Mourguet

 

La guerre picrocholine et néanmoins meurtrière du patois contre l’occitan

Le deuxième tome de Vive le patois limousin !... ( Tornam l’I…) vient d’être publié[1]. Il contient de nombreux textes, dans ce que Mourguet appelle donc « patois limousin » : des traductions de fables de La Fontaine, fort littérales (et donc très éloignées des magnifiques adaptations de Jean Foucaud, qu’il serait urgent de rééditer), des niorles, historiettes, pensées, systématiquement accompagnées d’une traduction française, nombre de pièces aussi empruntées au Galetou, revue qui parut entre les années 30 et 50, et dont il serait urgent de republier également les bonnes feuilles (au moins le recueil séparé Lou Galetou pebra : niorlas légeras per dire à fi de veilhado) : des niorlas, évidemment, mais aussi de très amusantes publicités de l’époque en « patois ».

 Tous ces textes, y compris, les reprises du Galetou, sont écrits à la façon Mourguet, dans un système graphique à géométrie variable, obéissant au principe « Ècrirè lu patouei coumo un’ lu parlo ! ». Mais que veut dire « écrire le patois comme on le parle ? » Hé bien cela veut dire, pour l’auteur, adopter une « orthographe phonétique basée sur le français ». On pourra trouver qu’il s’agit là d’une décision de bon sens, qui met les textes en limousin à la portée de tous. Mais il y a un hic : le français, lui, est très loin de présenter un système phonétique cohérent, ce qui ne peut manquer de déteindre sur le patois ! Et puis, jusqu’où poursuivre l’effort d’exactitude ? F. Mouguet reconnaît volontiers ses hésitations et ses variations dans la graphie et il s’aperçoit bien qu’il est loin de l’« écriture phonétique intégrale » vers laquelle il tend (p. 104). Mais comment pourrait-elle l’être, puisqu’elle prend comme base le français ? Cela semble exclu par principe. La seule solution, pour que la démarche aboutisse, consisterait à adopter le système de notation phonétique international, que l’on trouve dans les bons dictionnaires pour nous donner l’idée la plus précise des prononciations. Mais en fait, toute l’entreprise se ramène à l’obsession d’écrire le patois en français, coûte que coûte ; typique obsession d’un rapport monolingue à la lecture et à l’écriture. Notons enfin, pour montrer que l’entreprise est vouée nécessairement à l’échec, que le français lui-même ne s’écrit pas comme il se prononce, certes pas : nous avons appris à l’école, non sans peine en ce qui me concerne, à le lire, avec nos accents respectifs. Et nous ferons noter à Fernand Mourguet qu’il ne cherche jamais à transformer l’écriture du français pour l’adapter à son accent particulier, comme il devrait le faire en toute rigueur. Ainsi, moi qui me suis élevé dans la région d’Albi, devrais-je écrire le « paing » (ou le ping) et le « ving » pour être fidèle à ma prononciation ? Et d’ailleurs pourquoi pas ? Je trouve en effet, qu’en la matière nous manquons terriblement d’audace et d’inventivité. Aussi mes remarques ne sont-elles certes pas celles d’un puriste. J’ai découvert récemment les chroniques du « Père Menfouté » qui firent longtemps les délices des lecteurs du Petit Journal du Centre: la manière dont il fait parler le français en limousin est à la fois plein d’humour, d’efficacité et de finesse.
            Mais justement, parce que je ne suis pas puriste, je ne comprends nullement l’acharnement de F. Mourguet contre la graphie classique adoptée aujourd’hui par l’énorme majorité des écrivains d’expression limousine en particulier et occitane en général. S’il la rejette, c’est pour l’unique raison, rédhibitoire à ses yeux, qu’elle n’est pas basée sur le français, mais se présente comme un codage autonome, dont l’acquisition est d’ailleurs infiniment plus simple que l’orthographe (ce seul mot en est un preuve flagrante) épouvantable du français. C’est pourquoi, l’adage destiné à ridiculiser la graphie classique, « pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?» se retourne exactement contre son auteur, quand on voit les difficultés qu’il rencontre pour s’accorder avec lui-même dans sa graphie à la française. La graphie classique est par ailleurs suffisamment malléable pour rendre les particularités locales avec tout autant de fidélité, et en tout cas avec beaucoup plus de rigueur que ne le fait F. Mourguet. Pour preuve, la récente et excellente édition de Jan Picatau, publiée par l’IEO et le Chamin de Sent-Jaume l’année dernière, qui reprend sans difficulté, en normalisant la graphie, ses inénarrables aventures du héros de Sent-Barracon, et cela – j’y insiste – , sans changer pour autant la langue, qui reste bien la même : il serait en effet absurde de parler d’une traduction du « patois » à « l’occitan ».
           Ici, une mise au point est nécessaire : F. Mourguet ne cesse de répéter que le « patois » n’est pas « l’occitan », selon un préjugé hélas répandu. Il est sur ce point d’une absolue mauvaise foi, qui ne souffre aucune discussion. Il établit en effet cette fausse distinction entre ce qui serait deux langues séparées, sur la seule base de la différence de graphie. Or cela est absurde : si je code le français en morse, il ne devient pas pour autant du chinois ! Qu’il lise aussi le récit de Monique Sarazy, La Lison dau Peirat, récemment publié au Chamin de Sent-Jaume (deuxième prix de littérature du Val d’Aran 2005), et il pourra y retrouver, si du moins il accepte enfin d’être de bonne foi, son cher « patois », fût-il présenté en graphie classique. Certes, pour qui connaît la langue, mais ne l’a jamais lue que graphiée à la française, un temps d’accoutumance est nécessaire ; mais rien n’est plus simple ! Just do it ! Il ne faudrait tout de même pas rendre responsable les auteurs du fait que l’école ne fait pas son travail en ne donnant pas même les rudiments de lecture de la langue du pays, car c’est bien d’elle qu’il s’agit, et non d’un « occitan » parlé sur on ne sait quelle planète.
          Mais le problème est justement là, ce livre faussement modeste résonne du plus grand mépris pour ceux qui travaillent à faire reconnaître le « patois » comme une langue à part entière, qu’ils nomment « occitan », sur des bases linguistiques incontestables. F. Mourguet ne va-t-il pas jusqu’à dire que ceux qui considèrent le « patois limousin » comme du « français écorché » n’ont pas tout à fait tort ? Ce qui lui paraît insupportable, c’est au fond cela : que l’on puisse considérer son « patois » chéri, bel et bon à condition de rester humblement à l’écurie, où est sa place naturelle, trente six degrés au-dessous du français, comme une langue ayant sa propre écriture, sa propre littérature, une langue qui s’enseigne et se transmet. Cela peut paraître paradoxal, mais cet amour du « patois » est celui d’une indignité consentie, d’une auto-humiliation perpétuelle, à travers l’invocation sans cesse répétée de ses « limites » étroites, de sa prétendue indigence intellectuelle, de son irréductible infériorité. « Le patois, répète-t-il, ne peut faire plus qu’il ne peut » (p. 245). Marcelle Delpastre, dont évidemment F. Mourguet ne prononce pas le nom, déclare au contraire dans ses Mémoires, qu’en entendant une conférence de Jean Mouzat à la fin des années 50, elle comprit tout à coup « que cette langue pouvait tout dire ». Cette découverte de l’universalité, de la beauté et l’intelligence du « patois », autrement dit de ses droit fondamentaux (toutes les langues naissent libres et égales !), est la condition à partir de laquelle il devient impératif de la transmettre et de l’enseigner. Or de quelle utilité peuvent être les livres de F. Mourguet pour la transmission de la langue et son apprentissage ? Aucune, parce que, comme il le dit lui-même, il ne s’adresse qu’à ceux qui, comme lui, la connaissent déjà. Il peut sans doute réjouir le cœur des pensionnaires d’une maison de retraite, et loin de moi d’en négliger l’importance de ce point de vue, mais je voudrais le voir à l’œuvre, avec ses livres, dans une salle de classe. Cette situation est, de toute façon, absolument hors du champ de ses préoccupations.
          Mais il y a pire encore : l’étroitesse des références littéraires de F. Mourguet. Il consacre en effet un chapitre à ce qu’il appelle un « Petit monde de lettrés patoisants » et passe alors en revue une courte liste d’auteurs de La Veytisou ; car pour Fernand Mourguet, le monde de la littérature semble se limiter peu ou prou à la production de cette maison d’édition. Il en est alors réduit à énumérer des auteurs – Pierre Louty, Paul Malergue, René Limousin, etc. – qui écrivent tous… en français, mais qui ne dédaignent pas, ici ou là, de dispenser de maigres phrases de « patois » graphiées n’importe comment (mais à partir du français, ce qui est l’essentiel !)… Sont exclus par contre, a priori, tous ceux qui écrivent en limousin mais qui ont adopté la graphie classique... Chose plus étrange encore, il ne dit rien non plus des travaux de Maurice Robert, qui lui aussi, mais – il faut le reconnaître – de manière autrement plus cohérente, propose une graphie personnelle. C’est sans doute qu’il ne publie pas à La Veytizou ! Par contre, l’auteur critique évidemment les traîtres qui se mettent à la graphie classique, parmi lesquels – excusez du peu – André Dexet, alias Panazô lui-même. Ne dit-il pas que, vers la fin de sa vie, « s’avio mètu à écrirè coumo lous occitans tout èn countunian à parlèr patouei » ? Et d’ajouter : « Trobè quo doumaigè, et nè saï pè tout sou, vous répoudé… » (p. 90 « il s’était mis à écrire comme les occitans tout en continuant à parler patois. Je trouvais cela dommage, et je ne suis pas le seul, je vous le dis ») ? Mais lorsqu’il évoque Suzanne Dumas, alors là, il dépasse les bornes et il est impossible de laisser passer : « un tempérament de ponticaude », dit-il, « mais qui n’écrivait pas le patois…, dommage ». D’abord parler de Dumas à l’imparfait est sans aucun doute l’une de ces grosses bévues dont il avoue au début de son livre être coutumier. Ensuite, il oublie de dire qu’elle est l’auteure de deux recueils de contes de la Catarina daus Ponts. Mais bien sûr, vous aurez compris qu’il ne s’agit pas d’un véritable oubli : Dumas, que nous saluons au passage, a commis le crime irréparable d’écrire ses recueils en graphie classique ! Il n’empêche que Mourguet fait comme si ces livres n’existaient pas, et cela est déplaisant, injuste et pour tout dire malhonnête.
          On dira peut-être que ce livre, comme le précédant, ne mérite pas tant d’attention. C’est un tort, d’abord parce qu’il est fort bien diffusé dans la région, et se vend beaucoup mieux que les ouvrages plus sérieux sur les mêmes sujets, et ensuite, parce que s’il en est ainsi, c’est qu’il répond à une attente de nombreux lecteurs attachés à leur « patois » natif, qui partagent spontanément son point de vue. Or celui-ci est tout simplement mortel, suicidaire pour la langue ; il est le point de vue de ceux qui refusent d’en reconnaître la dignité (« français écorché », etc.) et d’en assurer la transmission. Pour nous, qui sommes dans l’autre camp, cette idéologie, qui participe pleinement d’un quasi consensus pour l’abandon et de l’étouffement de la langue, est une peste. Et en effet nous avons à combattre la peste et le choléra : le choléra négationniste, qui consiste à dire que les « patois » sont morts depuis longtemps (voir les Carnet d’un francophone de J.-M. Borzeix), et la peste du sectarisme patoisant pour lequel il n’y a de bon patois que de chez nous, entre nous et pour nous.

 Un dernier mot encore : ces querelles de graphie sont intéressantes. Pas seulement ni d’abord, à mes yeux, pour des questions linguistiques (science dans laquelle, je ne suis en fait pas plus versé que F. Mourguet) : car elles révèlent bien des choses qui n’ont rien à voir avec la langue elle-même, mais avec l’image que l’on s’en fait et le rôle social et culturel qu’on veut lui donner. Elles sont aussi terriblement dommageables du fait de l’intolérance des uns et des autres et elles ne sont pas pour rien (même si elles n’en sont certes pas la cause principale) dans le fait que les journaux limousins ont renoncé désormais à publier le moindre article dans la lenga dau país. Au fait, il serait plus que temps qu’ils se réveillent !

J.-P. Cavaillé

 

[1] Fernand Mourguet, Vive le patois limousin !... t. 2 Tornam l’i…, 2006, La Veytizou. Pour une critique du précédent ouvrage voir en date du 1 juin 2006.