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Noms de maisons en occitan limousin

 

            Nous sommes, je crois, assez nombreux à nous plaindre que la langue limousine, c’est-à-dire le dialecte limousin de l’occitan – ce que la plupart des gens qui le parlent encore appellent « patois » – n’est pas assez visible, malgré les efforts de certaines communes pour installer une signalisation bilingue. Il est pourtant une présence écrite de la langue à laquelle nous ne sommes peut-être pas assez attentifs. Ce sont les noms que les gens donnent parfois à leur maison et font écrire sur leur façade, généralement en fer forgé. Cette pratique de nommer sa maison n’est pas très répandue en Limousin, par rapport à d’autres régions[1], peut-être parce que les Limousins sont gens discrets et peu démonstratifs. Mais on en trouve de-ci de-là et beaucoup, peut-être la plupart, sont donnés dans la langue du pays. Ainsi avons-nous commencé, avec quelques amis (Baptiste Chrétien, Jean-françois Vignaud, Jean-Christophe Dourdet), à les collecter. Nous en avons relevé une petite dizaine à ce jour, dans le département de la Haute-Vienne, mais il en existe sans doute beaucoup d’autres.

Certains sont des noms occitans francisés comme Les Bruges, à Sainte-Marie-de-Vaux (Senta Mari de Vaus en graphie classique), tiré de l’occitan Las Brujas (« les Bruyères »). Mais la plupart ne sont pas francisés, tout en usant d’une graphie calquée sur la graphie du français. En général ces graphies donnent une idée assez précise de la façon dont les mots sont prononcés, mais varient aussi beaucoup en fonction des oreilles du scripteur (la graphie "patoise", par définition, n’étant pas normée). Parmi ces noms ainsi graphiés, certains gardent l’allure de toponymes, comme Lou Crô de Mersau (Lo Cròs dau Marçau), « Le trou de Marcel », à Rochechouart (Rechoard), mais il est plus probable que Marcel désigne le prénom du propriétaire, qui a fait là son trou. C’est sans doute le cas de Lou Milou (Lo Milon), qui est le diminutif d’Emile (Émile) à Châlus (Chasll'i uç).

On trouve à L'Aiguille (La ’Gulha), commune de Bosmie (Bòsc Mian) une belle demeure ancienne où figure, sur une plaque de cuivre apposée à la porte, le très beau nom de Lou Reibeinei : Lo Reibeinet : Le Roitelet. Mais il pourrait aussi s’agir d’un pluriel : Los Reibeinets ; en limousin en effet, il arrive souvent que le singulier et le pluriel des noms se prononcent de la même façon, et cela nous fournit d’ailleurs un exemple de l’utilité de la graphie dite classique.

L’indication peut être un nom très simple, sur une demeure très modeste : Mo Mayjou (Ma Maison un bel exemple qui montre quelle peut être la pertinence d'une graphie phonétique calquée sur le français, quand la grphie normalisée est identique au français), à Népoux (Nespos) de Compreignac (Comprenhac), ou bien, transposé d’un classique des noms de maison en français, Ko Me Pla (’Quò me platz) « Ça me plaît », assez proche du très fameux « Sam Suffit », au village d’Angelard (Enjalard), sur la même commune. Ce « K » est étonnant, au demeurant aussi peu limousin que français : une attraction bretonne (le fameux Ker breton, qu’il faut écrire « kêr » : lieu de vie, maison, hameau, village) ? L’ironie d’une consonne évoquant quelque langue celtique ou germanique ? Le fait est qu’on la retrouve sur le nom ébouriffé de Kolibufo (littéralement : Il y souffle !) à Saint-Victurnien (Sent Vertunian), nom d’un village récent, mais apparemment dérivé d’une maison que son propriétaire avait baptisé ainsi. Cette fois, je n’aurai pas vraiment à donner la graphie classique, car on trouve à Saint-Germain-les-Belles (Sent German), une maison bien exposée aux quatre vents, qui s’appelle justement Quô Li Bufa. A part l’accent circonflexe, si l’on veut faire puriste, qui devrait être simplement un accent grave, et deux apostrophes manquantes, une avant le « q », signe de l’aphérèse du « a » de « aquò », et l’autre pour séparer l’article de l’adverbe de lieu ( « l’i » ; « ’Quò l’i bufa » donc, mais certains écrivent aussi "li", preuve que la graphie normalisée n'est pas encore entièrement normée ni satisfaisante), c’est en effet ainsi que s’écrit la désignation, dont Yves Lavalade atteste dans ses ouvrages toponymiques qu’elle est très répandue en Limousin (La Vie quotidienne des Limousins à travers les noms de lieux : 500 mots-clés pour la toponymie occitane, Le Puy-Fraud éditeur, 2011).

Pour la petite histoire, cette maison est habitée par Mme Jeammot, dont les parents étaient propriétaires de la fameuse auberge de la Crotte de Poule du Port du Naveix (Pòrt dau Navei) à Limoges (Limòtges, qui attend toujours ses panneaux bilingues !). Le fait que Mme Jeammot ait pour plus proche voisin le poète occitan Jan Glaudi Rolet (Jean-Claude Roulet) n’est pas étranger à cette (quasi) correction orthographique

            On ne se lancera pas ici dans une interprétation approfondie de ces baptêmes occitans, mais il paraît évident que le choix de nommer ainsi sa maison, au vu et au su de tous, veut dire que l’on est fier et non pas du tout, au demeurant, honteux de son « patois » (puisque c’est ainsi qu’on le nomme), que l’on cherche à exhiber une identité personnelle et familiale, ancrée en un lieu, qui passe par la langue, tout simplement. Puissent les élus, les bibliothécaires et les responsables culturels atteindre un jour cette simplicité et comprendre cette évidence.

Jean-Pierre Cavaillé

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Ko Me Pla ('Quò Me Platz)
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Lou Crô de Mersau (Lo Cròs dau Marçau)
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Mo Mayjou (Ma Maison)
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Ko Me Pla ('Quò Me Platz)
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Kolibufo ('Quò l'i bufa)

 

[1] Anne Chaté en dénombre 960 sur la commune de Saint-Brévin-les-Pins en Loire Atlantique. Voir son article, « Les noms de maisons, fragment d’un discours sur soi ? », Ethnologie française, 33, 2003-3, p. 483-491.