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« Une cuisinière vaut dix élèves de l'École des Chartes ». Charles de Tourtoulon, 1890

 

Je publie ici quelques pages de la communication de Charles de Tourtoulon au Congrès de philologie romane de Montpellier, le 26 mai 1890, « Des Dialectes, de leur classification et de leur délimitation géographique »[1] et je renvoie le lecteur à mon précédent billet, consacré aux idées et à la pratique de Tourtoulon qui, avec Octavien Bringuier, était parti à la découverte de la frontière linguistique entre oc et oïl, contestant ainsi de manière empirique la théorie officielle de la fusion de tous les parlers de France soutenue par Gaston Paris et Paul Meyer. J’ai choisi ces pages parce que Tourtoulon y érigent les locuteurs en référence absolue, non seulement parce qu’évidemment ils parlent la langue, même s’ils sont illettrés, et qu’une langue est « faite pour être parlée », mais aussi parce que la manière dont ils se rapportent aux autres parlers autour d’eux, proches ou lointains, est essentielle au linguiste pour percevoir avec quelque scientificité les limites des langues, dialectes et sous-dialectes. Le sujet parlant, quel que soit son statut social, est ainsi mis au centre de l’observation du linguiste, il est considéré comme le plus compétent pour dire la langue et ses différences. Du même coup, ce que met au jour Tourtoulon est, tout simplement, le critère de l’intercompréhension pour définir une langue et ses dialectes.

Incidemment, on y découvre un monde, celui de la fin du XIXe siècle, où la plupart des locuteurs, de fait, sont en contact avec des parlers nombreux et variés, plus ou moins familiers, un monde où des colporteurs de Perpignan s’expriment en catalan à Saint-Girons. C’est aussi un monde où, spontanément, auditeurs et lecteurs, même peu chevronnés, se plaisent au contact d’œuvres en divers dialectes d’oc que le linguiste leur prête ou leur lit ; ils s’y plaisent parce qu’ils reconnaissent en fait leur langue et s’y reconnaissent eux-mêmes. Ce qui se dégage des observations de Tourtoulon, c’est ainsi toute une koinè linguistique populaire, mais aussi un univers de culture occitane écrite virtuelle, à portée de main et d’oreille pour toutes les populations concernées de toutes les classes sociales, mais qui ne s’est jamais réalisé par choix et volonté politiques.

J-P. C.

 

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Pour se faire une idée juste d’un être quelconque, il ne suffit pas, — on ne saurait trop le répéter, — de l’étudier à l’aide du scalpel et du microscope ; il faut aussi l’observer à l’état vivant et agissant. Pour juger de l’importance et du rôle d’un organe, il faut voir cet organe en jeu. Or, il arrive trop souvent que les philologues n’ont pas vu assez vivre le parler qu’ils étudient sur des échantillons écrits, c'est-à-dire dans un état voisin de la mort.

[…]

         Il est superflu, je crois, de faire remarquer que les caractères ne doivent pas être comptés, mais pesés ; et (qu’on pardonne l’étrangeté de l’expression) on ne peut les peser qu’à l’oreille, la langue étant faite d’abord pour être parlée. Les traits que la prononciation ne marque pas doivent être comptés pour rien ou à peu près rien dans la classification. Parmi ceux qu’elle marque, il en est qui modifient plus ou moins profondément la physionomie du langage, et auxquels les indigènes ne se trompent jamais lorsqu’ils veulent distinguer leur parler de ceux des régions voisines.

Je rappellerai ici, comme corollaire de ce qui précède, ce qui a été dit dans le rapport sur la limite géographique da la langue d’oc et de la langue d’oil au sujet de la nécessité d’étudier les patois dans les pays mêmes où ils sont parlés, et des précautions à prendre pour être assuré qu’on s’adresse à des personnes parlant le vrai langage indigène. Je ne saurais trop le redire, c’est dans le peuple, parmi les illettrés, qu’il faut chercher des renseignements exacts et sur l’idiome local et sur les traits qui les distinguent des idiomes voisins. Mais tout le monde n'est pas apte à recueillir de bonnes observations phonétiques ; la science acquise dans les écoles et dans les livres est pour cela d’un bien faible secours. J’ai connu plus d’un philologue distingué qui, n’ayant pas été familiarisé dès l’enfance avec les langues à paroxytons et à proparoxytons, était incapable de reconnaître, autrement qu’en théorie, la place de l’accent tonique et encore plus de la marquer en parlant. M. G. Paris, dans son Traité du rôle de l’accent latin, a signalé cette « incapacité de l’organe des Français à porter l’accent autre part que sur la dernière syllabe ». L'incapacité de parole provient souvent d’une incapacité d’ouïe et se remarque chez les plus lettrés. Ce n’est pas un des moindres obstacles que rencontrent les Français du Nord dans la pratique des langues étrangères.

         Pour démontrer d’une manière absolue la possibilité de délimiter les dialectes et les sous-dialectes, il faudrait procéder au tracé géographique de tous les parlers dépendant d’une même langue, de tous les patois d’oc, par exemple, ce qui serait tout à fait hors de proportion avec le cadre du présent travail. Je dois me borner ici à établir, en premier lieu, que les gens du peuple classent d’instinct les parlers qu’ils comprennent ; en second lieu, que l’observation scientifique justifie ce classement, tout au moins dans ses principaux traits. Je vais donc faire connaître tout d’abord quelques-unes des observations qui m’ont conduit à réclamer l’application à l’étude des patois d’une méthode naturelle de classification […].

 

         Première Observation. – La femme P…, née en 1810, à Montpellier ; d’intelligence moyenne ; sait lire, presque pas écrire ; connaît parfaitement le patois de sa ville natale et malheureusement assez bien le français pour une femme du peuple de ce pays. Pendant plus de trente ans, cette femme est restée attachée successivement à deux personnes de ma famille avec qui j’ai voyagé en France et en Espagne.

         A Nice, la femme P… est un peu surprise par l’idiome local et demande tout d’abord qu’on le lui parle lentement. Après quelques heures, elle le comprend facilement et se fait comprendre d’un assez grand nombre de Niçois sans trop de difficulté en leur parlant montpelliérain. Dès que son oreille est habituée aux sons niçois, les flexions, les tournures de phrase, la grammaire en un mot, ne lui offre aucune difficulté. Le vocabulaire est ce qui la gêne le plus. Bien qu’en contact, durant près de trois ans, avec personnes parlant l’italien officiel, le gênois et le piémontais, la femme P… ne parvient à comprendre aucun de ces trois idiomes ; elle en apprend quelques mots isolés, mais ne parvient jamais à construire ni à comprendre une phrase. Il faut reconnaître que, n’étant pas absolument obligée de communiquer à l’aide de ces langues, mon sujet ne fait aucun effort sérieux pour se familiariser avec elles.

         Je crois pouvoir affirmer que la femme P… comprend également toutes les variétés de niçois parlées depuis Sospel[2] jusqu’au Var, limite de ce sous-dialecte. Du Var, en suivant le littoral jusqu’aux limites du catalan et, plus haut, jusqu’au Var, limite de ce sous-dialecte. Du Var, en suivant le littoral jusqu’aux limites du catalan et, plus haut, jusqu’aux parlers gascons caractérisés par l’emploi de h pour f initial, elle entend aisément tout les idiomes, à quelques vocables près aussitôt expliqués. Dans les conversations entre femmes, la volubilité méridionale ne souffre nullement de la différence des parlers. Vers Toulouse et vers Foix, il est nécessaire cependant de quelques heures d’accoutumance ; la femme P… doit « se mettre dans l’oreille » les sons, l’accent dans le sens vulgaire de ce mot. Je ne parle pas des divergences du vocabulaire qui commencent plus ou moins à quelques lieues de Montpellier et ne constituent jamais une vraie difficulté.

         En pays gascon, la femme P… a assez de peine à s’habituer à l’h tenant la place de l’f ; mais il est facile de voir que c’est à peu près tout ce qui la gêne dans ce nouveau dialecte. Si l’on remet l’f à la place de l’h, toute hésitation disparaît.

         Sur les limites de l’ancien Roussillon, entre Leucate et Salces, petites villes qui ne sont séparées que par une distance de 13 kilomètres, le catalan succède brusquement au languedocien. Ici deux des principes posés par M. G. Paris sont nettement contredits par les faits : il n’y a pas de fusion entre les deux idiomes juxtaposés et la limite linguistique coïncide avec une limite politique. C’est une exception, dira-t-on. Il y aurait à vérifier si les exceptions de ce genre ne se renouvellent pas si souvent qu’elles finissent par devenir plus fréquentes que la prétendue règle. Cette limite franchie, notre voyageuse et les indigènes ne se comprennent qu’avec de grands efforts d’attention. J’essaie de prononcer des phrases catalanes avec l’accent (sens vulgaire) de Montpellier, et des phrases de montpelliérain en imitant de mon mieux l’accent catalan, je suis à peu près compris des deux côtés. Après quelques jours passés à Barcelone, le catalan courant n’a plus guère de difficultés pour la femme P… Il en est tout autrement du catalan littéraire et même en général du catalan écrit. Tandis qu’elle éprouve toujours une véritable joie à lire ou entendre lire les œuvres du montpelliérain Favre, du toulousain Goudouli, du rouergat Peyrot, du niçois Rancher et des félibres provençaux, le rector de Vallfogona et les contes en prose catalane lui donnent trop de peine à comprendre pour qu’elle les écoute avec plaisir. Cependant, pour tout ce qui est usuel, elle communique parfaitement avec les personnes de Barcelone, de Valence, d’Alicante et de Lerida.

         Entre le catalan et l’aragonais, la transition est aussi brusque qu’entre le languedocien et le catalan, et, après un intervalle à peu près inhabité de 18 kilomètres, on rencontre Binefar, premier village aragonais. Sur ce nouveau territoire, il est impossible à la femme P… de communiquer avec les habitants autrement par signes. « Ce n’est plus, dit-elle, le même espagnol qu’à Barcelone ». J’essaie quelques explications ; elles servent de peu : il aurait fallu faire un cours complet de langue espagnole. Après un séjour à Madrid de plus de deux mois, la bonne femme ne fait d’autres progrès dans la langue de Cervantes que l’acquisition d’un certain nombre de vocables, à l’aide desquels elle essaie de parler petit nègre en castillan.

         Si, partant de Montpellier, nous nous dirigeons vers le Nord, la femme P… comprend très aisément le parler des Cévennes, le lozérien, le rouergat ; avec un peu plus de peine, mais encore assez bien, le dauphinois, l’auvergnat, le limousin de la Creuse.

         Sur les confins de la langue d’oil, l’expérience devient plus difficile : le français appris rend le contraste des langues moins appréciable. Cependant ce que Bringuier et moi avons appelé le sous-dialecte marchois est traité de franchiman (français du Nord) par mon sujet. En revoyant et classant d’anciennes notes relatives à cette observation, je constate que la femme P… appelle franchiman tout parler où les paroxytons d’oc sont devenus oxytons, soit le déplacement de l’accent tonique, soit par la substitution de l’e muet aux voyelles post-toniques. Dans le limousin bien parlé, elle reconnaît la place de l’accent tonique même lorsque la finale post-tonique est longue, puisqu’elle range ce dialecte dans la catégorie des parlers gabachs. Il faut noter encore que, pour l’usage courant, le français lui est aussi familier que le montpelliérain ; mais tandis que rien ne lui échappe des idées les plus hautes exprimées dans les beaux vers de Mirèio, la lecture du français lui laisse beaucoup d’impressions incertaines et souvent fausses ; elle ne paraît jamais bien assurée d’avoir compris, tout ce qui n’est pas terre à terre, et en effet elle se trompe sur le sens de phrases assez simples. En résumé, pour cette femme, les langages sur lesquels son attention a été appelée se divisent ainsi : 1° son patois montpelliérain ; 2° le provençal ; 3° le niçard (niçois) ; 4° les parlers gabachs (patois de Béziers, de l’Aude, de Toulouse, de l’Ariège, cévenol, lozérien, rouergat, auvergnat, dauphinois, limousin), qu’elle distingue presque tous les uns des autres ; 5° le parler de Bordeaux (h pour f initial) ; 6° le catalan ; 7° les parlers franchimans ; 8° les langues qu’elle ne comprend pas. Tout ce qui n’est pas langues étrangère, catalan ou franchiman, est pour elle « notre patois ou un patois qui ressemble au nôtre ».

         Je sais avec quels sourires dédaigneux et quelles fines plaisanteries certains théoriciens vont accueillir cette classification des parlers par une femme du peuple. Mais les gens de bon sens, qui savent combien d’indications précieuses sur des nuances de structure animale ou végétale les naturalistes doivent à des remarques de paysans, ne seront pas étonnés de me voir donner cet exemple de classement instinctif des langages. Ils savent que, pour saisir l’allure et la physionomie des parlers populaires vivants qu’elle comprend, une cuisinière vaut dix élèves de l’École des Chartes, comme pour relever à première vue certaines particularités de la faune ou de la flore locales, un paysan vaut dix citadins, fussent-ils membres de l’Institut.

         2e Observation. – Augustine R…, âgée de douze ans, née dans un petit village de Lozère, éloigné de tout grand centre et de toute voie importante de communication ; n’a jamais quitté son village. Instruction de l’école primaire ; intelligence au-dessus de la moyenne ; parle presque toujours patois ; sait bien lire.

         Elle a sous les yeux un conte en dialecte de Montpellier et le lit couramment en transformant sans hésitation les formes du texte en formes lozériennes, n’ayant pas l’air de se douter que les mots imprimés sont sensiblement différents de ceux qu’elle prononce. Elle lit, par exemple : pièi pour pioi, fremigeto pour fournigueta, souguel pour sourel, anat pour anas. Elle comprend parfaitement tous les mots pris isolément et toutes les nuances des phrases. Elle transforme ainsi en lozérien tous les textes de langue d’oc de diverses régions, toutes les fois qu’elle les comprend à première lecture. Jamais d’hésitation pour les désinences ; elle les remplace toutes par les désinences exactement correspondantes de son parler lorsqu’elle saisit le sens du mot. Le vocabulaire la fait souvent hésiter ; mais l’absence d’un mot n’obscurcit jamais le sens grammatical de la phrase. Elle lit ainsi le provençal des bords du Rhône (Oubreto en proso de Roumanille), le dauphinois, le toulousain, le rouergat, l’auvergnat, le limousin. Pour plusieurs, il est nécessaire de lui expliquer parfois le vocabulaire, jamais la grammaire. L’h initial des parlers pyrénéens la déroute, ainsi que l’orthographe italienne du niçois. Si je remplace l’h par f, et si j’écris le niçois à la manière provençale, elle n’y voit pas plus de difficulté que pour les autres dialectes d’oc. Elle renonce à lire le catalan et le comprend peu si je le lui parle. Elle est déconcertée par les textes en langue d’oil vulgaire qu’on lui met sous les yeux. Ne pouvant plus les lires à sa manière, et ne reconnaissant pas le français de l’école, elle demande quelle est cette langue. Elle saisit bien tous les contes en langue d’oc, quel que soit le dialecte, et y prend grand plaisir. Les contes en français nécessitent chez elle de grands efforts d’intelligence. Alors même qu’elle comprend bien tous les mots pris isolément, elle se trompe souvent sur le sens de la phrase.

         3e Observation. – La veuve A…, née en 1850, à Saint-Girons (Ariège), parlant médiocrement le français usuel, ne sachant ni lire ni écrie ; intelligence au-dessous de la moyenne.

         On lui parle le langage de Saint-Girons qu’elle reconnaît pour celui de son pays. Puis, prenant pour centre la région où domine cet idiome, on lui parle successivement les patois des régions environnantes, en procédant par cercles concentriques. Si, comme on le prétend, les parlers de toute la France se perdent les uns dans les autres par des nuances insensibles, la différence entre un parler quelconque pris pour centre, et chacun des patois qui l’entourent à la même distance, devra être égale en intensité bien que ne portant pas sur les mêmes traits. En d’autres termes, si l’on prend successivement chacun des hommes formant les longues chaînes imaginées par M. G. Paris, chacun doit comprendre avec la même facilité son voisin de droite et son voisin de gauche. Mais si, en quelques points, le voisin de gauche est mieux compris que celui de droite ou réciproquement, la fusion ne sera plus insensible et ce point marquera une limite linguistique. Or, c’est ce qui arrive pour la veuve A… ; elle considère l’idiome du Médoc, éloigné de plus de 350 kilomètres de Saint-Girons, comme plus voisin de son parler que celui de Foix, qui commence à quatre ou cinq lieues de chez elle. Je ne dis pas que la femme A… comprend mieux le premier que le second ; car, d’une part, le langage de Foix et celui de Saint-Girons sont parlés concurremment, mais non mêlés, à Saint-Girons même et par conséquent également compris ; et, d’un autre côté, il y a dans le dialecte du Médoc des mots inconnus dans l’Ariège ; mais la veuve A… reconnaît la parenté du médocain et de son propre idiome, s’étonnant qu’on parle presque comme chez elle dans un pays aussi éloigné. C’est l’h initial pour f, la vocalisation du b dans certains cas qui m’ont semblé constituer aux yeux de cette femme la ressemblance entre son dialecte et celui du Médoc. Elle distingue les patois de Foix, ceux de Pamiers et de Cintegabelle (Haute-Garonne) ; elle donne à tous le nom de toulousain. Elle comprend un peu le catalan de Perpignan, qu’elle a entendu parler par des colporteurs ; mais pas du tout l’espagnol. Elle distingue, parmi les dialectes d’oc, le provençal et le montpelliérain du toulousain et de son patois ; le limousin lui paraît un parler gabach ; elle le comprend avec quelque difficulté. Elle n’entend à peu près rien aux dialectes d’oil, elle les appelle du franchiman ; c’est l’accent tonique qui paraît la dérouter. Le français d’école qu’elle comprend tant qu’il exprime des idées qui lui sont familières, lui échappe complètement sinon quant à la signification des mots isolés, du moins quant au sens des phrases, même quand on lui lit de simples faits-divers.

 

         Les trois observations qui précèdent, données à titre d’exemple, sont corroborées par des centaines d’autres. Le procédé qui consiste à prendre comme centre l’idiome d’une localité et à lui comparer successivement, en suivant des cercles concentriques de plus en plus grands, les parlers qui l’environnent, ma toujours donné le même résultat sur divers points des pays d’oc et des pays mixtes. Jamais l’idiome central n’a été en se dégradant également dans toutes les directions. Tandis que ses caractères saillants se prolongeaient souvent fort loin dans un sens, ils s’arrêtaient brusquement à une courte distance dans un autre sens. Ce fait a été signalé dans le rapport sur la limite des deux langues de France[3] : il a servi de base à la délimitation de ces langues et des dialectes mixtes. C’est le résultat absolument contraire à celui que M. G. Paris donne comme constant. D’où vient cette divergence radicale sur un point de fait qu’il semble facile de vérifier ? C’est, je crois, que MM. P. Meyer et G. Paris dissèquent dans leur cabinet des échantillons écrits des parlers vulgaires, les décomposent, en séparent les éléments et concluent, par exemple, que si l’idiome a renferme dix traits qui lui sont communs avec l’idiome b, dix traits qui se retrouvent dans l’idiome c et dix traits qu’on remarque également dans l’idiome d, il y a parenté égale entre a et chacun des idiomes b, c, d. C’est là une erreur que l’observation sur le vif rend évidente. La physionomie d’un parler est constituée par les traits les plus saillants, c’est-à-dire qui se reproduisent le plus souvent dans le discours et frappent à chaque instant l’oreille.

[…] je constante les résultats suivants des trois observations que je viens de résumer qu’un très grand nombre d’autres, je le répète, pourraient confirmer au besoin :

      1° Les gens du peuple du midi de la France distinguent très nettement la langue d’oc des parlers étrangers environnants (piémontais, gênois, italien, espagnol) et aussi des patois d’oil ou franchimans ;

      2° Ils reconnaissent une parenté intime entre tous les parlers qui s’étendent de la frontière italienne à Salces (Pyrénées-Orientales), à l’Océan et à Guéret, avec certaines différences suivant les régions. Ils reconnaissent une parenté moins rapprochée entre les patois du midi de la France et le catalan ;

         3° Ils distinguent les principaux dialectes d’oc considérés dans leurs types (provençal, niçois, languedocien, gascon, rouergat, etc.), bien qu’ils ne sachent pas toujours le nom qui convient de donner à chacun de ces dialectes ;

         4e Ils distinguent leur parler des parlers d’oc qui l’entourent et, parmi ces derniers, ils signalent ceux qui sont plus ou moins apparentés avec leur propre parler. Ils constatent qu’il n’y a pas de rapport constant entre le degré de parenté et la distance géographique.

         5° Ils ne sont point déroutés par les différences grammaticales entre les idiomes d’oc. Les principales difficultés proviennent pour eux du vocabulaire. Lorsqu’il s’agit de langues étrangères et même du français d’école, c’est la grammaire qui les déconcerte surtout ; de là leur tendance à parler petit nègre les langues étrangères et même le français, ce qui ne leur arrive jamais lorsqu’ils veulent se faire comprendre dans un dialecte d’oc, qui ne leur est pas familier ;

         6° Le vocabulaire ne fournit probablement aucun caractère pour la distinction des dialectes. Il importe peu, en effet, qu’un radical ait disparu d’une région et se soit conservé dans une autre ; les faits de ce genre ne sont jamais assez nombreux pour influer sur l’ensemble du langage, sur sa physionomie.



[1] Revue des langues romanes, t. XXXIV, 1890, p. 130-175. J’ai choisi de reproduire les p. 145-152, soit la quasi intégralité de la section 5.

[2] Je prends Sospel comme point frontière et non Vintimille parce qu’entre cette dernière ville et Nice, se trouve, outre le gênois de Monaco, le dialecte mentonais sensiblement différent du niçois, et sur lequel l’attention de la femme P… n’a jamais été appelée.[...]

[3] Voir notamment la note 2 de la page 16 du rapport.