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Philippe Blanchet et sa critique de l’occitanisme

 

Dans son ouvrage intéressant à bien des égards[1] consacré aux discriminations linguistiques (nous l’avons présenté et discuté dans le séminaire Lengas e poders, et je lui ai en outre consacré une note critique ici même), le sociolinguiste Philippe Blanchet consacre un court chapitre à la critique des efforts de standardisation des langues minoritaires et tout particulièrement de l’occitan (il évoque aussi le catalan et le breton), qui est sa bête noire, comme nous le savons depuis longtemps (voir ici même au sujet de sa contribution à un n° de Langues et cité de 2007). Ce chapitre s’intitule : Quand les dominés veulent devenir dominants à la place des dominants.

Je n’ai pas voulu m’y arrêter dans ma note de lecture, parce que j’estimais qu’il ne le méritait pas, tant l’auteur s’y montre de mauvaise foi, tant même ces lignes me semblent indigne de l’approche sociolinguistique revendiquée. Mais réflexion faite, je pense qu’il est utile de revenir sur ces quelques pages d’un ouvrage qui a atteint un large public (ce qui est, pour l’essentiel, une très bonne chose), afin de rectifier le tableau falsifié que l’auteur dresse du mouvement occitaniste, tout en reconnaissant qu’il reconduit à des questions justement discutées parmi les locuteurs qui se réclament de l’occitan.

D’abord il faut rappeler, pour clarifier les choses, que Philippe Blanchet, sur une base stricto sensu sociolinguistique (il récuse en fait la validité de toute décision des linguistes à ce sujet), affirme qu’il existe non pas une, mais des langues d’òc, qui seraient nommées, pensées et vécues comme telles par les locuteurs et que l’idée d’une langue unique constituée de différents dialectes, qui est celle des occitanistes, est nulle et non avenue. En particulier, il défend la thèse selon laquelle le provençal est une langue à part entière, au sens sociolinguistique, qui est donc celui de la représentation qu’en ont les locuteurs. Je ne m’arrête pas ici sur la question de fond, je concède même ici à l’auteur son approche nécessairement relativiste, mais pour constater qu’elle est forcément en contradiction avec elle-même, comme je l’avais signalé dans ma note. Pour être cohérent, Blanchet aurait dû aller jusqu’au bout de ce relativisme et prendre acte du fait que la langue (qu’elle quelle soit), évidemment, du point de vue des représentations identificatoires et même des noms qui lui sont attribués, n’est pas la même pour tous les locuteurs en un lieu et en un temps donné. Il ne saurait y avoir de consensus en ce domaine comme en aucun autre de la vie sociale et ce dissensus est d’autant plus important lorsque aucune autorité légitime n’impose ses vues.

En toute logique, il devrait constater que les mêmes parlers sont tantôt identifiés par exemple comme patois, comme béarnais, comme gascon, comme occitan gascon, voire comme occitan tout court, et il n’y a pas de raison – sous prétexte par exemple de majorité (et encore faudrait-il alors se donner les moyens de compter), de dire que la représentation déterminante est plutôt l’une que l’autre, sans même parler des représentations extrêmement différenciées que recouvrent un même nom. Ainsi, lorsqu’il affirme que sont enrôlés sous le chapeau occitan « des parler vécus par leurs usagers comme constituant des langues distinctes (par exemple le béarnais ou le provençal) et comme peu ou pas intercompréhensibles » (p. 103), il suppose l’existence d’un consensus dans la manière dont les usagers « vivent » et se représentent ces parlers, un consensus qui, en fait, n’existe pas. Et surtout, là où certains disent en effet peut-être qu’ils ne comprennent pas les autres parlers d’oc, bien d’autres (et parfois les mêmes en d’autres circonstances) vous diront qu’ils comprennent tout à l’exception de quelques spécificités lexicales. Surtout concernant le provençal, d’ailleurs, cette affirmation est pour le moins étonnante : n’importe quel languedocien, limousin, auvergnat (et même sans doute gascon) comprend de manière plus que satisfaisante le provençal dès la première fois qu’il l’entend. Ce fut mon expérience, bien avant d’être en contact avec l’occitanisme, lorsque j’ai vécu à La Seyne au début des années 80.

Mais non, Blanchet soutient lui que le provençal est « vécu » comme « peu ou pas intercompréhensible » avec ses voisins. C’est à ce genre d’assertions que l’on voit son évidente mauvaise foi. Et tout, dans ces trois pages est à l’avenant. Par exemple, qu’est-ce que c’est que cette histoire des velléités « d’annexion » du catalan par les occitanistes ? Le simple fait de constater, comme nous en faisons là aussi l’expérience, l’intercompréhension quasi immédiate entre catalanophones et occitanophones, et d’en expliciter les raisons linguistiques, fait évidemment de nous des annexionnistes ! Ou encore, sur quelle base, le sociolinguiste peut-il affirmer que l’occitan que nous parlons est truffé d’archaïsmes, d’emprunts au catalan et de néologismes savants ? Qu’il vienne d’abord nous écouter et nous entendre échanger avec ceux qui appellent leur langue « patois » (je me refuse à faire la distinction ici entre les locuteurs dit « naturels » ou « natifs » et les autres, car cette distinction ne tient pas), et il pourra juger. Quant à la graphie « classique », pourquoi la nomme-t-il archaïque et savante ? Archaïque parce qu’elle repose en partie sur le code graphique médiéval ? Savante, parce qu’elle n’est pas calquée sur le français (réputé pour sa graphie populaire, cela est bien connu !) ? Une graphie moderne digne de ce nom serait-elle donc une graphie calquée sur le français ? Ou adoptant une transcription phonétique entièrement nouvelle ? Mais surtout, ce qu’il ne dit pas et qui est proprement malhonnête donc, de sa part, vis-à-vis du lecteur non averti, c’est que cette graphie a été et reste conçue non pour imposer un standard unique mais au contraire pour s’adapter à tous les dialectes et variétés de langue ; il s’agit donc d’une graphie qui se donne pour but, certes non sans rencontrer des difficultés (qu’il ne s’agit pas de nier), de rendre compte d’une matière linguistique plurielle et non pas ramenée à l’unicité comme, lui, le laisse penser.

Certes, il faut en convenir, certaines productions orales (et écrites) présentent indéniablement certains traits qui les éloignent parfois considérablement des prestations orales spontanées des locuteurs héritiers : archaïsmes, catalanismes, refus de vocables qui paraissent (souvent faussement) trop français, etc. Mais ces tendances font justement l’objet d’analyses critiques et de discussions soutenues au sein même du mouvement occitaniste comme en témoigne par exemple l’ouvrage d’Éric Fraj, publié en français et en occitan (Quin occitan per deman ? Quel occitan pour demain ? Langage et démocratie, Reclams, 2014 et 2015), dont une première version figure ici et que l’on a abondamment débattu sur ce blog (voir la présentation de Fraj lors de la discussion toulousaine du 27 juin 2014, l’intervention de Miquèu Pujòl, celle de Christian Lagarde, une lecture critique de l’ouvrage par James Costa, la réponse de Fraj, le texte de mon introduction : Estandard e Democracia et une réflexion supplémentaire sur la question de la standardisation). Bien sûr, la critique est libre et ouverte à tous, mais la moindre honnêteté serait quand même de ne pas présenter l’occitanisme comme un mouvement monolithique (alors qu’il est, comme tout autre, pluriel et riche de dissensions internes) d’unification de tous les parlers en une seule langue (cela n’est absolument pas le cas de l’extrême majorité des militants), artificielle et éloignées des locuteurs.

Quant à dire que nous rêvons de devenir calife à la place du calife, que nous inventons un standard pour imposer notre pouvoir discrétionnaire sur les populations, selon le modèle français centralisateur et clivant, cela est évidemment risible et même indécent, au vu de ce que nous pesons réellement en face d’un pouvoir central qui continue à étouffer, plus que jamais, les langues minorées et auprès des autorités régionales qui, dans le meilleur des cas, laissent tomber des miettes. Enfin, dire que nous reproduisons à notre niveau, ce qu’il appelle glottophobie (voir mes remarques critiques au sujet de cette notion), sur les parlers d’oc populaires, est contredit par nos pratiques culturelles de collectage et de documentation, par les pratiques littéraires si souvent tournées vers l’oralité rurale, etc. Sans parler du fait que les occitanistes (Calandreta, IEO, FELCO, etc.) défendent le plurilinguisme, de sorte que parler à leur sujet de glottophobie tombe vraiment à plat. Ceci dit, certes, nous ne devons pas être naïfs et il est vrai que la constitution d’institutions de référence pour la langue ne peut pas ne pas poser des problèmes de représentativité et effectivement d’exercice d’un pouvoir, à la fois symbolique et réel, ne serait-ce que sur l’enseignement de la « bonne langue ». Ces problèmes méritent d’être affrontés, comme nous y invite le livre de Blanchet, même si nous ne l’avions pas attendu pour nous les poser.

A ce sujet, le comble de la mauvaise foi – et visiblement du manque d’information – est atteint dans l’allusion que Blanchet fait au même endroit à l’Association pour la Préfiguration de l’Organisme de Régulation de la Langue d’Oc, qui rassemble d’ailleurs les associations susnommées, ou plutôt les rassemblait, entre 2010 et 2011. Car APORLOC très logiquement s’est effacé au moment de la création, en décembre 2011, de l’organisme en question qui se nomme Congrès permanent pour la langue occitane, « organisme interrégional de régulation de la langue occitane ». Il est tout de même étonnant que Blanchet n’ait pas cherché à mettre ses informations à jour dans un ouvrage paru en 2016.

Quoi qu’il en soit, chacun peut encore voir (soit dit en passant grâce aux archives IS, car le site original a disparu) quel était le projet porté par APORLOC, en des textes d’ailleurs rédigés en gascon (comme chantre de l’occitan unique sur base languedocienne, cela se pose un peu là !), assez logiquement, puisque cette association était reconnue et promue par la région Aquitaine. Ces textes insistaient sans ambiguïté sur la dimension plurielle de la langue d’oc, loin de tout mépris pour les dialectes et variantes et loin de tout projet de réduction de la langue au standard unique. Et chacun pourra constater aussi, aujourd’hui, que la première tâche du Congrès permanent est la mise à disposition en ligne de tout un ensemble d’outils visant justement à rendre compte de la langue dans son maximum de diversité, par exemple avec sa batterie de dictionnaires de tous les dialectes (ou presque), tous accessibles sur la même fenêtre de recherche. On est donc aux antipodes de la caricature « glottophobe » présentée par Blanchet.

Un dernier détail : l'auteur croit pouvoir affirmer en note de bas de page au sujet de la dénomination APORLOC qu’elle est, en occitan « standard », un calque du français standard du fait de sa « phraséologie et dans son lexique abstrait et technique » : Associacion de Prefiguracion de l’Organisme de Regulacion de la lenga d’òc. Comme nous le fit remarquer en séminaire Eric Fraj, la critique est non avenue car transposée en espagnol ou en italien, personne n’aurait évidemment l’idée d’une copie du français standard alors que la syntaxe en serait exactement la même (et le vocabulaire un calque) ! J’ajouterai qu’elle est en fait très révélatrice, car elle revient à affirmer l’illégitimité d’un lexique abstrait et technique pour ces langues là, selon l’éternel préjugé du patois qui se doit d’être concret et ne connaît d’autre vocabulaire technique que celui de l’agriculture et de l’artisanat. S’il nous est possible pourtant de dire ici, dans notre langue, ce qui se dit en français, en espagnol ou en italien de manière tout à fait similaire (comme l’implique l’appartenance à la même famille de langues), c’est grâce au fait, justement, que nous disposons d’une variété standardisée (et adaptable aux dialectes, j’y insiste) pour exprimer les choses de l’administration, du droit et de l’économie, mais aussi de la philosophie ou de la sociolinguistique. Juste pour signifier, en conclusion, que refuser toute forme de standardisation, comme semble le faire Blanchet, revient de fait à accepter les discriminations linguistiques majeures contre lesquelles il lutte avec courage.

 

Jean-Pierre Cavaillé



[1] Discriminations : combattre la glottophobie, textuel, 2016.