L'article qui suit, a été rédigé en juin 2004 pour la presse locale (Populaire du Centre), qui n'a pas daigné le publier

Mourguet

Vive l’occitan limousin !


Malgré son titre à la ponctuation audacieuse et une savoureuse illustration de couverture, le livre de Fernand Mourguet, Vive le patois limousin!..., est un livre triste[1]. Triste parce que résigné. Et il n’est rien de pire que la résignation, qui renonce à faire vivre et même à laisser vivre, en décrétant comme déjà advenue la mort du malade. Car il est clair que, pour l’auteur, ce qu’il nomme son « patois » - celui que l’on parle, ou plutôt que l’on parlait à Flavignac et environs - est une chose morte ou proche de la mort, une chose du passé. Le tout est de contenir une « amertume » et une « nostalgie », qui ne sauraient d’ailleurs être vraiment légitimes, ne s’agissant que d’une chose sans grande importance, sans dignité culturelle et sans avenir : le « patois ». Car la résignation et l’autodépréciation culturelle sont ici inséparables : pour que vive le patois limousin, encore faudrait-il reconnaître qu’il est une langue à part entière, et que cette langue est l’occitan.

Au contraire le discours de la résignation et de l’autodépréciation se nourrit d’une opposition factice, mensongère et dommageable : l’auteur en effet oppose les vieilles gens des villages et des campagnes, qui parlent patois, et les « savants » ou prétendus tels, étrangers aux réalités paysannes et qui, comprend-on, ont inventé l’occitan ; soit, pour le dire avec lui (et dans sa graphie), il y aurait d’un côté « lo patouei dau Galètou » (du nom d’une ancienne revue patoise limousine) et de l’autre « l’occitan daus sabènts ». Or cette séparation est fausse et malhonnête, aussi bien sur le plan linguistique que sur le plan social et culturel.

Sur le plan de la langue, elle se cristallise autour de la question orthographique, intéressante en soi, mais présentée de manière fausse et biaisée. Par exemple, lorsque l’auteur écrit, pour contester les très rares panneaux routiers en occitan : « nous ne disions pas Aissa » pour désigner Aixe sur Vienne, « mais Aïsso », il est facile de lui répondre que Aissa (graphie classique) se dit très précisément, selon une orthographe à la française, Aïsso, code de lecture que n’importe qui sachant lire et écrire peut s’approprier en une demi-heure ! Il s’agit donc très exactement du même mot, prononcé de la même manière et il n’est pire sourd que qui ne veut entendre ! Cette difficulté n’existe en fait que parce que l’école n’accomplit pas la tâche, que l’on peut estimer fondamentale, de délivrer l’apprentissage minimal qui permettrait la lecture de l’occitan normalisé et par là l’accès à ses expressions écrites contemporaines. Mais surtout, évidemment, il faut rappeler, une fois encore, que le « patois » limousin, sans aucune discussion possible, dans toutes ses variantes locales, est l’un des dialectes qui composent ce que l’on appelle occitan ou langue d’oc. Sur le plan social et culturel l’opposition entre les locuteurs authentiques, gens simples de la terre, et les occitans, savantasses urbains, est tout aussi fausse et perfide, tant il est vrai, d’abord, que plusieurs des grands écrivains d’expression occitane dont le limousin peut, pardon, devrait s’enorgueillir, ont partagé et partagent encore pour certains, la condition paysanne. On ne trouvera d’ailleurs dans le livre de F. Mourguet presque aucune mention à tous ces auteurs, à Marcelle Delpastre par exemple, poétesse, écrivaine et paysanne (cette année au programme du capes d’occitan) dont vient de sortir l’admirable dernier volume de Mémoires[2], à Joan dau Melhau, écrivain, conteur, musicien[3], à Yves Lavalade auteur de nombreux travaux linguistiques, lexicologiques, grammaticaux, à peine signalé dans le livre, etc. etc. Aucune référence n’est faite aux activités de l’Institut d’Etudes Occitanes, au travail pédagogique des écoles Calandreta (M. Mourguet sait-il, veut-il savoir, est-il est prêt à accepter de savoir que des enfants à Limoges sont aujourd’hui scolarisés gratuitement, sans aucune discrimination sociale, en « patois » s’il y tient ?), aux activités de l’Institut d’Etudes Occitanes, aux cours d’occitan délivrés dans les collèges, lycées, universités (certes en nombre très insuffisant, mais c’est là une autre question…), bref à tout ce qui fait que la langue que l’on déclare morte est encore vive. Surtout, en se livrant à ce qui est bien un travail de deuil linguistique, je voudrai faire remarquer que F. Mourguet, qu’il le veuille ou non, tient le même discours que les « savants », si l’on entend par là tous ces écrivains d’expression française, que j’appellerai pour ma part volontiers les renégats du patois, ceux qui font des campagnes de leur enfance et de leur jeunesse la matière d’une littérature composée dans un français ultra-académique et surcorrigé, où rien de « patois » ne doit se faire entendre, où rien dans le ton et le style ne doit plus sentir son cul-terreux. Comme s’il fallait, pour pouvoir tirer gloire d’être né et d’avoir grandi au pays du « patois », accomplir le décrottage total et définitif de la langue. Quelques noms viennent ici spontanément à l’esprit : ceux des Richard Millet, des Pierre Bergounioux, des Pierre Michon[4]… dont je ne juge pas ici la qualité littéraire, mais simplement l’attitude envers la langue et la culture paysannes. Comme Fernand Mourguet, ils affectionnent le mot de « patois », comme lui, ils ignorent tout, ou affectent plutôt de tout ignorer de la culture occitane. On voit par là comment se rejoignent la nostalgie patoisante (hors de Flavignac, point de salut) et l’idolâtrie du français comme religion de la langue unique, dont les temples sont nulle part ailleurs qu’en la capitale (Paris vaut bien un patois, ou plutôt : tous les patois du monde !).

 Mais qu’on ne se méprenne pas, les lignes qui précèdent ne cherchent pas à contester la valeur documentaire et surtout émotionnelle de l’ouvrage de F. Mourguet, à nier sa valeur de témoignage d’une mémoire personnelle et collective à la fois (une partie de l’ouvrage contient de précieux souvenirs), ni à mettre en cause l’intérêt linguistique concernant l’occitan parlé dans cette partie du Limousin. Avec ce bémol toutefois à propos de la langue, qui rejoint les critiques précédentes, que les travaux déjà existants n’ont pas été suffisamment utilisés (et cités !), et surtout – le plus grave – que l’auteur s’obstine à refuser de reconnaître pour ce qu’elle est, c'est-à-dire, une langue justement.

Jean-Pierre Cavaillé 

[1] Fernand Mourguet, Vive le patois limousin !…, Naves, éditions de la Veytizou, 2004.

[2] Marcelle Delpastre, Mémoires (Les lourdes chaînes de la liberté. Le passage du désert – la fin de la fable), Lo Chamin de Sent Jaume et Plein Chant, 2004.

[3] Voir par exemple le très beau cd réalisé en collaboration avec Bernard Combi, Lo Diable es jos la pòrta, coproduction Lo camin de Sent Jaume et IEO Limousin.

[4] Voir l’ouvrage très révélateur à ce sujet de Sylviane Coyault-Dublanchet, La Province en héritage. Pierre Michon, Pierre Bergounioux, Richard Millet, Genève, Droz, 2002. Ma lecture de cet ouvrage sur le site Fabula.org.