yann

Dessin de Yann Sohier


Peut-on parler breton dans une composition française ?


Mona Ozouf, Composition française. Retour sur une enfance bretonne, Paris, Gallimard, 2009.

 Ce livre, qui est à la fois et successivement, un essai d’ego histoire et une réflexion approfondie sur le conflit dans l’histoire de France depuis la Révolution de l’universel abstrait et de la diversité concrète, intéresse de bout en bout les questions sur lesquelles j’essaie de réfléchir et de débattre sur ce blog. Il est aussi écrit avec une grande clarté, une grande précision et concision. Mona Ozouf manifeste une remarquable capacité de distance et de mesure dans le récit familial, une émotion toujours contenue et dénuée de toute complaisance. Mon seul bémol dans ce registre, piégé que je suis par le titre, mais aussi un peu agacé par l’itinéraire d’une première de la classe qui n’a jamais quitté les écoles de sa vie [1], est qu’en effet, le livre trahit par moment assez fortement le travail appliqué de composition française. C’est ainsi d’ailleurs tout le rapport avec l’école laïque qui se trouve engagé, au centre du récit, mais aussi de la réflexion souvent aiguë de l’auteure.

La fille de Yann Skolaer

 Mais il y a d’abord cette histoire singulière qu’elle relate ; Mona Ozouf est la fille d’un militant breton, Yann Sohier, instituteur proche du parti communiste, anticlérical et antifasciste, qui correspondit avec Célestin Freinet. Sohier, mort prématurément en 1935, à peine âgé de trente-trois ans, rédigeait seul une revue, Ar Falz, La Faucille, animé par le projet de répandre en Bretagne « les paroles émancipatrices des Reclus, Ibsen, Tolstoï, Proudhon, Renan, Kropotkine » (extrait de Ar Falz cité par M. Ozouf, p. 37). Il fut membre du Parti national breton, mais son attitude par rapport au fascisme montant fut sous sa plume on ne peut plus ferme, lorsqu’il qualifiait par exemple la revue Breiz da zont (Bretagne future) de « torchon jésuitique et fasciste » et ses auteurs de « petits papistes anti-juifs ». Mona Ozouf, pour autant, n’héroïse nullement son père, insiste sur la complexité et la versatilité des positions en ces temps troublés, laissant entièrement ouvert ce qu’auraient pu être les années de guerre de Yann Skolaer (Jean le maître d’école). Elle n’en remet pas moins à la place qu’elle mérite le livre détestable de Françoise Morvan (Nationalisme et dérive identitaire en Bretagne, Actes Sud, 2002), qui voit dans le racisme « la pente constante du mouvement breton » et dénonce ce qui aurait été le « flottement institué », l’ambiguïté de Sohier. Encore aujourd’hui, du reste, Sohier est traîné dans la boue d’un site minable dépendant apparemment de La Libre Pensée (ce qui n’est guère à l’honneur de cette dernière[2]), où des citations de documents tronqués, non analysés, non contextualisés, tiennent lieu de condamnation sans appel. Preuve en tout cas, s’il en fallait, que le combat de Sohier reste dans ses aspects essentiels (lutte pour la dignité de la langue et de la culture bretonnes) parfaitement d’actualité.

On aurait pourtant du mal à l’imaginer si l’on s’en tenait à la presse nationale qui rend compte du livre de Mona Ozouf, généralement de la manière la plus dithyrambique, mais en évitant presque systématiquement d’entrer dans le vif du sujet. Ainsi, Marc Riglet, dans le Magazine Littéraire, fait-il de Sohier « un militant régionaliste », voué « à la conservation des traditions et de la langue bretonnes ». Pourtant Mona Ozouf insiste bien sur le fait que son père se disait « patriote breton » et que son souci était bien plus profond et a plus ambitieux que la « conservation ». Du reste, elle prend soin d'exposer ce que l’on pensait chez elle du « folklore », tenu « pour un opium du peuple, la draperie décorative qui sert à dissimuler l’oppression double qui s’exerce sur le peuple breton : comme breton, puisque il sait lire et écrire la langue dont il ne se sert pas, mais n’écrit ni ne lit celle qu’il parle à la mer et aux champs ; et comme peuple, car il n’a évidemment pas été mieux traités que « les prolétaires de tous les pays » (p. 100). Je citerai aussi un autre court passage qui montre combien la question n’est pas celle de la « conservation », mais bien celle, toute différente, de la « désaliénation » sociale et culturelle : « Rien à la maison ne nous est plus familier, et objet de commentaires plus navrés, que le type du « Breton honteux ». Ce ne sont pas du reste les paysans aliénés que nous incriminons, mais l’espèce bien plus méprisable des « tudgentil », les petits bourgeois honteux de leur appartenance » (p. 97). Tel était l’état d’esprit de Sohier et de sa femme, mais, comme on le voit, tous les avertissements et toutes les précisions du monde n’y font rien : les grilles de lecture et le vocabulaire qui va avec demeurent les mêmes. Jean Mauduit, sur Canalacadémie, n’hésite pas à faire de cet engagement contre « l’impérialisme linguistique » de la France, le résultat d’une réaction personnelle aux brimades subies à l’École normale d’instituteurs de Saint-Brieuc, qui, du coup, rend Sohier presque excusable de ce qui est spontanément perçu comme un égarement : « Les révoltes sont toujours vécues au singulier et chacun tire de sa sujétion personnelle des conclusions générales, qui se transforment aisément en posture idéologique ». Comment en effet expliquer une posture aussi saugrenue que la dénonciation de l’impérialisme linguistique du français, sinon par les aléas psychologiques de l’histoire individuelle ? 

 Ce n’est en tout cas pas ce que fait Mona Ozouf, même si elle ne se prive pas d’entretenir une ironie bienveillante avec la phraséologie politique de son père, qu’elle désapprouve pour une part importante, pour les raisons que l’on verra, en respectant cependant sa démarche militante et sans désavouer sur le fond bien de ses idées.

Les trois mondes de Mona

 Elle n’a que quatre ans lorsque son père meurt et elle sera élevé par sa mère, directrice de l’école de Plouha, et sa grand mère maternelle, très belle figure de femme bretonne bretonnante (le livre contient d’ailleurs d’intéressants développement sur la place des femmes dans la société des pêcheurs et paysans bretons), dont son père exigeait qu'elle lui parle breton. De sa grand-mère, elle évoque notamment la « langue vigoureusement accentuée, délibérément concrète : on ne pouvait jamais oublier, en [l’]écoutant […], de quel monde rural, savoureux et dru, en train de s’effacer, elle venait » (p. 70). J’ai souvent dit ce que je pensais de cette opposition entre les langues prétendues de l’abstrait et celles qui auraient reçu le concret en partage, entre la « saveur » de la langue des paysans et la fadeur de la langue des citadins ; Mona Ozouf est loin d’introduire une distance critique par rapport aux représentations sociales usuelles de langue, qu’elle déplore pourtant par ailleurs ; le breton de sa grand-mère paysanne est ainsi saisi du dehors, à travers le vocabulaire attendu et contenu de la bourgeoisie policée et cultivée à la mode de Paris. Cela est dommage, il existe sans nul doute d’autres façons d’approcher, en français, l’altérité linguistique et sociale. A plusieurs reprises, l’auteure décoche des flèches contre la sociologie de Bourdieu ; celle-ci au moins a-t-elle le mérite de nous pousser à nous défier de ce type d’image et de vocabulaire si largement partagé. Voilà comment je commence un paragraphe pour souligner les qualités du récit et des analyses du livre et le termine en cédant au penchant de la critique…

 L’une des réussites de l’auteure, en tout cas, est de montrer comment l’enfant qu’elle était, évoluait simultanément dans trois mondes séparés par d’invisibles cloisons étanches : la maison engagée dans la cause bretonne et qui, ainsi, faisait « sécession », l’église, lieu inégalitaire par excellence, et où la langue n’est que le dernier « rempart contre l’impiété », l’école laïque enfin, lieu de l’égalité et du mérite qui comblait la petite fille modèle malgré les fortes limites pédagogiques de ses institutrices.

 « L’école, et c’est là sa merveille, s’ingénie à nous rendre pareils » (p. 105) ; « elle est le lieu d’une bienheureuse abstraction, on y est hors d’atteinte de ce qui, à l’extérieur, est menaçant ou douloureux » (p. 108). Hors d’atteinte de l’extérieur, et surtout absolument fermée à la vie au dehors, à ce qui se passe autour d’elle : « Sur tout ce que la maison m’apprend, l’école est muette. Bien sûr, pas un mot de breton […]. Jamais un conte breton. Pas la moindre chanson bretonne. Et rien sur les métiers bretons : on fait silence sur les activités de nos parents […]. Nous sommes habituées à ne voir dans nos livres de lecture que des villages roses et bruns, alsaciens de préférence, tuiles, colombages, pignons pointus, cigognes, nœuds de soie noire des filles, pipes des vieillards » (p. 115). Mais la bonne élève, éternellement redevable à sa propre réussite, se reprend aussitôt, et attribue ces défauts à l’équipe enseignante prise dans la routine et sourde aux injonctions pédagogiques (ce ne sont pas pourtant ses institutrices qui ont écrits ses livres de lecture !) : « J’inclinerais aujourd’hui à penser que s’il régnait un tel silence en classe sur nos entours, si on faisait si peu de cas de nos ressources, la faute en revenait à une certaine indolence et à l’imperméabilité des institutrices aux consignes pédagogiques » (p. 119). En effet, elle « sait », du savoir de l’historienne (qui commença tout naturellement sa carrière de chercheur par l’étude de cette école à laquelle elle devait tant), que ces pratiques, qui provoquaient l’exaspération « de la maison », n’étaient pas véritablement représentatives. « Je ne peux plus aujourd’hui partager le procès de la maison. J’ai lu les livres nuancés et équitables de Jean-François Chanet et d’Anne-Marie Thiesse, j’ai participé moi-même aux enquêtes sur les instituteurs ; je sais que les instructions officielles, les revues pédagogiques et même le Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson, bible absolue, ne cessaient de déplorer les programmes conçus a priori, identiques pour le Nord et le Midi, et recommandaient de toujours commencer, dans l’enseignement de l’histoire et de la géographie, par ce que les enfants avaient sous les yeux » (p. 117). Il y a là un problème, car il me semble que ce que fait surtout apparaître l’expérience de Mona Ozouf est en effet un hiatus, au moins relatif, entre les instructions officielles et les pratiques effectives, à Plouha comme en bien d'autres lieux. Car il ne s’agit nullement d’une expérience isolée ; les témoignages d’une fermeture ou cécité à peu près complète de l’école au local sont innombrables. Et surtout, ils se répètent dans le temps… Á quelques petites différences près, j’ai vécu la même chose en albigeois dans les années soixante. Et puis, qu’en est-il aujourd’hui ? L’École est-elle plus ouverte à l’histoire et à la culture locale qu’autrefois ? Manifeste-t-elle un intérêt pour les « cultures d’origine » de ses élèves issus de familles immigrés ? Que disent à ce sujet les instructions officielles et les manuels ? Les travaux entrepris à ce sujet par James Costa (article à paraître dans la revue Lengas) sont assez édifiants… Pour ne rien dire de la relation aux langues régionales, qui reste un sujet épineux entre tous ; l’école publique, malgré les trop rares expériences de classes bilingues, allant jusqu’à ne pas même envisager ni imginer les quelques heures d’alphabétisation qui permettraient aux élèves de pouvoir au moins déchiffrer les panneaux bilingues en breton ou en occitan. Autrement dit, la question, à laquelle s’empresse de répondre Mona Ozouf de manière assez rassurante en s’appuyant sur les travaux de Chanet et de Thiesse, est toujours d’actualité et, y compris sur le plan historique, reste ouverte. Constater en effet, par exemple, que la pratique du « signal » n’était pas préconisée par les directives officielles n’a pas empêché, comme le remarque Philippe Martel dans son livre récent (voir ici même L’École française et les patois), sa très large application. Il pourrait en être de même de l’attention pédagogique pour ce que Mona Ozouf appelle joliment les « entours » et dont elle admet les limites, en vérité extrêmement étroites (exclusion de la langue, du social, etc.).

 Elle fait cependant un constat très intéressant, en confrontant la culture et les livres proposés par l’école et ce qu’elle pouvait lire chez elle : « Quand j’entends aujourd’hui les pamphlets anticommunautaristes moquer lourdement les cultures minoritaires puériles, radoteuses et frileuses, je ne peux me retenir de comparer les deux bibliothèques de mon enfance. La plus universaliste n’était pas celle qu’on aurait cru » (p. 125). C’est grâce à une revue littéraire bretonne, Gwalarn, qu’elle apprend « le nom d’auteurs et d’œuvres dont l’école, et même plus tard le collège, ne soufflent mot : Tchekhov […], Eschyle et Hawthorne […]. Montrer que la langue bretonne était capable de rendre les nuances de la grande littérature, qu’elle n’était pas une langue morte […] Mon père avait lui aussi entrepris une traduction de Longfellow, en passant à moi » (p. 88). Elle disposait également chez elle d’une riche bibliothèque, ouverte au monde celtique et, en général aux minorités, galloises, provençales, etc. Ainsi lisait-elle le Barzaz Breiz, mais aussi le Mabinogion et le Kalevala, les œuvres de Liam O’Flaherty, de Synge, de Mistral… Cette bibliothèque accueillait « une foule de minorités culturelles, pour peu qu’elles fussent méprisées ou combattues. L’égalité, ici, en cela bien différente de celle de l’école, était l’abolition des injustices faites aux différences » (p. 148).

 Ainsi, Mona Ozouf soutient-elle ce paradoxe fort intéressant : la culture révoquée comme particulariste et localiste par l’idéologie républicaine s’avère autrement plus universaliste que celle de la bibliothèque laïque. C’est une vieille idée reçue jacobine, dont l’auteure, en travaillant sur la Révolution française, a pu rencontrer à son état naissant (du moins sous sa forme républicaine, car elle était elle-même héritée du centralisme de la monarchie absolutiste) : « la province […] est vouée à incarner le particulier. Paris échappe à cette caractérisation péjorative, puisque par une vertigineuse cascade d’équivalences la capitale révolutionnaire s’identifie à la raison universelle » (p. 190). C’est ainsi que l’invocation de l’universel par la culture élaborée dans le lieu du pouvoir central cache si souvent le particularisme le plus mesquin. Comme l’auteure le constate  : « l’idée que la France a reçu en partage l’universel dans sa particularité n’a pas quitté l’horizon de ce que je suis tentée d’appeler le républicanisme chimérique » (p. 235).

Deux images de la France

     La dernière partie du livre est d’ailleurs constituée par un essai sur la dialectique de l’universel et du particulier dans l’histoire de la France moderne à partir de la Révolution, dont l’auteure est une éminente spécialiste. Deux représentations du pays s’opposent : « La France est la revanche de l’abstrait sur le concret », selon la formule de Julien Benda ; « la France est un vieux pays différencié », dit au contraire Albert Thibaudet. Bataille remportée depuis longtemps cependant par les premiers : la France des seconds « sait que la nation politique, sûre d’elle-même et dominatrice, n’a jamais été amicale pour la nation culturelle ; et que celle-ci, pour l’essentiel, a perdu la bataille des symboles » (p. 14). Formule remarquable, que les nombreux recenseurs de l’ouvrage feraient mieux de méditer avant d’évoquer le « régionalisme » et l’esprit de « conservation » de Yann Sohier.

Avant toute chose, il faut dire que l’historienne revendique son adhésion, quasi religieuse, aux idéaux révolutionnaires, en liaison avec son expérience de l’école laïque : dans la définition de la République, dit-elle, « comme « la confédération sainte d’hommes qui se reconnaissent semblables et frères », je reconnaissais une fois encore le credo de mon école primaire, la foi, immédiatement professée, dans l’universalité des hommes » (p. 182). Il est vrai que ce credo est devenu notre religion laïque, car il s’agit bien de croyance et de religion ; je ne parle pas ici en mécréant, mais tout au plus en philosophe, car c’est bien au nom de cette universelle fraternité que nous revendiquons l’égalité des langues et des cultures. C’est là le fondement métaphysique, ou plutôt théologique (une théologie de l'humain) de notre combat, et nous ne pouvons nier qu’il a, non pas exclusivement, mais grandement partie liée avec l’histoire de la Révolution. Dans l’expérience révolutionnaire, cet universalisme se fit cependant bien en un lieu précis, le lieu du pouvoir arraché à la royauté, la ville de Paris, et contre toute forme de particularisme régional, contre toute reconnaissance des régions (dont pourtant souvent les révolutionnaires étaient eux-mêmes issus) appréhendées dans leurs différences : « La couleur, la mémoire et l’esprit des lieux, nul ne songeait plus à les invoquer. Encore un mois, et la division départementale devait leur porter un coup fatal ». Comme le dit « un témoin perspicace, ceux qui n’avaient été jusque-là « que des Provençaux, des Normands, des Parisiens, les Lorrains »[3] – individus inférieurs par conséquent –, allaient désormais devenir français » (p. 185). L’ambition révolutionnaire condamnait, « dès l’origine à ignorer les appartenances particulières. De là à traiter celles-ci comme plaintes réactionnaires, voire comme entreprises contre-révolutionnaires, il n’y a qu’un pas » (p. 186). Ce pas, comme on le sait, fut vite franchi dans le combat paranoïaque contre le fédéralisme : durant le printemps et l’été 1793 « la répression de l’insurrection fédéraliste […] vient sceller le sort des particularités régionales » (p. 188). Pourtant, nous dit Mona Ozouf, dans les revendications des Girondins, on ne trouve « pas l’ombre d’une tentation séparatiste, et même pas d’affirmation de la singularité régionale. En revanche, on peut y voir grandir la méfiance envers la capitale » (p. 189), méfiance ô combien fondée : « C’est donc l’adversaire montagnard qui interprète les revendications des administrations modérées comme une volonté criminelle de sécession. C’est lui qui transforme le conflit entre la province et Paris en une lutte de la particularité contre l’unité » (ibid.).

 C’est dans ce climat que se développe l’idée de la nécessité de l’éradication des « patois » ; alors qu’au début de la Révolution les idiomes locaux n’étaient perçus que comme de simples obstacles à la diffusion des idées nouvelles, pour Barère, dont tout le monde connaît la formule (c’est en substance le leitmotiv des soi-disant libres penseurs, qui sont restés sur ce point bloqués sur cette position absurde et paranoïaque), « le fédéralisme et la superstition parlent bas breton » (p. 191).

 Mona Ozouf examine les effets paradoxaux de la chasse aux patois : « … en combattant ce que l’abbé Grégoire appelle « le fédéralisme des idiomes », ils font prendre conscience aux Occitans et aux Bretons de la spécificité de ce qu’ils appellent des patois. Alors même qu’ils ont entrepris de les faire disparaître, ils aperçoivent la connexité de la langue avec le « génie » d’un peuple » (p. 202) ; « en combattant la différence régionale au nom de la raison, [la Révolution] invente le régionalisme du sentiment. Ce sont Grégoire et Barère, désormais épinglés comme les assassins de la diversité, qui donnent au Midi son identité linguistique, à la Bretagne sa personnalité spécifique » (p. 204). L’existence d’une dialectique de ce type est indéniable, mais elle ne reposait bien sûr pas sur rien et c’est quand même un peu trop prêter aux riches que de dire qu’il revient à Grégoire et à Barère d’avoir conféré leurs identités aux régions ; c’est identité, sous des formes en effet sans doute en partie différentes, existaient fortement sous l’Ancien régime, et l’intervention des partisans de l’anéantissement n’ont fait que travailler sur ce qui existait bien sûr avant. Mais cette idée du monopole de la raison par la nation républicaine et par sa langue exclusive (Mona Ozouf cite Dulaure, inventeur de l’enquête ethnographique : « l’homme se dépouille de son caractère local à mesure qu’il devient instruit et raisonnable », p. 203) qui, de ce fait, conduisait à reconsidérer les régions et leurs patois du point de vue du « sentiment », est fort intéressante. Pour autant, nous ne sommes pas encore tout à fait disposés à dresser des statues à Barère et à l’abbé Grégoire : nos adversaires s’en chargent d’ailleurs fort bien !

 Surtout, Mona Ozouf est très attachée à dresser la généalogie de ces deux visions de la France, dont on comprend qu’elles sont pour elle complémentaires (ce qu’elle déplore en fait est l’équilibre manqué et le triomphe au moins symbolique – moi je dirais réel dans ses effets – de l’une sur l’autre). Elle les voit apparaître dès le début, dans les jours qui suivent la fuite à Varennes et l’arrestation de Louis XVI, à travers tout ce qui différencie les Cordeliers des Brissotins : « l’unité cordelière supposée conjurer la déliaison des individus, est autoritaire et étatiste, imposée d’en haut et identique pour tous ». Chez les Brissotins, on met au contraire au contraire démocratie représentative et, dénuée du « fétichisme de l’unanimité » (p. 208), on est attaché à la formation d’une opinion publique  « qui monte du social, n’est pas dans les mains de l’autorité politique. La logique d’une croyance à la prééminence du social sur le politique, à l’enracinement de l’opinion publique dans la liberté des sujets, c’est la renonciation au volontarisme politique » (p. 209). Ainsi, l’historienne, découvrit-elle « que les résistances à une république jacobine étaient apparues à l’intérieur même du projet républicain » (p. 210).

Certes, mais pour autant l’autre projet, indiscutablement plus démocratique, se donna-t-il jamais véritablement les moyens de penser la pluralité culturelle et linguistique ? Force est de répondre par la négative, quand on voit Mona Ozouf faire l’éloge de Jules Ferry, comme digne descendant des Brissotins ; Jules Ferry dont l’idéal, dit-elle, est « aussi éloigné des lamentations vulgaires contre la centralisation que des ferveurs jacobines » (p. 213). Il faudrait qu’elle nous dise tout de même ce qu’elle entend, à l’époque de Ferry, par « lamentations vulgaires contre la centralisation », centralisation dont l’ancienne élève de la rue d’Ulm ne juge certes pas qu’elle mérite d’être substantiellement mise en question[4]. L’idéal de Ferry, en tout cas, selon elle, « est qu’il puisse enfin exister en France, face à l’État, le contrepoids d’une société autonome, riche, comme en Angleterre, d’une presse libre pour enseigner aux individus leurs droits, d’associations pour les défendre, de meetings pour les proclamer… » (ibidem). Cette république de Ferry « devrait donc, en bonne logique, être plus accueillante aux traditions particulières » (p. 214). Or il n’en est rien, comme elle doit bien le reconnaître : « Si Ferry leur reste à ce point aveugle, c’est en vertu du singulier diagnostic qu’il porte sur les antagonismes qui menacent en France la cohésion nationale », la parti de la calotte et les laïcards, ces « deux nations ennemies » nées de la Révolution (p. 214). Mais c’est surtout, me semble-t-il que Ferry, même et surtout s’il n’en parle jamais, identifie la persistance des patois à laquelle l’école obligatoire doit mettre enfin un terme, à l’ennemi du progrès et du triomphe des idées de la Révolution. C’est là le sens même de sa politique scolaire. Mona Ozouf ne croit pas du tout que, comme certains le soutiennent, c’est « parce que Ferry pense toujours à ces langues menaçantes qu’il n’en parle jamais » (p. 215), car, à quelques exceptions près, « la francisation, réputée bénéfique, est alors un credo commun » (p. 216). Certainement… mais justement, l’élément linguistique s’avère alors un enjeu majeur ; il s’agit bien d’achever, ou d’accomplir le travail de la Révolution et il est clair que les idées jacobines en la matières avaient triomphé dans l’esprit même de ces républicains qui créèrent les mairies, donnèrent le droit d’association et luttèrent pour l’école obligatoire, évidemment exclusivement en français… Cette évidence, qui associait le français à l’instruction et les patois à l’ignorance était du reste un acquis fort ancien, qui remontait bien en deçà des jacobins et de la Révolution.

Et voilà qu’en fin de compte, sur la question de la langue, Thibaudet se trouve d’accord avec Barrère ; ainsi se trouvent réconciliées la France de l’unité abstraite et celle des différences composées, car le travail de composition suppose que les différences culturelles consistantes  soient éliminées ou folklorisées : « L’aménité de Thibaudet, écrit Mona Ozouf, vient buter sur une exception, qui jette un doute sur sa description apaisée : la violence faite aux langues régionales. Plus on célébrait les différences semées par la nature dans les terroirs, et plus intolérable paraissait la diversité des idiomes, tant on faisait de la langue le plus puissant des facteurs d’identité » (p. 224).

Le salut par la hiérarchie

     Ainsi, malgré ses efforts pour dégager de l’histoire une France républicaine antijacobine, l’auteure doit-elle convenir que celle-ci se donne une conception géographique de la diversité (« les différences semées par la nature ») qui annule en réalité les différences culturelles consistantes, les réduits aux spécialités régionales et aux poupées des Provinces.

 Ainsi Mona Ozouf doit-elle admettre « la volonté éradicatrice de l’enseignement républicain, et la crispation des maîtres qui le dispensaient » (p. 225) et ne peut-elle que sourire à la proposition de Maurice Agulhon « qui incline à penser que l’État, en imposant le français à l’école, avait voulu donner au peuple « la possibilité de jouer sur deux registres d’expression, dont bénéficiaient déjà les bourgeoisies provinciales » » (p. 226-227). La réalité, dit-elle, est bien différente : « Il y a une langue écrite, enseignée, langue du journal, du suffrage universel, de l’école, de la caserne, du commerce, clé pour le monde moderne ; prestigieuse donc, une langue haute. Et une langue parlée, chuchotée plutôt, réservée au cercle proche et aux émotions partagées, incapable d’ouvrir les portes de l’emploi ; une langue basse, comme on dit que messe basse. La reléguer au cercle privé, c’est à terme la condamner à mort. Le temps y travaillera de manière plus efficace encore que la répression » (p. 227). Ce plaidoyer est évidemment fort juste, qui la conduit à relever ce que peut bien avoir de déraisonnable et, en substance, d’antidémocratique (bien qu’elle n’utilise pas le terme) les levées de bouclier contre la formule ajoutée récemment à la constitution (« Les langues régionales appartiennent à son patrimoine ») : « Cette simple adjonction, purement déclarative et nullement prescriptive, a paru pourtant constituer une agression contre l’État-nation, une insupportable offense à un républicanisme qui ne conçoit de citoyens qu’arrachés à leurs appartenances » (p. 228). Elle propose d’ailleurs une bonne critique de l’énoncé constitutionnel introduit en 1992 selon lequel « la langue de la République est le français » : « doit-on comprendre que le français est la langue républicaine par excellence ? Pourquoi n’avoir pas, plus simplement, écrit que le français est la langue officielle de la République ? » (p. 255). Elle démonte aussi très efficacement les fantasmes anticommunautaristes : « a-t-on jamais entendu les femmes parler d’elles-mêmes comme communauté ? Existe-t-il autrement que dans les outrances républicaines quelque chose comme une communauté occitane ? Et quel Catalan, quel Breton dirait que son appartenance établit une supériorité, ou même une étrangeté telle qu’elle lui interdit la communication avec les autres hommes ? » (p. 240) et se gausse justement de Régis Debray qui nous a appris que « la démocratie qui honore les communautés, est amnésique, quand la République, elle, est toute histoire » (p. 239).

 La solution qu’elle propose, pour une meilleure reconnaissance de la diversité culturelle et des « langues régionales », fait cependant apparaître les étroites limites de cet engagement. Elle repose sur la notion de « hiérarchie », empruntée à Louis Dumont, entre les valeurs jugées supérieures par le sujet social et celles auxquelles il accorde un statut subordonné : « il nous faut distinguer les différents niveaux de nos vies, déterminer ceux où domine le point de vue du collectif et ceux où la particularité retrouve ses droits » (p. 247). Ainsi la subordination de la province à Paris, des particularités bretonnes (saisies comme individuelles) aux valeurs nationales (seules dignes d’être qualifiées de « collectives », comme si la pratique d’une langue pouvait être autre chose que collective !), est-elle pleinement justifiée ; il s’agirait seulement – mais reconnaissons que ce serait déjà en effet énorme – d’accorder réellement la possibilité d’expression et d’apprentissage des langues minoritaires : « … il faudrait en retour que soit abandonné le mépris constamment montré à la valeur subordonnée ; qu’on cesse d’assimiler toute langue minoritaire à un patois, et tout patois à une servitude ; et qu’on ouvre libéralement les possibilités d’apprentissage et de perfectionnement de ces langues aux individus qui le souhaitent » (p. 257). Une subordination bienveillante et respectueuse… Voilà la solution, et nous sommes bien loin, évidemment, du principe d’égalité. Mais celui-ci – l’égalité des différences, dans la différence – remettrait en cause le travail de composition à la française, travail de hiérarchisation et de subordination, à partir du centre du pouvoir et du savoir, et de cela, il n’en est pas question.

Jean-Pierre Cavaillé

photo_grands_parents_de_mona_ozouf_1248815959

Les grands parents maternels de Mona Ozouf le jour de leurs noces

"Vêtus de noir, sans même le brin de fleur d'oranger à la boutonnière, mes grand-parents sont raides l'un à côté de l'autre, regardant fixement l'objectif, attestant que le mariage est une chose grave : la romance, on le sent, aura peu de places dans ces vies rugeuses. Ils ne se sourient pas, ne se touchent pas. Ici, pourtant, la main de ma grand-mère est posée sur l'épaule de son jeune époux, dans un geste d'appropriation tranquille", p. 55.

[1] « … des écoles, je ne suis jamais sortie », p. 103. 

[2] Voir, ici même, Libre pensée et monothéisme linguistique.

[3] Duquesnoy, 4 nov. 1789, Archives parlementaires, t. IX, p. 671.

[4] On peut d’ailleurs noter qu’elle pense incidemment la capitale comme le lieu par excellence de l’accès à la citoyenneté française, lorsqu’elle dit que les associations de Bretons et d’Auvergnats à Paris, loin d’avoir été des repaires de communautaristes (ce en quoi elle a tout à fait raison) « ont contribué à faire transiter les nouveaux arrivés à Montparnasse ou à Austerlitz jusqu’à la citoyenneté française » (p. 237). Ce qui implique qu’à Saint-Brieuc ou à Mende, ils étaient bien français mais non encore citoyens !