couroueau

Couverture de l'ouvrage de J.-F. Courouau. Miniature du livre des Annales manuscrites de la ville de Toulouse représentant l'entrée de François Ier et François II à Toulouse, en 1533

 

L’altérité de l’intérieur : les écrits français en langues minoritaires sous l’Ancien Régime[1]

 

Compte rendu de : Jean-François Courouau, Moun lengatge bèl. Les choix linguistiques minoritaires en France (1490-1660), Genève, Droz, 2008, 468 p.

 

            La tradition d’enseignement de la littérature en France et l’affirmation de monolinguisme attachée à la conception de l’unité et de l’indivisibilité de la République font que très peu de citoyens, y compris parmi les spécialistes de l’histoire des textes, savent qu’il a existé et existe encore dans notre pays une littérature importante, tant par sa quantité que par sa qualité, conçue en des langues vernaculaires autres que le français. Ces textes, pour la plupart, restent peu étudiés, et surtout de manière très inégale suivant les langues considérées (le domaine d’oïl, par exemple, est particulièrement négligé). C’est pourquoi, il est à souhaiter que le beau livre de Jean-François Courouau fasse date, qui lève un pan du voile et nous découvre un paysage d’une variété et d’une amplitude inattendue, dans une durée d’un peu moins de deux siècles. D’autant plus qu’en prenant comme cadre géographique les limites du royaume telles qu’on les trouve à l’époque considérée, l’auteur, qui est un spécialiste de littérature occitane, tente de prendre en compte l’ensemble des productions écrites de l’ensemble des langues présentes sur le territoire, c’est-à-dire non seulement le très volumineux corpus d’expression occitane, mais aussi les textes dans les dialectes d’oïl, en franco-provençal, en breton, en basque et jusqu’aux bribes d’informations écrites sur la langue des Roms.

Notons bien d’emblée la difficulté d’une telle démarche plurilingue : l’auteur étant obligé pour certaines langues de se fier aux traductions disponibles, ce qui explique sans doute le sentiment d’un certain déséquilibre au profit de l’occitan, qui fut cependant, sans aucun doute, la langue la plus imprimée de l’époque.

            L’auteur pose des questions essentielles, mais d’autant plus difficiles qu’elles sont rarement affrontées : celle des raisons du choix linguistique minoritaire (« Pourquoi écrire en occitan, en poitevin ou en basque et pas comme tout le mode, en français ou en latin ? » p. 15) ; celle des formes et des contenus en relation à la langue vernaculaire dominante (« écrit-on en occitan, en breton ou en dauphinois pour dire autre chose que ce qu’on dit en français ou dit-on la même chose, mais autrement ? ») ; celle enfin des destinataires et des relations aux pouvoirs religieux et séculiers (pour qui écrit-on ? À destination de quel public ? « Comment cette écriture alternative se comporte-t-elle à l’égard des différents pouvoirs, à commencer par celui du roi ? » p. 22).

La diglossie

            L’instruction de ces questions est largement tributaire de la notion sociolinguistique de diglossie, élaborée par Charles Ferguson, qui rend compte de la relation inégalitaire dans les contacts linguistiques, en prenant acte à la fois des relations de domination d’une langue par une autre et des espaces distincts de fonctionnalité. Il revient à Robert Lafont, disparu l’année dernière, d’avoir le premier introduit la notion de diglossie pour rendre compte dans l’Hexagone, à la fois en linguiste fondateur de la praxématique et en militant, du statut des langues réduites au statut de « patois » (terme et notion qui apparaissent justement à l’époque étudiée par Courouau[2]), et de s’en être servi dans ses travaux d’histoire de la littérature occitane. Jean-François Courouau, après Philippe Gardy et quelques autres, reprend le flambeau, dans une perspective cependant dégagée de ce travers qui consistait à rechercher, envers et contre tout, dans la littérature de ces époques, des bribes de revendications politiques comparables à celles que connaissaient les années 60 et 70, dans le sillage des grands mouvements de décolonisation.

            C’est par exemple le poids de la diglossie qui explique que les formes les plus étroitement liées à l’écriture (la prose en général), et les genres les plus nobles (la tragédie par exemple) et dépendants des institutions du savoir (philosophie, théologie, sciences, etc.) soient très peu représentés sinon presque absents, alors que la versification, étroitement liée encore à cette époque à la culture orale, constitue la plus grande part de cette création, extrêmement diversifiée, mais où la part des modes poétiques les plus « populaires » (les Noëls par exemple) et les plus « bas » (comique, satirique, burlesque, carnavalesque) est très importante. Elle explique aussi le nombre imposant des textes pour le théâtre (en particulier des farces et des comédies), que l’auteur a choisi d’écarter de son corpus, à tort du reste, selon moi, car les genres et les formes qu’il étudie voisinent souvent avec l’expression dramatique et tendent en tout cas à une même oralisation de l’écriture[3].

            On ne trouve également en ces langues, pour les mêmes raisons, que peu d’outils lexicographiques et grammaticaux ; l’absence complètes de grammaire dans les domaines d’oc, d’oïl et de francoprovençal est particulièrement frappant et les pages remarquables sur le fonctionnement de la langue basque dans la Notitia utriusque Vasconiae d’Oyhénart (1638) ou les éléments de breton du Père Maunoir (1659) font exception. Je ferai d’ailleurs ici un lien avec le fait que dans la graphie de ces langues, le code adopté à cette époque est très généralement celui du français, là même où il existait préalablement un code autonome et relativement homogène (celui de l’occitan médiéval).

            Cependant, dans le cadre même de la diglossie, le spectre des productions, envisagées du point de vue des postures par rapport à la langue utilisée, est très large qui va de la prise en compte pragmatique de la réalité linguistique, sans aucune tentative de valorisation ou reconnaissance de la langue pour elle-même, jusqu’à « l’engagement résolu » au profit de celle-ci, en passant par tous les degrés possibles.

            C’est au premier cas de figure que correspond une grande partie de la littérature religieuse (en breton, mais tout aussi bien dans les autres langues), à travers laquelle il s’agit de s’adresser aux fidèles en leurs idiomes, parce qu’ils ne connaissent pas, ou mal, le français[4]. De même, est-ce ainsi que s’explique la persistance de certaines pratiques notariales en occitan et en franco-provençal, alors que le français a envahi le domaine du droit depuis longtemps (bien avant l’ordonnance de Villers-Cotterêts qui, on ne le répètera jamais trop, ne visait explicitement que le latin, tout en visant aussi implicitement l’occitan qui n’était déjà plus que résiduel dans les écrits juridiques . Voir, ici même, mes deux post successifs de 2008 : La légende de Villers-Cotterêts et Villers-Cotterêts et la langue qui n’avait pas de nom) : « l’acte doit pouvoir être immédiatement compris par les parties et être lu en public » (p. 45). Encore faut-il qu’il existe une tradition établie d’écritures juridiques dans les langues considérées ; tel n’est pas le cas pour le breton ou pour le basque par exemple (ainsi conformément à la coutume de Soule, en zone basque, la sentence est rédigée en occitan béarnais et lue en basque p. 61).

            A l’autre extrémité du spectre, se situent les entreprises de valorisation et d’auto-affirmation de la langue minorée, qui affrontent la situation de diglossie. L’existence même de telles entreprises, très nombreuses en zone occitane, est une source légitime d’étonnement et conduit me semble-t-il à réviser de façon substantielle l’idée selon laquelle l’adhésion sans réserve des élites au modèle linguistique français n’aurait connu que de rares exceptions tout à fait marginales.

Défense et illustration de la langue minorée

            Tout d’abord, il est important de souligner que la partie se joue avec et forcément contre les prétentions hégémoniques du français, mais aussi selon le modèle théorique de promotion de la langue du roi fourni par les poètes et les érudits. Dès 1545, avant même donc la parution de la Défense et illustration de Du Bellay, Bernard Dechepare, l’exprime en basque :

Eceyn ere lengoageric

Ez francesa ez berceric

Oray ezta erideyten

Heuscaren pareric[5]

 « Maintenant,/ on ne trouve aucune langue,/ ni le français, ni d’autres/ égale à l’euskara ».

Bertrand Larade, en 1607, écrit dans sa Muse gascoune :

Per tau en jou matich à james beu heit bot

Nous crioue ne parla que la lengue prumere

Qua moun grat jou noun pous ne trouba vë mes bere.

« Ainsi, en moi-même, j’ai fait vœu/ de n’écrire et de ne parler jamais que dans ma première langue/ puisqu’à mon gré je ne peux en trouver de plus belle ».

Le provençal Robert Ruffi, quelques années avant, déclarait :

Qui non escrieu son saber

En sa lengo naturalo

Va dementent lo dever

De sa patri maternal,

Voulent, per trop curious,

S’en autar d’autre lengagi,

Placant son propri gavag

Que li profitarie mious.

« Celui qui n’écrit pas son savoir/ dans sa langue naturelle/ manque à ce qu’il doit/ à sa patrie maternelle,/ voulant trop curieux,/ s’élever à un autre langage,/ délaissant sa propre nourriture/ qui lui profiterait mieux ».

On voit ici l’importance déterminante du topos humaniste de la nature mère et nourrice et de l’opposition entre langue « naturelle » – maternelle et nourricière, inséparable d’une zone géographique déterminée, lieu naturel de la langue –, et langue dénaturée, viciée par l’art et l’artifice, comme le serait le français. Cette opposition est sans doute fort rhétorique, mais n’en a pas moins eu d’importants effets.

            Comme Philippe Gardy l’avait déjà montré, le poète Guillaume Salluste Du Bartas, dont l’œuvre est pourtant presque totalement en français, semble avoir joué en 1575 un rôle décisif, pour toute une longue saison de près d’un siècle dans l’espace Aquitain[6]. A l’occasion de l’entrée de Marguerite de Valois à Nérac, sur la route qui la conduit vers son époux Henri de Navarre, il fait jouter les nymphes latine, française et gasconne, chacune en sa langue. La suprématie revient à la nymphe gasconne, qui déclare :

E ma beutat n’a punt aute mai, que nature

La nature toustem es més bere que l’art.

« Et ma beauté n’a pas d’autre mère que la nature/ Toujours la nature est plus belle que l’art ».

            Courouau montre que les poètes qui, dans le sillage de Du Bartas, opèrent cette revalorisation offensive de la langue injustement méprisée par ceux-là mêmes qui la parlent, le font invariablement selon une séquence en quatre temps : 1- mise en scène de la dévalorisation sociale de la langue ; 2- le renversement de la situation par l’attaque du français (langue des « belles raisons » pour François de Rosset ; langue de la fausse rhétorique et du fard, pour Du Bartas et Isaac Despuech) et revendication de la supériorité de l’occitan  (langue de la nature pour Du Bartas, des guerriers goths qui conquirent Rome, pour Rosset, des vérités éternelles pour Despuech, de la terre et de la mère pour Jean-Géraud Dastros[7]) ; 3- triomphe définitif avec exclusion du français ; 4-Enfin, comme Gardy a cherché à le mettre en évidence, le poète réalise une « théâtralisation de la langue » affranchie, un « art poétique en acte », où la langue est à elle-même son propre sujet et sa propre matière.

            Pour ma part, je remettrais volontiers en cause cette idée d’une autoreprésentation de la langue, qui ne me semble pas fausse, mais incomplète, parce que la langue, dans ces écrits, n’est jamais dissociée ni dissociable de ceux qui la parlent et des destinataires explicites ou implicites des textes, en particulier de ces réseaux de sociabilité que les auteurs se plaisent à mettre en avant (voir infra). Il y a bien plutôt, me semble-t-il, une mise en représentation, par l’écriture, des (inter)locuteurs eux-mêmes, des relations d’une communauté à la fois réelle et virtuelle dont la franchise et la complicité sont attestées par le partage de la langue, valorisée pour sa verdeur et sa véracité « naturelles », l’ensemble de ses qualités de sociabilité spontanée et festive.

            Cette interprétation va d’ailleurs dans le sens de ce que montre Courouau : dans leurs recueils, les auteurs se plaisent généralement à exhiber leurs réseaux personnels. Ces adresses, envois, requêtes, souvent surjouées, voire burlesques, « sont autant d’indices d’acceptabilité, par une partie, non la moindre, de la société méridionale, face à une expression littéraire peut-être moins marginale que ce qu’on a pu être tenté de croire. La poésie occitane dispose de lecteurs et de soutiens. Ces derniers se recrutent dans un cadre certes local, mais ils appartiennent, par leurs positions sociales et ce qu’on peut leur supposer comme acquis culturels, à une partie de l’élite régionale » (p. 381).

            Cet aspect est fondamental : les auteurs en langue minoritaire produisent certes une littérature qui échappe la plupart du temps à toute reconnaissance institutionnelle, tant nationale que locale ; ils ne sont pas pour autant socialement marginaux. On pourrait presque dire le contraire : les réseaux qu’ils exhibent sont souvent très étendus et touchent même au sommet de l’échelle sociale, à travers de grands patrons comme, par exemple, un Montmorency ou un Monluc. Il est par contre significatif que les ouvrages dédiés au roi restent très rares (trois en un siècle), comme si de tels livres, en ces langues dégradées, manquaient en quelque sorte de la dignité suffisante pour pouvoir être présentés à des monarques qui, pourtant, étaient souvent parfaitement capables de les lire.

La situation était cependant bien différente au niveau local, où l’aristocratie, même la plus haute, pouvait trouver dans les textes qui lui étaient offerts, parce que justement composés dans la langue du lieu, une confirmation de la légitimité et de l’effectivité de son pouvoir. La démarche, du reste, n’entamait d’aucune façon l’ordre diglossique. Si un Monluc, par exemple, a permis que les œuvres du grand Godolin lui soient dédiées et les lisait plus tard à Bassompierre enfermé comme lui à la Bastille, sans doute, remarque Courouau, parce que cette littérature flattait son goût pour le grotesque et « l’a-normal », attesté par une partie des œuvres auxquelles son nom est resté attaché (en particulier Les Jeux de l’inconnu, qui mobilisent plus d’une fois la figure du gascon fantasque et ridicule).

            Un bon indice de la réception de ces textes en langue autre, quels qu’aient pu être les projets esthétiques des auteurs et du poids de la diglossie, est fourni par Gabriel Naudé qui, dans le Mascurat, considère comme l’une des formes du burlesque « diverses compositions de langues vulgaires, corrompuës ou plutost rustiques, & populaires, de chaque ville & pays ». Naudé est apparemment un fin connaisseur : il cite les œuvres du normand David Ferrand, du provençal Bellaud, du toulousain Godolin, mais aussi le Gentilome Gascou de Guillaume Ader, qui est une œuvre proprement épique, héroïsant la figure du gascon, identifiée à Henri IV. On voit dès lors à quels malentendus pouvait prêter la réception d’œuvres qui abondaient effectivement assez fréquemment dans le sens du burlesque et du carnavalesque, mais pourtant n’en étaient pas moins souvent chargées d’un sens aigu de la dignité de la langue et d’une ambition littéraire considérable, voire même récusaient parfois complètement les registres bas pour investir les formes les plus élevées de la lyrique. Force est de constater, en tout cas, que c’est bien l’identification de la langue minorée au grotesque, au dérisoire et au burlesque qui triomphera, tant il est vrai que plus d’un critique, au XXe siècle encore, fera par exemple de l’occitan une langue « prédestinée » au burlesque et à la satire, parce qu’associée, « dans les représentations sociales », au « peuple », alors même que les auteurs, comme on l’a vu, appartiennent tous à l’élite lettrée et s’adressent en priorité à leurs pairs.

            Pourtant, un poète comme Godolin insiste sur la capacité de sa langue à « derrambulha touto sorto de councepcius » (« désembrouiller toute sorte de concepts). Mais il est vrai aussi que ces déclarations ne se traduiront jamais par un investissement conséquent de la prose lettrée. La seule sagesse que s’autorise la langue subalterne est celle des proverbes, sentences et dictons, c’est-à-dire une philosophie immanente à la culture populaire. Il en paraît plusieurs recueils, dûment analysés par Courouau. Ainsi Anne Rulman, en 1627 écrit-il (mais en français), en tête de sa très précieuse collecte, que la langue du pays « excelle en proverbes, sentences, instructions secrètes et avis familiers que l’expérience a fait reconnaître véritable, que les peuples bien avisés ont apprises, pour les mettre en pratique, que les autres langues ont soigneusement conservés et la nôtre a renchéri en grâce et en nombre par dessus toutes ».

            La défense, ou plutôt la prise de partie en faveur de la langue, la lutte contre le mépris de ceux qui la parlent mais se refusent à l’écrire, est en tout cas indéniable et constante. Soit, pour citer encore Godolin : « Sion quitis dan les que dounon del nas à la lengo moundino, tant per nous se poude pas emprigoundi dedins la couneisenço de sa gracio, coumo per nous fa creire qu’elis an troubat la fabo à la coco de la sufisenço » : « Soyons quittes avec ceux qui boudent la langue toulousaine, tant pour ne pas pouvoir approfondir la connaissance de sa grâce que pour nous faire croire qu’ils ont trouvé la fève au gâteau de la suffisance ». Le trait satirique de cette célèbre épître liminaire (A touts) du Ramelet moundi montre à la fois que le poète accepte, certes pour l’exhausser – et dans ce cas magistralement –, le registre comique et badin qui s’impose spontanément et qui relève, évidemment, de la diglossie.

 

            Cette promotion de la langue minorée est d’autant plus frappante pour nous aujourd’hui qu’elle ne s’accompagne d’aucune revendication politique contestataire, contrairement à une idée qui pourrait être tentante ; Courouau est très clair et très ferme sur ce point : « Nul ne rêve d’une construction politique autre que celle dans laquelle il vit. Tous louent le roi », (p. 423). Il est d’ailleurs raisonnable de penser que la renaissance de la littérature occitane à la fin du XVIe siècle est liée aux succès politiques de la maison de Navarre (la nymphe gasconne de Nérac en est un parfait exemple), même si celle-ci, installée sur le trône parisien, ne daignera pas concéder la moindre reconnaissance significative à cette littérature forgée dans une langue qu’elle pratiquait pourtant et qui restait d’ailleurs d’un usage officiel en Béarn (voir à ce sujet, mon article sur la figure du gascon dans le Gascon extravagant). Il me semble en effet que, sans cette conscience de soi par identification à la geste glorieuse des guerriers gascons, ce renouveau littéraire de langue d’oc n’aurait pu connaître un tel essor, même si une telle explication ne fonctionne évidemment pas pour le foyer provençal, lui aussi très fécond, arc-bouté sur la redécouverte des troubadours[8].

            Le lectourois Pey de Garros est l’un des auteurs dont le projet littéraire et linguistique est le plus ambitieux, et il ose l’exposer au prince de Navarre, dans l’épître de ses rimes parues en 1567 (son livre étant ainsi l’une des trois exceptions signalées). Courouau conteste Lafont, qui voyait dans ce texte une déclaration d’ordre politique ; l’auteur se serait posé en « Ronsard de la Cour de Navarre », participant activement, « comme conseiller en vers de la maison royale », à la construction d’un moderne État de Navarre. Le prince n’est en fait sollicité que comme protecteur et mécène de l’écriture gasconne, et c’est significativement dans l’épître « au lecteur » que se trouve formulé un véritable programme d’action en cinq points : unifier la langue ; développer la science des étymologies ; exhumer le corpus d’écrits dans la langue ; suivre les prescriptions de l’Art poétique d’Horace ; chercher des mécènes pour les poètes gascons (p. 305). Ce programme, on le voit, n’est pas, du moins explicitement, articulé à un projet politique.

            J’ai bien parlé de promotion de la langue et non d’abord d’une culture spécifique, car l’un des apports des travaux de Courouau est de montrer que « la prétention à l’égalité avec les grandes langues de culture de l’Antiquité et surtout avec la langue la plus dynamique du royaume, le français », conduit les auteurs à adopter des modèles de lyrique empruntés principalement à la littérature française (et italienne, ajouterai-je). Or cette décision, paradoxalement, les amène à un certain « conformisme formel et thématique », comme cela est particulièrement visible dans la poésie pétrarquisante ou religieuse « élevée ». Mêmes les genres réputés bas, où excellent en particulier les auteurs occitans, ne sont pas sans renvoyer, implicitement, à des formes existantes dans les autres langues reconnues ; mais alors, la parodie burlesque, la dérision satirique, la surenchère et aussi bien l’inversion diglossique, produisent des textes indéniablement originaux et parfois d’une très grande force.

Exaltation du trivial

            La diglossie permet à la langue l’expression décidée et durable du trivial, alors que la littérature en français est engagée dans un procès d’autocontrôle et de purification. Surtout, cette trivialité, directe ou suggérée, contamine volontiers des domaines qui sembleraient devoir en demeurer au plus loin. C’est en particulier le cas de la religion. On n’est pas très étonné, certes, de trouver des passages fort crus au XVIe siècle ; il est plus surprenant de les rencontrer en des textes qui prennent parti dans les conflits confessionnaux, comme ces « Caquets de l’accouchée » en franco-provençal de 1563 (Lo Batifel de la Gisen), texte catholique, qui défend d’une bien étrange façon les prêtres et le sacrement de la confession :

Et de se confessa

N’et pas chosa si gran qu’on pourrit ben pensa:

Lo pechia qu’avé dit jamei n’eicandivole

L’encura, qui soven, come vou, s’en rigole,

Memamen s’ul et joino. Et à la verita

Un joino Chapelan vou sa mieu deicrota

La fena en confession que le vieilli charogne

Que valon plu ren qu’à peillota lou rogne.

Et peusse, e ne fau pa jamei etre empachia

D’u dire franchimen, car ji diro qu’à pechia

Qu’on fa si pré du cu – oyé ben ma sentenci  –

Et ne fau solamen qu’un pet de penitenci.

« Quant à la confession, ce n’est pas une chose aussi importante qu’on pourrait le penser./ Le péché que vous avez dit ne scandalise jamais/ le curé, qui souvent, comme vous, s’en moque,/ surtout s’il est jeune. Et à la vérité/ un jeune chapelain sait mieux vous nettoyer/ la femme en confession que les vieilles charognes/ qui ne sont bonnes à rien sinon à panser leurs rognes./ Et puis, il ne faut jamais se sentir embarrassée/ pour parler avec franchise. En effet je déclare que pour un péché / qu’on fait si près du cul – écoutez bien ma sentence  – / il ne faut pas plus qu’un petit pet de pénitence ».

            Courouau, après d’autres, constate qu’il existe bien une « érotique occitane », franco-provençale, poitevine, etc. « qui semble tirer sa force de sa capacité à exprimer l’illicite avec ses propres mots » (p. 208). Le livre en fournit de multiples exemples, qui soit relèvent d’une franche gauloiserie, comme dans la citation que l’on vient de donner, soit exploitent des procédures à double entente, dont on trouve des expressions en français, mais surtout dans le domaine italien.

            Il me paraît d’ailleurs que les liens de cette littérature avec le corpus italien devraient être mieux étudiés, ne serait-ce que pour tirer au clair s’ils sont ou non, dans tous les cas, médiatisés par le français, ce qui n’est certes pas une évidence. Je pense par exemple au ballet des Cridaires d’aigo ardent (Crieurs d’eau bouillante) de Claude Brueys[9] et à la Canso croutesquo de divers mestiés en ouverture d’une farce de Zerbin, transpositions évidentes des fameux Canti carnascialeschi (chants carnavalesques) toscans, caractérisés par la pratique de l’équivoque sexuelle filée. La question se pose également pour les pièces burlesques, s’il est vrai que la première parodie virgilienne occitane, l’Eneido burlesco due à Jean de Valès semble indépendante de celle de Scarron, qui paraît la même année (1648). Il se pourrait que la réponse soit à rechercher en Italie, où le burlesque virgilien était en effet déjà fort à la mode (Giambattista Lalli, que Valès n’a d’ailleurs manifestement pas suivi, avait publié son Eneide travestita en 1633) ; Valès lui-même évoquant dans la préface sa présence à Naples l’année précédant la publication, en qualité de chapelain des armées françaises assistant la population insurgée contre l’Espagne.

            Concernant cette veine, la confrontation avec Scarron de trois auteurs occitans (Valès, Bergoing et Pasturel) est très instructive. Là encore, la trivialisation est évidente ; l’intégration de la matérialité et des éléments de la vie quotidienne est préférée aux jeux textuels et métatextuels qui caractérisent le texte de Scarron. Dans ces textes, le mouvement du burlesque tend vers le bas, « vers la matière et la vie, le quotidien et le réel, le trivial et le banal » (p. 273).

            Un phénomène particulièrement intéressant est celui de la subversion partielle ou globale des genres, qui semblent exclure toute forme d’obscénité et de grossièreté. Ainsi, lorsque Bellaud de la Bellaudière introduit le mot carn, en jouant sur son double sens de chair et de viande, dans « l’univers policé et bienséant de la lyrique pétrarquiste », et brouille ce faisant la frontière entre des genres séparés par des cloisons étanches dans la littérature d’expression française, italienne ou néolatine : « Il s’agit ici pour le poète de jouer avec les formes traditionnelles en les prenant au pied de la lettre, en les trivialisant ou simplement en les détournant. […] La convention est connue […] mais, à un moment donné, au détour d’un vers, parfois dans le simple choix d’un mot ou encore tout au long d’un poème qui prend alors des allures parodiques, l’auteur emprunte une autre voie, singulièrement autre » (p. 203-204).

            Godolin offre sans nul doute l’expression la plus étincelante d’une inventivité poétique qui se nourrit de la trivialité, relevée par un style éblouissant, au service d’une forte conscience linguistique : « Il s’agit pour lui, écrit Courouau, de démontrer par des actes (poétiques), d’illustrer avec éclat les capacités littéraires et les richesses phoniques de sa langue d’élection » (p. 262)[10]. « Sous sa plume, dans sa bouche, le genre mineur – et avec lui la langue qui lui est associée – se trouve exhaussée. Le spectateur, quel qu’il soit, grand ou humble, érudit ou ignorant ou entre les deux, se laisse emporter par un feu d’artifice d’images et de sons, dans un incessant bouquet final où éclatent, en lueurs successives et par cascades fulgurantes, la maîtrise du poète et la puissance de sa langue » (p. 239).

Ce jeu esthétique, qui sublime en quelque sorte la situation diglossique sans l’abolir, s’accompagne de grandes libertés dans l’expression des mœurs, en particulier par l’écriture carnavalesque, qui ne laisse peut-être pas même exempte la religion (alors même que Godolin écrit aussi des Noëls), lorsque par exemple, dans l’une des pièces du Cléosandre, pour le carnaval de 1624, les « ennemis du passe-temps d’amour », issus d’un pays où l’on ne naît pas « chrétien », se font « châtreurs de dieux ». Cette pièce, comme d’autres, et je pense en particulier à l’œuvre extrêmement corrosive d’Isaac Despuech, à la fois par ses obscénités et son cynisme en matière de religion, pose la question de la participation des écrits en langue minorée, abrités ou portés par cette minoration même, à ce qu’il est convenu d’appeler la littérature « libertine », dont le critère d’identification serait la pratique de la transgression des normes morales et/ou religieuses.

Les libations, banquets, fêtes et carnaval sont l’occasion de professions de foi bachiques d’un épicurisme peut-être assez simpliste, mais très efficace et difficilement compatible avec une grande dévotion[11]. Courouau ne dit rien de tel, mais le lecteur familier de la catégorie qui s’est développée dans l’historiographie littéraire d’expression française ne peut éviter de se poser la question.

            Quoi qu’il en soit, il est tentant de faire l’hypothèse d’un espace majeur de liberté octroyé du fait même de la déconsidération linguistique. La littérature en langue minorée serait moins (auto)contrôlée, parce que jugée précisément sans importance et inoffensive. « Il paraît, de fait, légitime de se demander si l’emploi d’une langue dans laquelle ne pèse aucune convention endogène – et sur laquelle la censure ne s’exerce peut-être pas avec tant de rigueur – ne permet pas justement d’affranchir l’auteur, et avec lui les lecteurs, de la pesante tutelle d’un ordre moral de plus en plus oppressant à mesure que passent les ans et de conventions littéraires senties comme également limitatives » (p. 209). Il existe certes des cas de censure, comme ce « livre gras » du protestant Auger Gaillard, interdit par le Consistoire de Montauban en 1581, parce que « plein de libelles diffamatoires, de paroles salles et autres », ou comme Les Lucrèces à Contrepoil du normand David Ferrand, condamnées en 1616 pour les « paroles scandaleuses, lascives et déshonnêtes » qu’elles contiennent (p. 403), mais d’assez nombreux auteurs de textes malséants, obscènes et fort satiriques ne semblent en effet pas avoir été inquiétés.

            Cependant, il faut constater que la satire sociale, parfois féroce, ne porte guère sur l’aristocratie, mais plutôt sur le peuple grossier, les paysans, les femmes, alors même que, toujours dans la manipulation diglossique, ce sont justement ceux-là que les poètes feignent de faire parler. Courouau montre ainsi que les textes en poitevin où des paysans dénoncent apparemment les malversations de la justice se retournent en fait contre les plaignants, et se révèlent un plaidoyer pro domo du magistrat qui en est probablement l’auteur. Il n’empêche que les saillies contre les gens d’Église, contre les juges iniques et les argousins qui tiennent Bellaud en prison, les dénonciations des agissements de la soldatesque et les déplorations de la misère des campagnes pillées par la guerre ou de la vie sur une galère, ne sont certes pas réductibles à l’exercice ludique de la dérision. On sait du reste que plus d’un auteur a effectivement fait l’expérience de ce qu’il relate en vers, comme Bellaud écrivant de sa prison ou Gaillard faisant les récits de la vie du soldat : le spectre des positions sociales qu’occupent ou ont occupé les écrivains est en fait très large et dans tous les cas, si l’usage de la langue minorée est un piège faisant trop facilement accroire qu’ils sont la voix du peuple, les textes témoignent néanmoins d’une proximité sociale avec les classes subalternes, qui pour être souvent jouée, n’en est pas moins une réalité, impliquant le partage au moins d’éléments d’une culture commune qui passe avec la langue, sans que l’on ait par ailleurs à mettre en cause la domination évidente par ces lettrés de la culture savante.

La question de l’oralité

            A ce point de la réflexion il n’est pas inutile de revenir plus haut, au lien de l’art des poètes avec l’oralité. En effet, celui-ci me semble conduire d’emblée à une constatation sur laquelle Courouau n’insiste peut-être pas suffisamment, à savoir que la production imprimée ne représente qu’une infime partie de la création en ces langues, fixée ou non par l’écrit. Ainsi, par exemple, Du Verdier (1585) évoque-t-il le nombre infini des livres de noëls « qui ne furent onques imprimez, & desquels les autheurs sont en grand nombre, car il n’y a en France Paroisse où l’on n’en face pour les chanter tous les ans aux festes de Noel ». Courouau souligne la priorité symbolique de l’oralité dans les Noël, mais elle est aussi une priorité pratique. On peut en dire autant, sans aucun doute, des textes carnavalesques et de toutes les autres pièces de circonstance, des farces et comédies, etc. Il existe un continuum entre des pratiques d’improvisation et de mémorisation purement orales, la fixation et circulation manuscrite et enfin l’imprimé, caractérisé par sa rareté et qui implique bien sûr des moyens considérables et donc un statut social élevé, comme le confirme les études de Courouau. Mais si l’on accepte d’appréhender ainsi le processus de création littéraire, la rupture entre les lettrés et le reste de la population est moins tranchée que l’historien ne semble le dire, lorsqu’il conclut que « ce n’est évidemment pas au « peuple » qu’on cherche à s’adresser », que « la masse des analphabètes n’intéresse pas des auteurs nourris des cultures livresques antique et française » (p. 420). Il n’est pas sûr que « les masses analphabètes […] demeurent a priori exclues du circuit du livre », parce que l’on sait, par les travaux d’histoire matérielle du livre (R. Chartier), que l’imprimé et le manuscrit sont susceptibles de se répandre à travers la lecture à voix haute jusqu’aux populations analphabètes. On pense évidemment aux travaux consacrés pour la France à la Bibliothèque Bleue, à la culture livresque et à l’économie de colportage, ou encore au cas de l’Italie, mieux connu, où l’on sait que les classes paysannes se sont appropriées par la mémorisation, dès le XVIe siècle (et jusqu’à nos jours), la Jérusalem délivrée du Tasse, le Roland furieux de l’Arioste, et de longs poèmes de chevalerie en ottava rima (voir ici même mes posts sur la fête de Ribolla et sur Realdo Tosi). Tous ces travaux nous amènent à envisager avec le plus grand soupçon la thèse de la séparation[12]. Il se pourrait donc que le public des « litterati » écrivant en langues minorées fût plus important dans les populations non encore francophones qu’on ne l’imagine, comme l’énorme succès éditorial d’un auteur tel que Godolin tendrait d’ailleurs à le montrer. Il ne s’agit bien sûr pas pour autant de réhabiliter la vieille thèse défendue par Henri Poulaille, selon laquelle cette littérature – les Noëls en l’occurrence (Godolin en a écrit de très beaux) –serait le fidèle reflet de « l’âme populaire » ; thèse justement critiquée par Courouau, car il est évident que la maîtrise de l’écrit et du savoir livresque, autrement dit la formation intellectuelle scolaire (la connaissance du latin) et parascolaire (la domination du français écrit) joue un rôle déterminant. Mais l’hypothèse d’une double circulation sociale des formes, des motifs et parfois des œuvres, du bas vers le haut et du haut vers le bas, à travers l’oralité et l’écrit, conduit par contre à mettre radicalement en cause la distinction d’une culture des « masses » ou du « peuple », non autrement spécifiée, et la culture des « élites », close sur elle-même ; le bon sens conduisant à considérer que cette circulation et ces phénomènes d’appropriation sociale, qui se vérifient pour l’italien, le français, l’anglais ou le castillan, a dû aussi avoir lieu pour les langues minorées.

             Bien des analyses de Courouau lui-même me semblent d’ailleurs aller dans ce sens, en particulier lorsqu’il s’attache à décrire les pièges énonciatifs par lesquels des auteurs qui optent pour l’expression en langue minoritaire nous donnent à croire que le peuple parle par leur bouche. « Le choix que font des auteurs comme Pey de Garros de recourir à la parole directe, celle des paysans ou celle des soldats, paraît intimement lié au choix qu’ils effectuent en sélectionnant, parmi les langues du royaume, celle dans laquelle s’expriment dans la vie quotidienne les personnages auxquels ils donnent la parole. La première personne du pluriel chez Michel Tronc et Auger Gaillard, anciens soldats, les vers consacrés par David Ferrand à l’élocution du soldat rescapé […], les paroles mises dans la bouche des paysans gascons et poitevins, tout cela est destiné à faire naître chez le lecteur le sentiment qu’il entend véritablement le peuple tel qu’il parle dans la réalité » (p. 150). Mais ce processus de simulation repose cependant sur la contiguïté sociale, culturelle et linguistique, même si la plupart des auteurs, comme d’ailleurs les « anciens » soldats Tronc et Gaillard (ce dernier charron de son état, comme il le revendique lui-même), appartiennent de fait aux élites locales. On peut en dire autant, me semble-t-il, du phénomène remarquable de la saison de mazarinades occitanes aux alentours de 1651. Courouau a raison de dire qu’il ne s’agit nullement de « l’expression directe d’une quelconque conscience populaire dont les auteurs traduiraient les éléments la composant, ni comme le désir de s’adresser au peuple dans sa langue. Ce n’est pas le peuple qui parle. Ce sont des auteurs. » (p. 170). Il renvoie justement aux travaux de Christian Jouhaud sur la dimension polémique et rhétorique de l’invocation du peuple, les auteurs étant engagés dans des partis et cherchant à s’approprier la référence populaire, connotée positivement, mais non sans ambiguïté, dans les circonstances de la Fronde (voir les pièces mieux connues en « patois » de Paris)[13]. Ces textes, cependant, attestent d’un usage politique de la langue, non certes en faveur de la cause de celle-ci ou du « peuple » qui la parle, mais comme vecteur possible d’un engagement partisan ou confessionnel au niveau d’une ville ou d’une région, dont il n’y a aucune raison d’exclure les classes populaires, explicitement sollicitées.

 

            Pour conclure cette approche d’un livre dense et riche d’une érudition considérable, je me contenterai de souligner la modestie et la clairvoyance que l’auteur manifeste dans l’appréhension des limites auxquelles se heurtent fatalement son étude, dans l’état actuel des connaissances. Trois conditions, restent à remplir, nous dit Courouau au début de son livre, qui rendraient possible une « sociologie de l’écrit minoritaire » pour l’époque étudiée : 1- répondre à question de la distance qui sépare dans l’écriture même les productions en français des autres langues ; 2- être mieux renseigné sur « les conditions matérielles d’existence d’auteurs sur lesquels nous ne savons, bien souvent, quasiment rien », et enfin 3- lorsque « nous aurons quelque idée de qui sont leurs lecteurs, de ce qu’ils attendent de ces œuvres hors normes » (p. 23). A l’issue de la lecture, il apparaît bien cependant que ces œuvres obéissent bien à des normes, et si l’ouvrage donne des éléments précieux sur les questions encore ouvertes des statuts des auteurs et de leurs public, il répond largement à la première question au moins, en faisant apparaître que la distance interne entre ces écritures et les écrits de langue française est elle-même réglée par les relations diglossiques, avec ce qu’elles interdisent aux langues déclassées (voire non classées comme langues), mais aussi les possibilités paradoxales, précaires, menacées, mais effectives qu’elles leur permettent.

 

Jean-Pierre Cavaillé



[1] Une version abrégée de ce compte rendu a été publiée dans la revue Critique, n° 767, avril 2011, p. 315-328.

[2] Voir à ce sujet Jean-François Courouau : « L'invention du patois ou la progressive émergence d’un marqueur sociolinguistique français XIIIe-XVIIe siècles », Revue de Linguistique Romane n°273-74, 2005, p. 185-225.

[3] On se reportera au moins à l’édition critique récente par Florian Vernet du théâtre de Gaspard Zerbin, La Perlo dey musos et coumedies prouvensalos, Université Paul Valéry, Montpellier, 2007, la thèse importante de Philippe Gardy, Philippe Gardy, L’Ecriture occitane aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles : origines et développement d’un théâtre occitan à Aix-en-Provence (1580-1730). L’œuvre de Jean de Cabanes, Béziers, Centre International de Documentation Occitane, 1985, 2 vol.

[4] L’écrit religieux est cependant beaucoup plus riche. Pour les régions occitanes, il faut lire le livre de Jean Eygun, Au risque de Babel, Les textes religieux occitans de 1600 à 1850, Montpellier, Association d’étude du Texte Occitan 2002.

[5] Nous citons ici, comme Courouau, tous les textes dans leurs graphies originales. Nous ne donnons que les références bibliographiques des éditions les plus récentes. Pour le reste, on se reportera à la riche bibliographie de l’ouvrage.

[6] La leçon de Nérac. Du Bartas et les poètes occitans (1550-1650), Presses Universitaires de Bordeaux, 1999.

[7] Une édition critique de l’œuvre de Dastros,Lou beray e naturau gascoun - Le Véritable et naturel gascon dans les quatre saisons de l’année, a été réalisée par Joëlle Ginestet depuis la parution du livre de Courouau, aux éditions es Presses Universitaires du Mirail, Toulouse, 2009.

[8] Ainsi, à l’occasion de l’entrée de Louis XIII à Aix en 1622, fut réalisée une mise en scène visuelle et scripturaire de l’éloge de la poésie des troubadours et simultanément de la langue provençale qui s’inscrivait dans le sillage des travaux de César de Nostredame et avant lui de son oncle Jean de Nostredame, auteur des Vies des plus célèbres et anciens poëtes provensaux (Lyon, 1575). Dans sa plaquette commémorative (1624), Gallaup de Chasteuil écrivait, en bon français, « Ornements de ma terre, Astres eternellement luisans, vrayes intelligences sous un visage humain, c’est des ruines de vos ouvrages superbes, que la France, l’Italie & l’Espagne ont si glorieusement élevé des Temples aux Muses. Toutes les langues Vulgaires sont composées des dépouïlles de cette-cy ».

[9] Voir l’édition récente de Claude Brueys, Chansons provençales : texte provençal, traduction française, E. Desiles, Maillane, Lou Provençau a l’Escolo, 2005.

[10] Voir l’édition commentée de l’OEuvre Complète de Peire Godolin [en graphie classique], accompagnée d’une traduction intégrale par Pierre Escudé, Toulouse, Privat, 2009.

[11] Soit par exemples ces vers de Bellaud de la Bellaudière cités par Courouau : « He Diou ! si nous poudian tous-tens tenir lou mourre/ Dins un veire de vin, figos per lou tombeu.// L’home sensso souflar, non vau pas un aglan./ Souflen donc aujourd’huy, non saben si deman,/ D’au passagier Caron pourrian aver sentido » : « Hé, Dieu ! si nous pouvions toujours garder le museau/ Dans un verre de vin, pour te tombeau : des nèfles !// L’homme sans boire, ne vaut pas tripette ;/ Buvons donc aujourd’hui. Nous ne savons pas si demain/ Nous ne ferons pas la connaissance du passeur Charon ».

[12] Voir en particulier, Giovanni Kezich, I Poeti contadini, Rome, Bulzoni, 1986.

[13] Christian Jouhaud, Mazarinades. La Fronde des mots, 1985, nouvelle édition, Flammarion, 2009.