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Que reste-t-il de la « lenga que tant me platz » ?

           J’ai lu, comme vous peut-être, un article de Michel Feltin-Palas paru dans l’Express intitulé Les langues de France, ces cathédrales oubliées. Il y compare le grand élan national pour la reconstruction de Notre-Dame de Paris ravagée par l’incendie, galvanisé par tous les médias et représentants politiques unanimes  (nulle voix discordante, même Mélanchon, n’a pu contenir son émotion, lui qui dénonce la soi-disant mariolâtrie du drapeau européen!) au désintérêt total voire à l’hostilité ouverte manifestée par ces grands défenseurs du patrimoine à l’égard des langues régionales désormais moribondes. « Pourquoi, écrit-il, [...] laissons-nous un autre feu ravager dans une indifférence générale les langues du beau pays de France ? Un incendie qui flambe depuis des siècles et aura bientôt terminé son oeuvre. Et ce n’est pas moi qui le dis, mais l’ensemble des experts ! Si rien ne change, toutes les langues minoritaires de métropole auront disparu d’ici à la fin du siècle - toutes. »  Feltin-Palas connaît par avance l’inévitable objection : comment oser comparer un « chef-d’oeuvre de l’art occidental » à de « vulgaires patois » ? Certes les arguments ne manquent pas pour contrecarrer ce qu’il nomme lui-même une « propagande » multiséculaire : « Le breton est une langue celtique qui rappelle celle des Gaulois. Le méconnu francique mosellan est la langue la plus proche de celle de Clovis. Les langues d’oc[1] ont produit depuis le Moyen-âge une oeuvre littéraire exceptionnelle. Le basque est une langue non indo-européenne, ce qui le distingue de tous les autres parlers du continent ou presque », etc.

            Mais voilà, ces arguments, que nous avons tenté de porter, encore et encore, appuyés sur d’irréfutables bases linguistiques et historiques, ne sont pas audibles en France, comme du reste toutes les bonnes raisons visant à montrer l’importance de tout ce que l’on regroupe désormais sous le vocable de « patrimoine immatériel ». Il ne le sont pas, au sens où ils paraissent contredire la religion d’État et la morale citoyenne qu’elle promeut ; il n’est pas, il n’est plus politiquement correct de revendiquer une quelconque particularité, un quelconque particularisme culturel en ce pays. Car cela s’appelle communautarisme et cela est honteux et inacceptable. La légitimité, certes très limitée et hyper contrôlée des expressions culturelles régionales que permettait l’articulation sous la troisième République des petites patries à la grande, n’existe même plus, comme a disparu l’idée de concessions inévitables aux cultures régionales que semblaient impliquer les dispositifs de (pseudo)décentralisation. C’est cela aussi que signifie l’incroyable unanimisme autour de Notre-Dame : il célèbre, symboliquement, le lieu du pouvoir souverain, il célèbre Paris capitale ; car jamais les journalistes et politiciens réunis n’auraient contribué à un tel tsunami émotionnel ailleurs sur le territoire français pour aucun autre bâtiment. Je suis assez vieux pour me souvenir vaguement de l’incendie de la cathédrale de Nantes en 1972 ; il fut traité comme une fait divers purement local et c’est à peine si l’information fut reprise dans la presse nationale. En fait, ce que célèbre l’ostentatoire et magnifique émoi pour l’incendie Notre-Dame est justement, en contrepoint, ou plutôt en négatif, le nécessaire sacrifice de tout particularisme culturel local (provincial, régional, cela veut dire exactement la même chose), au culte des symboles nationaux, qui par définition ne sauraient être que de Paris (Notre-Dame, Tour Eiffel, Arc de triomphe...) ou de ses environs immédiats (Versailles en fait, et c’est tout). Il s’agit de créer la fiction d’une unité et unanimité politique de la nation, dans le sacrifice consenti de toute forme de différenciation culturelle.

          Bien sûr cela est un déni total de réalité, car la diversité culturelle et linguistique, que les grandes et petites vagues migratrices ont porté en France depuis tant de temps, est indéniable et elle se vit au quotidien, en privé et en public, malgré une cécité et surdité à toute épreuve des institutions publiques. Ces langues, ces cultures vivent dans un pays qui refuse obstinément de les reconnaître (presque aucun enseignement des langues de l’immigration à l’école, etc.), parce qu’elles entretiennent des liens étroits avec leurs territoires d’origine et aussi, il faut le souligner, entre elles. Certes ces  particularités culturelles et linguistiques sont-elles invariablement utilisées pour stigmatiser les nouveaux ou anciens migrants. La plupart d’entre eux en payent socialement le prix fort. Au moins leurs attaches transfrontalières leurs permettent-elles de se construire des identités à la rencontre des cultures d’origine et de la culture d’accueil, à la rencontre également des autres cultures issues des migrations. Les productions culturelles, savantes ou populaires, nées de ces contacts sont multiples et souvent remarquables. Il existe un multiculturalisme largement accepté et pratiqué par une partie conséquente des classes populaires qui dément par les faits l’idéologie républicaine unitariste. C’est d’ailleurs l’une des leçons du mouvement des Gilets jaunes, dans lequel des appels à l’union revendicatrices des communautés ont été lancés (voir ici Comment et de quoi parlent donc les Voyageurs Gilets jaunes ?).

           Mais il en va tout autrement pour tous ceux qui tentent de faire vivre des éléments de cultures locales et régionales, de soutenir et pratiquer les langues minorées souvent qualifiées d’ « historiques » (non sans abus, car les autres langues ne sont pas moins historiques, évidemment !). Nous n’avons pas, nous n’avons plus d’hinterland où puiser, où nous ressourcer, hors de notre seule mémoire, mémoire privée, mémoire clandestine, puisqu’il ne nous a jamais été permis d’écrire notre propre histoire et de lui conférer la moindre légitimité institutionnelle. Nous sommes ainsi coupés de notre propre histoire, qui n’est pas sensée exister (« Perque m’an pas dich a l’escòla ? » : la chanson composé par Marti en 1969 est plus que jamais d’actualité) et de nos propres territoires humains, du fait de la raréfaction des locuteurs et du déficit de reconnaissance publique, à quelques exceptions près. Et – pourquoi le nier ? – nous sommes démunis face au double rouleau compresseur d’une part de la culture nationale fabriquée par Paris ou imitée de Paris (scènes nationales, Dracs, Fracs, télés, radios nationales et locales...) et, d’autre part, d’une culture mondialisée et déterritorialisée, de partout et de nulle part, qui nous est en fait moulinée par les mêmes médias qui nous abreuvent de propagande tricolore. Il est en effet effrayant de voir et d’entendre comment, jusque sur la plus modeste des radios locales (certes à quelques exceptions associatives près), se trouvent conjugués cocoricos ronflants, soumission la plus veule aux modèles culturels mondialisés et négation ou du moins dénigrement des éléments de culture locale.

          La force des cultures urbaines irriguées par les flux migratoires, en France comme ailleurs, est de parvenir à s’approprier, à déconstruire et à détourner ces modèles imposés par le marché médiatique, en puisant à la fois dans le patrimoine importé « du pays » et dans des formes internationales alternatives. De telles expressions culturelles, musicales surtout, ont en fait aussi longtemps existé, à la campagne comme en ville, qui fusionnaient des éléments de culture transcontinentales (jazz, rock, reggae, rap) et des formes linguistiques et musicales minorées, ancrées dans l’histoire et la mémoire locales. Elles existent encore, et elles sont parfois très brillantes, bien vivantes, y compris dans les cultures d’oc (voir par exemple ici, mes notes sur le Le festival occitan de Saint-Juéry). Mais jusqu’à quand resteront-elles possibles, je veux dire désirables pour un public, jusqu’à quand seront-elles audibles, ne fût-ce que dans leur cantou[2], leur « niche », comme disent les communicants cynophiles  ? Jusqu’à quand auront-elles d’ailleurs un public ? La question se pose, comme elle se pose non seulement à tout créateur en langue minorée, mais pour chacun des locuteurs : jusqu’à quand trouverai-je des interlocuteurs, et ne serai pas contraint de me taire, ou de ne me parler qu’à moi-même ? Nous en sommes-là. L’autre jour une vieille romni manouche répondait en romenès (sans contredit possible l’une des langues de France les plus méconnues et délaissées) à une autre qui se plaignait de n’avoir plus personne à qui parler sa langue parmi ses enfants et petits enfants : « moi je parle au mur s’il le faut, mais je parle ! » : « rako mit o mavro te togel les, mé rako ».

            Cela m’a beaucoup touché, je me suis senti si près d’elle, et j’étais proprement admiratif devant une telle fermeté dans l’affirmation de la beauté, de la dignité de sa propre langue, en l’absence pour le coup totale, absolument totale de reconnaissance de l’existence  même de quelque chose comme d’une langue de la part des générations de gadjé bien intentionnés, travailleurs sociaux, prêtres[3], médecins, policiers et autres, qu’elle a vu défiler sa vie durant, et qui se sont acharnés, en pure perte, à tenter de la détsiganiser. C’est aussi qu’elle peut encore compter, malgré sa difficulté à trouver des interlocuteurs, sur un système de valeurs relativement autonome dans sa propre communauté, où la langue demeure, malgré tout, une puissant élément identitaire reconnu comme tel par tous, même si chaque jour un peu plus, la pratique de la langue est érodée et corrodée par la scolarisation (car il faut le dire, son rôle parfaitement assumé est de favoriser la substitution du français au romani), par les médias de masse franco-globish, beaucoup plus efficaces sans doute que toutes les écoles du monde, et par les prêches des curés et des pentecôtistes (tous, sauf exception, en français).

          Quant à nous, nous sommes dans une situation en fait plus difficile encore, même si nous avons des dictionnaires, des livres, un semblant d’enseignement même en certains départements ou villes (mais apparemment pas pour très longtemps), nous pouvons encore nous appuyer sur tout un réseau associatif encore debout. Mais cela est très difficile, parce que notre propre société, à la différence de la leur (je parle ici toujours des Manouches auxquels il est très utile de se comparer), s’est laissée convaincre depuis longtemps que ce qui fait de nous des citoyens français est la maîtrise de la langue de Racine et de Macron, et non certes la capacité de parler l’un de ces « patois » ridicules et maudits dont les vieux ont fini par comprendre, au tournant des années 50 du siècle dernier, qu’il ne nous serait plus dans la vie qu’un inutile fardeau. Nous en sommes donc réduits à mendier autour de nous l’improbable parole des rares humains qui la possèdent encore, à écouter de vieux enregistrements, des enregistrements de vieux, à lire de vieux livres de vieux auteurs... Et avec cela à tenter de faire du neuf, de parler et d’écrire nous-mêmes, taraudés par le lancinant « à quoi bon ? ».

            S’il y a de tout cela une leçon à tirer, c’est que l’unique issue, en l’absence de mouvement de revendication collectif (celui-ci semble s’être évaporé dans l’air du temps) capable de porter nos droits culturels et linguistiques, est de constituer si on le peut et tant qu’on le peut, des réseaux de communications ouverts où nos langues aient leur place, à l’oral comme à l’écrit. De tels réseaux pourtant ne sauraient suffire à engager auprès des enfants la transmission que la famille n’assure plus, et l’école, par décision ministérielle, de moins en moins (elle ne le fit d’ailleurs jamais que de manière volontairement ultra limitée et ultra marginale). On le voit bien en Limousin : là où la transmission familiale, sauf exception militante, n’est plus qu’un lointain souvenir, là où il n’existe plus aucun enseignement, il n’y a plus du tout, plus aucun enfant capable de parler, ni d’ailleurs de comprendre. L’école n’est pas suffisante, certes, mais sans elle, qu’es chabat e ben chabat. Je devrais donc dire qu’il faut absolument se battre pour maintenir l’enseignement qui existe encore et réclamer des ouvertures de classes, mais je n’y arrive plus. De toute façon, en Limousin au moins, il n’existe justement plus rien (ou disons presque plus rien) et il n’y a donc plus rien à défendre. La naissance de la grande région Aquitaine n’y a rien changé, rien (lire ici : Le Limousin existe-t-il encore ?). Et puis, au-delà, la seule manière dont tous partis politiques réunis, ou presque, en France réagissent aux affaires de Catalogne, ou dont ils considèrent les revendications par les Corses de l’officialité de leur propre langue, me conduisent au plus grand pessimisme. Car ce n’est hélas pas quelques drapeaux occitans et bretons dans les manifs de Gilets jaunes qui vont y changer quelque chose, même si j’ai eu à Toulouse, le 13 avril dernier (acte 22 !), juste avant le gazage général – par mesure de répression préventive –, le plaisir d’y entendre une carmagnole occitane qui m’a – oui – revigoré.

Jean-Pierre Cavaillé

PS) A lire également l'article en ligne de Michel Neumuller (17 avril 2019): "Lei recalius de Notre Dame coma nos questionan"

[1] Hé oui, vous avez bien lu, Feltin-Palas, comme tant d’autres, substitue la formule « les langues d’oc », mot d’occitan, alors qu’il désigne toutes les autres langues au singulier (« le » basque, « le » breton, « le » corse), alors que celles-ci sont bien sûr tout autant travaillées par les phénomènes de dialectalisation et de variation et à ce titre devraient aussi être, selon la même logique, dites au pluriel. Cela donne à réfléchir. Nous savons combien, depuis en fait que s’est répandu son usage pour désigner l’ensemble des parlers d’oc en tant qu’ils forment une même langue, le mot d’occitan, au singulier, irrite et effraie du fait de l’étendue territoriale concernée. Il est sans doute rassurant, pour l’unité englobante de la France, de découper cet ensemble linguistique en unités aussi discrètes et restreintes que possible, en égrenant les dialectes et sous-dialectes comme autant de langues d’oc. Cela aussi est un échec qu’il nous faut bien assumer : nous ne sommes même pas parvenus à imposer dans le lexique le mot d’occitan au côté de ceux de corse, de breton ou de basque. Et ce n’est certes pas la région Occitanie qui va nous y aider, avec la confusion désormais bien installée qu’elle induit entre occitan et languedocien.

[2] Cette concession à la graphie mistralienne, pour ne pas confondre avec le français canton, quoique le jeu de mot ne soit pas hors de propos.

[3] Comme d’autres elle a cependant connu Iochka, André Barthélémy, de l’aumônerie catholique, très bon locuteur et tsiganologue, mais qui n’a jamais oeuvré pour l’enseignement de  la langue. Au contraire il écrivait que la romani čib « est une langue pauvre en vocabulaire, en virtualités » et de ce fait, même « si elle s’enracine dans un héritage lointain », promise à une rapide disparition.