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A Paris !

 A la suite de la manifestation de Carcassonne en faveur de la langue occitane, qui a rassemblé environ 25000 personnes, le journal La Setmana, dont on ne vantera jamais assez les mérites, avait demandé à ses lecteurs comment ils envisageaient la poursuite du mouvement. J’avais envoyé un billet, que j’ai ensuite republié sur ce blog, en faveur du choix de Paris comme lieu du prochain rassemblement, mais surtout d’une manifestation qui associerait aux occitans tous les locuteurs de langues minorées qui, comme nous, réclament des droits et exigent une tutelle publique. Toutes les réactions à cette proposition exprimées sur le blog sont à ce jour positives, parfois mêmes enthousiastes.

 Je viens d’apprendre pourtant que lors de la dernière réunion d’Anèm òc (la coordination ayant organisé les manifestations de Carcassonne et de Béziers), qui s’est tenue il y a deux semaines (mercredi 25 novembre), la proposition d’une manifestation à Paris a été discutée et rejetée, pour un double motif : 1- le manque d’une équipe capable d’organiser la manifestation sur place et 2- la crainte que les autres langues n’accompagnent pas l’initiative.

Il se peut que la teneur des discussions, évidemment, me soit parvenue déformée, simplifiée etc. (les intéressés rectifieront s’ils le souhaitent), et il n’est bien sûr nullement mon intention de faire le moindre procès d’intention à l’équipe qui a tant travaillé, et de manière si efficace, pour assurer la réussite des manifestations précédentes. Le compte rendu de la réunion publié dans le n° 742 de la Setmana, fait état de l’importance désormais retenue de travailler avec les autres langues, mais parle du maintien d’une manifestation panoccitane dont le lieu ne serait pas encore arrêté sans évoquer la proposition parisienne.

Il est vrai que le double projet d’un déplacement parisien et d’une collaboration active avec les associations culturelles des autres langues représente des difficultés évidentes, mais je voudrais cependant contester les deux raisons invoquées dans le compte rendu informel qui m’a été fait et reprendre les arguments que j’avais pointés dans mon papier en occitan.

1- Il n’est pas vrai que l’on ne puisse constituer à Paris une équipe pour l’organisation de la manifestation. Tout le monde sait qu’il existe une structure en Île de France, Le CREO (Centre Régional d’Enseignement de l’Occitan) de la Talvera, modeste, mais très active et qui serait très certainement disponible pour une telle initiative, à laquelle il faut ajouter la Société des Félibres de Paris et quelques autres associations occitanes. Mais surtout, les relais parisiens pour les autres langues sont nombreux; la présence de Diwan et d’autres associations bretonnes, de la Fédération des Associations Corses de Paris, etc. Tout cela demande évidemment un gros travail de coordination, mais la tâche n’a rien a priori d’impossible ; j’ai surtout la conviction que nous sommes arrivés à une étape cruciale où toutes les associations culturelles de promotion des langues minorées en France ont le désir de travailler ensemble pour faire avancer les choses. Le colloque qui s’est tenu à la Sorbonne les 3 et 4 décembre derniers (Langues et cultures régionales de France. Dix ans après : cadre légal, politiques, médias), auquel j’ai assisté, n’a fait que me conforter dans cette opinion.

2- C’est déjà avoir répondu à la deuxième objection. Les contacts informels pris ici et là sont très positifs pour l’organisation d’une manifestation parisienne sur la base très large de revendications communes : ratification de la charte européenne des langues régionales et minoritaires, obtention d’une loi permettant de développer une présence dans les médias – aujourd’hui plus que jamais menacée – et d’en développer l’enseignement. Mais surtout, cette manifestation, festive, musicale, costumée serait le moyen, à mon avis irremplaçable, de donner à voir et à entendre le plus largement possible la diversité linguistique et culturelle du pays (une sorte de Linguistic and Cultural Pride !) au moment où l’on veut nous assigner à une définition monolithique, monolingue, monoculturelle et donc exclusive et excluante de l’identité française. Ce serait aussi un biais pour refuser de laisser enfermer les questions linguistiques dans les compartiments séparés des régions qui, du reste, n’offrent souvent même pas un cadre territorial satisfaisant. Le cadre régional, même s’il est nécessaire, voire essentiel, et s'il faut tout faire à travers lui pour développer les initiatives de soutien à nos langues, car il serait bien sûr absurde de nier que celles-ci doivent être promues là où elles sont traditionnellement parlées, reste en effet insuffisant. La nation aussi, me dira-t-on avec raison, tant il est vrai que les langues ne connaissent pas les frontières, et je ne veux certes pas défendre ici une conception nationale, voire nationaliste de la question linguistique (la proposition d’une « nationalisation des langues de France », de Claude Sicre, n’a d’intérêt que par son caractère provocateur). Mais nous montrer capable de nous déplacer, pour nous rencontrer en ce lieu, que nous le voulions ou non, central et capital, ce serait aussi donner à voir et à désirer, et non à redouter, la diversité, fluidité et mixité des identités culturelles et linguistiques, et de rendre enfin évident que les langues, avec leurs locuteurs ne se laissent pas enfermer, justement, dans des territoires délimités, compartimentés, séparés en régions, départements et nations.

Car manifester à Paris, c’est aussi la possibilité de réunir, plus facilement qu’ailleurs dans le pays, les locuteurs des langues historiques à territoires, y compris évidemment celles des territoires d’Outre-mer, dont de nombreux ressortissants habitent en Île-de-France, et les langues minorées dites non territorialisées, tant celles qui sont présentes à travers l’Europe depuis des siècles (Yddish, Romani...) que des langues sans États de l’immigration (en retenant donc sur ce point le critère tout à fait pertinent des promoteurs de la notion de langues de France). Je sais que beaucoup de militants en faveur des langues historiques de France tiennent absolument à faire valoir la différence entre leurs langues et celles des migrants, parlées ailleurs dans le monde, mais cette distinction est toute relative et contestable, car chacun sait que nos langues historiques aussi se sont parfois maintenues dans les lieux de migration les plus lointains. Mais surtout, si notre projet est la reconnaissance de la diversité linguistique dans le cadre d’une démocratie culturelle réelle, il est inimaginable, je dis bien inimaginable, que nous n’associons pas à nos revendications tous les groupes de citoyens ayant des revendications linguistiques, dans le respect et la reconnaissance mutuelle des autres langues. Si nous ne le faisions pas, nous nous laisserions enfermer dans les plus répugnantes oppositions entre les français (ou occitans, bretons etc.) de souche et les autres, c’est-à-dire dans la rhétorique identitaire contre laquelle, précisément la plupart d’entre nous agissons, quelles que soient nos convictions idéologiques. C’est d’ailleurs contre elle que nous avons manifesté à Béziers et à Carcassonne en signifiant par exemple de la manière la plus ferme que nous nous situons à l’exact opposé de toutes les pseudo-valeurs du sang et de la terre mises en avant par les funestes éléments du bloc identitaire.

 Paris serait évidemment le lieu idéal pour montrer en action cette conception de la diversité linguistique et culturelle plurielle et ouverte, parce que la région parisienne, plus qu’aucune autre, est le territoire justement de cette diversité, si rarement reconnue, partout audible (il suffit pourtant de tendre l’oreille dans le RER, les trains de banlieue etc.) et pourtant clandestine. Elle ne demande qu’à se montrer au grand jour et à se déclarer comme un enrichissement inestimable du patrimoine commun, une revendication légitime, sans aucune velléité revancharde et concurrentielle à l'égard du français.

 Il va de soi enfin, et c’est le point crucial, sur le plan stratégique, qu’une manifestation à Paris donnerait ipso facto à notre mouvement une visibilité nationale – car rien de ce qui se passe à Paris, comme on ne le sait que trop, pour peu qu’il ait quelque ampleur, ne passe inaperçu des médias nationaux – et du même coup régionale, puisque le critère d’importance et de pertinence de l’information, dans les régions, reste le relais parisien. On peut, on doit le regretter, mais il en est ainsi. J’ai hélas la conviction qu’à Carcassonne même on aurait plus parlé des 25000 manifestants du 24 octobre si les télévisions nationales en avaient réellement rendu compte. Par contre, aucun de mes collègues et aucune de mes connaissances parisiennes n’a entendu parlé de cette manifestation pas plus que des précédentes ; aussi pour eux, nous n’existons même pas et de toute bonne foi, beaucoup croient, y compris à l’université, que l’occitan s’est éteint sous le règne de François Ier. Mais plutôt que de nous lamenter sur les difficultés que nous rencontrons pour nous rendre audibles et visibles, il nous faut plutôt nous employer à retourner ce système national parisianocentré contre lui-même en s’imposant… au centre.

Quant à l’impact politique, il pourrait aussi être considérable : le groupe de députés qui compose le groupe de travail parlementaire compte plus de soixante membres, les verts, qui nous soutiennent, sont très implantés à Paris, etc. Nous pourrions ainsi nous imposer véritablement dans les discussions et donner quelques raisons au ministre de daigner s’intéresser à la question, qu’il semble mépriser souverainement. Car nous le savons bien, c’est à Paris que se décide le sort de nos langues, y compris leur régionalisation, dans le cadre d’une décentralisation pensée et contrôlée par le centre et depuis le centre.

Une autre dimension est enfin à prendre en compte ; celle des nombreux chercheurs, linguistes, anthropologues, philologues, dont le travail est consacré aux langues minorées en France et de par le monde, qui pourraient être mobilisés pour des débats et des conférences, en un lieu qui est aussi, de fait, central pour la recherche.

Ce passage par Paris est de toute façon nécessaire et même inévitable. Ce qui ne cesse de m’étonner est la crainte sacrée qui, jusqu’à présent, nous a arrêté au seuil du temple. Avons-nous à ce point intégré la vénération du centre, sous toutes nos détestations, au point de penser spontanément que ce lieu, à nous qui sommes citoyens français (et du monde), n’est donc pas aussi le nôtre ?

Cependant je reconnais pleinement toutes les difficultés que représentent une telle organisation et ce que cela suppose en terme d’établissement d’un réseau de relations entre tous les protagonistes, que je n’énumère pas, parce que, justement, je craindrais d’en omettre. Et cela même, tisser des liens et les renforcer avec les amis locuteurs des autres langues minorées, ne peut que nous enrichir et nous rendre plus fort. Ce post, du reste, ne s’adresse pas seulement ni d’abord aux occitanophes (c’est du reste pourquoi je l’ai rédigé en français, qui reste une langue de communication bien utile !) mais aussi à tous les autres, dont j’espère et attends les avis, les critiques et les propositions.

Joan-Peire Cavalièr