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Le napolitain : une langue majoritaire minorée

La langue napolitaine est aujourd’hui d’une extrême vitalité[1]. Il suffit de déambuler dans les rues de Naples pour constater qu’elle est l’idiome qui domine très largement dans les échanges en de très nombreux quartiers et pour toutes les générations. On estime qu’elle est  parlée par plus de deux millions d’habitants au niveau provincial. Selon une étude récente, seulement 12 % des familles napolitaines parleraient exclusivement l’italien. En outre, le napolitain possède une très riche culture écrite et musicale qui n’a cessé de se renouveler depuis le XIVe siècle (mais avant même, si l’on considère que le premier texte juridique en langue vulgaire, le Placito di Capua, du Xe siècle, est rédigé en napolitain) et qui est connue à travers le monde entier à travers la poésie, le théâtre et la chanson. Qu’il suffise de citer ici quelques grands noms, comme Giulio Cesare Cortese et Giambattista Basile au XVIIe siècle, ou ceux de Salvatore Di Giacomo, Raffaele Viviani, Ferdinando Russo, Eduardo De Filippo, entre XIXe et XXe siècle. Aujourd’hui encore, la langue est mobilisée par toutes les formes d’expression artistiques savantes et populaires, y compris les plus contemporaines (rock, rap, etc. voir l’article de Rosario dello Iacovo).

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illustration d'un article du site de l'Istituto Linguistico Campano
 

 Or, à la différence d’autres langues de la péninsule (l’occitan des Valadas en est un exemple), le napolitain ne bénéficie d’aucune reconnaisssance légale, d’aucune tutelle ni, à une exception près, d’aucun enseignement proprement dit, du moins à Naples même. Le nombre de ceux qui le lisent et l’écrivent est extrêmement réduit par rapport à celui des locuteurs. Tout au plus est-il utilisé, et encore semble-t-il avec parcimonie, pour servir de base à l’enseignement de l’italien destiné aux immigrés récents, qui sont généralement d’abord confrontés au napolitain. Bien que les publications en napolitain soient assez nombreuses, et les napolinistes que j’ai rencontrés très exigeants pour son écriture, la fixation de véritables normes graphiques n’est pas réalisée. Du reste, le nombre de ceux qui militent dans les associations culturelles et les organisations politiques en faveur de la langue semble extrêmement restreint. Une manifestation comme celle de Carcasonne en 2005 serait par exemple tout à fait impensable aujourd’hui à Naples.

Comment expliquer cette situation ? On pourrait avancer que paradoxalement, la raison en est que le napolitain se porte trop bien... au sens où, dans les classes les plus populaires, il est une langue non seulement dominante mais presque exclusive, de nombreuses personnes, y compris les plus jeunes, ne maîtrisant l’italien que difficilement. Ainsi le “dialecte” est-il perçu trop souvent comme un obstacle à un apprentissage correct de l’italien, le signe d’une appartenance aux catégories sociales les plus défavorisées, dans lesquelles il continue d’exister un certain taux d’analphabétisme (2, 5 % selon une étude de 1991, mais les chiffres donnent lieux actuellement à d’intenses polémiques pour toute l’Italie, l’Union nationale de lutte contre l’analphabétisme affirmant l’existence de 12 % d’analphabètes stricts dans le pays, sur une base cependant définitionnelle contestable). Aussi, entend-on souvent dire, lorsqu’on pose la question de la tutelle de la langue, y compris à des intellectuels progressistes, que c’est l’italien et non le napolitain qui aurait besoin d’aide. A cela s’ajoute le fait que, bien sûr, le napolitain est aussi la langue de la criminalité, de la camora, et donc chargé pour cette raison de connotations très négatives.

 Cependant, plusieurs tentatives ont eu lieu pour une reconnaissance publique de la langue. En particulier fut présenté en 2002 au sénat national, à l’initiative de deux députés napolitains, un projet de loi pour une tutelle de la langue. Le texte du projet citait notamment Pasolini affirmant que les soi-disant dialectes sont « des langues au plein sens du terme, parfois plus riches et plus complexes que les langues dites nationales ». Il déplorait la situation d’ « analphabétisme » forcé de la plupart des napolitains dans la langue qu’ils parlent pour la plupart dès le berceau. Le projet, qui n’était d’ailleurs guère précis sur les dispositions à adopter, fut cependant rejeté. Par ailleurs, un peu partout sur le territoire, à partir de 1990, des « lois régionales » ont été adoptées  pour la protection et l’enseignement des « langues » ou « dialectes » (la terminologie change selon les régions) : Frioul, Sardaigne, Piémont, Ligurie, Émilie-Romagne, Latium… En ce moment même un projet de loi régionale, présenté le 22 mars 2006 par l’extrême droite (Alleanza nationale) au conseil régional de Campanie est à l’étude, qui a reçu l’approbation consensuelle des élus (comme on le sait, l’extrême droite n’est pas politiquement ostracisée en Italie). Elle prévoit l’enseignement de la langue napolitaine savante du XIXe siècle sur l’ensemble du territoire régional. Cependant, des napolitanistes reconnus, comme Patricia Bianchi, ou Amedeo Messina, qui préside l’Istituto Linguistico Campano, association dédiée au napolitain, l’un des auteurs du projet de 2002, sont très hostile à ce projet. En effet, comme Messina me l’a déclaré lors d’un entretien récent, il lui paraît d’abord absurde d’enseigner un napolitain archaïque, largement étranger désormais à la langue parlée aujourd’hui. En outre il lui semblerait tout à fait dommageable d’étendre un tel enseignement à toute la région où sont présentes des formes dialectales et des langues très éloignées et parfois étrangères à la langue parlée dans la métropole, qui méritent à ce titre d’être elles-mêmes enseignées et encouragées (avellinese, sannese, la langue fondée sur le grec de Torre del Greco, etc.). Enfin aucune disposition ne semble prévue pour la formation des maîtres, sans laquelle on ne saurait parler d’un enseignement digne de ce nom.

 Au-delà d’un consensus momentané, déjà apparemment émoussé, il se pourrait donc que cette loi de tutelle régionale ne soit en fait ni adaptée, ni applicable. Ainsi Naples risque-t-elle de demeurer la région où la langue locale est à la fois la plus forte et la moins reconnue d’Italie.

 

J.-P. Cavaillé

 


 

[1] Le terme tout à fait inadéquat de “dialecte”, très largement utilisé en Italie (dialetto), me semble à bannir. Il est d’ailleurs facile de montrer que les linguistes italiens qui le maintiennent obéissent à l’esprit de cela même dont il semblerait devoir s’affranchir pour prétendre à un minium de scientificité : la relation de domination diglossique de l’italien sur tous les idiomes de la péninsule.