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Ferdinand Bruno au travail

 

Projet de "Conservatoire des patois" (1910)

 

            En consultant les énormes volumes annuels du Populaire du Centre aux Archives départementales de la Haute-Vienne, je suis tombé par hasard sur un article du 31 juillet 1910, intitulé « Le Conservatoire des Patois », que je me fais la joie de publier ci-dessous. Il annonce la création des « Archives phonographiques des patois de France », dont la vocation sera d’enregistrer , partout en France, les gens qui « savent encore les vieux langages locaux ».

            Il s’agit en fait du projet des « Archives de la parole » qui seront créées le 3 juin 1911 en Sorbonne, à l’initiative de Ferdinand Brunot. Cet immense programme de ce que l’on appellera plus tard collectage, était autant novateur qu’il était ambitieux. Il prévoyait 12 ans de travail, à coup de 1200 enregistrement par an, comportant la création d’un poste de maître de conférences dédié à ce travail d’enquête, l’achat d’une automobile (« roulotte d’enregistrement ») et un partenariat avec la maison Pathé pour le matériel de phonographie.

            Les campagnes d’enregistrement commencèrent dans les Ardennes en 1912 et se poursuivirent à Paris (enregistrement de trois disques « de parler parisien »), puis durant l’été 1913 dans le Berry et en Limousin. L’année suivante, la guerre éclata et anéantit à jamais le projet. Il faudra attendre presque 70 ans pour que se développe une entreprise un peu similaire (mais finalement moins ambitieuse) autour du Nouvel Atlas Linguistique de la France (Greco - CNRS, à partir de 1979).

            Il nous reste les enregistrements effectués, dont beaucoup sont accessibles par tout un chacun sur Gallica. Et là, je vous assure, l’émotion est garantie, même si ça gratouille souvent beaucoup. J’ai écouté la partie limousine, qui concerne surtout la Corrèze, et un peu la Haute-Vienne. Brunot a enregistré aussi bien les gens les plus simples que les félibres limousins, en collaboration desquels il a travaillé. C’est ainsi par exemple que nous est conservée la belle voix de Marguerite Priolo, « reine » du Félibrige limousin, mais aussi celle de Marie Verdier, fermière à Chaunac, qui chante une belle version de "Que donerai ièu a ma mia ?" (si bien reprise par Combi). Il est saisissant de pouvoir ainsi écouter aujourd’hui des gens parler nos langues, nés pour certains d’entre eux vers 1850. Du reste, il s’agit probablement des enregistrements les plus anciens de ces idiomes. Jean-François Vignaud, qui connaît très bien le fond et a transcrit toute la matière occitane, en parlerait (et en parlera j’espère), beaucoup mieux que moi.

            Ce texte, que j’ai trouvé dans le Popu, est une sorte de présentation du projet destiné au plus vaste public. Il n’est pas signé. En réalité, j’ai pu le repérer, à l’identique, dans Le Cultivateur du Sud-Centre. Revue de Vulgarisation Agricole, du 16 décembre 1910 (p. 752, accessible sur Gallica). Je n’ai pas dépouillé Lemouzi entre 1910-1911, mais il est probable que le texte y figure aussi. Il s’agit donc probablement d’un article écrit à Paris, dans l’entourage de Brunot (voire peut-être de Bruno lui-même), résumant les enjeux du projet et envoyé urbi et orbi à la presse locale, qui le publia ou non, selon les cas (je n’ai rien trouvé d’autres, pour l’instant, sur l’histoire de ce document).

            Sa présence dans le Popu, quotidien socialiste, en première page, est néanmoins très intéressante. D’autant plus que le journal , à cette époque, ne publie plus les poésies de satire politique « en patois » que l’on trouvait entre 1896 et 1903 dans son prédécesseurs, Le Réveil du Centre, et il ne relaie que discrètement les initiatives des félibres limousin. Il est clair que, pour le journal socialiste, le « patois limousin » n’a déjà, en ce début de XXe siècle, aucune priorité culturelle. La grande passion linguistique des socialistes et des radicaux de l’époque est celle de l’Esperanto, auquel sont consacrés dans le Populaire du centre (mais aussi dans le Réveil du Centre) d’innombrables articles, à certaines périodes, de façon quasi quotidienne.

            Le lecteur pourra en tout cas juger à la fois de l’étrangeté et de l’actualité de ce texte centenaire. On se prend à sourire, non sans amertume, lorsqu’on lit, en une époque où l’on célèbre volontiers les « petites patries » (l’expression figure dans le texte), que l’esprit de la « centralisation à outrance » est enfin dépassé.

            A un siècle de distance, on ne peut aussi être que très étonné par la résistance de ces idiomes auxquels Brunot donnent encore tout au plus quelques petites années de vie supplémentaires. Puissions-nous faire la même erreur ! Mais la grande différence est évidemment qu’aujourd’hui toute forme de transmission naturelle a disparu et que nous voyons mourir les derniers locuteurs de tous les parlers qui ne bénéficient d’aucune transmission scolaire (ou, ce qui revient presque au même, qui ne bénéficient pas d’une transmission scolaire suffisante). Pour autant que la transmission scolaire, à elle seule, puisse maintenir une langue vive.

            Il n’en demeure pas moins que l’on est frappé par la fermeté et l’actualité du propos, malgré quelques considérations attendues et condescentes sur le « pittoresque » des « bons vieux langages » (concession stratégique à l'opinion commune ?) : lutte à outrance contre les « dialectes », perte irrémédiable de la culture dont ils étaient les vecteurs, urgence absolue d’une conservation, conviction du jugement sévère de la postérité…

            Pourquoi le projet ne fut-il pas repris après la Grande guerre ? Les promoteurs du projet, Ferdinand Brunot et son étudiant Charles Bruneau, se détourneront l’un comme l’autre de ces études au profit l’un de l’histoire de la langue française et l’autre de la stylistique. Peut-être avaient-ils la sensation qu’il était désormais trop tard.

            Or, nous-mêmes, un siècle après, en sommes au même point, oscillant entre la tentative désespérée de convaincre les élus que le collectage est la priorité des priorités, et la résignation de ceux qui estiment que tout est déjà foutu et que la langue désormais s’est trop « abâtardie », « dénaturée » pour que sa captation puisse être intéressante ; ce que l’on pouvait d’ailleurs déjà prétendre à l’audition des enregistrements de 1910 ! Voilà encore une idée reçue que l’existence de ces Archives de la paroles, aussi inabouties soient-elles, permet de réfuter.

 

Jean-Pierre Cavaillé

 

Populaire du Centre, dimanche 31 juillet 1910

 

Le Conservatoire des Patois

 

            Nos patois continuent à se perdre. Encore quelques années et il n’en restera plus rien. On leur a fait une guerre si acharnée !... Il fut un temps où le rêve de certains était de réduire la province au rôle d’une inconsciente machine de production, de lui enlever toute personnalité, d’anéantir chez elle les dialectes, les mœurs particulières, tout ce qui, en un mot, attache l’homme au sol natal.

            Nous n’en sommes plus là heureusement, et c’en est fini de cet esprit de centralisation à outrance.

            Mais, sauvera-t-on nos vieux patois ? Ce n’est pas probable.

            Depuis trente ans et plus, ces idiomes respectables où notre belle langue française a puisé le plus clair de ses ressources, ont subi les assauts d’une guerre impitoyable. Alors qu’en Allemagne on s’attachait à conserver les patois régionaux, alors qu’on leur faisait une place dans les études universitaires, chez nous, au contraire, on s’acharnait à jeter sur eux le discrédit, voire le mépris.

            Le résultat fut tel qu’on le souhaitait. Nos dialectes provinciaux se perdirent peu à peu. On est aujourd’hui à chercher les moyens d’en garder au moins le souvenir. Et nos philologues qui n’ont pas su défendre nos patois, alors qu’on les parlait encore, se préoccupent de les recueillir à présent qu’on ne les parle plus.

            C’est ainsi qu’on vient de créer les « archives phonographiques des patois de France ». On recherchera dans chaque province les gens qui savent encore les vieux langages locaux, et on leur demandera de dire dans le phonographe les vieilles chansons du pays et les contes savoureux d’autrefois. Et l’ensemble de ces rouleaux constituera le « conservatoire des patois de France ».

            Ainsi, ces bons vieux langages, naguère si pittoresques et si vivaces, seront conservés comme des momies dans les musées.

            Et plus tard, dans cinquante ans, dans cent ans, nos arrière-neveux exhumeront et écouteront dans le phonographe ces vieilles chansons et ces contes du temps passé ; ils savoureront toute la grâce, tout le pittoresque, toute l’originalité de ces langages oubliés. Ils y découvriront des expressions, des mots typiques dont les équivalents n’existent pas dans la langue française, des tournures charmantes et naïves à jamais disparues. Ils s’étonneront qu’ont ait laissé perdre ainsi ces trésors où notre langue eût pu puiser sans compter, et quand ils sauront quelle absurde guerre les gens de ce temps-ci firent aux bons vieux parlers de nos petites patries, ils nous jugeront sévèrement, nos arrière-neveux.