dictada_occitana_2010

 

 

A Gap, comme à Limoges....


 

 

La Dictée Occitane : une manifestation des « francophones de l’intérieur »

 

 J’ai horreur des dictées. Le seul mot me donne la nausée, me ramène longtemps en arrière, lorsque je me battais avec les taches d’encre et accumulais les erreurs, échappant rarement au zéro. De là aussi m’est venu sans doute mon horripilation pour l’orthographe française, ses pièges à cancres, sa cuistrerie étymologique, son snobisme de l’exception… Vous comprendrez alors pourquoi je m’étais jusque là tenu bien loin de la sainte messe de la Dictée Occitane, la Dictada Occitana, où vont communier les adeptes de la graphie classique[1]. C’est que cette graphie, que j’emploie volontiers, présente à mon goût le tort d’être elle aussi, malgré sa relative simplicité, trop étymologique, accrochée à l’idée fausse que la référence médiévale confère à la langue ses lettres de noblesse (bénie l’Italie, où la dictée après les toutes premières années d’école, est simplement inutile, ce qui n'empêche pas  les Italiens de s’enorgueillir de Dante et de Pétrarque !). Au moins a-t-elle le mérite d’exister et ne pas se régler sur le français, à la différence de la graphie mistralienne et de toutes les inventions patoises, qui nous replongent fatalement dans les difficultés orthographiques propres à notre langue nationale. Sans compter, bien évidemment qu’il n’y a aucune raison de singer la graphie française jusque dans l’écriture de la lenga nòstra. Non, de ce point de vue, la graphie classique vaut mille fois mieux, qui nous permet de nous lire tous, de Nice à Limoges et au Puy-en-Velay. C’est pourquoi je l’utilise aussi, sans état d’âme.

 J’ai horreur des dictées. Mais convié par les uns, engagé par les autres à apporter mon soutien à cette importante manifestation autour de la langue, et patati et patata, je me suis retrouvé bel et bien devant ma table d’écolier ce 30 janvier 2010 dans la salle de conférence de la Bibliothèque Francophone Multimédia de Limoges. Et, figurez-vous que je ne l’ai pas regretté. Les travées étaient bien fournies d’élèves – assez dissipés – de tous les âges (enfin pour être précis : des enfants de la Calandreta, quelques jeunes, pas mal de moins jeunes…). Je savais que la dictée serait tirée de la Lison dau Peirat, dont j’ai vanté ici les mérites, et cela aussi n’était pas fait pour me déplaire. Enfin, notre inénarrable députée, adjointe au maire, chargée de la lecture publique et de la francophonie, nous a gratifiée d’un petit discours convenu, narcissique et ridicule comme elle en a le secret. Je n’ai pas enregistré, ni tout retenu (mauvais élève oblige), mais Monique Boulestin nous a expliqué combien l’occitan était important pour elle et pour les nombreuses institutions qu’elle représente, combien elle œuvrait, avec constance et acharnement, pour sa sauvegarde et sa promotion depuis tant d’années... Je me suis demandé si elle n’était pas en train de confondre l’occitan avec sa très sainte francophonie, à laquelle chacun sait elle voue une dévotion sans faille… C’était précisément le cas ! Elle nous a en effet expliqué que l’occitan, c'est (j’ai noté l’expression) la « francophonie de l’intérieur ». Voilà un beau slogan pour nos futures manifestations : « Nous sommes les francophones de l’intérieur ! ». Le français serait donc, de par le vaste monde, dans la situation de l’occitan en France... une langue minorisée et menacée. Comment appeler alors les langues, en Afrique notamment, qui cherchent la reconnaissance et l’officialisation et contre lesquelles le français colonial cherche à maintenir son hégémonie comme seule et unique langue officielle ? De « l’occitophonie de l’extérieur » peut-être ? Enfin, elle nous expliqua, en substance, qu’occitan et francophonie devait aller la main dans la main, être considérés à la même enseigne, et patati et patata.... Je comprends maintenant pourquoi l’occitan est présent dans toutes les manifestations francophones de Limoges, à commencer par le Festival des Francophonies en Limousin, où vous l’aurez sans doute tous entendu ! Non ? C’est que vous n’avez pas l’ouïe assez fine pour percevoir la voie intérieure de l’occitan, l’occitan à l’intérieur de la francophonie, l’occitan de la francophonie de l’intérieur à l’intérieur de vous… Le sommet fut atteint lorsque, au terme de son inoubliable allocution, notre députée se montra incapable de dire « limousin »… en limousin !

 Il me fut alors très difficile et en fait impossible, je l’avoue, de retenir un mouvement d’humeur, vite dissipé par Monique Sarrasin, venue en personne nous dicter son propre texte : la Lison au saut du lit, qui  s'habille, ou plutôt rajoute des habits à ceux qu'elle garde en dormant, une affaire très compliquée de cotillons, de corset et de jarretelles, de gilets par dessus et par dessous… un texte d’un érotisme torride, comme vous pouvez l’imaginer. A viser du coin de l’œil la copie de mon ami David Thomas, pourtant écrivain francophone de talent (car un Gallois qui vit en France  et écrit en français est un écrivain francophone, alors que moi, si je me mettais à scribouiller même les pires fadaises, je serais un écrivain français ; comme quoi, on a tort de s’inquiéter pour l’identité nationale, bien inscrite dans le vocabulaire !), je me disais que le limousin n’est tout de même pas si facile à graphier (il faut préciser cependant que mon Gallois arrivait là sans préparation aucune)… Non sans considérer avec vanité ma propre copie, qui me paraissait, dans l’ensemble, fort respectable. Je fis moins le fier au moment de la correction, magistrale comme il se doit, administrée par Jean-François Vignaud, qui nous prodigua une fort bonne leçon, pleine de bonnes explications et de pertinents exemples, le pédagogue allant jusqu’à nous montrer la technique d’accrochage du corset, n'hésitant pas même à glisser, un peu plus bas encore, jusqu'à la distinction entre jarretières et jarretelles. Les questions et contestations de la salle indisciplinée n’ont pas manqué, auxquelles le professeur répondit avec son autorité et sa bonhommie naturelles. Moi, je me tenais coi, trop occupé à corriger mes fautes, finalement assez nombreuses (surtout pour un élève qui connaissait déjà le texte, planqué dans mon cartable !). J’ai quand même ramené un beau diplôme décerné par l’Institut d’Études Occitanes et marqué de l’inévitable croix aux douze apôtres, signée de la main de notre vénéré président (je veux dire, de l’I.E.O !), qui me fait citoyen d’honneur d’Occitanie et de Catalogne. Je ne suis pas sûr de l’avoir tout à fait mérité. Il indique aussi la liste des villes – une bonne quarantaine – où se tenait la manifestation ce même jour[2].

 En fait, vous l’aurez compris, malgré mes sarcasmes et mon ton badin, j’estime que cette initiative est très importante, parce qu’elle nous permet de faire apparaître quelques vérités qui font encore hélas grincer des dents : nous avons une langue, notre patois est une langue, une langue qui s’écrit (et à ce niveau la graphie est une question secondaire) et qui s’enseigne – trop peu et même presque plus du tout en Limousin, c’est aussi l’occasion de le rappeler –, dans laquelle se produit une littérature diversifiée, parfois de la meilleure qualité, une langue dont nous sommes fiers et que nous entendons faire vivre envers et contre tout, en exigeant la visibilité, l' « audibilité » qui nous est refusée, c’est-à-dire, tout simplement, la reconnaissance de nos droits linguistiques.

 

Jean-Pierre Cavaillé

 


[1]J’ignore s’il existe aussi, de la même façon, des dictées en graphie mistralienne.

[2]Une mention spéciale pour la dictée de Seilhac, en Corrèze, organisée par Dominique Decomps dans le collège de la ville.