Ferri

 

Peut-on traduire le francitan en occitan ? Les aventures d’Aimé Lacapelle

 

Jean-Yves Ferri, Aimé Lacapelle, Bêtes à Bon Diou, Paris, Fluide Glacial, 2007.

Jean-Yves Ferri, Aimé Lacapelle, Bèstias del Bon Dieu, trad.Claudi Balaguer, Paris, Fluide Glacial, 2009.

 

 L’album mythique de Ferri, Bêtes à Bon Diou, est paru cette année en occitan.

 Tout le monde sait déjà – ou devrait savoir – qu’Aimé Lacapelle est agriculteur et détective, membre du mystérieux Bureau d’Investigation Tarnaise. Au volant de son tracteur, qui arbore les grands et doux yeux ronds des Pony d’antan, il opère entre Tanus et Naucelle, la vallée du Cérou et celle du Viaur, dans la zone fatidique de la Rocade Nord, désormais fameuse, grâce à Ferri, dans le monde entier. Il vit avec sa mémé, une vraie vieille d’avant l’existence des mamies, qui roule les « r », spécialiste du trripoux et des patates rrondes. On trouvera dans cet album paru en 2007 d’importantes révélations sur sa vie privée durant la deuxième guerre mondiale, lorsqu’un coucou vint à se poser près de la ferme avec à son bord un certain G** De G** (« J’aurais voulu rrésister... J’étais pourr la Rrésistance mais... »).

L’album entier est une pure merveille, pas une histoire ne dépare ni ne montre le moindre signe de faiblesse narrative.   Jugez un peu.

Coucarel est un innocent qui possède des dons étonnants, notamment celui de la prophétie auto-performatrice.

Gédéon Capelet est le cousin haï de Toulouse, qui commercialise des désherbants chimiques. Tout petit déjà, en vacance à la ferme, il tyrannisait le jeune Lacapelle, mais la vengeance du cagadou sera terrible !

Le docteur Caillot, de la Fédération Française de Cardiologie, a choisi les habitants de St-Léon sur Cérou comme cobayes d’une campagne anti-cholestérol. Les populations sont rétives, mais mémé Lacapelle prend les choses en main.

Romuald et Odette, représentants de la gent volaillère, comme tous les animaux de la ferme ne s’expriment plus qu’en alexandrins (approximatifs) pour participer dignement aux « journées du patrimoine linguistique » ; mais décidément mémé Lacapelle n’a guère de tendresse, ni pour ses poules ni pour le patrimoine.

Enjalbert a épousé une superbe haïtienne qu’il a connu sur internet. Depuis la disparition inexpliquée de sa belle, une étrange poule semble persécuter l’ex vieux jeune homme...

Roger était pécheur émérite sur les rives du Cagassou, jusqu’à ce que l’on construise la 6 x 2 voies (concept intéressant très partiellement mis en oeuvre par la rocade 1 x 2 voies qui contourne Albi depuis 30 ans). Il s’engagea alors dans une croisade désespérée et fatale, déguisé en libellule avec sa bicyclette comme seule arme...

La plus belle et poétique (oui !) de ces histoires évoque ces bêtes du « bon diou » qui se font rares dans nos campagnes : le petit phandre, le glaude des cagadous, le galutins des tables en formica, l’ascarit des galetas...

 C’est bien sûr la version originale en français que j’ai évoquée, qui regorge, comme les trois albums précédents, de francitan : Coucarel est « un cabournas » ; Gédéon dit des « coquinades » ; mémé Lacapelle appelle son petit-fils « fantou » ; les « putanier » et les « macarel » fusent, etc. Partout l’occitan perce, ou affleure, de sorte que la traduction peut sembler naturelle. Ne restitue-t-elle pas au fond la langue à elle-même?

 Hé bien non, c’est tout le contraire. La traduction est d’autant plus difficile et acrobatique que le texte est justement saturé de francitan. Ferri fait du francitan sa matière linguistique, fonde sur lui ses jeux de mots, d'accents, d'expression qui nourrisent le comique. La qualité de la traduction de Claudi Balaguer n’est pas en cause, quoique je la trouve parfois trop loin des parlers du nord du Tarn. Elle est en effet réalisée dans un languedocien qui est un peu de nulle part, non que je prêche pour ma paroisse, mais il se trouve que l’univers de Ferri est très précisément situé et il était important d’en tenir compte.

Le vrai problème est un autre. C'est celui du retour, quasi impossible, du francitan à l’occitan, parce que justement, comme je l'ai dit, le travail de Ferri sur la langue est accompli sur et dans le francitan. Ce francitan, on pourrait certes le traduire – non sans peine, en trouvant des transpositions analogiques – dans toutes les langues du monde, mais très difficilement en occitan. Le francitan en effet contient justement l’occitan et sa francisation ; l’occitan y est présent comme langue de dessous, ou de derrière, mais néanmoins substituée : tout le jeu consiste à l’évoquer en le révoquant, pour mieux en farcir le français... Je suis sûr qu’il existe une manière technique en linguistique et en rhétorique d’analyser ce que je veux décrire ici, mais je ne la connais pas (en dehors du rappel évidemment de la situation diglossique).

 Je prendrai un exemple : lorsque mémé Lacapelle déclare « Té Gédéon, reprends du foie de génisse, au lieu de dirre des coquinades », la traduction dit : « Té, Gedeon, torna préner de fetge de jorga, en luòga de dire de coquinadas ! ». Moi, j’aurais d’ailleurs traduit par : « Tè, Gedeon, torna me prene d’aquel  fetge de junega, puslèu que de dire de coquinadas ! » Le problème cependant n’est pas là, il est dans le fait qu’il est impossible de rendre ce qui fait la saveur de la réplique encadrée par deux mots de francitan... Ce jeu disparaît dans la traduction, parce que la langue dans laquelle on traduit est justement de l’occitan, alors que si l’on avait traduit en une autre langue il aurait sans doute été possible de trouver quelque transposition dialectale. D’ailleurs je ferais volontiers l’hypothèse que l’accent aigu à « té », s’il n’est une erreur de copie de Ferri, pourrait venir d’un désir inconscient de conserver le mot francitan dans l’occitan lui-même. Mais sans doute, ici, je surinterprète.

Une autre gêne : le même Gédéon, de Toulouse, ponctue toutes ses phrases de « con » ; le traducteur a laissé « con » dans l’occitan, mais « con » ne s’utilise pas à ma connaissance de cette façon, en tout cas pas dans nos contrées. Il s’agit  apparemment d’un simple problème de traduction, parce que l’on pouvait rendre « con » par « puta », tout simplement. Cela fonctionnerait bien en occitan, mais alors l’évocation des toulousains et de leur particularité (dire « con » en toute occasion) disparaîtrait.

Ferri

français/francitan

 

 

Ferri

occitan

 

 L’échange, dans cette histoire, repose sur le fait que Gédéon ne veut pas ressembler à ces paysans qu’il méprise : il est un gars de la ville et son français dans l’original s’oppose au francitan (les interjections « où putanièr » du petit Aimé dans leurs souvenirs d’enfance). Cette situation peut parfaitement être rendue en occitan, et c’est ce qu’a très bien fait Claudi Balaguer, par exemple lorsqu’elle traduit le petit Gédéon qui snobe le petit Aimé en lui disant « Et toi, tu n’as qu’un tracteur de pauvre paysan » par « E tu, as pas qu’un tractoret de paure paisanàs », ce qui, pour le coup, est beaucoup mieux que l’original. Du reste, les répliques qui, en occitan, sonnent mieux et ont plus de force qu'en français sont nombreuses ; ce qui montre bien à la fois la qualité du traducteur et de la langue pour rendre nombre des situations mises en scène. Mais ce qui se perd est étrangement cela même qui donne envie de lire cette bande dessinée, plus qu’aucune autre, en occitan.

 En dehors de ce paradoxe de l’extrême difficulté, voire de l'impossibilité de restituer le francitan en occitan, je retiendrai trois choses de cette double lecture.

 Traduire évidemment, même les meilleures BD du monde, ne suffit pas : la BD occitane la plus intéressante sera forcément celle qui sera pensée et bien sûr dessinée en occitan ; je veux dire celle dont le récit, les répliques et le rapport au dessin sera conçu entièrement dans la langue. Nous disposons d’assez nombreuses traductions, mais paraissent trop peu d’album de création.

 Concevoir de telles BD n’est pas facile du fait de la raréfaction de l’usage social de la langue ; les situations mises en scène sont forcément (désormais), pour la plupart, traduites du français. Cela ne veut pas dire qu’elles seraient mieux en français. Nous avons évidemment le droit de nous approprier en occitan ce que nous entendons en français (ou en n’importe quelle autre langue), et cela a du sens car ces livres nourrissent notre imaginaire et font vivre notre langue au moins sous cette forme, évidemment insatisfaisante, mais à la fois véritablement essentielle : l’écriture, la lecture à voix basse ou à voix haute. Nous en sommes hélas souvent là, à nous raconter la langue avec les livres pour ne pas l’oublier, quand nous n’avons plus personne avec qui la parler.

 Le francitan lui-même n’est que trop souvent refoulé et banni : la réussite d’Aimé Lacapelle consiste à l’assumer entièrement et d’en faire le creuset de l’imaginaire et de l’humour à travers les personnage de St-Léon sur Cérou. Merci à Jean-Yves Ferri donc, et bien sûr aussi merci à son traducteur.

 

Jean-Pierre Cavaillé

 

 

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  Voir aussi l'article consacré à Ferri et à la traduction en occitan de l'album sur Radio Pais.