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Mescladis e còps de gula
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  • blog dédié aux cultures et langues minorées en général et à l'occitan en particulier. On y adopte une approche à la fois militante et réflexive et, dans tous les cas, résolument critique. Langues d'usage : français, occitan et italien.
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29 septembre 2015

Le Front Populaire en gascon, comme si vous y étiez

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Les Lettres du militant Peyrot

 

Pierre Roumégous, Leutres à l’Henri. Chroniques politiques gasconnes du Travailleur landais (1936-1948), présentées par Micheline Roumégous et traduites par Guy Latry, Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, 2014.

 

Je ne sais par où commencer pour vous convaincre de vous plonger, de vous immerger comme moi toute affaire cessante dans ce livre : par l’histoire ? la biographie ? la langue ? la culture de la grande Lande ?

 

Au vif de l’histoire du Front Populaire

L’histoire est celle du Front Populaire puis, en pointillé, des années de la Libération, avec le trou béant de la guerre entre les deux, l’histoire vue et vécue par un militant de base de la SFIO, Pierre Roumégous, alias Peyrot, participant à l’aventure éditoriale et politique de l’hebdomadaire socialiste Le Travailleur landais engagé aux côtés des métayers et ouvriers gemmeurs, une histoire au ras des événements politiques locaux et où ne cesse à la fois de s’imposer le contexte national et international. L’importance de ce journal départemental n’était certes pas négligeable (il déclare 1500 abonnés en décembre 1936, 3000 lecteurs encore en 1946), même si, aujourd’hui, les collections d’archives sont incomplètes.

Les articles gascons de Peyrot rassemblés ici sont l’expression directe d’abord de la satisfaction et des immenses espoirs des militants de gauche après la victoire acquise en 36, de leur engagement dans les luttes sociales en cours, mais aussi, très vite, du sentiment de trahison des urnes par les élus fossoyeurs du Front Populaire, avec la menace grandissante, obsédante de la guerre, et enfin, pour beaucoup, surtout pour tous ceux qui comme l’auteur rentraient de captivité, les terribles désillusions de l’après-guerre, l’impression que l’Epuration n’eut jamais vraiment lieu, la constatation que nombre de collabos enrichis par le marché-noir revenaient aux affaires. C’est donc une histoire de vaincus, mais des vaincus qui avaient connu aussi l’ivresse de victoires sociales sans précédent (les « pestiférés » étaient devenus une « foule » comme il le remarque), et avaient vu qu’ils pouvaient non seulement devenir acteurs d’une histoire qui semblait les exclure à tout jamais, mais surtout se payer le luxe de la réflexion, de l’acquisition d’une opinion informée et « libre », c’est-à-dire s’élevant au-dessus des intérêts immédiats et des réflexes idéologiques conditionnés[1].

On suivra ainsi les réactions à vif du militant, de semaine en semaine, et l’on fera opportunément des allers-retours avec la deuxième partie du livre, une imposante et remarquable monographie de la fille de l’auteur, Micheline, historienne et géographe, qui reconstitue très précisément le contexte de ces articles. En même temps, s’appuyant sur ce document extraordinaire, Micheline Roumégous a le courage de contredire une thèse récurrente dans les travaux des historiens consacrés à la période (Rémond, Winock, etc.), comme par hasard très gratifiante pour les Français selon laquelle le génie républicain aurait préservé la France d'avant guerre de la tentation fasciste. Elle remarque en effet que la menace de l’extrême droite en France même était une réalité concrète et non un simple fantasme, une erreur d’appréciation des militants de gauche confondant leur antifascisme (extérieur) avec « un hypothétique ennemi intérieur », qui n’aurait jamais sérieusement existé[2].

En effet l’enthousiasme de Peyrot et de ses amis,  devant les faits, fut de courte durée[3] : la trahison du Front Populaire par une partie des élus et la montée en puissance d’une droite lorgnant du côté des « dictatures ». Le saut brutal à la droite extrême, antirépublicaine, d’une partie des radicaux est un phénomène avéré qui ne saurait nous surprendre aujourd’hui, nous qui assistons, mutatis mutandis, à un phénomène tout à fait similaire de la part d’une partie de la gauche et de l’extrême gauche (au nom cette fois d’une république souverainiste). De même, elle met en question le procès sans cesse fait au pacifisme aveugle des instituteurs du Front Populaire : Peyrot est tout à fait représentatif d’un pacifisme maintenu comme idéal certes, mais résolument antifasciste (et certes pas munichois !) intégrant peu à peu et mal volontiers la nécessité de se préparer à l’inéluctabilité du conflit.

 

Un militant socialiste

Peyrot est d’abord un militant SFIO loyal et fidèle ; il déclare, reprenant les mots de son idole, l’élu charismatique du parti Lamarque-Cando : « Une révolution n’est qu’une évolution contrariée », ajoutant certes que « lou qui countrariera que paguera beléou et solide soun peucat » (« celui qui contrariera paiera rapidement et sûrement son péché »)[4]. Il se dit contre les « révolutions désordonnées », et c’est d’ailleurs ainsi qu’il qualifie en 1936 les événements d’Espagne. Pour autant, son rapport à l’action n’a rien à voir avec ce que nous voyons des socialistes d’aujourd’hui : « chaque cop qui boleum ha un pas eun aouan, qu’am besougn de ha grève » (« chaque fois que nous voulons faire un pas en avant, il nous faut faire grève ») dit-il en 1947[5]. Devant la montée des fascismes et les difficultés rencontrées par le Front Populaire, il affirme que les adversaires « sabeun que ne neus decheuram pas ha com lous piocs » (« savent que nous ne nous laisserons pas faire comme des poulets »)[6], envisageant clairement la possibilité d’un soulèvement de type révolutionnaire. Ses fins de lettre sont ponctuées d’appels urgents, vitaux, à l’action : « Adiou amic tén te beurt, cride, cride tu tabey, si se décheum ha qu’ém foututs » (« Adieu , ami, reste gaillard, crie, crie toi aussi, si nous nous laissons faire, nous sommes foutus ») ; « Adiou Henri et defén-te, sinou qu’ém foututs » (« Adieu Henri et défends-toi, sinon, nous sommes foutus »)[7]

C’est significativement l’action de terrain, même dure, qu’il exalte dans la figure du vieux syndicaliste gemmeur Duclos : « qu’aoué darè eut touts lous camarades, touts, et disciplinats ; heyts a leu grève, heyts à leus menaces, heyts à leu correctionnelle, heyts a leu garde mobile » (« il avait derrière lui tous les camarades, tous, et disciplinés, habitués à la grève, aux menaces, à la correctionnelle, à la garde mobile »)[8]. C’est cette forme d’action qui est pour lui le modèle pour le militant de base qu’il se vante d’être, décrivant avec un réel talent les événements collectifs qui réunissent les ouvriers et paysans engagés, dans une lettre par exemple, consacrée à la fête du 1er mai 1937 à Mimizan. Le matin son tribun préféré, Lamarque-Cando déchaîne les foules : « lou Cando qu’euspeulis aou barreuy d’un tounerre de bravos. Aqueut diable d’omme qu’eus peurtout, arreu ne l’arreste ; si parles d’un deusgourdit ! » (« Cando surgit dans un tonnerre d’applaudissements. Ce diable d’homme est partout, rien ne l’arrête ; tu parles d’un dégourdi ! »). L’après-midi un pique-nique géant est organisé en bord de mer : « Tout aqueut mounde que saoute sous vélos, drapéous rouyes daouan ; hommes, heumnes, gouyattes (hé ! hé ! qu’eun y a de leus broyes, biban !) que fileun dina à leu ma. Et sus leu garbaye, aqui pouleuts, aqui gounfits, aqui bouteuilles de bin, se bailléoueun de tout lous uns aous aouts » (« Tout ce monde saute sur les vélos, drapeaux rouges en tête ; hommes, femmes, jeunes filles (eh eh ! Il y en a de belles, bon sang !) filent déjeuner à la mer. Et sur les aiguilles de pin, ici du poulet, là du confit, des bouteilles de vin, on se donnait de tout les uns aux autres »)[9].

Même s’il rit de ceux qui disent que si tout va mal, « c’est la faute aux socialistes et aux moscoutaires ! »[10] (en français dans le texte) son rapport au communisme, au moins sur le plan idéologique, est très clair : « leu bolchevisatioun qu’eus lou countraire de leu démocratie […] qu’eus la négatioun de leu peunsade libre »[11]. Ainsi, de même, défend-il les petits propriétaires, et leur « liberté », aux côtés des métayers et des employés d’État, loin de tout projet collectiviste. Mais il ne met jamais en cause le compagnonnage. Pendant la captivité il fut, rappelle-t-il en 1946, « réglo avec les camarades », et il rappelle que sans le pays de la « dictature du prolétariat », il n’y aurait pas eu Stalingrad (26/01/1946).

Sa grande référence historique est la Révolution française, c’est vers elle qu’il se tourne lorsqu’il est tenté par la radicalisation (laquelle le rapproche évidemment des communistes). Ainsi, apprenant la mort de Salengro, il déclare : « Un cop de mé que me suy démandat si lous grans révolutionaires de 89 n’aouén pas reusoun de ha marcha le guillotine d’abiade sou col dous machans, sou col dous qui éren traites a leu patrie… » (« une fois de plus, je me suis demandé si les grands révolutionnaires de 89 n’avaient pas eu raison de faire marcher la guillotine sans arrêt sur le cou des méchants, de ceux qui étaient traîtres à la patrie… » 28/11/1936). C’est d’ailleurs au prisme de connaissances historiques (très françaises mais non négligeables) qu’il conduit ses analyses des situations présentes, par exemple en 1838 lorsque il continue à espérer que la guerre puisse être évitée : « Que caou ha lou possible peur évita lou malhure. Et aco leu réactioun quic beuyt et n’a pas l’airt de s’eun ha, car que counde, suy solide, sus l’appuy dous dictatures (coum lous émigrats de Coblentz coundéoueun sus leus armades dous Reuys), peu bieune a bout de nous atis » : « Il faut faire notre possible pour éviter le malheur. Et ça, la réaction le voit et n’a pas l’air de s’en faire, car elle compte, j’en suis sûr, sur l’appui des dictateurs (comme les émigrés de Coblence comptaient sur les armées des rois) pour venir à bout de nous »[12]. Tout cet article est d’ailleurs une tentative d’analyse de la situation présente à travers une comparaison avec les années révolutionnaires. Ailleurs, il se demande si l’Angleterre qui a vaincu Napoléon, ne serait pas à nouveau capable de mettre à bas les fascismes européen[13]. Quand il voit le Front Populaire trahi par ses élus, c’est vers la crise du 16 mai 1877 qu’il se tourne : « Est-ce que bam eusta euncouère coum lous aouts cops : eumbia majoritats à gaouche et aoueude goubernemeuns à dreute ? » : « Est-ce que nous allons faire encore comme les autres fois : envoyer des majorités à gauche et avoir des gouvernements de droite ? »[14], etc.

Il n’est évidemment jamais facile, dans le présent des événements, d’y voir clair et de proposer les bonnes anticipations, surtout sur les affaires internationales. En avril 1937, Peyrot croit apercevoir la fin des fascismes[15], et en décembre de la même année, il affirme que, contre vents et marées, le Front Populaire aura une longue vie[16]. Mais il est aussi parfaitement conscient des limites de la fiabilité de l’information à laquelle les gens du peuple comme lui ont accès par les journaux et la radio : « Sabram dounc un journ lou vrai mot de leu fin su lous évenemeuns d’Euspagne ? » (« Saura-t-on jamais le fin mot sur les événements d’Espagne ? »). Et il est en effet sidérant que, dans la même lettre, il puisse envisager sérieusement que le parti républicain espagnol, dont il déplore que l'on ne l’ait pas plus aidé, puisse participer au gouvernement de Franco[17].

En tout cas, la menace pressante et même, en 1939, l’inéluctabilité de la guerre sont pour lui une évidence. Dès décembre 36, il dit que « si lou Franco gagne ne say pas si ne pourram pas neus cira lou godillots » (« si Franco gagne, je ne sais pas s’il ne nous faudra pas cirer les godillots »)[18]. « Biban, Henri, qu’ém sus leu poudre seuque ! » (« Bon sang, Henri, nous sommes sur un tonneau de poudre ! ») s’écrie-t-il en mars 1938[19]. En janvier 39, il fait le point froidement : je sais, dit-il, « 1- que fournissi galette peur lous armemeuns […] 2- que tôt ou tard que pourrey fourni lou duxième truc lou vehicule peur lou n° 1 c’est adide ma pet » (« 1- que je fournis la galette pour les armements […] 2- que tôt ou tard, je pourrais fournir le deuxième truc, le véhicule pour le n° 1, c’est-à-dire ma peau »)[20].

Sur le plan de la politique intérieure, la grande affaire est pour lui le renoncement de fait des élus à porter le Front Populaire voulu pourtant par le peuple des électeurs. Il s’en prend d’abord aux divisions, au sein même de son propre parti, entre les courants, tendances et sous-groupes qui ne se découvrent en fait qu’une fois les élections passées : « A tan que soun aou pays que soun de dreute ou de gaouche ; mais lahore que direun que neus an oublidat » (« tant qu’ils sont au pays, ils sont de droite ou de gauche, mais là haut, on dirait qu’ils nous ont oubliés »)[21]. Pour autant, soit dit en passant, Peyrot n’a pas le moindre mot contre ce centralisme qui pousse ainsi les élus à « oublier » le pays et leurs électeurs, tellement il lui paraît dans la nature des choses. Sa question est bien différente : « te demandes coum se héy qu’aqueut Froun Populaire n’ay pas tinut tout une législature pusqu’aoué la majoritat ? […] N’y aoué pas Froun Populaire à le Crampe. Lou Froun Populaire n’existe pas sounque, vraimeun, heun lou puple » (« tu te demandes comment il se fait que ce Front Populaire n’ait pas tenu toute une législature puisqu’il avait la majorité ? […] il n’y avait pas de Front Populaire à la Chambre. Le Front Populaire n’existe vraiment que dans le peuple »)[22]. « Coum, qu’am votat Front Populaire et voila pas qu’ém tout d’un cop gouveurnats dap leus idéyes de dreute dap lou tchicoy Reynaud » (« Comment, nous avons voté Front Populaire et voilà-t-y pas que nous sommes tout d’un coup gouvernés avec des idées de droite par le petit Reynaud. »)[23] ;« Qu’ém plumats peur lous qui am noumat » (« nous sommes plumés par ceux que nous avons nommés »)[24].

 

Qui était Peyrot ?

Toutes ces considérations politiques nous apprennent beaucoup sur la manière qu’avait Peyrot de penser et de vivre son militantisme, tout en nous disant bien peu sur lui ; son identité, reste en retrait, délibérément cachée par le protocole d’écriture qu'il avait choisi. La biographie de l’auteur, qui signe invariablement ses textes Peyrot, diminutif de son prénom, est celle d’un instituteur, amateur de rugby (ce qui n’apparaît jamais d’ailleurs dans les lettres) engagé comme tant d’autres enseignants dans le socialisme. Il est si proche du monde des travailleurs agricoles qu’il peut jouer à en être un et être visiblement tout à fait crédible auprès de ces derniers, qui lisent ce journal. Il se présente en effet comme un homme de la campagne qui travaille de ses mains, « un oubré »[25]. Une autre fois, il se découvre quelque peu, puisqu’il appelle son ami à ne pas « oublida le classe d’oun sorteum » (« oublier la classe dont nous sortons »). Ailleurs il se dévoile plus encore, lorsqu’il rapporte les propos d’un « ami » instituteur expliquant qu’à force de côtoyer les enfants, les maîtres se laissent gagner par les exigences morales des petits (sens du mérite, de l’égalité, du respect du règlement placardé : drôle d’inversion projective ![26])... Il dit lui-même, quelques temps après avoir évoqué ce qui ressemble à un mystérieux attentat (ou accident ?), que le militantisme actif l’expose à certains risques. Il le paya cher au moment de la captivité où une libération précoce lui fut refusée au motif de sa soi-disant appartenance à un groupe communiste.

La biographie de Peyrot, telle que sa fille Micheline nous la présente, c’est aussi l’histoire d’un homme brisé, dans son élan et ses convictions militantes, non tant par la guerre qu’il passa dans une dure captivité en Silésie que par les années si décevantes et amères de la Libération. Un homme décédé en 1968 dont sa propre fille découvre incidemment qu’il avait rédigé des années durant des articles pour le Travailleur landais et qui plus est exclusivement ou presque en gascon, une langue qu’elle lui entendit à peine parler et qu’il ne lui avait donc transmise d’aucune façon.

Ces articles ont une forme épistolaire : Peyrot y écrit à l’Henri, qui était en fait l'un de ses cousins métayers, avec lequel il partageait les même convictions, mais ces lettres pour autant ne sont qu'un échange fictif.

 

La langue et la culture landaises

La langue donc, le gascon des Landes parsemé de mots et d’expression en français (une langue créolisée si l’on veut), une langue en tout cas que l’auteur manie avec grande aisance, dans un style oral, colloquial, coloré, parlant avec le même naturel, la même immédiateté de politique internationale et de chasse à la palombe. Qui a dit (j’en connais !) que la langue d’expression du militantisme et de la politique n’avait été et ne pouvait être que le français ? Ces billets en sont le démenti absolu où les sujets politiques les plus graves sont abordés sur le ton le plus sérieux ou avec l’ironie la plus fine, le cas échéant avec humour, mais sans jamais que le recours au « patois » n’entraîne le moindre renoncement à l’exigence d’analyse et d’argumentation. Par contre, ce choix linguistique permet à Peyrot d’associer le plus étroitement les considérations sur la vie quotidienne des paysans et ouvriers landais et les idées politiques qu’il discute, critique ou défend. La langue sert d’ancrage vécu à l’analyse politique, là où jamais le français, corseté par la norme scolaire telle que Peyrot lui-même l’enseignait, n’aurait sans doute pu le permettre. Qui plus est, il semble faire des émules, rapportant les lettres et les vers d’autres personnes cachées sous des pseudonymes[27]. Le choix de la forme colloquiale – il s’adresse en effet à son ami sur le ton de la conversation directe et privée, dans l’entre-soi du gascon partagé – possède aussi une grande force rhétorique ; il rend attractif les sujets politiques les plus rébarbatifs, interdisant de se complaire dans la langue de bois des déclarations officielles des partis. Mais il y a aussi le pur goût de la langue populaire. Comment résister par exemple, lorsque Peyrot écrit d’un candidat battu aux élections : « qu’eus maou coum un aougnoun, mé qu’un marmitoun qui se dèche pana lou roustit peur un can » (« Il est mauvais comme un oignon, plus qu’un marmiton qui se laisse voler le rôti par un chien ») ?[28] Par contre, on cherchera en vain la moindre réflexivité, la moindre explication sur cette utilisation du gascon dans un journal socialiste.

La langue sert aussi de véhicule naturel à la culture landaise ; une culture que n’aurait pas pu non plus exprimer, du moins de la même façon, le français que Pierre Roumégous enseignait à ses élèves : locutions proverbiales[29], récits de pratiques et coutumes vivantes (chasse à la palombe, cuisine[30]) ou déjà passées (le carnaval d’autrefois[31]), historiettes, anecdotes, vers, canulars, portraits satiriques, fables et histoires drôles (il y a un côté Panazo avant la lettre chez Peyrot) et parfois salaces (pourquoi les chattes en chaleur crient-elles si fort ? etc.[32]), saillies anticléricales[33], contes même parfois en bonne et due forme (en particulier l’histoire en plusieurs épisodes de la « bouhe de Hourchot » : la taupe de Fourchot[34]) ; c’est toute la culture populaire landaise d’avant-guerre qui est convoquée et partagée avec un lecteur complice. Je citerai juste ici le portrait au vitriol d’une propriétaire vieille fille réactionnaire, excellent au demeurant, même s’il est (bien sûr) chargé de préjugés de genre que l’on a commencé depuis à surmonter (ou à déplacer ?) : « si couneuchés le daoune, leu mamizélle Thérèse, l’eun arridereus broy : toute seuque et toute jaoune, meuntoun agut et pot prïm, uïlh de malice et came d’agace, qu’euspïye lous homes de traoués perce que nat ne l’y héyt risétte dempus qu’a l’adge de se marida et aco juste deumpus quarante ans » (« si tu connaissais la patronne, mademoiselle Thérèse, tu rirais bien : toute sèche et toute jaune, menton pointu et lèvre fine, œil en colère et jambe de pie, elle regarde les hommes de travers parce qu’aucun ne lui a fait risette depuis qu’elle a l’âge de se marier, c’est-à-dire depuis quarante ans »)[35]. Et encore, pour la route, un tout petit passage d’une très belle lettre sur la chasse à la palombe (décidément, il est difficile de rester dans le politiquement correct avec un Landais des années 30 !) : « Ah ! amic euntène heun leu cabane de brane lous mots de ‘paloumes daouan’, beude reuntra lous cassayres coum boulures eun se rasans juste à terre, euntène routcha leus ficelles sous boys et bira leus rouleutes dous appéous, mais qu’eus toute une joie ! » (« Ah mon ami, entendre dans la cabane de brande les mots « palombes devant ! », voir rentrer les chasseurs comme des voleurs en se baissant jusqu’à terre, entendre frotter les ficelles sur le bois et tourner les roulettes des appeaux, mais c’est tout une joie ! »)[36].

 

La seule difficulté du livre, au moins pour ceux qui comme moi n’ont pas le gascon dans l’oreille, est la graphie de Roumégous, parfois déroutante comme on l’a vu, assortie qui plus est de nombreuses coquilles dans l’original, mais toutes les lettres sont traduites en regard par Guy Latry et dument annotées (un travail de romain en vérité). Avec l’important commentaire de Micheline Roumégous, le lecteur dispose ainsi de tous les outils nécessaires et souhaitables, car bien des références et allusions sinon nous resteraient entièrement opaques[37]. Autrement dit, le livre offre de surcroît tout ce que l’on peut attendre d’une édition critique de qualité universitaire.

Jean-Pierre Cavaillé

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[1] Il faut lire la lettre magnifique du 15 mars 1938 : « Mais cheut de co, qu’eus milita ? sinou réfléchi sus ço que s’y passe à dreute, à gaouche, eustudia lou mounde, varsailla dap leus idéyes, leus bira de tout bort peur leus y trouva une balou, se ha une opinioun modeste, (faousse quouque cop, mais aoumeun personnelle) discuta dap l’un et l’aout franqueumen … » (« Mais à part ça, c’est quoi militer ? Sinon réfléchir sur ce qui se passe à droite, à gauche, étudier le monde, agiter les idées, les tourner en tous sens pour leur trouver une valeur, se faire une opinion modeste (fausse quelquefois, mais au moins personnelle), discuter avec l’un et avec l’autre franchement… »). 19/03/1938, p. 144-145.

[2] M. Roumégous cite entre autres un compte rendu édifiant paru dans le Travailleur Landais, d’un gala à l’initiative de l’Ordre national à Dax le 25 avril 1939 : « Film Le monde en folie rempli des soi-disant atrocités communistes, grèves, meurtres pillages, incendies… on hue Herriot, on siffle Blum, délire d’enthousiasme lorsqu’apparaît Franco, salle debout applaudissant. Conférence du commandant Navarre Aux portes de la guerre : discours haineux contre le Front Populaire et éloge dithyrambique du fascisme et de Franco. Ce n’est pas le patriotisme qui a été exalté mais la trahison ».

[3] La lettre du 23/10/1937 (p. 102) : « n’am pas mé réactionnaires ou que ta tchic deheuns lou pays. Adare, tout radicos, tout socialistes, tout communistes » est déjà tout à fait ironique. Peyrot prend en dérision ceux qui le croient tellement qu'ils ne se sont même pas dépalcés pour voter aux cantonales.

[4] 28/06/1937, p. 89.

[5] 07/06/1947, p. 272-273.

[6] 31/07/1937, p. 92.

[7] 04/12/1937, p ; 112-113 ; 26/11/1938 : p. 186-187.

[8] 06/03/1937, p. 64.

[9] 05/06/1937, p. 84-85.

[10] 22/01/1938, p. 126.

[11] 03/06/39, p. 224-225.

[12] 02/04/38, p. 150.

[13] 02/07/1938, p. 168.

[14] 16/04/1938, p. 154-155.

[15] « Tout aco, Henri, n’eus pas boun hum peur lous dictatures fascistes » : « tout cela, Henri, n’est pas de bon augure pour les dictatures fascistes » 24/04/1937, p. 74-75.

[16] 11/12/1937.

[17] 25/03/1939, p. 216-217

[18] 26/12/1936, p. 46.

[19] 26/03/1938, p. 148.

[20] 21/01/1939, p. 198-199.

[21] 29/01/1938, p. 128-129.

[22] 30/07/1938, p. 174-175.

[23] 03/12/38 p. 188-189.

[24] 24/12/38 p. 190-191.

[25] A propos des candidats socialistes aux cantonales : « aquits camarades soun oubrés coum tu et jou », 02/10/1937.

[26] « nous atis à force d’eusta dap lou petit mounde qu’arribeum à peunsa coum eut », 28/08/1937.

[27] Cependant, il me semble que l’on peut à juste titre suspecter que certaines de ces lettres sont de la main de Peyrot lui-même (en particulier celles de Seulot) ; leur forme étant étrangement proche de la sienne et il disposait là d’un subterfuge pour présenter des événements auxquels il n’avait pas directement participé.

[28] 30/10/1937, p. 104-105.

[29] Par exemple les propriétaires sont « coum lou can de Paillasse ! Ne boleun pas ha ni dicha ha ! » (« comme le chien de Paillasse ! ils ne veulent pas faire ni laisser faire »), que l’on trouve dans le recueil Arnaudin, Proverbes de la Grande-Lande, 1996, p. 188. Ou bien : « Dap leu pecs que peugueuyeun » : « Avec les fous, commet des folies », p. 223.

[30] Soit ce menu de carnaval : « bonne poule farcide, tripes d’agnet, pouleut à leu couquette, pastis » (« bonne poule farcie, tripes d’agneau, poulet à la coquelle, pastis ») 05/03/1938.

[31] Chacun, quel que soit son âge devait danser pour carnaval, « et tout aco que duréoueu toute leu neuyt et lou leundouman amic lou mé broy de tout, aoumeun peur lous couchailhs ! », 04/03/1939, p. 212

[32] Lire aussi un drôle de rêve raconté au lavoir, variation inattendue des histoires des relations entre curés et paroissiennes. 25/06/1938, p. 166.

[33] Lire la très bonne histoire du curé qui se venge de la paroissienne qui lui avait donné une fausse pièce à la quête, 14/01/1939, p. 196-197.

[34] Avril, mai 1947. C’est l’histoire de la taupe qui mine le champ de foire, si bien contée en limousin par Jean-François Vignaud.

[35] 20/0/1937, p. 68.

[36] 22/10/1938, p. 178-179.

[37] Je signale juste une expression « non élucidée » dans le texte de Roger Lapassade donné en annexe : « Georges éro partit ta débara t’a ana bèrsa ». Pourtant il me semble assez clair que Georges était descendu verser, c’est-à-dire pisser…

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Commentaires
L
Un petit commentaire qui n'a rien à voir avec l'article, encore que...<br /> <br /> J'essaie de suivre de loin ce qui se passe à Béziers depuis l'élection de Ménard, et je ne trouve pas de réaction des milieux occitanistes. Bien au contraire, dans la ville du Cirdoc, on a l'impression que l'occitanisme est complice de la municipalité : passivité, docilité, renoncement, calculs mesquins ?<br /> <br /> Je cherche une explication, mais toujours rien... C'est un peu inquiétant.
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J
Merci beaucoup pour cette article très intéressant. Et puis ça fait toujours plaisir de lire du "neugue" dans une orthographe fidèle à la prononciation. Je n'ai pas trouvé très difficile la lecture des extraits que vous donnez. Il faut dire je suis habitué aux graphies patoisantes depuis mes premiers contacts avec le gascon dans les contes de Félix Arnaudin (édité par Ouest France, mar plij !).
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T
Merci pour le compliment (qui va tout à Peyrot), mais attention, on ne peut nullement dire que La Libre Pensée est un groupe d'extrême droite (même s'il sont parmi nos pire adversaires).
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U
De cette passionnante chronique je ne reprendrai que le versant politique avec cette forte similitude entre les années du Front populaire et aujourd'hui. Avec tous ces gens autoproclamés de gauche si marqués à droite (le PS), voire à l'extrême-droite (la myriade des groupuscules et micro-organisations comme Riposte Laïque et La Libre Pensée) et le persistant fumet malodorant national-républicain où la lutte des classes est remplacée par le nationalisme ("le peuple"), la patrie et le drapeau. On espère encore que la suite ne sera similaire à celle du Front populaire. Tout en s'inquiétant beaucoup.
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