Vernacoliere

Gasparri : - Allez zou, hors d'Italie, la fête est finie !

Le "fêtard" : - La fête ?! Je l'aurais su je me serais mis en smoking !

(dessin : Caluri ; texte : Cardinali)

 

« La fête est finie ! »


 A l’occasion d’un message précédent, j’ai présenté le Vernacoliere, journal satirique très largement composé en toscan de Livourne. J’y reviens brièvement pour évoquer la manchette de son dernier numéro de juin. Celle-ci en effet dénonce, avec cet extraordinaire sens de la synthèse et l’ironie féroce qui caractérisent l’art de Mario Cardinali, la dérive raciste et xénophobe de l’Italie, chaque jour un peu plus sauvage. Sous prétexte de montée de l’ « insécurité » (thème assez récent, tardivement repris à la droite française, qui à Florence par exemple, ne veut rien dire), la rue et les plus hauts représentants de l’État, relayés avec la plus grande servilité par les médias les plus populaires, semblent pris dans une spirale de surenchère abjecte. Les injures à l’égard des Roms ne connaissent plus de limites. Le président du groupe parlementaire du Parti de la Liberté actuellement au pouvoir, Maurizio Gasparri, par exemple, a osé déclarer, à l’attention des immigrés en situation irrégulière, la population la plus pauvre du pays : « La fête est finie » ! (voir une page du blog de Sabrina Manca, et surtout les commentaires qu'elle a suscités, qui viennent confirmer d’ailleurs l’état déliquescent de l’opinion). Le ministre de l’intérieur Roberto Maroni, de la Lega Nord, a évoqué très sérieusement le projet de repousser en haute mer les clandestins qui risquent leur vie sur des navires de fortune. Il a également déclaré que « tous les campements de roms doivent être immédiatement démantelés et leurs habitants seront soit expulsés soit incarcérés » (entretien dans les colonnes du journal La Repubblica, 11 mai 2008). L’actuel gouvernement a voulu faire de la situation de « clandestin » un délit en soi, dont serait indifféremment coupable l’émigration économique et bien sûr aussi politique (contrairement donc à la convention de Genève). Partout sont en train de se créer des centres de rétention pour les « accueillir » avant expulsion  (CPTA) (il est vrai que le parlement européen lui-même semble vouloir emboîter le pas en la matière à une Italie qui s’enorgueillit de donner l’exemple !).

 Les actes en effet suivent les paroles, tant du côté des autorités politiques, avec l’instauration d’une « justice » d’exception à l’intention des étrangers indésirables (politique du reste déjà largement entamée par le gouvernement précédent de centre-gauche), que de la rue, avec les incendies et destructions de camps de roms, les ratonnades, l’organisation de milices fascistes dites « ronde cittadine » (« rondes citadines »).

 La chose peut-être la plus terrible est qu’aucune protestation ne parvient à se cristalliser et à se traduire par le moindre mouvement de rue. Les courants anti-sécuritaires et anti-racistes (de quelque couleur ou tendance qu’ils soient) semblent absolument inermes, atones et aphones, comme s’ils étaient devenus proprement invisibles et impuissants.

 Il pourrait sembler que ce sujet n’ait que peu à voir avec le thème général de ce blog. Le rapport est pourtant immédiat, dès lors que toutes les communautés visées (et en particulier les roms) sont, évidemment des minorités linguistiques dans le pays. Disséminés dans la société, travaillant dans de nombreux secteurs (bâtiment, confection, etc.), souvent isolés dans les familles où ils assurent la garde des vieillards et des enfants, les membres de ces communautés se retrouvent en certains lieux, en particulier les dimanches, en général près des gares (du moins est-ce ainsi à Florence), pour être ensemble un moment, parler leurs langues, tisser et retisser des liens, dans les conditions difficiles de l’exil et comme pour exorciser la montée de l’intolérance. Évidemment l’Italie, pas plus que la France, ni d’ailleurs les autres pays riches d’Europe, ne veut considérer cette présence comme une richesse démographique (car l’Italie xénophobe est évidemment aussi celle de l’anti-avortement, au motif de la chute des natalités) et encore moins comme un capital culturel et linguistique.

 Quoi qu’il en soit, je constate que l’un des journaux qui se rebellent contre ce raz de marée xénophobe, le fait… en «vernaculaire », en langue toscane et démontre ainsi que l’affirmation de l’identité la plus locale qui soit (Livourne et le vernacolo livournais !) n’est pas en soi synonyme du rejet de l’altérité, mais elle peut être et, dans ce cas, elle est sans nul doute, dans l’attachement à une langue populaire et à travers elle à la transmission d’une conscience politique ouvrière que l’on a déclarée morte et enterrée, le meilleur rempart contre la barbarie du nationalisme xénophobe, qu’elle soit padane, mussolinienne ou berlusconique.
 Tout cet exorde explicatif donc pour présenter la manchette du dernier numéro du Vernacoliere :

La Patria Chiama.
Viene anche te nelle ronde cittadine ! Onni 10 negri bastonati un rom da scoià vivo. E in più, quarche finocchio da ‘nculà sur posto !
C’est-à-dire, en bon français : « Appel de la Patrie. Toi aussi rejoins les rondes citadines ! Pour 10 nègres bastonnés un rom à écorcher vif. Et en sus, quelques pédés à enculer sur place ».
C’est le titre du journal, que l’on voit aussi affiché en grosses lettres devant les kiosques. Elle est hélas le meilleur reflet que l’on puisse imaginer du climat actuel de ce côté-ci des Alpes.

 

Voici l’article de Mario Cardinali en entier, suivi d’une traduction :

 

I generosi figli d'Italia stanno già rispondendo a frotte all'appello della Patria! Da Padova a Bologna, da Parma a Firenze, da Frosinone a Bari, schiere di giovani e meno giovani, ricchi e poveri, corrano a 'scrivessi nelle ronde cittadine, chi 'nneggiando ar Duce e chi 'nvoando
giustizzia e libertà!

Sì, perché oramai la sagrosanta lotta popolare ar crandestino 'un conosce più confini! 'Un c'è più destra né sinistra, in quest'ora così grave! Ir nemico è alle porte, anzi è digià dentro e ci sguazza 'ome ni pare!

Millioni di delinguenti venuti da difori fanno oramai 'r comodaccio suo in casa nostra: spacciano, rubano, sfruttano i figlioli e la prostituzzione, stuprano, s'accampano sotto ' ponti, pisciano su' muri, pregano a buoritto, affittano le nostre 'ase, broccano i semaferi,
'nzomma sono la rovina dell'Italia!

Artro che mafia 'ndrangheta e camorra! Artro che spazzatura a Napoli! Artro che i più di mille morti sul lavoro all'anno! Artro che nugoli di disoccupati e sfrattati e stipendi e penzioni da morì di fame! Artro che case e macchine di lusso e vaànze alle Mardive di gente che ' vaìni ni sortano dall'occhi ma dichiarano meno dell'urtimo operaio! Artro che cocaina perfino nelle scole e ora addirittura nelle fàbbrie!

Quella è robbaccia ma armeno è tutta roba nostra! Lì chi c'ingrassa è tutta gente della nostra socetà, e mìa gentaccia 'osì alla bona! C'è fiorfiore anche di banchieri e di professionisti, di politici e di religiosi, di laureati e perfino varche gentilomo della nobirtà! Con chi me li vorreste paragonà, colli zingari o co' marrocchini?!

E' la delinguenza dell'artri 'r probrema vero! E menomale che quest'infamati 'un si sono ancora 'nfilati ne' partiti, perché allora sì che 'r controllo dello Stato passava tutto a loro! No, mia per nulla, ma me lo vedi te un partito negro che si vole spartì 'r malloppo pùbbrio
co' partiti bianchi?! E le tangenti come niele dai, colle buste 'olorate?!

Ma ora basta, seddiovole! Ora la festa è finita, come dice perappunto Gasparri! Ora tutti fori da' 'oglioni, devano andà! Ora c'è la destra ar governo, seddiovole, ora c'è la Lega coll'èchisse facisti a da' manforte a Berlusconi, ci penzano loro vedrai a 'un falli più arrivà i barconi di quell'affamati sulle nostre 'oste! 'Un ti dìo sparanni, sennò poi li spagnoli ci dìano razzisti, ma 'nzomma a riva 'un ce li fai arrivà! Ni toccherà magari notà parecchio per ritornà alle su' 'apanne, ma alla fine la devano 'apì!

E per tutti vell'artri che son digià sur nostro sacro sòlo, ci penzano vedrai le ronde a fanni 'apì che vento tira! E siccome di cittadini co' bastoni per la strada a convince' quella brutta gente a sta' bona e zitta ce ne vole propio tanti, e non sortanto per bastonà ma anche pe' spiegà che chi vole seguità a lavorà 'n nero a tre euri l'ora lo por fa' ma dopo lavorato se ne deve ritornà ne' su' tuguri senza mette' 'r capo fori, e s'un lo 'apisce allora le bòtte te le leva dalle mani, ecco la promessa della Patria a' su' volontari: a chi viene nelle ronde, onni dieci negri bastonati ni sarà dato 'n premio un ròmme da scoiare vivo! Che 'un sarà propio come danni fòo all'uso der Cruscruccrà dell'ameriani, ma 'un si pòle mia arrivà al livello di quella civirtà dall'oggi all'indomani!

A onni modo, per chi propio 'un s'accontentasse, come ciliegina sulla torta i volontari delle ronde potranno anche 'nculà quarche finocchio trovato per la strada! Così 'mparano, anche loro, a penzà di fassi ' 'azzi sua!


Mario Cardinali

Traduction :

 

Les dignes enfants d’Italie répondent en masse à l’appel de la Patrie ! de Padoue à Bologne, de Parme à Florence, de Frosinone à Bari, des troupes de jeunes et de moins jeunes, de riches et de pauvres, courent s’inscrire dans les rondes citadines, qui glorifiant le Duce et qui invoquant justice et liberté !

Oui, parce que désormais la sacro-sainte lutte populaire contre le clandestin ne connaît plus de limites ! Il n’y a plus de droite ni de gauche, lorsque l’heure est aussi grave ! L’ennemi est aux portes, en fait, il est déjà entré et il se la coule douce !

Millions de délinquants venus de l’étranger font désormais leurs quatre volontés chez nous : ils trafiquent, volent, exploitent leurs enfants et la prostitution, violent, campent sous les ponts, pissent sur les murs, prient le cul en l’air, louent nos maisons, bloquent les feux de circulation, en somme ils sont la ruine de l’Italie !

En comparaison, la mafia, l’ndrangheta et la camorra ne sont rien du tout ! Rien du tout les plus de mille morts au travail chaque année ! Rien les nuées de chômeurs et de ceux qui n’ont plus de logement, rien les salaires et les pensions de crève la faim !  Rien en comparaison des maisons et autos de luxe et vacances aux Maldives de ces gens qui ont le fric qui leur sort des yeux mais qui déclarent au fisc moins que le dernier des ouvriers ! Rien en comparaison de la cocaïne jusque dans les écoles et même désormais jusque dans les usines !

Ça c’est une sacrée merde, mais au moins c’est notre merde ! Là au moins, ceux qui profitent sont des gens de notre société et pas de cette racaille qui prend ses aises ! On y trouve la fine fleur des banquiers et des entrepreneurs, des politiques et des religieux, des diplômés et même quelques gentilshommes de la noblesse ! Et vous voudriez peut-être me les comparer avec les romanichels et les arabes ?!

C’est leur délinquance à eux, le vrai problème ! Et encore bienheureux que ces infâmes ne se soient pas encore introduits dans les partis, parce qu’alors le contrôle de l’État passait tout dans leurs mains ! Non, ce n’est certes pas un hasard, mais tu le vois, toi, un parti nègre qui voudrait partager le butin public avec les partis blancs ?! Et les pots de vins, comment tu les leur paierais, avec des enveloppes noires ?

Mais maintenant ça suffit, bon Dieu ! Maintenant la fête est finie, comme dit justement Gasparri ! Maintenant, ouste, il faut qu’ils se cassent ! Maintenant, la droite est au pouvoir, bon Dieu, maintenant, pour prêter main forte à Berlusconi, on a la Lega et les fascistes, ils feront ce qu’il faut, tu verras, pour ne plus les laisser arriver sur nos côtes, ces barques d’affamés ! Il leur faudra peut-être nager longtemps pour retourner à leurs cabanes, mais à la fin il faut qu’ils comprennent !

Et pour tous les autres qui sont déjà sur notre sol sacré, tu verras que les rondes feront ce qu’il faut pour leur faire comprendre que le vent à tourné ! Et il en faut vraiment le plus grand nombre possible des citoyens armés de bâtons dans les rues pour convaincre ces sales races à rester tranquille et à se taire, non seulement pour donner du bâton, mais aussi pour expliquer que celui qui veut continuer à travailler au noir pour trois euros de l’heure, il peut le faire, mais à condition de s’en retourner après le travail dans son bouge sans mettre le nez dehors, et s’il ne veut pas comprendre, les coups de trique te nous le débarrasseront du plancher. Voilà la promesse que la patrie fait à ses volontaires : pour qui vient rejoindre les rondes, au bout de dix nègres bastonnés on lui donnera un rom à peler vif ! ça ne sera pas exactement comme de le brûler, selon l’usage du ku klux klan américain, mais non ne peut arriver à un tel degré de civilisation du jour au lendemain !

En tout cas, pour qui n’en aurait pas assez, comme cerise sur le gâteau, les volontaires des rondes pourront aussi enculer quelques pédés trouvés en chemin ! Comme ça, eux aussi apprendront à ne plus nous emmerder !

 

Mario Cardinali