bretonne

© José F. Poblete/CORBIS/José F. Poblete

 

Tan Ba’n ti ! Péril en la demeure bretonne. Les cris d’alarme de Yannig Baron et Paotrgarz

 

La Bretagne est souvent considérée chez nous, dans les régions occitanophones, comme un modèle. D’abord pour ce qui nous apparaît comme une réussite indéniable, nous renvoyant à notre propre échec : au terme d’un long et difficile travail l’image de la langue est en effet devenue pour les bretons massivement positive (90 % lit on souvent se prononcent pour l’importance de sa conservation). Ensuite, nous envions à la Bretagne le développement de ses filières bilingues et de ce qui, de loin, nous apparaît comme le succès de son Ofis publik ar Brezhoneg (Office public de la langue bretonne) ; les régions Aquitaine et Midi-Pyrénées s’apprêtant à créer à son exemple, un Office public de la langue occitane, prévu pour cette année même. Le gallo semble aussi bénéficier de cet apparent dynamisme.

Pourtant, les nouvelles qui nous parviennent de Bretagne, au-delà de la langue de bois des organismes officiels et de l’optimisme béat d’une presse locale désormais rompue à cet exercice obligé, sont très alarmantes. J’en donnerai deux exemples – mais il y en a bien d’autres – qui foncièrement nous ramènent à notre propre misère, même si, pourtant, la Bretagne est infiniment mieux lotie que notre Limousin (je suis fatigué de répéter combien la situation est ici désespérée, en l’absence de toute forme de reconnaissance, d’aide et de politique linguistique).

Yannig Baron : sonnette d’alarme

Je viens de recevoir un opuscule très récemment paru à compte d’auteur (sans lieu ni date, mais 2013), de Yannig Baron, qui tire la sonnette d’alarme[1]. Baron est un vieux de la vieille, un militant associatif de première importance en Bretagne, fondateur de Dihun, association de parents d’élèves pour l’enseignement du breton dans les écoles catholiques ; elle est l’équivalent de Diwan pour l’enseignement associatif laïque et de Div yezh pour l'enseignement public. Baron est connu, entre autres choses, pour ses grèves de la faim visant au développement de l’enseignement bilingue et à la signature de la charte européenne des langues régionales et minoritaires.

Le constat qu’il dresse est centré sur l’enseignement, mais il se veut plus global : à l’heure où le contact direct avec la pratique sociale du breton et du gallo a presque disparu, le militantisme culturel et la dynamique associative et politique lui apparaissent profondément en crise : Baron observe le problème du renouvellement générationnel des associatifs, la diminution du nombre des militants, la baisse d’attractivité générale de la culture bretonne (moindre fréquentation des festivals et des fest-noz, etc.), le manque d’implication des élus qui, par exemple, ne se rendent plus aux colloques organisés à leur intention (Baron prend un exemple qui m’a rappelé le fiasco politique des Assises régionale de la langue occitane à Limoges en 2006[2]). Sur le plan de l’enseignement, Baron note que la croissance globale du nombre d’enfants scolarisés dans les filières bilingues fléchit, avec une baisse sectorielle sensible (« pour la première fois depuis 1997, on observe une baisse, je dis bien une baisse, de 144 élèves au niveau des maternelles de l’enseignement public »). Il y a certes 14676 élèves dans les 3 DI (Diwan, Dihun, Div yezh), mais, remarque-t-il, cela ne fait certes pas de ces élèves de futurs bretonnants ; en 2012-2013 en effet, 468 élèves seulement sont présents dans les filières bilingues des lycées ; et Baron d’en conclure : « en fin d’année scolaire il ne sortira donc que 150 élèves bretonnants ». Le calcul est étonnant : seuls ceux qui arrivent à la fin de leurs études secondaires semblent pouvoir être considérés comme bretonnants. Serait-ce donc l’obtention d’un bac bilingue qui ferait de vous un bretonnant homologué ? Si tel est le critère, la maîtrise de la langue est désormais indexée sur la réussite scolaire, ce qui me semble spécieux et très inquiétant, car l’obtention d’un diplôme démontre, au mieux, la maîtrise de la langue dans les attendus scolaires et nullement sa pratique sociale et effective.

Il est vrai que nous n’avons pas à nous poser ces problèmes, puisque le bilinguisme, chez nous, où que ce soit en Occitanie, n’existe pas au lycée.

Baron ne se contente pas du constat ; il désigne des responsables. Il met d’abord en cause le Conseil Culturel de Bretagne (assemblée consultative attachée au Conseil régional de Bretagne) dont il déplore la baisse de participation et le manque de combattivité, en particulier dans ses avis sur le Projet de contribution au débat national sur le nouvel acte de la décentralisation, soumis par le Conseil régional, lui-même, selon lui, d’une affligeante timidité (Baron fournit en effet en annexe toutes les pièces qu’il évoque et cite dans le texte) et nous lui donnerions en effet volontiers raison, si nous n’étions tellement plus mal logés nous-mêmes !

Il s’attaque ensuite à L’Ofis publik ar Brezhoneg, auquel il reproche, depuis que cet organisme s’est doté d’une structure plus  institutionnelle (en devenant en 2010 Établissement Public de Coopération Culturelle), d’être de plus en plus détaché du milieu associatif et en particulier des associations de parents d’élève (« l’Ofis a voulu tout prendre en main, sans concertation réelle avec la base, autre que celle autoproclamé, sachant tout mieux que les parents concernés »). Il déplore la confusion engendrée par le fait qu’il y a une même présidence pour la politique de la Région et pour l’Ofis, et la décision de la part de l’Ofis, de casser le Programme Multilingue Breton, créé à l’initiative de Dihun (et donc de la sienne propre) pour l’enseignement articulé du breton, du gallo et de l’anglais (au motif que « la région n’a pas à financer l’anglais »).

Enfin, il dresse un état des lieux sur ce que font les voisins, destiné à faire honte aux Bretons : Luxembourg, Alsace, Corse, Euskadi nord, Pays Basque sud et… Bouche du Rhône. Pour ce dernier cas au moins, on est pourtant très loin de la panacée (et très loin des offres en Bretagne !), avec 23 écoles primaires (dites « centres d’enseignement continu de la langue régionale ») où se pratiquent environ 3 heures de provençal (voir à ce sujet l’analyse de François Courtray publiée par la Felco). Il est cependant révélateur que le reste des régions occitanophones ne soient pas mentionnées, lesquelles, vues de Bretagne, sont sans doute, pour l’enseignement, une espèce de désert linguistique.

Il se montre parfois très véhément dans ses propos, parle d’« accaparement de la cause par des seules officines institutionnalisées », ajoutant que, « concrètement, en Bretagne, tout est entre les mains de moins de 10 personnes qui bloquent tout ». Celles-là, dit-il, « se reconnaîtront »… Cette façon de personnaliser la polémique, à mon avis, dessert le propos, ou alors il faudrait produire une analyse critique rapprochée des statuts, fonctions et idéologies des 10 personnes en question. Vu d’ici, et n’étant pas au fait des affaires de Bretagne, on a bien de la peine à se faire une idée précise et donc une opinion. La polémique est à suivre sur internet et ailleurs… car ce que met en avant Baron – le divorce quasi fatal entre les associations militantes et les institutions émanant directement des pouvoirs régionaux –, nous intéresse aussi au premier chef.

Mais on a surtout l’impression que l’auteur est tellement fixé sur les problèmes scolaires ; en particulier de développement des effectifs, mais aussi par la question du trilinguisme (français, breton, anglais), qu’il manque, malgré sa contextualisation initiale, de vue d’ensemble. Par exemple, il ne s’arrête guère (ce n’est pas le problème auquel il s’attaque ici, mais après tout, on peut en déplorer l’absence) sur la question de l’articulation de la langue des nouveaux apprenants avec celle des locuteurs « naturels » qui restent encore les plus nombreux, même si, comme chez nous, ils disparaissent à grande vitesse.

Au bord du précipice : Paotrgarz

Je passerai plus vite sur le second cri d’alarme, car chacun peut lire le texte en un clic sur le net. Il s’agit d’un texte d’un blogueur qui signe Paotrgarz et se définit lui-même comme un indépendantiste de gauche. Dans ce post de juillet 2012, intitulé, La langue bretonne en perdition, l’auteur s’efforce de dresser un état des lieux lucide et sans concession. Le constat indépassable étant que si la langue en effet « gagne pas à pas du terrain dans la vie publique, sa pratique n’en recule pas moins de façon dramatique » (200.000 locuteurs environ dont la majorité a plus de 60 ans). La transmission familiale, comme ici, n’existe plus ou n’est plus que résiduelle. La langue est à ce point absente des échanges sociaux, qu’il est extrêmement difficile, alors même qu’on le souhaite ardemment, d’en assurer la transmission : « étant moi-même parent, je peux confirmer que parler breton à son enfant est largement perçu comme une excentricité » y compris dans un milieu bretonnant. Nous en sommes ici au même point : il est très difficile de faire passer des rudiments d’un savoir linguistique qui n’est pas partagé hors du cercle familial et de l’école.

C’est donc principalement par l’école que se fait la transmission et cela explique, justifie même d’une certaine façon, la focalisation scolaire de Yannig Baron. Mais quel est d’abord le poids de l’enseignement du breton ? Les 14.676 élèves scolarisés dans les trois DI (voir supra) ne représentent en effet que 5 % des effectifs globaux, les 95 % restant n’ayant aucun contact avec la langue, ou au mieux une lointaine teinture ne leur en permettant pas la maîtrise et pas même une bonne compréhension. Ne cherchons pas à comparer avec notre propre situation (et pourtant il faudrait le faire !), même envisagée à l’échelle pannoccitane ; il est sûr que nous tomberions bien en deçà de 1 %, c’est-à-dire infiniment en deçà de toute chance de survie de la langue, supposé que les élèves en contact avec l’occitan soient en mesure de le parler, ce qui trop souvent n’est pas le cas.

L’auteur souligne ensuite les problèmes concernant la qualité de la langue. Comme chez nous, ils sont plus ou moins tabous dans les milieux militants (je ne saurais trop remercier Éric Fraj, d’avoir mis ici même les pieds dans le plat) : «  Si le vocabulaire des locuteurs naturels est largement francisé, il n’en reste pas moins la référence sur le plan de la prononciation, de l’intonation, de la syntaxe et surtout de l’esprit de la langue ». Chez les néo-bretonnants le vocabulaire est certes purgé des emprunts au français, mais les autres composantes sont « dramatiquement francisées ». De cela, chacun peut se rendre compte, chez nous aussi, au moins s’il a entendu parler des locuteurs dits « naturels », ce qui est de moins en moins le cas (malgré tous les outils qui pourtant le permettent). Du reste, l’auteur fait justement le parallèle avec l’occitan.

Ainsi, ose-t-il dire tout haut, pour le breton et le gallo, une chose qu’il est si difficile d’avouer et de s’avouer ici : à savoir que même parmi les enseignants, beaucoup trop n’ont « qu’une maîtrise très insuffisante de la langue » (il renvoie à ce sujet au constat dressé par Mikael Madeg dans un livre qui doit être J’élève mon enfant en breton publié en 2011 ; sur le site de Madeg, on lit en effet que cet auteur, à la fois linguiste et écrivain bretonnant prolifique, qui parle de lui à la 3e personne, est « très critique à l’égard du breton déconnecté de ses racines que pratique une frange importante des militants et autres bretonnants de métier actuels »).

Au vu des problèmes et difficultés du breton parlé, l’auteur, déplore la vanité des querelles autour de la graphie, tout comme nous le faisons régulièrement ici (sauf que nous insistons aussi, malgré tout, sur l’importance de la question) et il balaie d’un revers de main, comme l’ânerie des âneries, l’idée si souvent défendue (et promue par des amis des langues comme Mélenchon), selon laquelle toutes les difficultés de la langue viendrait de l’orthographe peurunvan utilisée par la grande majorité des bretonnants (de ceux qui lisent et écrivent, évidemment). Nous en disons autant de la graphie alibertienne pour l'occitan, que l’on charge de tous les maux, comme si l’on pouvait sérieusement imaginer qu’une orthographe, aussi déficiente soit-elle, pouvait suffire à détruire une langue ! Il faut vraiment être français et vivre dans la religion de la graphie droite, orthonormée, avec son grand cérémonial de la dictée, pour soutenir en effet une telle ânerie (voir à ce sujet mon dernier post).

Ainsi Paotrgarz conclut-il que, derrière l’écran de fumée de l’image extrêmement positive de la langue, qui chez nous en effet n’existe pas, « le breton est aujourd’hui au bord du précipice ». Certes, ajoute-t-il, « on trouvera plus mal en point que nous », car certaines des langues de France « sont proches du choc final, comme l’occitan limousin » et il renvoie au «  splendide livre » de Jan dau Melhau, Ma lenga, sur lequel il promet un compte rendu (en attendant, voir ici même celui de Baptiste Chrétien).

Le constat est amer. Il est aussi très utile, car il nous montre qu’il ne suffit pas de créer l’écran de fumée de l’Occitan is beautiful pour sauver la langue ; il nous montre la vanité des opérations de communication autour de la langue, lorsque la langue n’est pas elle-même directement mobilisée, ce qui est de plus en plus souvent le cas. Il est urgent de se recentrer sur l’essentiel : la pratique et la transmission effectives de la langue parlée ; sans quoi ni la com, ni l’agit-prop auprès des politiques, ni même l’engagement politique lui-même (toutes choses pourtant nécessaires) ne servent à rien.

 

Jean-Pierre Cavaillé



[1] 10 euros, sans frais de port, à commander directement à Y Baron 72 b rue Texier Lahoulle 56000-Vannes. Est associé au livret, un dvd consacré au bilinguisme et multilingusime dans l’enseignement catholique breton – gallo – anglais (PMB)

[2] Mes propres considérations, à distance, ici même, dans un texte de janvier 2010.