Eusèbe Bombal

 

La langue vive saisie au vol

La dernière livraison de Lemouzi (n° 219, 2017-1), qui poursuit vaillamment son cours malgré la triste disparition de l’infatigable Robert Joudoux, me donne l’occasion de revenir encore sur la campagne d’enregistrement d’août 1913 en Limousin à l’initiative de Ferdinand Brunot pour la constitution de ses Archives de la parole (voir ici La langue limousine mise en bouteille et Projet de "Conservatoire des patois" 1910). Janine Bachellerie publie en effet des « Proverbes et dictons (…) du pays d’Argentat » recueillis par Eusèbe Bombal (1827-1915) et demeurés jusqu’à nous inédits. Le recueil est précédé d’une présentation par Frédéric Pesteil d’Eusèbe Bombal, ce félibre qui vécut à Argentat, instituteur puis secrétaire de mairie, en son temps archéologue reconnu, auteur de travaux historiques et d’une œuvre littéraire en français, mais surtout en limousin[1]. Enfin le recueil est suivi d’une très abondante bibliographie générale[2] et d’un poème d’Auguste Lestourgie en l’honneur des « poésies limousines » de Bombal.

Le rapprochement avec les Archives de la parole s’impose pour deux raisons au moins, d’abord tout simplement parce que des textes et la voix même de Bombal ont été enregistrés par Brunot en 1913, alors que le félibre était déjà très avancé en âge (86 ans), ensuite et surtout (c’est ce qui m’a poussé à prendre la plume), parce que ce recueil possède l’immense qualité de saisir la parole vive, quotidienne et populaire sans (trop) de censure ; on y trouve ainsi une collection de locutions et de façons de dire qui auraient pu entrer (et dont certains entrent sans doute) dans les propos enregistrés par Brunot. Ces mots, on les imagine sans aucune peine prononcés par les protagonistes des échanges à thème, pris sur le vif (mais sans doute préparés) en 1913 à Argentat et dans les autres localités visitées par Brunot, car Bombal n’est pas spécialement à l’affût des hyper localismes et une partie de sa moisson pourrait d’ailleurs encore l’être dans la bouche des locuteurs qui nous restent (j’en ai par exemple entendu certaines dans celle Jean-François Vignaud, pourtant un « nordiste » d’Oradour sur Vayre en Haute-Vienne).

Le recueil est tiré d’une sorte de fichier manuscrit conservé aux archives municipales d’Argentat contenant 548 feuillets, la plupart classés de manière thématique (Famille, mariages, enfants, divers ; Vieillesse ; Maladies ; Caractères…), avec traduction en français et commentaires. Bombal utilisait la graphie mise au point par Joseph Roux (nommée alors « néoromane » ou « limousine »), fort proche dans l’esprit de celle dite « normalisée » aujourd’hui (l’éditrice donne d’ailleurs également la seconde, mais je citerai l’originale, pour être au plus près de Bombal).

Il faut par exemple savoir gré à ce félibre, dont la langue est plutôt retenue (bien que fort vive et très délibérément populaire), d’avoir noté des locutions proverbiales et des dictons très, disons, terre-à-terre, et c’est d’ailleurs peut-être là une raison de la non publication du recueil. Cette matière est d’autant plus précieuse que pour une grande part elle n’a pas été retenue par Joseph Roux, mentor de Bombal, dans son propre recueil, beaucoup plus développé certes, mais limité à la matière proverbiale. Voici quelques exemples de la collecte restée si longtemps inédite de Bombal : « Val mai petar en coumpanha que mourir tout soul » (« il vaut mieux péter en compagnie que mourir tout seul ») ; « I a pas de chamisa sens merda » (« Il n’y a pas de chemise sans merde »). D’un homme éloquent et disert : « Las paraulas li naissan couma las crotas al quiul d’una chabra » (« les paroles lui naissent comme les crottes au cul d’une chèvre »). D’un petit enfant : « A la grima a l’el e la crota al quiul » (« il a la larme à l’œil et la crotte au cul »). Et cette manière de dire peu charitable pour se débarrasser du gnard (ou de tout autre !) : « Qu t’a fach, que te lèque ! » (« Celui qui t’a fait, qu’il te lèche ! »). D’un boiteux, on dit plaisamment (et méchamment) : « Agacha, tè : fai tout es meu ; cinc e tres fan uech, cinc e tres fan uech… (« regarde, tiens : il fait tout est mien ; cinq et trois font huit, cinq et trois font huit »). « D’une personne fatiguée, impotente », on dit que « Lou quiul li pèsa » (« Le cul lui pèse »), et d’un qui se laisse aller : « Achaba de s’agroulezir » : (« Il finit de devenir savate »). Soit encore, cette « absurdité qui se dit par raillerie aux gens présomptueux ou ignorants qui se vantent » : « N’as pas vist petar lou loub sul la peira de fusta ? » (« Tu n’as pas vu péter le loup sur la pierre de bois ? »)…

Bel exemple de fonctionnement diglossique, on constate la grande difficulté éprouvée par Bombal à rendre en français, sinon par euphémisme, voire faux sens, ce qui se dit et se crie avec tant de facilité et presque d’innocence en occitan. L’expression « mostrar la luna » (montrer la lune) est commenté par : « le dos à nu », alors que chacun doit comprendre que la « lune » est juste en dessous. Bombal traduit « Que l’ase te fote ! » par « Que l’âne te frappe ! ». Il évite de dire que dans l’expression « mon ase me touche se… » (littéralement, « mon âne me touche si… ») « toche » est un euphémisme évident pour « fote ». D’ailleurs, il donne aussi : « L’ase me fote ! » (mais avec toujours comme traduction : « Que l’âne me frappe ! »). « Mon ase me fote » est bien aussi présent dans le Trésor du Félibrige, beaucoup moins pudibond que Bombal dans ses traductions. A propos de cette pudibonderie hors de propos (mais qui semble s’imposer à Bombal dès qu’il passe au français), je ne résiste pas à citer une note lexicale qu’il fournit au sujet du mot de « viedase » (en fait viech d’ase : bite d’âne) à la suite de l’un de ses contes en vers (Tal creis guilhar Guilhou que Guilhou lou guilha), où il l’avait utilisé. Pour éclairer « viedase », il écrit en effet : « aubergine cucurbitaire, sorte de pomme rouge très acide et mauvaise à manger ». Cela prouve au moins que les Limousins ne connaissaient guère encore le légume en question. Car, à lire les dictionnaires provençaux, Viech d’ase renvoie bien, évidemment en un sens second, à l’aubergine que nous connaissons : la solanum melongena (je renvoie les passionnés d’étymologies croustillantes à la page du site du professeur Geuljans : http://www.etymologie-occitane.fr/2011/07/viedase/). A relever aussi, toujours en relation avec l’âne, le proverbe signalé aussi par Joseph Roux[3] : « Toutjourn l’ase vai pissar a la gana » (« Toujours l’âne va pisser au ruisseau », qui signifie que l’argent va à l’argent, ou mieux et plus généralement, comme l’on dit aussi « plòu sul banhat » : « il pleut sur le mouillé »).

Quels que soient ses scrupules à rendre les mots crus en français, la sensibilité de Bombal aux expressions les plus vives de la langue ordinaire est notable et louable. Il note même les locutions « que certaines personnes intercalent à tout moment dans leur conversation » : « m’entendez be ? » (« vous m’entendez bien ? ») ou : « viratz vous de sai ! » (« tournez-vous de mon côté ! »).

Que l’on prenne, par exemple, la liste, des façons de désigner l’excès de boisson « N’en prener una aulhada » est assez plaisante : « Es ple couma un eu » (« Il est plein comme un œuf ») ; « Es ple d’orle en orle » (« Il est plein à ras bord » ;« Es pede coume un auchon » (« Il est gorgé comme un oison ») ; Es redond coma un uròu ! (« il est rond comme une châtaigne grillée »)… et, pour celui qui titube : « N’a pas charjat drech » : « Il n’a pas chargé droit » (il faut avoir porté des sacs de travers sur l’épaule pour comprendre)…

Celui qui est atteint par la folie « A virat la couja, la calbourda, la bruja » (« Il a tourné la citrouille, la calebasse, l’urne ») ;« A passat Cambrai »(Il a passé Cambrai) ;« Li a petat un cecle »(« Il lui est cassé un cercle »)…

Un avare est « Un sana-grelh, un pissa vinagre, un sarra-malhas » (« un châtreur de grillon, un pisse-vinaigre, un serre-maille »). Celui qui radote, « Vira lous chaus pel l’oula » (« Il tourne les choux dans la marmite »). Le prétentieux « Se pren pas per un petaç de sacha (« Il se prend pas pour un morceau rapporté à un sac »).

Les références profanes au bon Dieu et surtout au diable ne manquent pas. Pour exprimer un contentement suprême, on dit : « M’es avis que lou boun Dieu me lèca l’arma ! » (« Il me semble que le bon Dieu me lèche l’âme). Mais pour signifier la situation contraire, d’une douleur extrême, Bombal a relevé : « M’es avis que lou diable me penchena ! » (« Il me semble que le diable me peigne ! ») et « M’es avis que lou diable me deboja lous budels ! » (« Il me semble que le diable me dévide les boyaux ! »)[4]. Il relève également les diverses imprécations qui mobilisent le malin : « Lo diable me resseje lou còl ! (o) m’estoufe ! (ou) m’estrangle » (« Que le diable me scie le cou ! m’étouffe ! m’étrangle ! »). Ce catholique convaincu laisse même passer quelques locutions et proverbes qui sentent sinon le fagot, en tout cas la bonne et franche dérision populaire : « Aquesta annada, i a dels maredages : boutaran pas lou curet al fourn » (« Cette année, il y a des mariages ; on ne mettra pas le curé au four »), qui fait sans doute allusion, suspecte-t-il, à quelque « brûlement de curé » survenu dans l’histoire (ou dans une histoire). Et surtout, « avalar lo grapal » (« avaler le crapaud ») qu’il commente par « communier indignement », mais qui est clairement une désignation désacralisante, voire blasphématoire, de la communion.

A n’en point douter, Bombal s’est servi de ce riche recueil, dont je n’ai donné ici que quelques items, comme d’un florilège pour la composition de ses œuvres poétiques (poèmes et surtout contes en vers) et théâtrales limousines, dont j’ai d’ailleurs découvert (je ne les connaissais pas du tout) qu’elles sont très agréables à lire, d’un ton enjoué et vif, servi par une langue colorée et directe. D’ailleurs, il a donné pour titre a plusieurs de ses pièces versifiées tel ou tel des proverbes, telle ou telle des dictons contenus dans son recueil privé.

C’est le cas de Te chal anar bicar Bòbi  (« il [te] faut aller baiser Bobi »), sachant que « bòbi » signifie laid. Dans sa fiche, Bombal donne l’explication suivante : « Il te faut faire ce que tu ne voulais pas. Implorer ton ennemi ou celui que tu as offensé » et surtout ce commentaire : « Les guerres du premier Empire avaient tellement épuisé d’hommes valides de la France, que les filles, pour se marier, étaient obligées de prendre des vieux ou des infirmes ». C’est exactement cette situation qu’il décrit dans une pièce de ce titre, publiée dans Lemouzi, en décembre 1894 (n° 14, p. 93-94).

Même chose pour l’expression fameuse « Tal creis guilhar Guilhou que Guilhou lou guilha » (« Tel croit tromper Guillou qui est trompé par Guillou »), que Bombal utilise dès qu’il peut, et qui lui sert de titre à un conte en vers, variation assez drôle et bien menée sur la mort dupée, publiée en janvier 1898, toujours dans Lemouzi (p. 113-115)[5].

Un autre conte versifié, Lou nejat et lo pendut (Le noyé et le pendu), un inédit publié par Joudoux en 1981 dans la même revue, exemplifie exactement le proverbe « Cent de nejats, cap de sauvat. Cent de penduts, tots elus » (« cent de noyés, aucun de sauvé. Cent de pendus, tous élus »), ainsi commenté dans son recueil : « Cet adage s’applique sans doute aux noyés volontairement et aux pendus justiciés qui ont reçu les secours de la religion ». Il existe aussi en français : « De cent noyés, pas un de sauvé; de cent pendus, pasun de perdu », que Littré glose de manière tout à fait aberrante : « veut dire que sur cent pendus il n’y en a pas un à regretter, tandis que les noyés sont une vraie perte. » C’est Bombal qui a sans doute raison et cela lui donne l’occasion de composer un texte édifiant mais, une fois encore, bien troussé.

Enfin, dans l’une de ses comédies, Lous Francimands, écrite un peu avant la guerre de 14, en collaboration avec Marguerite Genès, un rôle important est donné, précisément, à un recueil exactement similaire à cet écrit privé. Il y est raconté la mésaventure de deux Alsaciens de Belfort (seule partie d’Alsace conservée par la France après la défaite de 1870), un éminent linguiste, Ulrich Stoffen, et sa fille Julia, qui arpentent le Limousin pour en étudier la langue. Le couple d’hôteliers qui les hébergent, qui ont le patois en horreur et « franchimandisent » admirablement dans ce que l’on appellerait de nos jours du francitan (mais qu'ils croient être du bon français), suspectant que leurs hôtes sont en réalité des espions allemands, font arrêter le père et sa fille. La pièce à conviction est un carnet sténographié par Julia, qui en fait n’est autre qu’un recueil de limousin, dont trois items sont cités, lesquels sont en effet présents dans notre recueil : « En tiran en lai » (dorénavant)  et « aquò sent lou sarradis » (« cela sent le renfermé » ) et, l’inévitable « Tal creis guilhar Guilhou que Guilhou lou guilha ». Cette pièce, publiée seulement en 1924 et désormais mise en ligne par la Bibliothèque de Limoges, qui est un véritable manifeste (parfois un tantinet didactique) en faveur de la langue (et à la fois un exemple parfait de conservatisme social) mériterait d’ailleurs une étude spécifique.

Ces digressions ne m’ont pas fait oublié le lien le plus immédiat que Bombal entretient avec la campagne d’enregistrement de Brunot en 1913, à savoir que sa voix et deux de ses œuvres y sont présentes. On l’y entend lui-même chanter, à 86 ans, une partie de Lous Gabariers de la Dourdounha, Les Gabariers de la Dordogne, la seule chose peut-être pour laquelle il est encore un peu connu aujourd’hui[6] (je rappelle que tous les disques de la collecte Brunot son en ligne sur le site Gallica de la Bibliothèque nationale : ici pour Lous Gabariers). Mais on l’entend réciter aussi, sur l’autre face du même disque, d’une voix un peu faiblarde, le début de son poème Lou Pountounier, une idylle plaisante d’un jeune passeur de rivière attiré par deux filles : une par amour et l’autre pour ses biens. Ce début de poème est repris de manière autrement plus claire, sur un autre disque, par la jeune Marguerite Priolo, la fameuse reine du Félibrige, qui avait alors 23 ans. Mais ce que ne disent pas clairement et même pas du tout (sans doute par incompétence linguistique) les références pourtant abondantes que fournit la Bibliothèque Nationale, c’est que la suite de ce long poème se trouve aussi, lu par Bombal, non sans hésitations et bégaiements, sur un autre disque et qu’enfin Priolot en lit la partie finale, ce qui permet de l’entendre de manière à peu près complète. Le poème en entier, 1er prix aux jeux de l’Églantine 1894, se trouve dans un numéro de Lemouzi de 1911 (p. 214-215), lui-même en ligne et je le donne ici en note[7] ; une traduction en français est parue, plus difficile d’accès, dans le deuxième tome des Poètes du Terroir de Van Bever[8].

Enfin, pour conclure, deux mots sur le poème d’Auguste Lestourgie, A Eusèbe Bombal sur ses poésies limousines. Il est forcément intéressant, car il nous plonge dans l’idéologie royaliste et passablement réactionnaire partagée par Bombal et une partie (une partie seulement) du Félibrige limousin. Là, franchement, les éditeurs aurait dû nous donner une date, quelques références et quelques mots d’explication, car un tel texte ne peut être produit aujourd’hui que comme un document et non franco de port, au même titre par exemple que les belles pièces Jean-Pierre Lacombe, qui ouvrent la présente livraison (j’en profite pour les signaler : ces deux petits poèmes sont vraiment très beaux). Lestourgie (1833-1885) en effet fut maire royaliste d’Argentat et grand ami de Bombal. Celui-ci lui dédia son premier poème publié (1860) : A’n Auguste Lestourgie[9], et il déjà composé dans la veine alerte et plaisante qui le caractérise. Le style de Lestourgie est bien différent ; c’est un sommet d’académisme et de platitude dans la forme. Quant au fond… Sans humour et de façon pompeuse, il passe son temps à déplorer encore et encore les méfaits de la République et de la modernité et à exalter sans aucune originalité sa petite patrie. Son poème à Bombal est en effet tout à fait exemplaire de l’ensemble du recueil auquel elle appartient, Rimes limousines, publiées en 1864 et accessibles sur Gallica, dédié à l’académicien royaliste Victor Laprade[10]. Dans cette longue pièce lénifiante, le premier citoyen d’Argentat stigmatise en alexandrins le mauvais français qui envahit la campagne : « Je ne sais quel langage arrivé des cités,/ Bizarre et traînant mal des mots mal accointés/ S’est fait place chez nous et choque mon oreille ». Les choses iraient bien mieux si les manants continuait à parler patois pendant que leur édiles riment dans la langue de Molière. Lestourgie pleure en effet le temps où « Le laboureur gardait son cœur franc et joyeux ;/ Où l’amour, chaste et doux, entrait dans les familles/ Pour la grâce charmante et non pour l’or des filles ; / Où du vieillard courbé l’on écoutait la voix,/ Où l’on était chrétien, où l’on parlait patois ! […] Le vice entre partout par des brèches profondes,/ Et, tristes, nous voyons sur ses traces immondes/ Naître l’appât du gain, le dol et les procès,/ La misère, l’affront… mais nous parlons français ! ». Quant au programme littéraire qu’il fixe à la langue limousine, il est mièvre et clicheteux : « Chanter les purs amours, les naïves légendes/ De nos sombres forêts et de nos vertes landes,/ Et de nos vignes en fleur, et notre sarrasin,/ Pour que chacun soit fier de rester Limousin ! ». A n’en pas douter, Bombal partage tout à fait cette idéologie mais, plongé d’abord dans la langue parlée, lui au moins la donne à entendre et la fait chanter. La diglossie a aussi du bon : elle nous a épargné, en occitan, bien des vers boursouflés, bien de plats académismes, car, à tout prendre, une bonne gnorle bien grasse vaut tous les alexandrins de Lestourgie et de ses semblables.

Jean-Pierre Cavaillé

 

Sur un autre félibre originaire du bas-Limousin (Tulle) de la même époque, publié aussi par Lemouzi, voir ici Alfred Marpillat, satirista lemosin



[1] Frédéric Pesteil est l’auteur d’un ouvrage paru en 2015, Eusèbe Bombal, un précurseur argentacois, Éditions Mille Sources. Je n’ai pas pu le consulter (la BFM de Limoges ne le possède pas et il n’est pas aisé de se le procurer).

[2] Il s’agit de la bibliographie établie par L. J. Le Bar et Louis de Nussac en 1917, peu après la disparition de Bombal, enrichie considérablement (mais on comprend mal comment tant de pièces limousines se retrouvent dans la rubrique « Histoire locale, érudition et archéologie »).

[3] Joseph Roux, « Proverbes bas-limousins », présentation et notes de Robert Joudoux et de Joseph Migot, Lemouzi, n° 37 (janvier 1971), p. 97.

[4] Également, avec la même signification deux expressions assez bizarres : « M’es avis que veise mon fetge ! » (« Il me semble voir mon foie ! ») ; « M’es avis qu’un jal me teta » : (« Il me semble qu’un coq me tète »)

[5] On y trouve l’expression « Era nascut lous peds premiers » (« il était né les pieds devant ») présente dans le recueil et qui désigne une personne chanceuse (équivalent de « né coiffé », qui renvoie cependant à un tout autre imaginaire).

[6] Voir les paroles en graphie originale et en graphie normalisée par Dominique Decomps sur le site de Mille Sources.

[7] Étrangement, la bibliographie générale publiée dans la dernière livraison de la revue n’indique que la seule lecture du Pountounier par Priolo. Encore plus étonnant, on trouve à ce titre la mention suivante : « Le dialecte limousin employé ne vient pas du milieu rural mais de la culture félibréenne ». Évidemment, il n’y a pas deux dialectes limousins, et disons tout au plus que le limousin de Bombal est à la fois populaire et, forcément, savant avec peut-être quelques emprunts panoccitans, mais ce qui frappe encore aujourd’hui est justement, me semble-t-il, sa très bonne tenue « populaire » ! D’ailleurs voici le texte dans sa version de 1911 et tel qu’on peut l’entendre sur les enregistrements (où quelques strophes sont sautées) :

Lou Pou[n]tounier

Jan-Joli guignava doas filhas

— D’aco vous chal pas sounlevar.

L’un’ avia charils e charilhas,

L’autr’ era genta a far raivar.

 

E toutas doas voulion Jan-Joli.

— Jan n’era pas joli per res.

Se fai doas partz d’un sestier d’oli,

Mas d’un garsou. quan n’en faretz?

 

Quanha l’aura e qu’es aquela

Que vai chausir lou pountounier?

La Sorou te soun cor, mes ela,

La paubra, n’a pas un denier !

 

So qu’a : l’uelh dous coum’ una sauma,

Un petiot aire d’angelou…

Tous lous cops que Jan s’en aprauma

Sien dinz soun cor coum’ un blandou!

 

La Lisoun aura, per sa chansa,

Un boun doumaine e deus escutz.

Beguetja, es patauda can dansa ;

Es agra couma dal verjus !

 

Nostra Dourdounha es larja e priounda

E per sacar un roc de lai,

AI melhour bratz chai una frounda.

Ati Jan-Joli vet e vai.

 

Lou batelou per las persounas,

La nau per charilhas e beus.

A Jan, las annadas soun bounas

Can l’iver fai pas de pouns-neus.

 

Un brave mati que levava

Un fialat al mitan d’un goure

E qu’estiers aco, elh, raivava

D’un bel doumaine e mais d’amour,

 

De l’un e de l’autre ribatge,

L’om souna a double carilhou ;

E, d’un pan, vei un blev coursatge,

De l’autr’ un rouge coutilhou.

 

— La Sourou!.. La Lisoun!.. Pecaire!

— Couchatz, couchatz! Vol passar!

— Hé!.. Jan-Joli. Tardaretz gaire ?

E Jan sab-pus per ount virar…

 

— leu, sui la premieira arribada!

— leu, me chai sounhar moun bestial.

Vouletz que jase per l’estrada ?

Mes se boulega cap de pial !..

 

Lou paubre Jan baissa la testa.

L’amour lou tira d’un coustat,

L’argen de l’autre per la vesta.

Entre lous dous es empeitat.

 

Dinz l’aiga bleva ount se dentela

Un clar reflet d’oumbratge e d’or,

Lou gubern que te jous l’aissela,

Marca lous tremols de soun cor.

 

Jan, tout d’un cop, pren la chabilha

De las doas mas. Tout enfeurat

Couatja, couatja. e lou bateu silha

Devers Lisoun, lou naz virât.

 

Can la Lisoun fuguel passada :

— Tenez, Jan, prenetz vostre sol!

— leu prene mais qu’aco, l’ainada!..

Me chaI un poutou sus lou col !

 

— Setz be charen !.. Mais que la caira,

Lou pretz val. anem. pagatz-vous!

La Lisoun sauta sur la glaira ;

Fai arluciar sous uelhs jalous.

 

Lou bateu de Jan-Joli emporta,

Assetada sus lou muzel,

La paubra Sorou, meitat morta,

Qu’escound soun dol dinz soun gounel.

 

E can an toucat lou ribatge,

La Sorou ten soun sol à Jan.

Sorou !.. me vos en maridatge?

Fugueron maridatz dinz l’an.

EUSEBI BOUMBAL.

[8] Adolphe Van Bever, Les poètes du terroir du XVe siècle au XXe siècle: Textes choisis, accompagnés de notices biographiques, d’une bibliographie et de cartes des anciens pays de France, Volume 2, Paris, Delagrave, 1918, p. 554-556.

[9] Il est signalé dans la bibliographie générale comme paru dans Lemouzi en 1897, où il est  spécifié qu’il fut publié d’abord dans la Revue du Limousin en1860 et qu’il s’agit des premiers vers limousins composés par Bombal.

[10] Auguste Lestourgie, Rimes Limousines, Paris, Vivès ; Limoges Dilhan-Vivès, 1864 (le poème est aux pages p. 123 sq). J’ai relevé dans le recueil quelques extraits, mais il y en aurait bien d’autres à citer : « Sous prétexte de toute on défait nos chemins ;/ Le pompeux macadam nous amène la boue ;/ D’impossibles outils ont remplacé la houe,/ Le soc modeste et sûr, et doux à nos guérets:/ Le blé vient un peu moins, mais on a du progrès » (p. 43).

« Le fils du laboureur s’en va vers la cité ;/ De son père il rougit : Progrès et Liberté !/ Croire, aimer, à quoi bon ? rester dans la chaumière/ Où le soir vers Dieu monte une simple prière,/ D’innocence et de paix composer son destin !/ Allons ! y songez-vous ? monsieur sait du latin ! Il sera quelque chose, et reviendra peut-être,/ Vêtu comme un bourgeois, jugeant de tout en maître,/ Bafouant le curé, pauvre, mais insolent,/ Sur notre vieux patois baver son franciment ! » (p. 56).