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statue de La Boétie à Sarlat

La Boétie en kabyle, arabe dialectal, basque et catalan

            Je ne présenterai pas ici le Discours de la Servitude Volontaire (ou plus simplement La Servitude Volontaire), sinon pour dire qu’il est un texte majeur de l’histoire de la pensée politique et sociale, et à la fois un texte hors catégorie, subversif, aporétique, bref et sidérant une météorite. Il fut écrit vers 1549 en première personne par un jeune magistrat, né à Sarlat, Étienne de La Boétie. Je me contenterai de deux citations : « je ne voudrais sinon entendre comme il se peut faire que tant d’hommes, tant de villages, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois tout un tyran seul, qui n’a puissance que celle qu’ils lui donnent. Un tyran qui n’a de pouvoir de leur nuire, qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer et qui ne pourrait leur faire aucun mal, s’ils n’aiment mieux le supporter que s’opposer à lui. »[1] Tel est le scandale, incompréhensible, contre nature et pourtant bien réel de la servitude volontaire. D’autant plus que la solution est toujours à disposition immédiate des peuples : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres ! Je ne veux pas que vous le poussiez ou l’ébranliez, mais seulement que vous ne le souteniez plus. Vous le verrez alors comme un grand colosse à qui l’on a dérobé la base, s’écrouler sous son propre poids et se rompre ».

Ces quelques lignes suffisent à comprendre pourquoi ce texte peut être mobilisé dans toutes les situations non seulement de tyrannie ou de dictature, mais aussi de domination, quelle qu’elle soit. Il n’est donc pas étonnant que ce texte soit particulièrement choyé des groupes luttant pour l’affranchissement de la domination culturelle et linguistique.

            D’autant plus qu’il contient un passage, sans doute rajouté par l’auteur après avoir écrit une première version[2], présenté souvent comme un éloge inconditionnel de Ronsard et des poètes de la Pléiade qui portent le français, alors langue encore nouvelle pour l’expression de la culture savante, au même niveau que le latin et le grec. Or ce long passage est indiscutablement en partie ironique et critique, puisqu’il souligne le rôle des poètes pour soutenir les symboles et mythes fondateurs par lesquels les rois de France se donne une légitimité à bon compte (« les nôtres semèrent je ne sais quoi du même genre : des crapauds, des fleurs de Lys, l’Ampoule et l’oriflamme ») et justifient – comprend-on malgré la prudence de l’auteur – leur tyrannie sur leurs peuples. En ce sens le travail des poètes de la Pléiade et l’avancement de la langue française sont inséparables d’une volonté politique visant à maintenir leurs peuples en servitudes, les poètes eux-mêmes participant ainsi, et au premier rang, à la servitude volontaire[3]. C’est évidemment à un usage contraire que, pour sa part, il fait servir la langue française, puisqu’il montre l’inanité des mythes monarchiques et dénonce en fait sa fonction dans la servitude volontaire des populations (et en particulier des intellectuels qui se prêtent à ce travail de légitimation idéologique).

C’est une édition récente de ce texte, polyglotte et savante à la fois qui me donne l’occasion d’en parler, une édition surprenante, parmi tant d’autres, d’Alain Mahé[4]. L’ouvrage contient non seulement une version du texte original avec en regard une version en français moderne annotée, mais aussi une traduction en « kabyle » (par Ameziane Kezzar), une autre en arabe algérien par Hakima Berrada (faite à partir d’une version en dialectal marocain) et enfin en arabe classique par Moustapha Safouan. L’entreprise s’explique lorsque l’on sait que Mahé est un anthropologue spécialiste des communautés rurales du Maghreb et en particulier de l’Algérie. Là où la plupart des chercheurs placent le principe de structuration de ces communautés dans une économie de la violence (un système vindicatoire, répondant à une organisation dite « segmentaire »), Mahé donne une place centrale, dans les sociétés rurales maghrébines, à la notion d’amitié, d’où la rencontre avec La Boétie, non pour ce que Montaigne écria de leur amitié, mais pour son opposition, dans la Servitude volontaire, de la société des amis à celle des comploteurs[5] et sa théorie de l’« entr’connoissance »[6].

Évidemment le choix de ces langues de traduction n’est pas étranger aux mouvements d’émancipation politique, sociale et culturelle dans les pays du Maghreb et plus largement dans le monde musulman, comme en témoigne le fait d’avoir voulu donner, non seulement une version kabyle, mais aussi en arabe vernaculaire, à égalité avec l’arabe classique. Du reste l’auteur donne une bibliographie des éditions existantes du texte de La Boétie dans le monde musulman, en arabe, en persan, en turc et en hébreu, certaines clandestines ou le traducteur se protégeant derrière un pseudonyme. Les trois traductions, associées au français, sont ici évidemment d’abord destinées à un lectorat algérien.

            Mahé rappelle dans son introduction que ce n’est qu’en 1995 que l’État algérien à fini par accepter le principe d’un enseignement de la langue berbère, je dis bien le principe, puisqu’en réalité cet enseignement reste le plus souvent largement virtuel. En outre, dit-il, « l’enseignement du berbère souffre toujours de la rareté d’œuvres littéraires et, plus généralement, d’outils pédagogiques » et l’ouvrage présente ainsi la première traduction en berbère d’un texte philosophique.

Dans son introduction à la traduction, Mohand Lounaci évoque les difficultés notamment lexicale d’une telle entreprise ; il est nécessaire de forger des néologismes et il se refuse à utiliser des néologismes sur la base « d’une supposé langue pan-berbère dont l’existence est de plus en plus remise en cause ». Il est d’ailleurs dommage qu’il ne donne pas de références bibliographiques à ces discussions, afin que l’on puisse se faire une idée par nous-mêmes. En tout cas, il est pour sa part en faveur de la construction des vocables manquant à partir du grec et du latin, plutôt que du français ou de l’arabe, suivant en cela ce qu’il présente comme une ancienne tradition d’intégration de mots empruntés aux langues des humanités.

 

            Cette parution est l’occasion pour moi de mentionner deux autres traductions de la Servitude volontaire. L’une en basque, parue à Bilbao en 2011 : Borondatezko morrontzari buruzko mintzaldia, à laquelle je vois qu’a participé Pedro Lomba, spécialiste de la philosophie hétérodoxe des XVIe et XVIIe siècles enseignant à Madrid[7]. L’autre en catalan, La Servitud voluntaria, parue en 2001 (mais comme personne de ce côté des Pyrénées n’en a évidemment rendu ni tenu compte, il n’est pas trop tard d’en parler) de Jordi Bayod, un spécialiste de Montaigne, qui a retraduit intégralement, avec une grande sensibilité littéraire et érudition, les Essais en castillan. Son édition de la Servitude Volontaire est très bien faite précédée d’une étude historique et critique, qui insiste sur l’inspiration républicaine (et non pas libertaire ante litteram) du texte, scrupuleusement annotée et survie d’une traduction de la lettre de Montaigne sur la Mort de la Boétie et son essai sur l’amitié[8]. Je connais Bayod et il me paraît évident qu’il y a pour lui, même si dans son édition il s’en tient à une analyse scrupuleusement philologique et historique, un lien entre ce travail et ses convictions indépendantistes, lesquelles aujourd’hui n’ont plus rien d’ailleurs d’exceptionnel ni même de minoritaire en Catalogne. Mais surtout, il sait que l’institutionnalisation du catalan, sa reconnaissance comme langue à part entière de communication et d’écriture académique, passe aussi par la composition et la traduction de textes non seulement de fiction, mais aussi de théorie et donc de philosophie. De ce côté-là, nous, occitanophones, sommes complètement déficitaires. Si les œuvres de fiction en occitan sont innombrables (surtout d’ailleurs des œuvres de création, les traductions sont plus rares), il n’existe pas à ma connaissance de traduction ni de composition d’œuvres de philosophie. Pourtant ce travail, a priori, poserait moins de difficultés lexicales qu’en kabyle et il serait tout à fait bienvenu et chargé de sens de traduire enfin en occitan l’œuvre du sarladais. Du reste, j’y songe depuis longtemps, mais même si le texte n’est pas très long, l’entreprise n’a rien de simple ni d’évident, car il n’aurait pas grand sens s’il n’était accompagné de notes et d’une présentation.

            En attendant, on lira opportunément la traduction catalane, qui nous est immédiatement accessible : «  Per ara només vull entendre com pot ser que tants homes, tantes viles, tantes ciutats i tantes nacions suportin, algunes vegades, un tirà sol que no té altre poder que el que ells mateixos li donen, que treu tota la seva capacitat de danyar-los de la voluntat que tenen ells de sofrir-lo, que tan sols els pot fer mal quan s’estimen més suportar-lo que contradir-lo ». « Decidiu-vos a no servir més i sereu lliures ! No vull que l’empenyeu o que el batzegueu. Deixeu tan sols de sostenir-lo : veureu que es desploma pel seu propi pes i es trenca, com un gran colós a qui haguessin furtat la base »[9].

Jean-Pierre Cavaillé 



[1] J’use ici de la traduction nouvelle d’Alain Mahé (réf. suit), ainsi que pour la citation suivante.

[2] Copie anonyme 1605, Bibliothèque de Bordeaux ms 2199, découverte en 2007.

[3] Ma lecture ne saurait donc être plus éloignée de celle de Jean Balsamo, « La Servitude Volontaire. Une défense et illustration de la langue française ». Voici le texte (je préfère donner ici la version originale modernisée de l’édition Bossard (1922) en libre accès sur internet) : « Les nôtres semèrent en France je ne sais quoi de tel, des crapauds, des fleurs de lis, l’ampoule et l’oriflamme. Ce que de ma part, comment qu’il en soit, je ne veux pas mécroire, puisque nous ni nos ancêtres n’avons eu jusqu’ici aucune occasion de l’avoir mécru, ayant toujours eu des rois si bons en la paix et si vaillants en la guerre, qu’encore qu’ils naissent rois, il semble qu’ils ont été non pas faits comme les autres par la nature, mais choisis par le Dieu tout-puissant, avant que naître, pour le gouvernement et la conservation de ce royaume ; et encore, quand cela n’y serait pas, si ne voudrais-je pas pour cela entrer en lice pour débattre la vérité de nos histoires, ni les éplucher si privément, pour ne tollir ce bel ébat, où se pourra fort escrimer notre poésie française, maintenant non pas accoutrée, mais, comme il semble, faite toute à neuf par notre Ronsard, notre Baïf, notre du Bellay, qui en cela avancent bien tant notre langue, que j’ose espérer que bientôt les Grecs ni les Latins n’auront guère, pour ce regard, devant nous, sinon, possible, le droit d’aînesse. Et certes je ferais grand tort à notre rime, car j’use volontiers de ce mot, et il ne me déplaît point pour ce qu’encore que plusieurs l’eussent rendue mécanique, toutefois je vois assez de gens qui sont à même pour la rennoblir et lui rendre son premier honneur ; mais je lui ferais, dis-je, grand tort de lui ôter maintenant ces beaux contes du roi Clovis, auxquels déjà je vois, ce me semble, combien plaisamment, combien à son aise s’y égayera la veine de notre Ronsard, en sa Franciade. J’entends la portée, je connais l’esprit aigu, je sais la grâce de l’homme : il fera ses besognes de l’oriflamb aussi bien que les Romains de leurs ancilles

et les boucliers du ciel en bas jettés,

ce dit Virgile ; il ménagera notre ampoule aussi bien que les Athéniens le panier d’Erichtone ; il fera parler de nos armes aussi bien qu’eux de leur olive qu’ils maintiennent être encore en la tour de Minerve. Certes je serais outrageux de vouloir démentir nos livres et de courir ainsi sur les erres de nos poètes. » 

[4] Étienne de la Boétie, De la servitude volontaire. Texte du XVIe siècle établi, traduit en français contemporain, annoté et commenté par Alain Mahé. Traduit en kabyle par Ameziane Kezzar et présenté par Mohand Louanaci. Traduit en arabe algérien par Hakima Berrada, Moustapha Naoui et Abdelhafid Hamdi-Chérif. Traduit en arabe classique par Moustapha Safouan et présenté par Afif Osman, Saint-Denis, Éditions Bouchène, 2015.

[5] « … entre les méchants, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas une compagnie ».

[6] « la nature nous a tous faits de même forme, et comme il semble à même moule, afin de nous entreconnaître pour compagnon ou plutôt comme frère ».

[7] Étienne de la Boétie, Pedro Lomba; Juan Kruz Igerabide; Esteban Antxustegi Igartua Borondatezko morrontzari buruzko mintzaldia, Euskal Herriko Unibertsitatea, 2011.

[8] Etienne de La Boétie, La Servitud Voluntària ; Michel de Montaigne, Carta Sobre la mort de La Boétie i « L’amistat », traducció i estudi preliminar de Jordi Bayod, Barcelona, Quaderns Crema, 2001.

[9] Voir le français, supra, au début du texte.