30 août 2007
Sur la notion de dialecte
La discussion en
italien d’un article de Nicola De Blasi que j’ai publiée simultanément sur le
site de l’Istituto Linguistico Campano et sur ce blog a donné lieu à une
réponse de l’auteur, que l’on peut trouver sur le site napolitain. Amedeo
Messina, qui dirige l’ILC, a pris prétexte de cette réponse pour élaborer une
réflexion critique sur la notion de dialecte (publiée sur le même site), telle qu’elle est utilisée en
Italie. Il m’a paru très intéressant de la traduire pour le public francophone,
car une grande partie des apories mises en évidences par Messina rejoignent
bien des arguments critiques que nous avançons, de ce côté des Alpes, pour
contester la pertinence de la notion de patois. Néanmoins, comme on le verra
vite, les deux notions, issues de traditions linguistiques et surtout
socio-politiques bien différentes ne sauraient être confondues. Il faut même accepter de voir que l'argumentaire visant à montrer la légitimité de considérer le napolitain, ainsi que les autres "dialectes" italiens, comme des langues à part entière, appliqué à l'occitan, est susceptible d'en mettre l'unité linguistique en question. C'est pourquoi il est urgent de développer le comparatisme sur ce sujet.
Sur la notion de
dialecte
Amedeo Messina
Dans sa très précieuse
intervention, publiée sur notre site le
30 avril 2007, Nicola De Blasi entend
avant tout préciser que par l'usage du mot de dialecte, on ne veut offenser
aucun langage, ni d’aucune façon le mépriser ; le terme serait seulement un
substantif nécessaire à la clarté descriptive des enquêtes scientifiques des
linguistes. Autrement dit, il revendique pour les sciences la légitimité de
choisir selon les occasions les termes et les notions qui définissent utilement
l’objet sur lequel porte la recherche. Il ne me semble cependant pas que les
jugements exprimés par Jean-Pierre Cavaillé sur l’article de De Blasi intitulé
« Per la storia contemporanea del dialetto nella città di Napoli »
(« Pour l’histoire contemporaine du dialecte de la ville de
Naples »), publié en 2002 dans la revue spécialisée Lingua e stile, proviennent d’un sentiment de mépris, d’outrage vis
à vis du napolitain, qui serait le plus souvent véhiculé dès lors qu’on le
définirait comme dialecte, ainsi que De Blasi lui-même le perçoit en quelque façon dans le texte du
collègue français. Il me semble important de préciser qu’une critique à propos
du terme dialecte concerne l’usage qui en est fait comme notion prétendant à
la scientificité, et non à propos de tel ou tel dialecte. L’analyse correcte du
problème que nous voulons examiner maintenant, justement parce qu’il concerne
les domaines de la terminologie et de l’épistémologie, est entièrement
étrangère à ce que le professeur de linguistique italienne nomme « un préjugé
anti-dialecte enraciné ». La question est tout à fait différente. Sommes-nous
vraiment certains d’appeler les choses par leur propre nom ? Et sur
quelles bases se légitime le pouvoir d’attribuer un nom aux instruments en
usage en chacune des sciences ? Il ne vient à l’esprit de personne de crier au
scandale s’il entend appeler dialecte un langage dialectal, mais il y a bien
une raison de protester si quelqu’un persiste à confondre le palais et la
chaumière, c’est-à-dire si l’on nomme dialecte ce qui souscrit à tous les
réquisits pour être considéré comme une langue pure et
simple.
Ce n’est certainement pas à moi à rappeler la
règle d’or de Ferdinand de
Saussure, selon laquelle ce père tutélaire de la linguistique enseigne qu’en cette science, à la différence
de tant d’autres, l’une des principales difficultés consiste à comprendre
comment c’est seulement « le point
de vue qui crée l’objet ». Ou bien comme l’a
rappelé par la suite Luis Jorge Prieto, la linguistique n’a pas pour objet
propre la réalité matérielle, mais seulement « un mode de connaissance de la réalité matérielle » (Pertinenza e pratica, Milano,
Feltrinelli, 1976, p. 109). Cette dernière cependant, qu’elle soit dialecte ou
langue, ne possède pas une consistance externe, neutre et objective, mais elle
est le produit d’un choix du savant lui-même ou de la communauté scientifique à
laquelle il se réfère. Celle-là même qui fait dire au sociolinguiste français Jean
Louis Calvet que l’opposition langue/dialecte est une fiction créée expressément
par les linguistes pour couvrir d’un vernis scientifique leur « glottophagie »
(Linguistique et colonialisme. Petit
traité de glottophagie, Paris, Payot, 1974; trad. it. di D. Canciani, Linguistica e colonialismo. Piccolo trattato
di glottofagia, Milano, Mazzotta, 1977, p. 93).
Je ne pense pas du
tout que De Blasi veuille dévorer ses « dialectes » en se réservant
la joie de déguster le napolitain pour son dîner. Certainement, il a bien raison de
rappeler que « le mot de dialecte est couramment utilisé dans les études linguistiques
scientifiques », et c’est précisément cet usage qu’il convient d’interroger.
La fréquence avec laquelle cette notion est utilisée ne conduit-elle pas à
l’accepter trop facilement, alors même qu’elle s'éloigne des besoins de clarté
nécessaires à la linguistique et aux langages collectifs ? De Blasi
lui-même affirme que le critère du choix du terme dialecte est la réponse à
l’exigence de clarté descriptive dans la science qu'il pratique. L’énoncé serait
sans aucun doute juste, s’il y avait vraiment une pleine correspondance entre
les notions, les analyses et les théories décrivant clairement leur
objet, en l’occurrence le dialecte, en définissant avec la plus grande évidence la
majeure partie des phénomènes observables dans le champ de la recherche. Mais ici tomba à pic une observation de Giovanni Alessio, tombé aujourd'hui dans l'oubli et qui fut pourtant un exceptionnel enseignant de glottologie à l'université de Napoles, selon laquelle « la différence entre langue et dialecte relève plus de la pratique que de la science » (« I dialetti della Calabria », in Almanacco Calabrese, XIV, n° 14, Istituto Grafico Tiberino, Roma, 1964, p. 17).
Tant il est vrai qu’en linguistique on chercherait en vain une claire description du dialecte ou si l’on en trouve une, elle ne remplit pas ses promesses. Il s’agit d’une notion endogène, propre au lexique des linguistes, et qui plus est différente selon les diverses communautés scientifiques, représentant pour eux-mêmes une croyance issue de la pratique scientifique immédiate et quotidienne, fruit autrement dit d’une épistémologie spontanée plus que d’une confrontation avec la réalité extérieure, immatérielle et abstraite. Si bien que, par honnêteté, De Blasi lui fait dire, à propos des termes dialectes, langue et autres, qu’il s’agit de notions bien connues, appartenant « à une tradition scientifique éprouvée et partagée (de sorte que certains concepts n’ont pas à être répétés chaque fois que, dans une revue scientifique, on s’adresse à un public de spécialistes) ». Cela veut peut-être dire qu’en dehors de la communauté des linguistes notre excellent De Blasi pourrait s’exprimer différemment ? Que peut-être, devant un plus vaste public, dénué de toute compétence scientifique, il définirait comme langue ce qui pour les spécialistes doit être entendu comme dialecte ? Personnellement, je ne le crois pas. Et peut-on donc en déduire que son énoncé doive être interprété comme une exhortation destinée à ceux qui cultivent simplement la passions des langues de s’abstenir des interventions qui dérangent les linguistes ? Ce serait-là, en vérité, une vision tautégorique de l’œuvre scientifique, confinée aux cloisonnements disciplinaires et sans retombée d’une quelconque utilité sociale.

La mosaïque italienne : une taxinomie fort discutable
Il est bien vrai que l’usage
invétéré parmi les linguistes, en général professeurs d’université, d’un
lexique spécialisé qui leur est propre, n’est pas plus fortuit que ne l’est la
plate acceptation des étudiants et des amateurs éclairés. Ce n’est pas un
hasard si cette hégémonie de la culture universitaire réapparaît dans la langue
populaire, pour laquelle le terme dialecte a seulement le sens de ce qui n’est
pas « langue italienne », sans aucune référence au prestige, ni à
la nationalité, mais seulement à une fonction communicative. La tradition
partagée de ce lexique est le produit d’une auto-référentialité académique, qui
n’est pas en mesure de comprendre la divergence entre la réalité tout à fait
extérieure et l’autorité statutaire conférée à la parole des enseignants, qui
en elle-même tend à exclure aussi bien le rapport entre production scientifique
et les objets de la science que les retombées en terme d’information du plus
grand nombre. Sans aucun doute, seule l’épistémologie peut décider des
conditions théoriques d’une pratique scientifique voulant se définir comme
rigoureuse ; toutefois la terminologie des pratiques linguistiques montre
aisément combien est faible et arbitraire le dispositif lexical, et donc des
notions et concepts utilisés et imposés par les experts des objets
linguistiques. En politique, tout comme parmi les intellectuels, il n’y a rien
de plus concret que les discussions sur les mots. Modifier une signification ou
même utiliser un mot à la place d’un autre veut presque toujours dire changer
la vision de la réalité qui nous entoure et que nous sommes nous-mêmes. Tant il
est vrai que c’est là l’un des critères, peut-être le plus immédiat et répandu,
pour qualifier comme dialectal un quelconque idiome différent du sien et que l’on
considère comme « incorrect » dès qu’il s’éloigne de la variété
territoriale avec laquelle on use du même modèle prestigieux de la langue
nationale.
Cela voudra peut-être dire que
par le terme de dialecte chaque linguiste définit un objet spécifique de
recherche, en le décrivant avec la plus grande clarté. Mais il n’en va pas même de la sorte. A l’origine, dialecte désignait un simple échange verbal, la simple
conversation entre amis et familiers, le sermo
unicuique genti peculiaris, dans la définition classique fournie par Robert
Estienne dans son Thesaurus linguae
latinae publié en 1532. En Italie, ce n’est qu’en 1724, sous la plume de
l’abbé et académicien de la Crusca Anton Maria Salvini, que s’est imposé
l’usage d’entendre le dialecte avec la signification réductive de parler natif,
originaire d’un territoire particulier. Salvini écrit en effet : « Vos
dialectes natifs font de vous les citoyens de vos seules cités ; le
dialecte toscan que vous avez appris, reçu, embrassé, fait de vous des citoyens
de l’Italie »[1]. Choix donc, comme on peut
le noter, imposé par une hégémonie d’abord culturelle et ensuite politique, qui
n’a pas grand chose de scientifique, à moins de convenir que le dialecte serait un système linguistique capable de satisfaire seulement certains aspects des besoins
expressifs, relevant du populaire et du quotidien, mais excluant la technique,
les sciences ou la littérature et qui, par rapport à la langue officielle d’un
État, se distingue par le lexique et les phonèmes propres, l’intonation, la
morphologie et la syntaxe. Ce choix, en outre,
avait au XVIIIe siècle un sens qui se retrouve aujourd'hui dans la volonté de se déclarer citoyen du monde entier, en s’opposant, en même temps, aux
hégémonies globalisantes qui voudraient réunir et uniformiser les peuples et
les nations. Ce dernier projet, comme on le sait bien, s’accompagne du
cauchemar du globish, un angloamericain
planétaire auquel s’oppose retour aux langages régionaux menacés d’extinction.
Or une telle définition ne me
semble guère satisfaire l’exigence de clarté descriptive revendiquée par De
Blasi. Ce n’est pas un hasard, pour le dire avec les mots de Claude Hagège,
professeur de linguistique au Collège de France, si « l’attribution à un idiome
donné, de l’un ou l’autre de ces deux statut [langue et dialecte] varie selon
les linguistes, et tous ne s’accordent pas sur la définition qui paraît la plus
simple : une langue est celui des dialectes en présence (à un moment
donné) qu’une autorité politique établit, en même temps que son pouvoir, dans
un certain lieu ». (Halte à la mort
des langues, Paris, Jacob, 2000, p. 195). Il faut dire que cette thèse
d’Hagège a bien des prédécesseurs et aujourd’hui ceux qui la partagent sont
plus nombreux encore, mais si elle ne suffisait pas à nous éclairer, on
pourra toujours demander leurs lumières
aux vaillants lexicographes italiens, compulsant leurs dictionnaires à la
recherche d’éléments capables d’éclairer tous ceux qui, moi compris, ne sont
justement pas des spécialistes et croient cependant en un usage démocratique
des sciences, outre le fait qu’ils nourrissent une très grande amitié pour
leurs propres langues.
Qu’il me soit cependant permis de
partir d’une confrontation avec certaines positions « étrangères »,
pour en venir ensuite à nos vicissitudes italiennes. Je tiendrai compte en
premier lieu de la notion de dialecte telle que la propose les linguistes
canadiens et états-uniens, par laquelle ils désignent toute variété
géographique d’une langue. Par exemple, est un dialecte, selon eux, l’espagnol
mexicain ou argentin, le français du Québec ou les diverses formes
d’anglo-américains, tout comme nous Italiens nous pourrions
dire que l’italien romanesque, ou bien celui parlé à Naples ou en Sardaigne,
sont des dialectes. Les mêmes linguistes, mettant de côté la connotation
géographique, nomment social dialect
les langages populaires provenant des langues originaires comme le black-english des États-Unis et le cockney du sud-est de l’Angleterre. L’italien standard pourrait donc
lui-même être considéré comme un dialecte de l’italien. En Europe, par contre,
la majeure partie des linguistes interprètent le dialecte comme la notion des
variétés produites dans un processus diachronique, diatopique et diastratique
depuis une langue ancienne jusqu’aux langages contemporains. Dans ce cas,
toutes les langues romanes sont des dialectes du latin, mais le latin lui-même,
à son tour serait, à ce qu’on affirme, un dialecte du sous-groupe occidental du
groupe italique de la famille indo-européenne.
Il existe enfin un quatrième sens
au terme de dialecte. Il est utilisé en sociolinguistique pour désigner toute
variété subordonnée à une langue standard dans une communauté linguistique
déterminée. De sorte que tous les dialectes dont il est question dans les
définitions précédentes peuvent en outre relever de cette quatrième catégorie,
même s’il faut tenir compte du fait que tous les espaces linguistiques ne
possèdent pas une langue standard. On aura maintenant compris que la polysémie
du terme dialecte génère une grande confusion, au point de rendre son usage
faible et arbitraire. A cela s’ajoute enfin les emplois qu’en font les
linguistes italiens pour spécifier l’objet d’une nouvelle entreprise
scientifique à laquelle ils donnent le nom de dialectologie. Une science inventée
naguère qui se propose d’étudier tel ou tel dialecte néo-latin qui, dans la
joute dont le prix était le titre de langue nationale de l’Italie unifiée, n’a
pas remporté la première place. Il s’agit, pourtant de systèmes linguistiques
autonomes, complets du point de vue du lexique, de la phonétique et des formes
syntaxiques, ayant une histoire originale déjà depuis les temps de la
contamination avec les langues des Romains et qui se sont développés ensuite au
contact des divers peuples ayant envahi au cours des siècles la péninsule
italienne.
Les systèmes linguistiques
italiens, ceux-là même que plus d’un linguiste persiste à étiqueter comme
dialectes, s’opposent à la notion de dialecte précisément parce qu’ils ne
possèdent pas de signes et de règles combinatoires de même origine que le
système linguistique toscan devenu langue nationale. Autrement dit, le
piémontais et le napolitain, le vénitien et les parlers des Pouilles, le
romagnole et le sicilien, pour donner quelques exemples, ne sont pas né de
l’évolution du florentin ni, à plus forte raison, de la contamination de
l’italien. En outre, ce sont des langues régionales, ou minoritaires si vous
voulez, par le simple motif qu’ils se différencient à leur tour pour leur
propre compte. Il n’est personne qui n’entende ou ne lise, en fait, combien
diffère la langue piémontaise et le dialecte d’Asti, la langue napolitaine et
la variante de Pozzuoli, la langue vénitienne et la variante de Vérone, et
ainsi de suite, pour ne rien dire de la grande variété entre le palermitain et
le catanais en Sicile. Nous pourrions appeler de tels sous-systèmes d’une
langue régionale des "dialectes", mais seulement avec le sens donné à ce terme
par les anglo-saxons, c’est-à-dire de variétés linguistiques, sans aucune
connotation d’un autre type. Même les espagnols utilisent le terme de dialecto, ajoutant au sens de la variété
celui de l’étroite dérivation, rejetant donc les connotations hégémoniques ou
spatiales. Nombreux sont par ailleurs les linguistes qui appliquent le critère
de non standardisation, avec le but de créer une ligne de séparation entre
dialecte et langue, c’est-à-dire croyant que l’absence d’une réglementation
normative suffit à connoter une réalité linguistique comme dialectale.
Un bon point de départ pour
l’examen de la notion de dialecte dans la linguistique italienne est peut-être
celui fourni par la notice que lui consacre Giulio Bertoni qui peut se lire
dans la plus récente édition du volume XII de l’Enciclopedia italiana (Roma, Ist. Encicl. Italiana, 1931, p. 734).
« La conception des dialectes comme autant de types linguistiques circonscrits
dans certaines limites est justifiée par
les besoins et la nécessité scientifiques ; et l’on ne peut pas dire qu’il
s’agisse d’une conception fausse, parce que, rigoureusement parlant, il ne
pourrait même pas avoir d’utilité, s’il ne contenait des éléments de vérité.
Mais ces éléments résident en chacun des phénomènes considérés, et non pas dans
la notion générale, qui veut tous les rassembler dans le même sac ». En
d’autres termes, selon le philologue de Modène, ce que les linguistes entendent
par la notion de dialecte sert seulement à détailler le parler typique d’une
communauté déterminée en un espace circonscrit, mais jamais une langue, surtout
si elle est parvenue à la production littéraire. A vouloir mettre dans un seul
et même sac les divers dialectes d’une
langue, la notion générale de dialecte, soit ce que j’appellerai par la suite
l’essence substantielle de l’objet nommé, en lui subsumant jusqu’à certaines
langues dont le nombre de locuteurs s’élève à plusieurs millions de personnes,
devient inutilisable par les linguistes et incompréhensible aux profanes.
Dans le Grande dizionario della lingua italiana, inauguré sous la direction
de Salvatore Battaglia, on peut lire à l’entrée dialecte : « Parler propre à un
espace (ambiente) géographique et
culturel restreint (comme la région, la province, la ville ou même le village)
; par opposition à un système linguistique proche par l’origine et le
développement, mais qui, pour diverses raisons (politiques, littéraires,
géographiques, etc.) ne s’est pas imposé comme langue littéraire et officielle
» (Torino, U.T.-E.T., 1966). Définition, comme on peut le voir, d’une grande
négligence. D’abord parce qu’elle oppose (?!) et « système linguistique »
à parler ou dialecte, comme si celui-ci n’étaient pas tout autant des
systèmes linguistiques. En second lieu, parce qu’elle enferme chaque dialecte entre barrières de réalités qui
n’ont rien de linguistiques, en tant que simples expressions d’une volonté
toute politique et administrative. La Campanie, par exemple, est une pure
invention faite dans un bureau, qui ne comprend pas tous les locuteurs de la
langue parténopéenne et qui recouvre par ailleurs des langages qui ont bien peu
à voir avec le napolitain. En outre, il n’y a pas de ville qui n’ait son propre
parler, parce que diverses variables interviennent entre quartiers, générations
et classes sociales. Pour ne rien dire, enfin, des provinces fatidiques où,
prise une à une, il paraît absolument impossible de mettre tous les parlers en
un même sac.
On pourra dans ce cas hésiter
entre deux positions différentes. Les uns soutiennent une définition d’ordre
spatial, comme fait le Zingarelli, pour lequel le dialecte est un « système
particulier utilisé en des zones géographiques limitées » (M. Dogliotti e L.
Rosiello, Bologna, Zanichelli, 1994). Pour les autres se trouve subsumé dans la
notion tout système linguistique présent en un espace géographique et culturel
limité, qui n’a pas acquis ou qui a perdu une autonomie et un prestige, en
relation à un autre « système devenu dominant et reconnu comme officiel, avec
lequel cependant, et avec d’autres systèmes circonvoisins, il forme un groupe
d’idiomes très voisins du fait de dériver d’une même langue mère » (A. Duro, Vocabolario della lingua italiana, Roma, Ist. Encicl. Italiana, 1987). La
plus récente dialectologie italienne a cependant tenté d’échapper aux unités
compactes présupposées des dialectes, en quelque façon opposées en
sous-variétés au systèmes dialectal dominant. Elle a voulu prendre acte des
apories de la méthode d’analyse habituelles dans les sciences naturelles, mais
tout à fait trompeuse dans l’étude des langues, en développant des recherches
sur les multiples variétés des répertoires linguistiques et des phénomènes qui
les caractérisent. Sauf qu’à la base des procédures innovantes demeure le présupposé
idéologique d’un État ou d’une nation où toute la production linguistique des
citoyens locuteurs est obligée à se refléter. Instrument archaïque, obsolète,
en voie de disparition rapide, en des temps où s’affirment les droits
personnels au particulier et à l’universel, autrement dit à une tradition
propre en même temps qu’à l’ouverture au monde entier ou, pour le dire en
d’autres termes, à l’identité et à la différence où chacun et tous sont des
citoyens du village planétaire.
Je ne pense pas que l’on puisse
imaginer une culture universelle et à plus forte raison une langue qui soit
vraiment parlée sur l’ensemble de la terre. Tout ce qui actuellement passe pour
global est seulement une expansion à la démesure d’une fausse vérité qui
transforme le monde en valeur marchande. Je pense, par contre, que l’on se
défend d’une semblable menace en renforçant, chacun à son niveau, la distance
critique de façon à ce que la pensée hégémonique nivelante n’envahisse pas la
conscience et, en même temps, de manière à ce que la culture des autres peuples
et pays confère un plus grand sens à la nôtre. L’un des plus grands linguistes
du XXe siècle, le roumain Eugen Coseriu, définissait le dialecte
comme « un système d’isoglosses inclus en une langue commune »
(« Los conceptos de « dialecto », « nivel » y
« estilo de lengua » y el sentido propio de la dialectología, in Lingüística española actual, 3, 1981,
1-32). Définition dans laquelle il faut préciser que, par « langue
commune », on doit entendre la langue officielle d’un pays qui inclurait
en lui-même « ses » dialectes. En premier lieu, il faut dire que les
linguistes ne précisent pas quelles sont les limites qui séparent langue
commune et communauté linguistique, alors même que la différence est tout à
fait notable sur le plan des identités locales et des hégémonies contemporaines
de langue et de culture dans le village planétaire, jusqu’à étendre de façon
démesurée les isoglosses de l’anglo-américain. En outre, on ne comprend pas le
sens qu’il faudrait donner au terme « inclusion ». De quelle façon,
par exemple, le napolitain serait-il « inclus » dans l’italien ?
Il n’apparaît pas qu’il y ait une interpénétration stable ou fonctionnelle des
deux langues, même si il y a eu depuis toujours des emprunts réciproques et des
échanges lexicaux. L’inclusion est tout au plus un phénomène lié aux relations
entre un langue régionale et ses variantes, mais ne correspond pas à toutes les
formes de contact et donc ne peut être un critère universel de désignation.
Dans toute cette confusion il y a
enfin l’effort de sincérité qu’il faut reconnaître à trois célèbres linguistes
comme Corrado Grassi, Alberto A. Sobrero et Tullio Telmon, qui ont affirmé que
« les conditions effectives d’usage
de la part des locuteurs sont les seuls critères universellement valides
pour établir quelle relation chaque variété linguistique singulière entretient
envers les autres du même répertoire et, en particulier, pour distinguer une langue d’un dialecte. Aucun des autres critères
qui ont été invoqués au fil du temps et le sont encore aujourd’hui pour
expliquer ou mettre en discussion une telle distinction ne tient [...] » (Fondamenti di dialettologia italiana,
Roma-Bari, Laterza, IV ed., 2001, p. 17. Les italiques sont le fait des
auteurs). Une telle déclaration dément entièrement la prétention nobiliaire qui
préside à la notion de dialecte invoquée
par De Blasi comme réponse « à l’exigence d’une clarté descriptive scientifique
» appartenant « à une tradition scientifique consolidée et partagée ».
Tradition dont on exigera le respect sans plus attendre, comme il convient à
l’honneur des lignages nobiliaires. Toutefois la polémique concerne ici le domaine
des linguistes, et certainement pas celui des philosophes et des historiens des
idées, auquel appartient Jean-Pierre Cavaillé. Nous ne pourrons que nous en
réjouir, parce que le progrès des sciences advient, depuis que le monde est
monde, uniquement grâce aux défis, controverses, débats, conflits conduits à
coups d’argumentation, d’hypothèses, de théories.
En ce qui me concerne, comme
simple logophile, c’est-à-dire amoureux de tout langage et en particulier de
termes et de notions, je veux rappeler comment, à propos des définitions
nominales, les maîtres médiévaux des scholae
distinguaient avec la plus grande attention la quidditas, c’est-à-dire l’essence substantielle de la chose nommée,
de la quodditas, autrement dit la
simple existence, ou plutôt "être'là" de la chose elle-même. La quiddité exprime donc ce que la
chose désignée est nécessairement, alors que la quoddité renvoie à son aspect
contingent. De sorte que le mot de dialecte, comme il est « couramment
utilisé dans les études linguistiques scientifiques », pour le dire avec
De Blasi, ou bien est un doublon pour langue, en ce qui concerne sa propre
essence substantielle, ou bien nomme une autre essence. Le fait que l’espèce
humaine est capable de langage articulé est universel. Universel encore le fait
que chaque peuple ait sa propre langue qui se diversifie en dialectes. Et
cependant, il n’y a en cela rien de contingent. Dans la production quotidienne
et immatérielle des langues la contingence est seulement la diversification
historique et sociale de chaque langue, comme l’a dit Giambattista Vico en
1744. Contingentes sont aussi les variétés phonomorphologiques diatopiques qui
font apparaître en chaque langue les formes dialectales singulières qui s’en
détachent et se reconnaissent en elle au fil du temps. Ainsi du latin, par
exemple, se détache en tant que langue le napolitain, sur la base originaire de
la langue osque et par les influences successives d’autres langues, donnant
lieu à son tour à des formes voisines et bien localisées de dialectes et
variantes autonomes.
Si on ne considère pas les choses
en ces termes objectifs, on pourrait dire que les linguistes font de chaque
langue une Babel. Même si le dénominateur universel du dialecte était
véritablement exprimé uniquement par l’exiguïté de l’espace nous ne devrions alors
pas pouvoir appeler langues celles qui actuellement sont en train de
disparaître, parce que parlées par des peuples soumis à une invasion
culturelle. Si par contre nous acceptions le critère d’une langue considérée
comme telle seulement en tant que propre à une nation ayant une autonomie
étatique, alors, pour donner un seul exemple, voici que le lapin du dialecte
chinois de Taiwan sortirait du chapeau des linguistes. Là où ceux-ci ont cru
faire de l’ordre, en imposant des termes précis qui en réalité ne précisent
absolument rien, nous sommes dans un méli-mélo général. Si l’on appelle le
napolitain dialecte, alors on devra peut-être nommer sub-dialecte ou d’une
autre façon les parlers de Caivano ou de Procida ? Et par quel miracle, au
contraire, appellera-t-on langues toutes celles qui se parlent dans la nation
ibérique ? Le castillan, en fait, est une langue officielle de l’État
espagnol et tous les citoyens « ont le devoir de la connaître et le droit
de l’utiliser » (art. 3 della Constitucion española), cependant, par la
loi et dans l’opinion publique, celle-ci vit auprès d’autres langues reconnues
comme telles par les communautés autonomes, comme le catalan, le gallego, le bable, l’aragonais et d’autres encore. Et ceci avec la bénédiction
et la fausse conscience des linguistes de notre belle Italie.
Suite à tout cela, je crois que l’unique évidence dans le rapport entre dialectes et langues selon la terminologie courante est celle d’une relation de subordination idéologique des premières par rapport aux secondes et ceci de manière tout à fait impropre si l’on considère les réalités linguistiques locales. Un tel rapport de pouvoir peut et doit être aboli, en conservant l’officialité de l’italien et élevant au statut de langues régionales les plus importants idiomes de la République, dans le plein respect de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires, de la même façon que les diverses régions décident dans une souveraine autonomie quels noms donner aux différents ensembles linguistiques de leur propre territoire, aux sous-ensembles particuliers et à leurs respectives fonctions sociales et culturelles. Le napolitain a toutes les qualités pour se dire langue avec tout ce que cela implique. Il n’est pas en effet une modalité ou une variété de l’italien, aussi bien l’italien standard que l’italien historique, et il ne se soumet pas à l’officialité de l’italien parce que la langue nationale jouit d’un prestige supérieur, mais seulement du fait d’un prêt à l’usage plus avantageux. Du reste, l’immense majorité de l’agir communicationnel en italien des millions de personnes qui ont le napolitain comme langue d’origine a bien lieu dans la langue nationale, mais en une variante de celle-ci. Enfin, je suis de l’opinion qu’entre dialecte et langue, il ne peut y avoir aucune différence substantielle ; les deux notions ont le même sens, excepté le fait que si chaque dialecte est langue, il n’est pas vrai pour autant que toute langue soit un dialecte (au moins en cette phase historique); un dialecte est langue même si on le considère comme une variante subalterne d’une langue de valeur supérieure (comme il advient à chaque dialecte de la langue napolitaine et il comme il advient du napolitain et du florentin comme formes dialectales originaires du latin) ; une langue n’a rien d’excellent ou d’exceptionnel du fait d’être une partie dans un ensemble historique de langues voisines et interdépendantes dont font partie aussi les dialectes (sont ainsi, en fait, l’italien, le napolitain et d’autres idiomes d’Italie, comme aussi le français et l’espagnol, avec leurs langues régionales et dialectes respectifs) ; l’excellence même de l’italien littéraire et de l’italien scientifique consiste en entier dans l’être des variantes (dialectales) de la langue standard nationale.
Amedeo Messina, 2007

[1] Cit. in M. Cortelazzo, Avviamento critico allo studio della dialettologia italiana, Pisa,
Pacini, 1969, p. 13.
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