charte

Le spectre de l'éclatement

(carte qui, notons-le, ne correspond à aucune réalité linguistique)

 

Libre pensée et monothéisme linguistique

 

          Une fois de plus, à l’annonce des discussions sur l’introduction d’une mention des langues régionales comme patrimoine de la République, les ligues de libres penseurs, avec d’autres associations laïques, sont montées au créneau de la laïcité menacée, de la République en danger, de la nation en péril, du français que l’on assassine... On les attendait, cela était attendu et entendu, et elles ont, encore une fois, égrené leur argumentaire stéréotypé, fossilisé, entièrement déconnecté des réalités culturelles et linguistiques qu’elles condamnent, sans les connaître et sans l’ombre d’un commencement de réflexion autonome sur la question. Car ce qui est très étonnant, c’est combien ce discours est hétéronome, dépendant de bribes pré-mâchées d’idéologie souverainiste, qui comme telles n’ont rien à voir avec la libre pensée, laquelle semblerait exiger l’élaboration d’une critique rationnelle des préjugés et des fausses croyances, c’est-à-dire non seulement des préjugés et des superstitions des religions instituées, des Églises, mais aussi et tout autant de celles qui perdurent et persistent dans une société et une culture soi-disant laïques. Or il n’en est rien, ce discours est cousu de mots qui ont un sens profond dans notre tradition politique, à condition de faire des notions qu’ils recouvrent l’objet d’une analyse raisonnée et d’une révision raisonnante permanentes, mais ils deviennent ici de simples mots-icônes, des mots saints, des mots de dévotion : République, Nation, Laïcité, Égalité, Langue française… entités délectables, exhaussées, adorées, auxquelles sont opposés – dans un manichéisme tellement stéréotypé qu’il nous rendrait presque nostalgique du monisme des religions du Livre –, les vocables qui renvoient aux forces des ténèbres et de l’ignorance : communautarisme, ethnicisme, séparatisme, « patois » (car on aime employer ce mot, quand on est un « libre penseur » ligué).

        Quand un discours se répète ainsi indéfiniment égal à lui-même, dans une incapacité totale d’autocritique et de discussion avec les adversaires qu’il se donne (en l’occurrence des adversaires complètement fantasmés), quand un discours est à ce point autoréférentiel, c’est à l'évidence le symptôme d'un dépérissement avancé. Surtout, on ne peut s’empêcher de rapprocher ces déclarations simplistes et simplettes des « libres penseurs » encartés avec les textes religieux dont les mêmes prétendent par ailleurs faire la critique ; pétris de croyances et de préjugés, leurs propos trop souvent ressemblent au catéchisme des paroisses.

        Il faut cependant qu’ils sachent que les idéologies pas plus que les religions n’ont de langue propre, et qu’il n’est pas un élément de leur propre idéologie qui ne puisse se dire et ne se dise effectivement dans ce qu’ils appellent « patois ». Bref que leurs idées, jusque dans ce mépris viscéral, de matrice apparemment jacobine, pour les langues régionales, sont présentes dans les textes (qu’ils ne lisent évidemment pas) et dans les échanges oraux en ces langues ; ce qui est la preuve par les actes de la fausseté de leur dogme – car il s’agit bien d’un dogme – qui identifie l’indivisibilité, la liberté et l’égalité républicaines à la seule et unique langue française. S’ils étaient d’ailleurs capables de sortir de leur autisme, ils verraient bien que les principes de la libre pensée, dont évidemment ils ne sont pas propriétaires en tant que « ligue », « union », « fédération » ou que sais-je – le refus de toute autre autorité que la raison[1], l’attachement à la laïcité, à la liberté individuelle, à l’égalité républicaine devant la loi –, sont aussi ceux de très nombreux locuteurs et partisans de ces langues[2], qu’ils associent pourtant, immanquablement à l’obscurantisme, au féodalisme et au cléricalisme.

       En fait, ce qui oppose les militants des ligues de « Libre Pensée » aux langues régionales, n’a rien à voir avec la libre pensée elle-même. Je ne joue pas ici sur les mots, comme il serait facile de le faire en opposant Libre pensée institutionnelle et pensée libre, mais je parle bien des groupes et mouvements qui se reconnaissent explicitement dans la Libre Pensée, quelles que soient leurs tendances idéologiques (car le monde de la Libre Pensée n’est pas unitaire, qui va de l’identification au slogan libertaire « ni Dieu ni maître » - La Libre Pensée[3] -, jusqu’à des positions laïques parfaitement radical-socialistes), et j’affirme tranquillement que leur lutte contre la reconnaissance européenne et nationale des langues régionales, n’a rien à voir avec les principes qui donnent un sens au syntagme de « libre pensée » et qui distinguent le « libre penseur » d’autres types de citoyen. Par contre, cette intolérance a tout à voir avec une conception politique, éminemment religieuse, de la consubstantialité entre la nation et la langue françaises. Certes il se trouve que les mouvements de « libre pensée » sont associés dans notre pays, de longue date, à cette conception de l’unité et unicité linguistique de la nation française, mais il serait temps, sur ce point comme sur d’autres, qu’ils évoluent, au nom même de leurs propres principes, car s’ils se disent démocrates et viscéralement attachés à la liberté d’expression, il n’y aucune espèce de raison qu’ils refusent leur soutien inconditionnel à une tutelle publique de ces langues. Car, lorsqu’ils invoquent le principe laïque de la séparation des croyances, convictions, cultes privés et du domaine public, pour faire barrage à tout progrès dans la reconnaissance des langues régionales, des langues de France, ou comment qu’on les nomme (je préfère parler de langues minorées), il commettent une confusion idéologique grossière et terriblement dommageable : une langue n’est bien sûr pas une religion et n’a rien à voir avec telle ou telle croyance ou conviction philosophique particulière. Je l’ai dit, la « libre pensée » s’est dite et se dit encore fort bien dans ces langues (en occitan par exemple la littérature anticléricale et irréligieuse, de l’époque médiévale jusqu’à aujourd’hui ne manque pas[4]), comme s’y disent, tant qu’elles vivent, tant qu’elles peuvent et qu’on les laisse vivre, les autres idéologies existant aujourd’hui sur le marché. La force et la faiblesse de notre position qui consiste à lutter pour la sauvegarde de pratiques linguistiques est d’ailleurs de voir au-delà – ou en deçà – des idéologies particulières, dont nous avons pourtant aussi besoin pour formuler cet attachement à la langue et justifier, de la manière si possible la plus persuasive, l’engagement de politiques publiques en faveur de ces pratiques (enseignement, aide à la création et aux médias, etc.).

       Les arguments des libres penseurs contre la reconnaissance des langues régionales (ils ne demandent plus leur abolition pure et simple, et même affectent généreusement de juger que l’on est libre en France de parler son « patois », signe d’un recul notoire, tantôt tactique d’accommodement aux temps, tantôt reculade idéologique inavouée), sont foncièrement les mêmes que ceux des autres associations laïques et groupes souverainistes de tous bords politiques. Ces arguments n’ont aucune originalité et ne saurait en avoir, comme je viens de le dire, mais il faut bien les relever, car – c’est la raison même de ce blog – rien n’est pire à mon sens que de faire comme s’ils n’existaient pas. Ce n’est pas que l’on puisse imaginer trouver un quelconque accord au terme d’un dialogue argumenté (je ne crois guère aux vertus de l’irénisme habermasien), mais il est important de construire, de ce côté-ci du clivage, la scène de la confrontation pour rendre visible de quel côté se trouve l’exigence démocratique.

      Soit, par exemple la diatribe enflammée de La Libre Pensée 44, « Abyssus abyssum invocat », suite à l’annonce, le 23 mai dernier, du premier vote des députés concernant l’amendement de l’article 1 de la Constitution mentionnant les langues régionales comme « patrimoine » de la France (qui n’a d’ailleurs pas été retenu par le Congrès, une formule identique ayant glissé finalement à l’art. 75-1). L’argument choc n’est qu’une reprise (ou une anticipation ?) d’une sortie de Charasse, amplifiée ad nauseam : « Les langues régionales appartiennent au patrimoine de la nation, ben oui ! Comme le camembert, le foie gras du Périgord, le tripoux auvergnat, le far breton et le clafoutis limousin, comme les châteaux de la Loire, les gorges du Tarn, François Mauriac et Charles Maurras, comme la vache bleue des Alpes et le bleu de Bresse comme le Saint Emilion et l’Aloxe Corton, comme…  Mais ni les fromages, ni les AOC, ni le Bordeaux, ni les cottages normands ne sont dans la constitution »[5]. Or, si elles y sont désormais, c’est que l’on a évidemment jugé que les langues ne sont pas des objets patrimoniaux comme les autres ; elles ont évidemment une antécédence, une primauté de fait, en ceci – cela me peine de devoir asséner une tel truisme – qu’elles en sont la condition même de possibilité : car sans langue, évidemment, point de Mauriac, point de Maurras (le choix de ces noms n’est évidemment pas innocent), mais aussi point de spécialités culinaires, de châteaux de la Loire ni de races locales de vache. Car toutes ces choses (y compris les vaches) sont les produits de sociétés humaines, qui sont humaines d’abord et avant tout parce qu’elles parlent des langues. Les langues font de nous ce que nous sommes, elles sont constitutives de notre humanité. En cela elles sont un bien précieux entre tous, d’une importance incomparable par rapport aux recettes de cuisine, aux plus beaux châteaux et aux races de vache.

      Certes, on dira que l’on peut changer de langue et que pour être des humains, et faire toutes ces belles choses, il suffit d’en parler une et n’importe laquelle…Cette position n’est bien sûr pas celle de notre libre penseur, sinon il n’y aurait aucun sens, comme il le fait, à défendre le français contre les autres langues et même, ce que je trouve pour ma part faux et extravagant, à juger qu’il est, par essence, la langue de la liberté, des droits de l’homme et du progrès social, voire, comme le dit aussi la Constitution, « la » langue de la République.

       J’ai pour ma part une conception beaucoup plus retenue et, je crois raisonnable, des langues que je parle – et qui sont miennes en tant, simplement que je les parle (le pluriel seul suffisant à me garantir du crime de communautarisme, ce dont on ne peut dire autant des « libres penseurs » dont toute la fierté réside dans le monolinguisme national). Leur beauté, leur singularité, m’apparaissent plutôt dans tout ce que je peux dire en chacune d’elles, que je peux traduire de l’une à l’autre, mais en passant d’une musique à l’autre, d’une manière de me rapporter au monde à une autre, avec, en effet, tous les contenus émotifs liés à leur apprentissage, à toute mon histoire et à celle des miens, ou des autres qui me les ont transmises. C’est cela qui est précieux entre tout, parce que chacune est unique et infiniment riche de tout ce qu’il est possible de faire avec, y compris bien sûr, insensiblement ou volontairement, les transformer, car les langues vivent et changent avec ceux qui les vivent et les changent. Et j’ose dire, en effet, qu’une communauté démocratique, la communauté nationale en l’occurrence, puisque l’État-nation est de fait la forme politique qui s’impose à moi (à ce sujet d’ailleurs, il faudra que notre libre penseur nous explique comme il concilie son slogan libertaire – ni Dieu ni maître avec le souverainisme, mais il n’en est pas à une contradiction près), j’ose dire que la nation qui se prétend démocratique doit me garantir le droit de parler et de cultiver ma ou mes langues, en particulier si ces langues sont parlées principalement ou exclusivement sur le territoire national. Or, tel n’est pas le cas, pas du tout le cas ; au lieu de me donner la possibilité de cultiver, de parler et d’écrire l’occitan languedocien que parlaient mes parents, comme elle m’a fait écrire et cultiver la langue nationale, les institutions nationales, par les livres de classe, la radio, etc. elle n’a cessé de m’expliquer que ce que parlaient mes parents n’était pas une langue mais un patois, marque d’arriération et d’ignorance. Ce que je réclame, en tant que citoyen, au nom même de l’égalité républicaine, c’est d’être respecté en tant que locuteur d’une langue à part entière et que celle-ci soit transmise à mes enfants par les voies normales de l’acculturation. Or cela est loin, très loin d’être le cas et la patrimonialisation ne va sans doute pas y changer grand chose.

      C’est pourquoi, je suis étonné et même quelque peu peiné que la section de Rennes de la Ligue des Droits de l’Homme ait lancé le mercredi 16 juillet 2008 dernier, un « appel à la vigilance », en réponse à l’inscription des langues régionales dans la Constitution. Quels droits cette mention menace-t-elle ? Évidemment aucun. En fait, l’appel vise la Charte européenne des langues régionales et minoritaires qui, selon ce texte, assurerait la promotion des « groupes ethniques » ; assertion proprement délirante (voir infra). Ce à quoi s'ajoute le fait que la mention  a été adoptée principalement pour que la France n'ait pas à ratifier la Charte (voir infra). Pour ma part, j’attendrais plutôt que la Ligue des Droits de l’Homme, conformément à ses principes mêmes, fût au contraire, à l’avant-garde de l’exigence du respect des droits linguistiques et culturels des citoyens. Au lieu de cela elle perd son temps et surtout son âme à lutter contre les panneaux bilingues en Bretagne et contre tout progrès de la démocratie culturelle.

      J’en reviens à mon libre penseur : comment donc peut-il oser, quand on défend soi-même une telle idée de la langue française, considérer que les autres langues parlées en France sont la même chose que de la nourriture ou des murs de pierre ? C’est évidemment qu’il les juge incomparablement inférieures à la sienne, sinon il ne ferait pas cette comparaison qui en vérité n’a d’autre finalité que d’avilir et de dégrader : ton patois, c’est ni plus ni moins comme la vieille bouffe grasse des campagnes, la vieille pierre à touriste… un truc bon pour les rencontres folkloriques et les guides bleus[6]. Sur le site satirique très couru de Bakchich, dont les animateurs défendent foncièrement les mêmes idées, dans un article de Jacques-Marie Bourget dédié à la question (Les langues régionales et le bégaiement démocratique), une phrase, à propos des « bretons », m’a interpellé : « Ils sont si fiers de leur patrimoine salivaire qu’ils ont exigé que FR3 Pays de Loire balance des émissions en breton ». Le breton à côté des autres « patois », comme « patrimoine salivaire »… Ce que parlent les bretons bretonnants n’est rien, rien d’autre que de la salive perdue… et ils (« trois gus, dont le réveil est en panne de piles depuis 1556 et qui baragouinent la langue de la duchesse Anne du côté de Nantes »[7]) voudraient contraindre la télévision de service public à nous « balancer » des émissions en ces borborygmes salivaires. Cette manière de nier l’humanité de l’autre, de ramener sa langue à de la salive, de la nourriture, de l’animalité (la vache bleue des Alpes, ce qui s’impose bien sûr pour le « patois », langue animale pour les animaux, etc.), a de sinistres antécédents dans l’histoire, et nos libres penseurs feraient mieux de tourner sept fois leur langue (!) dans leur bouche avant de prodiguer de telles âneries (voici que je j’y mets aussi !), mesquines et passablement abjectes.

      Mais venons-en à la raison du courroux de libre penseur, qui justifie le titre un tantinet pédantesque de l’article (« Abyssus abyssum invocat », proverbe latin dont le sens est : « une faute en entraîne une autre ») : c’est que, dit-il (enfin c’est ce qu’il répète benoîtement après avec tous ces autres coreligionnaires de la langue unique), derrière cette entrée des langues régionales dans la Constitution, il y a une intention cachée : la signature de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires, contre laquelle La Libre Pensée aux côtés d’autres organisations laïques ont manifesté le 11 décembre 1999. La Charte en effet serait un « instrument du communautarisme linguistique préludant à l’éclatement de la République ». Rien que ça !

      Répondons d’abord que tous les débats parlementaires qui ont préparé l’adoption de la mention dans la Constitution, et en particulier celui auquel l’article fait allusion (22 mai), montrent que la mention dans la Constitution est un compromis, permettant d’éviter au contraire (c’est la position explicite du gouvernement) d’avoir à signer la Charte qui, soi-disant, resterait incompatible avec plusieurs énoncés constitutionnels. Ensuite, la diabolisation de la Charte n’est qu’un réflexe cocardier souverainiste et antieuropéen. Aucun des arguments avancés n'excède le pur et simple slogan : crypto ethnicisme, « communautarisme (mais ce mot, jamais défini, a-t-il un sens ?) féodal » (expression du libre penseur qui est une variation sur le motif idiot : les langues régionales, c’est l’Ancien Régime), mise en cause de laïcité, droits spécifiques accordés aux locuteurs, reconnaissance de l’usage public, administratif et juridique des langues minoritaires...

    Ce n’est pas le lieu de se lancer ici dans une réfutation approfondie, point par point. Du reste celle-ci a plus d'une fois été faite et bien faite. Je rappellerai seulement, avec Bernard Poignant[8], que l’objectif déclaré de la Charte, que je cite, est explicitement « d’ordre culturel » (§ 10) ; qu’elle « vise à protéger et à promouvoir les langues régionales ou minoritaires, non les minorités linguistiques » ; qu’elle « ne crée pas de droits individuels ou collectifs pour les locuteurs (§ 11). Elle dit aussi : « le projet de Charte ne s’occupe pas du problème des nationalités qui aspirent à l’indépendance ou à des modifications de frontières » ; par contre, « il devrait pouvoir les aider [ces nationalités] à se sentir à l’aise dans l’État dans lequel l’Histoire les a placées (§ 13). En outre « La Charte ne conçoit pas la relation entre les langues officielles et les langues régionales ou minoritaires en termes de concurrence ou d’antagonisme » (§ 14 et « aucune des dispositions de la Charte devrait être interprétée comme tendant à instituer un obstacle à la connaissance des langues officielles », § 29). Et surtout : « Le concept de langue, tel qu’il est utilisé par la Charte, s’articule essentiellement autour de la fonction culturelle de la langue… La Charte ne recourt pas à une définition politico-sociale ou ethnique en caractérisant la langue comme le véhicule d’un groupe social ou ethnique déterminé » (§ 17). Voilà ce que je lis et ce que chacun peut lire… où est l’ethnicisme, le communautarisme, le séparatisme là-dedans ? Par contre dans tous les discours contre la Charte, signée et ratifiée désormais par 23 pays européens (par ordre alphabétique : Allemagne, Arménie, Autriche, Chypre, Croatie, Danemark, Espagne, Finlande, Hongrie, Lichtenstein, Luxembourg, Monténégro, Norvège, Pays-Bas, République Tchèque, Royaume-Uni, Serbie, Slovaquie, Slovénie, Suède, Suisse, Ukraine), derrière un vernis de faux égalitarisme républicain (c’est au nom de l’égalité républicaine, encore une fois, que nous revendiquons des droits linguistiques), c’est le nationalisme républicain à la française qui s’affirme encore et toujours par le refus épidermique, constitutif, de reconnaître les inégalités de fait au nom d’une égalité formelle (d’où le principe : il n’existe pas de minorités) et de reconnaître toute forme de différence culturelle et linguistique, au profit d’une unicité culturelle et linguistique imposée depuis la capitale à tous les citoyens. Le combat pour la reconnaissance des droits linguistiques et culturels est de ce point de vue tout à fait comparable à celui des femmes, des homosexuels, des minorités visibles, etc… Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est loin d’être gagné ; et pourtant il s’agit d’une course de vitesse, car nos langues meurent. Dans ce combat, il est clair que les libres penseurs conséquents, comme tous les partisans conséquents de la laïcité et de la démocratie, ne peuvent pas ne pas être à nos côtés.

 

Jean-Pierre Cavaillé

 

PS) Je me permets de renvoyer à ma bibliographie en ligne : libertinage, libre pensée, irréligion, athéisme et à mes travaux assez nombreux sur ces questions.


 

corbeauxdiable

une couverture de la revue franco-belge le Corbeau (1905-1909)


 

[1]  « Pour le libre-penseur, il n’y a aucune autorité qui puisse s’opposer à la raison. Il rejette toute croyance imposée et toute autorité imposant ces croyances ». Belle définition, que l’on trouve un peu partout, dans laquelle, pour ma part, je me reconnais parfaitement. Mais justement l’idée d’une consubstantialité du principe républicain et de la langue française est une croyance irrationnelle, tout comme celle de la vocation universelle de la même langue ou encore de sa supériorité sur toutes autres et en particulier sur les « patois » ; ces croyances sont ou imposées ou encouragées par l’autorité politique depuis la Révolution. Quel usage fait donc le libre penseur de sa raison critique sur ce point ?

[2] C’est par exemple ce qui apparaît de manière confondante dans la réponse des candidats de l’ UDB et Frankiz Breizh au questionnaire de la Libre pensée 29, Anne-Marie Kervern, en mai 2007. Pour actualiser les choses, nous sommes très nombreux dans les associations de promotion culturelle des langues minorisées, par exemple, à être tout aussi hostiles que les libres penseurs patentés à la notion sarkozienne de « laïcité positive ».

[3] Cf. La libre pensée 42 dont le slogan sur le net est « Ni dieu, ni maître, à bas la calotte et vive la Sociale ». Drôles d’anarchistes cependant qui, dans cet article, comme dans d’autres, défendent l’État nation, les préfets de département et… l’académie française ! Entre la libre pensée libertaire et l’autoritarisme jacobin, mon vieux, faudrait choisir !

[4] Qu’il suffise de citer deux auteurs occitans contemporains et non des moindres : Robert Lafont et Robert Marty.

[5] Débat du 18 juin 2008 à au sénat : « Michel Charasse. … on pourrait profiter de la révision de la Constitution pour classer dans le patrimoine national tout ce qui est considéré comme monument historique depuis la loi de 1913, y compris la gastronomie dont la France demande officiellement à l’UNESCO de la reconnaître comme patrimoine de l’humanité ! Si la gastronomie entre dans le patrimoine de l’humanité, elle entre nécessairement dans le patrimoine de la France puisque la France fait partie de l’humanité. Enfin, la potée auvergnate classée monument historique ! M. le président. Et la choucroute ! M. Michel Charasse. C’est une chose que je n’aurais pas cru voir avant ma mort ! (Sourires.) » Sur ce débat voir, sur ce blog : Langues « régionales » : le sursaut républicain !

[6] Mais justement, la diversité linguistique est presque systématiquement absente des guides touristiques régionaux en France. Comme dans le reste de la littérature francophone (historique, géographique, romanesque, sans parler des scénario de séries télé). Elles ne sont pas censées exister. Qu’en pense le libre penseur épris de vérité ?

[7] Arguments habituels : passéisme (le réveil en panne depuis le rattachement du duché de Bretagne à la couronne, date à partir de laquelle, je suppose il n’est plus légitime de parler Breton) et baragouin (car il est évident que c’est la langue qui est visée ici comme baragouin, même si ce sont les « gus » qui baragouinent la langue, car on ne dirait jamais des défenseurs de la langue française, évidemment, qu’ils « baragouinent »).

[8] « Les langues dans l’Europe », in G. Mandon dir., Périgord, occitan et langues de France, actes du colloque de Périgueux 29 et 30 juin 2001, p. 193-202), Périgueux, Copédit, 2005, p. 193-202.