont refusé cette écriture. Il en va très différemment pour une langue sans véritable tradition graphique.

            A partir de ce que j’ai lu, car je suis resté trop peu de temps dans la région pour me faire une idée par moi-même, il semble cependant que la reconnaissance institutionnelle ait eu une influence sur la perception de la population, locuteurs et non locuteurs, sur sa propre langue. Une enquête conduite en 2001 sur 2 % de la population (R. Ceolin, « Um enclave Leonês na paisagem unitária da língua portuguesa ») a montré que près de 90% de la population (jusqu’à 100% dans les zones les plus rurales) comprenait la langue et 64,6% la parlaient. La majeure partie des enquêtés (plus de 76%) trouvait important de transmettre la langue. 75.3% des enquêtés avaient une image positive de la langue et 24.7% une image négative, selon leur appartenance sociales (l’image positive étant la plus forte aux deux bouts de l’échelle sociale et de l’instruction, illettrés et études supérieures, donnée qui, en elle-même, donne vraiment à réfléchir). Pourtant, l’étude montre aussi qu’une majorité des enquêtés ne parle pas le mirandais avec leurs propres enfants, et donc la survie de la langue est-elle de fait immédiatement menacée, selon le processus qui, chez nous, arrive hélas à son terme.

            Un effet, en tout cas, de cette représentation positive de la langue, stimulée par sa reconnaisance institutionnelle, est sa présence sur la toile, il existe ou a existé (car de nombreux liens sont brisés) pas mal de sites sur et/ou en mirandais et surtout un réseau de blog assez impressionnant pour une zone aussi restreinte et rurale : pas moins de 33 répertoriés sur le réseau Canal Praino, 38 par un blog personel qui bizarrement ne figure pas sur Canal Praino, parmi lesquels, il est vrai, pas mal ne sont plus actifs. Je lis qu'une rencontre de bloggers mirandais se tiendra samedi prochain. On a ainsi l’impression d’un grand élan et à la fois d’une certaine précarité de l’expression écrite en mirandais (par exemple je n’ai pas trouvé de groupe sur facebook dédié au mirandais, mais il doit y en avoir). Pour entrer dans le monde des bloggers mirandais, on peut par exemple visiter La Tulha, qui offre aussi de très nombreux liens. Certains de ces blogs refusent la norme orthographique officielle au profit de la norme astur-léonaise, comme un c’est le cas d’un blog du village de Cicouro (Cicuiro en mirandais, que l'auteur écrit Cicuiru) qui, du coup, cultive l’ouverture sur les dialectes astur-léonais en Espagne (ce blog est d’ailleurs très intéressant pour la richesse de ses liens), ce qui est beaucoup moins le cas des blogs et sites qui respectent la norme et qui, de ce fait même, sont portugo-centrés. Il est tenu par un jeune franco-mirandais, Thierry Tiégui, particulièrement actif (voir aussi Nun hai más et le curieux blog "scientifique" Al Centificu Eilustradu, il gère aussi le blog répertoire Cadernos dal Praino).

            C’est d’ailleurs un point très intéressant : pas mal des défenseurs du mirandais soutiennent que le mirandais est une langue séparée, différente des autres dialectes astur-léonais, mais sans fournir d’arguments linguistiques probants (voir par exemple M. Barros Ferreira, citée dans un article de Reis Quarteu et Xavier Frías Conde). Par contre, il semble que le mirandais n’a pu gagner sa reconnaissance officielle que moyennant cette allégeance orthographique et la fiction d’une autonomie linguistique qui en font une langue purement portugaise ; ce gage national seul lui permettant de se rendre acceptable et défendable. De ce point de vue, la traduction intégrale de l’œuvre nationale par execellence, Les Lusiades de Camoens, parue depuis peu et accompagnée de lectures publiques, en mirandais, est très révélatrice. Au contraire, jouer la koiné astur-léonaise reviendrait, d’une façon ou d’une autre, à compromettre la raison d’être d’une frontière que les mirandais pourtant, depuis des siècles, ne cessent de traverser.

Jean-Pierre Cavaillé

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Constantim, figure du Carocho, durant la fête hivernale