20 octobre 2009
Michel Charasse vole au secours des langues régionales ou : comment dit-on "se faire avoir" en auvergnat ?

publicité gratuite !!!!
Michel Charasse
vole au secours des langues régionale
ou : comment
dit-on "se faire avoir" en auvergnat ?
Les langues
régionales ont trouvé un nouveau défenseur, un militant inconditionnel prêt à
tout pour que ces langues soient enfin reconnues par l’État français. Il se
nomme... Michel Charasse et occupe le siège éminent de sénateur du Puy-de-Dôme
(PS). On sait qu’hier encore il jetait sur elles tous les anathèmes du
jacobinisme le plus zélé, s’emportant au sénat contre la terrible menace de
leur citation dans la constitution française, au titre pourtant purement
symbolique du « patrimoine ». On peut relire son intervention au sénat, lors de
ce qui restera comme l’appel du 18 juin (2008)[1], qui aurait sauvé la France de l’occupation des
patois, sans le vote subséquent de tous ces députés gagnés à la cause de tous
ces ennemis de l’intérieur. Il n’avait pourtant hésité ce jour là devant aucune
infamie, aucune pitrerie, allant jusqu’à exiger la reconnaissance dans la
constitution de la « potée auvergnate » (voir sur ce blog Langues « régionales » : le sursaut républicain !)
au même titre patrimonial que les patois. Que s’est-il donc passé pour que le
persécuteur d’hier devienne l’apôtre d’aujourd’hui ? Est-il tombé de cheval,
comme saint Paul, sur le chemin de Damas ? A-t-il fait une chute de bicyclette
sur la route de Clermont-Ferrand ?
L’Auvergnat contre l’occitan
Si vous prenez la peine de lire la question
adressée au premier ministre du 6 août dernier (toujours en attente de réponse)
et surtout le petit article complice que lui a consacré l’Express le 2
octobre dernier, la rigolade risque de tourner court, ou du moins
trouverez-vous de bonnes raisons de rire jaune, et quand on dit jaune, les
cornes ne sont pas loin...
Lisons :
« Monsieur Michel Charasse signale à M. le Premier
ministre les vives inquiétudes qui se manifestent actuellement au sud de la
Loire en ce qui concerne les privilèges exorbitants reconnus à l'occitan que
beaucoup ne connaissent ni ne parlent tandis que des langues très employées et
encore très vivantes, parlées dans les régions de Nice, du Béarn, de la
Gascogne, de l'Auvergne, du Limousin et de la Provence, continuent d'être
ignorées par les pouvoirs publics qui tentent d'imposer par la force l'occitan
qui, pour la plupart des amateurs et des connaisseurs des langues locales, est
une pure création intellectuelle parfois accompagnée d'arrière-pensées
politiques. Les personnes originaires des régions précitées où se parlent
encore des langues bien vivantes et très appréciées, comme les langues
bretonne, alsacienne, basque, catalane, picarde ou corse... ne demandent rien
d'autre que d'être reconnues avec le même statut. Il lui rappelle en outre que
trois langues pratiquées en France sur les huit parlées par les Croisés puis
ensuite au sein de l'Ordre de Malte, sont le français, l'auvergnat et le
provençal et qu'il n'y a pas d'occitan dans la liste. Il lui demande donc de
bien vouloir lui faire connaître quelles mesures il compte prendre pour faire
cesser l'injuste traitement discriminatoire établi entre langues locales
reconnues ou non reconnues et pour mettre un terme aux pressions visant à
imposer contre toute Histoire et toutes traditions populaires l'occitan inconnu
à la place d'autres langues encore couramment parlées. »
La question, on le voit, est en fait entièrement
dirigée contre « l’occitan », considéré comme une « pure création
intellectuelle », n’ayant rien à voir avec les langues « véritablement parlées
», distinctes les unes des autres, qui, on le notera, n’ont pas de nom mais
sont mentionnées par les zones où elles sont sensées être en usage : Nice,
Béarn, Gascogne (je note au passage qu’il y aurait donc là deux langues
distinctes, le béarnais et le gascon…), Auvergne, Limousin et Provence. On
constate évidemment la disparition du languedocien, mais c’est que celui-ci est
justement incriminé comme base de l’occitan artificiel, « inconnu » et
néanmoins impérialiste, à travers la complicité des «pouvoirs publics».
On explique (une fois encore)
On ne va pas ici, une fois de plus, s’appesantir
sur la faiblesse et surtout sur la mauvaise foi de ce raisonnement, sinon pour
rappeler que dans toutes les revendications en faveur de la langue occitane,
les dialectes qui constituent celle-ci sont mentionnés : l’auvergnat, le
gascon, le languedocien, le limousin, le provençal et le vivaro-alpin. Pour
l’immense majorité des occitanistes (je mets donc de côté ceux qui prétendent à
la constitution d’un standard unificateur, fort minoritaires et auxquels en effet
on peut reprocher un artefact sur base languedocienne), l’occitan n’existe pas
en dehors de ces dialectes, il n’est pas plus, ni autre chose, que cet ensemble
de parlers qui partagent un ensemble de traits structurels communs et pour
lequel il est possible d’adopter une graphie commune. Mais tout le monde peut
et doit comprendre que l’adoption d’un code graphique commun, adaptable aux
particularités dialectales, n’est évidemment pas l’imposition d’une langue,
d’un standard unique et « totalitaire » (un gros mot qui ne cesse de revenir
dans les discours des anti-occitans). Autrement dit, il n’y a aucune espèce de
discrimination entre les « langues » nommées ci-dessus et l’occitan; puisque
l’occitan n’est rien d’autres que ces « langues » là; c’est bien, par exemple,
le limousin et non le languedocien qui est enseigné comme occitan limousin à
Limoges. La notion de discrimination ici n’a aucun sens. Ce n’est donc pas pour
autre chose que pour ces mêmes « langues » que nous manifesterons à Carcassonne
le 24 octobre.
Tout le conflit objectif (je mets de côté les
aspects idéologiques, qui de part et d’autre tiennent très souvent du fantasme)
porte en réalité sur la graphie, question importante certes (et nous sommes
nombreux à penser que la graphie commune, dite « classique » a encore des
progrès à faire pour une meilleure adaptation notamment au limousin et à
l’auvergnat) mais tout à fait secondaire (il existe aussi une graphie
mistralienne, reconnue dans l’enseignement et auprès des occitanistes, et les
graphies alternatives ne sont certes pas vouées au pilori) et sur la
dénomination « langue » ou « dialecte » qui, j’ose le dire, est elle aussi loin
d’être fondamentale, car ce qui est primordial est de reconnaître que nous
parlons la même chose et de la même chose – car le drame est bien qu’un
auvergnat occitaniste et un auvergnat anti-occitaniste parlent la même
langue – et que nous sommes a priori d’accord pour faire tout ce qui est en
notre pouvoir pour assurer un futur à ces idiomes (je prends à dessein un terme
insatisfaisant mais hors conflit) dont la pratique nous apportent et importent
tant.
Je sais que ce constat de l’identité du référent
(c’est bien la même langue que parle un provençal sécessionniste et un
provençal occitaniste), est généralement nié par les sécessionnistes (je
désigne par là, sans porter le moindre jugement, ceux qui affirment que leur
parler est une langue à part entière et refusent l’idée de langue occitane),
qui invariablement invoque la graphie, mais l’argument est absolument fallacieux
et insoutenable : même s’il était graphié à l’aide des idéogrammes chinois, le
français, comme langue parlée, resterait le même ! En tout cas, il faut qu’ils
sachent, même s’ils refusent de l’admettre, que l’immense majorité des
occitanistes est infiniment plus proche de leur position de sauvegarde et de
promotion de la langue parlée que des quelques fabricateurs de langues unique
standardisée (type Pannocitan). Le fait qu’ils choisissent de s’allier, contre
les occitanistes, avec le pire ennemi de nos langues qui se puisse trouver est
une chose en vérité consternante et pitoyable, étrangère à toute forme de bon
sens : voilà à quoi conduit la dynamique des oppositions factices quand on les
laisse s’enkyster et se réifier, au lieu de travailler à les dissoudre par une
démarche réflexive et dialectique.
Les croisés à la rescousse des jacobins
Dans l’argumentaire de Charasse, que je fais
semblant de prendre au sérieux, même s’il ne l’est pas du tout (on verra qu’il
est un pur instrument en fait contre les langues régionales, toutes, et quels
noms qu’on leur donne), les détails amusants ne manquent pas.
Ce texte bref présente surtout une grossière
contradiction, puisqu’il réclame le même statut pour l’auvergnat, le limousin,
etc. que pour le breton, le basque, le catalan ou le corse : or, il s’agit
justement, là aussi, exactement comme pour l’occitan, de langues recouvrant un
ensemble dialectal ; ce sont donc des sécessionnistes locaux qu’il devrait en
bonne logique invoquer, et non des langues qui intègrent une pluralité de
formes dialectales et sont ainsi, sur le plan linguistique, dans la même
situation que l’occitan, justement. L’unique différence est qu’en
effet, ces langues ont acquise une légitimité historique que l’occitan n’est
encore pas parvenu à obtenir ou du moins qui reste dans son cas contestée. On
ne peut ici en énumérer les raisons ; cela pourrait et devrait faire l’objet
d’une grosse thèse de socio-linguistique et d’histoire, mais l’étendue
géographique de l’aire occitanophone et la terreur sécessionniste (cette fois
politique et non linguistique) qu’elle suscite, n’y sont certes pas pour rien,
outre de multiples considérations historiques, que l’on ne peut ici développer.
A ce sujet, Charasse invoque, après bien
d’autres, l’existence des « langues » de l’ordre de Malte, parmi lesquelles
figurent le français, l’auvergnat et le provençal, et non certes l’occitan… Or
chacun sait, ou peut aller constater dans les livres d’histoire et les
encyclopédies, que ces « langues » n’en étaient pas au sens où nous
l’entendons, mais des divisions administratives (on parlait aussi de «
provinces »), établies progressivement par l’Ordre des Hospitaliers de
Saint-Jean de Jérusalem. La langue d’Auvergne regroupait par exemple un bon
tiers du royaume allant d’Angoulême à Chambéry et de Besançon à Montélimar et
couvrait donc un ensemble qui n’avait pas de réelle unité linguistique
(Auvergne, Franche-Comté, Dauphiné, Bresse, Savoie, Lyonnais, Beaujolais,
Forez, Vivarais, Nivernais, Limousin, Bourbonnais, Berry, Angoumois, Marche,
Mâconnais). D’ailleurs même les rares partisans de l’existence d’une aire
linguistique médioromane (voir infra) sont obligés de parler d’une
ensemble linguistique pluriel. Il en allait du reste de même des quatre autres
« langues », créées à Chypre en 1301 (d’Italie, d’Aragon, d’Angleterre et
d’Allemagne) : la « langue » d’Allemagne par exemple intégrait aussi les
slaves, et l’Aragon embrassait l’ensemble de la péninsule ibérique (ce n’est
qu’en 1492, que pour des motifs strictement politiques, fut créée la « langue
de Castille). Aussi cet argument historique asséné par Charasse, ne
possède-t-il pas le début d’un commencement de preuve linguistique et montre
tout au plus qu’il n’y avait pas de « nation » (au sens où l’on parlait des «
nations » à l’époque médiévale) se reconnaissant comme occitane à une époque
où, par ailleurs, la « nation » française ne s’identifiait qu’à la seule partie
nord du pays actuel (je dis cela à l’attention des adeptes de la France
éternelle).
Le premier ministre, s’il le voulait ne
manquerait donc pas d’argument pour répondre à Charasse, sur tous les plans… Je
suis d’ailleurs curieux de voir ce qui en ressortira, tout en craignant d’être
fort déçu.
Bloquer le processus législatif
Quant aux raisons qui ont poussé Charasse à
intervenir, elles sont sans doute de deux ordres. Allons tout de suite à la
principale : elle est exposée dans un petit article paru dans l’Express
de Michel Feltin, largement favorable à Charasse. Il n’y a qu’à voir comment il
présente l’occitan : « Depuis une cinquantaine d’années, des militants du sud
de la France tentent, avec un certain succès, d’imposer « l’occitan » comme ‘la
seule langue’ du Midi. Une volonté qui fait s’étrangler les locuteurs, encore
nombreux, ‘des langues d’oc’, qui
ne se reconnaissent pas dans cette « création intellectuelle » née au XXe
siècle et fortement inspirée, en réalité, « des parlers languedociens (entre
Montpellier et Toulouse), comme l’explique le professeur de sociolinguistique
Philippe Blanchet ». On le voit, et ce n’est pas très étonnant,
l’incontournable Philippe Blanchet, grand contempteur provençaliste de
l’occitan (voir ici Langues et
cité : grandeur et misère de l’occitan), sert de caution intellectuelle, comme c’est le cas
dès qu’il s’agit d’assimiler les revendications linguistiques au séparatisme.
Qu’il existe face à Blanchet de très nombreux linguistes qui contestent sa
conception d’une pluralité de langues d’oc n’est pas un élément susceptible de
perturber notre journaliste charassien. « Provençaux, Béarnais et Auvergnats
protestent […] à intervalles réguliers pour demander la reconnaissance de
toutes leurs langues, cousines, certes, mais différentes » : cette manière de
présenter les choses évite évidemment de devoir reconnaître que les
occitanistes respectent en fait les mêmes différences et que les provençaux,
béarnais et auvergnats qui manifestent au nom même de ces différences pour la
reconnaissance de la langue occitane dans sa diversité sont sans doute beaucoup
plus nombreux que ne le sont les anti-occitanistes actifs (il n’y a qu’à
compter les participants aux manifestations des uns et des autres, quand il y
en a ! Car le mouvement séparatiste auvergnat par exemple ne semble guère
briller par sa capacité de mobilisation).
Mais peu importe, l’important est dans ce qui
suit : « Michel Charasse offre donc à ces derniers un soutien aussi pertinent
sur le fond que surprenant sur la forme […] : en évoquant « l’injuste
traitement discriminatoire entre langues reconnues et non reconnues », ce fin
juriste fait clairement allusion au principe d’égalité qui, s'il était malmené
par la loi sur les langues régionales que prépare Frédéric Mitterrand, pourrait
valoir à celle-ci une censure du Conseil constitutionnel. Une auguste assemblée
où Michel Charasse espère bien siéger prochainement... » Autrement dit, en se
présentant comme le paladin des langues que bafoueraient ceux qui reconnaissent
l’existence de l’occitan, pour spécieux que soit le raisonnement, Charasse
semble bien manœuvrer pour que le conseil constitutionnel censure la loi sur
les langues régionales que Frédéric Mitterrand devrait actuellement préparer.
En prenant fait et cause pour l’auvergnat, le béarnais, le limousin (qui pour
le coup ne lui demande rien, car il n’existe aucun séparatisme anti-occitan en
Limousin, mais seulement quelques patoisants isolés, comme Fernand Mourguet,
qui ne revendiquent même pas le statut de langue pour ce qu’ils parlent),
Charasse n’aurait donc d’autre objectif que de s’apprêter à combattre toute loi
de tutelle des langues régionales. Cette hypothèse est fort probable et
d’ailleurs une information récente semble l’accréditer qui, si elle est
confirmée, signerait une victoire sans qu’il n’y ait eu seulement à combattre :
Mitterrand serait en train de tenter de ne faire aucune loi, selon ce que son
conseiller aurait répondu aux basques d’Euskal Konfederazioa qui demandaient ce
mois-ci «quand est-ce que le projet de loi linguistique promis par le candidat
Sarkozy, confirmé par la ministre Albanel et par courrier, sera présenté au
Parlement ?» : « le ministère
de la culture s’interroge sur la pertinence d’une telle loi, considérant
que l’inscription dans la constitution est suffisante ». Telle fut la
réponse… S’il en était ainsi – ce qui semble hautement probable – cela serait
évidemment une régression considérable, et Charasse et ses pairs auraient gain
de cause en ayant eu à peine à lever le petit doigt en venant grossir
artificiellement le camp des opposants à l’occitan, de manière à renforcer
l’idée que la situation linguistique étant ingérable du fait des dissensions de
fond entre leurs défenseurs réels ou prétendus, mieux vaut ne rien faire. Ce
n’est évidemment que par une action collective efficace que l’on pourra
contraindre le ministre à légiférer, comme sa prédécesseure s’y était engagée.
Autrement dit, il faut être à Carcassonne le 24 octobre !
Michel Charasse, Pierre Bonnaud, Jean Anglade, même
combat !
Mais Charasse fait d’une pierre deux coups, car
son intervention satisfait aussi un électorat souvent en effet défiant par
rapport à cet occitan qu’ils croient étranger à leurs patois (alors que si on
leur dit « langue auvergnate », en effet, la relation avec ce qu’ils croient
être un idiome purement local est pour eux beaucoup plus évidente) et le petit
mouvement sécessionniste qui semble l’avoir inspiré.
En effet, comme l’ont bien remarqué quelques
internautes ici ou là (par exemple sur le site tradzone.net, ou sur le site du groupe Hysope dans une intervention signée J. F. Blanc) la
sortie de Charasse est redevable aux idées du géographe Pierre Bonnaud qui,
depuis des années, milite avec le cercle Terre d’Auvergne de Chamalières, pour
une graphie spécifique de l’auvergnat et surtout pour l’idée de l’existence
d’une langue auvergnate en relation avec le franco-provençal mais foncièrement
étrangère aux parlers méridionaux.
Pour se faire une idée
des idées de Pierre Bonnaud, on se reportera au site Terre d’Auvergne – surtout
à son Lexique
identitaire (sic) d’Auvergne – et aux
articles et ouvrages accessibles en ligne (et plus difficilement en librairie)
de cet auteur.
Il s’agit d’abord de
décrédibiliser les linguistes qui parlent de langue d’oc au singulier, du fait
de leur « engagement » politique prétendument cryptoséparatiste – exactement
selon la même phraséologie du soupçon utilisé par Charasse lorsqu’il parle des
occitanistes mus par des « arrières pensées politiques » (voir supra) ou de « l’inavouable » qui se
tiendrait caché sous les revendications des défenseurs des langues régionales
en génral (voir n. 1). Par contre, Bonnaud parlerait lui, évidemment, au nom de
la science pure laquelle, décidément, a bien du mal à s’imposer dans la
communauté scientifique. Il accuse ainsi les linguistes gagnés à l’occitan
d’avoir créé d’artificielles divisions internes à l’espace gallo-roman du
moyen-âge. Il s’appuie surtout sur les travaux d’Antony Lodge qui reprend,
dit-il, la position « juste de Gaston Paris, qui ne voyait que des transitions
». Or, la vieille théorie de Gaston Paris (1839-1903), toute au service de
l’unité nationale par la fiction d’un continuum linguistique qui unifierait
miraculeusement le territoire et par l’invention purement idéologique du «
francien », est aujourd’hui hautement critiqué et rejeté (voir l’article de Gabriel Bergounioux et, ici même, le
compte rendu de l’ouvrage de Bernard Cerquiglini, La
langue orpheline). Antony
Lodge, notamment dans son ouvrage, French,
from dialect to standard, reprend en effet un passage fameux de
Gaston Paris contre la distinction des langues d’oc et d’oïl («
Et comment, je le demande,
s'expliquerait cette étrange frontière qui de l'Ouest en Est couperait la
France en deux en passant par des points absolument fortuits? Cette muraille
imaginaire, la science, aujourd'hui
mieux armée, la renverse
et nous apprend qu'il n'y a pas deux
Frances, qu'aucune limite réelle ne sépare les Français du Nord de ceux du
Midi, et que d’un bout à
l'autre du sol national nos parlers populaires étendent une vaste tapisserie
dont les couleurs variées se fondent sur tous les points en nuances
insensiblement dégradées »). Lodge se fonde
surtout pour prouver la justesse des envolées lyriques de G. Paris, sur
l’absence de séparation géographique entre le nord et le sud alors que, selon
lui, les ruptures linguistiques sont dépendantes de frontières naturelles, et
en particulier des massifs montagneux (p. 75). Je dois dire qu’arrivé à ces
affirmations, dont tout le monde sait qu’elles sont complètement fausses (dans
combien de montagnes, parle-t-on les mêmes langues d’un côté et de l’autre ?),
je n’ai plus guère eu envie de poursuivre. Il n’empêche que Lodge, malgré tout,
contrairement à Bonnaud, ne rechigne pas à parler de langue d’oc et d’occitan
et semble ainsi bien éloigné de la position sécessionniste de Bonnaud.
Ce dernier d’ailleurs utilise non seulement Lodge, mais Paris de manière
vraiment étonnante, car il dit que celui, dans le fameux passage cité
ci-dessus, avait raison, mais « pour les parlers romans de la Gaule », alors
que l’éminent linguiste parlait tout aussi bien et surtout de l’état présent de
la France ; mais Bonnaud veut à tout prix démontrer qu’il existe un processus
historique conduisant à l’affirmation d’une forte identité linguistique
auvergnate permettant de revendiquer pour celle-ci le statut de langue autonome
en dépit du bon sens et, en fait, contre Paris et Lodge eux-mêmes ![2] Ce petit exemple en dit très long sur le
sérieux de la démarche, qui consiste principalement à tenter de dégager une
aire linguistique médioromane «
s’étendant originellement de la Seine à la Garonne, puis plus tard, après une
première phase de recul, de la Loire au Lot : non une « troisième langue
gallo-romane », mais un groupe de langues régionales originellement apparentées
plus spécialement du fait des conditions de peuplement et de romanisation. La
partie entre Loire et Massif Central a été francisée entre le moyen âge et la
fin de l'époque moderne. La bande méridionale de cette aire comprend le
Limousin (médioroman occidental), l’auvergnat (médioroman central), le «
franco-provençal » et le dauphinois (médioroman oriental). Toponymes et
patronymes attestent la spécificité et l’unité (relative cependant ! ) de cette
vaste bande », unité en effet plus que relative, au point que son
affirmation semble bien relever foncièrement de l’arbitraire. Car tout le
raisonnement historico-géografico-linguistique a en fait pour but d’affirmer
que cette soi-disant aire médioromane est dominée par l’auvergnat : « L’auvergnat […] fut toujours le représentant le
plus remarqué [de cette aire] du fait de son originalité particulièrement forte
» et de renvoyer évidemment à la « langue d’Auvergne » de l’ordre de Malte (au
moins sait-on ainsi qu’elles sont les sources « scientifiques » de Charasse.
Comment un raisonnement à ce point téléologique, construit d’entrée de jeu dans
le but de montrer que l’auvergnat est le parler le plus remarquable, le plus important
et le plus fort d’une hypothétique médioromanie découpée ad hoc pour lui servir
d’écrin, pourrait-il en effet être pris au sérieux ?
Décidément,
tout ce qui précède devrait motiver les auvergnats – et les autres – à aller
manifester en masse et sans état d’âme à Carcassonne samedi prochain…
Jean-Pierre Cavaillé

[1] Voici l’extrait de son
intervention :
« M. Michel Charasse. Lorsque l’on parle de réviser
la Constitution, les propositions les plus inattendues sont souvent formulées.
Je ne suis pas le seul dans cette assemblée à avoir été surpris par
l’apparition dans ce projet de révision constitutionnelle, à l’issue des débats
de l’Assemblée nationale, d’une mention visant à classer les langues régionales
dans le patrimoine de la France.
Car, après tout, on
pourrait profiter de la révision de la Constitution pour classer dans le
patrimoine national tout ce qui est considéré comme monument historique depuis
la loi de 1913, y compris la gastronomie dont la France demande officiellement
à l’UNESCO de la reconnaître comme patrimoine de l’humanité ! Si la gastronomie
entre dans le patrimoine de l’humanité, elle entre nécessairement dans le
patrimoine de la France puisque la France fait partie de l’humanité. Enfin, la
potée auvergnate classée monument historique !
M. le
président. Et la choucroute !
M. Michel
Charasse. C’est une chose que je
n’aurais pas cru voir avant ma mort ! (Sourires.)
En tout cas, nous voyons
bien que cette mention des langues régionales n’a rien à faire dans la
Constitution. (Applaudissements sur plusieurs travées de l’UMP.)
M. Alain Gournac.
Rien du tout !
M. Michel
Charasse. Que la Constitution
dise que le français est la langue de la République – grâce au roi François Ier
–, cela va de soi, c’est la base et c’est ce qui définit le mode des échanges,
notamment juridiques et officiels. Mais qu’on aille au-delà en ajoutant cette
précision concernant les langues régionales, c’est véritablement inouï !
Et si, en plus, cette
mention se limite à préciser que les langues régionales font partie du
patrimoine, de deux choses l’une : soit il ne sert à rien de l’inscrire dans la
Constitution puisque l’on peut parvenir au même résultat par d’autres voies
législatives, soit quelque chose d’inavouable se cache derrière.
Certes, notre collègue
rapporteur, M. Gélard, nous dit…
M. Jean-Jacques
Hyest, rapporteur. C’est moi le rapporteur !
M. Michel
Charasse. Mon cher ami, veuillez
excuser cette erreur !
M. Patrice Gélard.
Je ne suis pas vexé !
M. Michel
Charasse. Notre collègue
rapporteur, M. Hyest – je rends à César ce qui est à César –, nous dit que
cette mention n’a pas de portée normative et c’est ce que je crois
personnellement.
Mais je suis persuadé
que ceux qui l’ont introduite sous cette forme ne sont pas assez naïfs pour
introduire dans la Constitution des dispositions non normatives et qu’ils nous
cachent quelque chose.
En fait, ils cachent
leur intention de contourner la décision du Conseil constitutionnel…
M. Adrien
Gouteyron. Bien sûr !
M. Michel
Charasse. …concernant la Charte
européenne des langues régionales ou minoritaires dont nous savons tous que,
compte tenu de ses règles actuelles, la République ne peut pas la ratifier, en
raison de certaines de ses dispositions en tout cas, dont le Conseil
constitutionnel a dit qu’elles portaient atteinte à l’unicité du peuple
français, à l’indivisibilité de la République et au principe d’égalité des
citoyens devant la loi, trois fondements essentiels de la République.
Ou cette mention ne veut
rien dire et il faut la supprimer, ou elle signifie que l’on pourrait demain
considérer, par exemple, que cet élément du patrimoine nécessitant une
protection particulière et renforcée, celle-ci passe nécessairement par la
ratification de la Charte. Dans le premier cas, c’est inutile, dans le deuxième
cas, c’est dangereux, c’est pourquoi je propose la suppression de cet article
qui n’a pas sa place dans la Constitution ! (Applaudissements sur plusieurs
travées de l’UMP.) »
[2] Pierre Bonnaud, De
l’Auvergne : un fil d'Ariane pour aller de la confédération arverne au IIIe
millénaire, Clermont-Ferrand, éditions CRÉER, 2003, p. 13.
[3] L’article
oublie ainsi d’autres associations occitanes présentes en Auvergne : Piaron
Pinha, Lo Convise, la Mantenença
d’Auvernhe dau Felibrige (Maintenance d’Auvergne du Félibrige)…
Commentaires
L'occitan comme objet de fixation, il y a un bon sujet de thèse à faire.
Quant aux gasconisto-provençalo-auvergnistes, merci de rappeler qu'il tiennent dans le discour des jacobins un peu le même rôle que les "bons juifs" dans celui des antisémites : ils sont d'autant plus utiles qu'ils sont peu nombreux (l'exception confirmant la règle), et leur soumission les honore.
UM-PS
Mr Charasse est-il encore socialiste? Est il un ovni? Est-il encore auvergnat? Parle t-il auvergnat ?
Il n'est pas occitan . Cela ne fait pas de doute .
C'est una baudufla.
Merci et à bientôt !
Merci de cet article, et des autres auquel il renvoie : on a toujours besoin de documentation.
Administratrice de l'IEO Cantal et responsable de la maison d'édition associative l'Ostal del libre (Aurillac), j'ai moi-même envoyé une lettre à Charasse,(publiée par exemple sur le site http://www.ieo-lengadoc.org/ieospip/spip.php?article1456) lettre demeurée sans réponse, évidemment, ainsi qu'à tous les parlementaires (sénateurs et députés) d'Auvergne.
M. Vincent Descoeur, député et président du conseil général du Cantal, vient d'avertir la présidente d'association que je suis qu'il a posé une question écrite demandant la loi de tutelle des langues régionales.
Quant à nous, nous serons à Carcassonne et nous avons choisi de défiler avec une banderole "Sem montanhòls - parlam occitan - Auvernhe, Velai". Nous serons plusieurs associations d'Auvergne et du Velay,(entre autres IEO, Calandretas, Felibrige, Ostal del libre...).
A bientôt sans doute.
Coralament
Catarina
L'Auvergne à Anem òc 2009
Plus d'informations sur les associations occitanes d'Auvergne ?
Dernières nouvelles (24 octobre 2009), par exemple à l'adresse
http://ostal.del.libre.cantalpassion.com/news.php?lng=fr
ou
http://ostal.del.libre.cantalpassion.com/news.php?lng=en (à la place de "en", lire "oc" !)
Coralament
Catarina
Le P.S. n'est-ce pas le parti ou un universitaire en science de la nature niait le réchauffement climatique ?
Après, en terme de manœuvre politicienne, concédons que pour ce qui est de doubler par la droite, et notamment sur les questions si socialistes de l'identité et de la Nation, ils sont plutôt doués !
Quant au microcosme clermontois, et son expression la plus aboutie, le symptôme Bonnaud, c'est ce que j'appelle du jacobinisme décentralisé. Ca en a tout les défauts mais pas l'ampleur, et dieu seul sait que sur les marges de cette capitale de l'endogamie on en souffre de ce complexe de l'ombilic!
Remarquez, la région n'a pas fourni tant de président à la république pour rien, et, coquin de sort, je crois que cette dernière doit en définitive beaucoup de ses travers structurels à cette portion de Province.
Si je pouvais me le permettre, de la lecture des textes de Grégoire de Tours ou même à travers la carrière de panégyriste d'un Sidoine Appolinaire, je rapporterais très haut le génie Auvergnat et le caractériserais comme suit : se parer des plus rutilants atours de tradition pour sans cesse renouveler son allégeance au plus fort, et cela sans s'interdire aucune compromission, tant que le neveu est embauché.
Je suis un peu vif mais il y a de cela chez les notables de ce pays, un credo de la servitude volontaire sur lequel le temps ne semble pas avoir prise, l'autosuffisance du milieu en quelque sorte. Et pourtant....Là bas ce ne sont pas les gens les plus bruyants qui sont les plus intéressants, invitez nous la prochaine fois à franchir la surface des choses.
sacré Charasse!
Ah la la, pauvre Charasse, qui ne sait plus que faire que dire pour s'occuper depuis son licenciement du PS...
J'aime ces gens, comme Hortefeux, vaguement Auvergnats, qui mettent en avant leur auvergnanité dès qu'il s'agit de prouver leur bonne foi et leur ancrage au terroir, dès qu'il s'agit de sortir justement d'effroyables âneries... D'ailleurs ces deux là ont des points communs, Hortefeux est fils d'un banquier de Neuilly, Charasse est fils d'un imprimeur de la Banque de France (oui c'est en Auvergne que l'on fabrique nos chers billets de banque). Bon, leur vrai point commun c'est, lorsque cela doit leur permettre de faire accepter par le bas peuple leurs dérives et leurs faux pas, de sortir leur Auvergnat credibility (il y a bien la fameuse "street credibility" pour les rappeurs)... Mais qui trompent-ils? Hortefeux est né à Neuilly, étudiant en droit et foirant Sciences Po, Charasse a étudié le droit à Paris itou... Depuis ces études parisiennes, ils n'ont fait que fréquenter les sphères du pouvoir parisien (l'un auprès de Mitterrand, l'autre auprès de Sarkozy)... Certes, ils honorent ou ont honoré des mandats en Auvergne (comme Chirac l'a fait en Corrèze), en fait-ce vraiment des Auvergnats? J'espère que les Auvergnats eux-mêmes ne sont pas dupes. Tellement grotesque de ressortir au moindre dérapage ou accès de populisme "ça va je suis Auvergnat, je suis du peuple moi aussi, je parle même un peu patois...".
Tout ça pour dire que Charasse est pathétique, une fois de plus, et que l'on a les conseillers que l'on mérite: son copain Sarko a les brillants Guéant et Guaino (on dirait le nom d'un duo comique), Charasse semble n'avoir pu dégoter que les lamentables Broc et Bonnaud (la aussi ça marche!), le premier tient le pouvoir d'une main de fer et avec une facilité déconcertante, le second reste un homme politique de deuxième ordre, qui plus est qui voit sa fin de carrière prendre un mauvais chemin...
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=115864&pid=15505983
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :